‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.23Chapitre 9 sur 52 · RECENSEMENT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

RECENSEMENT GÉNÉRAL

Nombre des communes 325

Population générale. ...,, 275 03

Nombre des communes atteintes , 20i

Population attcmte 17"2,464

Goîtreu:^ . . .i Hommes. . . . 2S96 j g^^O

( Femmes .... 5205 i

Crétins \ Hommes. ... d'J6 ) \ 83i5

Lretms . . . .| ^^^^^^ gg^j | I806 \

,,. , ) Hommes. ... 236 ( i * • '

^^'''' {Femmes 531 î 687 '

180 CRETINISME.

Proportion sur la populaliuti,

sur 1000.

Goitreux 5800 21,13

Crétins 1836 0,75

Idiots 687 2,S0

Total 8345 30,53

Proportion sur la i^opulation atlcintc.

sur 1000.

Goitreux 5800 33,60

Crétins 1856 10.75

Idiots 687 4,00

Total 8345 48, 3j

ENDEMIE Communes renfermant au moins 1 pour 100 de goitreux, crétins, idiots.

Nombre des communes . . . . r. 159

Population de ces communes 100,000

„ . 1 Hommes. . . . 2491 ) ,„„,

Goitreux . . .{ pe„„„es . . . . 3073 j ^^^^

„ , . l Hommes. . . . 937 ( } 7931

Crétin*. . . .\ Femmes. . . 824 1 ^'8» J ^

j Hommes. ... 296 1 ,.„,. ( * ' ' '"^^^

W'Ots j Femmes. ... 290 I "'***' '

Proportion sur la population atceinle par Vendémie.

Goitreux 5564 30 .55

Crétins 1781 16 20

Idiots 386 5,30

Total. . . . 7931 72,05

Les localités dans lesquelles l'entlémie sévit avec le plus d'intensité étaient désormais connues; on n'avait plus qu'à choisir celles qui devaient servir pour l'enquête scientifique.

L'un des buts qu'on s'était proposé par l'enquête statistique générale était donc atteint; mais, sous un autre rapport, cette enquête n'avait donné que des résultats tout à fait insuffisants. Malgré le soin pris par la Commission pour la rédaction de son programme, et malgré l'insistance de l'administration pour obtenir un recensement exact des goitreux, des crétins et des idiots, il est certain que ce recensement n'en avait signalé qu'une petite partie.

L'enquête, en effet, n'indique que 65 526 cas de goitre, de crétinisme et d'idiotie. Or, les recherches de Boudin et de M. Grange, faites d'après les tableaux du recrutement, porteraient à penser qu'il y en a 7 ou 8 fois de plus.

Non-seulement on n'a obtenu de documents que sur 65 départements, mais il y a en outre, tlans ces départements mêmes, des lacunes très- nombreuses dont quelques-unes comprennent des arrondissements entiers.

L'un de nous, M. Baillarger, a donc cru devoir proposer à la Commission française de suppléer à l'insuffisance de l'enquête, sous ce rapport, par des recherches nouvelles faites au ministère de la guerre à l'aide des comptes rendus du recrutement. Ces recherches devaient avoir pour but, non-seulement de déterminer d'une manière plus exacte le nombre des goitreux, des crétins et des idiots, mais aussi de permettre, en comblant toutes les lacunes, de présenter un tableau complet pour toute la France.

Ce travail a été fait et comprend deux parties : l'une a trait aux départements seulement, et les recherches ont eu lieu pour cinquante années, de 1816 à 1865. Cette longue période a permis de s'assurer si l'endémie était restée stationnaire, ou bien si elle avait atigmenté ou diminué.

La seconde partie du travail a porté sur les arrondissements et les cantons; elle ne comprend que quinze années, de 1850 à 1865.

On a pu ainsi établir : 1" le nombre approximatif des goitreux, des crétins et

ORÉTINISME. -ISl

des idiots dans toute la France; 2° la proportion comparée des goitreux, des crétins et des idiots dans tous les départements ; 5" la distribution de l'endémie du goitre et du crétinisme par arrondissements et par cantons, dans les 60 départements dont l'étude offrait, sous ce rapport, le plus d'intérêt; 4° les variations qui se sont produites depuis cinquante ans dans l'endémie du goitre.

Il résulte du relevé très-circonstancié à ce sujet fait par la Commission française, que la proportion du goitre chez les hommes et femmes est très-variable suivant les départements. Dans les contrées oîi l'endémie est faible, les femmes sont beaucoup plus fréquemment atteintes que les hommes ; mais à mesure que l'endémie augmente d'intensité dans un pays, ces différences s'effacent. C'est ainsi que dans les 3 départements de la Savoie, de la Haute-Savoie et des Hautes- Alpes, il y a presque autant de goitreux que de goitreuses, tandis que dans les départements de l'Oise, de la Moselle et de la Haute-Saône il y a trois fois plus de femmes que d'hommes. La proportion totale en France donne cependant une augmentation de fréquence pour la femme, elle est à celle des hommes de 5 cas sur 7.

Nous avons déjà fait remarquer que le goitre se développe surtout à partir de la puberté. L'enquête de la Commission française prouve que 1 1 fois sur 18, les individus goitreux sont âgés de plus de vingt ans; le rapporteur a soin d'ajouter cependant que bon nombre de goitres rudimentaires doivent passer inaperçus chez l'enfant. Une autre circonstance digne d'être notée, c'est que le goitre augmente chez la femme au moment de la gestation et de l'accouchement jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans. Les femmes ne sont guère plus fréquemment atteintes que les hommes jusqu'à l'âge nubile ; mais à partir de cette époque jusqu'à l'âge de la ménopause, le nombre et le volume des goitres augmentent considérablement chez la femme. Cette relation incontestable entre l'activité des organes génitaux et la production du goitre donne un caractère paradoxal à cette observation que de tous les animaux atteints de goitre, c'est le mulet qui fournit le plus grand contingent.

Le crétinisme est plus fréquent chez l'homme que chez la femme, et se trouverait dans une proportion à peu près de 7 à 6. Nous disons ici en passant qu'il en est de même pour l'idiotie et pour la surdi-mutité. D'après l'enquête de 1864, on a trouvé 4394 idiots et seulement 5246 idiotes; d'après la statistique générale de la France, sur 41 525 idiots recensés, il y a 23 407 hommes et 18 118 femmes.

La plus grande fréquence du crétinisme chez l'homme est établie sur les données statistiques suivantes. D'après l'enquête de 1864, on a trouvé 3979 crétins contre 3291 crétines. Les relevés de l'enquête sarde ont donné 3073 crétins et 2855 crétines ; en additionnant les chiffres fournis par les deux enquêtes, on trouve une proportion de 7 hommes pour 6 femmes.

Nous croyons devoir faire remarquer que cette différence disparaît complétement quand on se borne à recenser les crétins goitreux. On trouve même alors que les femmes sont en proportion un peu plus forte. Divers documents réunis ont en effet donné 5771 crétins goitreux et 5916 crétines goitreuses.

Ce résultat n'est point en opposition avec celui qui précède; il s'explique par ce fait que le goitre est beaucoup plus fréquent chez les femmes que chez les hommes.

182 CRETINISME.

On l'peut donc dire, en résumé, que la plus grande fréquence de l'idiotie et de la surdi-mutité qui a été constatée chez les garçons existe également pour le crétinisme, mais à un moindre degré.

L'hérédité du crétinisme étant admise, il faudrait établir si la transmission est constante et si' dès la conception, le nouvel être est irrévocablement voué à la déchéance, ou bien encore si un milieu favorable peut atténuer le mal ou arrêter son développement. Est-il permis d'admettre qu'en éloignant la femme du milieu infecté pendant la grossesse et la période d'allaitement, on puisse mettre l'enfant à l'abri de la contagion? Nous sommes bien portés à admettre l'heureuse influence de circonstances aussi avantageuses; il est certain qu'un mal lié aux conditions extérieures doit être atténué si ces conditions sont favorables; mais il y a des faits qui prouvent trop préremptoiremenl que les lois de transmission héréditaire existent encore dans une assez forte mesure loin des pays endémiques. C'est ainsi que les individus goitreux ont engendré des goitreux et des crétins dans des contrées indemnes de ces infirmités.

11 est une circonstance très-digne de remarque, c'est que souvent les enfants voués au crétinisme par l'hérédité ont en naissant toutes les apparences d'une conformation normale; cette observation a été faite non-seulement pour les enfants des goitreux, mais aussi pour ceux dont les parents sont atteints de crétinisme manifeste. Il résulte d'un rapport du baron Bich qu'à l'hospice de la Cité d'Aoste, sur H enlants nés de parents crétins, 5 seulement avaient apporté le stigmate héréditaire en naissant, 1 fut atteint vers le huitième mois, 4 à deux ans et 1 à trois ans.

Morel a très-particulièrement insisté sur ce fait que le crétinisme n'atteint pas les enfants en naissant, et il cite une institution créée en paya sain par un ecclésiastique, dans le but de soustraire les nouveau-nés aux influences extérieures nuisibles. Nous manquons de données précises sur les résultats obtenus. Un très-judicieux observateur, Ackermann, affirme que les signes du crétinisme n'apparaissent que vers la deuxième année. Ce médecin, qui a pratiqué sur une grande échelle des vaccinations dans les contrées du Valais les plus atteintes, a constamment vu que dans la première année de la vie les enfants étaient parfaitement bien conformés, et les mères goitreuses qui avaient d'autres enfants plus âgés déjà et atteints de crétinisme, étaient unanimes à déclarer que ces derniers avaient toute l'apparence de îa santé pendant la première année de la vie. Selon M. Niepce, c'est encore plus tard, dans la troisième année delà vie seulement, qu'il serait possible de reconnaître les signes physiques du crétinisme. Fodéré est pour ainsi dire le seul auteur qui admette que le crétinisme soit reconnaissable dès la naissance; il va même jusqu'à énumérer en détail les signes physiques de l'endémie chez les nouveau-nés. Il nous suffira de dire que, parmi ces signes, figure, à des degrés différents, le goitre, qui, de l'avis unanime de tous les observateurs, n'existe jamais chez les enfants nouveau-nés, pour montrer que, dans cette circonstance, la description de Fodéré est entachée d'erreur. Il serait presque inutile de dire que l'apparition plus ou moins éloignée de la naissance des signes du crétinisme n'infirme en aucune façon la valeur de l'influence héréditaire. Des affections d'une autre nature et dans lesquelles personne n'a contesté l'influence de l'hérédité, le cancer, le tubercule, par exemple, n'apparaissent-elles pas à des époques beaucoup plus éloignées de la naissance? Est-il rare d'observer des individus naissant avec ces dispositions et restant bien portants pendant une grande partie de leur existence, et poi»'

Se cancer même jusqu'à un âge souvent très-avancé, en gardant jusqu'à l'éclo- ^ion de la maladie tous les attjibuts d'une santé parl'aite?

Déjà Esquirol avait exprimé la conviction que le crétinisme n'apparaissait que vers la troisième ou quatrième année de la vie, et M. de Saussure, qui émettait la même opinion et ne considérait pas le crétinisme comme un état congénial, faisait particulièrement ressortir cette circonstance, que les causes qui déterminent l'endémie doivent porter leur action funeste sur le cerveau ■et tout le système nerveux, surtout dans les premières années de la vie. Il est incontestable, en effet, que le cerveau se développe à partir de la naissance avec une telle rapidité, que la masse en est à peu près doublée après les «ix premiers mois. 11 est inconsestable que pendant celte période d'évolution, l'organe doit être d'une réceptivité infiniment plus grande qu'à tout autre moment de la vie. Cette circonstance n'en laisse pas moins entièrement debout toute la part d'influence de l'Iiérédité.

Les données fournies par la conscription dans les États sardes jusqu'à vingttrois ans peuvent contribuer à éclairer cette question. Mais nous ne citons qu'en hésitant le résultat auquel est arrivé la Commission sarde. Des réponses qu'elle a reçues de la part des parents et de l'entourage des enfjints, il résulte que, sur JOOO cas, 894 l'ois les signes du crétinisme seraient apparus avant la lin de la ■ileuxième année, 56 fois de deux à cinq ans; 55 fois de cinq à douze ans, et 15 fois enfin après la douzième année. Comme il ne s'agit pas ici de constatations faites directement par des personnes compétentes, il n'y a pas lieu ■d'attribuer à ces renseignements ime confiance sérieusement justifiée.

11 ne nous paraît pas douteux un seul instant que des enfants nés dans des contrées saines et de parents sains transportés en pays endémiques n'y subissent l'influence nuisible. Cette observation a été faite d'une manière péremptoire dans l'Isère par M. Héraut, inspecteur des enfants trouvés de ce département, et l'un de nous a fait une observation analogue pour un enfant né à Lyon et envoyé en nourrice dans une commune où l'endémie existait. Un fonctionnaire envoyé d'une contrée saine dans la Mauricnne a remarqué qu'après une année de séjour, l'un de ses enfants âgé de plus de trois ans prenait tous les

0 signes du crétinisme; deux autres enfants plus âgés, la mère et un domes-

|j[(,i tique présentaient en même temps les signes du goitre.

.jjjjju L'acquisition du goitre par des adultes ayant quitté des pays sains pour

^jjl habiter des pays endémiques n'est pas rare, et la contre-épreuve pour ainsi dire j de cette influence est faite par la disparition du goitre chez ces mêmes individus,

jjjij lorsqu'ils viennent à quitter les pays où le goitre se développait. Mais voici I un fait tendant à prouver que le crétinisme même peut être acquis à l'âge

jjl adulte; il résulte d'une enquête ûiite par le gouvernement autrichien en 1844, à Syrnilz. Le propriétaire de la seigneurie de ce pays, qui l'avait acquise d'une famille dans laquelle tous les membres étaient crétins et goitreux, arriva d'un pays sain avec sa femme. Celle-ci mourut goitreuse et demicrétine; le propriétaire épousa de nouveau une femme saine qui, à son tour, subit la même dégénérescence ; le mari lui-même devint demi-crétin. Les cinq enfants du premier lit furent tous frappés ; quant aux deux enfants du second lit, l'un âgé de trois ans et l'autre d'un an seulement au moment où cette communication fut faite, étaient encore sains d'aspect. M. Willeger, l'auteur de cette observation, affirme qu'il en avait été de même des enfants du premier lit, pendant les premières années qui suivirent la naissance, ce qui ne les avait

point empêchés de dégénérer complètement plus tard. 11 ajouta, en outre, que déjà son père avait remarqué que les domestiques de pays étrangers qui venaient habiter la ferme, prennaicnt d'abord le cou gros, perdaient ensuite graduellement leurs facultés intellectuelles, et finissaient par tomber dans le crétinisme le plus complot. Il faut ajouter que tous les individus nés dans cette ferme sont crétins au plus haut degré. La dégénérescence porte même sur le bétail à cornes, au point qu'il faut aller chercher dans les pays voisins les bêtes de trait nécessaires à la culture. Ce fait est très-concluant, mais il est jusqu'ici isolé dans la science.

Personne ne saurait contester l'influence de l'hérédité et des mariages consanguins; nous avons suftisammcnt insisté sur ces causes directes et pour ainsi dire fatales de propagation du rrétinisme; mais nous avons déjà dit que, lorsque l'individu contaminé est complètement déchu, il est stérile et meurt sans laisser de traces derrière lui. Il n'en est pas de même du demi-crétin, chez lequel l'infériorité organique n'exclut point les instincts génésiques ; bien au contraire, des exemples nombreux prouvent que la violence de ses désirs déjoue toute vigilance et le pousse parlois à commettre de véritables attentats pour satisfaire ses appétits sexuels. Le demi-crétin se marie dont le plus fréquemment, et produit des enfants. On a posé à ce sujet une question fort grave à résoudre. La société, dans un but de préservation, a-t-elle le droit de s'opposer à toute union entre crétins et peut-elle étendre sur eux la loi prohibitive qui empêche les mariages entre aliénés ? Certains moralistes, ne tenant peut-être pas assez compte des faits, et jugeant en vertu de principes abstraits, n'ont pas hésité à déclarer que la liberté et les droits individuels doivent être respectés avant tout.

Cependant, si l'on n'oppose pas une digue à la propagation la plus directe et la plus certaine du fléau, si l'on n'use pas des moyens que le simple bon sens et les nécessités de préservation sociale nous imposent péremptoirement, on ne pouira espérer enrayer un mal qui ne tend à rien moins qu'à dégénérer l'espèce humaine. M. Marchand a constaté l'hérédité directe dans tous les cas observés par lui dans les Pyrénées ; le plus souvent, dit-il, la transmission vient des premiers générateurs, le père et la mère. Cet observateur a constaté seize fois la transmission aux petits-enfants en épargnant une génération ; sept fois seulement la descendance directe ne put être constatée ; mais les collatéraux, oncles et tantes, étaient affectés de crétinisme. et ce qui est plus important encore, les parents étaient goitreux. La transmission du crétinisme par hérédité est donc d'une observation pour ainsi dire constante ; le fait le plus probant est celui de Ferrus, relaté plus haut ; Mgr Billet, qui a été à même de bien observer les faits, déclare que dans une famille où il s'est produit des cas de crétinisme, l'hérédité ne s'éteint que vers la troisième génération. M. Niepce émet une opinion analogue; mais ces observateurs n'ajoutent pas si, dans les cas où ils ont vu le crétinisme s'éteindre, il y a eu mariage mixte, par conséquent introduction dans la famille de générateurs sains, ce qui nous paraît certain, le mariage entre crétins ne pouvant donner naissance qu'à des crétins, quelque saine que soit la contrée où l'union s'accomplit et où les enfants sont nés et élevés.

S'il ne nous paraît pas douteux un seul instant que la loi doive interdire des mariages entre crétins, il ne pourrait guère en être de même lorsqu'il s'agit d'individus en possession de toutes les facultés intellectuelles, tels que les goitreux, et qui cependant, nous le savons, peuvent engendrer des crétins. Nous croyons avoir été au-dessous de la vérité en affirmant, d'après l'enquête de la

Commission française de 1864, que 80 pour 100 des crétins naissent de parents goitreux.

Un des meilleurs observateurs dans cette matière, Fodéré, prétend que lorsque les deux générateurs sont atteints du gros cou, les enfants sont toujours entachés de crétinisme à un degré quelconque.

Il n'hésite pas a dire qu'il voudrait « qu'on ne permît pas le mariage à un goitreux si son goitre est un peu volumineux, qu'il fût surtout défendu à tout individu attaqué de crétinisme au 1", au 2'' et au 3« degré ; et que, quand on le permet à un individu dans la famille duquel il y a eu des crétins, on l'obligeât à se choisir une épouse bien constituée et née dans des pays où on ne connaît pas ces maladies. « Appellerait-on violer la liberté, dit cet auteur, que de prendre les précautions efficaces pour mettre les hommes en état d'en jouir? » Le rapporteur de la Commission du Piémont demande, à son tour, « qu'on empêche par toutes les voies possibles que deux personnes ayant une tendance au crétinisme ou appartenant toutes deux à des familles dans lesquelles le crétinisme paraît héréditaire, ne contractent mariage entre elles ». Déplus, ajoute-t-il, on devrait favoriser le croisement des races.

Ferrus, de son côté, invoque les articles du code touchant les oppositions au mariage, pour en demander l'application aux crétins, dont la liberté morale n'est pas complète.

Le docteur Bants propose que le goitreux ne puisse contracter mariage qu'après guérison de son infirmité constatée par l'attestation d'un médecin; et quant aux crétins, si faiblement qu'ils soient atteints, le mariage devrait leur être absolument interdit. Cet auteur va même bien plus loin dans cet ordre d'idées en proposant que tout individu dans la fiimille duquel il y aurait plusieurs crétins, ne pût choisir une femme que dans un pays où l'endémie n'existât point.

Une première difficulté se présente à l'application des mesures restrictives que nous signalons, et à l'appui desquelles on pourrait citer l'opinion d'un plus grand nombre d'observateurs. 11 est démontré, par le recensement de la Commission du Piémont, qu'un vingtième seulement des crétins naissent de parents crétins, et cette proportion s'est encore bien plus affaiblie depuis les recherches de la Commission du Piémont. Elle résulte de ce que les mariages entre crétins deviennent de plus en plus rares. Or, si l'on peut raisonnablement soutenir la thèse de la nécessité de mettre en interdiction des crétins, il serait bien plus difficile, pour ne pas dire impossible, d'interdire le mariage à des goitreux dans des pays endémiques où le goitre est d'une fréquence extrême; et cependant, c'est le mariage entre goitreux qui fournit le plus grand contingent de crétins à tous les degrés.

Les mariages entre crétins deviendront constamment plus rares, d'autant que les ministres des divers cultes, comprenant leur funeste conséquence, refusent, le plus souvent au moins, la consécration aux individus incapables de recevoir une instruction religieuse ; mais la question des mariages entre goitreux reste toujours ouverte, et nous ne sommes pas encore en mesure d'appliquer à leur sujet, ni même de proposer, une loi restrictive qui puisse être conciliée à la fois avec le droit de la société de se préserver contre tout ce qui tend à la dégrader, et avec la liberté individuelle de tout homme qui n'est pas privé de sa raison et de son libre arbitre. On peut et on doit conseiller l'intervention officieuse des membres des commissions créées pour les contrées

186 CRETINISME.

endémiques, dans le but de surveiller les moyens prophylactiques employés contre le goitre ; il n'est pas moins utile de répandre l'instructiou parmi les populations, qui doivent être éclairées sur la nécessité d'un traitement contre le goitre avant de contracter mariage. C'est surtout aux médecins, aux fonctionnaires, aux ministres des cultes qu'il appartient de propager les justes idées dans cette direction. Mais de là à prohiber le mariage à des individus atteints de goitre dans des contrées oii parfois la majeure partie de la population en est atteinte, il y a loin.

Le docteur François écrivit il y a quelques années, à Moxel,.« qu'à la Robertsau (près de Strasbourg) nul n'était intervenu pour empêcher le mariage des crétins que par voie de persuasion, et qu'on avait souvent réussi. L'autorité, ajoute M. François, ne s'est point servie de son influence dans ces questions ; ce n'était que l'affaire des ministres de l'un ou de l'autre culte et du médecin ». Luimême ne s'est pas toujours borné à de simples conseils; pour empêcher le mal'iage entre crétins, qui le plus souvent sont indigents, il a menacé de faire supprimer les secours si on ne tenait pas compte de ses observations, et, quoique ces menaces n'eussent certainement jamais été exécutées, elles n'en ont pas moins réussi auprès de ces pauvres déshérités qu'on voulait, à juste titre, empêcher de perpétuer leur misère physique et intellectuelle.

L'exemple de M. François mérite d'être suivi, et ce serait déjà un grand pas fait vers la solution du problème que de pouvoir astreindre les goitreux à faire disparaître leur difformité avant de procréer des enfants. Quant aux individus atteints de crétinisme confirmé, nous n'hésitons pas à déclarer que l'interdiction formelle du mariage est la seule sauvegarde de la société.

On a de diverses parts conseillé de favoriser les mariages mixtes, en se basant sur ce que l'hérédité devient moins fatale lorsqu'il y a introduction d'un élément sain dans une famille de crétins ou de goitreux. N'est-il pas permis d'objecter à ce précepte que, si le croisement de races assainissait dans une certaine mesure une famille contaminée, il présente l'inconvénient de condamner à la dégénérescence les descendants d'un individu qui, en contractant une union dans des conditions normales, aurait donné naissance à des enfants sains. Ne serait-il pas préférable de limiter le mal comme on limite un incendie, en sacrifiant délibérément ce qu'il est impossible de sauver, acquérant ainsi la certitude de voir le fléau s'éteindre faute d'aliments?

Nous avons cité plus haut les diverses formes de dégénérescence qui atteignent les populations dans lesquelles existe l'endémie; nous ajouterons ici, au point de vue de l'hérédité, qu'on a observé aussi que le crétinisme résulte d'unions d'individus atteints des diverses formes d'affections et d infirmités qui paraissent être des complications de l'endémie, survenant soiis la même influence ; c'est ainsi que les mariages endémiques entre sourds-muets, rachitiques, asthénogènes, nains, idiots, etc. produisent des crétins.

La dégénérescence de la population des contrées où régnent l'endémie et le crétinisme a été remarquée par tous les observateurs. La Commission sarde s'exprime avec beaucoup de précision à ce sujet, dans un passage que nous avons cité plus haut. Nous avons signalé la pratique qui existe dans certains pays chez les jeunes gens soumis à la conscription, et qui consiste à boire pendant quelque temps l'eau des sources goîtrigènes ; il serait avéré, selon quelques observateurs, que le désir de s'exempter de cette façon du service militaire aurait une certaine part dans la fréquence du goitre chez les jeunes gens approchant de la vingtième année. C'est là un abus et un danger qu'il serait facile de

GRÉTINISME. 187

combattre en déclarant propres au service les individus atteints de cette infirmité.

Distribution géographique. Nous avons essayé de montrer le mode d'apparition et l'évolution de la dégénérescence crétino-goîtreuse sur l'individu même qui en est atteint; nous aurions à étudier maintenant son mode de distribution et ses oscillations d'intensité dans les nombreuses régions du globe où elle existe. Comme il est certain pour nous que cette aifection est due partout à la même cause et que cette cause consiste en un principe toxique contenu dans les eaux potables et dans les végétaux qui servent d'aliments aux habitants, nous devrions, d'après les changements que les habitants de contrées si diverses apportent dans leur mode de nutrition, établir la relation qui existe entre ces changements et les oscillations que subit l'endémie ; mais on conçoit aisément que les données nous manquent pour l'immense majorité des pays, et même lorsqu'il s'agit du nôtre, il nous serait bien difficile, d'après les documents que nous possédons jusqu'à ce jour, d'étudier la question à ce point de vue et surtout d'arriver à une solution.

Selon Humboldt, le goitre était inconnu à Mariquita dans la Nouvelle-Grenade avant la fin du siècle dernier, tandis qu'il en existe un grand nombi e de cas actuellement. Le même auteur affirme qu'il en est de même dans plusieurs localités sur le plateau de Santa-Fé de Bogota. Sigault, dans son étude sur les maladies du Brésil, énonce ce fait que le goitre, à peine connu dans le Rio- Grande du Sud, y règne maintenant dans un bon nombre de villes. Selon Wotherspoon, le goitre apparut au fort Kent depuis 1820 seulement. De son côté, lloff signale l'apparition tonte récente de l'endémie dans plusieurs cantons de l'immerthal. En France Miral-Jeudy affirme qu'à Beauregard, dans le Puy-de-Dôme, le goitre n'est apparu que vers la fin du siècle dernier. Sans entrer dans plus de détails à ce sujet, nous dirons seulement qu'un grand nombre d'auteurs signalent ces apparitions soudaines, mais surtout des augmentations rapides du nombre de goitreux et de crétins dans des régions où l'endémie n'existait pas ou ne faisait que de très-rares victimes. La Commission française de 1864 a reçu des communications précises à ce sujet concernant quelques communes des Vosges et du Jura.

Il y a quelques années, nous avons relevé sur les tableaux conservés à la sous-préfecture de Saint-Jean de Maurienne les cas d'exemptions pour goitre depuis 1796 jusqu'à l'époque de l'annexion, et nous avons constaté une augmentation du nombre des goitreux dans beaucoup de localités. Une étude bien plus complète nous a conduits à des évaluations précises pour toute la France. Nous avons pris pour base les tableaux d'exemptions depuis 1816 jusqu'en 1865, divisant ce demi-siècle en cinq périodes de dix années et les comparant chacune entre elles. Avant d'énoncer les résultats, il serait permis de se demander si les exemptions n'étaient pas obtenues plus ou moins facilement aux diverses époques de cette période, et si l'on ne doit pas admettre que l extension du service militaire à mesure qu'on approche de l'époque actuelle n ait pas eu pour conséquence de considérer comme propres au service les individus chez lesquels l'hypertrophie de la glande thyroïde était peu accusée. Ce qui nous fait supposer qu'il doit en être ainsi, c'est que, à l'égard de toutes les autres infirmités, les commissions de recrutement ont constamment appliqué une sélection de moins en moins rigoureuse ; il est universellement connu aussi que la taille a été notablement baissée depuis cinquante ans.

188 CRETINISME.

La suppression de la cravate chez les militaires a dû à son tour contribuer ù diminuer le nombre des exemptions du goitre, ainsi que la découverte du traitement iodé dont les excellents effets sur les goitres surtout peu volumineux a dû être pris en considération par les médecins militaires, qui savent du reste que chez beaucoup de jeunes conscrits le gros cou disparaît par le simple fait du changement de régime et de pays. Il s'ensuit que, si les exemptions pour goitres ont augmenté à mesure qu'on approche de notre époque, c'est que l'infirmité a pris une extension plus considérable. Les chiffres des oscillations ne peuvent cependant avoir de valeur que sous condition de tenir compte de l'augmentation de la population depuis cinquante ans. Il faudrait donc pour chaque commune établir la courbe ascensionnelle des habitants, et établir ensuite la proportion du nombre des exemptions pour crétinisme aux époques correspondantes. Ce travail n'a pas été fait. On pourrait .observer que les auteurs qui ont pris pour base d'appréciation les exemptions de l'année 1865 ont établi leur évaluation d'une manière quelque peu erronée. En effet 1502 exemptions pour goitres eurent lieu cette année-là, et on a cru établir la proportion de ce chiffre avec celui des jeunes gens tombés au sort ; mais on n'a pas tenu compte que, sur ce total, il y a des exemptés de droit et d'autres pour défaut de taille, éliminés avant tout autre examen. La proportion du nombre des goitreux aurait donc dû être faite avec le cliiffre des jeunes gens réellement examinés. Cette évaluation conduit à constater que le nombre d'exemptions pour goitres est au nombre total des examens faits dans une proportion supérieure d'un quart à celle qui a été donnée. Par le tableau ci-contre, on peut saisir d'un coup d'oeil la proportion comparée des cas de goitre dans les 89 départements de la France. Le degré d'accroissance est indiqué par des numéros d'ordre depuis 1 jusqu'à 89; les 89 départements ont été divisés en cinq séries, d'après la proportion décroissante des cas de goitre.

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