‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.24Chapitre 2 sur 56 · CRUVEILHIER · texte numérisé non relu

CRUVEILHIER

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CRVTEILHIER (Jean). Vers le milieu de l'année 1810, un jeune homme, presque un enfant, l'evêtn de l'uniforme de lycéen, recommandé par une lettre de son père, et mieux encore par son air timide et par ses galons de sergent, débarquait à Paris et allait, presque aussitôt, frapper à la porte de Dupuytren. Celui qui ne devait guère tarder à devenir le premier chirurgien de son temps n'avait alors que trente-trois ans ; mais déjà la fortune l'avait pris par la main. Ses recherches de physiologie, ses succès d'enseignement, son adresse opératoire, l'avaient mis hors de pair, et son pays natal commençait à en être fier. L'émotion du jeune homme était grande et son cœur battait fort quand il se trouva en présence de cet homme de haute taille, au visage froid, à la démarche lente, à la parole brève. Après quelques questions adressées d'un air distrait, et auxquelles le jeune visiteur répondit d'un air modeste, le regard de Dupuytren s'adoucit, et bientôt la glace fut rompue, et maître et aspirant scellèrent en quelque sorte une affection qui ne devait jamais se démentir.

Le jeune homme se nommait Jean Cruveilhier; il était Limousin, âgé de dix-neuf ans, né à Limoges le 9 février 1791. 11 était du giron hippocratique :

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son grand-père, originaire de la petite commune de Meilhard, avait longtemps exercé la me'decinc à Châteauneuf ; son père, Léonard Cruveilliier, disciple de Royer, dont il partagea qnelque temps la chambre et le lit, avait été reçu chirurgien à Limoges en 1782, et était devenu chirurgien-major du premiejr bataillon de la Haute-Vienne, chirurgien de première classe aux armées du Rhin et de la Moselle, chirurgien en chef de l'hôpital militaire de Clioisy, adjoint à l'hospice général de Limoges.

Circonstance singulière : Jean Cruveilhier, qui a ouvert tant de cadavres et qui s'est illustré dans l'anatomic pathologique, était né avec une sensibilité presque maladive; le spectacle des salles d'anatomie, celui des opérations sur le vivant, le troublèrent "au point de le faire fuir pour ne pas succomber à l'émotion; cette répugnance, qui semblait devoir être insurmontable, conduisit même ce jeune bomme au séminaire de Saint-Sulpice ; c'est là que le trouva son père accouru de Limoges pour relever ce cœur prêt à défaillir, et pour l'engager à suivre ses études médicales. Jean Cruveilhier fut vaincu par les instances paternelles, et moins de deux ans après cette fugue il était reçu interne des hôpitaux avec le premier rang.

Le 24 janvier 1810, devant un jury composé de Bourdier, Boyer, Chaussiei', Désormeruix, Moreau, et présidé par Dupuytren, il soutenait cette thèse : Essai sur l'anatomie pathologique en (jénéral. C'était le premier jet d'une suite d'études et de travaux que le jeune récipiendaire ne devait plus quitter. Néanmoins, à cette époque, son ambition était bien modeste, et il n'aspirait qu'à la gloire de succéder à son père dans son cher Limousin, où en effet nous le trouvons exercer avec fruit entre les années 1816 et 1823, et même se marier.

C'est de cette année, 1825, que date une ordonnance royale qui instituait auprès des Facultés de médecine le concours de l'agrégation. Pressé par son père, Jean Cruveilhier vient disputer cet honneur à de nombreux compétiteurs, et, comme l'a dit spirituellement M. Raynaud, il pousse l'obéissance jusqu'à se faire nommer le premier.

Enfin la mort de Pierre-Auguste Bérard lui ouvre la chaire d'anatomie, qu'il obtint par ordonnance ministérielle le 10 novembre 1825 et qu'il permuta, peu de temps après, avec la chaire d'anatomie pathologique fondée par Dupuytren.

Pendant plus de trente ans, Cruveilhier, assis enfin à sa véritable place, n'a pas cessé de recueillir dans les pavillons de l'École pratique, où il passait des journées entières, préparant lui-même toutes ses leçons, des matériaux pour la composition de son traité d'anatomie descriptive, et pour la rédaction d'un autre grand ouvrage, qui fut l'œuvre capitale de sa vIq, et qui a trait à l'anatomie pathologique.

Appuyé fermement et d'une manière inébranlable sur ce précepte de Bacon : No7i est fingendum nec excogitandum, sed inveniendiim qiiid natura faciat aiit ferai; entraîné, du reste, par les exemples des Théophile Bonet, des Morgagni, Lieutaud, Vicq-d'Azyr, Portai, Baillie, Corvisart, Bichat, Bayle, Laënnec, Dupuytren et Broussais, Cruveilhier n'a pas cessé de travailler à combler le vide laissé par les anciens entre le symptôme et la maladie, entre les altérations cachées et les signes extérieurs qui les révèlent, entre l'observation visible, l'étude du dehors et de la surface, et les altérations organiques tendant à expliquer les phénomènes observés; poursuivant les magnifiques conceptions de Bichat, il ne s'est pas contenté d'étudier Forgane malade; ses recherches se

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sont poursuivies sur le tissu, sur l'élément organique ; enfin, il prend pour poinl de mire les liquides eux-mêmes de l'économie et les accuse d'un grand nombre de causes morbides qui doivent entrer en ligne de compte lorsqu'il s'agit d'élever un système complet de pathologie ou d'anatomie palhologique. Encore un pas, et Cruveilhier, ne se contentant pas de la lésion de l'organe et du tissu, inaugurait l'histologie, branche si importante aujourd'hui des connaissances anatomo-palhologiques. Au lecteur qui désirerait un tableau saisissant des doctrines professées par l'homme illustre auquel nous consacrons ces quelques lignes, nous conseillons de lire le bel éloge que M. le professeur Béclard a prononcé sur Cruveilhier, dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine, A mai 1875 {Mém. de VAcad. de méd., t. XXXI, iiJ-4", pages xxi-xxiv).

Au reste, Cruveilhier ne s'est pas contenté de prendre comme médecin une des premières places dans la glorieuse phalange des savants qui ont honoré notre profession ; comme homme, il s'est signalé sur celte terre par des vertus qui en font un vir probus au premier chef. L'année même (183(5) où il inaugurait l'enseignement de l'anatomie palhologique, il portait' la parole dans la séance de rentrée de la Faculté, et choisissait ce sujet : Des devoirs et de la moralité du médecin. Personne plus que lui n'était capable de saisir le pinceau, car il pouvait trouver le modèle en lui-même; l'accent ému de l'orateur, le mélange de douceur et d'énergique droiture qui éclairait son visage, et jusqu'à l'éloquence simple qui lui était naturelle, remuèrent profondément l'auditoire. Le souvenir de cette belle oraison est resté gravé dans la mémoire de ceux qui l'ont entendue. Pour lui, l'exemple suivait le précepte. Bon toujours, la pauvreté et les souffrances chez les autres le troublaient profondément, et les six étages à franchir pour arriver à une mansarde le trouvaient plus empressé qu'à marcher sur les tapis moelleux des salons; et quelle délicatesse, quelle poésie il mettait à répandre ses bienfaits ! On a su par un indiscret l'histoire de la femme d'un modeste employé : deux fois par jour et pendant plus d'un mois le noble professeur de la Faculté montait cinq étages. Il la visitait pour la dernière fois, et il allait se retirer, lorsque, avisant un petit tapis sans valeur : — Quel joli tapis, quel merveilleux tapis algérien ! s'écria-t-il. — Mon Dieu ! docteur, s'il pouvait vous être agréable! — S'il me serait agréable!... Tenez, faisons une affaire... Vous me devez deux cents francs, votre tapis en vaut au moins trois cents. Voici cinq louis, je l'emporte...

Jean Cruveilhier est mort à Sussac, près de Limoges, dans la propriété qu'il avait acquise, et qu'il s'était plu à embellir, le vendredi 10 mars 1874, à l'âge de quatre-vingt-trois ans. M. le docteur Bardinet, de Limoges, a prononcé un discours sur sa tombe.

Ouvrages de Cruveilhier :

I. Essai sur Vanalomie pathologique en général. Ttièse de Paris, 24 janv. 1816 ; in-4° de 95 pages, n° 18. — 11. Essai sur Vanatomie pathologique en général et sur les transformations et productions organiques en particulier. Paris, 1816, 2 vol. in-8°. III. Médecine pratique éclairée par Vanatomie et la physiologie pathologiques. Premier cahier. Paris 1821, in-i^o, 185 p. — IV. An omnis puhnonum exulceratio vel eliam excavatio insanabilis? Tlièse d'agrégation, 1824, in-4°, 50 p. — V. Observations sur les cartilages diarthrodiaux et les maladies des articulations diarlhrodiales. In Arch. gén. de mcd. IV. 161 année 1824. — VI. Anatomie pathologique du corps humain, ou descriptions avec figures lithographiées des diverses altérations morbides dont le corps humain est susceptible. Paris 1828-1 8 i2, 2 forts vol. gr. in-fol. avec 255 pi. coloriées. — VII. Cours d'études analo-

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