‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.26Chapitre 45 sur 75 · H- CLASSE · texte numérisé non relu

H- CLASSE

Un seul ordre . . . ,

Thivet a cherché à réunir dans une seule classification l'ordre naturel des bandages et leur action thérapeutique :

l'r Circulaire

308 DELIGATION.

GENHES. ESPÈCES.

Unissant OU incarnatit.

I Divisif.

1 Contenlif.

I Coiripiessif.

' Rctenlif.

Expulsif.

a. m 1- - \ Contenlif-

- <^""ïue \ Compressif.

I Unissant.

Conlentif.

Compressif.

Rélenlif.

, Espulbif.

( Unissant.

\ Divisif.

4' Croisé. Huit / Contenlif.

I Compressif.

\ llétluclif.

5" iNoué. ou nœud Compressif.

6' Rpcuirent \ „ . ,V

I Contentil.

7" Invoginc Unissant.

8* T Contenlif.

9° Croix Contenlivc.

10" Fronde Contenlivr.

Celle classificatioa de Tliivct n'est peiit-êlre pas très-lietireuse; elle apouiiant le mérite d'avoir voulu présenter en même temps la forme du remède et l'indication qu'il est appelé à remplir.

Dans l'enseignement, l'étude des bandages se fait par région. On décrit successivement, en allant de la tête aux pieds, les groupes de bandages applicables à la tête, au cou, au tronc et aux membres supérieurs et infciieurs.

Les bandages dont nous venons de dessiner à grands traits l'intéressante histoire sont ceux qu'on emploie le plus communément. Depuis longues années, ils sont toujours les mêmes, sauf certaines modifications ap|)ortées de temps en temps par quelque esprit inventif, et qui, reconnues bonnes, se perpétuent. Un chirurgien de grande autorilé, esprit assez enthousiaste, a voulu, par une révolution radicale, les supprimer tous, et les remplacer par d'autres plus simples, plus utiles, plus ingénieux.

Mathias Mayor (de Lausanne) a imaginé un nouveau système de déligation chirurgicale, qu'il a fait connaître dans un ouvrage publié en 1838. C'était un chirurgien à esprit un peu aventureux, sans doute, mais dont les prétendues excentricités renfermaient toujours un fond précieux de détails utiles. 11 ne convenait pas d'accepter tout ce qu'il proposait, mais il y avait toujours quelque chose à prendre dans ce qu'il apportait. Voici en quels termes il expose ce qu'il recherche et veut obtenir : « Remplacer les bandes par des linges pleins; protéger avec le coton les surfaces privées de leur épiderme ; donner et assurer au moyen du fil métallique une position convenable aux os et aux membres iVaclurés ; redi'esser des arcs rachidiens et costaux dans les gibbosités ; simplifier le matériel et le manuel des pansements; faciliter ceux-ci; indiquer, (lour le fd de fer et le coton, la place éminenle que la chirurgie leur assignera un jour ; rattacher tous ces points à des principes clairs, à des règles précises et d'une application eicmple de difficultés : telles sont les formules, les idées qui m'ont constamment guidé dans l'établissement de ce nouve;m système de déligation. Tel est aussi mon programme » .

DÉLIGATION. 309

Mais ce n'est pas tout. En proposant des moyens de pansement faciles à appliquer, et composés d'objets que l'on trouve partout, Mayor ne pensait pas seulement à l'avantage qu'il ofirait aux chirurgiens, il pensait aussi au secours qu'il apportait à tous les blessés isolés, aux gens de la campagne, et à tous ceux qui se trouvent éloignés des ressources chirurgicales. 11 a voulu faire de la déligation populaire. 11 veut donner à tous, aux paysans, aux militaires, les quelques connaissances nécessaires pour appliquer un premier pansement, pour parer aux premiers accidents possiltles ou probables. Mais comment rendre populaire un enseignement qu'on laisse entouré de difficultés? « Si on se fût avisé de chercher à faire descendre la chirurgie des hautes régions où elle semble reléguée, pour mettre ses bienfaits à la portée des masses, et si, ;iu lieu de maintenir à cet art tous ses procédés déligatoires dans l'état si singulièrement stationnaire où nous le voyons, on eût fait quelques tentatives pour les rendre moins compliqués, nul doute qu'il en serait enfin résulté une chiruigie plus simple et populaire, dont les militaires en particulier eussent fait leur profit et qui eût présenté des avantages immenses pour les armées » .

Eh bien, voilà ce qu'il s'avise de faire avec son nouveau système de déligation, c'est une chirurgie populaire, mettant les procédés déligatoires à la portée du plus grand nombre; tous profiteront de la réforme radicale ([n il apporte dans l'art de faire des pansements ; la simplicité des procédés aidera singulièrement l'action des chirurgiens, et permettra au vulgaire d'apprendre et de comprendre ce qui jusqu'alors était par trop au-dessus de lui.

Le système de Mayor est celui-ci : d'abord il remplace les tissus de chanvre par des tissus de coton, et la charpie par la ouate. Ce n'est pus qu'il proscrive la toile de chanvre, mais il lui préfère celle de coton à cause de son extrême bon marché relatif. Quant ii la charpie, il la déclare très-inférieure à la ouate, au point de vue thérapeutique comme au point de vue économique. 11 est intéressant de voir son animation lorsqu'il défend le coton et la ouate des propriétés venimeuses que la routine leur suppose.

Voilà pour le fond des bandages. Quant à la forme, il met de côté les compresses et les bandes, et n'emploie plus que des triangles do linge, des mouchoirs qu'il plie et dispose de manière à les adapter à tous les usages chirurgicaux.

Les mouchoirs ont sur les bandes un avantage marqué, dit-il, « les mouchoirs se trouvent partout; leur application est des plus faciles; ils ne se relâchent ni ne se dérangent pas facilement; jamais ils ne se cordent : s'ils viennent à blesser, leur changement et leur réapplication a lieu à l'instant même avec la plus grande facilité, puisqu'une seule circonvolution du mouchoir équivaut parfois à une multitude de tours de bande. Us n'exigent presque aucune préparation préliminaire avant d'être mis eu place ; on peut de suite donner aux mouchoirs tel degré d'épaisseur et de largeur qu'on désire et dont on a besoin, et cependant les attacher toujours avec une extrême facilité; enfin, les bandnoes composés d'une seule pièce sont plus compactes, plus solides, et constituent mieux un tout que ceux qui sont construits avec des .bandes étroites dont chaque tour peut être considéré comme une pièce à part, dont le flicile dérangement influe sur tous les autres tours ».

En vérité, il n'est rien de plus ingénieux et de mieux compris que la façon dont Mayor a su disposer ses triangles et ses liens, pour leur faire rendre tous les services que l'on demande aux bandes, aux compresses et aux bandages composés. Il arrange les mouchoirs en forme de triangle, de carré lon<^

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d'échai'pft, de corde, de cravate, etc. ; il les accorde et réunit ensemble par des artifices variables suivant les cas, et arrive à construire des bandages dont l'aspect est tout à fait séduisant.

Mais c'était une ambition un peu trop grande celle de trouver un pj'océdé, un système, pouvant répondre à toutes les exigences des diverses lésions chirurgicales, et remplir toutes les indications thérapeutiques. Il est bon nombre de bandages que les triangles imitent et simulent, sans doute, mais qu'ils ne parviennent pas à suppléer : ainsi les bandages roulés des membres. Un des inconvénients des bandages de Mayor, c'est la présence des nœuds qui blessent les malades. Moins rigoristes que l'auteur du système, nous les remplaçons par des épingles.

Si cette révolution dans l'art déligatoire n'a pas été aussi radicale que l'avait rêvée Mayor, elle a néanmoins produit bien des choses utiles qui sont restées dans la pratique. Je citerai en particulier les triangles de la tète, ceux de la fesse, l'écharpe qui a conservé son nom, pour la fracture de la clavicule; j'ajoute que ces bandages peuvent rendre de grands services pour les pansements provisoires. Un homme est blessé dans la rue, on trouve tout de suite un mouchoir, un morceau de linge, avec lesquels on fait un pansement méthodique, quoique provisoire, qui met les parties lésées dans des conditions convenables eu attendant l'application d'un appareil défmitif.

Mayor désignait ses différents bandages par des noms anatomiques, à la façon dont Chaussier avait dénommé les muscles. Ainsi, pour la tête, il y a le triangle fronto-occipital , le triangle occipito-mentonnier entre autres; pour l'aine, le triangle cruro-pelvien ou cruro-inguinal ; pour la fesse, le triangle coxopelvien.

Rigal (de Gaillac), à l'exemple 'de Mayor, a proposé un nouveau système de déligation chirurgicale. Bien différent de son émule de Lausanne, ce n'est pas la simplicité dans les moyens qu'a cherchée le chirurgien du Midi. Ce nouveau système, dit-il, résulte de l'emploi du linge plein, maintenu par des tissus ou des fils élastiques de caoutchouc. Moins radical que Mayor, Rigal conserve quelques bandages anciens ; il avoue que lùen encore ne saurait remplacer les bandes pour remplir les indications poursuivies par Theden, quand il instituait la compression méthodique des membres. Grand admirateur de Mayor, il se plaît à lui rendre un hommage public, en disant bien haut que c'est l'originalité savante, la nouveauté des vues du chirurgien de Lausanne, qui lui ont inspiré ses propres recherches.

Rigal adopterait, sans doute, le mouchoir,' qui, suivant lui, donne l'idée du meilleur bandage applicable à une infinité de cas divers, mais il lui reproche de former des godets et des plis, qui facilitent le déplacement des pièces d'un appareil. Il fait donc disposer des Imges pleins, de formes variées, que l'on doit établir pour trois tailles, grande, moyenne et petite.

Ces linges pleins, ainsi cousus et préparés d'avance, sont ce qu'on appelle des bandages composés. L'invention de Rigal consiste en ceci : ses bandages sont maintenus en place par des sortes de cordage en tissu élastique, lesquels fournissent des anses et des ceintures, sont tantôt croisés enX, tantôt par un simple nœud réunis en Y, ou bien encore sont disposés comme un lacet. Donnons un exemple : quand on applique à la tête le triangle occipito-mentonnier de Mayor, les deux chefs sont croisés autour du menton, c'est l'union de ces chefs qui assure la solidité du bandage; eh bien, avec le système de Rigal ces chefs

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sont supprimés, ils sont remplacés par des liens en caoutchouc, et c'est par l'union de ces liens autour du menton que le triangle est assujetti.

Rigal trouve à ses appareils l'avantage de se prêter à tous les mouvements par le fait de l'élasticité des liens ; il affirme qu'ils ne doivent jamais se déranger. « Ce mode d'appareil agit mieux que ne saurait le faire la main la plus habile et la plus intelligente » .

Nous n'avons pas l'expérience des bandages de Rigal, qui ont été fort peu employés à ma connaissance. D'une façon générale, je suis peu partisan de l'emploi des liens élastiques, qui ont le grand défaut de continuer à agir alors qu'ils ont produit leur effet utile et qui, par leur action compressive persistante, deviennent souvent insupportables ; ils ne conviennent que dans certains cas très-précis.

Voici les noms de quelques-uns des principaux bandages de Rigal (de Gaillac) : pour la tête, la capeline simple, la capeline fixe, la fronde, le bandage du bec-delièvre; pour le tronc et les membres, le double triangle antéro-postérieur ou postéro-antérieur du thorax, le| double triangle scapulo-costal, le triangle de l'une ou des deux mamelles, la fronde scapulaire, les doubles triangles inguinaux et fessiers.

M. Rigal (de Gaillac) a fait connaître son nouveau système de déligalion par une communication à l'Académie de médecine; il annonçait la publication prochaine d'un traité ex professa, mûri dans le silence du cabinet ; je ne sais si ce traité a vu le jour, je ne l'ai trouvé nulle part. Son système a réuni bien peu de prosélytes, il n'a pas pris rang dans la pratique usuelle. Servier.

Bibliographie. — Galien. De fasciis liber. Vert. Vidus fïdius. Paris, 1544, in-fol., et Lyon, 1553, in-16. Trad. franc, par Rouille. Lyon. — Oribasius. De laqueis liber. Vert. Vidus Vidius. Paris, 1544. — De Marque (Jacques). Traité des bandages de chirurgie. Paris, 1618. — Samuel FoRMEY. Traité chirurgical des bandages. Montpellier, 1651. — Fournieu (Denis). Traité méthodique des bandages. Paris, 1671. — Disdier (Franc-Michel). Traité des bandages, ou méthode exacte pour appliquer les bandages les plus usités. Paris, 1741. — Sue (Joseph). Traité des bandages et des appareils, avec une description abrégée des brayers. Paris, 1746. — Lombard (J.). Instruction sommaire sur l'art des pansements, à l'usage des étudiants en chirurgie des hôpitaux militaires. Strasbourg, 1797. — Thillaye. Traité des bandages el appareils. Paris, an VI, et 5' édit. Paris, 1815. — Gerdï. Traité des bandages et appareils de pansement. Paris, 1826. — Maïor (Mathias). Nouveau système de déligalion chirurgicale, ou exposé des moyens simples et faciles de remplacer avec avantage les bandes et la charpie, de traiter Les fractures sans attelles. Paris, 1852. — Dict. des sciences médicales. Art. Bandages. — Marjolin. Dict. en 50 vol. Art. Bandages. — Thivet (Michel). Traité complet de bandages et d'anatoniie appliquée à l'étude des fractures et luxations. Paris, 1840. — Rigal (de Gaillac). Nouveau système de déligalion chirurgicale. In Bullet. de l'Acad. de méd., t. VI, p. 208, 1840. — Saim-Arroman. Manuel pratique de bandages. Paris, 1845. — Jamai:*. Manuel de petite chirurgie. Paris, 1860. — GoFFREs. Précis iconographique de bandages, pansements et appareils. Paris, 1866. — GciLLEMiN. Les bandages et les appareils à fractures. Collection in-18 diamant. Paris, 1875.

DELIOUX DE SAVIG!>JAC (Joseph-François-Jacq.-Augustin). Médecin distingué, l'un des collaborateurs les plus actifs de ce Dictionnaire, auquel il a fourni quatre-vingts articles importants sur la matière médicale et la thérapeutique, naquit à Paimpol, dans le département des Côtes-du-i\ord, le 5 octobre 1812. Dès l'âge de seize ans, avant même que ses études classiques fussent terminées, il se fit admettre dans les bureaux du commissariat du port de Lorient, comme écrivain de marine, le 13 octobre 1828. 11 prit néanmoins ses premiers grades et, se croyant de la vocation pour les lettres, publia un volunie

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de poésies. Mais il ne tarda pas à renoncer à la litU'rature pour se livrer à l'élude de la médecine. Au bout de deux ans, il se présenta au concours établi pour la nomination des chirurgiens de 5^ classe. Les épreuves furent satisfaisantes, et le 0 décembre 1851 il put donner sa démission d'écrivain de la marine pour entrer dans le corps médical de la marine avec le titre de chirurgien de 3^ classe.

De ce moment, Delioux de Savignac resta en mer pendant dix ans. 11 fil un premier voyage de quinze mois sur les côtes du Portugal, un autre de deux ans dans la Méditerranée, puis il partit pour les Antilles, visila la Lnponie et le Spilzberg, et à son retour fut nommé médecin de 2^ classe, le 27 juin 1857. Après plusieurs nouveaux voyages aux Antilles, il fut nommé, le 20 septembre 1840, cliirurgien de l'" classe. Il fit en celte qualité un quatrième voyage aux Antilles, puis revint définitivement au port de Brest en 1843.

Pendant les trois premières années de son séjour en France, où il fut attaché au port de Brest, il continua avec ardeur l'étude de la médecine et fut reçu docteur à Montpellier, le 17 septembre 1844. Deux ans après, le 22 juin 1846, il était nommé médecin professeur, àl'àgedetrente-quatrejans, et attaché à l'école de médecine de Rochefort. C'est de ce moment que date son activité comme publiciste et comme écrivain. Devenu médecin professeur, il enseigna successivement la matière médicale, la thérapeutique, la pathologie médicule, la pathologie et la thérapeutique générales et enfin la clinique médicale, à Bocheforl, à Brest et à Toulon. Mais ses préférences étaient pour la thérapeutique et la matière médicale; pendant ses vingt ans de professorat, il publia plus de trente mémoires sur ce sujet, parmi lesquels il convient surtout de signaler ceux qui ont trait au i-blorofornie, aux acides végétaux, à l'ipécacuanlia, aux purgatifs salins, au tannate de quinine, à l'emploi des lavements iodés dans la dysenterie, etc. « Mais, dit Const. Paul, nous devons nous arrêter tout parliculièrement sur deux ouvrages plus importants. Le premier, paru en 4861, est intitulé : Principes de la doctrine et de la méthode en médecine. Introduction à l'étude de la patliologie et de la thérapeutique. Ce volume, qui a près de 900 pages (Paris, 1861), est, en somme, un traité complet de pathologie générale. Delioux de Savignac avait voulu y résumer, sous une forme dogmatique, le résultat de ses éludes sur l'histoire de la médecine, et exposer les doctrines qu'il avait acceptées. On l'y retrouve, en effet, avec toutes ses qualités. Lettré, érudit, grand liseur, il s'y montre au courant de la médecine traditionnelle; écrivain correct, souvent même élégant, il y décrit les affections morbides en homme qui comprend toute la précision que l'école organicienne a donnée aux descriptions des lésions des organes. A côté de cela, son esprit éclectique ne méconnaît pas les grandes influences qu'apportent l'hérédité et les diathèses, ainsi que l'évolution des maladies constitutionnelles qu'a si bien donnée l'école vitaliste Son livre est un résumé des doctrines de son temps; on ne peut lui reprocher qu'un manque de puissance et de vigueur, qui hiérarchise toutes ces acquisitions, règle leur importance et donne à l'œuvre un caractère franchement personnel et original. C'est moins un traité dogmatique, comme il le croyait, qu'une sorte de compendium qui fait cependant honneur au professeur et à l'écrivain. Le second ouvrage renferme l'un des plus considérables travaux du docteur Delioux do Savignac; je veux parler du Traité de la dysenterie, volume de près de 000 pages (Paris, 1863), publié alors qu'il était professeur de clinique médicale à l'École de médecine navale de Toulon et premier médecin en chef de la marine. On comprend

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lacilement qu'un médecin de la marine ait fait de la dysenterie un sujet favori, quand on songe que, de toutes les maladies qui sévissent dans les pays chauds, et par conséquent sur nos marins, il n'y en a pas une qui fournisse une mortalité aussi considéi'uble, et qui se présente aussi fréquemment dans la pratique des médecins de la marine. Ajoutons que par la gravité habituelle de la maladie, la longue durée, la facilité des rechutes, et l'action si remarquable de l'hygiène et de la thérapeutique, il y en a peu qui s'imposent autant aux médecins étudiant la pathologie coloniale ou iutertropicalc. Ce Traité de la dysenterie est un véritable conipendium où l'on retrouve tout ce que peut fournir de renseignements la littérature médicale ancienne ou contemporaine, française ou étrangère. Delioux de Savignac s'y est montré ce qu'il est toujours, érudit de bon aloi, éclectique éclairé, praticien prudent et expérimenté, écrivain facile au style châtié. Ces qualités, qui se retrouvent dans la partie nosologique ou descriptive, sont surtout remarquables dans la partie consacrée à la thérapeutique, qu'il s'agisse de la matière médicale ou de l'hygiène. On y trouve notamment une revue critique de chacun des agents de la matière médicale, qui donne avec clarté et précision les indications que peut remplir chacun de ces agents ».

Après vingt ans de professorat, Delioux de Savignac demanda sa retraite, le

18 septembre 18C6, et, vint se fixer à Paris. Il prit dès lors une large part aux travaux de la Société de thérapeutique, lisant des mémoires rem;irquables sur l'emploi des sels de fer comme contre-poison des cyanures et particulièrement du cyanure de potassium, sur le furoncle dans ses relations avec l'Iierpétisme, sur le laudanum de Sydenham, etc. C'est aussi pendant cette période de sa vie que Delioux écrivit ses nombreux articles pour le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Ce travail acharné raviva une affection organique du cœur qu'il avait contractée seize ans auparavant au port de Cherbourg et il mourut le 17 octobre 1876.

Delioux de Savignac avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur le

19 décembre 1847 et promu au grade d'officier le li aoijt 1858. 11 était membre d'un grand nombre de sociétés savantes. Voici l'énumération des principaux travaux de noire savant thérapeutiste :

I.HisloriquemécUcal duvoyage de la corvette « la Reclierclie» en Scandinavie, en Laponie et au Spitiberg en 1858. In Ann. niarit. et colon., t. LXVII, 1858. — H. Histoire naturelle médicale de la nicotine. Thèse de Montpellier, in-4'. — 111. Discours prononcé à l'Ecole de médecine navale de Hochefort pour l'ouverture du cours de matière médicale, le 24 novembre 1840. Rochelort, 1846. — IV. Des propriétés fébrifuges et antipériodiques du chloroforme. Mémoire présenté à IWcad. de méd. le 26 mars 1850. In Arcli. génér. de méd., i" sér., t. XXIII, 1850. — V. Études sur les propriétés pliysiolog'iques et thérapeutiques des comijosés ammoniacaux. In Arcli. génér. de méd., ¥ séi'., t. XXVI, p. 5, 145, 288, et t. XXYII, p. 26; tirage à part, Paris, 1851, in-8. — VI. Des lavements albumineux à l'azotate d'argent. In Bull, de thérap., t. XL, p. 502, 1851. — VU. De l'emploi du tartrate de soude comme purgatif. Un mut sur la préém'inence des sels neutres de soude. Mémoire présenté à l'.Acad. de méd. Ihid. t. XLl, p. 20, 1851. — VIU. /)e l'emploi de V'ipécacuanha dans la dysenterie. ïbid. p. 104. — IX. De l'action de V ipécacuauha dans le traitement des maladies des organes resp'iratoires en général et dans la pleuro-pnemnonie en particulier. Ibid., p., 151. — X. De l'emploi externe de l' ipécacuauha. Ibid., p. 154. — XI. Considérations chimiques, physiologiques et thérapeutiques sur les sels d'argent. Mémoire présenté à l'Acad. des sciences. le 18 novembre et le 2 décembre 1850. In Gaz. méd. de Paris, 1851, p. 536, 552, 585, 609 et 642; tirage à part, Taris, 1851, in-8». — XII. Considér. générales 'sur l'action physiologique et thérapeutique des acides végétaux. Ibid., p. 358. — XIII. Examen critique de la médication émollienle et des remèdes béchiques et pectoraux. Mém. présenté à l'Acad. de méd., reirapr. in Mrm. de l'Acad., t. XIX, p. 519, 1855, et Union méd., 1851, p. 575,385, 388, et tirage à part. Pans, 1851, in-8°. -XlV. Formules des médicaments balsamo-alcalins In Union méd. 1851, p. 400. - XV. Traitement de l'aphonie par l'éther. Mémoire présenté à

314 DELIOUX DE SAVIGNAC.

l'Acnd. de méd. le 18 mai 4852. In Bull, de l/ié?ap., t. XLII, p. 585, 1852. — XVI. Cotmdéralions pratiquer sur un nouveau sel d'argent, l'/typnsulfUe de soude et d'argent. Ibid., t. XLIir, p. '289 et 401. — XYIl. Mém. sur V ipéca, lu à l'Acad. de méd. le 5 juin 1851. In Gaz. méd. de Paris, 1852, p. 87, 100, 138 et liO; lirage à part. Paris, 1852, iii-8». — XVIII. De l'emploi des fumigations étkérces contre certaines formes de paracounie et d'otalgie. In Bull, de tliérap.. t. XLIV, p. 529, 1853. — XIX. De l'emploi du citrate et de l'acétate de soude comme purgatifs. Ibid. — XX. De l'étiologie. des maladies jiériodigues. Ibid., t. XLV, p. 193. — XXI. Examen comparé des propriétés fébrifuges du quinquina et de l'arsenic. Ibid. p. 289 et 548. — XXII. Essai sur l'emploi des injections iodées dans le traitement de la dysenterie. Mémoire lu à l'Acad. des sciences et présenté à l'Acad. de médecine. In Gfls. méd. de Paris, 1853, p. 197 et 211. el Comptes rendus de l'Acad des sciences, i. XXXVI, p. 566, 1853. et lirage à part. Paris, 1855, iii-8°. — XXIII. Nouvelles observations sur les injections iodées dans le traitement de la dysenterie. In Gaz. méd. de Paris, 1853, p. 734. — XXIV. Considérations générales sur la famille des Solanées. In Rev. de Ifiérap. médic.-chir., 1853. — XXV. De l'emploi du tannale de quinine contre les sueurs nocturnes. In Un. méd., 1855, p. 170. — XXVI. Examen sur quelques succédanés anlipériodiques du quinquina. In Bull, de tkérap., t. XLVI, p. 145 et 193, 185î. — XXVII. De l'emploi de la belladone par les méthodes cndermicjue et iatraleptique. ibid., t. XLVII, p. 561. — XXVIII. De l'emploi de" serres-plates pour arrêter les petites liémorrhagies et en particulier celles qui proviennent des piqûres de sangsues. In Gaz. méd. de Paris, 1854, p. 69. — XXIX. Des tnaladies aiguës des articulations, avec production de pus, simulant le rhumatisme. In Un. médic, 1854, p. 502, et tirage à part. Paris, 1854, in-S". — XXX. De l'action de la gomme ammoniaque et de son mode d'administration. In Bull, de tkérap., t. XLYIIl, p. 385, 1855. — XXXI. Du traitement abortif des pustules varioliques, particulièrement par la pommade mercurielle et le collodion. Ibid., p. 289. — XXXH. De l'iode dans le traitement du rhumatisme et de la gnulte, des crampes et des contractures. Ibid., t. XI IX, p. 241. — XXXIII. De l'incompatibilité du calomel et des émuhions. Ibid., p. 20. — XXXIV. Des relations qui existent entre les maladies herpétiques, nerveuses el cataiThales. In Gaz. médic. de Paris, p. 500, ltS55, tirag:e à part. Paris, 1855, in-8°. — XXXV. Du bittera, nouveau médicament fébrifuge, proposé aux Antilles françaises comme succédané du quinquina. In Bull, dethérnp., t. LI, p. 20. 60 et 247, 1856. — XXXVI. Réclamaiion sur le mémoire de M. Parrot, relatif au zona. In Union médic, 17 avril 1856, p. 196. — XXXVII. Note sur un cas d'aliénation mentale dans le cours d'un rhumatisme articulaire aigu. In Arch. gén. de méd., 5° série, t. IX, p. 670, 1857. — XXXVIII. Delà spedalsked et de la radesygCy maladies endémiques dans le nord de l'Europe, et considérations générales sur la lèpre. Ibid., t. X, p. 385, et tirage à part. Paris, 1857, in-8. — XXXIX. Considérations générales sur les succédanés du quinquina. In Bull, de thérap., t. XII, p. 193, 1857. — XL. De l'influence de l'opium et des huiles essentielles sur la tolérance et l'action thérapeutique des antimoniaux . Ibid,, p. 481. — XLI. Des accidents consécutifs à l'application des sels de plomb sur la muqueuse buccale. Ibid., t. LUI, p. 193. — XLII. Note sur les accidents nerveux dans une pneumonie, déterminés par des abcès cérébraux. In Gaz. méd. de Paris,

1857, p. 01 1. — XLIII. Origine, esprit et avenir de l'anatomie pathologique. Exirzit de l'ouvrage : Principes de la doctrine et de la méthode en médecine. Ibid., t. XIII, p. 605.

1858. — XLIV. Extrait d'un manuscrit ayant pour titre : Principe de la doctrine et de la méthode en médecine. In Union Hte'i/., 1859, p. 509, 529, 577 et 601. Feuilleton. —XLV. Des congestions pulmonaires, de leur diagnostic et de leur traitement. In Bull, de thérap., t. LVII, p. 5, 18.")9. — XLVI. Des caractères physiques et organolepliques des médicaments dans leur rapport avec l'action thérap. Ibid., t. LVIII, p. 557, 1860. — XLVII. Premiers essais de l'instillation de l'éther dans les surdités liées à un état rhumatismal . Ibid., p. 415. , — XLVIII. Considérations sur les virus en général. Extrait de : Principes de la doctrine et de la méthode en médecine. In Gaz. des hôpitaux, 9 et 16 oct. 1860, p. 474 et 485. — XLIX. De l'emploi thérapeutique de l'encens. \n Bull, de thérap., t. LX, p. 145,1861.— L. Formules contre les maladies chroniques du rein et de la vessie, avec urines muqueuses ou purulentes. Ibid., t. LXI, p. 24. — LI. De l'absorption de l'iode par la peau, et du traitement de la pleurésie et de l'endocardite par les frictions iodées. Ibid., p. 248. —Ul.Obse? valions cliniques et réflexions sur les lésions organiques de l'encéphale ; deux cas de kyste du cerveau. In Gaz. med. de Paris, p. 199, 205, 1861, et tirage à part. Paris, 1861, in-8°. — LUI. Observations du cancer du cerveau. In Gaz. méd. de Paris, 1861, p. 577. — LIV. Des maladies des Européens datis les pays chauds. In Union méd., nouv. sér., t. X, 1861. — LV. Principes de la doctrine et de la méthode en médecine. Introduction à l'étude de la pathologie et de la thérapeutique. Paris, 1861, in-8'^. — LVI. Indications et formules pour les rhumalalgies [rhumatisme, goutte et névralgies]. In Bull.de thérapeut., t. LXII, 1862. — LVll. Du vertige nerveux et de son traitement par le valérianate de une. In Bull, de thérap., t. LXIII, p. 5 et 49. — LVIII. Note sur les taches bleues, lue à l'Acad.

de méd. le 9 oct. 1865. In Bull, de l'Acad. de méd., t. XXIX, p. G, 1805, et Gaz. des Itôp., 8oci. 1863, n" 112, p. 471, et Gaz. hebd., t.X, p. 752, iSQd. — ll\. De l'efficacité du chlore contre les engelures. In Bull, de thérap., t. LXIV, p. 168, 1865. — LX. De la valeur des purgatifs dans le traitement de la dysenterie. Exirail du « Traite' de la dijsenlirie. » Ibid., p. 453. — LXI. Études sur la valeur comparée du musc et de l'acétate d' ammoniaque dans le traitement des pneuinonies graves avec délire. Ibid., t. LXV, p. 48, 102 et 150. — LXII. Traité de la dysenterie, Paris, 1865, in-8°. — LXllI. De l'utililé de l'aloès dans le traitement des plaies ; formule d'une teinture aloétigue pour l'emploi externe. In Bull, de thc'rap., t. LXVl, p. '24, 1864. — LXIV. Des vins à baseàe quinquina et de leur préparation. Ibid., p. 114. — LXV. Potion contre la diarrhée. In Gaz. des hôp., 2 août 1864, n" 90, p. 559. — LXVI. Observation de fièvre paludéenne suivie de dysenterie, puis de colique sèche non saturnine Mode d'action de la belladone. In Arch. de méd. nav., t. V, p. 574, 1866. — LXVII. De l'emploi des sels de fer comme contre-poisons des cyaiiures et particulièrement du cyanure de potassium. In Bull, de thérap., t. l.XXII, p. 509,1867. — LXVIII. De l'emploi de la noix vomique contre la dysenterie et contre les jjariilysies dysentériques. In Bull, de thérap., t. LXXIII, p 1h5, 1867. — LXIX. Mode d'action de la belladone. Ibid., p. 455. — LXX. Formules thérapeutiques. Ibid., p. 548. — LXXI. De la décoction blanche de Sijdenham et du phosphate de chaux comme médicaments antidiarrhéiques. In Courrier médical, oct. 1867, p. 555. — LXXII. Des paralysies qui accompagnent et suivent les dysenteries et les coliques sèches et de leur traitement par la noix vomique. Mémoire lu et présenté à l'Acad. de méd. le 9 avril 1867. In Union médic, 5- série, t. III, p. 200, 241 et 269, 1867. — LXXIII. Traitement de la diarrhée saisonnière actuelle. In Courrier médical, août 1868, p. 269, et Union médic, IIP série, t. VI, p. 280, — LXXIV. Nouvelles observations sur le traitement abortif des pustules varioliques spécialement par le collodion mercuriel et la teinture d'iode. In Bull, de thérap., t. LXXV, p. 97, 1870. — LXXV. De l'emploi de la teinture d'iode et de l'aconit dans le traitement de l'érysipèlc. Ibid., p. 557. — LXXVI. Du traitement prophylactique et curalif de la variole. Ibid., 585 et 443. — LXWII. Du meilleur mode de jyréparation et d' administration des potions purgatives au citrate de magnésie et deleurs effets thérapeutiques. Ibid., p. 506. — LXXYIII. Le chocolat au riz comme aliment. Ibid., p. 557. — LXXIX. Etude sur la valeur comparer du musc et de l'acétate d'ammoniaque dans les pneumonies graves. Mémoire présenté à l'Acad. de méd. In Bull, de l'Acad. de méd., t, XXXV, p. 885, 1870. — LXXX. De l'empoisonnement par la strychnine dans des préparations de noix vomique susceptibles de le produire et moyens de traitement proposés. In Bull, de thérap., t. LXXX, p. 49, 145 et 195. — LXXXI. Série de formules pour le traitement de la bronchite. Ihid. — LXXXII. Mode d'administration du sulfate de quinine ; adjuvants, correctifs, doses. Ibid., p. 289 et 297. — LW\l[\. Une formule pour le traitement de la chlorose. Ibid., p. 440. — LXX.XIY. De la dysménorrhée et de son traitement. Ibid., t. LXXXI, p. 49 et 97. — LXXXV. Des médicaments obstétricaux, succédanés de l'ergot de seigle et en particulier du tartre stibié. lliid., p. 289. — LXXXVl. La myrrhe et ses propriétés thérapeutiques. Ibid., p. 481. — LXXXV'II. Des eaux distillées employées comme véhicules des collyres et en particulier de l'eau distillée de lavande. Ibid., 1872, t. LXXXII, p. 500. — LXXXVIII. Teinture aromatique arniqiiée tonique et vulnéraire. Ibid., l. LXXXIII, p. 1 75. — LXXXIX. Mém. sur un îiouveau laudanum, proposé en remplacement du laudanum de Sydenham. Méni, lu à l'Acad. de méd. le 9 sept. 1872. In Bull, de l'Acad. de méd., t. XXXVII, p, 51, 1872. — XG. L'essence de menthe et ses propriétés antalgiques, la Bull, de la Société de thérap., 1872. — XCl. Collyre du docteur Deliuux. In Journ. de pharm. et de chimie, 4^ série, t. XVI, p. 567, 1872. — XCII. Le furoncle, ses relations avec Vherpétisme et son traitement par l'arsenic. In Bull, de thérap., t. LXXXIV, p. 529, 1873. — XCIII. Nombreux articles dans le Diclionn. encyclop. des se. médicales. L. Un.

DÉLIRE. La question du délire constitue un des chapitres les plus difficiles et les plus compliqués de la patliologie générale, il s'agit, en ei'fet, de l'étude d'un symptôme qui ne caractérise pas seulement telle ou telle maladie, mais qui, au même titre que la fièvre, peut se présenter dans toutes ou presque toutes les manifestations morbides de l'économie. Symptôme essentiel de telle série d'affections ou symptôme accessoire dans le plus grand nombre de cas, nous aurons à étudier le délire sous toutes ses formes et dans ses modifications les plus diverses.

Mais un mot d'abord sur l'étymologie du terme délire. On a voulu le faire dériver du mot grec "kripo;, qui signifie niaiserie, bagatelle, jeu d'enfant, auquel s'ajouterait la particule de comme renforcement. Esquirol semble pencher

pour cette étymologie ; mais avec M. K. Littré (Dictionnaire de la langue française) et la plupart des philologues, nous admettrons que délire vient de delirare, proprement s'écarter du sillon; de de, de, et lira, sillon. D'après cela, le délirant est l'individu qui sort de la voie tracée, qui s'écarte des règles de la raison.

Historique. Personne ne met en doute que le délire sous toutes ses formes ait été connu dès la plus haute antiquité. Les poëmes et les livres saciés, à défaut de documents scientifiques proprement dits, en fournissent la preuve certaine. S^ns remonter jusqu'aux Védas, ces monumenis de la science sacrée des Indous, nous trouvons plus près de nous, dans la Bible et dans Homère, des exemples bien observés de délire. Tels le cas de Bellérophondans V Iliade et, dans les livres hébraïques, l'hi.-toire de Saùl et celle de N.ibuchodonosor, etc. Mais ce qu'il importe surtout d'établir, c'est que toutes les civilisations primitives ont considéré le délire et la (olie comme des effets immédiats de la colère céleste : « L'esprit du Seigneur abandonna Saùl et un mauvais esprit le rendit inquiet », lit-on dans la Bible (I Sam., G. 16). La lycantbropie du roi de Babylone est due à une punition du ciel. Il en est de même de l'accès de mélancolie de Bellérophon, qui, au dire d'Homère, « devint odieux à tous les immortels; seul il errait dans les champs d'Alée, dévorant son âme, fuyant les sentiers fréquentés par les humains « [Iliade, chant Vi).

D'une telle manière de comprendre les maladies psychiques découle un mode de traitement tout mystique, consistant en prières, exorcismes, intervention des dieux, etc. Mais l'esprit humain, qui se pique d'être conséquent, ne l'est pas au point de subordonner aveuglément la pratique à ses vues théoriques ; l'empirisme lui vient en aide pour substituer aux moyens superstitieux des médications plus rationnelles.

Ainsi la harpe de David calme les fureurs de Saiil. Homère, en son Odyssée, ne parle-t-il pas d'une bienfaisante liqueur qui chasse tous les soucis et qu'Hélène, petite hlle de Jupiter, rapporta d'Egypte, « où la terre produit en abondance des baumes, les uns salutaires, les autres nuisibles; où chaque médecin excelle et descend de Péon » [Odyasée, chant IV) ? Des auteurs recommandablcs, Sprengcl entre autres, ont voulu voir dans cette substance le suc du pavot. Qu'Homère connût cette plante, cela appert des vers où il parle de la mort de Gorythioii, fds de Priam : « Entraînée par le poids de son casque, la tête du jeune Tioyeu s'incline, comme dans un jardin la tige du pavot s'affaisse sous le poids do ses tleurs et de la rosée du printemps » {Iliade, chant YlHj. Mais en connaissail-il les propriétés? c'e-t ce que nous n'avons pas à rechercher ici.

Mais il nous faut sortir de cette péiiode de l'enfance de l'Humanité et arziver à ces siècles où des liommes de génie — philosophes ou médecins — devaient, soit par leurs doctrines, soit par les notions fournies par l'observation, jeter quelques lumières sur la question qui nous occupe. Les siècles dont il est question sont ceux qu'a illustrés la Grèce antique; quant aux hommes, ce sont Ilippocrale, Platon, Aristole et leurs successeurs.

On ne devra pas s'étonner de trouver, dès le début de cet historique, les médecins marchant pour ainsi dire côte à côte avec les philosophes. C'a été, en effet, l'éternelle destinée et l'éternel honneui' de la psychiatrie de subir 1 influence bonne ou mauvaise de la philosophie contemporaine, d'en suivre les fluctuations et d'en refléter les aspects divers.

Que les idées de Platon aient eu une influence plus ou moins graude sur les

doctrines d'Hippocrate, ou bien que le philosophe ait puisé dans les livres du médecin, c'est là un point d érudition que nous n'avons pas à discuter ici et à la solution duquel Gulien a consacré un ouvrage en plusieurs livres, où il s'eflorce de comparer, de concilier les opinions de ces deux illustres représentants de la philosophie et de la médecine grecques. Ce qui nous importe, c'est de connaître les idées de l'un et de l'autre sur la question du délire et de la folie.

Hippocrate n'a laissé aucun ouvrage didactique de médecine mentale; mais on trouve, éparses dans son œuvre, des notions d'une grande sagacité qui prouvent qu'il avait des connaissances assez précises de ce genre de maladies. Mais savait-il distinguer le délire de la tolie du délire des maladies aiguës? Il faut avouer que sur cette question on ne trouve rien de bien nettement établi dans les livres liippocratiques; que les termes mêmes qui y sont employés sont insuffisamment définis; qu'enfin, malgré l'habileté des commentateurs, la lumière est loin d'être faite. Rappelons cependant que par le mot napac^oî-jinç Hippocrate entend un délire passager; que le délire continu, qui donne pour ainsi dire le caractère à la maladie, prend les noms de ypevïTtç ou de nypafpoawr} lisyàlrr, que pour le délire violent avec actes désordonnés, il se servait des expressions Traoaxdi/at, èxçrôvat, f/avrjvai, Ezotavïjvït, et quant au déclin doux et paisible, il était appelé X/joÂTat, 7r«paXv;oÂo-at, 7rapï(jpoou;;5-at, T7xp€)/ByjJrrj-xi. Enfin le terme générique pour tous ces états est celui de Trapâvoia.

Quoi qu'il en soit de cette nomenclature, on peut dire que toute la science psychiatrique d'Hippocrate se renferme surtout dans les trois termes : çposvîrtç,

]j.ù.'/rjyri)x'x.., jixavtot.

Qu'était la ^pvjhi;, sur laquelle on a tant discuté? D'après M. Littré, la phrénitis est tout simplement une variété des fièvres rémittentes et pseudocontinues des pays chauds; mais, en même temps, la même expression servait à désigner d'aulres sortes de délires, ainsi que le prouve le passage suivant de Galien : « Hippocrate semble appeler fp^vîn; un délire (TraoaBooa-ùvv;) dans une fièvre aiguë. H dit continu, car le délire ordinaire arrive quelquefois dans la période d'état des fièvres violentes, mais disparaît dans la période de déhre. On dit qu'un homme est pris de manie {u.ihi'jhT.i) quand il a du délire sans fièvre, mais qu'il a la tvoz-j'm; quand il y a de la fièvre; quand le délire n'arrive que dans la période d'état, on se sert des termes Trapaxoiai, not.pa.x6nvor.i, TzocpKlnpfiiTXL ou TTapafoovÂo-at, mais, pour qu'on se serve du mot phrénitis, il faut deux conditions, la fièvre et la continuité du délire » (Comm. I, in Prorrh.).

Ce commentaire de Galien répond à la question que nous faisions plus haut, et, en admettant même que le médecin de Pergame ait expliqué les textes d'Hippocrate en s'aidant de toutes les acquisitions faites par la science de son temps, nous sommes forcés d'accepter que, dès les origines de la médecine scientifique, on admettait et le délire fébrile, et le délire aigu, et le délire chronique.

Ce délire, qu'il fût idiopathique ou syraptomatique, avait son siège dans le cerveau. « C'est par là, dit l'auleur hippocratique du livre de la Maladie sacrée, que nous pensons, comprenons, voyons, entendons, que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien, l'agréable et le désagréable. C'est encore par là que nous sommes fous, que nous délirons, que des craintes ou des terreurs nous assiègent, soit la nuit, soit après la venue du jour, des songes, des erreurs inopportunes, des soucis sans motifs » (Maladie sacrée, § 14, trad. Littré, t.Yl, p. 587).

Le sec et l'humide, les quatre humeurs cardinales, — le sang, la pituite, la bile et l'atrabile, — qui constituent, pour ainsi dire, le fonds des théories médicales de l'époque hippocratique, doivent nécessairement jouer un grand rôle dans l'explication de la folie et du délii'e. En effet, l'aliénation résulte de l'humidité de l'appareil cérébral. « Devenu trop humide, il se meut nécessairement, et, se mouvant, ni la vue, ni l'ouïe, ne sont sûres, le patient voit et entend tantôt une chose, tantôt une autre; la langue exprime ce qu'il voit et entend ». Quant à la pituite, à la bile et à l'atrabile, lorsqu'elles se portaient au cerveau, elles produisaient tantôt la manie, tantôt la mélancolie, tantôt un délire gai, tantôt un délire triste, etc.

On sait avec quel soin le médecin de Cos se préoccupait de la prognose; elle dominait pour lui toute la science. Cela est vrai aussi pour le sujet de cet article, et nombreux sont les aphorismes qui ont pour objet les indications pronostiques de la folie.

11 nous serait facile d'en multiplier les preuves ; nous nous contenterons des suivantes : « Quand le sommeil fait cesser le délire, c'est un bon signe [Aphor., liv. II, 2). — Lorsque, dans une fièvre non intermittente, il survient de la dyspnée et du délire, cela est mortel {id., 111, 50). — Dans la mélancolie et dans les maladies des reins, l'apparition d'hémorrhoïdes est favorable [id., YI, II). — Chez les gens atteints de folie, l'apparition de varices ou d'hémorrhoïdes enlève la maladie {id., VI, 21). — Les délires gais sont moins dangereux que les délires sérieux {id., VI, 53). — Dans une hémorrliagie, le délire ou le spasme sont fâcheux {id., VU, 9). — Dans un iléus, le vomissement ou le hoquet, ou le spasme ou le délire, sont fâcheux {id., VII, 10). — La phrénitis s'ajoutant à la péripneumonie est funeste {id., VII, 12). — Après un coup sur la tête, la stupeur, ou le délire, sont de mauvais signes {id., VII, l^). — Avec l'insomnie, le spasme et le délire sont fâcheux {id., VII, 18). — Ceux qui sont pris de phrénitis après quarante ans ne guérissent guère, car ce qui diminue le danger, c'est le rapport de la maladie avec la constitution et l'âge du malade {id., Vil, 82), etc. ».

Laissons un instant les médecins pour rechercher ce qu'ont écrit et pensé les philosophes sur la question qui nous occupe eu cet article. Et d'abord adressonsnous à Platon et à son œuvre. Le divin fondateur de l'Académie, plus poëtc inspiré qu'exact observateur, enseigne que l'àme, tout en étant une, présente trois parties ou puissances : l'une, qui est l'âme supérieure raisonnable, le lé'joz, réside dans la tète ou plutôt dans l'encéphale; les deux autres ont pour siège les parties inférieures, le cœur et les viscères situés au-dessous du diaphragme ,

Puisi^u'il existe mie âme supérieure et des âmes inférieures, il en faut conclure à l'existence de deux espèces bien différentes de délire : l'un céleste, inspiré par les dieux : l'autre d'origine terrestre, et reconnaissant pour cause les maladies corporelles.

Parmi les délires d'origine céleste, il faut ranger, d'après Platon {Phèdre, passim) :

Le délire des prophètes, inspiré par Apollon ;

Le délire des poètes, inspiré par les Muses;

Le délire des bacchantes, insjiiré par Bacchus;

Le délire des amants, inspiré par Éros.

Quant au délire grossier, d'origine purement terrestre, qui correspond en

réalité à ce que nous désignons sous le nom de folie, il est occasionné par toutes les altérations des humeurs, qui peuvent troubler le jeu des divers organes. « Quand les humeurs, dit en effet Platon dans le Timée, se portent dans les trois régions de l'àme, suivant celle que chacune d'elles attaque, elles produisent des chagrins et des abattements de toute espèce, de l'audace et de la lâcheté sous toute soi te de formes, et même de l'oubli et de la stupidité ».

Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à la naïve et poétique théorie de Platon sur l'àme et la distinction des diverses espèces de délire ; quant à son explication humorale du délire grossier, elle est trop conforme à celle d'Ilippoerate pour ne pas voir qu'elle lui a été empruntée.

Avec Aristote, ce philosophe savant, nous arrivons à une doctrine plus ferme et plus logique, sinon plus physiologique, de l'âme et de ses facultés. L'illustre péripatéticien divise l'àme en deux parties : l'àme rationnelle et l'àme irrationnelle; l'une et l'autre ont pour siège le cœur; et, pour ne laisser planer aucun doute sur sa pensée, il ajoute que le cerveau ne participe en rien aux sensations. Or la qualité maîtresse de l'àme est la chaleur ; elle en fait partie intégrante, essentielle, et plus sa chaleur vitale est grande, mieux elle fonctioime. Le froid et le chaud vont donc expliquer toutes les folies qui sont tantôt des échauffements, c'est-à-dire des excitations, tantôt des refroidissements, c'est-à-dire des dépressions de l'âme.

Théophraste, disciple et successeur d'Aristote, devait pousser jusqu'à l'extrême les doctrines du maître. Ainsi il admet, en son Traité du vertige, que le cerveau n'est qu'une excroissance de la moelle épinière, une sorte d'épongé humide destinée à tempérer les ardeurs de l'àme. Le vertige, d'après Théophraste, est une affection de l'âme, mais on doit en rapporter le siège au cœur, origine et centre de toutes les sensations.

Dans la période alexaiidrine il faut distinguer deux époques : l'une, scicnlifiquc, — la première en date — est illustrée par deux noms : Erasistrate et Hérophile ; l'autre, philosophique ou plutôt mystique jusqu'au délire, et qui peut se résumer €n un seul nom, Plotin.

On connaît les travaux des premiers sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux. Aussi leurs connaissances positives sur ces importants sujets ont-ils de quoi nous étonner. Le centre psychique et sensoriel n'est plus le cœur; c'est une partie de l'encéphale; pour Hérophile, c'est la voûte à trois piliers; pour Erasistrate, les méninges; pour Straton (de Lampsaque), les hémisphères. On ne saurait approcher davantage de la vérité. Ajoutons qu'Erasistrate avait formulé d'avance, par une intuition de génie, uns idée essentiellement moderne : c'est que l'étendue de l'intelligence est en rapport direct avec le développement de la surface du cerveau.

Les conséquences qu'ont eues, au point de vue philosophique et médical, de telles découvertes et de telles manières de voir, ont été profondes ; mais il est à remarquer que les travaux des savants qui ont illustré le Mmée, fondé à Alexandrie par les Ptolémées, n'ont influé eu rien sur ce qu'on appelle communément l'École plùlosophique d'Alexandrie. Les Plotin, les Porphyre, les Jamblique et leurs disciples, ne se sont pas abreuvés à la source pure et vivifiante de la philosophie scientifique des Grecs ; ils ont mêlé aux idées de Platon le mysticisme oriental et ont abouti à l'extase et à la théurgie, enfin à l'intervention des démons dans les maladies de l'esprit. Ces idées, que l'on retrouve au moyen âge €t qui ont eu alors des conséquences tellement sinistres, sont heureusement

restées longtemps localisées en Egypte et n'ont pas pu empêcher l'éclosion en d'autres lieux d'œuvres médicales importantes, empreintes de cet esprit vraiment clinique et pratique qui fait la gloire d'Hippocratc.

La première en date de ces œuvres est celle de Celse. Cet écrivain nous apprend, en sa Petite encyclopédie médicale, ce que l'on savait en son temps sur la question du délire et de la folie. Ces idées ne diffèrent que peu de celles que nous avons déjà apprises dans les ouvrages du Père de la médecine.

La folie [insania), maladie « qui n'est pas particulière à certaines parties du corps », qui est une affection générale, peut se présenter sous trois formes distinctes :

1° La folie aiguë et accompagnée de fièvre, celle que les Grecs appelaient phrénésie. Ce délire peut être passager ou continu. Voici les principaux passages de Celse concernant cette forme : « Avant toutes choses, il est bon de savoir que, dans certains accès de fièvre, les malades extravaguent et tiennent des discours dépourvus de sens. Ce symptôme est toujours grave; et il n'arrive jamais sans que la fièvre ne soit très- violente : cependant il n'est pas toujours également dangereux, car ordinairement il dure peu, et la raison l'evient aux malades dès que la violence de l'accès est passée. ... Mais c'est une vraie phrénésie lorsque le malade extravague continuellement, ou bien lorsqu'il se livre à certaines idées vaines et chimériques, quoiqu'il conserve encore sa raison. La phrénésie est parfaite, lorsque l'esprit du malade est entièrement fixé sur ces idées. Celte maladie présente plusieurs variétés : on voit des phrénétiques qui sont gais ; d'autres qui sont tristes ; d'autres qu'il est aisé de contenir, et qui n'extravaguent que dans leurs discours ; d'autres qui sont furieux et qui s'agitent violemment. Parmi ceux-ci, il en est qui ne font rien que par emportement; d'autres qui emploient la ruse, et qui font paraître tout le bon sens possible, pour trouver les occasions de venir à bout de mauvais desseins dont la tentative

les décèle » (Celse, traduction Fouquier et Ratier, livre III, section 18,

Par ces extraits et par d'autres passages du même chapitre qu'il serait trop long de citer ici, on peut voir que, par ce terme àe phrénésie, Celse entendait non-seulement le délire fébrile proprement dit, mais la manie et même le déliie partiel.

2" La deuxième espèce de folie répond à notre mélancolie. « 11 est une autre espèce de démence, dit Celse, qui dure plus longtemps, qui commence crdinairemont sansjfièvre, et qui ensuite est accompagnée d'un petit mouvement fébrile. Cette folie consiste dans une tristesse qui paraît dépendre de l'atrabile.... » {/fZ.,p.l50).

3° « La troisième espèce de folie est très-longue, et n'est point un obstacle à la vie du malade; elle n'attaque que les personnes très robustes. Elle est de deux sortes : car les uns sont trompés par de vains fantômes, sans avoir l'esprit aliéné; telle était, au rapport des poètes, la folie d'Ajax et d'Oreste ; d'autres ont perdu la raison. Si ce sont des fantômes qui frappent l'imagination du malade,

il faut, avant toutes choses, voir si ces objets sont tristes ou gais La folie qui

est accompagnée 'de gaîté est moins dangereuse que celle qui porte le caractère de la tristesse » {id., p. 151).

Nous ne rechercherons pas quelles étaient les idées théoriques de Celse sur la folie. Éclectique avant tout, il nese rattachait à aucune école. Il admire, il est vrai, deux hommes : Hippocrate et Asclépiade (de Rithynie). On sait que le premier,

chet du dogmatisme, explique la folie par le transport au cerveau de la bile, de la pituite, del'atrabile, et que le second, que l'on considère comme l'ancèt'-'^ du méthodisme, rattaclic la cause de l'aliénation à la stase des atomes oans les méninges. C'est à Ilippocrate queCelsea emprunté l'explication de la mélancolie, comme on peut le voir plus haut.

Après Celse viennent, par ordre de date, deux médecins dont les écrits ont une importance spéciale au point de vue de l'histoire de la pathologie mentale : ce sont Ârélée (de Cappadoce) et Cœlius Aurelianus.

Arétée, sur la vie duquel on ne sait que peu de chose, dont on ne connaît môme exactement ni la date de la naissance ni celle de la mort, est un des cliniciens les plus sagaoesde l'antiquité. « On ne saurait assez louer, à quinze siècles de distance, dit M. Bail, la rigueur scientifique, le sens clinique, la précision des détails et l'abondance des fuits qui se retrouvent dans les admirables et pittoresques écrits de ce grand aliéniste, qui a su décrire les piincipaux symptômes, les formes, les espèces, et plusieurs des variétés les plus importantes de la folie, avec une supériorité qui fait de lui le véritable Hippocrate de la médecine mentale » [Leçons sur les maladies mentales, 2" édit. Paris, 1881, p. 10).

Arétée admet la distinction du délire des maladies aiguës et du délire de la folie; quant à la phrénésie, la description qu'il en donne nous conduit à croire qu'il entendait par là la méningite.

11 ne décrit pas, il est vrai, le délire des maladies aiguës d'une façon spéciale, mais il lui accorde une place dans tous les chapitres consacrés à l'étude de ces maladies ; nous nous contenterons de rappeler ici ceux consacrés à la pneumonie, à la pleurésie, etc.

Pour la folie, les ilistinctions sont mieux établies que dans tous les auteurs précédents. On trouve, en effet, chez Arétée, la différenciation bien nette de la mélancolie d'avec la manie, les caractères principaux du délire épilepliuue et du délire hystérique, la description du satyriasis ou délire erotique. Si l'on en croit même un passage de ses écrits, il connaissait la dilTérence existant entre l'hallucination et l'illusion, et certes E'^quirol n'aurait eu rien à y reprendre. rt Les phrénétiques, par suite d'une lésion des sens, dit en effet le médecin grec, croient voir des choses qui n'existent pas et qui ne sont visibles que pour eux seuls ; les maniaques, au contraire, voient comme il faut voir, seulement ils jugent mal des objets et en dehors de la raison commune. »

Mais Arétée, tout observateur et clinicien qu'il est, peut-il se rattacher néanmoins à une des sectes médicales régnantes à son époque, et cette doctrine, ainsi que l'avancent un grand nombre d'historiens, est-elle celle des pneumatistes, dont le fondateur e.-t Athénée (de Gilicie) ? Ses idées sur le siège et les causes de hi folie ne semblent pas donner raison à cette dernière assertion. Que nous enseignent, en elîet, les pneumatistes? C'est que toutes les maladies commencent par la soulfrance et l'altération du pneuma. Ainsi, si ce prétendu pneuma tourne sur lui-même en cercle, il produit l'épilepsie ; s'il est subtil et sec, il amène la phrénésie et les vertiges; sec et chaud, il détermine la manie et la mélancolie; froid, il donne lieu à la démence sénile. Nous allons voir qu'Arétée n'était pas un pneumatiste bien orthodoxe. S'il plaçait l'essence de l'àme et de la vie dans le cœur, il localisait d'autre part sous le bregraa l'émergence des fdets nerveux et le siège du sentiment. Lorsqu'il parle du siège de la mélancolie et de celui de la manie ou du délire en général, il est moins précis, ou même contradictoire. Voici d'ailleurs les passages que nous trouvons sur cette question dans des chapi-

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très différents de son œuvre : « Pour la manie et la mélancolie, c'est dans les hypochondres que siège le mal, tandis que c'est dans la tête et les sens que

siège la plirénésie (f/e D/m^ morh., liv. 11, chap. vi) La cause première de la

mélancolie est dans la tête, et c'est ce qui fait que les sens qui ont leur origine et leur point de départ dans le cerveau ne sont pas toujours intacts, qu'ils s'altèrent, et qu'en vertu de cette altération l'imagination s'égare » [de cur, morh. (Uut. liv. I, chap. v).

Les connaissances de Cselius Aurelianus en pathologie mentale ne sont pas moins dignes d'attention que celles de l'auteur que nous venons d'étudier. Le médecin africain, qui passe d'ailleurs pour n'être que le traducteur de Soranus (d'Éphèse), l'un des hommes les plus éminents de son époque, distingue aussi le délire aigu ou fébrile et le délire chronique. Voici la définition qu'il donne du premier : « Phrenitim esse atienationem mentis celerum, cum febri acuta, atque manuum vano errore, ut aliquid suis digitis attrectare videantur, quod Grceci y.pv/.iSi(T^dv sive xapfoKo^L'Jv vocant, etparvopulsu ac denso. » En outre, cette phrénitis est subdivisée en deux espèces : dans l'une, le délire se traduit au dehors par de la joie et une agitation puérile ; dans l'autre, par de la tristesse,^ des cris, de la crainte, un air sombre et taciturne.

Cœlius Aurelianus décrit avec soin les délires maniaque, mélancolique, cpileptique, erotique, les illusions des succubes, etc. Il attache plus d'importance qu'Arétée à l'étude des causes, ou prédisposantes ou occasionnelles, de la folie, et à celle des prodromes.

Quant à ses idées théoriques, ce sont celles du méthodisme, secte à laquelle il appartenait. On sait que, pour les partisans de cette doctrine, toutes les maladies aiguës et chroniques sont comprises sous deux genres principaux : le resserrement et le relâchement, \estrictum et le laxum, et que de la combinaison de ces deux genres en naît un troisième, qui participe des deux premiers. Ce strictum et ce laxum existant dans le corps entier, toute maladie devait affecter l'économie entière. Les localisations n'existaient donc pas pour les partisans du méthodisme. Mais il n'y a pas de doctrine absolue pour un esprit clairvoyant, et tout observateur, pour peu qu'il soit de bonne foi, sait au besoin secouer le joug de sa théorie. C'est ce que fait Cselius Aurelianus, ainsi que le prouve ce qu'il dit du délire fébrile et du délire maniaque. A propos du premier, il déclare que, si tout le corps est pris, puisqu'il y a fièvre, c'est cependant surtout la tête qui est affectée, ainsi que le prouvent les symptômes précurseurs. « Nos igitur commii-

niter totum corpus pati accipimus, etenim totum febre j actatur Sec/ plus

pati dicimus caput, etenim antecedentia demonstrant signa, ut ejus gravedo, tensio, dolor, sonitus, aurium tinnitus, siccitas atque sensuum impedimentum, etc. » (Csel. Aurelianus. Amstelodami, 1722, p. 22). De même dans la manie, bien que tout le système nerveux soit atteint, Gaelius Aurelianus est forcé de reconnaître que c'est la tête qui souffre principalement. « Patitur omnis nervositas, ut ex iis quœ sequuntur vel accidunt conjicere poterimus : magis tamen caput » [id^, p. 528).

Dans tous les cas, notre auteur est ce que nous appellerions aujourd'hui un somatiste. Pour lui, la folie est non une affection de l'âme, mais une maladie du corps. « Ils se trompent en effet, dit-il, ceux qui regardent l'aliénation mentale comme étant dans le principe une maladie de l'âme et consécutivement du corps, puisque jamais aucun pliilosophe n'a réussi à guérir la folie, et qu'avant l'égarement il faut toujours que le corps présente des perturbations Peccant

denique etlam ii qui animœ passionetn principaliter, dehinc corporis esse concis piuyityCum neque quisquam philosophorum ejus tradiderit curationem, etantequam mente fallutitur accidentia suhstantia corporis habere videatur » {de Morbis chronicis, liv. I, chap. v, Mania).

C'est d'ailleurs sous le rapport pratique que Gaelius Aureliauus se rapproche le plus direcleraent des modernes ; il parle du nou-restreint ou plutôt de la noncontrainte comme le ferait un de nos contemporains anglais ; il recommande l'isolement des malades dans des termes qu'on ne serait point étonné de trouver sous la plume d'Esquirol. C'était donc un praticien dans l'acception la plus élevée du mot, et l'on voit par là que la science des anciens ne se bornait point à de vaines théories, mais qu'ils avaient par certains côtés compris et formulé les doctrines qui, bien des siècles plus tard, devaient faire l'honneur et la fortune des modernes.

Galien mérite une place spéciale dans cet historique, non pas à cause de ses idées théoriques sur l'àme et ses facultés, en grande partie empruntées à Platon, que pour avoir distingué, avec plus de netteté que ses prédécesseurs, le délire des maladies aiguës de la folie proprement dite.

L'âme, d'après le médecm de Pergame, présente trois parties distinctes, ou mieux il existe trois âmes: l'âme raisonnable, placée dans le cerveau; l'âme irascible ou mâle, logée dans le cœur ; l'âme coucupiscibie, siégeant dans le foie Quoi qu'il en soit de cette psychologie surannée, Galien a d'autres titres à notre admiration, et il nous suffira de rappeler ses travaux sur le système nerveux, ses fonctions et ses maladies. Quand il s'agit de ces dernières, il ne les localise ni dans le cœur, ni dans le loie, mais bien dans le cerveau. Nous n'en donnerons ponr preuve que le passage suivant : « Quelque chose de semblable se passe dans le lieu qui renferme le principe directeur de l'ùme [V encéphale) ; comme c'est eu lui que résident la science, toute espèce d'opinion, et la pensée, dès que l'une ou l'autre est troublée, nous sommes portés à croire que ce principe est affecté de quelque manière. Lorsque dans la pleurésie et dans la péripneumonie survient le délire, personne ne s'avisera de dire que ce symptôme vient de la plèvi^e ou du poumon; mais tout le monde conviendra que la pai'tie où réside le principe de l'âme est affectée par sympathie, et chacun s'efforce de démontrer que la manière dont se produit cette sympathie est conforme à ses propres doctrines. Dans d'autres affections, dit-on, ce principe est ailecté, non par sympathie, mais

primitivement, par exemple, dans le léthargus et dans la phre'nitis Lorsqu'on

applique le trépan dans les fractures des os du crâne, une compression un peu forte supprime immédiatement la sensibilité et le mouvement; s'il survient une inflammation, comme cela arrive quelquefois, on observe une altération de l'intelligence. Après des cautérisations très-fortes sur la tête, un assez grand nombre de personnes ont été prises de délire ; souvent les coups violents sur la même partie ont élé immédiatement suivis de carus. Beaucoup d'autres accidents de cette espèce, survenant à la tète, semblent évidemment léser l'intelligence; cela est si vrai, que le vulgaire même, lorsqu'il voit un individu dans le délire ou avec une altération quelconque de l'intelligence, croit qu'il faut avant tout se préoccuper de la tète » {des Lieux affectés, t. II, p. 10. Trad. Daremberg, t. II, p. 557).

Galien donne en outre les caractères distinctifs du délire sympathique et du délire idiopathique. « Quiconque sait cela, dit-il plus loin, voyant un homme dans le fort d'une lièvre ardente, en proie à l'insomnie et au délire, recouvrez"

Z-2i DELIRE.

le sommeil et la raison vers le de'clin de la maladie, ne pourra manquer de conclure que la tète n'est point le siège d'une affection idiopalliique, et que l'ardeur dévorante de la fièvre produit [sympatliiquement] le délire. De même, dans la péripneumonie et dans la pleurésie, lorsque l'ai deur de la fièvre a atteint le plus haut degré, le délire coiiséculif n'est pas une affection idiopathique de la tète. Le signe de l'affection idiopathique d'une partie, c'est lu pernumence [de l'affection]. Ainsi, lorsque dans le cours d'une pleurésie il survient un délire permanent, concluez-en qu'il y a déjà une maladie idiopathique de la tête, qui peut persister, même après la guérisou de l'affection de la plèvre » (icZ., p. 541). Lorsqu'il s'agit de la nature du délire, Galien donne des explications humorales. Le passage suivant en est la preuve : « Quand l'humeur épaisse atrabilaire est en excès dans le corps même de l'encéphale, elle engendre la mélancolie, de même que l'autre humeur de la bile noire produite par la combustion de la bile jaune provoque les délires farouches sans fièvre ou avec fièvre, par son abondance dans le corps de l'encéphale. C'est pourquoi la phrénitis engendrée par la bile prde est plus douce; elle est plus forte quand elle dérive de la bile jaune, 11 existe un autre délire farouche et mélancolique provenant de la bile jaune brûlée ».

On a classé avec raison Galien parmi les éclectiques; rien ne le prouve mieux que toutes les explications qu'il donne du délire. On vient de lire la théorie humorale ; quelques lignes plus loin, on trouve une théorie pneumatique du même phénomène pathologique. Voici, en eftét, comment s'exprime le médecin de Pergame : « Ainsi, de même que la lièvre est dans les phrénitis un des symptômes de la diatiièse de l'encéphale, de même le délire est un symptôme

dans les fièvres brûlantes, beaucoup de vapeurs montant à l'encéphale Ainsi

encore le délire survient plus vite dans l'inflammation des parties nerveuses que dans celles d'autres parties; tantôt la chaleur monte seule à la tête par suite de la contiguïté des parties, tantôt c'est un pueuma vaporeux, fumeux et fuligineux » [id., p. 564).

Les extraits que nous venons de donner de ses écrits suffisent pour montrer ce que contient de vérités et d'erreurs, sur la question qui nous occupe, l'œuvi'e encyclopédique du médecin de Pergame.

Aveint de terminer avec les théories que nous a léguées l'antiquité grécoromaine, il nous faut citer encore Alexandre de Tralles. Ce médecin a peu ajouté à ce qu'avaient écrit Arétée, Caelius Aurelianus et Galien. Il traite de la phrénitis comme l'ont fait ses prédécesseurs ; quant à la folie proprement dite, il n'en décrit qu'une forme, la mélancolie. D'elle semblent dériver toutes les autres.

Quant à sa théorie, elle est purement humorale : ainsi il distingue une mélancolie par excès de sang (ne dirait-on pas la mélancolie congestive de certains auteurs modernes?), une par altération de ce liquide, une autre bilieuse, une quatrième causée par l'atrabile.

Nous entrons maintenant dans la période de la médecine mentale, où l'observation ne joue plus aucun rôle; on se contente de compiler, de copier les anciens, et on perdrait son tem|is à compulser tout ce qu'ont écrit les Oribase, les Paul d'Égine, etc., car la récolte serait mince. Les Arabes eux-mêmes, qui ont rendu des services si éminents à la science, en nous conservant les écrits des médecins et des philosophes de l'antiquité, ne nous ont laissé sur l'aliénation mentale aucune œuvre originale. Averroès, le plus grand philosophe de cette époque si intéressante de l'histoire de l'Humanité, n'a guère fait au point de vue

psychologique que copier Arislolc, en interprétant ses théories « avec la subtilité, les rappcocliemcnls hasardés et le mélange des doctrines mystiques, qui caractérisent la pliilosophic arabe » (E. Renan, Averroès et l' Averrdisme, Paris, 1800, p. 12î2). Quant à Avicenne, si nous en croyons U. Trélat, il regardait les esprits vitaux comme une substance aérienne dont l'obseurcissement produit la mélancolie [Recherches historiques sur la folie, p. 55, noie).

Si la civilisation arabe, nulgn; l'activité inlelle<-.tuelle qui régnait de son temps, n'a produit au point de vue médical et particulièrement au point de vue de la psycliiatrie aucune œuvre qui mérite d'èlre citée, elle n'a du moins pas brîilé les aliénés. Le moyen âge catholique, au contraire, auquel la science importait peu, s'imprégna des idées néo-platoniciennes dégénérées de l'École d'Alexandrie. Démons, anges et saints, expli(iuèi'ent par leur intervention tous les phénomènes, naturels ou surnaturels. Que pouvait, alors que régnaient de telles idées, devenir le délirant, anciennement regardé comme un inspiré, si ce n'est un possédé du démon? Mais nous ne devons que rappeler ici pour mémoire cette théorie démoniaque du délire ; on trouvera dans d'autres articles de ce Dictionnaire ce que l'on entend par la démonomauie, ainsi que l'histoire de « toute cette période de la fin du moyen âge qui l'ut en proie aux sorciers, oiî le feu des bûchers dévora tant de milliers de cerveaux dérangés et où la férocité le dispute à la folie )) (Emile Littré, Médecine et Médecins, p. 87) [voy. art. DÉiio.xoMANiE et Épidémiques [folies)].

Cet liistorique a moins pour but de faire connaître tous les auteurs qui, d'une façon ou d'une autre, se sont occupés de la (|uestion du déhre, que de mettre en lumière les principales théories qui ont servi d'explication à ce phénomène pathologique et de marquer par là les différentes étapes par lesquelles a passé la science avant d'arriver à nos conceptions modernes. Nous venons de voir le point de départ et les premières étapes; nous n'avons rien à dire pom' ce long voyage dans la nuit qu'on appelle le moyen âge. Le jour, la hmiière, c'est la Uenaissance. A partir de cette époque la médecine rentre dans le sillon de l'observation clinique et la pathologie mentale s'en ressent. Aux idées, vagues parfois, des anciens, se substituent des vues plus nettes sur les différentes sortes de délire. Nous en donnerons pour preuves les travaux de Félix Plater, de Prosper Alpin, Sennert, Zacutus Lusitanus, etc., etc. Pour éviter les redites, nous abandonnerons l'ordre chronologique, indispensable pour l'étude de l'histoire d'une science à ses débuts, et nous classerons les auteurs selon leurs idé-^s doctrinales. Nous étudierons ainsi successivement les iatro-chimistes, les pneumatistes, les ialro-mécaniciens, les vitalistes et les psychologues. ' 1" Doctrine iatro-chimique. ThéophrasteParacelse est, au seizième siècle, le plus illustre représentant de la chimiàtrie. On sait le rôle que joueni. dans la pathogénie de ce réformateur de la médecine, les sels, tels que le snutre, le mercure, le sel sydérique, etc. Les maladies sont dues aux altérations de ces sels qui sont en nous: ainsi, selon «pi'il est plus ou moins volatilisé ou reiroioi. le mercure produit des manies, des léthargies, des tremblements, des convulsions, etc.

Mais ce qui caractérise surtout cette école, ce sont ses explications des maladies par les hypothèses de l'hamorisme, par la coction des humeurs, leur fermentation acide ou alcaline, etc. Telle est l'explication du déUre mélancolique donnée par Jacob Sylvius. Ce médecin, contemporain de Parac^lse, dit en effet : « L'humeur mélancolique est si acre qu'elle altère sensiblement toutes

les substances qu'elle touche; elle fermente rapidement, corrode les tissus vivants,

a une saveur aigre et une odeur très-forte Sous la longue influence de son

action délétère, le sommeil se perd, les nuits deviennent agitées, les rêves

effrayants, le caractère sombre, l'intelligence se trouble La mélancolie se

traite par cinq moyens, dont les uns préparent l'humeur mélancolique à l'action qu'elle doit subir, les autres la détournent du cerveau pour la porter vers les parties ignobles, etc., etc. » {voy. U. Trélat, Recherches historiques sur la folie, p. 60).

Sennert, qui écrivait au XYIP siècle et qui a laissé'de bonnes descriptions des différentes formes de délire alors connues, a glissé aussi sur la pente de la chimie qu'il cultivait et qu'il avait introduite dans les programmes de l'enseignement médical à l'Université de Wittemberg. Comme tous les chimiàtres, Sennert croit que les maladies mentales sont dues à une sorte de poison occulte qui s'introduit dans l'organisme. Voici ce qu'il dit sur la manie : « Cette maladie doit avoir une cause particulière et occulte qui ait une sorte de similitude avec les poisons, et telle qu'elle puisse même être produite par certaines substances vénéneuses. Il en est, en effet, qui amènent le délire, et il est hors de doute que plusieurs personnes sont devenues maniaques pour avoir bu certains philtres » (voy. Trélat, Rech. hist. sur la folie, p. 80). Cette citation, en nous faisant connaître une idée fausse et absurde, nous apprend en même temps que les délires toxiques avaient été observés dès cette époque.

2° Doctrine pneumatiqtie. Nous donnons le nom de doctrine pneumatique à celle qui explique les phénomènes délirants par les esprits animaux. Les histoiiens de la médecine classent généralement les médecins qui acceptent cette hypotlièse dans l'école iatro-cliimique. Ils ont raison jusqu'à un certain point, puisque ces esprits sont en partie spirituels, en partie matériels; mais Descartes, qui est le vrai créateur de cette explication des phénomènes biologiques, a donné lui-même la description suivante de ces esprits animaux ; « Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la génération des esprits animaux, qui sont comme un vent très-subtil, ou plutôt comme une flamme très-pure et très-vive, qui, montant continuellement en grande abondance du cœur dans le cerveau, se va rendre de là par les nerfs dans les muscles et donne le mouvement à tous les membres » [Discours sur la méthode, cinquième partie). Nous savons bien que le grand philosophe, en une autre partie de son œuvre, dit que ce ne sont que les parties du sang, les plus agitées et les plus subtiles, qui passent seules dans les cavités du cerveau, et que ce sont ces parties du sang très-subtiles qui composent les esprits animaux [Les Passions de Vâme, !■'« partie, art. 10). Cet humorisme quintessencié est un véritable pneumatisme d'origine organique. Quoi qu'il en soit, les esprits animaux ont joué en biologie un rôle aussi important que les tourbillons en astronomie, et nous allons montrer comment ils ont servi à expliquer le délire et la folie.

Voici deux passages, l'un de Descartes, l'autre de son disciple Malebranche, qui peuvent être considérés comme l'explication du délire sensoriel par les esprits animaux, comme une véritable théorie de l'hallucination. « Toutes les mêmes choses que l'àme aperçoit par l'entremise des nerfs, dit l'auteur des Méditations, lui peuvent être aussi i eprésentées par le cours fortuit des esprits, sans qu'il y ait autre différence, sinon que les impressions qui viennent dans le cerveau par les nerfs ont coutume d'être plus vives et plus expresses que celles que les

esprits y excitent Ainsi souvent, lorsqu'on dort et même quelquefois étant

éveillé, on imagine si fortement certaines clioses qu'on pense les voir devant soi

ou les sentir en son corps, bien qu'elles n'y soient aucunement » {Traité des

passions de r âme, art. 26).

Le passage suivant de Malebranche, le plus illustre des disciples de Descartes, est encore plus explicite : « Les libres du cerveau sont beaucoup plus agitées par l'impression des objets que par le cours des esprits; et c'est pour cela que l'âme est beaucoup plus touchée par les objets extérieurs, qu'elle juge comme présents et comme capables de lui faire sentir du plaisir ou de la douleur, que par le cours des esprits animaux. Cependant, il arrive quelquefois dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeûnes, par des veilles, par quelque fièvre chaude ou par quelque passion violente, que ces esprits remuent les fibres intérieures de leur cerveau avec autant de force que les objets extérieurs, de sorte que ces personnes sentent ce qu'elles ne devraient qu'imaginer, et croient voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. Cela montre bien qu'à l'égard de ce qui se passe dans le corps les sens et l'imagination ne diffèrent que du plus et du moins » {Recherche de la vérité, liv. II, l'^ partie, chap. i«').

Un des médecins anglais les plus célèbres du dix-septième siècle, Thomas Willis, anatomiste et clinicien, adopta les idées de Descartes sur les esprits animaux et les appliqua à l'étude de la physiologie et de la pathologie du système nerveux. Ce n'est pas ici le lieu de faire coimaître ses recherches sur l'anatomie et la physiologie comparées de ce système, qu'il a exposées dans son ouvrage : de Anima hrutorum, mais nous nous arrêterons un instant sur les idées qu'il a développées sur le délire eu son traité intitulé : de Morbis qui ad animam corpoream, e jusque suhjecta, scilicet cerehrum et genus nervosum, spectant.

Il existe une série d'affections du cerveau dans lesquelles la rjison et les autres fonctions de l'àme sont lésées. Willis donne à ces atfections la dénomination commune de desipientia (folie). Celle-ci peut être de courte durée et s'appelle alors délire, ou bien elle dure plus longtemps ou elle est continue, et alors, si elle est accompagnée de fièvre, c'est la plirénitis ; si elle est sans fièvre, on a la folie proiirement dite; la mélancolie, s'il y a delà tristesse, la manie, s'il y a de l'excitation, l'imbécillité (fA&jpwo-tv), s'il y a de la stupidité.

Le délire est moins une maladie qu'un symptôme, appartenant à diverses affections. Voici la définition qu'en donne Willis : « Ce mot signifie la lésion de cette fonction aniniiile qu'on observe dans les paroxysmes des fièvres, dans l'ivresse et parfois dans les affections dites hystériques, et qui pousse ceux qui en sont atteints à penser, à dire et à faire pendant un temps très-court des choses absurdes. »

La physiologie pathologique de ce symptôme est bien simple. Ce sont les esprits animaux qui sont ou trop irrités ou lancés avec trop de véliémence dans cette partie du cerveau qui est le siège de l'imagination et de la mémoire, qui s'y installent, s'y livrent aux exercices les plus violents, aux courses les plus effrénées, à de vraies danses de bacchantes {velut choreas bacchantium agunt). Dès que cette orgie {orgasmus) des esprits s'est calmée, le délire cesse aussitôt, à moins toutefois que ce tumulte n'ait laissé des traces trop vives sur le cerveau. Nous ne nous donnerons pas la peine de réfuter ces extravagances, nous préférons rechercher avec l'auteur quelles peuvent être les causes qui produisent ces effervescences des esprits animaux.

Les causes du délire sont ou internes ou externes ; les internes résident dans le sang, les externes agissent sur la périphépe des troncs nerveux.

Les délires pour causes internes sont au nombre de cinq : 1" ceux produits par une trop grande elfcrvescence du sang : ce sont les délires dans les paroxysmes des fièvres intermittentes et continues ; 2° ceux occasionnés par l'introduction dans le? méats et les pores du cerveau de substances alcooliques (délire alcoolique) ; 5" ceux produits par des particules de nature maligne : ce sont les délires de la peste, de la variole, des fièvres malignes ; 4 ' ceux occasionnés par l'arrivée au cerveau de substances vénéneuses, telles que la solaiiée vireusc, l;i mandragore, etc. : ce sont les délires toxiques ; 5" enfin, les délires par le manque d'esprits animaux: ce sont les délires d'inanition, ceux qui arrivent à la suite de grandes hémorrliagies, de longues veilles, etc.

Quant à la seconde espèce de délire, celle par causes externes, Willis y fait entrer les délires hystériques, ceux produits par des affections intestinales, par des plaies des membres, etc.

On le voit, ce que le médecin anglais appelle délire proprement dit est en grande partie ce que nous appelleiions aujourd'hui le délire non vésanique. qui comprend le^délire des maladies aiguës, le délire d'inanition et les délires toxiques.

Quant à la phrénitis, qui est une folie continue avec fièvre synoque, c'est pour Willis l'inllammation des méninges et du cerveau. Si le délire constitue la folie sous sa forme la plus légère, la phrénitis au contraire présente un degré de plus dans la gravité et la continuité de ses symptômes. La perturbation des esprits animaux dans le délire ressemble, selon notre auteur, aux ondes produites dans les e;\ux d'un fleuve par une pierre qu'on vient d'y jeter; dans la phrénitis, au contraire, c'est le mouvement tumultueux des flots produits par la roue d'un moulin (turbina).

La dernière classe de folie comprend la folie continue sans fièvre, c'est-à-dire les vésanies proprement dites: mélancolie, manie, imbécillité. 11 nous semble inutile, après ce que nous avons déjà dit, de montrer le rôle que jouent les esprits animaux dans le cerveau pour produire ces différentes formes morbides, nous préférons rappeler que W'illis a donné de celles-ci d'excellentes descriptions, et qu'il a fait plus qu'entrevoir, qu'il a indiqué la marche de la folie à double forme ou folie circulaire.

En résume, Willis, si nous laisons abstraction de ses idées théoriques, nous a donné sur la question du déliie des documents très-importants. Il connaissait presque toutes les variétés de délire qu'on admet aujourd'hui : aussi méritait-il dans cet historique une mention particulière.

5° Doctrine iatro-mécanicienne. On connaît les principes de cette secte de médecins qui cherchaient à expliquer tous les phénomènes de l'économie, dans l'état de santé comme dans l'état de maladie, par les principes de l'hydraulique et de la mécanique. Ce sont les mouvements et vibratior.s des libres, l'obstruction plus ou moins grande des vaisseaux, qui expliquent les phénomènes pathologiques. Cette secte, qui a pris naissance au dix-septième siècle avec Borelli, a surtout été illustrée par Frédéric Hoffmann et Boerhaavc. Les principes qu'elle enseigne ont été appliqués à la question du délire, ainsi que le prouvent les écrits de ses adeptes sur ce point de pathologie. Nous empruntons les renseignements que nous allons donner sur la théorie mi'canique du délire à l'article Délire de V Encyclopédie à(i\i\A(ivoi et d'Alembert. Cet article, dû à d'Aumont, a

élé extrait en grande partie des œuvres de van Swieten, le plus illustre disciple de Boerliaave.

D'après notre auteur, « le délire n'est autre chose que l'égarement, l'erreur de l'esprit durant la veille, qui juge mal des choses connues de tout le monde ». Mais comment se produit cet égarement, cetle erreur? « Les idées, en vertu de l'union des deux substances, sont attachées aux changements qui se font sur la surface extérieure ou intérieure de la libre médullaire du cerveau, aux impressions de mouvement qu'elle est susceptible de recevoir; et selon que ces vibrations sont d'accord entre elles ou ne le sont pjs, l'âme, qui est aifectéc d'une manière semblable ou dissemblable par les idées, les nuit ou les sépare, et après en avoir jugé elle s'y attuchc plus ou moins Ibrlenicnt, selon que cette consonnance ou dissonance est phis ou moins grande, à proportion de la longueur, de la grosseur et de la tension de la libre.

« De ces trois qualités, les deux premières éprouvent rarement quelque altération; il y a même lieu de douter si cela arrive jamais Pour ce qui est de

la tension, elle est susceptible d'augmentation ou de diminution dans cet état naturel et contre-naturel, c'est-à-dire lorsqu'il y a excès.

« Tant que les fibres du cerveau jouissent de l'harmonie que Fauteur de la nature a formée entre elles par une tension proportionnée, les idées et les jugements qui résultent du changeniient qu'elles éprouvent par les causes externes ou internes sont sains et naturels, conibrmes à leurs objets; mais, dès que cet accord est dérangé, que les fibres deviennent trop tendues, trop élastiques, comme dans la phrénésie, la manie, dans lesquelles maladies toutes les libres qui servent aux fonctions de l'âme ont le môme délaut; dans la mélancolie, la démonomanie, où il n'y en a que quelques-unes de viciées de la même manière ; dans des cas au contraire oîi elles sont trop relâchées, comme dans la léthargie, la stupidité : alors les idées et les jugements sont à proportion plus fortes ou plus faibles que l'impression des objets, elc »

Le délire, d'après les iatro-mécaniciens, n'est donc dû qu'à l'excès de tension des libres cérébrales. Nous ne pouvons nous empêcher à ce propos de rapprocher cette théorie de la théorie cellulaire ; aux termes de vibrations des libres cérébrales substituez ceux de vibrations des cellules cérébrales, et vous aurez, ou peu s'en faut, telle théorie contemporaine de la folie.

Mais continuons l'exposé des idées iatro-mécaniciennes. « On distingue deux sortes principales de délires, savoir le délire universel, dans lequel toutes ou un très-grand nombre de libres du cerveau sont viciées de la manière qui vient d'être dite, et le délire particulier, dans lequel il n'y a que très-peu de fibres qui soient dérangées. »

Notre auteur admet trois genres différents de délires : « 1" lorsqu'il s'excite par la cause interne cachée différentes idées simples seulement, qui sont plus ou moins vives, selon que l'impression est plus ou moins forte; 2" loisque de ces idées il suit un jugement... ; 5» lorsque ces idées sont présentées à l'âme comme plus ou moins agréables ou désagréables, et sont accompagnées d'agitations du corps, de mouvements plus ou moins violents ».

Après avoir expliqué la nature du délire et avoir exposé ses principales différences, l'auteur étudie les causes. C'est ici que nous voyons apparaître les théories hydrauliques. « La cause an délire, dit d'Aumont, agit sur l'organe des sensations, duquel naissent sans division et sans interruption tous les nerfs de toutes les parties du corps qui tendent aux muscles et aux organes des sens ; et

comme les injections anatomiques nous ont appris que toute la substance médullaire du cerveau est vasculeuse, puisqu'elle est une suite de sa corticale que l'on démontre n'être qu'un composé de vaisseaux, et que les petits canaux qui composent celle-là contiennent et servent à distribuer le fluide le plus subtil du corps, ils peuvent donc être sujets aux mêmes vices qui peuvent affecter les gros vaisseaux remplis d'un fluide grossier. Ces vaisseaux, tout déliés qu'ils sont, peuvent être comprimés : par conséquent tout ce qui peut empêcher le cours libre des fluides dans leur cavité pt-ut produire le délire. On sait que dans tous les autres viscères il faut que les liquides qui se meuvent dans les solides dont ces viscères sont composés aient une vitesse déterminée, et que les fonctions de ces viscères sont troublées par un mouvement trop rapide ou trop

ralenti. Un peut dire la même chose du cerveau » N'est-ce pas là, sous

d'autres termes, la théorie moderne de l'hyperémie et de l'ischémie cérébrales?

4° Doctrine animiste. Stahl est le fondateur de l'animisme. Ce système a, pendant de longues années, joué un rôle immense en psychiatrie, et son influence se fait encore sentir par certains côtés. Voici en quelques mots les principes de l'animisme :

« La matière n'a pas en soi le principe de la durée ; abandonnée à elle-même, elle se désagrège et se transforme. Il faut donc à l'être vivant une force à la fois créatrice et conservatrice, dont les divers organes ne sont en quelque sorte que l'expression particulièie.

« Cette force qui domine et gouverne la matière organisée au milieu de ses transformations incessantes, cette force qui préside à ses évolutions normales est aussi celle qui rétablit l'équilibre des fonctions quand il est troublé, et qui prévient la maladie aussi longtemps que. l'harmonie existe )< (Bail, Leçons sur les mal. mentales, p. 15).

Cette force est l'àme, et cette âme est, en même temps que l'architecte, le médecin de son corps. Mais, si les phénomènes morbides naissent de la lutte qui s'établit entre l'effet des causes morbiiiques et la résistance de l'àme, ainsi que l'enseigne Stahl, comment expliquer le délire et la fol e en général ? Le créateur de l'animisme fait intervenir ici les idées de moralité et d'immoralité : la conception de la moralité comme source de tout ordre dans la vie du corps et de l'entendement ; d'autre part, l'idée d'immoralité comme point de départ de tout désordre, soit physique, soit mental.

Les idées de Stahl, comme l'a si justement dit M. le'professeur Lasègue, sont le véritable point de départ de l'école psychologique aile. ande. Un espace de près d'un siècle les sépare, il est vrai ; mais c'est chez le grand animiste du dix-septième siècle qu'il faut chercher les origines de cette école célèbre qui, fondée par Langermann, a eu pour principaux représentants Ideler et Heinroth. Ce dernier, qui considère aussi le péché comme la source de tout mal, soit au physique, soit au moral, arrive à formuler cette pensée profonde : « La folie est une maladie de l'être tout entier. » C'est qu'en effet l'âme et le corps, simultanément troublés par cette dérogation aux lois éternelles, subissent en commun les conséquences de la faute primitive. Mais, on le comprend, cette doctrine, •dans la pensée de Heinroth, conduit à de tout autres conséquences que celles que nous en tirons volontiers aujourd'hui. L'aliéniste allemand nie, par exemple, l'influence de l'hérédité sur le développement de la folie ; et, en effet, si le dérangement intellectuel est une conséquence des fautes de l'individu, on ne saurait faire remonter à ses parents la responsabilité de la maladie.

5° Doctrine psychologique. La doctrine psychologique en psychiatrie dérive de Locke et Condillac. Son idée fondamentale est qu il existe certaines lésions des facultés de l'entendement, qu'il suffit de décrire, puis de classer. Les lignes suivantes que nous empruntons aux Essais sur V entendement humain du philosophe anglais semblent être une page détachée du Traité d"Esquirol ou des ouvrages de Leuret :

« Il me semble, dit Locke, que le défaut des imbéciles vient du manque de vivacité, d'activité et de mouvement dans les facultés intellectuelles, par oii ils se trouvent privés de l'usage de la raison Les fous, au contraire, semblent être dans l'extrémité opposée. Car il ne me paraît pas que ces derniers aient perdu la faculté de raisonner ; mais, ayant joint mal à propos certaines idées, ils les prennent pour des vérités, et se trompent de ,1a même manière que ceux qui raisonnent juste sur de faux principes. Après avou- converti leurs propres fantaisies en réalités par la force de leur imagination, ils en tirent des combinaisons fort raisonnables. Ainsi, vous verrez un fou qui, s'imaginant être roi, prétend, par une juste conséquence, être servi, honoré et obéi selon sa dignité. D'autres qui ont cru être de verre ont pris toutes les précautions nécessaires pour emi)è-

cher leur corps de se casser Mais il y a des degrés de folie aussi bien que

d'imbécillité, cette union déréglée d'idées étant plus ou moins forte dans les uns que dans les autres. En un mot, il me semble que ce qui fait la différence des imbéciles d'avec les fous, c'est que les fous joignent ensemble des idées mal assorties et forment ainsi des propositions extravagantes, sur lesquelles néanmoins ils raisonnent juste, au lieu que les imbéciles ne forment que très-peu ou point de propositions et ne raisonnent presque point » (Locke, Essais philos, sur V entendement humain, trad. de Coste. Amsterdam, 1742, p. H5).

Pinel et Esquirol sont les représentants les plus illustres de cette école. Leur doctrine, en ce qui concerne le point qui nous occupe, peut se résumer en quelques propositions fondamentales :

1° La folie proprement dite est absolument distincte du délire des maladies ^aiguës ;

2" Point de lésions anatomiques dans la folie ; celles qu'on rencontre parfois sont les conséquences et non les causes de la maladie ;

3" L'aliéniste doit s'appliquer à l'étude clinique des maladies mentales, mais en suivant les procédés des psychologues, et en appliquant aux lésions de l'entendement les procédés de l'observation médicale ;

4° Enfin, ce qui est non moins important, c'est une classification méthodique des diverses formes de folie. La manie, la mélancolie et la démence étaient les formes universellement admises; Pinel y ajouta l'idiotie et Esquirol la démence.

Mais ces principes devaient bientôt, par le progrès même des idées, subir de fortes atteintes. Les travaux sur le ramollissement cérébral, de Rostan, la découverte de la paralysie générale, l'étude des maladies cérébrales, telles que l'encéphalite, la méningite chronique, etc., ont détruit un des principes fondamentaux de l'école psychologique. Les travaux sur la folie sympathique, les recherches sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux, tout le mouvement scientifique contemporain, ont démoli pièce à pièce l'édifice construit par Pinel, Esquirol et leurs élèves. De cet édifice il reste, il est vrai, les matériaux qui pourront servir à ceux qui travaillent actuellement avec des instruments nouveaux et meilleurs.

Ici doit s'arrêter cet historique. N'ayant eu pour but que d'exposer les théories

des différentes e'coles sur le délire et la folie, il a dû nécessairement laisser de côté plus d'une conception pratique, bien des points de vue clinique qui trouveront mieux leur place dans le courant de cet article.

Définition. Donner une bonne définition du délire n'est pas chose aisée. Bien des auleuis s'y sont essayés; aucun ne peut avoir la prétention d'avoir réussi. Une des conditions essentielles pour définir un phénomène pathologique, c'est de pouvoir bien nettement le délimiter et le distinguer de l'état normal. Lorsqu'il s'agit du délire, cette condition est bien dillicile à remplir. Où finit l'état physiologi [ue des fonctions du cerveau, et oii commence leur état morbide? A quels caractères reconnaît-on une conception délirante? On ne fait que compliijucr la difficulté, si on accepte à la lettre la boutade humoristique suivante de Leuret : « Il ne m'a pas été possible, dit cet aliéuiste plus psychologue que clinicien, quoi que j'aie fait, de distinguer par sa nature seule une idée folle d'une idée raisonnable. J'ai cherché soit à Charenton, soit à Dicètre, soit à la Salpètrière, l'idée qui me paraîtrait la plus folle; puis, quand je la comparais à un bon nombre de celles qui ont cours dans le monde, j'étais tout surpris et presque honteux de n'y pas voir de différence » {Fragments psychologiques sur la folie, Paris, 1854, p. 4i).

Mais ce n'est pas tout. Outre les difficultés que nous venons d'indiquer, en existent d'autres. Pour qu'une définition soit bonne, il faut qu'elle énonce, selon le langage des logiciens, les attributs qui distinguent la chose à définir, qui lui appartiennent à l'exclusion de toute autre. Cette énonciation de tous les attributs qui distinguent le délire est chose impossible. Les variétés de délire sont infinies, multiples aussi sont les degrés qu'il peut présenter. Pour mieux faire toucher du doigt la difficulté de la tâche, nous donnerons les définitions données par quelques-uns des pathologistes les plus éminents.

Et d'abord celle de Van Swieten. Le savant commentateur de Boerhaave entend par déliie « toute création de l'esprit qui n'est point en rapport avec les causes extérieures '""lais dépend d'une disposition toute spéciale du cerveau, qui donne lieu à un jugemen et à des émotions morales cironées. Deliriiim est idearum ortus non responden-i externis causis, sed internée cerebri dispositioni, unit cum judicio ex his sequente, animi et affectu motuque corporis inde sequente » {Comment, in aphor., § 700, t. II). Cette définition peut se résumer en trois mots: Le délire est la prédominance du subjectif sur l'objectif. Si elle était vraie, il faudrait considérer comme des conceptions de cerveaux en délire toutes les constructions métaphysiques.

« Le délire, dit GuUen, est un jugement faux produit chez une personne éveillée par les perceptions de l'imagination ou par un souvenir faux et qui occasionne communément des émotions ([ui n'ont pas de rapport avec l'objet qui y a donné lieu » {Éléments de médecine pratique, t. 111, p. 179, 1819). Cette définition est manifestement insuffisante; dans son énumératiou des causes qui peuvent produire un fiiux jugement, Gullen oublie l'hallucination, qui est toujours le point de départ de nombreuses conceptions délirantes. C'est sans doute pour distinguer le délire du songe, qui lui aussi produit des jugements faux, que Cullen exige que la personne délirante soit éveillée. Aussi aurait-il pu réduire sa définition à la courte phrase suivante, due à Pitcairn : « Le délire est le songe de ceux qui veillent. » Nous reviendrons d'ailleurs sur cette question de l'analogie du rêve et du délire, qui a été le sujet de travaux importants et d'intéressantes discussions à l'Académie de médecine.

Pour Joseph Frank, le délire consiste dans le trouble des idées qui ne répondent plus auv objets extérieurs, accompagné de la privation de l'usage de la raison, lorsque le mal passe à l'état aigu. « Ideae objectis minime respondentes <( ac perturbatœ, cum privatione usus rationis, si malum acute decurrat, delirium efliciunt » (Praxeos viedicœ universte prœcepta, part. 11, vol. I, sect. i,p. 728).

Esquirol, en son article Délire du Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes (t. VIII, Paris, 1814), donne la définition suivante qui est toute psychologique : « Un homme est dans le délire lorsque ses sensations ne sont pas en rapport avec les objets extérieurs, lorsque ses idées ne sont pas en rapport avec ses sensations, lorsque ses jugements et ses déterniinations ne sont pas en rapport avec ses idées, lorsque ses idées, ses jugements, ses déterminations, sont indépendants de sa volonté. » Cette définition, purement descrij)tive, bien souvent citée, a été aussi l'objet de bien des critiques. Nous citerons en particulier celles que lui a faites J.-P. Falret. « 11 nous semble, dit cet aliéniste, que l'homme préo&upé, distrait, au jugement faux, à la volonté faible ou capricieuse, pourrait offrir tous les caractères mentionnés par Es(|uirol, sans être dans le délire. Ce qui manque surtout à sa définition, c'est l'expression d'un fait capital qui peut servir de pierre de touche à l'observation ; nous voulons dire la conscience de son état, que le malade ne saurait jamais ressaisir que par l'interruption du délire » (art. Déltue, in Des maladies mentales et des asiles d'aliénés, Paris, 1864, p. 35 i). Avec Falret nous croyons qu'il est important de tenir compte de ce dernier caractère, de la perte de la conscience de son état, qui s'observe dans la majorité des cas ; nous ferons toutefois remarquer qu'il existe aussi un certain nombre de délirants avec conscience et qu'il y a par conséquent à faire certaines restrictions à cette phrase, bien souvent citée, de M. Baillarger : « La folie est une infortune qui s'ignore elle-même. »

Gh. Londe, en son article Délire du Dictionnaire de médecine et de chirurgie ■pratiques (t. VI, Paris, 1831), le définit « un désordre des facultés intellectuelles, avec ou sans perversion des qualités morales ». C'est à peu près, ou peu s'en faut, la définition donnée par Chomel : « La perversion d'une ou de plusieurs focultés intellectuelles ou affectives constitue le délire » (Éléments de pathologie générale, 5« édit. Paris, 1863, p. 159).

Georget, plus frappé des difficultés de la tâche que des avantages qu'il y aurait à définir un mot indéfinissable, s'est contenté de critiquer les différents caractères qui avaient servi dans les définitions de ses prédécesseurs et pour son com[)te n'en donne aucune. Voici les raisons de sa réserve : « Cependant, il faut en convenir, personne ne se méprendra, dans l'immense majorité des cas, sur l'étiit d'un malade qui délire, d'un individu qui est ivre, et d'un aliéné qui déraisonne. U est des choses que l'esprit conçoit, des rapports qu'il aperçoit, sans pouvoir les présenter de manière à les montrer, pour ainsi dire, aux yeux de celui qui ne les aurait point vus. Je ne chercherai donc pas à définir et à caractériser ni le délire ni la raison » (art. Délire du Dictionnaire de médecine en 50 volumes, t. X, Paris, 1835).

Cet exemple de Geor-eta été suivi par M. Ach. Foville, en son excellent article Délire du Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques (t. XI, Paris, 1869), article que nous aurons souvent à mettre à contribution, puisqu'il présente le meilleur tableau de la question à l'époque où il a été écrit. M. Ach. Foville se contente de dire que le terme de délire désigne le désordre des facultés mentales, et, comme Georget, il compte sur « les notions générales possédées

par tous les esprits cultivés », ainsi que sur les développements contenus dans son article, pour e'clairer le lecteur.

Ainsi ferons-nous à notie tour. Que si l'on nous demande ce qu'il faut entendre par délire, nous nous contenterons de répondre que c'est tout trouble morbide de l'état psychique, soit qu'il atteigne la sphère intellectuelle, la sphère sentimentale ou celle des actes et de la volonté.

Physiologie pathologique. La physiologie pathologique suppose la connaissance de la physiologie normale. Cette connaissance, en ce qui concerne la physiologie psychique, est loin d'être complète. Malgré les analyses de l'àme et de ses facultés, faites par les psychologues depuis Platon et Aristote; malgré les nombreuses observations, si fines et si pénétrantes, accumulées par les moralistes depuis Théo[>hraste, le problème si complexe du mécanisme des facultés de l'entendement hum;iin est loin d'être résolu; d'un autre côté, quelque nombreuses que soient les expériences qui, depuis Galicn, ont été faites sur le système nerveux, malgré le soin et la sagacité qu'on a mis à interpréter les faits d'ordre pathologique, peut-on dire que le cerveau et ses fonctions n'ont plus pour nous aucun secret? L'affirmer serait, nous croyons, se payer de mots.

Toutefois, il faut le ivconnaitie, si on laisse de côté toutes les théories transcendantes dont tout psycholdgue orne son système, on trouve une série de vérités communes sur lesquelles on semble généralement être d'accord. De même, au milieu des nombreuses contestations qui existent chez les physiologistes sur la localisation de telle ou telle fonction ou la structure des différentes sortes de cellules nerveuses, il existe certains faits acquis, qui ont passé à l'état d'axiomes dans la science. Ce sont ces vérités communes, ces faits acquis, que nous nous contenterons de mettre en lumière, et qui nous aideront à caractériser sinon complètement, du moins d'une manière suffisante, les différentes formes du délire.

Étudions d'abord ce que nous enseigne la psychologie expérimentale, nous rechercherons ensiiite les acquisitions faites par les physiologistes dans le domaine du système nerveux.

Il est généralement admis que l'homme sent, c'est-à-dire qu'il perçoit des impressions. Ce phénomène de la sensation est un fait psychologique, primitif et irréductible; il fournit à l'intelligence les éléments nécessaires à son activité normale. Toutes nos sensations peuvent se diviser en deux grandes classes ; les sensations externes, et les sensations internes ou organiques. Ces dernières nous révèlent le bon ou le mauvais état de nos organes internes; quant aux sensations externes, elles nous renseignent sur le monde extérieur ou sur certaines modifications de nos tissus.

L'homme perçoit, avons-nous dit, à l'aide des sens, soit les phénomènes du monde extérieur, soit ceux qui se passent en lui ; mais son esprit ne joue pas un rôle purement passif, ce n'est pas un miroir reflétant fatalement les objets, il joue un rôle actif dans la perception. Remarquons toutefois que les images intérieures sont toujours moins vives et moins nettes que les impressions extérieures.

C'est en travaillant sur les documents que lui fournissent les sensations et qu'elle peut reproduire grâce à la mémoire que l'intelligence arrive à apprécier l'importance d'un ou de plusieurs faits, d'après les circonstances dans lesquelles ils ont lieu, à en déduiie les rapports, enfin à se déterminer et à agir suivant les conséquences.

Nous venons d'indiquer en peu de mots les trois phases principales, essentielles même, que traverse tout fait psychique : la perception, la pensée et l'action. De

ces trois phases, la première et la dernière seules peuvent être étudie'es d'une manière purement objective. Quant à la deuxième, à ce que l'on peut appeler le travail intermédiaire, son étude est hérissée de difficultés, La pensée est, en effet, un acte d'une grande complexité et, pour mieux se rendre compte de son mécanisme, on l'a conçue comme étant la résultante de facultés multiples et diverses; nous citerons entre autres l'attention, la mémoire, la comparaison, l'imagination, la réflexion, la volonté, etc. Ce qui nous semble plus exact, c'est que ce sont là moins des facultés élémentaires, des attributs généraux, que des résultats composés dus au concours de tontes les forces de l'esprit. Si l'on étudie le travail de la pensée, abstraction faite de ce qu'on a considéré comme ses facultés élémentaires, on reconnaîtra qu'il est double. L'homme, en effet, prend au dehors des matériaux, puis il combine les matériaux qui lui sont ainsi fournis. Que ces derniers soient relatifs à des êtres ou à des phénomènes, c'est-à-dire qu'ils fournissent des notions concrètes ou abstraites, l'esprit, qui en fait l'objet de ses méditations, ne possède que deux modes de procéder : ou bien il compare ces notions ou il les coordonne. Induire et déduire, tels sont en réalité les seules et vraies fonctions de la pensée.

Mais à côté des facultés intellectuelles proprement dites les psychologues, de même que le vulgaire, ont de tout temps placé des facultés morales ou affectives, qui ont reçulesnoms différents d'instincts, de sentiments, d'émotions, selon les écoles philosophiques, et à l'ensemble desquelles les moralistes ont affecté le nom de cœur. Nous n'avons pas à décrire ici la genèse des sentiments, encore moins à faire connaître leur nombre. Sur ce dernier point, les psychologues, à quelque école (|u'ils appartiennent, sont loin d'être d'accord. Il existe cependant un groupement de ces fonctions affectives que nous devons faire connaître. Il est dû à un philosophe français, à Aug. Comte, et a été accepté par un psychologue anglais, Herbert Spencer» (Principes de psychologie, trad. Tli.Ribotet Espinas, t. II, p. 605 et suiv.); il consiste dans la répartition des sentiments en deux grandes classes : les sentiments égoïstes et les sentiments altruistes.

De même que les idées et peut-être plus qu'elles les sentiments provoquent des actes; et le caractère de ces derniers peut servir de critérium pour juger de la valeur des sentiments.

En résumé, la vie psychique présente quatre fonctions ou séries de fonctions : 1° la sensation; 2" la pensée; 3° le sentiment; ¥ l'action. Mais ces quatre fonctions n'agissent pas d'une façon isolée, elles réagissent les unes sur les autres, s'associent entre elles pour produire des phénomènes de la plus grande complexité. Ce sont les psychologues anglais qui ont su le mieux faire ressortir cette loi d'association qui, suivant eux, est la loi la plus générale qui régisse les phénomènes psychologiques. « Par son caractère compréhensif, dit M. Th. Uibot, elle est comparable à la loi d'attraction dans le monde physique. L'association a lieu soit entre des faits de même nature : association des sensations entre elles, des idées entre elles, des volitions entre elles, etc. ; soit entre des faits de différente nature : association des sentiments avec des idées, des sensations avec des volitions, etc. » {La psychologie anglaise contemporaine. École expérimentale, 2« édit. Paris, 1875, p. 424).

Voilà ce que nous apprend la psychologie. Il nous faut maintenant rechercher ce que nous enseigne la physiologie. Et d'abord, il n'est plus un seul savant, pas même de psychologue, qui n'admette aujourd'hui que le cerveau est l'organe des fonctions intellectuelles et morales. Pour le démontrer, les preuves abondent

que peuvent fournir la physiologie expérimentale et la pathologie. Mais, ceci admis, ce qui importe, c'est de rechercher quelles sont les fonctions des diverses parties de cet appareil compliqué, leur action les unes sur les autres, enfin de voir si les résultats obtenus concordent avec ce qu'enseignent les psychologues.

Si nous nous en rapportons aux travaux des physiologistes les plus compétents, à ceux de Luys, Yulpian, Poincaré, etc., en France; de Garpenter, Huxley, etc., en Angleterre; de Wundt eu Allemagne, nous verrons que tous s'accordent à reconnaître que toute imjiression faiie sur un nerf quelconque suit ce nerf, traverse i»lusienrs amas de cellules nerveuses ou ganglions, avant d'arriver à son terme extrême, qui est la couche corticale du cerveau ; que là cette impression est perçue; que dans les cellules de cette région cette impression perçue peut devenir ou le point de départ d'élaborations successives constituant les idées, ou bien encore elle pourra être réfléchie, et alors s'effectuera une sorle de travail ou d'action en sens inverse du premier, mais qui, suivant les fibi'es nerveuses motrices, ira produire un mouvement dans un muscle ou dans une série de muscles déterminés. Voilà, dans sa plus grande simplicité, le fonctionnement des éléments du système nerveux, constituant une chaîne pour ainsi dire continue de l'organe sensoriel externe au cerveau et du cerveau à l'appareil musculaire. C'est là un réflexe plus compliqué que celui qui va de la peau, par exemple, à la moelle, et de celle-ci à un muscle ; mais c'est un réflexe.

Nous avons dit que c'est dans la couche corticale que l'impression est perçue, qu'elle se transforme en image et en idée, qu'en un mot se produit la pensée. Cette assertion, qui a paru téméraire dans les premières années du siècle, est aujourd'hui devenue une vérité presque banale ; émise d'abord par Délaye et Foville, Parent-Duchâtelet et Martinet (1821), elle a soulevé de nombreuses contradictions. Mais les travaux sur le ramollissement du cerveau, ceux sur la paralysie générale, ont apporté la démonstration et ont donné gain de cause aux conclusions des observateurs que nous venons de nommer. L'histologie normale et pathologique est venue à son tour et a complété nos connaissances. Dans celle couche corticale, elle a prouvé l'existence de cellules nerveuses et de fibres, et elle en a conclu avec toute raison que le seul élément vraiment actif de la région est la cellule, et que les fibres ne servaient qu'à relier les cellules entre elles.

Mais nous n'avons pas épuisé la liste des acquisitions faites dans le domaine de la physiologie de l'encéphale. On s'est beaucoup préoccupé dans ces temps derniers du mécanisme du fonctionnement cérébral, et voici, résumées en peu de mots, les conclusions auxquelles on est arrivé.

Tous les observateurs sont aujourd'hui d'accord avec Garpenter, Laycock, Onimus, Luys, etc., pour accepter qu'il existe un certain nombre de phénomènes de l'activité cérébrale — phénomènes souvent complexes — qui constituent ce que l'on a appelé la cérébralion inconsciente et se distinguent des phénomènes cérébraux conscients et volontaires en ce qu'ils s'accomplissent az?tomaf/(/Memertf. Cet automatisme dans les actes intellectuels est entretenu par l'habitude et peut se transmettre par l'hérédité.

L'automatisme cérébral est un mode d'activité intellectuelle qui vient en aide au travail conscient et lui prête un secours des plus précieux; mais il faut éviter soigneusement de lui laisser prendre le dessus, sa prépondérance serait l'anarchie, ce serait le délire.

11 existe donc deux sortes de phénomènes psychiques ou cérébraux ; 1» ceux qui se manifestent avec conscience et avec la volonté de l'individu; 2" ceux qui se produisent automatiquement, sans qu'on en ait conscience, et toujours en dehors et quelquefois en dépit de la volonté. Comme exemple de ces derniers, il nous suflira de citer les rêves.

On n'a pas cherché à expliquer physiologiqucraent les phénomènes conscients de l'esprit; et de fait cela n'est pas chose aisée. Mais il n'en est ])as de même pour ses manifestations inconscientes, et la tliéorie qu'on en a donnée et sur laquelle M. Luys a écrit un ouvrage des plus intéressants et des plus curieux {Études de physiologie et de pathologie cérébrales. Des actions réflexes du cerveau. Paris, 1874) paraît très-plausible et généralement acceptée.

Celte théorie repose tout entière sur l'hypothèse exprimée dans la phrase suivante : « La mise en activité du cerveau est régie par les mêmes lois générales et les mêmes conditions de mécanisme organique que celles qui président à l'activité des différents segments de l'axe spinal et de la moelle proprement dite » (Luys, loco citato, p. 181). Or, on sait que ce qui régit le mécanisme de la moelle, ce sont les lois de l'action réflexe. L'idée de l'automatisme cérébral a donc pris naissance dans les découvertes de la physiologie des centres nerveux inférieurs. Le phénomène réflexe de la moelle a créé le phénomène réflexe cérébral.

11 ne nous appartient pas d'indiquer ici les diverses périodes de l'évolution de ce processus réflexe, ni de décrire les ditférents phénomènes ordinairement produits par ce mode d'activité cérébrale. Qu'il nous suffise de rappeler qu'ils concernent la vie intellectuelle aussi bien que la vie sentimentale de notre être, et peut-être davantage cette dernière.

En appliquant ces données générales de physiologie normale à l'élude du délire, nous aurons à rechercher d'abord le siège de ce symptôme, puis à indiquer les fonctions cérébrales qu'il peut envahir, enfin à en décrire le mécanisme et à en rechercher la nature.

1° Siège du délire. Les cellules de la couche corticale du cerveau sont, avons-nous dit, les organes de l'intelligence : il est donc peu contestable que c'est à leur trouble, soit anatomique, soit dynamique, qu'il faut attribuer la production des conceptions délirantes. Cette conclusion ne peut pas être mise en doute lorsqu'il s'agit du délire des maladies cérébrales; dans les méningites, la méningo-encéphalite, les encéphalites, les tumeurs, les corps étrangers du cerveau, etc., les lésions sont évidentes et le délire est toujours considéré comme étant un de leurs résultats directs, il est symptomatique.

Mais, de même qu'à l'état normal les cellules corticales peuvent être mises en activité par des excitations venues de la périphérie, soit que ces excitations partent du dehors, c'est-à-dire qu'elles agissent sur les nerfs des sens externes, soit qu'au contraire elles agissent sur les nerfs de la sensibilité interne, c'est-àdire sur les extrémités nerveuses du grand sympathique, de môme aussi ces mêmes cellules peuvent être troublées par des excitations périphériques, qui sont transmises au cerveau par une des voies qui lui apportent les impressions.

M. Ach. Foville a comparé avec raison ce cas particulier de la patholoo-ie cérébrale à ce qui se passe pour la pathologie de la moelle, où « l'on étudie des paralysies centrales et des paralysies réflexes, des convulsions centrales et des convulsions réflexes », ou encore à ce qui s'observe dans le coma, qui est une sorte de paralysie intellectuelle ; on observe en effet aussi un coma de cause

DICT E.NC. XXVI. 22

centrale ou symptomatique, et un coma réflexe ou sympathique (art. Délire du Notiveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiqiies, t. XI, p. 9). Mais, quel que soit le mode paliiogénique du délire, ce sont en définitive toujours les cellules de la substance corticale du cerveau qui sont atteintes : aussi peut-oa affirmer que le cerveau est le siège de tous les délires et que les parties du cerveau, plus spécialement atteintes ou dans leur structure ou dans leur fonctionnement, sont les couches corticales des circonvolutions.

2" Quelles sont les fonctions psychiques troublées dans le délire? Nous avons vu plus haut que la vie psychique comprend quatre séries de fonctions distinctes : 1° la sensation; 2" la pensée; o" le sentiment; i" l'action. Chacune de ces fonctions peut être troublée, en sorte qu'il existe un délire des sensations ou délire sensoriel, un délire intellectuel ou de la pensée, un délire des sentiments et un délire des actes ou délire impulsif. Ce qui permet de bien différencier ces diverses manifestations délirantes, c'est qu'elles peuvent exister séparément, c'est qu'il y a des cas où l'on observe la perversion isolée d'une des fonctions psychiques sans qu'il se produise une réaction sur les fonctions voisines : aussi commencerons-nous à les étudier d'abord séparément.

Le délire xensoriel comprend les hallucinations et les illusions. Nous ne nous étendrons pas sur ces deux genres de syniplômes auxquels des articles spéciaux sont consacrés dans ce Dictionnaire {voy. IIA^LDCI^'ATIo^'s et Illusions); mais ce que nous désirons faire remarquer, c'est qu'ils peuvent se produire chez certains individus sans que leurs autres fonctions psychiques soient autrement troublées. Dans ces cas généralement, les personnes qui entendent des voix imaginaires ou qui voient des objets n'existant pas en réalité au dehors ont conscience de la fausseté de leurs perceptions. Il est à remarquer toutefois que, si ces hallucinations devaient longuement persister, elles pourraient d'une manière secondaire porter atteinte au fonctionnement normal de l'intelligence. Nous pourrions citer de nombreux exemples de ce délire sensoriel avec conscience et intégrité complète des autres fonctions psychiques. Un des plus anciens est celui de Charles Lullin , aïeul maternel de Charles Bonnet, que le savant naturaliste genevois cite en son Essai analytique sur les facultés de l'âme (ch. xxni). H s'agit d'un « homme x-espectable, plein de santé, de candeur, de jugement et de mémoire, qui, en pleine veille, et indépendamment de toute impression du dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d'hommes, de femmes, d'oiseaux, de voitures, de bâtiments, etc. Il voit ces figures se donner différents mouvements ; s'approcher, s'éloigner, fuir; diminuer et augmenter de grandeur; paraître, disparaître ; il voit les bâtiments s'élever sous ses yeux, et lui offrir toutes les parties qui entrent dans leur construction extérieure, etc. ». Le vieillard qui fait le sujet de cette observation avait subi l'opération de la cataracte aux deux yeux. « Mais, ce qui est très-important de remarquer, c'est que ce vieillard ne prend point, comme les visionnaires, ses visions pour des réalités ; il sait juger sainement de toutes ces apparitions et redresser toujours ses premiers jugements. Ces visions ne sont pour lui que ce qu'elles sont en effet, et sa raison s'en amuse » .

Un autre fait, souvent cité, est celui d'Andral, qui aperçut, pendant quelques instants, dans sa chambre d'étudiant, le cadavre d'un enfant dont la vue l'avait vivement impressionné la veille à l'amphithéâtre d'anatomie.

Rappelons une dernière observation, rapportée par le patient lui-même. Il s'agit d'une hallucination de l'ouïe perçue par Leuret. « J'étais aUaqué de

la grippe, dit cet aliéiiisfe, et, mes confrères ayant décidé qu'une saignée m'était nécessaire, on me tira environ trois palettes de sang. Un quart d'heure après ropération, je tombai en faiblesse, sans toutefois perdre entièrement la connais- ■sancc, et cette faiblesse dura pendant plus de huit heures. Au moment où l'on m'administrait les premiers secours, j'entendis très-clairement poser un flacon sur une table qui se trouvait près de mon lit, et aussitôt après une crépitation semblable à celle qui résulte de l'action d'un acide concenlié sur un carbonate. Je crus qu'on avait laissé répandre un acide sur le marbre de la table, et j'avertis de leur imprévoyance les personnes qui m'entouraient : on crut d'abord que je rêvais, puis que j'étais en délire. Alors on essaya de me détromper et l'on m'assura qu'il n'y avait ni llacon sur la table, ni acide répandu. Je compris que j'avais une hallucination, et j'ajoutai foi à ce que l'on me disait, plutôt qu'à ce que j'avais entendu. Mais le bruit était tellement distinct que, si je n'eusse été instruit par l'expérience des hallucinés, j'aurais été comme eux trompé par ce phénomène insolite » {Fragments psychologiques sur la folie. Paris, 483i, p. 155).

L'une des preuves les plus évidentes que les hallucinations peuvent se produire d'une façon isolée et sans ([u'il y ait d'autre symptôme de déraison est l'existence des hallucinations liypnagogi(iues, c'est-à-dire celles qui précèdent le sommeil ou accompagnent le réveil. Ce genre d'hallucinations est trop fréquent et s'observe chez trop de monde pour qu'on puisse dire qu'il est soit le résultat, soit l'accompagnement de troubles psychiques plus jirofonds. L'étude qu'en ont faite d'ailleurs MM. Baillarger, Maury, etc., prouve que, lors de leur production, il n'existe d'autre perturbation intellectuelle que cette sorte de torpeur, de confusion, qui accompagne cet état intermédiaire de la veille au sommeil, ou du sommeil à la veille [voy. Baillarger, De l'influence de l'état intermédiaire à la veille et au sommeil sur la marche et la production des hallucinations, in Annales médico-psychologiques, 1845, t. VI; et Alfred Maury, Le sommeil et les rêves, Q' édit. Paris, 1878, p. 56).

Que le délire intellectuel puisse, de même que le précédent, exister à l'état isolé, cela ne fait de doute pour personne. « 11 y a des malades, ditM. Ach. Foville, qui n'éprouvent ni hallucinations, ni illusions, qui ne commettent pas d'actes •extravagants, mais dont l'esprit est assailli de conceptions délirantes dont la nature les tourmente de la façon la plus pénible : une dame que nous connaissons a, malgré elle, et à son grand regret, l'idée qu'elle n'aime plus sa mère ni son mari, qu'elle mérite les plus grands châtiments, qu'elle va étrangler quelqu'un ou se faire mourir elle-même, etc., etc.; mais, en l'ait, rien, absolument rien de ces idées ne perce au dehors, et depuis plusieurs années que cet état dure, aucun acte n'a été commis qui puisse être considéré comme le résultat du délire intellectuel dont cette dame est atteinte » {loco citato, p. 5).

Mais où l'on peut le mieux étudier le délire intellectuel à l'état isolé, c'est ■dans ce groupe de faits, appelés par Griesinger « Primordial delirien (délires primordiaux) » et « Zwangsvorstellungen (idées qui s'imposent) » par Westphal et de Krafft-Ebing. Il s'agit là d'idées qui s'imposent à l'esprit et l'obligent, en dépit de lui-même, à accomplir certains actes intellectuels. M. Bail, qui a tout récemment étudié ce genre de manifestations morbides, leur a donné le nom d'impulsions intellectuelles (m L'encéphale. Journal des maladies mentales et nerveuses de MM. Bail et Luys, n« du 25 mars 1881). Il ne s'agit point, dans «es cas, K de ces idées fixes qui ?'emparent de l'esprit d'un aliéné, pour exercer

">iO DÉLIRE.

sui" lui une incessante oppression : il s'agit d'un délire avec conscience, et que le malade est le premier à déplorer, bien qu'il ne ])iii^se se soustraire à sa Ivrannie ». Nous trouvons tous ces caractères chez la malade, citée plus liaut, de M. Acli. Foville; ils s'observent aussi dans le «as suivant, emprunté au travail de M. Bail :

« Un jeune homme intelligenî, actif, travailleur et bien doué, issu d'une famille absolument libre d'antécédents névropathiques, poursuivait avec succès ses études dans un lycée de province. — 11 avait quinze ans, lorsqu'un jour, au milieu d'une réunion d'amis, il entendit plaisanter ses camarades sur la fatalité mystérieuse attribuée au nombre treize })ar les esprits superstitieux.

« A ce moment une idée absurJe lui traversa l'esprit : « Si le nombre treize est fatal, dit-il, il serait dé[)lorablc que Dieu fût treize ». Sans attacher la moindre valeur à celte conception délirante, il ne put s'empêcher, à partir de cet instant, d'y penser sans cesse, et à chaque instant il accomplissait mentalement un acte ipu consistait à dire en lui-même : « Dieu treize ». Il accordait une sorte de valeur cabalistique à cette formule; il lui attribuait une vertu préservatrice. « Je sais parfaitement, disait-il, qu'il est absui'de de se croire obligé de se figurer Dieu treize, pendant un instant, pour l'empêcher de l'être toujours ». Malgré cela, cet acte intellectuel se répétait à chaque minute. Bientôt il crut devoir appliquer les mêmes principes à l'éternité, à l'infini, aux grandes conceptions générales de l'esprit humain; de telle sorte que son temps se passait à s'écrier mentalement : « Dieu treize! L'éternité treize f L'infini treize!)) Sans la niaiserie de cette conception bizarre, on aurait pu le comparer à ces fakirs musulmans qui passent leur vie tout entière à prononcer à liaute voix le nom de Dieu ». Ce jeune homme, troublé par la répétition incessante de cet acte mental, fut obligé d'intenompre ses études, mais, sauf la tristesse profonde où le plonge son état, il ne présente aucun autre (rouble psychique (Bail, loco citato, p. 27).

Le délire des sentiments peut exister longtemps à l'état isolé chez les malades. C'est, en effet, par des altérations générales de la sensibilité morale, par des modifications des affections et des sentiments, que débute ordinairement la folie; les troubles intellectuels ne viennent que plus tard. Comme pour le délire sensoriel et le délire intellectuel, le délire des sentiments peut exister avec conscience. « Un grand nombre d'aliénés, dit M. J. Cotard, ont conscience de cette altération de leurs sentiments; ils se plaignent de n'avoir plus de cœur, de ne plus rien aimer de ce qui leur était cher » (art. Folie de ce Dictionnaire).

Il existe d'ailleurs une Ibrme de folie avec conscience, décrite par M. J- Falret et ù laquelle il a donné le nom d'Iiypochondrie morale avec idées de suicide, dans laquelle les troubles restent longtemps circonscrits dans le domaine émotif; l'intelligence reste intacte ; quant aux impulsions instinctives au suicide, parfois ù l'homicide, elles ne se produisent que plus tard, dans le courant de la maladie {voy. Ant. Ritti, art. Foi.ie avec coxscience de ce Dictionnaire).

Le délire des actes, à l'état isolé, semble au premier abord impossible. En effet, à l'état normal, l'homme n'agit que lorsqu'il y est incité par un besoin, un désir, une passion, en un mot, par un mobile moral ou affectif quelconque. A l'élat pathologique, il peut arriver que cette relation n'existe pas et que les actes se produisent sans le travail psychique préliminaire, sans aucune espèce de mobile. Ces actes pour ainsi dire spontanés sont appelés impulsions.

Ces impulsions ou actes irrésistibles peuvent apparaître comme un phénomène morbide, isolé, indépendant de toute préoccupation maladive. Ces actes secarac-

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lérisent surtout par leur instantanéité et leur inconscience, comme ceux qu'on observe chez les épileptiques, les hystériques, etc. Mais il existe aussi des malades — et M. Billod en a cité un certain nombre d'exemples — qui ont conscience de l'uTésistibilité de ces actes morbides et qui ne présentent aucune autre lésion délirante.

Par l'analyse que nous venons de faire, nous avons eu surtout pour but de démontrer que tous les modes de l'activité psychique peuvent être troublés; mais, si nous avons établi que chacun de ces modes peut être perverti d'une manière isolée et indépendante, nous devons l'aire remarquer que c'est l'exception, qu'une telle perversion n'est le plus souvent que momentanée et temporaire. Il existe en effet une telle solidarité, une union si intime entre toutes les fonctions intellectuelles et moiaies, que le trouble qui atteint l'une d'entre elles fait peu à peu comme la tache d'huile et envahit successivement les autres. Aussi parfois, après une durée plus ou moins longue, souvent même dès le début, le désordre devient général. Ce sont ces différents modes de développement et de propagation dont nous allons étudier le mécanisme.

5° Mécanisme du délire. Nous avons vu qu'à l'état normal tonte sensalioti produit une idée et que de celle-ci, comme d'un centre de réllexion, pouvait émaner un acte. Ce mécanisme trouve son application à la question le délire. Supposez une sensation erronée, qu'elle provienne des sens intérieurs ou des sens extérieurs ; celle-ci peut, il est vrai, être jugée à sa juste valeur pendant un certain temps. L'individu qui en est impressionné la considère d'abord comme erronée et la repousse; mais arrive un moment oi'i elle prend pour lui un tel caractère de réalité, qu'il n'hésileplus à l'adnietlre comme vraie. L'espril est devenu partie prenante, il a absorbé le faux, il va le digérer. Que peut-il résulter de ce travail sur une sensation erronée, sinon des jugements faux, des raisonnements absurdes? Au délire sensoriel succède la conception délirante; ce sont comme deux anneaux d'une chahie qui ont fini par se réunir et qu'il sera désormais difficile, sinon impossible de séparer.

Le processus pathologique peut demeurer enfermé dans le domaine exclusif de la sensation erronée : c'est ainsi qu'on voit des malades ne délirer que sur ce point spécial, en dehors duquel ils raisonnent, pensent et agissent sensément. Mais ce sont là des exceptions. Grâce à la solidarité intime des différentes fonctions cérébrales, qu'explique d'ailleurs la structure anatomique de la substance grise des couches corticales, le mal ne reste pas longtemps localisé; il envahit progressivement la sphère des sentiments et ne tarde pas à réagir sur les actes. Maintenant la chaîne est complète; le délire de partiel est devenu général.

Le mécanisme de la production du délire n'est pas toujours aussi compli(mée. Souvent, en effet, le premier anneau de la chaîne, c'est-à-dire la sensation erronée, manque; la conceptioi» délirante naît spontanément, subitement, dans l'esprit, comme dans les cas d'impulsions intellectuelles que nous avons décrits plus haut. Mais cette conception délirante ne reste pas isolée; généralement il s'en produit d'autres, soit qu'elles soient déduites de la précédente par une sorte de travail psychologique, soit qu'elles surgissent à coté d'elle d'une façon automatique.

Mais le plus ordinairement l'idée délirante ne se produit pas primitivement. Le désordre psychique envahit d'abord la sphère de la sensibilité morale, des sentiments alïectifs, et ce n'est qu'après une période d'incubation morale, parfois douloureuse, que surgit la lésion de l'intelligence, d'une manière brusque;

542 DÉLIRK.

l'idée délirante se manifeste alors au malade comme un trait de lumière. « La création de l'idée délirante, dit à ce propos M. J. Cotard, est en effet une sorte de découverte, s'il est permis d'appliquer ce mot à autre chose qu'à la vérité; c'est au moins l'enfantement d'une théorie qui satisfait l'entendement, et peut résoudre les problèmes qui sont posés par l'état de la sensibilité morale )) (art. Folie de ce Dictionnaire). Quoi qu'il en soit, que le trouble psychique ait pour point de départ une idée délirante ou une perversion morale, il peut cntrahier consécutivement le désordre des actes.

Nous avons vu plus haut la genèse centripète du délire, le trouble sensoriel amenant la perversion des idées : la propagation du désordre peut-il se faire ensens inverse? M. Ach. Foville le croit. « Dans ces cas, dit-il, les conceptions n'influent pas sur les déterminations, comme cela serait l'ordre logique, mais au contraire sur les perceptions, et alors il se produit des hallucinations qui' sont secondaires au lieu d'être primitives, et que l'on pourrait appeler hallucinations en retour; la dame que nous avons précédemment citée, comme ayant eu pendant longtemps un délire purement limité aux conceptions, a commencé tout récemment à éprouver quelques troubles hallucinatoires de l'ouie et de la vue, et ses actes continuent à être parfaitement réguliers » {loc. cit., p. 7). Ajoutons que, dans le délire des persécutions, les hallucinations de l'ouïe sont presque toujours secondaires, n'arrivent que longtemps après que les idées délirantes de persécution ont déjà envahi l'esprit du malade.

Nous venons d'étudier les quatre modes de genèse du délire, que l'on a le plus souvent occasion d'observer. D'abord la perversion partant d'une erreur sensorielle, et alors il peut arriver qu'elle se propage plus ou moins vite vers les divers autres modes de l'activité psychique; ou bien aussi, restant cantonnée dans un territoire limilé, elle laisse intact le reste du domaine cérébral affecté aux fonctions intellectuelles et morales : dans ce cas, bu peut voir des individus raisonnant faux sur tout ce qui concerne la sensation erronée, mais ayant des idées saines et la volonté intacte lorsqu'ils parlent de données ayant de la réalité. A côté de ce mode de propagation nous placerons immédiatement celui qui lui est inverse. L'idée délirante est le point de départ, le phénomène primordial, qui fait naître à la suite des troubles sensoriels, hallucinations ou illusions.

Puis viennent les deux autres modes. Dans ces cas comme dans le précédent d'ailleurs, le délire a pour origine une lésion centrale, qui atteint la sphère intellectuelle pour de là se propager à la sphère sentimentale et amener le désordre des actes, ou qui débute par un trouble des sentiments affectifs et ne gagne que secondairement les idées.

Mais ces divers modes simples que nous venons de résumer peuvent se combiner enire eux et donner souvent les résultats les plus complexes. Non-seulement le délire peut à la fois envahir les sensations, les idées, le sentiment et les actes, mais il existe aussi des cas où aux idées délirantes produites par de fausses sensations peuvent s'en ajouter d'autres qui sont pour ainsi dire autogéniques, réagissent et sur le domaine de l'activité et sur celui des sensations, pour produire soit des actes déraisonnables qui ne sont pas en rapport avec les hallucinations préexistantes, soit des illusions et des hallucinations secondaires. Mais il y a plus, au milieu de cette complexité de symptômes, l'analyste attentif peut parfois même remarquer des actes qui ne sont engendrés ni par le& hallucinations ni par les conceptions délirantes, mais qui sont le résultat d'impulsions subites.

On voit à quelles combinaisons diverses et variées peuvent conduire les multiples associations des divers modes de perturbations des fonctions psycliiques. Mais, quelles (|ue soient ces combinaisons, le délire est appelé général, si toutes les facultés cérébrales sont troublées; on lui donne le nom de partiel, lorsque le désordre reste limité à l'une ou à quelques-unes d'entre elles.

Le délire général peut être primitif ou consécutif . La généralisation primitive du délire s'observe dans le délire fébrile, qui complique les maladies inflammatoires, dans certains délires toxiques et dans les cas où la folie débute d'une manière aiguë. La généralisation est au contraire consécutive ou secondaire lorsqu'elle ne s'établit qu'après une durée plus ou moins longue du délire partiel ; c'est le cas de presque toutes les formes de folie chronique.

Cette question de l'origine et de la genèse des idées délirantes, dont nous venons de faire l'étude, a été traitée d'une façon fort peu différente de la nôtre, par de Krafft-Ebing, l'auteur du plus récent traité des maladies mentales publié en Allemagne. Cet aliéniste admet quatre modes de génération des conceptions délirantes.

a. Dans un grand nombre de cas, elles naissent par voie psychologique, par la réflexion et l'association des idées. Elles se présentent comme des essais d'interprétation, de modifications d'états de conscience, de dispo>ilions maladives, de passions dont le malade, ^se basant sur le principe de causalité, a besoin de trouver la raison.

b. Dans une autre série de cas, les conceptions délirantes naissent subitement ; elles surprennent et étonnent le malade, qui ne .se les explique pas au premier abord et n'en trouve les motifs que tardivement et avec difficulté. Ce mode d'origine est primitif; il ne se produit pas par voie psychologique, mais par une sorte d'irritation interne spontanée. Il y a là quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans la production des idées qui s'imposent {ZwangsvorstelliDigen) et des hallucinations purement psychiques.

c. Les conceptions délirantes sont fréquemment le résultat de troubles sensoriels.

cl. Enfin elles peuvent naître de rêves, transportés du sommeil à l'état de veille et qui n'ont pas été redressés. Ce mode de production est assez fréquent dans les états d'affaiblissement psychique tels que la démence sénile, etc. {Lehrhuch der Psychiatrie, Stuttgart, 1879, 1. 1, p. 60).

Telle est la manière de voir de Krafft-Ebing; elle diffère peu de celle que nous avons exposée. Les quatre modes d'origine du délire que le professeur de Gratz décrit peuvent en effet se réduire à trois, les deux derniers n'en faisant en réalité qu'un. Les hallucinations et les rêves se continuant à l'état de veille constituent donc ce que nous avons décrit comme le premier mode d'origine des conceptions délirantes. Quant aux deux autres, le premier, celui oîi le délire est le lésultat d'une sorte de travail psychologique consécutif à un élat moral quelconque, c'est le mode de propagation du délire que nous avons décrit comme partant d'abord de la sphère sentimentale; le second, celui où les conceptions délirantes naissent subitement dans l'esprit, sans travail psychologique préalable, est ce que nous avons étudié sous le nom d'impulsions intellectuelles.

4° Nature du délire. Dans tout ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, la description des phénomènes a tenu plus de place que la théorie proprement dite. Mais, s'jl est possible, et même jusqu'à un certain point facile, de décrire la genèse du délire, d'indiquer ses différents modes de propa-

Ui DÉLIRE.

galion, il est beaucoup moins aisé d'en faire connaître la nature. Bien des hypothèses ont été émises sur ce point; elles sont presque toutes insuffisantes, car elles n'envisagent ordinairement qu'un des côtés de la question. Il est intéressant de faire connaître les plus importantes parmi celles qu'ont proposées les auteurs de ce siècle.

Nous commencerons cette étude par Esquirol. L'illustre élève de Pinel avait puisé ses connaissances psychologiques dans l'enseignement du philosophe Laromiguière. On sait l'importance qu'attachait ce dernier à l'attention, cette « concentration de l'activité de l'âme sur un objet afin d'en acquérir l'idée » {voij. \\. Taine. Les philosophes^ français au dix-neuvième siècle, 2^ édition, Paris, 1860, p. 14). Esquirol devait développer à l'extrême cette hypothèse et l'appliquer aux idées délirantes. Aussi, pour lui, toutes les lésions de l'entendement peuvent être ramenées à celle de l'attention. Voici comment il développe sa pensée : «Jean-Jacques a dit : L'état de réflexion est un état contre nature, V homme qui m,édile est un animal dépravé. Au lieu de celte boutade misanlhropique, Rousseau aurait dii dire que tout raisonnement suppose un elfort; ([ue nous ne sommes raisonnables, c'e<t-à dire que nos idées ne sont conformes aux objets, nos comparaisons exactes, nos raisonnements justes, que par une suite d'efforts de l'attention, qui suppose à son tour un étal actif de l'organe de la manifestation de la pensée, de même qu'il faut un elfort musculaire pour produire le mouvement, quoique le mouvement ne soit pas plus dans le muscle que la pensée dans le cerveau. Si nous réfléchissions à ce qui se passe chez l'homme le plus raisonnable, seulement pendant un jour, quelle incohérence dans ses idées, dans ses déterminations depuis qu'il s'éveille jusqu'à ce qu'il se livre au sommeil du soir ! Ses sensations, ses idées, ses déterminations, n'ont quelque liaison entre elles que lorsqu'il arrête son attention; alors seulement il raisonne : l'aliéné ne jouit plus de la faculté de fixer, de diriger son attention ; cette privation est la cause primitive de toutes ses erreurs. C'est ce qu'on observe chez les enfants qui, très-impressionnables, ont néanmoins peu de sensations, faute d'attention ; c'est ce qui arrive aux vieillards, parce que leur attention n'est plus sollicitée par les objets extérieurs à cause de l'affaihlissement des organes. Les impressions sont si fugitives et si nombreuses, les idées sont si abondantes, que le maniaque ne peut fixer assez son attention sur chaque objet, sur chaque idée ; chez le monomaniaque l'attention est tellement concentrée qu'elle ne se porte plus sur les objets environnants, sur les idées accessoires ; ces fous sentent et ne pensent pas, tandis que chez ceux qui sont en démence les organes sont trop affaiblis pour soutenir l'attention, il n'y a plus de sensations ni d'entendement. L'attention de tous les aliénés est si essentiellement lésée par l'une de ces trois causes, que, si une sensation forte, agréable, pénible ou inattendue, fixe l'attention du maniaque, ou détourne l'attention du monomaniaque; si une violente commotion réveille l'attention de celui qui est en démence, aussitôt l'aliéné devient raisonnable, et ce retour à la raison dure aussi longtemps que l'effet de la sensation, c'est-à-dire pendant que le malade reste le maître de diriger et de soutenir son attention » [Des maladies mentales, etc., Paris, 1858, t. I,p. 10).

Nous avons tenu à citer ce long passage, parce qu'il résume, mieux que nous n'aurions pu le faire, la théorie d'Esquirol. Ainsi, pour ce savant aliéniste, la lésion primordiale du délire est une lésion de l'attention. Certes, cette lésion existe chez le délirant, mais elle est moins la cause du trouble cérébral que le

résultat de ce trouble. En outre, elle n'est pas la seule qui puisse donner au délire son caractère particulier.

Pour caractériser une idée délirante, il ne suffît donc pas de dire qu'elle est une lésion de renlendement : mais a-t-on tout dit quand on avance que c'est une idée fausse? Leuret ne le croit pas, et nous avons cité plus haut ce qu'il pensait des idées folles exprimées par les aliénés, comparées à celles qui ont cours dans le monde. Le caractère de la fausseté lui paraissant donc insuffisant, il y joint leur fixité et leur cohésion anormale. Ces conditions ont certes leur valeur; mais où Leuret a dépassé le but, c'est lorsqu'il compare l'idée délirante à l'erreur proprement dite {Fragments p^tychologiques sur la folie, Paris, 1854).

Lélut, en son travail sur les Analogies de la raitioii et de la folie (in Du démon de Socrate, 2'' édit., Paris, 1856, p. 545), donne du délire les caractères suivants. C'est, d'après lui, « un trouble moral plus ou moins général et complexe, existant sans conscience de la part de l'individu qui l'éprouve, ayant lieu spontanément ou sans cause extérieure actuelle, et se traduisant par une erreur non-seulement sur les intentions, mais encore et surtout sur l'identité et l'existence des personnes et des choses, et enfin par la désassocialion des idées. » Ainsi Lélut admet les caractères suivants : l'inconscience, la spontanéité et la désassociation ; ce dernier caractère est à proprement parler la cohésion anormale de Leuret. De ces trois conditions essentielles du délire d'après Leuret, la première n'est pas constante, comme nous avons déjà eu l'occasion de le remarquer ; et, en effet, ainsi que le dit M. Ach. Foville, « il est bon nombre de malades affectés de maladies fébriles aiguës qui, au milieu de leur délire, disent eux-mêmes qu'ils battent la campagne; bon nombre d'aliénés qui, lors même qu'ils tiennent les propos les plus incohérents, sentent qu'ils déraisonnent i> {loco cit., p. 14).

Gricsinger ne s'est pas contenté des caractères, pour ainsi dire abstraits, indiqués par les auteurs précédents : il en a donné d'autres qui sont plutôt empruntés à la clinique, c'est-à-dire à l'observation des malades, qu'à la psychologie proprement dite. « Tous les faux jugements des aliénés, dit-il, se distinguent par ceci, qu'ils se rapportent au sujet lui-même, ou que du moins ils se sont développés à la suite de fausses idées relatives au sujet ». Mais cela ne suffit pas pour établir une distinction entre une conception délirante et l'idée fausse d'un individu en état de santé ; une idée fausse peut aussi se rapporter au sujet lui-même. Il faut donc d'autres caractères. Griesinger ajoute donc que le <lélirant ne peut plus se défaire à volonté de son idée fausse et que celle-ci résiste au témoignage des sens et de l'intelligence, à la rectification et à la démonstration {Traité des maladies mentales, trad. par Doumic. Paris, 1865, p. 82). Un point clinique très-important que le même auteur Aiit ressortir et qui mérite d'être rapporté ici, c'est que souvent le fond du délire est principalement déterminé par les dernières séries d'idées qui ont vivement occupé le malade immédiatement avant la folie ou avant la maladie qui cause le délire.

Mais ce qui devait éclairer d'un jour nouveau cette question de la nature du délire, ce sont les comparaisons qu'on a faites de ce phénomène avec ceux qui se passent dans le sommeil pour la production des rêves, dans les états d'ivresse, de somnambulisme, etc.

Chercher des analogies entre le délire et le rêve n'est pas de date récente. Déjà Aristote fait le rapprochement. « Il est évident, dit-il en son livre sur les Rêves, que pour tous les phénomènes de ce genre (ceux qui accompagnent les

songes), la cause qui fait que dans certaines maladies nous nous trompons même tout éveillés est celle qui, dans le sommeil, produit en nous l'impression du rêve » (trad. Barthélémy Sainl-Hilaire). Cette assertion du philosophe de Stagyre n'a malheureusement pas été développée et elle est restée longtemps lettre morte pour ceux qui ont étudié après lui la folie. Aussi comprend-on trèsbien que Cabanis ait pu écrire, au commencement de ce siècle, que u ce fut CuUen qui, le premier, reconnut des rapports constants et déterminés entre les songes et le délire ». Mais il appartenait à M. Moreau (de Tours) de donner » cette théorie tous les développements qu'elle comporte. Dès 1845, en son travail sur le Hacimch et Valiénation mentale, cet émineiit aliéniste avait insisté sur cette analogie; mais il devait y revenir dix ans après, dans un travail important intitulé : De V identité de l'état de rêve et de la folie (in Annales médico-psy' chologiques, 2« sér., t. I, 1855). Cette question était portée la même année devant l'Académie de médecine et y donnait lieu à des débats d'un haut intérêt, auxquels ont pris part Baillarger, Ferrus, Londe, etc.

JNous n'avons pas à reclicrcher ici les conditions organiques de production du rêve, mais à indiquer ses caractères physiologiques. « Mais comment, se demande^ Voltaire, tous les sens étant morts dans le sommeil, y en a-t-il un interne qui est vivant? Comment vos yeux ne voyant plus, vos oreilles n'entendant rien, voyez-vous cependant et entendez-vous dans vos rêves? Le chien est à la chassfr en songe, il aboie, il suit sa proie, il est à la curée. Le poëte fait des vers en dormant. Le mathématicien voit des figures ; le métapliysicien raisonne bien ou mal : on en a des exemples frappants. Sont-ce les seuls organes de la machine qui agissent » {Dict. philos., âvl. Songes)? A ces diverses questions, la psychologie expérimentale peut aujourd'hui répondre ; elle est arrivée par l'analyse et l'observation à bien indiquer les principaux caractères du rêve. Et d'abord, le plus important a été noté par Voltaire lui-même : « Quelque système que vous embrassiez, dit-il, quelque vains efforts que vous fassiez pour vous prouver que la mémoire remue votre cerveau, et que votre cerveau remue votre âme, il faut que vous conveniez que toutes vos idées vous viennent dans le sommeil sans vous et malgré vous : votre volonté n'y a aucune part » {id., ihid.). L'exercice involontaire des facultés est donc le premier caractère, le caractère le plus général du rêve. Cet exercice involontaire, appelé par M. Alfred Maury avtomatisnze intellectuel, est à proprement parler ce que nous avons étudié plus haut sous les noms divers d'actes réflexes cérébraux, de cérébration inconsciente. L'individu (\m rêve n'est plus libre de diriger ses idées ; celles-ci au contraire le dominent; elles s'enchevêtrent pour former mille combinaisons, souvent les unes plus bizarres que les autres, et auxquelles le rêveur assiste sans pouvoir ni les diriger, ni les modifier. Cette irrésistibilité ne s'applique pas seulement aux idées, mais encore aux actes. La liberté étant enchaînée pendant l'état de rêve, on accomplit en imagination des choses qu'on ne veut pas faire, des actes qui font horreur et qu'on redoute.

11 existe un deuxième caractère psychologique du rêve, qui découle du précédent. De l'automatisme intellectuel résulte nécessairement un défaut d'équilibre, une perturbation passagère dans le fonctionnement de nos facultés : de là l'incohérence des idées, leur défaut d'enchaînement, la production d'images contradictoires, etc.

Enfin, troisième caractère : quelles que soient les images et les sensations qui se produisent pendant le rêve, elles ne sont que le rappel de sensations et

d'images perçues durant la veille. Le cerveau, agissant automatiquement, ne cre'e rien; il se contente de reproduire ce qu'il a antérieurement perçu ou élaboré.

Ces caractères psychologiques s'observent à des degrés divers dans d'autres états cérébraux. Ainsi il existe certaines substances qui semblent avoir pour propriété, eu agissant sur les cellules cérébiales, de dcvelop|jer outre mesure leur automatisme. Tels sont l'alcool, le haschich, le chloroforme, etc.

L'individu en état d'ivresse légère ne possède plus le ficin qui modère son activité intellectuelle ; ses idées arrivent en foule, spontanément. Comme le maniaque, il ne sait plus, ou plutôt il ne peut plus les retenir; il sent bien qu'il ne devrait pas parler, mais, l'involontaire l'emportant sur le volontaire, l'ivrogne raconte avec volubilité tout ce qui lui passe par l'espiit, et c'est ainsi que souvent il découvre des choses que, dans son état normal, il aurait voulu cacher. L'automatisme cérébral est le seul coupable, et c'est à lui que peut s'adresser l'adage si connu : « la vinoveritas. » — Que l'ivresse atteigne un degré de plus, il y a inconscience plus ou moins complète; mais l'automatisme veille, si l'on peut s'exprimer ainsi: aussi voit-on alors l'individti, dont l'intelligence est confuse, accomplir néanmoins des actes qu'il a l'habitude de faire journellement.

A côté de l'ivresse alcoolique se place naturellement l'ivresse par Téther etle chloroforme. Ces substances manifestent aussi leur action sur les centres nerveux et sur le cerveau en particulier. Le premier phénomène observé est la perte de la volonté : de là résulte la suprématie de l'automatisme intellectuel. Les cellules nerveuses qui continuent à fonctionner ne présentent plus ni corrélation, ni unité, ni concordance dans leur action les unes sur les autres. S'il y a sommeil, les rêves produits sont en rapport avec les habitudes, les travaux, les professions, les sentiments ou les passions des individus anesthésiés. Les dernières impressions ressenties par eux au moment de l'annihilation de la conscience inlluent sur le caractère des rêves. Ces différents points sont faciles à constater, grâce aux discours et aux bavardages des malades soumis au sommeil chloroformique (A. Lacassagne, Des phénomènes psychologiques, pendant et après Vanesthésie, in Mém. de l'Acad. deméd., t. XXIX).

Nous parlerons enfin du haschich, sur les effets duquel M. Moreau (de Tours) a fait de savantes recherches qui lui ont permis d'élucider bien des points obscurs de la question du délire. Pour cet aliéniste éminent, les phénomènes principaux' du délire ne sont qu'une sorte de décalque de ceux développés par le haschich. Voici en quels termes il décrit les effets de cette substance : « L'action du haschich s'exerce sur toutes les facultés à la fois ; elle se signale par un surcroît d'énergie intellectuelle, la vivacité des souvenirs, une conception plus rapide, etc. Insensiblement elle arrive à produire dans la volonté, dans les instincts, un tel relâchement que nous^devenons le jouet des impressions les plus diverses, de telle sorte qu'il dépendra entièrement des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons placés, des objets qui frapperont nos yeux, des paroles qui arriveront à notre oreille, etc., de faire naître en nous les plus vifs sentiments de gaieté ou de tristesse » (Moreau [de Tours], Du Hachisch et de r aliénation mentale. Paris, 1845).

Ce surcroît d'énergie intellectuelle, cette excitation de toutes les facultés, premier effet du haschich, constitue en réalité l'automatisme intellectuel que nous avons observé et dans les rêves et dans l'ivresse de l'alcool ou de l'éther. A ce surcroît d'énergie intellectuelle, à la vivacité des souvenirs, à la conception

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plus rapide, viennent se joindre et la dissociation des idées et le relâchement de la volonté. Les hallucinations et les illusions, les impulsions irrésistibles, ne sont pour ainsi dire que la conséquence de cette perturbation dans le i'onclionnement céréhral et ne se produisent que sous son influence.

Ces données expérimentales permettent de mieux comprendre la théorie physiologique de la nature du délire, que nous allons exposer. Remarquons tout d'abord que c'est à M. Baillarger que revient le mérite de l'avoir exposée avec une grande clarté, de l'avoir condensée pour ainsi dire en quelques formules très-nettes et très-précises.

Pour cet éminent aliéniste, le caractère principal du délire, c'est l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination, c'est l'automatisme cérébral. « Plus j'observe les aliénés, dit-il, plus j'acquiers la conviction que c'est dans l'exercice involontaire des l'acuUés qu'il faut cherolier le poii.t de départ de tous les délires. Dès qu'il survient de l'excitation cérébrale et que la maladie commence, on devient incapable de diriger ses idées; elles s'imposent, et on est forcé de les suhir. Entraîné à chaque instant par ces idées spontanées et involontaires, le malade cesse de pouvoir lixcr son attention, et tout travail suivi devient impossible. Après avoir vainement lutté contre cette puissance qui le domine, il est conduit le plus souvent <à des explications erronées; il attribue, par exemple, les

idées qui l'obsèdent à un être étranger » (La théorie de l'automatisme

étudiée dans le vianiixcrit d'jin monontaïuaque, m Annales médico-physiologiques, 1856, t. 11, p. 54).

Mais cet automatisme cérébral peut se présenter sous deux formes différentes et opposées : soit que les idées qui se produisent se renouvellent avec une grande rapidité, soit qu'elles arrivent à une trop grande fixité. Dans les deuxcas, il y a également perte du pouvoir personnel et exercice involontaire des facultés. Voici en quels termes M. Baillarger développe ces deux conditions ou formes différentes de l'automatisme :

« Dans l'état normal, nous avons à lutter contre deux tendances contraires.

Tantôt nous cherchons à fixer telle ou telle série d'idées, à la retenir plus ou monis longtemps et à comprimer, pour ainsi dire, à éloigner les idées étrangères qui se présentent involontairement.

« Dans l'autre cas, lorsque, par l'effet des passions et des préoccupations qu'elles entraînent, nos idées tendent à s'immobiliser, nous sommes obligés de lutter [ our les faire disparaître et pour les remplacer par d'autres.

« La manie et la monomanie nous présentent l'automatisme des facultés dans les conditions opposées que je viens d'indiquer.

« Le maniaque ne peut fixer les idées qui surgissent en foule et pèle-mèle dans son cerveau ; il est débordé par elles, et ses impressions se succèdent sans ordre et sans suite.

« Le monomaniaque, au contraire, en proie à des idées fixes, est aussi impuissant que le maniaque, mais d'une manière différente. En vain cherche-t-il à chasser les préoccupations qui le dominent, elles reviennent sans cesse avec nue opiniâtreté contre laquelle échouent tous ses efforts » (Discours prononcé à l'Académie sur la Question du délire, in Bull, de l'Acad., t. XX, p. 957).

Mais, si l'automatisme cérébral est la condition première du délire, il n'est pas la seule. Il en existe une autre qui le caractérise surtout, c'est la crovance à la réalité des conceptions ainsi enfantées, qui elle-même serait due, d'après M. Baillarger, à la suppression des idées intermédiaires. « Quand une idée fausse se

présente tout à coup à notie esprit, dit-il, il en surgit immédiatement d'autres qui tendent à nous en démontrer la fausseté. Si c'est une impulsion qui nous arrive, elle est aussitôt combattue ou favorisée par un certain nombre d'ide'csqui s'y rapportent. Ce sont ces idées, qui séparent la conception de la croyance ou .l'impulsion de l'acte, que Pariset appelait les idées intermédiaires, et ce sont ces idées qui sont comme supprimées dans le rêve et dans la folie » («/., ibid., p. 959).

Toutefois, il est des sujets qui, tyrannisés par une idée, une impulsion, une frayeur morbide, ont conscience de leur délire et déplorent cet assujettissement sans pouvoir s'y soustraire. C'est lii ce qu'on appelle le délire avec conscience, ipii se rencontre, on lésait, dans un nombre assez considérable déformes d'aliénation mentale. A peine connu des grands maîtres de l'École fran<;aise, ce délire avec conscience n'a été sérieusement étudié que depuis quelques années, et c'est à une aberration de ce genre qu'il faut rapporter ces états psychopathiques décrits sous les noms de folie de doute avec délire du toucher {voy. article Tome du doute du Dictionnaire), l'agoraphobie, les impulsions intellectuelles, l'hypochondrie morale, etc. {voy. art. Folie avec conscience de ce Dict.). Malgré ces exceptions, nous devons reconnaître qu'il n'en est pas moins vrai que le grand caractère du délire, son type habituel, sa physionomie vraiment normale, si l'on peut parler ainsi, c'est de s'ignorer lui-même et de perdre la conscience de ses aberrations. Cette inconscience même est, d'ailleurs, une preuve de plus de l'automatisme des fonctions cérébrales dans le délire.

Le délire présente donc trois caractères généraux : l" l'action spontanée ou automatique des fonctions cérébrales, ce que Maudsley a appelé avec raison une chorée ou une affection convulsive de l'esprit. C'est la cérébration inconsciente, ce sont les actes réflexes cérébraux, livrés à eux-mêmes, séparés, pour ainsi dire, de leur régulateur habituel; 2° l'association vicieuse et irrégulière des idées; ce phénomène n'est que la conséquence du premier ; 3" la conviction de la réalité de ces conceptions morbides. Mais, comme pour le rêve ou les états d'ivresse alcoolique ou autres, il faut à ces caractères en joindre un autre. Le délirant ne produit pas telle ou telle idée, au hasard ; en somme, il ne crée pas plus que l'homme ivre; il puise ses conceptions folles dans son fonds psychique propre; le plus souvent même, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, les idées délirantes sont principalement déterminées par les dernières séries d'idées qui ont vivement préoccupé le malade immédiatement avant l'explosion de l'affection qui a provoqué le délire.

Ces caractères généraux ne se rapportent pas uniquement au délire intellectuel, mais encore aux autres formes de délire. L'automatisme des cellules cérébrales joue son rôle — et un rôle important — dans la production d'un grand nombre d'hallucinations et en particulier des hallucinations hypnagogiques, qui peuvent être parfois le point de départ de conceptions délirantes.

Est-il besoin de rappeler qu'il existe des actes délirants qui, n'étant pas le résultat d'une conception délirante antérieure, sont automatiques, spontanés, irrésistibles, et n'ont aucune espèce de rapport ni avec une hallucination, ni avec une préoccupation délirante soitde l'ordre intellectuel, soit de l'ordre affectif? 11 faut nécessairement ranger parmi les actes automatiques un certain nombre de mouvements qu'on observe dans les maladies aiguës ou dans les maladies chroniques, dans lesquelles s'observe le délire. Telle, dans certaines maladies aiguës, la carphologie, qui consiste en une agitation automatique et continuelle des mains

et des doigts, qui tantôt semblent chercher des flocons dans l'air, et tantôt roulent ou palpent de diverses manières et sans but les draps et les couvertures du lit ; tels encore les mouvements par lesquels le malade cherche continuellement à enlever le duvet des draps et des couvertures, symptôme auquel on a donné le nom de crocidisme. Dans le délire de la folie, et principalement chez les aliénés clironiques, on observe im grand nombre de ces actes incoercibles, spontanés, automatiques: les uns cherchent constamment à se dépouiller de leurs vêlements, d'autres les déchirent, ceux-ci brisent sans motif tout ce qui leur tombe sous la main, ceux-là ramassent toute sorte d'ordures et en remplissent les poches de leui's habits; et tous ces actes sont accomplis sans qu'il y ait un motif ou une idée qui les aient incités. Ajoutons enfin les impulsions, subites et irrésistibles, à l'homicide, au suicide, les penchants aux excès vénériens et alcooliques, que rien ne peut empêcher. Ces tendances morbides, qui existent à l'état latent dans un organisme prédisposé, ne peuvent pas être maîtrisées par la volonté, bien que le malade puisse avoir la conscience de son état maladif; ou bien elles peuvent faire explosion subitement, comme chez l'épileptique, par exemple, l'impulsion homicide, sans qu'il en ait nullement conscience.

Tous ces caractères du délii'e, et en particulier l'exercice involontaii"e des facultés, sont souvent indiqués par les malades eux-mêmes. Nous rappellerons surtout l'histoire du monomaniaque dont M. Baillarger a publié le manuscrit et qui a si bien servi à cet éminent aliéniste de démonstration à sa théorie du délire. Tous les médecins qui ont interrogé des malades, sortant soit d'un délire fébrile ou d'un délire vésanique, ont appris d'eux que leur intelligence allait à la dérive, qu'ils ne pouvaient plus fixer leurs idées, que c'était plus fort qu'eux, etc. Nous pourrions étendre à l'infini le vocabulaire employé pour exprimer la même idée, l'exercice involontaire des facultés.

Pathogéîiie. Dans les chapitres précédents, nous avons étudié le délire en temps que symptôme, abstraction faite des causes organiques qui peuvent le produire. Nous avons vu que c'est la substance grise des circonvolutions qui est en cause, lorsque éclate une aberration psychique quelconcjue ; mais il serait important aussi de connaître les modifications organiques qui se produisent en ce cas dans les éléments de la substance nerveuse.

Disons tout d'abord que nous ne connaissons aucune lésion spéciale ou spécifique produisant le délire, qu'il existe un grand nombre d'altérations de nature diverse qui peuvent coexister avec ce symptôme et qu'enfin souvent il a été impossible de trouver, à l'aide de nos instruments, la moindre modification organique. Est-ce à dire que, dans ce dernier cas, on n'a affaire qu'à un simple trouble fonctionnel ?

Les lésions que l'anatomie macroscopique ou microscopique a appris à constater ne se reconnaissent que par le sens de la vue. Or, il est très-possible que des altérations d'une importance au moins égale se produisent, au sein des organes ou des éléments histologiques qui les composent, sans amener aucune modification visible dans leur aspect. Une barre aimantée ne diffère en rien d'un morceau de fer doux ou d'une baguette d'acier, et cependant elle possède des propriétés spéciales. Un fil de fer perd à un moment donné sa force de résistance, alors que rien n'indique extérieurement ce changement moléculaire. Enfin chacun sait que le verre, cette substance fragile et transparente, [leut acquérir, sans rien perdre de cette transparence, une trempe particulière qui le rend moins cassant, mais qui, par compensation, le fait se réduire en poussière

infinimenl ténue, lorsqu'il arrive à se briser (larmes bataviques). 11 est donc •extrêmement probable que des altérations non visibles, mais pourtant très-réelles, peuvent modîlier les propriétés des éléments supérieurs de l'encéphale. Moins <\e conductibilité, moins d'élasticité physiologique, des changements de composition chimique, enfui des groupements particuliers de leurs éléments moléculaires, peuvent absolument en déranger l'éijuilibre sans que nous en ayons •connaissance par le microscope. Celui-ci n'est qu'un instrument grossier, si nous le comparons aux résultats que [)euvent nous fournir d'autres procédés d'investigation. Tel, par exemple, le curare qui paralyse les nerfs moteurs. Une analyse persévérante nous a montré le point précis oii s'exerce son action ; nous «avons aujourd'hui que c'est aux extrémités des nerfs périphériques qu'il faut la rapporter. Cependant le microscope n'a révélé aucun changement de structure dans les éléments qui les composent, et c'est l'expérimentation physiologique qui, seule, nous a donné connaissance du fait. Il serait à désirer que pour l'étude des altérations cérébrales nous eussions des moyens d'analyse aussi délicats {Bail, loc. cit., p. 216); déplus, il ne faut pas oublier qu'une lésion d'un organe •éloigné peut influer par action réflexe sur le fonctionnement cérébral et produire <ie que l'on appelle la folie sympathique.

En attendant l'avénemeiit de la pathogénie moléculaire dont nous venons de parler, il faut nous contenter de ce que nous enseignent et l'observation clinique €t la pathologie expérimentale.

Les deux causes organiques les plus importantes de production de délire sont la congestion et l'anémie du cerveau, l'hyperémie et l'iscliémie cérébrales. Ce «ont ces deux genres de perturbations qu'il nous faut étudier d'abord

Hyperémie cérébrale. Que l'hyperémie soit active, soit passive, du cerveau et des méninges, produise le délire et l'hallucination, des impulsions et des déterminations vicieuses, cela ne permet aucun doute. Les recherches microscopiques en fournissent une preuve évidente. Il est, en effet, difficile de ne pas voir une relation de cause à effet, lorsque, à l'autopsie d'un individu qui délire, on constate dans le cerveau soit la turgescence des capillaires de la piemère et de la couche corticale, soit des foyers congestifs plus ou moins bien limités, soit des extravasats sanguins, des ecchymoses sous-arachnoïdiennes, soit même des lésions inflammatoires, méningite ou encéphalite, etc.

Mais, outre ces hyperémies continues qui laissent ainsi des traces matérielles et qu'on peut constater à l'autopsie, il peut s'en produire d'autres qui ne sont que momentanées, passagères, mais subites aussi, et qui donnent la clef de ces délires violents, transitoires, à forme impulsive. L'importance des symptômes délirants ne peut-elle pas, dans ces cas, servir de mesure à la violence du raptuscongestif?Quoi qu'il en soit, tous ces faits décrits sous les noms de manie et de mélancolie congestives, d'une durée plus ou moins prolongée, les impulsions violentes des épileptiques, etc., trouvent leur explication dans une hyperémie ou turgescence momentanée des vaisseaux de l'encéphale.

Qu'il puisse se produire des cas où l'on trouve à la nécropsie les lésions caractéristiques de la congestion cérébrale, sans qu'il se soit manifesté pendant la vie des symptômes de déviation psychique, nous n'en disconvenons pas; mais ces faits ne peuvent en rien infirmer ceux que nous avons cités plus haut.

Anémie cérébrale. L'anémie cérébrale, comme cause productrice de délire, a été en ces dernières années l'objet d'un grand nombre de travaux, et cette étude faite avec soin a conduit à l'établissement de distinctions qu'il n'est

pas sans intérêt de faire connaître. L'anémie du cerveau peut, en effet, se produire par des causes diverses, dont les plus importantes sont les suivantes :

1" L'anémie cérébrale simple. Le délire anémique peut être lié à un état anémique ou chloro-anémique, quelles qu'en soient les causes : chagrins prolongés, alimentation insuffisante, état constitutionnel spécial, etc. II suit souvent les maladies aiguës graves, et l'on a alors le délire de la convalescence de la fièvre typhoïde, par exemple; ou bien il accompagne certaines maladies diathésiques, telles que le cancer, la tuberculose, etc. Ou bien il est consécutif à de grandes hémonhagies : ainsi Marchall Hall cite le cas d'une femme qui, pendant une abondante niétrorrhagic, fut prise d'un délire violent qui dura deux heures. Enfin, il peut arriver que des causes mécaniques, souvent extra-cérébrales, empêchent l'arrivée du sang au cerveau. Nous ne voulons pas parler de cet anémie cérébrale, brusque et subite, qu'on produit par la ligature de la carotide primitive, mais de celle qui se produit d'une façon lente, mais successive, par l'oblitération de ces mêmes artères, par des tumeurs, par exemple. Nous citerons comme types de délire produit par cette forme d'anémie cérébrale, les cas publiés par Ehrmann de deux malades, atteints de tumeurs du corps thyroïde comprimant les carotides, et chez lesquels, à mesure que la compression devint plus considérable et que l'anémie fit des progrès, on vit se développer des troubles cérébraux, tels que délire, hallucinations, etc.

2" L'athéromasie cérébrale. Une deuxième cause de délire anémique est l'athéromasie cérébrale. On conçoit aisément que ce genre d'altération, en diminuant l'élasticité des vaisseaux, porte obstacle h l'apport du sang aux éléments nerveux; que par là des territoires plus ou moins étendus de la couche corticale cessent d'être irrigués par leur liquide nutritif et qu'il peut en résulter des perturbations dans leur fonctionnement. Ces altérations athéromateuses des artères et les troubles circulatoires qui en sont la conséquence ne sont-ils pas une explication suffisante des délires observés chez les vieillards, chez les alcooliques invertérés, etc. ?

5" Anémie par embolie cérébrale. Une embolie, soit qu'elle parte du cœur ou d'une autre région du système circulatoire, peut en certains cas amener l'obstruction de telle ou telle artère de l'encéphale et empêcher le renouvellement sanguin dans un territoire nerveux plus ou moins limité. On sait que, si l'oblitération porte sur l'artère sylvienne antérieure gauche, il en résulte de l'aphasie. Il est probable que d'autres symptômes psychiques peuvent être produits par la même cause.

4° Ischémie fonctionnelle ou spasme des capillaires cérébraux. Depuis les expéi'iences de Notlmagel, de Gohnheim et de quelques autres physiologistes, il est admis que les capillaires cérébraux peuvent, sous l'induence d'excitations directes ou peut-être même par action réflexe, se contracter spasmodiquement, qu'il peut naître dans le tissu de ces vaisseaux une véritable crampe. Cette cause d'anémie cérébrale mérite, à notre avis, d'attirer, plus qu'elle ne le fait d'ordinaire, l'attention des observateurs. Plus d'un trouble psychique passager ne peut s'expliquer, si on ne lattribue à une cause éminemment fugitive, et cette cause n'est le plus souvent qu'une ischémie fonctionnelle. M. Bail, en un travail récent, a relaté plusieurs faits dans lesquels on observait des symptômes qu'on a coutume de rapporter à des lésions organiques, tels que la mutité, la surdité, l'anesthésie cutanée, l'hémiplégie, quelques troubles psychiques ; ces phénomènes morbides, qui d'ordinaire survenaient brusquement, se dissipaient

aussi brusquement parfois ou bien sous l'influence d'un traitement (Bail, Considérations sur ['ischémie cérébrale fonctionnelle; in V Encéphale, u" du 25 mars 1881). M. le docteur Krishaber, dans son intéressante mono^^raphie sur la névropathie cérébro-cardiaque, admet qu'une crampe prolongée et pour ainsi dire permanente des artérioles encéphaliques peut déterminer les accidents si variés dont il a tracé le tableau [t'oy. Cérébro-cabdiaque {Névropathie) de ce Dictionnaire].

D'ailleurs, l'anatomie pathologique vient quelquefois confirmer la manière de voir que nous soutenons ici : plus d'une fois, en pratiquant l'autopsie d'un cérébral, et surtout d'un aliéné, l'on découvre une anémie localisée dans certaines régions de l'encéphale, sans qu'il existe une thrombose, une embolie, une dégénérescence athéromateuse des vaisseaux, pour en fournir une explication plausible. Nous citerons à l'appui de ce que nous avançons le cas célèbre du dormeur de Bicêtre (service de M. Legrand Du SauUe), dont le cerveau a été examiné par M. Luys, et dont on peut trouver l'observation complète dans les Annales médico-psychologiques (année 1869).

Chez ce mélancolique, qui s'imposait volontairement l'attitude d'un cadavre, les couches corticales des hémisphères étaient profondément anémiées, tandis que les régions profondes se trouvaient, au contraire, hyperémiées, comme s'il s'était produit, d'une part, une contraction spasmodique, d'autre part, une dilatation passive des vaisseaux.

11 doit en être souvent ainsi, et des perturbations de l'équilibre circulatoire pourraient peut-être nous donner la clef de bien des cas de délire où l'anatomie morbide semble se dérober à nos recherches.

Après le délire dû à des troubles circulatoires ou de quantité du sang, il faut placer celui que provoquent des modifications dans la qualité de ce liquide nutritif. Celui-ci peut être modilié qualitalivement de quatre manières différentes : ou bien par suite d'altération de ses éléments constituants, dans la quantité de ses globules, par exemple; ou bien par l'accumulation dans le sang, en p)'Oportion inusitée, de matières qui doivent en être éliminées à l'aide d'autres organes de l'économie ; tels sont : l'urée qui produit l'urémie, les éléments constituants de la bile qui peuvent être retenus dans le sang et produire la cholémie; ou bien encore par l'introduction de substances toxiques, telles que l'alcool, le plomb, le sulfure de carbone, les narcotiques, etc. ; ou bien aussi le sang peut être vicié par des miasmes, des éléments putrides, infectieux, etc.

Il n'est pas une des causes que nous venons d'énumérer qui ne puisse produire le délire, et nous verrons, dans la suite de cet article, les caractères que prennent les troubles psychiques suivant que le sang qui arrive au cerveau est modifié de telle ou telle manière.

Affections du cœur. Les cardiopathies, dont l'influence sur la production du délire n'est aujourd'hui contestée par personne, peuvent agir selon tous les modes que nous venons d'énumérer, pour troubler l'équilibre de la circulation cérébrale. Tantôt, en effet, elles produisent une hyperémie constante et portant sur les trois ordres de vaisseaux; tantôt, au contraire, elles produisent une anémie habituelle, et c'est ce qui a lieu, par exemple, dans l'insuffisance aortique; tantôt enfin elles amènent une déséquilibration de l'état vasculaire — anémie artérielle et congestion veineuse — c'est ce qui a lieu dans les lésions mitrales. Enfin, la plupart des maladies du cœur influent sur l'hématose et fournissent BICTi ENO. XXVI. 25

au cerveau un sang insuffisamment oxygéné, vicié par l'acide carbonique et souvent dépourvu de la proportion normale des globules sanguins. On comprend dès lors la puissante influence que peuvent exercer les maladies du cœur sur la production du délire.

Après les troubles circulatoires, après les altérations de la qualité du sang, il faut considérer, au point de vue de la pathogénie du délire, les modifications dans la texture des éléments anatomiques, constituant la substance cérébrale. La dégénérescence granulo-graisseuse, l'atrophie des cellules nerveuses; la destruction des tubes qui réunissent celles-ci les unes aux autres ; le travail de prolifération qui se produit dans le tissu conjoiictif ; les exsudats tuberculeux, cancéreux ou syphilitiques, etc., toutes ces causes, d'ordre purement anatomique, doivent nécessairement provoquer le désordre dans le fonctionnement normal de la vie psychique.

Le délire est produit aussi par l'action à distance sur le cerveau ; il est alors dit sympathique. Il n'est pas, en effet, une seule maladie de l'organisme qui, sous des influences déterminées, ne soit capable de provoquer tantôt un délire transitoire, tantôt un délire chronique et permanent. Tels sont surtout les délires sympathiques des affections utérines chez la femme, et chez l'homme les maladies génito-urinaires, etc.

Enfin, il existe des cas nombreux où le délire ne peut se rapporter à aucune des causes physiques précédemment indiquées ; on est obUgé en pareils cas d'admettre une lésion fonctionnelle ou dynamique. Telles sont un grand nombre de maladies mentales, comme les délires partiels, le délire de persécution, etc. C'est surtout aux folies de ce genre qu'on doit réserver le nom de vésanies.

Étiologie générale. 11 y a deux parts à faire dans l'étude de l'étiologie du délire : l'une, générale, se rapporte à toute espèce de délire; l'autre, spéciale, concernant chaque forme particulière de ce symptôme. La première comprend, en réalité, la recherche des causes prédisposantes, et la seconde celle des causes déterminantes. Ces dernières devant être étudiées particulièrement à propos des différentes espèces de délire, nous ne nous occuperons ici que des premières.

Maudsley, étudiant les causes de la folie et spécialement la prédisposition héréditaire à ce genre de maladies, conclut qu'il existe certains individus qui « présentent des particularités assez caractéristiques pour qu'on soit en droit de les appeler au nom de tempérament fou » {Crime et folie. Trad. franc., p. 45). Ce que l'aliéniste anglais dit de la folie, nous l'appliquerions volontiers au délire, car on peut dire qu'il existe un véritable tempérament délirant. Comment appeler autrement, en effet, cette sorte de prédisposition, d'idiosyncrasie spéciale, de diathèse névropathique — qu'importe le nom — qui fait qu'un individu délire au moindre mouvement fébrile, de même qu'un autre tombe en syncope à la plus légère douleur? Cette grande susceptibilité nerveuse qui fait que chez certains sujets une simple indisposition, un mouvement fébrile à peine marqué, sont accompagnés de délire — en un mot, le tempérament délirant, puise surtout ses éléments dans les ascendants; l'hérédité est le grand facteur de la prédisposition à tous les troubles du système nerveux.

Mais cette prédisposition peut aussi être acquise et, comme on l'a dit, l'individu peut pour ainsi dire hériter de lui-même (Lasègue) . Aussi les commotions cérébrales, les chutes sur la tête, de longues privations, les excès alcooliques, etc., peuvent donner cette susceptibilité nerveuse qui n'existait pas antérieurement, et l'on voit alors le délire éclater à la moindre cause déterminante.

Le délire est de tous les âges ; et s'il y a quelques distinctions à faire, c'est moins au point de vue de la fréquence qu'à celui de la forme des manifestations délirantes, qui diffère aux diverses époques de la vie : c'est ainsi que, dans l'enfance et la jeunesse, le délire se produit surtout à l'occasion des maladies incidentes ; que dans les périodes moyennes de la vie il se manifeste sous les diverses variétés de la folie ; enfin qu'au moment de la vieillesse il prend les caractères particuliers de la démence sénile.

Y a-t-il une distinction à établir au point de vue de la fréquence du délire selon les sexes? Pour ce qui concerne le délire de la folie, la statistique a été jusqu'ici impuissante à nous fournir des données bien certaines sur cette question; il en est de même pour les autres formes de délire. Chez la femme existent certaines causes prédisposantes spéciales : telle d'abord l'hystérie, qui •est un terrain excellent pour la production des déviations psychiques. Puis nous devons faire remarquer que, chez elle aussi, existe une cause prédisposante qu'elle tient de ses fonctions de reproduction. Ainsi le délire éclate ordinairement aux périodes menstruelles plus qu'à tout autre moment; la grossesse, l'accouchement, la lactation, sont autant de circonstances qui peuvent provoquer les perturbations psychiques ; l'époque de la ménopause enfin est très-souvent le point de départ d'une modification du fonctionnement cérébral : bien des délires doivent se rattacher à cette période de l'existence, qu'on a appelée avec raison l'âge critique.

Yoilà les principales causes prédisposantes auxquelles on a donné le nom de physiques; certains pathologistes admettent encore des causes prédisposantes morales : telles les passions violentes, les préoccupations excessives, les chagrins prolongés. Il est tellement difficile dans ces cas de déterminer la distinction à établir entre la cause et l'effet, qu'il faut être réservé dans l'admission de ces émotions morales comme causes prédisposantes du délire. Souvent, en effet, ces préoccupations ne sont excessives, ces chagrins n'agissent d'une faço:i trop prolongée sur certains individus que parce qu'ils ont déjà en propriété cette susceptibilité nerveuse, ce tempérament fou ou délirant dont nous avons parlé plus haut. D'ailleurs, que d'émotions violentes agissent profondément sur telle personne, sans qu'elle en devienne délirante, tandis qu'elles ne produisent aucun effet sur telle autre! La susceptibilité nerveuse est, sans aucun doute, différente chez les deux. Est-ce à dire que les émotions morales n'ont aucune action dans la production du délire? Telle n'est point notre pensée. Seulement, au lieu de les mettre au nombre des causes prédisposantes, nous croyons devoir les placer parmi les causes déterminantes ou excitantes, si l'on veut. Bien des fois, en effet, pour n'en citer qu'un exemple, une émotion quelconque, qu'elle soit de nature triste ou gaie, suffit à produire le délire chez un individu atteint d'une maladie fébrile ou inflammatoire. Rappelons aussi qu'il n'est pas rare de voir éclater un accès de folie après de violentes émotions.

Divisio.\s. Quand il s'agit d'un phénomène aussi complexe que le délire, qui peut se présenter sous tant de formes différentes, il est utile, pour la clarté de la description, d'établir des distinctions bien nettes et bien marquées, se rapprochant autant que possible de la nature des choses. Mais, avant d'indiquer sur quels principes nous fondons notre division, il n'est pas sans intérêt de connaître ceux qui ont guidé les principaux écrivains qui, en notre siècle, ont traité de la question du délire.

Selon Esquirol (1814), le délire est fébrile ou apyrétique; ce dernier est le

signe pathognomonique des vésanies. L'un et l'autre sont idiopatliiques, sympathiques ou symptomatiques : idiopathiques, dans l'inflammation aiguë ou chronique des méninges et du cerveau, dans les lésions organiques du crâne, de l'encéphale et de ses membranes, dans l'apoplexie, la manie, la paralysie, etc. ; sympathiques, dans l'embarras gastrique, la présence dans V estomac du vin, des boissons alcoolisées, de plusieurs substances vénéneuses, etc., les maladies du système hépatique, les altérations de l'appareil reproducteur, etc.

Esquirol, ignorant la manière dont agissent les alcools et les substances toxiques sur le système nerveux, voyait dans leur action une sorte de phénomène sympathique. Les véritables délires toxiques, tels que nous les envisageons aujourd'hui, n'existaient donc pas pour lui.

Enfin, cet auteur admettait encore le délire symptomatique. Parla il entendait le délire fébrile proprement dit.

Que le délire soit fébrile ou apyrétique, idiopathique, sympathique ou symptomatique, il peut être continu, intermittent ou rémittent. Il est continu dans la dernière période des fièvres, dans quelques vésanies; il est intermittent dans les fièvres intermittentes ataxiques, dans l'aliénation mentale; il est rémittent dans les fièvres et un grand nombre de vésanies.

Il est facile de faire ressortir ce qu'ont d'arbitraire ces différentes divisions. La première distinction, qui repose sur l'existence ou l'absence de la fièvre, n'est pas bien nette et bien tranchée : en effet, tous les cas de vésanies ne sont pas apyrétiques et tous les délires qui ne sont pas vésaniques ne sont pas nécessairement accompagnés de fièvre. La division du délire en idiopathique, sympathique ou svmptomatique, donne aussi prise à la critique. Le délire, dans le premier cas, est, pour Esquirol, symptomatique d'une affection quelconque du cerveau et de ses enveloppes , tandis que dans le dernier il est symptomatique des affections des autres organes de l'économie. S'il en est ainsi, pourquoi ne pas ranger tout simplement ces derniers cas dans la classe des délires sympathiques?

Londe (1831) admet trois ordres principaux de délire : d° le délire de la folie, comprenant le délire général de la manie et les délires partiels des diverses monomanies ; 2" le délire qu'on observe dans les affections très-intenses des oi'ganes et qu'on appelle délire fébrile; 3° les délires momentanés, causés par l'ingestion de quelque substance vireuse : ce sont les délires toxiques. Celte classification se rapproche, plus que la précédente, des divisions que les progrès de la science nous fout admettre.

Georget (1835) déciit deux formes distinctes de délire : l'une est appelée délire aigu ou fébrile, et l'autre délire chroniqtie ou sans fièvre. Ce dernier est le caractère essentiel et distinctif de l'aliénation mentale. Quant au délire aigu ou fébrile, il comprend les délires toxiques, le délire nerveux, le délire dû aux inflammations aiguës du cerveau, celui accompagnant les maladies des autres organes de l'économie. On voit que les idées de Georget se rapprochent beaucoup de celles d'Esquirol ; les critiques que nous avons faites de ces dernières peuvent donc, en grande partie, s'appliquer à celles de Georget.

Les auteurs du Coiyipendium de médecine pratique (1837), se fondant sur la nature même des causes qui provoquent le délire, ont établi les divisions suivantes :

1° Le délire idiopathique, dont la cause réside soit dans une altéi-ation aiguë du cerveau et des méninges (congestion, apoplexie, encéphalite, méningite, etc.),

soit dans une lésion chronique des mêmes organes (tubercule, cancer, atrophie, ramollissement, etc.), ou dans une simple névrose, telle que la folie.

2° Le délire idiopathique causé par la surexcitation primitive des facultés cérébrales sans lésion appréciable : c'est le délire produit par une émotion morale vive, par la frayeur, par la crainte et par toutes les passions; c'est le délire nerveux de Dupuytren, etc.

0" l-e délire sympathique causé par la surexcitation du système nerveux viscéral ou sensitif sans lésion appréciable : tel celui qui se manifeste dans, l'hystérie, l'hypochondrie, dans les névralgies, etc.

4" Le délire par diminution et affaiblissement de l'influx cérébral, comme dans l'anémie, la chlorose, l'inanition.

5» Le délire par perversion des facultés cérébrales, provoqué par une cause spécifique : c'est le délire toxique proprement dit, celui provoqué par un poison septique ou miasmatique.

6" Enfin, le délire symptomatique, qui se montre dans toutes les maladies aiguës et quelquefois chroniques.

Cette classification, tout en présentant certains avantages, est critiquable en ce sens qu'elle mulliidie les divisions sans motifs bien définis. Ainsi pourquoi distinguer deux sortes de délires idiopathiques, surtout lorsque le premier renferme déjà, sous la dénomination de névrose, tous les cas qui entrent dans le second ?

Falret (1859) admet deux espèces principales de délire : le délire aigu et le délire chronique. Ce dernier constitue la folie ou l'aliénation mentale ; il peut être ou non accompagné de fièvre. Quant au délire aigu, il le divise aussi en deux sous-catégories selon la présence ou l'absence de la fièvre. Parmi les délires aigus fébriles, Falret compte ceux qui se manifestent dans le cours de la méningite et de l'encéphalite (qu'on nomme idiopathiques), et les délires symptomatiques des pyrexies graves, des phlegmasies locales. Au nombre des délires aigus communément apyrétiques ou non essentiellement fébriles, il range le délire spasmodique ou nerveux, le Delirium tremenSy l'ivresse et le narcotisme.

M. Ach. Foville (1869) établit deux grandes classes de délire : le délire non vésanique et le délire vésanique. Voici sur quoi il base cette distinction. D'après lui, « le délire non vésanique est seulement, ou un symptôme accessoire, ou une complication d'un état morbide quelconque de l'économie, tandis que le délire vésanique, ou folie, constitue par lui-même une individualité pathologique, une maladie propre » {loc. cit., p. 18). Dans la première de ces catégories rentrent les délires par suite d'affections organiques du cerveau, des fièvres typhoïdes, exaiithématiques, etc. ; d'inflammations diverses, d'empoisonnements par l'alcool, par le plomb, le mercure, etc. La seconde ne comprend que le délire de la folie.

De même que M. Foville, nous nous placerons au point de vue clinique, pour les divisions à établir dans l'étude du délire. Avec lui nous le distinguerons en deux grandes classes ; le délire non vésanique et le délire vésanique. Nous n'attacherons à ce terme de vésanique aucune signification bien précise : en effet, à y regarder de près, on aurait le droit de trouver quelque contradiction entre ces mots : délire non vésanique ; car qui dit délire dit un trouble psychique ou vésanique. Mais toutefois il n'en est pas moins vrai que cliniquement il existe une distinction entre ces deux formes de délire. Cela est si vrai que l'on peut voir les aliénés chroniques, c'est-à-dire atteints de délire vésanique, être atteints

en cas de maladie incidente, de délire non ve'sanique, délire qui ne se rapporte ni dans la forme ni dans le fond au délire primitif. Est-ce à dire qu'il existe une distinction en quelque sorte anatoniique ou de siège entre les deux sortes de délire? Londe semblait pencher vers cette hypothèse, lorsqu'il dit : « Gomme le cerveau est pour nous une agrégation d'organes, nous n'osons pas affirmer que le délire fébrile ne diffère de la folie que par plus d'acuité, nous n'osons pas avancer qu'il n'y ait pas encore une autre différence, que, par exemple, il n'y ait pas une plus grande étendue de parties atteintes dans le délire fébrile que dans la folie, etc. » (art. Délire du Dict. de méd. et de chir. prat. , Paris, 1831, t. VI, p. 149). On peut faire, pour expliquer celte différence entre le délire vésanique et le délire fébrile, toutes les suppositions possibles; l'important pour nous, c'est que cliniquement elle existe et qu'en somme elle peut nous servir à distinguer, dans la description, le délire non vésanique et le délire vésanique.

La première de ces deux gi'andes classes comprend le délire fébrile proprement dit, le délire qui accompagne les maladies du cœur, le délire d'inanition et le délire- de la convalescence, etc., enfin le délire nerveux de Dupuytren, qui est considéré aujourd'hui par tous les chirurgiens comme une variété de délire alcoolique. Aussi peut-il servir de transition entre le délire non vésanique et la première variété de délire vésanique, c'est-à-dire les délires toxiques.

Nous diviserons le délire vésanique en trois sous-classes qui sont : les délires toxiques, les délires consécutifs aux affections organiques du cerveau et les délires vésaniques proprement dits. La réunion dans im même groupe de ces trois sortes de délires s'explique par la raison que, cliniquement, abstraction faite des causes qui les produisent et des diversités secondaires que celles-ci provoquent dans leur manifestation, les symptômes délirants présentent des caractères généraux qui leur sont communs et qui permettent de les distinguer du groupe des délires non vésaniques. Reconnaissons cependant que, malgré ces caractères distinctifs, il est difficile, dans un très-grand nombre de cas, de faire le diagnostic différentiel entre les deux grandes classes de délire que nous venons d'étabhr, et qu'il existe là des nuances que la pratique seule permet de saisir.

l. Délire non vésanique. Dans la classe des délires non vésaniques, nous faisons entrer, ainsi que nous venons de le dire, non-seulement le délire fébrile ou inflammatoire que la plupart des auteurs opposent seul au délire vésanique, mais encore celui qui accompagne certains états morbides sans fièvre, tels que l'inanition, les affections cardiaques, la convalescence des maladies aiguës, etc. Dans tous ces cas, le délire présente des caractères cliniques communs, qui permettent d'en donner d'abord une description générale ; quant aux variations secondaires, elles seront naturellement indiquées dans l'étude spéciale qui sera faite des diverses modifications que peut subir le délire soit dans sa marche, soit dans son intensité, etc., selon qu'il se présente dans telle ou telle maladie.

Symptomatologie. La description du délire non vésanique, pour être complète, doit être faite depuis ses débuts jusqu'à sa terminaison. Pour simplifier notre tâche, nous étudierons séparément ses différentes manières de débuter, les formes principales sous lesquelles il peut se présenter, sa marche et enfin ses divers modes de terminaison.

Le début peut être brusque, ou bien il est précédé d'une série de symptômes

prodromiques qu'il est important de connaître. Les cas où le délire éclate subitement et d'une manière pour ainsi dire imprévue sont rares. Le plus ordinairement on peut observer, plusieurs heures ou même quelques jours avant son explosion, des signes non équivoques d'un commencement de trouble cérébral. Les malades ne dorment plus ou sont réveillés par de fréquents cauchemars ; ils se plaignent de céphalalgie avec bourdonnements et tintements d'oreille, sentiments de vertige, pesanteurs de tête ; ils manifestent un changement marqué dans le caractère, se plaignant de tout, agacés, susceptibles; ils ont l'air étonné, la voix plus ou moins altérée, la parole brève et saccadée. En même temps, on observe de la chaleur à la tête, la face est rouge et vul tueuse, les yeux sont brillants et semblent supporter difficilement la lumière. Ce tableau symptomatique s'applique surtout au délire des affections fébriles. A ces symptômes on voit succéder, plus ou moins rapidement, les phénomènes qui caractérisent le délire. Ceux-ci variant d'intensité selon les cas, il est possible, à l'aide de ce caractère, d'en établir plusieurs formes ou degrés.

Dans la forme la plus bénigne, le délire consiste uniquement en un état peu différent de l'ensemble prodromique que nous venons de décrire. Le malade se laisse aller à une rêvasserie dans laquelle il tombe dès qu'on ne s'occupe plus de lui. Aussitôt qu'on l'interpelle, il se réveille comme s'il sortait d'un songe et prête attention à ce qu'on lui dit. Ces rêvasseries, qui s'observent si fi-équemment chez la plupart des malades, se remarquent surtout aux moments de la journée où le calme est le plus complet, c'est-à-dire le soir et durant la nuit. IL est difficile de bien déterminer quelles sont les idées exprimées en ces moments; ce qu'on peut en saisir dénote une grande incohérence, ce ne sont que paroles décousues, sans suite, se rapportant ordinairement aux préoccupations et même aux occupations habituelles de celui qui les dit.

Dans un degré plus avancé, le délire est plus accusé, quoique encore calme et sans violence. On a alors ce que les anciens nosographes ont appelé le suhdelirium ou délire doux. Le désordre existe non-seulement dans les idées, mais encore dans le domaine sensoriel et jusqu'à un certain point dans les actes. Le malade divague, il tient des propos incohérents {vaniloquium) , ou marmotte entre ses dents des propos inintelligibles. Si ses conceptions délirantes ont quelque suite, on remarque qu'elles roulent principalement sur les séries d'idées qui ont vivement occupé le malade immédiatement avant l'explosion de la maladie. Tel ce malade dont parle Griesinger et qui, avant une fièvre typhoïde, s'était beaucoup adonné à la lecture des journaux qui parlaient de la guerre de Crimée : aussi le délire qu'il eut pendant sa maladie roulait exclusivement sur cette guerre (Griesinger, Traité des maladies mentales, trad. Doumic. Paris, 1865, p. 83). Dans d'autres cas, les divagations ont pour sujet les occupations ordinaires du malade (délire professionnel) : le manœuvre parle de son métier, le commerçant de ses affaires, etc.; mais il est à remarquer qu'il y a le plus souvent dans tous ces discours un mélange de réel et de fantastique, d'idées vraies et d'idées fausses. Parfois, le malade tombe dans un silence obstiné {taciturnitas), et il est difficile de l'en faire sortir.

Si du trouble de l'intelligence on passe à celui de la sensibilité générale ou spéciale, on observe des symptômes qui peuvent avoir une influence marquée sur les conceptions délirantes. Les sens sont souvent exaltés : ainsi le malade supporte difficilement une lumière un peu vive (hyperesthésie de la vue); le bruit le plus léger lui est désagréable (hyperacousie) ; le goût, l'odorat, le tact.

arrivent à une grande finesse de perception. Mais ce qui surtout prédomine, ce sont les hallucinations et les illusions de l'ouïe et de la vue : le malade entend des voix, voit des fantômes, des animaux fantastiques, etc. Ces visions semblent le plus souvent être provoquées par les dessins des rideaux et des tapisseries, par des objets quelconques qui se trouvent placés dans le champ visuel du malade. Ce fait avait déjà frappé les anciens, et les remarques suivantes d'Aristole sont le résultat d'observations très-exactes. « Dans les accès de fièvre, dit ce philosophe dans son Traité des rêves, il suffit de la moindre ressemblance formée par des lignes qui se rencontrent au hasard, pour faire croire au malade qu'il y a des animaux sur la muraille de sa chambre; et quelquefois ces hallucinations suivent en intensité les progrès du mal. Si l'on n'est pas très-malade, on reconnaît bien vite que c'est une illusion ; mais, si la souffrance devient plus forte, le malade va jusqu'à faire des mouvements vers les objels qu'il croit voir » [Psîjchologie d'Aristote. Opuscules, trad. de Barthélemy-Saint Hilaire. Paris, 1847, p. 193).

Quant aux actes, ils sont moins désordonnés que les paroles. Généralement le malade reste tranquille dans son lit. S'il cherche à se lever, ce n'est que pour se diriger vers les objets qu'il croit voir ou pour se rendre à l'appel des voix qu'il entend ; mais, dans ce cas, il n'oppose qu'une faible résistance lorsqu'on le force à se recoucher. Ce qu'on observe surtout dans cette forme de délire, ce sont les tressaillements dans les membres supérieurs, dus surtout aux soubresauts tendineux ; ou bien des mouvements automatiques qui, selon leur but, ont reçu des noms dilférents. Ainsi on a appelé carphologie une sorte d'agitation automatique et continuelle des mains et des doigts, qui tantôt semblent chercher des flocons dans l'air, et tantôt roulent ou palpent de diverses manières et sans but les draps et les couvertures du lit ; sous le nom de crocidisme, on a décrit cette action automatique qui porte les malades à enlever des duvets, des couvertures ou des draps de leur lit. Ces signes ont leur importance au point de vue du pronostic.

Le degré le plus élevé du délire a reçu le nom de délire furieux, frénélique, violent. Il mérite à tous égards toutes ces dénominations. Les malades qui en sont atteints présentent, en effet, tous les symptômes de la plus vive excitation; toutes les fonctions cérébrales, sensibilité, intelligence, paroles, actes, sont portés au plus haut degré d'acuité et de désordre, l'aspect extérieur prend part à celte perturbation générale des fonctions de relation. L'exaltation intellectuelle se manifeste par des phrases décousues et incohérentes ; ce ne sont que cris, vociférations, chants, menaces, propos les plus extravagants et les plus obscènes : tout ce désordre est entretenu par des hallucinations terrifiantes de la vue et de l'ouïe. On comprend que, dans ces moments, il soit impossible de fixer l'attention du malade, que celui-ci ne reconnaisse plus les personnes de sa famille, qu'il puisse les prendre pour des ennemis qui le poursuivent et veulent lui faire du mal. Le désordie des actes répond à celui de l'intelligence : ou bien le malade découvre les différentes parties de son corps et change à chaque instant de position, se couchant indifféremment sur le ventre, la tête aux pieds ou sur le bord de son lit; ou bien, ce qui est le cas le plus fréquent, il cherche à se lever, profère des injures, entre en fureur contre ceux qui le retiennent ou qui sont autour de lui; s'il est laissé en liberté, il court au hasard sans vêtement, frappe, casse, déchire tout ce qui tombe sous sa main; s'il croit entendre la voix d'une personne qui l'appelle, ou s'il cherche à échapper aux poursuites

d'un ennemi, il sort par la porte ou par la fenêtre sans se rendre compte de la diffe'renct; et au risque de se tuer. Lorsque le malade est maintenu par la camisole, il s'agite avec rage sur son lit, fait les efforts les plus violents pour se débarrasser de ses liens, contracte à cet effet ses muscles avec une énergie extrême, porte incessamment la tête de gauche à droite et de droite à gauche, pousse des vociférations incessantes, projette sa salive de tous les côtés et rend ses urines et ses excréments sans en avoir conscience.

Comme contraste à cette violente agitation, on peut constater une abolition presque complète de la sensibilité à la douleur; on peut en effet pincer ces malades, leur faire de profondes piqûres, sans qu'ils paraissent même s'en apercevoir. Cette analgésie s'observe surtout d'une façon remarquable lorsque ce délire éclate chez des blessés ou des opérés ; on voit alors ceux-ci, lorsqu'ils ne sont pas surveillés avec grand soin, arracher leurs pansements, briser les appareils qui maintenaient leurs fractures réduites; certains même se lèvent et marchent sur leur membre brisé sans témoigner la moindre douleur. On cite souvent le fait rapporté par Dupuytren : « Cet illustre chirurgien opéra en 1812 de la hernie étranglée un vieillard qui, après l'opération, semblait calme dans son lit. Mais on approche, il avait défait son appareil et semblait prendre un plaisir barbare à déchirer ses intestins qu'il avait dévidés par la plaie de l'opération. Il périt victime de cette horrible manie, à la suite d'unepéritonite suraiguë » (E. FoUin, Traité de pathologie externe. Paris, 1861, t. J, p. 487).

Mais ce qui frappe surtout chez ces malades atteints de délire furieux, c'est leur aspect extérieur : les yeux sont hagards, brillants, injectés; la physionomie égarée; des mouvements convulsifs, un rire sardonique, s'observent sur le visage ; les pomhiettes sont enflammées, la face est couverte de sueur, la bouche est sèche, la langue rouge, la soif vive ; souvent le malade refuse de boire, et, si on arrive à lui introduire quelque liquide dans la bouche, il est rejeté violemment ou passe par les fosses nasales ; l'émission des urines et des matières fécales est le plus ordinairement involontaire. Parfois, outre les mouvements convulsifs de la face, on en observe d'autres dans les membres supérieurs et inférieurs. La peau est sèche, brûlante, ou couverte de sueur; le pouls est large, fort, vibrant, ou petit et dur ; le cœur bat avec force, les artères du cou et du visage sont pleines, et présentent des battements marqués ; les capillaires et les veines sont fortement injectés. Le sommeil est nul, ou bien le patient est plongé dans un état de somnolence, sorte d'intermédiaire entre le sommeil et la veille.

Quelle que soit la forme du délire, il peut présenter des variétés diverses de marche, de durée ou de terminaison.

Sa marche est continue ou intermittente. Quand le délire est continu, il présente presque toujoui's des exacerbations à certains moments, surtout le soir et la nuit. Lorsqu'il est intermittent, il accompagne surtout les fièvres d'accès; néanmoins ce caractère de l'intermittence peut s'observer aussi dans d'autres cas, principalement dans certaines pyrexies, telles que la pneumonie, le rhumatisme articulaire, etc.

La durée du délire est très-vaxiable ; il peut cesser après quelques mmutes ou se prolonger aussi longtemps que la maladie qui l'a provoqué. Le délire éphémère s'observe chez les sujets jeunes et très-nerveux pendant la première période des fièvres exanthématiques, comme la rougeole, la scarlatine, le début de la variole. Quand il règne pendant toute la maladie, ce qui a lieu lorsque le cerveau et les méninges sont directement affectés, il ne persiste néanmoins pas

toujours au même degré; on observe un redoublement très-marqué le soir. Souvent, dans ces cas aussi, il alterne avec un coma profond, et l'on a alors ce qu'on appelle le coma vigil. Parfois, au lieu de coma, on observe des convulsions générales qui accompagnent le délire ou alternent avec lui. Ces deux derniers faits, l'association du coma ou de convulsions au délire, sont toujours l'indice d'une aggravation de la maladie.

La terminaison du délire peut être brusque, mais c'est un fait rare. Le plus ordinairement^ il diminue peu à peu d'intensité, ou bien ne cesse qu'après un sommeil réparateur. Durant un certain temps après la disparition complète du délire, les malades présentent quelques symptômes de lassitude générale; ils conservent une grande faiblesse, de la courbature, de la céphalalgie; la sensibilité de la vue et de l'ouïe reste très-vive; le visage exprime encore la stupeur et l'hébétude; l'intelligence, quoique rétablie, n'a pas repris toute sa netteté, et il faut au malade certains efforts d'attention, surtout quand on le réveille, pour qu'il réponde d'une manière juste aux questions qu'on lui adresse.

Dans les cas de délire furieux, les malades ne se rappellent généralement rien de ce qui leur est arrivé ; il y a pour eux dans leur existence, comme dit M. A. Foville, une lacune dont ils ne se rendent pas compte. Si, au contraire, le délire a été d'une intensité moyenne, les malades conservent un souvenir confus de ce qu'ils ont éprouvé ; ils ne peuvent rendre un compte fidèle des idées extravagantes qu'ils ont conçues et qui ont inspiré leurs actes que lorsque le délire a été léger ou de faible intensité.

Altérations et maladies qui provoquent le délire. Au paragraphe consacré à l'étiologie nous avons étudié les causes prédisposantes du délire en général, il nous faut étudier maintenant les diverses altérations ou maladies qui peuvent être considérées comme les causes occasionnelles de la pi'oduction du délire non vésanique. Il n'est pas une maladie, pas de légère indisposition, nous l'avons déjà fait remarquer, qui ne puisse amener une sorte de réaction délirante chez un individu présentant une prédisposition nerveuse spéciale; mais ce qu'il importe de rechercher, c'est la manière dont le délire se présente et se développe dans les multiples alfections qui peuvent atteindre l'économie. Pour mettre un peu d'ordre dans cette revue générale, nous tiendrons compte d'abord de la division générale qu'on a établie pour le délire, en le distinguant en délire de cause primitivement cérébrale ou symptomatique, et en délire de cause primitivement extra-cérébrale, c'est-à-dire sympathique ou réflexe. Dans la première classe rentrent les maladies du cerveau proprement dites et celles de ses enveloppes ; dans la seconde, nous rangeons les fièvres exanthématiques, les phlegmasies, les affections du cœur, la phthisie pulmonaire, la convalescence et l'inanition, etc. Nous étudierons donc successivement le délire : 1° dans les maladies du cerveau et de ses enveloppes ; 2» dans les maladies fébriles proprement dites ; o° dans les phlegmasies ; 4" dans les affections du cœur ; 5» dans la phthisie pulmonaire ; 6° dans les altérations sanguines; 7° dans certains troubles périphériques; 8° dans les traumatismes (délire nerveux].

1" Maladies du cerveau et de ses enveloppes. Nous ne voulons pas aborder encore l'étude du délire vésanique, mais nous comptons nous occuper exclusivement ici des troubles intellectuels qui accompagnent les formes aiguës des maladies du cerveau et de ses enveloppes.

La congestion cérébrale, sous la forme grave, est surtout caractérisée par du délire. Celui-ci peut envahir isolément ou successivement les sens, l'intelligence

et les actes. Si le malade est en proie à des illusions et à des hallucinations, celles-ci provoquent des idées délirantes ; la perversion des idées peut aussi être primordiale. Mais dans l'un et l'autre cas il se produit consécutivement des impulsions et des actes désordonnés : le patient cherche à quitter son lit, il essaie de fuir ou de poursuivre un objet imaginaire qui l'elfraye ou l'attire ; il divague, il crie, il fait des efforts pour s'échapper ou pour briser les liens qui le retiennent. S'il parvient à se lever, il erre sans savoir oîi il va; ou bien, s'il se trouve dans une salle d'hôpital, il va se coucher dans un lit voisin, etc. Sous l'influence de cette surexcitation, le pouls s'accélère, la peau se couvre de sueur; mais l'examen de la température à 1 aide du thermomètre ne révèle qu'une augmentation insignifiante de la chaleur et permet de distinguer cet état délirant de celui qui accompagne l'inflammation méningo-encéphaJique. A cette excitation générale succèdent, au bout d'un temps plus ou moins prolongé, la dépression et même le coma.

Lorsque la congestion se présente sous la forme apoplectique, le délire ne se produit qu'après la disparition des symptômes comateux.

L'anémie cérébrale avec délire s'observe surtout dans certaines affections du cœur, dans la convalescence des maladies aiguës, dans l'inanition : nous étudierons donc spécialement ce phénomène dans les paragraphes consacrés à ces troubles organiques.

Dans Yhémorrhagie cérébrale, ce n'est que dans celle dite à lésion limitée et à la phase de l'encéphalite réparatrice que se produisent des phénomènes de délire non vésanique, sous la forme que nous avons appelée subdellrlum. Il existe en même temps de la fièvre, de la céphalalgie, des douleurs, des secousses musculaires, etc. L'état mental consécutif à l'hémorrhagie cérébrale rentre dans le domaine du déhre de l'aliénation mentale, où il sera spécialement étudié.

Dans les lésions organiques du cerveau, telles que l'encéphalite, la sclérose, le ramollissement, les tumeurs, etc., le délire n'est d'ordinaire qu'un symptôme secondaire et consécutif, pour ainsi dire, à l'irritation qu'elles produisent. Ce qui prédomine dans ces cas, ce sont la paralysie, la torpeur intellectuelle, le coma, etc. 11 en est de même dans l'hydrocéphalie, dans l'hémorrhagie méningée, dans la pachyméningite.

Il nous reste à parler du délire dans la méningite aiguë et dans la ménincjile tuberculeuse. Dans la première de ces affections, les phénomènes d'excitation cérébrale apparaissent avec l'augmentation de la température (40 degrés et au delà). Le délire, lorsqu'il éclate, est bruyant, furieux parfois, accompagné d'hallucinations et d'illusions, enfin d'impulsions violentes nécessitant l'emploi de moyens de contention. Ces désordres cérébraux s'observent ordinairement dès le début de la maladie, et sont remplacés, dans la seconde phase, par des symptômes opposés, par de l'engourdissement, de la somnolence, en un mot, par un état comateux.

Nous devons nous arrêter ici à cette théorie de physiologie pathologique qui affirme la constance du délire dans la méningite de la convexité du cerveau, et son absence dans celle de la base. Ainsi présentée, cette théorie ou loi nous paraît trop absolue, et nous croyons devoir y faire certains correctifs qui la modifieront considérablement. Et d'abord, la méningite de la base peut intéresser la face inférieure des lobes du cerveau. Gomme rien ne prouve que cette portion des hémisphères cérébraux ait des attributions fonctionnelles différentes de celles des circonvolutions de la convexité, rien aussi n'empêche d'admettre que les

56i DELIRE.

lésions qui s'y produisent peuvent provoquer le délire. C'est ce qui a lieu, en effet, ainsi que le démontrent l'observation clinique et l'anatomie pathologique. Mais si, dans la méningite de la base, l'inflammation n'agit que sur le mésocéphale ou le cervelet, le délire fera défaut et sera remplacé par des troubles de la sensibilité et de la molilité.

Dans la méningite tuberculeuse, on n'observe au début que des modifications de caractère. Le malade, sous l'influence de ses souffrances, devient anxieux, irrité ; le regard est fixe, étonné ; l'expression parfois haineuse et méchante ; l'enfant repousse les caresses maternelles, il manifeste la plus profonde indifférence pour les personnes qu'il aimait et pour les objets auxquels il tenait le plus. Le délire n'éclate que plus tard, d'ordinaire en même temps que la température s'élève. C'est toujours un délire calme, tranquille, ne consistant souvent qu'en un marmottement de mots inarticulés : il diffère donc complètement du délire de la méningite aiguë, qui est bruyant, impulsif, etc. C'est surtout à cette période de leur affection que les malades, atteints de méningite tuberculeuse, poussent des cris particuliers, appelés cris hydrencéphaliques, qu'on a considérés comme une manifestation délirante, mais qui seraient plutôt l'expression d'une sensation douloureuse. Mais au délire, tel que nous venons de le décrire, viennent bientôt s'ajouter des phénomènes de dépression ou même de coma, qui alternent même avec lui et produisent alors ce que plus haut nous avons décrit sous le nom de coma vigil.

2" Maladies fébriles. Il est d'observation ancienne que la fièvre peut se compliquer de délire ; c'est même ce genre de délire qui, seul, était accepté par la plupart des nosographes en opposition avec le délire vésanique. Le délire fébrile est quelquefois un résultat de l'intensité de la fièvre, mais quelquefois aussi de la disposition particulière du malade : il y a en effet des individus qui ont toujours du délire dans le moindre accès de fièvre. On voit combien il est nécessaire de connaître ces prédispositions individuelles pour éviter des erreurs de diagnostic ; ce qui sera facile, si l'on se rappelle que, dans ces cas, le délire est généralement éphémère, doux, tranquille, et cesse dès qu'on fixe fortement l'attention du malade. D'ailleurs, l'absence de phénomènes plus graves permet toujours de distinguer ce délire concomitant d'un léger mouvement tébrile, de celui qui accompagne les fièvres éruptives, par exemple.

Le délire se présentant avec des caractères distincts, soit qu'on l'étudié dans telle ou telle maladie fébrile, soit qu'on l'observe aux différentes périodes d'une même maladie, nous croyons devoir l'étudier successivement dans les diverses fièvres éruptives, dans la fièvre typhoïde, les fièvres intermittentes, enfin dans la fièvre jaune.

Dans la variole, le délire peut se présenter aux quatre périodes de la maladie. Très-fréquent à la période d'invasion, il peut être dû à trois causes différentes, influant d'une manière diverse sur le pronostic à porter. — Chez les malades nerveux et excitables, le délire se produit à propos de la fièvre variolique comme à propos de tout mouvement fébrile ; mais c'est un délire doux, tranquille, parfois nocturne seulement et qui se dissipe dès le commencement de la période d'éruption. Ce délire n'a donc aucune gravité. — Dans certains cas, rares, il est vrai, c'est au contraire un délire violent qui éclate et qui coïncide avec une vive injection de la face et des yeux, avec une grande élévation de la température. Ce trouble cérébral, qui ne peut être imputé qu'à cet excès de calorification, a toujours une signification pronostique des plus sérieuses; il est

le piécurseur d'une maladie fort grave et on a vu dans ces cas la mort survenir dès le début de la seconde période. — Parfois aussi on peut, dès la première péi'iode, observer le délire alcoolique, qui d'ordinaire ne se développe que dans la seconde. Ce délire, qui est reconnaissable à son caractère bruyant et professionnel, au tremblement de la langue et des membres, doit être considéré comme une complication sérieuse; mais il est important dans le pronostic de tenir compte de l'ancienneté de l'imprégnation alcoolique, de l'existence ou de l'absence de lésions viscérales, etc.

Dans la période d'éruption, la persistance du délire doit être considérée comme un fait grave ; il est même certains auteurs, Freind entre autres, qui déclarent la mort certaine, toutes les fois que le délire dure encore le quati'ième jour de l'éruption. Ce pronostic est trop absolu : il y a lieu, en effet, d'établir ici une distinction importante entre les diverses causes de production de ce délire. Ainsi, si ce dernier est dû soit à l'excitabilité anormale du cerveau, soit à l'altération du sang par le poison variolique, il n'est pas douteux que le pronostic présente une grande gravité. Souvent alors le délire prend les caractères de la manie furieuse, avec impulsions au suicide ; et alors même qu'une surveillance attentive prévient l'accomplissement de cet acte, le malade est voué à une mort certaine et succombe au début de la troisième période. Mais le délire de la période d'éruption peut être aussi de cause alcoolique ; soit qu'il soit la continuation de celui qui a déjà été observé pendant la période d'invasion, soit qu'il n'ait éclaté qu'après l'apparition de l'exanthème, ce délire est parfois trèsviolent, et cependant il n'est pas permis d'en conclure que l'issue de la maladie soit nécessairement mortelle.

Pendant la période de suppuration, le délire fébrile peut reparaître, et son intensité est proportionnelle à l'élévation de la température : ainsi, lorsque la chaleur fébrile est intense, elle peut déterminer des désordres cérébraux rapidement mortels. Quant au délire alcoolique, il atteint durant cette période toute sa violence et bien souvent la mort lui est imputable.

En résumé, le délire dans la variole peut se présenter soit avec les caractères du délire fébrile, soit avec ceux du délire alcoolique. Le délire fébrile naît dès la période d'invasion et modifie le pronostic de l'affection, suivant qu'il est doux ou violent. Ce symptôme doit disparaître dès le début de la seconde période, mais, s'il persiste, c'est toujours un signe grave. A la troisième période, le délire fait de nouveau son apparition avec la fièvre de suppuration, et son intensité s'accroît en proportion de l'augmentation de la température.

Quant au délire alcoolique, reconnaissable à ses signes caractéristiques, il fait rarement son apparition dès la période d'invasion ; ce n'est qu'au moment de l'éruption des boutons varioliques qu'il fait explosion ; il dure souvent pendant toute cette deuxième période et persiste même encore durant une grande partie de la troisième.

Pour être complet dans cette énumération des désordres intellectuels produits par la variole, il nous faut rappeler aussi les accès de folie proprement dite, qui peuvent éclater soit duiiant le cours de la maladie, soit à son déclin. Dans le premier cas, on peut voir, avant l'apparition des phénomènes vésaniques, les symptômes fébriles s'amender, l'état général devenir plus satisfaisant, etc.

Dans la rougeole, les troubles nerveux se manifestant au début surtout par des convulsions, le délire n'est généralement que sur le second plan. Il est ordinairement doux, tranquille, nocturne, peut durer pendant toute la période

d'invasion et même durant les premiers jours de la période d'éruption. Les symptômes cérébraux des formes graves de cette affection présentent les caractères de l'affaissement intellectuel, de la stupeur, enfin du coma.

Dans la scarlatine, lorsqu'elle est bénigne, le délire ne se produit que chez les malades dont la sensibilité nerveuse est exceptionnelle; au contraire, lorsqu'elle est grave, le délire manque rarement. 11 se déclare alors dès l'apparition de l'éruption exanthématique et persiste souvent jusqu'à la période de desquamation, ou pour mieux dire jusqu'au moment où tombe la fièvre.

Dans Vénjsipèle de la face, le délire peut naître avec la fièvre chez les individus à tempérament nerveux, mais ce symptôme est constant lorsque l'exanthème envahit le cuir chevelu. On a donné de cette constance du délire dans l'érysipèle céphalique plusieurs explications. M. Jaccoud le considère comme presque toujours produit « par une anémie cérébrale compensatrice, suite de la fluxion de la peau, et par l'excitation réflexe transmise à l'encéphale par les rameaux de la cinquième paire » (Jaccoud, Traité de pathologie interne, t. II, p. 722). Souvent il serait provoqué par les habitudes alcooliques du malade; enfin, parfois le délire serait le symptôme d'une méningite ou d'une thrombose des sinus. Dans ces derniers cas, relativement rares, on observe en même temps que les accidents cérébraux une augmentation de la température, des contractures, des vomissements ; enfin on voit la rougeur cutanée pâlir et même s'éteindre.

Le délire, dans la fièvre typhoïde, est un phénomène à peu près constant, et qu'il est important d'étudier suivant qu'il se produit au début de la maladie, pendant la pi'riode d'état ou pendant la convalescence.

Au début de l'affection, les troubles cérébraux consistent surtout en cauchemars qui troublent le sommeil, en une sorte d'apathie intellectuelle et morale, en une lenteur dans les réponses. Quant au délire proprement dit, il est en général doux, tranquille, ne se manifeste d'ordinaire que par quelques divagations sans idées fixes. Cependant il est certains malades chez lesquels il est possible d'observer du délire mélancolique et même quelques idées de grandeur.

Ce délire du début ne dure quelquefois que quelques jours ou quelques heures. S'il tendait à persister et à continuer jusqu'à la période d'état, il serait permis d'en conclure que la fièvre typhoïde présente une gravité plus grande.

Dans la période d'état, le délire est plus caractérisé ; il peut se présenter dans des formes différentes, dépendant soit du degré d'intensité de la maladie, soit de l'individualité même du malade. Ainsi, en ce qui concerne ce dernier point, il est incontestable que les sujets débilités, anémiques, ceux à système nerveux très-impressionnable, les femmes hystériques, etc., auront un délire plus précoce et plus vivace que les individus se trouvant dans des conditions opposées.

Dans sa forme la plus simple et aussi la plus ordinaire, le délire est d'abord doux, tranquille, monotone, souvent nocturne. Pendant le jour, le malade tombe dans la somnolence et il n'en sort que lorsqu'il est interpellé ; ce n'est que vers le soir qu'il commence à marmotter des paroles incohérentes, à s'agiter, à tomber dans cet état de siibdelirium, qui constitue la forme la plas bénigne du délire. Vers le matin, le patient s'endort, puis retombe dans la stupeur et la somnolence. Dans certains cas, ce délire est diurne au lieu d'être nocturne, ou bien il est à la fois nocturne et diurne. Ces distinctions méritent d'être rappelées, car elles ont une grande importance pronostique. Le délire seulement nocturne est généralement beaucoup moins sérieux que le délire

diurne ou à la fois nocturne et diurne. Toutefois, comme le font remarquer MM. Bucquoy et Hanot, il convient de faire à ce sujet des distinctions. « Le typhique est un individu qui ne dort jamais complètement et qui n'est jamais complètement réveillé. Il faudra donc établir par une analyse délicate sans doute, mais encore relativement facile, il faudra établir, à propos d'un délire pendant le jour, si le malade n'est pas justement alors dans cette sorte de demi-sommeil prolongé dont nous venons de parler » (Bucquoy et Hanot, Quelques remarques cliniques sur le délire dans la fièvre typhoïde, etc., in Arch. générales de médecine, juillet 1881).

Dans la forme de délire que nous venons de décrire, il peut déjà se présenter du délire des actes : le malade, sous l'influence de ses ballucinations ou de ses conceptions délirantes, cherche à se lever, à fuir, etc. ; mais les actes désordonnés se manifestent surtout lorsque le délire prend les caractères du délire furieux. Alors la surexcitation est générale et violente, les idées délirantes présentent la plus grande confusion, parfois il s'en forme de systématiques sous l'influence d'hallucinations terrifiantes ou autres ; les paroles sont incohérentes, les actes désordonnés; pris d'impulsions irrésistibles, le malade peut devenir dangereux pour lui-même et pour son entourage. Si on l'attache, il crie, se débat ; les yeux sont hagards et brillants, la face est rouge et animée, etc. Comme on le voit, c'est le tableau de la manie aiguë et, maintes fois, cet état a donné lieu à des erreurs de diagnostic et par suite à des séquestrations dans des asiles d'aliénés, faits graves sur lesquels nous aurons à revenir dans la suite de cet article.

Lorsque s'obsej've cette forme de délire qu'on attribue à des circonstances pathogéniques diverses : congestion des méninges et de l'encéphale, méningite, encéphalite, alcoolisme, etc., la fièvre typhoïde doit être considérée comme trèsgrave, surtout lorsque ces désordres cérébraux sont très-précoces et continus.

Quant au délire de la convalescence, il est nécessaire de faire des distinctions. A la suite de la fièvre typhoïde comme de toutes les maladies septiques, on observe une sorte d'obnubilation des fonctions cérébrales : la mémoire est alfaiblie, il existe une plus grande lenteur dans la perception et la conception des idées, parfois même la parole est embarrassée; mais ces troubles ne sont le plus souvent que momentanés ou de peu de durée. Lorsqu'ils se prolongent, comme on l'observe parfois chez des enfants et des jeunes gens, on voit se produire l'affaiblissement progressif des fonctions intellectuelles. C'est là d'ailleurs l'origine la plus fréquente de ces démences précoces chez de jeunes sujets.

Mais la description que nous venons de faire est moins celle du délire de la convalescence que celle de l'état mental de tout convalescent d'une maladie grave. Le délire de la convalescence présente d'autres caractères : ou bien il n'est que le prolongement, la continuation de celui qui s'est produit durant la période d'état, ou bien c'est un délire nouveau du soit à l'inanition, soit aux modifications produites dans l'appareil cérébral par le processus typhique. Griesinger a décrit de la manière suivante les différents troubles cérébraux qui peuvent s'observer dans la convalescence de la fièvre typhoïde :

tt Le malade, dit-il, n'a plus de fièvre, quelquefois même il est en pleine convalescence, mais il conserve encore quelques traces de son délire fébrile, ou bien, en dehors de ce délire, il exprime sur tel ou tel sujet des idées tout à fait dépourvues de sens, complètement perverties, parfois même à l'égard de luimême, ou bien il a des hallucinations, son intelligence est faible, mais son caractère n'est pas profondément excité. Dans cette forme de folie, dans cette

espèce de délire fragmentaire, le pronostic est généralement favorable ; le délire disparaît en général très-rapidement quand le malade mange et reprend des forces, quand bien même, comme cela se voit quelquefois, il existe en même temps un peu d'agitation maniaque. Dans ces cas, il n'y a pas folie à proprement parler, c'est plutôt un retour lent des fonctions cérébrales à leur état normal : aussi ces malades n'entrent-ils pas dans les asiles. Mais il y a aussi des cas beaucoup plus graves de folie chronique, qui débute soit pendant la convalescence de la lièvre typhoïde, soit même dès que les symptômes de la maladie commencent à s'amender. » Dans ce cas, ajoute Griesinger, la forme de maladie mentale qui se développe est la mélancolie {Traité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 217). Mais ce qui nous importe ici, ce sont moins ces faits de folie chronique que ces troubles cérébraux passagers qui s'observent encore durant quelque temps après la terminaison de la fièvre typhoïde. Ils consistent souvent uniquement dans quelques idées fixes qui, selon l'expression de M. Baillarger, comme un fragment détaché d'un rêve, ont persisté à la suite d'un délire général. Les observations de ces sortes d'idées fixes de courte durée sont nombreuses. On connaît ce fait d'un malade de Louis qui, pendant cinq jours, prétendait avoir été acheter des louveteaux qu'il voulait vendre; cet homme se levait et allait au jardin la nuit. M. Baillarger rapporte le cas d'un médecin des hôpitaux de Paris, « qui a raconté qu'à la suite du typhus il avait conservé pendant plusieurs mois l'idée qu'il était devenu propriétaire d'une maison de campagne et d'un cheval blanc... Dans d'autres moments il reconnaissait son erreur » (Griesinger, Traité des maladies mentales, p. 217 [note]). M. Dechambre nous a dit avoir donné des soins à un typhoïde qui, en pleine convalescence et passant une partie du jour dans un jardin, garda pendant deux semaines la pensée fixe qu'il était marié.

D'après les quelques faits que nous venons de citer, on voit que le délire de la convalescence de la fièvre typhoïde peut être et est fréquemment systématique. On a observé ainsi le délire hypochondriaque, le délire mélancolique, le délire religieux et même le délire ambitieux. De cette dernière forme de conceptions délirantes, le fait que nous empruntons à M. Baillarger peut être considéré comme un exemple; nous en citerons un autre que nous trouvons dans le récent travail de MM. Bucquoy et Hanot : « Un malade n'avait plus de fièvre et commençait à manger avec appétit, lorsqu'il demanda à sortir de l'hôpital, bien qu'il ne se fût pas encore levé. Comme on lui demandait le motif de cette détermination subite, il annonça qu'il venait de faire un héritage; que M. Gambetta l'avait institué son légataire universel, et que ce jour même il devait toucher un à-compte de 80 francs. Fait intéressant : ce malade eut une rechute oij le délire cessa, mais au sortir de cette rechute il retomba dans un état délirant qui dura plusieurs jours. Le jour il répondait aux questions qu'on lui posait par des mots sans suite, des idées absurdes; la nuit, il quittait son lit, errait dans la salle qu'il salissait de son urine et de ses matières fécales » (Bucquoy et Hanot, Quelques remarques cliniques sur le délire de la fièvre typhoïde, etc., in Arch. gén. de méd., juillet 1881).

Pour terminer cette revue rapide du délire dans les maladies fébriles, il nous reste à parler des fièvres intermittentes et de la fièvre jaune.

Dans la fièvre intermittente simple, on n'observe des troubles cérébraux que pendant le stade de chaleur, et surtout au moment où la température est le plus élevée. C'est alors qu'on voit apparaître des symptômes passagers de délire ou

de subdélire avec grande surexcitation. Au stade de sueur, l'agitation se calme et il ne reste plus que de la courbature et de la céphalalgie.

Mais c'est surtout dans les fièvres pernicieiises qu'on signale des troubles cérébraux et principalement dans la forme délirante et ataxique. On attribue, eu ce cas, le délire soit à une élévation brusque de la température, soit à une localisation méningo-cérébrale (forme méningée). Si le trouble cérébral est du à un paroxysme de fièvre intense, on observe de l'agitation violente avec symptômes ataxiques et convulsifs; il y a lieu de supposer des accidents méningititjues, iorsqu'à des vertiges, des bourdonnements d'oreille, à un mal de tête violent, on voit succéder un délire plus ou moins vif, puis une extrême agitation, que la tète devient vultueuse, brûlante, qu'elle se couvre de sueurs, que les pupilles se dilatent, etc. Celte excitation est de courte durée, le coma survenant bientôt.

Sous le nom de fièvre intermittente larvée on décrit une affection dans laquelle, au lieu de l'accès ordinaire de fièvre périodique, se produisent des troubles cérébraux également intermittents. Dans ces accès de délire intermittent, il n'est pas •rare de retrouver quelques-uns des symptômes indiquant une affection périodique, -tels que des frissons, de la chaleur, etc. C'est surtout durant ce dernier stade qu'éclate ce genre de délire, qu'il est facile de diagnosti(juer, si l'on lient compte de l'endémicité de la fièvre, de la périodicité du retour des accès et surtout de l'augmentation de la température du corps.

Les faits de cette forme de fièvre intermittente larvée ne sont pas rares et les auteurs en citent de nombreux exemples. Nous croyons devoir reproduire le suivant qui nous semble typi({ue ; nous le trouvons dans l'ouvrage de Griesinger ■qui l'a emprunté à Focke [Journal allemand de psychiatrie, t. V, p. 376) :

« Un paysan robuste, âgé de trente ans, qui n'avait jamais eu de fièvre intermittents, mais qui habitait un des nombreux foyers d'endémie qui environnent Siegburg, fut pris tout à coup de manie, il croyait être le Christ, il prenait pour ■des sorciers toutes les personnes qui l'entouraient, il maltraitait ses maîtres, etc. Il avait la tête chaude, les yeux rouges, hagards, la langue blanche, l'épigastre gonflé, le pouls un peu précipité, mais sans fièvre, les pieds froids. Les applications de glace et de ventouses le calmèrent un peu, et pendant les deux joues suivants le malade paraissait avoir recouvré la raison. Le quatrième jour, exac- •tement à la même heure, la même série d'accidents se reproduisit. Il survint encore un troisième accès à type quarte également, mais plus faible que les deux premiers, il dura moins longtemps et fut suivi de sueur; tous ces symptômes ■disparurent sous l'influence de sulfate de quinine. Malgré l'emploi prolongé du -quinquina, il revint au bout de cinq semaines un quatrième accès de folie périodique, puis un cinquième accès, qui guérirent enfin d'une manière définitive par l'emploi du quinquina et du sulfate de quinine » (Griesinger, Traité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 218).

Dans certains cas, après plusieurs accès de fièvre intermittente ordinaire, on voit apparaître, au lieu des stades de frisson et de chaleur, des accès de délire intermittent, prenant les caractères d'une manie aiguë, de délire furieux, quelquefois avec tentatives de suicide. Si ces accès sont souvent répétés, le délire d'intermittent ou de rémittent peut devenir chronique. La maladie rentre alors dans la catégorie des vésanies: il en est de même du délire, assez fréquent ■d'ailleurs, qui se développe surtout sous la forme de mélancolie avec stupeur, ^insi que l'a montré M. Baillarger, consécutivement à la guérison de la fièvre DICT. ENC. XXVI. 24

intermillente, soit pendant la convalescence même, soit plusieurs mois après la cessation de la maladie.

Dans la fièvre jaune, les troubles cérébraux ne semblent pas liés à l'élévation de la température; le plus souvent ils n'apparaissent qu'opi'ès la période fébrile. Ils peuvent revêtir des formes très-variées : tantôt il n'existe qu'un air de stupeur et des divagations légères, ou bien quelques idées fixes ; tantôt au contraire le délire est plus prononcé, gai ou triste, furieux ou tranquille, presque toujours continu, dans certains cas remplacé par du coma. Mais ce qui caractérise surtout les malades atteints de fièvre jaune, c'est une sorte d'indifférence complète, une méconnaissance de la gravité de leur état. « Les malades ont une conception erronée de leur situation, ils sont fébricitants, ils sont jaunes, ils vomissent du sang, ils inspirent, en un mot, les plus légitimes inquiétudes, et pourtant ils ne montrent aucune préoccupation de leur état, qu'ils affirment être satisfaisant; plus rarement cette erreur, qui est une véritable aberration délirante, se traduit en acte et le malade, au milieu de ces symptômes graves, quitte son lit, s'habille^ et prétend vaquer à ses affaires. Cet étrange contraste entre l'appréciation du patient sur lui-même et la réalité est rendu plus pénible encore par l'expression du visage, qui reflète fidèlement la gravité de la maladie et porte l'empreinte (lu découragement le plus profond; qu'on ajoute la teinte jaune de la face, les ](laques violacées qui la recouvrent, et l'on aura une idée de ce tableau dont l'impression est parfois accrue par un sourire particulier qu'a signalé Wilson )^ (.laccoud, Traité (le pathologie interne, t. Ill, p. 204).

5" Pklecjmasies. Tout processus inflammatoire un peu développé pouvant être accompagné de fièvre, tout ce que nous avons dit de cette dernière quant à ses rapports avec le délire doit s'appliquer au premier. Ainsi personne n'ignore que les individus affectés d'une très -grande susceptibilité nerveuse peuvent être atteints de troubles cérébraux au moindre accident inflammatoire; qu'il s'agisse d'un simple abcès, d'un phlegmon ou d'une brenchite, ils sont pris d'une fièvre plus ou moins intense et de délire consécutif. Mais d'ordinaire, pour que cette perturbation cérébrale se produise, il faut des désordres assez considérables des organes.

Dans l'étude que nous allons entreprendre, nous laisserons de côté les maladies dans lesquelles le délire est l'exception, pour ne nous arrêter qu'à celles où ce symptôme cérébral est, pour ainsi dire, la règle. Nous ne parlerons donc ni de la broncbite, ni de la pleui-ésie, ni de la péritonite, etc., etc. ; mais, en raison de l'im- |iortanceque présentent les troubles cérébraux dans la pneumonie et dans le rhumatisme articulaire, nous nous arrêterons d'une façon spéciale à ces maladies.

Dans la j<»e«/monte, le délire est un symptôme fréquent. D'après Grisolle, on l'observe 1 fois sur 2; Louis et Andral ne l'admettent que dans la proportion de 1 sur 5. Tout en faisant des réserves sur ces chiffres statistiques, nous l'appellerons ijue cette complication cérébrale est, pour ainsi dire, de règle chez les individus ;(lteints d'alcoolisme, chez ceux qui sont excitables, faibles et cachectiques.

Le délii e dans la pneumonie est oi-dinairement doux et tranquille (subdelirium) , ne consistant qu'en un peu de divagation le soir; souvent aussi il y a de l'agitation et les malades cherchent à se lever et à sortir de leur lit, ils crient et repoussent les personnes qui veulent les retenir. Chez les alcooliques, le délire est agité et bruyant, et peut présenter tous les caractères du délire .di:oolique. 11 est de règle d'ailleurs que celui-ci peut se développer chez les huveurs qui n'y ont pas encore été sujets, sous l'influence d'une maladie intercur-

rente quelconque, soit un érysipèle, soit une pneumonie, un rhumqtisme, etc. Le délire dans la pneumonie, qu'il soit ou non d'origine alcoolique, peut éclater dès le début de la malatiie ou seulement à la période d'acmé ; il peut être éphémère, ou bien durer quatre à cinq jours. S'il a une grande intensité, le retour de l'intelligence ne se fait que graduellement, ou bien le malade tombe dans le coma. Dans l'article Rhdmatisme de ce Dictionnaire, M. E. Besnier a longuement étudié les complications cérébrales du rhumatisme articulaire aigu. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui concerne le délire dans cette affection. 11 peut se présenter sous deux formes principales : l'une aiguë, l'autre chronique. Le délire aigu, concomitant avec l'hyperthermie, présente les caractères suivants : après une période prodromique de quelques jours à quelques heures, il survient de la loquacité calme ou tranquille, des alternatives de paresse intellectuelle et de bavardages; puis de l'exaltation, des hallucinations de la vue et de l'ouïe, des violences de langage, des actes désordonnés, etc. Tous ces symptômes peuvent disparaître au bout de quelque temps et faire place au coma, signe précurseur de la mort. Dans le type chronique {rhumatisme cérébral chronique), le trouble cérébral prend le caractère du délire vésanique, qu'il se présente sous la forme de l'excitation maniaque, ou sous celle de la dépression mélancolique, accompagnée ou non d'hallucinations d'un ou de plusieurs sens. Le rhumatisme cérébral chronique apparaît particulièrement à la fin de la maladie ou à l'époque de la convalescence, tandis que le rhumatisme cérébral aigu éclate soit au début, soit dans la période d'état de la maladie. Dans l'un et l'autre cas on voit parfois le délire alterner avec les douleurs.

Ce que nous venons de dire du rhumatisme cérébral et de ses formes peut s'appliquer exactement à la goutte et au rhumatisme chronique; dans ces affections on peut, en effet, observer des phénomènes de délire sous la forme aiguë ou sous la forme vésanique.

4° Maladies du cœur. Nous avons étudié plus haut la pathogénie des troubles cérébraux dans les cardiopathies; il nous faut faire connaître maintenant ces troubles eux-mêmes, particulièrement les perturbations intellectuelles, '-ff

Il y a longtemps qu'on a dépeint les cardiopathes comme des individus tfistes, mélancoliques et concentrés, se laissant facilement aller à des impatiei*!;^^, à des mouvements de colère même violente ; on a même remarqué la fréqlMice du suicide chez ce genre de malades. Mais une analyse plus approfondie fi permis, en dehors de cet état mental proprement dit, de décrire des formes délirantes, pouvant se rapporter à telle ou telle affection du cœur, ou à ttlle ou telle période de la maladie.

Ainsi, par exemple, dans l'insuffisance aortique, qui détermine l'anémie cérébrale, on observe des troubles nerveux analogues à ceux qui accompaf^nent parfois la chloro-anémie, tels que des vertiges, des bourdonnements d'oreille, une iiritabilité plus grande et une certaine mobilité de caractère. Mais, outre ces derniers symptômes, on constate surtout de la mélancolie, des tendances hypochoudriaques, une grande répugnance pour les travaux intellectuels, une sorte de paresse mentale, que certains auteurs considèrent comme de la stupeur et que d'autres appellent débilité intellectuelle et même démence. Des hallucinations de la vue viennent parfois augmenter cet état de mélancolie et engendrer dans l'esprit du malade des idées de terreur.

Mais ce trouble cérébral ne se confine pas dans le domaine de l'intellio^ence , il peut atteindre et il atteint en effet aussi celui des actes. Sous l'influence de

la colère, le cardiopallie devient agressif, se livre à des voies de fait; dans certains cas, ce sont des impulsions irrésistibles qui peuvent rendre les malades dangereux pour eux-mêmes et pour leur entourage. Cette propension aux violences s'observerait surtout cbcz les malades atleints d'affection cardiaque mitrale. Mais tous ces symptômes qui se rapportent à l'intelligence, au caractère ou à l'activité, ne présentent généralement que peu d'intensité; ils ne sont pas continus et ne se produisent que par poussées. Que ces troubles acquièrent plus d'intensité, soit par la généralisation ou par la systématisation du délire, on a affaire à une véritable vésanie, à la folie cardiaque.

Nous venons de voir que les lésions aortiques s'accompagnaient de mobilité de caractère, d'alfaiblissement intellectuel; que les lésions mitrales provoquaient soit la tristesse, soit la violence ou les deux tendances à la fois; il nous reste à étudier les troubles cérébraux de Vasystolie.

Dans cette période ultime de toutes les cardiopathies, le délire peut se présenter sous toutes ses formes: sensoriel, intellectuel et moral, et même le désordre des actes.

Les hallucinations sont fréquentes, et principalement celles de la vue; ces visions sont surtout nocturnes, rarement elles se présentent le jour, quelquefois le soir et toujours à la même heure. Ces hallucinations de la vue n'ont pas exclusivement le caractère terrifiant, comme l'ont avancé certains auteurs; elles peuvent porter sur les objets les plus divers. Ainsi M. Peter cite l'histoire d'un malade qui avait des accès d'hallucinations nocturnes : il voyait sa femme et conversait avec elle avec quelque animation, parlant de dettes à payer, etc. Une dame, dont parle le même auteur et qui avait aussi des hallucinations nocturnes, voyait un enfant au pied de son lit, conversait avec lui. D'autres malades voient des êtres fantastiques, des fantômes, etc.

Le délire intellectuel n'est d'ordinaire que le produit des hallucinations; si celles-ci sont effrayantes et terrifiantes, le délire prend les caractères de la mélancolie. On voit apparaître alors à chaque retour de l'asystolie des idées de nature triste, des préoccupations hypochondriaques, des tendances aux terreurs religieuses, la crainte des voleurs, des assassins, etc.

Parfois on observe des idées ambitieuses. Ainsi Maurice Raynaud raconte le fait d'un malade qui était obsédé par des idées de grandeur, par des conceptions ambitieuses dont il reconnaissait le premier l'absurdité, mais dont il lui était impossible de se défendre.

Il est des malades qui luttent contre l'absurdité de telles conceptions délirantes, mais il en est d'autres qui perdent conscience de cet état et vivent, pour ainsi dire, en communion d'idées avec leur délire pendant un temps assez long. Leurs actes sont alors en conformité avec leurs préoccupations délirantes. Tel est l'exemple curieux cité par M. Peter. 11 s'agit d'un homme d'une soixantaine d'années, qui a occupé en Belgique une assez haute position politique et qui avait une lésion de l'orifice mitral. Ce malade infiltré par les jambes et les poumons, en proie à tous les accidents de l'asthénie cardio-vasculaire, a eu pendant quarante-huit heures une véritable attaque d'aliénation mentale. Lui, qui ne pouvait quitter son fauteuil et son lit, il se lève tout à coup, s'habille avec l'assistance de son valet et sort en voiture « pour aller à la Chambre ». Il se croyait en Belgique. Deux jours de suite il fit le tour des Champs-Elysées, sous prétexte d'affaires politiques, étonnant son entourage par l'abondance de sa diction qui contrastait avec sa taciturnité de malade. Puis, après cette période

d'excitation, il retomba dans le collapsus en recouvrant toute sa lucidité d'esprit, et mourut une quinzaine de jours plus tard.

Mais le désordre des actes ne prend pas toujours celte proportion ; quelquefois il consiste uniquement en mouvements des mains, le malade cherchant à s'emparer d'objets qui n'existent pas. D'autres fois, on voit les malades, au milieu de leurs propos incohérents, quitter leur lit pour aller au-devant des objets de leurs visions. Assez rarement se manifestent des impulsions violentes, et en particulier des impulsions au suicide.

A la période ultime des maladies du cœur, vingt-quatre heures avant la mort, parfois même plusieurs jours avant la terminaison fatale, soit qu'il y ait ou non coma, peut éclater un délire nocturne. Le plus souvent, c'est un délire assez tranquille, calme, un subdélire accompagné de rêvasseries; parfois au contraire, mais plus rarement, il est violent et d'allures bruyantes.

5® Phthlsie pulmonaire, La phlhisie pulmonaire, pendant les différentes périodes de son évolution, peut provoquer des perturbations intellectuelles diverses qui vont depuis les simples modifications de caractère jusqu'au délire proprement dit et même au déhre furieux.

Il n'est personne, parmi ceux qui ont approché les tuberculeux, qui n'ait été frappé de la singulière résignation avec laquelle ces malades semblent accepter leur sort, ou plutôt de? étranges illu^ions qu'ils paraissent se faire sur l'état de leur santé. Cette disposition, connue à l'étranger sous le nom (.Veiiphorie (de sb- 'dptvj, se bien porter), incline le malade à voir tout en rose et à se croire sur le chemin de la guérison lorsqu'il est aux portes de la mort. Ce calme, cette indifférence et cette sécurité avec lesquelles un homme dont les poumons sont ravagés volt approcher sa fin, sont pour son entourage un véritable sujet d'étonnement. « Chez beaucoup de tuberculeux, qui se rendent parfaitement compte de leur état, a dit récemment à ce sujet l'un de nous, M. Bail, il existe une sorte de résignation qui vient investir d'un charme poétique leurs derniers moments. On les voit, pour ainsi dire, s'avancer en souriant vers la mort; et c'est l'observation de ce fait, si profondément vrai, qui a tant inspiré de littérateurs, et nous a valu tant de mauvaise littérature.

« Mais, lorsqu'elle est poussée au. delà de ses justes limites, lorsque surtout elle repose sur une appréciation erronée du véritable état des choses, Veuphorie semble constituer une forme particulière de délire. Je n'oublierai jamais un fait qui se rapporte aux souvenirs de ma jeunesse : j'étais allé voir un jeune homme de mes amis, parvenu au dernier degré de la phthlsie pulmonaire. Je le trouvai profondément affaibli, mais plein de confiance dans l'avenir. Il allait, disait-il, partir pour Alexandrie ; de là il reviendrait en Eui'ope, passerait à Constantinople, toucherait au Pirée et débarquerait à Marseille. Il se promettait une amélioration notable de sa santé à la suite de ce long et charmant voyage. Le lendemain, lorsque je revins prendre de ses nouvelles, j'appris qu'il était mort pendant la nuit. L'impression qui m'en est restée ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et lorsque plus tard, comme médecin, j'ai vu de près des phthisiques, j'étais préparé d'avance à toutes les illusions dont se berce leur fantaisie » (Bail, Phthisie et folie, in YEiicéphale, n" du 25 juin 1881).

L'euphorie, avons-nous dit, est le cas le plus fréquent chez les poitrinaires :, néanmoins, on a l'occasion d'observer aussi, mais plus rarement, le découragement et les tendances hypochondriaques. Mais ce ne sont point encore là toutes les formes de troubles psychiques qu'on rencontre chez les tuberculeux ; on en

trouve d'autres plus accentués encore, tels qu'une irritabilité extrême, une sorte de susceptibilité morbide, qui rendent le caractère de ces malades extrêmement difficile. D'autres semblent, au cours de leur maladie, avoir perdu toute espèce de sens moral, s'abandonnent aux penchants les plus vicieux, vivant d'escroqueries et subissant manifestement, au point de vue psychologique, une influence morbide.

Mais c'est surtout dans la dernière période de ]a maladie, et lorsque le malade est épuisé, que le délire éclate, et souvent alors avec une violence extrême. « Lorsqu'au cours d'une tuberculisation pulmonaire, déjà suffisamment avancée, on voit survenir ce symptôme terminal, on peut, avec certitude, prédire hardiment la fin dans quelques jours, ou tout au moins dans un court espace de temps. C'est l'expression cérébrale de l'asphyxie; c'est la dernière manifestation d'un cerveau grisé par l'acide carbonique qui circule dans ses veines ; mais, en définitive, ce n'est point de la folie. Le caractère vague, flottant, mal défini, de ce délire, les hallucinations de la vue qui l'accompagnent volontiers, le rapprochent des délires toxiques, et suffisent pour nous éclairer sur sa véritable origine » (Bail, loc. cit., p. 173).

G" Altérations du sang. On a classé les altérations du sang en trois catégories : 1° celles qui résultent d'une modification dans la quantité des éléments normaux du liquide nutritif; 2" celles qui sont dues à la présence d'éléments étrangers, quoique formés dans l'économie; 3° celles qui sont déterminées par l'introduction dans le sang de matières du dehors, de matières toxiques. Ces dernières provoquant des symptômes analogues au délire vésanique proprement dit, nous n'aurons pas lieu de nous en occuper ici.

Dans la première de ces catégories rentrent Y anémie proprement dite, la leucocythémie, la maladie d'Adisson, etc. Dans chacun de ces états morbides, on peut observer le délire, non point dans les périodes de début ou d'état de la maladie, mais ordinairement dans sa dernière phase. Ce sont alors des vertiges, des hallucinations, des troubles intellectuels qu'on observe et qui indiquent, comme nous l'avons déjà dit, de profondes altérations de nutrition dans l'appareil cérébral.

Quant à ce qui concerne les septicémies, c'est-à-dire la fièvre puerpérale, l'infection purulente ou putride, etc., le délire y est de règle. C'est d'ordinaire un délire doux et tranquille ; parfois aussi le délire peut devenir violent.

Avant de terminer ce paragraphe, il nous faut dire un mot du délire d'inanition, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler en passant en revue certaines maladies graves, telles que la fièvre typhoïde, etc. Ce délire, qui a été spécialement étudié dans la thèse de Savigny et par Becquet [Du délire dHnanition dans les maladies, in Arch. gén. de méd., 1866, t. VII), peut se présenter sous deux formes différentes. Dans la première, qui constitue le délire bénin, les troubles cérébraux apparaissent subitement ; le délire est calme, sans excitation ; le malade se livre à des divagations, il prononce des paroles sans suite, parfois inintelligibles, se rapportant à des hallucinations incessantes, qui n'ont rien de terrifiant. Les yeux fixés sur quelque objet imaginaire, il étend la main dans le vide comme pour saisir ce qu'il croit voir. II ne reconnaît plus les personnes qui l'entourent, mais, quand on éveille son attention, il interrompt son délire, répond en marmottant quelques paroles, puis, après quelques instants de silence, il reprend le cours de ses divagations. Ce délire peut durer un certain temps, même après qu'on a commencé l'alimentation ; mais il peut changer d'aspect sous l'influence de la nourriture, au calme succède alors l'agitation,

DÉLIKE. 375

et les conceptions délirantes plus vives amènent nne plus grande surexcitation.

Mais ce n'est point là la seconde forme de délire d'inanition, celle à laquelle Becquet donne le nom de délire grave. Celui-ci apparaît tardivement, à une époque avancée de l'inanition. Gomme le délire bénin, il fait subitement explosion sans qu'il ait été précédé de symptômes cérébraux qui le fassent pressentir; d'abord vague et intermittent, il devient très promptement continu. « Alors le malade, couclié sur le dos, presque sans mouvement, prononce pour ainsi dire sans relâche des paroles inintelligibles; par intervalles, cependant, il cesse de parler pour recommencer presque aussitôt, après quelques minutes seulement de silence. II tient le regard attaché sur quelque point de l'espace vers lequel son attention semble se concentrer, ou bien paraît ne pouvoir fixer sa vue, parce que ses yeux sont constamment agités de mouvements convulsifs; il passe la main sur les couvertures, paraissant y chercher quelque chose ; il l'étend parfois dans le vide, afin de saisir un objet qu'il croit voir. Quand on lui parle à haute voix, on parvient à attirer son attention : il s'interrompt alors, tourne lentement la tête vers qui l'interpelle, balbutie quelques mots dont il est impossible de saisir le sens ; puis, après quelques instants de silence, il se reprend à parler » (Becquet, loc. cit., p. 507). Cet état est généralement grave, et au bout de quarante-huit heures on voit le malade tomber dans le coma et la mort survenir presque inévitablement.

1° Troubles périphériques. Dans cette classe nous plaçons certaines catégories de délire qui n'entrent dans aucun des cadres précédents. Ainsi les vers intestinaux qui, s'ils ne produisent chez certains individus qu'un certain degré d'irritabilité, peuvent provoquer des troubles plus graves chez ceux doués d'une susceptibilité nerveuse excessive. Dans le même ordre de faits rentrent ces accès de délire passager qui s'observent, chez certaines femmes, au moment de l'accouchement, et qui, par leur brièveté et les circonstances dans lesquelles ils se produisent, doivent être plus assimilés au délire non vésanique et distingués de la folie puerpérale proprement dite. Ce délire est d'ordinaire bruyant, furieux même et accompagné d'actes de violence, d'impulsions au suicide et à l'homicide. Que d'infanticides ont été commis sous l'influence de ce délire passager, survenant pendant le travail de l'accouchement !

Enfin, nous indiquerons ici le délire qui se produit chez certains vieillards, lorsqu'on leur pratique l'opération de la cataracte par le procédé de l'extraction (Siebel, Magne).

8" Délire nerveux traumatique. Sous le nom de délire nerveux, Dupuytren a, le premier, décrit un certain nombre de troubles intellectuels qui surviennent chez les blessés, et ne s'accompagnent point de réaction fébrile. Voici la description de celte complication des plaies d'après Dupuytren :

Le délire nerveux se produit chez les individus très-impressionnables à la suite des plaies, des blessures graves, telles que les luxations et les fractures non réduites, des opérations chirurgicales en général. Il débute le plus souvent, peu de temps après la blessure, par une certaine agitation qui s'accompagne de loquacité. La parole est brève, saccadée ; l'œil vif, l'expression du visao-e §aie ; les mouvements brusques et involontaires. Bientôt surviennent les troubles intellectuels proprement dits : le malade est en proie à une confusion complète d'idées sur les lieux, les hommes, les choses qui l'entourent. Plus de sommeil, et, dans cette insomnie continuelle, le blessé se laisse aller à ses divagations au milieu desquelles on peut reconnaître des préoccupations exclusives se rapportant

soit à sa profession, soit à ses occupations habituelles. Sous l'influence de ses conceptions délirantes, son agitation augmente, sa face s'anime, ses yeux deviennent brillants et s'injectent, il pousse des cris et des vociférations, arrache les pièces de son pansement, se lève et marche, sans éprouver la moindre douleur, avee une jambe fracturée. Nous avons cité plus haut , comme exemple d'acte désordonné en même temps que d'aneslhésie, le fait de ce malade de Dupuytren qui, opéré de la hernie, introduisit ses doigts dans la plaie et se mit froidement à déro.uler ses intestins.

Un des principaux caractères de cette forme de délire, c'est l'absence complète de fièvre; pendant toute sa durée, le pouls reste tranquille et calme, les fonctions s'exécutent avec régularité.

Cet état se termine rarement par la mort. Le plus souvent, au bout de quatre à cinq jours, le malade, épuisé de fatigue, tombe dans un profond sommeil qui dure de douze à quinze heures et, lorsqu'il s'éveille, tous les accidents cérébraux ont disparu, l'intelligence a récupéré toute sa netteté. Les mêmes accidents peuvent se reproduire, après quelques jours de rémission , mais ils sont toujours moins tenaces que lors de la première attaque.

Tel est, tracé à grands traits, le délire nerveux traumatique que, sur la foi de Dupuytren et peut-être aussi du nom que ce grand chirurgien lui a donné, on a, jusque dans ces derniers temps, mis sur le compte de la grande impressionnnbilité morale de ceux qui en étaient atteints. Une chose avait cependant frappé les observateurs, c'est la grande analogie qui existe entre ce délire traumatique et le delirinm tremens ; mais on ne s'occupa de cette analogie que pour rechercher les différences qui pouvaient exister entre les deux affections et pour trouver des moyens de diagnostic permettant de les distinguer l'une de l'autre. Mais il faut avouer que le succès ne répondit pas aux efforts ; nous n'en voulons pour preuve que les passages suivants empruntés à un ouvrage de pathologie externe devenu classique : « Quant au delirhim tremens, il faut reconnaître avec Dupuytren qu'il offre de grandes analogies avec le délire traumatique; cependant celui-ci se développe souvent très-nettement chez les individus qui n'ont point des habitudes d'ivrognerie, et l'on n'y observe pas alors ce tremblement des mains et des lèvres, ce défaut d'équilibre, cette incertitude de la voix, cet aspect du visage particulier au délire des ivrognes. Quand le délire nerveux traumatique se manifeste, au contraire, chez un individu adonné à l'ivrognerie, il n'est guère possible de faire une distinction entre cette forme de délire et le véritable delirium tremens » (E. FoUin, Traité élémentaire de pathologie externe. Paris, 1861, t. I, p. 487).

Aujourd'hui, après les travaux de M. Verneuil, on n'a plus lieu de s'appliquer à ces subtilités de diagnostic. Le délire nerveux de Dupuytren et le delirium tremens, dont on avait constaté les ressemblances, ne sont plus distingués.' Il est établi, en effet, que le délire nerveux traumatique ne se manifeste que chez les individus en proie à l'intoxication alcoolique ; qu'il n'est en définitive que le délire alcoolique éclatant sous l'influence du traumatisme, comme il pourrait éclater sous l'influence d'une autre cause morbide quelconque, telle qu'une pneumonie, etc. ; qu'il est donc inutile de surcharger la pathologie d'une entité morbide qui ne présente rien de spécial ni dans sa pathogénie ni dans SOS symptômes [voy. art. Deliridm tremens).

Diagnostic. Constater l'existence du délire dans l'une quelconque des maladies que nous venons de passer en revue est toujours chose aisée ; ce qu'il est

important de suivre, c'est sa marche et son évolution, qui peuvent seules souvent fournir des indications pronostiques pour l'affection qu'il complique. Mais Fétudc de ses caractères suffisent-ils pour diagnostiquer celle-ci? Le délire non vésanique n'étant qu'un symptôme secondaire, qu'une complication, une sorte d'épiphénomène, ne peut rendre ce service; il n'en est pas de lui comme du délire vésanique, il n'est pas pathoguomonique des maladies qu'il accompagne. On ne peut donc, d'après l'examen des caractères du de'lirc fébrile, par exemple, conclure qu'on a affaire à telle ou telle fièvre ou à telle ou telle phlegmasie.

Une question plus importante, mais aussi plus difficile à éclaircir, c'est de fournir des données ceitaines pour établir le diagnostic différentiel entre le délire non vésanique, c'est-à-dire qui complique accidentellement une maladie quelconque, et le délire vésanique, qui est pathognomonique de l'aliénation mentale.

Plus haut, à propos de la fièvre typhoïde, nous avons eu l'occasion de faire ressortir les graves conséquences qui peuvent résulter d'une confusion entre ces deux sortes de délire. Que celte erreur soit possible, de nombreux faits le prouvent. Dans les maladies fébriles surtout, les troubles cérébraux peuvent masquer toutes les autres manifestations morbides et simuler l'aliénation mentale. Il est donc d'une extrême importance de posséder des moyens de diagnostic suffisants, afin de pouvoir éviter au délirant un déplacement souvent funeste et une déconsidération que jetterait nécessairement sur lui, étant donnés nos préjugés actuels, une séquestration dans une maison d'aliénés.

Pour éviter de (elles erreurs de diagnostic, il faut tenir compte et des caractères du délire lui-même et des causes qui le produisent. L'étude approfondie de ces deux séries d'éléments permettent d'établir le diagnostic différentiel entre les troubles cérébraux non vésaniques et le délire de la folie.

Dans la grande majorité des cas, le délire non vésanique débute brusquement ; il est en outre temporaire. Souvent il n'apparaît qu'à certaines heures de la journée, particulièrement le soir ou pendant la nuit. Rarement continu, il présente ordinairement des rémiltences, ou bien alterne avec des périodes de prostration ou même de coma. 11 n'en est pas de même du délire vésanique. A l'exception des cas où il éclate brusquement et où il ne dure que d'une manière transitoire ; à l'exception de ces cas, lares, il est vrai, et qui ne se présentent que chez des personnes jouissant d'une bonne santé physique, le délire de la folie est toujours précédé d'une période prodromique plus ou moins longue, pendant lesquelles on observe des modifications de caractère : de gai le malade devient triste, il recherche l'isolement, ou bien on constate le phénomène inverse : de réservé qu'il était le malade devient entreprenant, d'une gaieté bruyante, etc. En outre, dès que le délire vésanique est créé, il se développe d'une façon continue, ne présente parfois des moments de répit qu'à intervalles éloignés. C'est donc un symptôme durable, prolongé, comparé au délire qu'on observe dans les maladies et qui est presque toujours temporaire et assez court.

Mais il existe d'autres signes distinctifs, empruntés au caractère même du trouble intellectuel. Le délire non vésanique est presque toujours général, et cette généralisation du déhre est habituellement primitive, c'est-à-dire que le désordre envahit d'emblée les idées, les sentiments et les actes. Dans l'aliénation mentale, au contraire, cette généralisation n'est que secondaire et résulte de. l'extension, après une durée plus ou moins prolongée, du désordre d'une faculté aux autres facultés.

Dans le délire non vésanique, ce qui frappe surtout, ce sont la variété et l'in-

cohérence des idées, qui semblent se régler sur la multiplicité des sensations «prouvées par le malade. Les images qui hantent le cerveau ont toutes quelque ■chose d'étrange et de fantastique. Tous les efforts pour repousser les idées ou pour échapper aux obsessions maladives sont impuissants. Le malade semble vivre comme au milieu d'un perpétuel cauchemar, et tout ce qui concerne la réalité lui est devenu complètement étranger. Le délire vésanique est loin d'offrir un caractère aussi absorbant; qu'il soit général ou partiel, il n'exerce pas sur le cerveau une domination aussi complète. Même dans l'exubérance maniaque, l'aliéné est encore capable, à certains égards, de parler, d'agir raisonnablement, de répondre avec une certaine exactitude aux questions qui lui sont faites. Aussi ari'ive-t-il fréquemment qu'il cherche à donner le change sur le caractère de ses idées délirantes ou même à tromper sur leur existence.

Tels nous semblent être les principaux caractères différentiels des deux genres de délire; mais leur connaissance ne suffit pas toujours pour arriver à un diagnostic exact. Aussi est-il important de rechercher les causes qui produisent le trouble cérébral. Pour le délire non vésanique, cette cause est toujours somatique, c'est-à-dire qu'il est le produit d'une maladie d'un des organes de l'économie ; il n'en est pas de même du délire vésanique qui s'observe en dehors de toute espèce de symptôme physique. « Un délirant, ainsi que l'a dit M. Achille Foville, est toujours un homme malade, souffrant, soit des centres nerveux, soit d'une autre partie du corps, et présentant en outre du désordre intellectuel, tandis que l'aliéné est le plus souvent un homme bien portant du reste, chez lequel l'esprit est troublé : par conséquent, si l'on fait abstraction du symptôme délire, commun aux deux cas, il reste entre eux toute la différence qui sépare l'état de bonne santé physique de celui de maladie » (Ai't. Délire du Nouveau Dictionnaire de méd. et de chir. pratiques).

Lorsque, par l'étude des caractères du délire, on est arrivé à conclure qu'il n'est pas le fait d'un état d'aliénation mentale, il reste à donner encore plus de précision au diagnostic : il faut déterminer la nature de la maladie dans le cours de laquelle le délire se manifeste, ou dont il annonce peut-être l'apparition prochaine. Les caractères du délire ne peuvent être d'aucune utilité pour cette seconde partie du diagnostic ; n'étant pas un symptôme pathognomonique des affections qu'il accompagne, il ne peut servir à distinguer celles-ci les unes des autres. C'est donc à l'aide des commémoratifs, par l'examen attentif des organes et des fonctions, par tous les renseignements dont il pourra s'entourer, que le médecin arrivera à résoudre le problème clinique qui lui est soumis.

Pronostic. On est généralement porté à considérer comme grave toute maladie qui se complique de délire. L'observation de tous les jours donne tort à cette affirmation trop absolue. Donc, parce qu'un malade délire, il n'est pas permis d'en conclure que l'affection dont il est atteint est sinon mortelle, du moins très-dangereuse. Pour poser un pronostic, il ne faut pas seulement tenir compte de l'existence du symptôme délire, mais encore des circonstances dans lesquelles il se produit, de la phase de la maladie à laquelle il apparaît, de son intensité, de sa forme, de sa durée, etc.

Que le délire apparaisse chez un individu d'une extrême sensibilité nerveuse à l'occasion d'une affection bénigne, il n'y a pas lieu de s'en émouvoir; il n'en serait plus de même, s'il se produisait dans le cours de maladies aiguës graves. La valeur pronostique du délire varie donc suivant la disposition nerveuse particulière des malades et suivant les organes affectés.

S'il est symptomatiqiie d'une maladie cérébrale, le délire est plus grave que lorsqu'il se manifeste dans les affections des autres organes; et cela se comprend aisiîment, si l'on tient compte de la très-grande gravité que présentent déjà par elles-mêmes toutes les maladies cérébrales. C'est ainsi que la forme délirante de la congestion cérébrale paraît être la plus grave de toutes et serait le plus promptement mortelle, au rapport d'Ândral et de Niemeyer. Dans les lésions cér é- Ijrales à foyer (bémorrhagies, ramollissements, etc.), le délire n'est pas toujours primitif; lorsqu'il se manifeste, il doit être considéré comme le résultat d'une irritation cérébrale qui s'irradie de la lésion préexistante, et par conséquent constitue une aggravation sérieuse dans l'état du malade. Dans d'autres cas, tels que la méningite aiguë simple et la méningite tuberculeuse, le délire, ne se produisant que durant la première période de la maladie, ne peut donner aucun renseignement sur l'issue de celle-ci.

Le délire ne présente pas la même gravité dans toutes les maladies extracérébrales. Les deux affections dans lesquelles il peut être considéré comme un accident très -sérieux sont la fièvre typhoïde et le rhumatisme articulaire. Viennent ensuite les différentes maladies fébriles proprement dites, telles que la variole, la scarlatine, la rougeole, les fièvres intermittentes, etc. Lorsque, dans ces maladies, le délire se prolonge pendant la convalescence, il y a tout lieu de craindre qu'il ne devienne chronique et ne prenne tous les caractères de vésanies proprement dites.

Lorsque le délire éclate dans les dernières périodes des maladies diathésiques (cancer, phthisie des centres), lorsqu'on le voit se produire dans la période ultime des affections cardiaques, il peut être considéré comme le funeste avantcoureur de la mort.

Si nous envisageons maintenant la forme du délire, nous verrons qu'en règle générale le délire doux et passager, celui qui consiste en une simple rêvasserie dont il est facile de tirer le malade, celui surtout qui ne se montre qu'au moment du réveil, n'a rien de bien sérieux; qu'au contraire le délire permanent, surtout s'il est violent, s'il nécessite l'emploi de la camisole, s'il est accompagné d'hyperthermie, est toujours un signe fâcheux; il le devient davantage encore, si le sujet est avancé en âge. Néanmoins le délire, qu'il soit tranquille ou furieux, gai ou triste, devient un symptôme grave, s'il est accompagné de tremblements, de carphologie, de mussitation, de convulsions, ou d'autres désordres musculaires, enfin s'il alterne avec le coma, pour constituer le coma vigil.

La cessation du délire dans le cours d'une maladie fébrile ou autre doit-elle être considérée comme d'un pronostic favorable? Dans un grand nombre de cas, la chose n'est point douteuse. Ainsi, lorsqu'au délire succède un sommeil calme et réparateur et qu'au réveil les troubles cérébraux sont dissipés, que la raison est revenue, il y a tout lieu de croire que c'est d'un excellent augure. Tel a toujours été l'avis des cliniciens, et Hippocrate en a fait le sujet d'un de ses aphorismes : « Quand le sommeil fait cesser le délire, dit-il, c'est un bon signe » [Aphor., liv. 11, 2).

Mais il n'en est plus de même lorsque, après la cessation du délire, les malades ne recouvrent pas le libre exercice des facultés intellectuelles, qu'ils tombent dans un assoupissement plus ou moins profond avec soubresauts de tendons, spasme convulsif des muscles de la face, irrégularité du pouls, etc. Tout cet ensemble de symptômes est toujours d'une extrême gravité ; mais, succédant immédiatement au délire, il annonce une mort imminente.

Traitement. Le traitement du délire non vésanique doit s'adresser moins à ce symptôme qu'à la maladie qui le produit : aussi les indications thérapeutiques varient suivant qu'on a affaire à telle ou telle affection, suivant l'état général, suivant la cause du délire, etc.

Nous n'avons pas à parler ici du traitement des différentes maladies qui peuvent se compliquer de troubles cérébraux. L'apparition de ces derniers peut, il est vrai, en nécessiter la modification en certains points, mais parfois aussi elle exige au contraire qu'il soit poursuivi en augmentant les doses médicamenteuses, comme, par exemple, dans le traitement de la fièvre intermittente par le sulfate de quinine.

Il faut tenir compte de l'état général dans le délire d'inanition, dans celui qui se produit dans la convalescence des maladies aiguës, etc. Dans ces divers cas, alimenter le malade est la suprême ressource. De même, dans la fièvre typhoïde, pour combattre la tendance à l'adynamie, il est important d'épargner et de soutenir les forces du malade parle régime, les toniques, les stimulants.

Mais les indications que procure la pathogénie fournissent les moyens thérapeutiques les plus nombreux et les plus variés.

Le délire est-il le résultat d'un état hyperémique, congestif ou inflammatoire du cerveau et des méninges, il fiiut user de l'application de lotions froides sur le front, de vessies de caoutchouc contenant de la glace, fixées sur la tête, de bains d'affusion. On emploiera utilement les révulsifs internes et externes, les premiers consistant cnpédiluves, frictions, sinapismes, vésicatoires ; les seconds, en lavements simples ou purgatifs, en purgatifs drastiques. Enfin, dans certains cas, on aura recours aux émissions sanguines.

Lorsque l'hyperthermie entretient les troubles cérébraux, il faut la combattre par les lotions froides sur le corps, par les bains froids, ou en administrant l'alcool et le sulfate de quinine.

Dans les cas où le délire paraît tenir à une simple surexcitation du système nerveux, sans accompagnement de fièvre, on s'adressera à la médication antispasmodique, on prescrira des bains, des potions avec l'éther, le chloroforme, etc. Dans le délire nerveux, l'opium et ses dérivés produisent d'excellents résultats.

Enfin, si le délire peut être attribué à la privation de l'alcool, il est nécessaire de rendre à l'économie cet excitant devenu nécessaire ; mais il est de règle de ne l'administrer alors qu'à doses modérées et progressives.

En dehors de ces indications thérapeutiques, il existe un ensemble de mesures à prendre à l'égard des malades délirants, les unes hygiéniques, les autres préservatrices. Ainsi il est bon d'isoler ces malades, de les coucher dans une chambre où ils seront seuls et qui sera largement aérée. Mais il ne suffit pas de les isoler, il faut aussi éloigner d'eux toute cause d'excitation; le calme doit régner autour d'eux, pas de bruit, pas de lumière trop vive. Certains se trouvent bien d'une obscurité complète qui enlève ainsi tout aliment visuel à leur délire; d'autres au contraire appréhendent les ténèbres ; ils sont pris de peurs, de frayeurs, et réclament la lumière. Il est important, pour ne pas augmenter le trouble cérébral, de tenir compte de ces différences individuelles.

Quant à ce que nous appelons les mesures préservatrices, elles consistent dans la surveillance constante des malades, afin de les empêcher de commettre, sous l'influence de leurs conceptions délirantes, aucun acte qui pourrait nuire soit au succès du traitement, soit même à leur existence. Dans le délire calme, celte surveillance est facile; il suflit de s'opposer à ce qu'ils se découvrent. Mais lorsqu'ils sont atteints de délire furieux, qu'ils veulent se lever, qu'ils arrachent

leurs pansements ou qu'ils cherchent, pour éviter des dangers imaginaires, à se sauver et même à se précipiter par les fenêtres, il est indispensahle, dans leur intérêt et pour la sécurité des personnes qui les soignent, de maintenir ces malades fixés sur leur lit, soit à l'aide d'alèzes passées sur les cuisses et sur le tronc, soit même avec la camisole de force [voy. art. Camisole).

Médecine légale. Toutes les questions médico-légales relatives aux troubles psychiques se réduisent en fait à deux : l'appréciation de la capacité et celle de la responsabilité. Nous allons examiner à ces deux points de vue le délire non vésanique.

Au point de vue de la capacité se présente ici d'abord la faculté de tester. Une donation ou un testament ne peuvent être considérés comme valables, lorsqu'ils auront été faits sous l'influence du délire, survenu dans le cours d'une maladie grave. M. Legrand Du SauUe, qui s'est occupé de cette question dans son Étude médico-légale sur les testamenls contestés pour cause de folie (Paris, 1879), rappelle qu'en droit romain le testament de celui qui avait disposé sous l'influence d'un délire fébrile était nul. Puis il ajoute : « La jurisprudence, ainsi que l'a rappelé Sacaze, s'occupe souvent de cette situation anormale de l'entendement. Des questions relatives à la capacité intellectuelle s'élèvent, en effet, fréquemment à l'occasion des actes de dernière volonté, surtout lorsqu'il s'agit d'un délire aussi temporaire que l'est le délire fébrile, et qui s'annonce tantôt par une violente agitation de l'esprit et un désordre extrême dans les idées, tantôt par l'accablement, la dépression mentale et la stupeur. « Si, dans une situation pareille, dit Savigny, l'homme vient à répéter machinalement les termes d'un contrat, ou à eu signer l'acte, ces paroles, cette signature, n'ont aucun des effets attachés aux actes libres » (p. 49).

M. Legrand Du Saulle rapporte plusieurs faits où des donations faites à la période ultime de maladies aiguës fébriles ont été contestées et annulées par les tribunaux. Nous citerons, entre autres, l'affaire Ernest G... Il s'agit d'un individu atteint d'une lièvre typhoïde à forme ataxique avec délire, qui, dans la période ultime de sa maladie, aurait, de son propre mouvement, donne des ordres pour faire venir un notaire, afin de dicter un acte de libéralité. M. Legrand Du Saulle démontre que ce malade, dans l'état continu de délire oii il se trouvait, n'a pu articuler clairement et librement l'expression spontanée de sa volonté. Conformément à ces conclusions, la donation de M. Ernest G... a été annulée par le tribunal de première instance, mais ce jugement fut réformé par la Cour impériale et la donation déclarée valable.

On pourrait citer ainsi bien des cas où le délire a été allégué pour faire invalider des actes testamentaires, mais, hâtons-nous de dire que rarement les tribunaux ont accordé ce qui leur était demandé. Mais on comprendra aussi combien est délicate l'appréciation du degré de capacité chez un malade délirant, dont les troubles intellectuels ne sont souvent que passagers, ne laissent après eux aucune trace, et qui présentent tant de nuances depuis les simples rêvasseries jusqu'aux violences de la fureur. Aussi est-il indispensable d'étudier chaque cas particulier avec soin et de n'asseoir son jugement qu'à l'aide de documents complets non-seulement sur le délire lui-même, mais aussi sur la maladie qui a provoqué ce trouble cérébral.

Un autre point qu'il est utile de soulever ici, c'est de savoir quelle pourrait être la valeur, au point de vue du témoignage, des paroles prononcées pendant le délire de la fièvre. Supposons qu'un crime vient d'être commis, une personne.

parente ou amie de la \ictime, est prise peu après l'attentat d'un accès de fièvre typhoïde. Dans le délire qui complique la maladie, il lui arrive, comme c'est souvent le cas, de parler de ce qui avait surtout frappé son esprit peu avant les premières atteintes du mal ; les circonstances du crime sont rappelées, un individu quelconque est accusé comme en étant l'auteur ou bien, ce qui peut arriver, le malade s'accuse lui-même. Peut-on ajouter foi à ces révélations échappées au milieu du délire fébrile ? 11 n'est pas un médecin qui n'hésite à répondre par la négative, si la question lui était posée, et à suivre l'exemple donné par M. Legrand Du Saulle dans la circonstance suivante :

« Un jeune clerc de notaire est accusé d'avoir détourné une somme importante appartenant à son patron et, malgré ses protestations d'innocence, il est arrêté. Dans la prison, il est atteint d'une fièvre typhoïde très-grave, pendant laquelle, étant en proie au délire, il parle du vol dont il est accusé et, au milieu de ses divagations, il prononce quelques paroles décousues qui semblent indiquer qu'il se reconnaît coupable. Revenu à la santé, il oublie ses révélations involontaires et repousse de nouveau, avec indignation, le soupçon qui pèse sur lui. Les révélations faites par ce jeune homme, pendant le délire de la fièvre, pouvaient-elles être considérées comme de quelque valeur? M. Legrand Du Saulle a conclu avec raison qu'il était impossible d'interpréter contre l'accusé les paroles prononcées en pareille ciixonstance. Conformément à cette opinion, le jeune clerc de notaire fut mis en liberté faute de preuve suffisante de sa culpabilité » (Ach. Foville, art. Délire du Nouveau Dict. de méd. et de chirurgie pratiques).

En ce qui concerne la responsabilité, il est de toute évidence qu'on ne peut considérer les malades comme coupables des actes qu'ils commettent sous l'influence d'un accès de délire. Ainsi que nous l'avons vu plus haut, ces malades obéissent à des impulsions violentes, irrésistibles ; pour échapper aux terreurs qui les obsèdent, ils essayent de fuir et souvent arrivent à se précipiter par la fenêtre, accomplissant une sorte de suicide inconscient; d'autres pourraient se porter à des voies de fait sur les personnes qui les entourent, les blesser et même le tuer; les exemples en sont rares. Ce qui se voit le plus fréquemment, ce sont des coups et blessures qu'ils portent en luttant avec ceux qui cherchent à les maintenir pour les empêcher de se faire du mal; enfin, durant le délire transitoire qui peut faire explosion au moment de l'accouchement, la mère peut tuer son enfant. Nous allons examiner ces divers cas.

Le suicide est fréquent dans le délire fébrile et dans celui des autres maladies que nous avons étudié plus haut, comme le prouvent de nombreuses statis» tiques. Ainsi Lisle, sur 52 126 cas de suicide, en compte 681 provoqués par des accès de fièvre cérébrale (Z)m si/ici(/e. Paris, 1856, p. 105); Bertrand, dans son Traitéde suicide (Paris, 1857, p. 143), donne le relevé des cas de suicide en France pendant l'année 1851 : sur 3598 suicides, il en trouve 39 par accès de fièvre cérébrale. Brierre de Boismont, sur 4595 individus qui ont mis fin à leurs jours, en a trouvé 55 qui étaient atteints de méningites, de méningo-encéplialites, de congestions cérébrales, de fièvre typhoïde, de rougeole, de variole, etc. Il est facile au médecin appelé à faire la constatation de tels suicides de déterminer les circonstances dans lesquelles ils ont eu lieu. Le moyen employé pour l'accomplir le mettrait facilement sur la voie; les délirants en effet se suicident presque toujours en se précipitant d'un lieu élevé, le plus souvent en se jetant par la fenêtre ; rarement ils ont recours à la strangulation.

Le suicide ne soulève aucune question de responsabilité, du moins en France,

où il n'est plus considéré comme un crime punissable par les lois. 11 n'en est pas de même en Angleterre où, si le cadavre du suicidé n'est plus ignominieusement enterré entre trois chemins, on fait du moins encore passer en jugement celui cpii a survécu aux efforts faits pour se détruire. En pareil cas, pour soustraire le malade à toute pénalité, il est du devoir du médecin de mettre en évidence les circonstances qui ont accompagné la tentative de suicide et de faire bien ressortir qu'elle n'est que le résultat d'impulsions délirantes, c'est-à-dire un acte inconscient et, pour ainsi dire, automatique.

Quant aux coups et blessures qui auront été portés, aux meurtres et aux homicides qui peuvent être commis, il suffira de mettre hors de doute l'existence du délire pour rendre le malade irresponsable.

Il nous reste à parler de l'infanticide commis sous l'influence du délire qui survient pendant le travail de l'accouchement. L'infanticide peut, duns ce cas, être le résultat d'omission de soins ou la conséquence de violences. On comprend aisément que les troubles intellectuels qui peuvent envahir une mère au moment d'accoucher la mettent dans l'impossibilité d'entourer son enfant des précautions les plus indispensables et que celui-ci succombe alors faute de soins. Mais ce qui arrive le plus fréquemment pendant ces accès de délire, c'est que la femme s'exerce dans sa fureur à des violences sur son enfant, qu'elle l'étrangle ou qu'elle l'étouffé. Les exemples de ce genre ne sont pas rares. Qui ne connaît le cas de cette fille cité par Esquirol? Elle n'avait point caché sa grossesse, elle fit faire une layette. La veille de l'accouchement, elle se montra à tout le monde. Elle accoucha pendant la nuit, et le lendemain le corps de l'enfant fut trouvé dans les latrines, mutilé de coups de ciseaux. Cette fille avoua son crime et n'en témoigna aucun regret : Je n'ai pas fait de mal, répétait-elle ; ils ne peuvent rien me faire, n'est-ce pas? Quelques jours après, on l'interroge, elle avoue son crime, ne s'en défend point, ne témoigne pas le moindre regret, mais elle refuse de manger (Esquirol, Maladies vientales. Paris, 1838, t. I, p. 521). Depuis lors, bien des faits du même genre ont été publiés par les auteurs, tels que Boileau de Gastelnau, Marcé, etc. Ils permettent de soutenir avec Gall {Sur les fonctions du cerveau^ t. I, p. 372 et suiv.) que l'infanticide étant accompli en de telles circonstances, c'est-à-dire sous l'influence d'un accès instantané de délire, la mère qui l'a commis ne peut en être rendue responsable. Pour bien établir son irresponsabilité, le médecin expert devra s'entourer de tous les renseignements pouvant démontrer la possibilité d'un accès instantané de délire ; il devra s'enquérir des antécédents, héréditaires et morbides, de l'inculpée, étudier sa susceptibilité nerveuse, etc., car « dans la pratique il faudra sans doute une réunion de circonstances bien probantes et un examen bien attentif, pour arriver à démontrer qu'il a existé au moment de l'accouchement un accès passager d'aliénation mentale » (Marcé, Traité de la folie des femmes enceintes. Paris, 1858, p. 143).

II. Délire vésaniqoe. Aliénation mentale. Par la dénomination de délire vésanique nous entendons le délire de la folie proprement dite ou de l'aliénation mentale. A l'époque où l'on considérait la folie comme une maladie sans lésions, on avait créé le groupe des vésanies, correspondant à peu près à celui des névroses dans la pathologie nerveuse. Aujourd'hui, après les importantes découvertes de l'anatomie pathologique, il faut reconnaître que les vésanies n'embrassent pas le champ tout entier de la psychologie morbide. Aussi

oô4 DÉLIRE.

conformément à l'exemple de notre savant maître, M. Lasègue, nous établissons dans le domaine de l'aliénation mentale deux départements bien distincts, celui des vésaniques et celui des cérébraux. Nous considérons comme vésaniques les aliénés qui délirent sans qu'on puisse constater chez eux, après leur mort, aucune lésion appréciable des organes intra-cràniens, tandis que les cérébraux sont ceux dont l'intelligence est troublée par suite de lésions organiques du cerveau ; la paralysie générale nous offre le type le plus parfait de ce genre d'affections; nous citerons encore le délire aigu, l'hémorrhagie cérébrale, les ramollissements du cerveau, etc.

Sans nous arrêter plus longtemps sur cette importante distinction, qu'il est utile d'établir parce qu'elle représente très-nettement le résultat de nos connaissances actuelles sur la question, nous ferons remarquer que le délire, tel que nous allons le décrire, s'observe avec les mêmes caractères chez le vésanique et chez le cérébral. Le délire, en effet, est un symptôme constant de la folie; c'est dans la description exclusive de ce symptôme qu'a longtemps consisté toute l'étude des maladies mentales. Aujourd'hui le cadre s'est considérablement agrandi, la question du délire ne forme plus qu'un des chapitres de la séméiologie générale de la folie, et c'est dans cet esprit que nous nous proposons de l'étudier.

Ce travail devra comprendre deux parties distinctes : la pi'emière sera consacrée à la description du délire en tant que symptôme, de ses différentes variétés ou nuances; dans la seconde on cherchera à établir la valeur, au point de vue du diagnoi^tic, des diverses formes de conceptions ou d'actes délirants.

SvMPTOMATOLOGiE. Eu étudiant les caractères généraux du délire, nous avons vu que ce trouble psychique envahit dans certains cas tout l'ensemble des fonctions cérébrales; dans d'autres cas, au contraire, il s'observe seulement dans une sphère limitée de ces fonctions, soit que la sensibilité se trouve seule atteinte, soit qu'il n'y ait que du désordre de l'intelligence ou des sentiments, soit enlin qu'il ne se manifeste que du trouble du côté des actes. La distinction précédente permet de diviser les différentes espèces de délires vésaniques eu deux grandes classes : les délires généraux et les délires partiels. Cette classification, qui répond à l'ensenible des faits observés, est aujourd'hui généralement adoptée ; c'est celle que nous suivrons dans l'étude que nous allons entreprendre.

A. Délires généraux. Le délire est général, lorsque le trouble envahit tout le domaine des facultés psychiques, la sensibilité, l'entendement et la volonté ou les actes. Un tel état morbide est facilement rcconnaissable ; il est même le seul auquel le vulgaire et même les littérateurs accordent le nom et les caractères de la folie. Et de fait, il serait difficile de refuser le titre d'aliénés à des individus dont il est impossible de fixer l'attention, qui sont devenus étrangers à tout ce qui les entoure, et dont les actes sont en complète contradiction avec leur vie antérieure, lorsqu'ils ne portent pas atteinte au sentiment des convenances les plus élémentaires.

On peut réduu-e à trois termes les lésions générales des fonctions psychiques : l'excitation, la dépression, l'affaiblissement des facultés intellectuelles et morales. « Certains aliénés, en effet, vivent dans un état d'agitation permanente; ils vont et viennent, parlent avec une intarissable abondance, et présentent la mobilité la plus incroyable dans les idées. D'autres, au contraire, sont plongés dans une torpeur profonde, qui semble ralentir à la fois les fonctions de l'esprit et celles du corps; enfin, l'abolition presque complète de la vie intellectuelle semble caractériser non-seulement l'état de la démence, dans lequel s'affaissent o-ra-

duellement la plupart des vieux aliénés, mais aussi l'engourdissement cérébral qui frappe subitement certains malades, et qui peut se dissiper de même » (B. Bail, Leçons sur les maladies mentales. Paris, 1881, p. 60).

Au délire général caractérisé par de l'excitation on donne le nom de délire général maniaque; celui qui se manifeste par de la dépression est appelé délire général mélancolique; quant à l'affaiblissement des f.icultés, il porte le nom de démence. Mais, si celle-ci est le point où aboutissent le plus grand nombre d'aliénés, il en est beaucoup cependant dont l'état mental stationne pour ainsi dire dans une condition intermédiaire que nous appelons la cbronicilé et où l'on observe surtout ce que M. Foville appelle le délire incobérent. Nous allons passer en revue ces différentes formes de délires généraux.

Le délire général maniaque, ou plus simplement le délire maniaque, est celui dans lequel le trouble se portant à la fois sur les sensations, les idées, les sentiments et les actes, se caractérise surtout par une surexcilation générale et continue de toutes ces facultés.

Au point de vue des fonctions de la sensibilité, on remarque une byperestbésie de tous les sens et particulièrement de la vue et de l'ouïe; souvent même on \oit naître des baliucinations qui ne sont que passagères, mais qui servent à entretenir et même à augmenter les conceptions délirantes. Ce qu'on observe plus fréquemvnent, ce sont des illusions des sens, des interprétations fausses des perceptions sensoriales.

Mais cette surexcitation générale est surtout manifeste dans la splière intellectuelle. A son degré le plus modéré, cette exaltation psycbique semble être une simple exagération de la faculté normale de penser; la mémoire, qui est particulièrement augmentée, amène en foule à l'esprit des souvenirs qui semblaient depuis longtemps éteints; les idées se produisent en abondance, et prennent souvent un caractère élevé; le langage peut atteindre une certaine éloquence. Mais cet état n'est pas continu ou ne persiste que rarement. En effet, dans la plupart des cas, l'exaltation intellectuelle va en progressant, et alors l'activité de la pensée est tellement exagérée que les idées succèdent les unes aux autres avec une très-grande rapidité, d'où le manque complet de cohésion, d'association entre elles. Traversant l'esprit à l'état d'ébauches, elles ne s'y fixent pas, et cela d'autant moins que d'autres idées, provoquées par la vue d'un objet, par un mot prononcé au hasard, ou par toute autre cause, viennent chasser les précédentes, s'enchevêtrent les unes dans les autres, au point qu'il est impossible de saisir les idées intermédiaires. Toutes ces conceptions, les unes bizarres, les autres ayant l'apparence de la raison; toutes ces idées, tantôt gaies, orgueilleuses, extravagantes, tantôt au contraire tristes, lugubres et même menaçantes, sont le produit d'une mémoire exallée, d'une imagination surexcitée de l'association des idées pervertie; elles sont entretenues par les hallucinations, par des illusions sensorielles, par une acuité plus grande de tous les sens, tous phénomènes morbides qui donnent un aliment très-actif à cette exaltation générale de toutes les facultés intellectuelles. Mais, au milieu de ce fouillis d'idées incohérentes, on peut observer des idées fausses et même des conceptions délirantes, les unes passagères et sans consistance, les autres continues, mais sans systématisation et donnant au délire maniaque une couleur pariiculière, suivant qu'il y a prédominance de telle ou telle idée délirante. C'est ainsi que tel délirant maniaque n'exprimera que des idées de grandeur, des pensées de richesse, il se dira tantôt Napoléon, tantôt Grésus ; il distribuera

DICT. ENC. XXYI. 25

des millions et même des milliards ; chez un autre, ce sont les idées religieuses qui sont comme la dominante du délire, ce sont elles qui reviennent le plus souvent dans la multitude d'idées qui se présentent à son esprit; chez un troisième, ce sont les idées erotiques qui, réveillant dans son esprit des images voluptueuses, le poussent à des actes désordonnés. Mais aucune de ces conceptions délirantes n'est fixe et persistante, et c'est précisément ce qui les distingue de celles que nous aurons à étudier plus loin sous la dénomination de délires partiels.

On conçoit aisément qu'avec une telle exaltation intellectuelle, avec une succession aussi rapide d'idées, l'attention soit pour ainsi dire impossible à fixer. Si on parvient à la maintenir un moment par une brusque interpellation qui peut amener une réponse juste et raisonnable, elle s'envole aussitôt pour courir après de nouvelles idées ou de nouveaux objets, sur lesquels elle ne se fixera pas davantage.

Le langage de ces malades reflète bien l'état de leur esprit; ils ont une loquacité intarissable et le plus souvent parlent sur un ton emphatique et déclamatoire. Les discours sont incohérents, mais cette incohérence est souvent plus apparente que réelle, elle tient uniquement, ainsi que l'a fait observer Falret père {Leçons cliniques des maladies mentales, p. 253), à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation, et à ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l'observation : il y i presque toujours dans ce pêle-mêle apparent un ordre caché qu'il faut rechercher, et qu'une observation ajiprofondie l'ait souvent découvrir.

Les sentiments, dans le délire maniaque, peuvent être exagérés, diminués ou même pervertis. Sous l'influence de l'exaltation psychique générale, oii compren'd aisément que les sentiments affectifs soient pour ainsi dire comme entraînés, ils se manifestent avec une intensité nouvelle; on comprend aussi que dans certains cas, au contraire, ils peuvent être diminués par suite de l'exagération même des conceptions délirantes. Le plus souvent néanmoins c'est la perversion de ces sentiments qu'on observe ; les aliénés montrent de l'aversion pour les personnes et les choses qu'ils affectionnaient le plus dans l'état de santé.

On sait quelle influence les sentiments ont sur les actes : aussi ne faut-il point s'étonner de voir ceux-ci devenir malfaisants chez les maniaques, souvent par suite de la perversion des sentiments. Mais d'ordinaire la volonté, les mouvements, les actes, prenant part à l'exaltation générale, sont poussés comme par un entraînement irrésistible. Les malades ne peuvent rester en place, ils se meuvent et agissent sans cesse, ils parlent toujours, chantent, dansent, crient, pleurent, rient. Ils sont poussés à s'occuper de tout, à donner leur avis sur toiit, veulent changer tout ce qui les entoure. Quelquefois, pris comme d'un accès de rage, ils détruisent tout ce qui leur tombe sous la main. Les penchants les plus mauvais peuvent se développer chez eux, et souvent ils sont entraînés par une force irrésistible à les satisfaire. Les uns sont poussés au vol, d'autres au meurtre, quelques-uns à la satisfaction de leurs appétits brutaux, sans qu'il soit permis de dire que la volonté y soit pour quelque chose. « Ce qui détermine ces actes, dit avec raison Griesinger, ce n'est pas une volonté à proprement parler, c'est-à-dire la transformation d'une idée dominante en effort, avec une conscience du but à atteindre et des moyens qui doivent y mener; ce n'est pas non plus un état d'émotion ; mais le mouvement psychique abandonné à lui-même ne ressent que les sensations, les oscillations vagues de la pensée auxquelles on donne le nom de sentiments ; les émotions superficielles et les excitations sensuelles innombrables, accidentelles, momentanées,

Toilà les seuls mobiles dont le malade reçoit l'influence, et qu'il cherche à jprojelerau dehors» {Traité des maladies mentales, ira.d\iclio\i Doumic, p. S.lû). Le délire général mélancolique, ou délire dépressif, consiste dans un trouble général des fonctions psychiques, caractérisé par la torpeur et la lenteur de l'intelligence, des sentiments et de la volonté ou des actes. Cette lenteur peut tenir à deux causes : ou bien il existe un état d'inertie des facultés intellecluelles, ou bien elle est provoquée par la prédominance d'idées ou de sentiments qui absorbent toute la vie psychique, au point de n'en laisser aucune partie accessible au monde extérieur ni aux impressions intérieures. Ces deux manières •d'être de l'esprit présentent des analogies et des différences que Falrct père «'est appliqué à faire ressortir. « Ces apparences analogues, dit ce savant aliéniste, sont : la pénurie des idées exprimées, la lenteur dans les mouvements, et surtout la persistance de ces deux phénomènes, malgré la diversité <les incitations. Ce qu'il y a de différent, c'est l'expression de la physionomie : la concentration des traits et une certaine animation du regard, dans un cas ; l'affaissement des traits de la face et le vague des yeux, dans l'autre. Ce qu'il y a de différent encore, c'est que, dans le dernier cas, la débilité de la mémoire •est habituellement constatée et témoigne de l'affaiblissement des autres facultés, tandis que dans l'autre, on peut, sous certaines influences, an^acher le malade k ses préoccupations et acquérir ainsi la preuve positive de l'énergie de pensée que révélait l'extérieur, et qui est employée d'une manière trop exclusive. Mais ce n'est pas seulement, comme on le croit trop généralement, l'emploi exclusif des facultés intellectuelles au service d'une série particulière d'idées ou de sentiments, qui est la cause de la lenteur de l'esprit. Cette lenteur est ellemême un des caractères de la mélancolie, et tient tout à la fois à l'état de l'organisme qui s'allie à cette affection, et à la nature des idées et des sentiments qui absorbent les facultés » [Leçons sur les maladies mentales. Paris, 1854, p. 70).

Ces principes étant posés, examinons l'état de l'intelligence, de la sensibilité et de la volonté chez les délirants déprimés.

Ces malades sont concentrés, passifs, ne manifestent plus aucune activité intellectuelle. Ils ne communiquent pour ainsi dire plus avec le monde extérieur; quand on leur parle, ils ne répondent plus que par monosyllabes ou font entendre quelques plaintes monotones sur eux-mêmes et sur leur destinée, parfois ils ne l'épondent même plus et restent dans un mutisme absolu. Cet état peut exister sans qu'il y ait aucune conception délirante qui le produise, mais le plus ordinairement on a lieu d'observer de fausses idées et de faux jugements qui provoquent la dépression mélancolique ou qui sont en rapport avec la disposition d'esprit actuelle du malade. Ce sont ou bien des idées de culpabilité, des idées de ruine, des craintes et des terreurs de nature diverse, des idées.vagues de persécution, de sombres pressentiments, des appréhensions de toute sorte, etc. A ces conceptions délirantes viennent se joindre des anomalies de la sensibilité qui augmentent encore l'état dépressif : ce sont des sensations de vide dans la tête, la conviction que telle ou telle portion du corps est morte, etc. ; ce sont des hallucinations et des illusions sensorielles, toujours de nature triste ou même terrifiante. Sous l'influence de ces dernières, le malade peut tomber dans un état complet de stupeur, ainsi que l'a démontré M. Baillarger {De Vétat désigné chez les aliénés sous le nom de stupidité. In Annales médico-psychologiques, 1843, t. I, p. 76 et 256),

388 DKLIRE.

Les sentiments affectifs sont abolis ou même pervertis. A la sympathie succèdent la méfiance et le soupçon; les malades deviennent indifférents pour tout ce qui leur était le plus cher. Certains même perdent l'instinct de la conservation personnelle; ils refusent toute espèce d'alimentation et même recourent au suicide, soit qu'ils veuillent en finir avec une existence qui leur est à charge, soit qu'ils aient pour mobile le désir d'éviter à leur famille la honte et le déshonneur.

Les mouvements des délirants mélancoliques sont toujours lourds, lents et même complètement supprimés, comme chez ceux atteints de stupeur complète. Ces derniers se tiennent immobiles et fixes comme des statues ; leurs membres sont roides et offrent de la résistance lorsqu'on essaie de les changer de position et souvent même ils conservent la position qu'on leur donne (états cataleptiques).

Quant à l'affaiblissement des facultés, connu sous le nom de démence, il se caractérise surtout, au point de vue intellectuel, par la diminution et même la perte de la mémoire, surtout de celle de leur âge, de la date de leur naissance, de la notion du temps. Arrivés à ce degré de déchéance psychique, les malades répètent sans cesse les mêmes paroles, leurs discours ihiissent par se renfermer dans un cercle très-restreint. Toutes les autres fonctions de l'esprit présentent le même caractère d'affaiblissement {voy. art. Dkmejsce du Dictionnaire ency~ clopédiqué] .

Nous terminerons celte description des délires généraux par ce que M. Foville appelle \e délire incohérent (art. Délire du Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie, t. XI, p. 55). Nous avons vu plus haut que, dans le délire général maniaque, on peut constater un manque de cohésion dans les idées, mais que cette incohérence est plus apparente que réelle. Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit ici. Le délire incohérent, dont nous allons parler, s'observe surtout dans les formes chroniques d'aliénation mentale et dans ces états qui touchent à la démence. M. Foville définit ce délire un genre de trouble psychique « dans lequel le lien qui, à l'état de raison, associe les unes aux autres les paroles, les phrases, les idées, a disparu en tout ou en partie, en sorte que les propos se succèdent sans enchaînement logique ». Cette incohérence ou défaut d'association peut se présenter sous trois formes différentes : ainsi le lien peut manquer entre les mots d'une même proposition, entre les différentes propositions d'une même phrase, ou bien encore entre les diverses phrases d'une même conversation.

Dans la première forme, les mots se succèdent avec volubilité sans ordre, sans i)résenter un sens intelligible : « On pourrait croire, dit avec raison M. Foville, que, confondus et mêlés dans un sac, ils en sont tirés au hasard comme des numéros de loterie ». Ou peut considérer ce genre de langage comme un état d'incohérence absolue. 11 s'observe rarement et seulement dans certaines formes de démence.

Dans la deuxième forme, celle où existe une incohérence entre les différentes propositions d'une même phrase, les diverses propositions sont composées selon les règles de la grammaire ; le sujet, le verbe et l'attribut sont à leur place, les accords sont conservés, les conjugaisons respectées. Le sens même est facile à comprendre, si l'on prend chaque proposition isolée; mais il n'en est plus de même lorsqu'on cherche à la rapprocher de celle qui précède ou de celle qui suit; les membres de phrases se succèdent, mais sans enchaînement rationnel. Pour citer un exemple de ce genre d'incohérence, nous emprunterons un passage d'une conversation de Leuret avec un de ses malades. 11 s'agit d'un nommé Léon qui, voyant auprès de lui le médecin en train d'écrire, lui dit : « Manuscrit vert, oui, écris Saint-Simon, écris tout uniment, mon père a tué, paler meus,

d'un coup de pied dans le bas-ventre, et j'ai tué mon père, écris cela avec réflexion. Ego sum qui sum, ego suni qui sum, ego sum qui siim, ego mm qui £um, ça fait quatre. » Leuret demande au malade : « Voudriez-vous me dicter une lettre pour vos parents? » — « Non, répond-il. Tout ce que vous voudrez. Mon cher père, je vous suis bien obligé d'avoir corrigé votre enfant gâté. Pascal entier. Sacrifiant tous mes droits, mon œil droit, s'il le faut, oui, sacrifiant un œil » (Leuret, Fragments psychologiques sur la folie. Paris, 1854, p. 22).

Ce genre d'incohérence peut tenir à deux causes de nature diverse. Ainsi il ipeut être la preuve d'une absence complète de cohésion intellectuelle et être par conséquent un signe de démence ; ou bien, au contraire, il indique une grande exaltation intellectuelle, comme dans le délire général maniaque. C'est, dans ce -dernier cas, une sorte de pseudo-incohérence, plus apparente que réelle, comme jious l'avons déjà dit ; les idées sont associées dans l'esprit, mais se pressant en foule et avec wne grande rapidité dans l'iatelligence surexcitée, le malade, poussé par son agitation à les exprimer, ne prend pas en parlant le temps de les unir .par un lien logique ou de les faire connaître toutes; c'est ainsi que les intermédiaires manquent pour unir la proposition qui vient d'être émise à celle qui suit et que tout le discours porte alors le cachet du désordre.

Dans la troisième forme enfin, l'incohérence existe entre les différentes phrases 4'une même conversation. Toutes les phrases sont bien construites, parfaitement intelligibles, mais elles se contredisent les unes les autres, les assertions que l'une d'elles exprime sont détruites par la suivante. Ainsi tel malade affirme qu'il possède des millions et vous dit, immédiatement après, qu'il gagne 5 francs par jour comme mécanicien ; tel autre vous dira successivement qu'il est empereur, président de la République, pape et menuisier, etc. Toutes ces choses sont exprimées correctement, mais sans qu'il y ait de la part du malade ni étonnement, ni conscience de son erreur.

B. Délires partiels. Nous avons déjà vu que le délire peut n'atteindre que certaines parties des fonctions psychiques, qu'il peut envahir isolément soit le domaine des sensations, soit celui de l'intelligence et des sentiments, soit enfin xîelui des actes. Nous n'avons pas à nous occuper ici du délire sensorial qui, aux articles Hallucinations et Illusions de ce Dictionnaire, sera l'objet d'une étude spéciale : il ne nous reste donc à décrire ici que le délire intellectuel, c'est-à-dire les conceptions délirantes et les aberrations du sentiment, puis le délire des actes, c'est-à-dire les impulsions irrésistibles, la perversion des instincts et l'inertie morale.

L'étude du délire partiel soulève aussitôt dans l'esprit la question de la monomanie, dont l'existence ou la non-existence ont fait, il y a une trentaine d'années, le sujet d'importantes discussions entre les aliénistes. Avec la plupart de ces derniers, nous n'acceptons plus l'entilé morbide créée par Esquirol sous le terme de monomanie, c'est-à-dire une maladie consistant dans un délire roulant sur un seul objet, ou ne présentant pour toute manifestation qu'un seul acte désordonné, fùt-il même violent. Nous n'avons pas à réfuter ici la doctrine d'Esquirol, mais il importe de faire remarquer que les deux termes de délire partiel et de monomauie ne sont nullement synonymes. La raonornanie, d'après son auteur et ses disciples, constitue une maladie; le délire partiel, au contraire, n'est qu'un symptôme qui ne se développe que sur un terrain morbide dès longtemps préparé et qui fait le plus souvent son apparition après une évo- Jution lente et progressive, rarement d'une manière instantanée.

Délires intellectiieis et du sentiment on conceptions délirantes. 11 est difficiley dans les conceptions délirantes des aliénés, de faire la distinction bien nette de ce qui revient à l'intelligence et au sentiment proprement dit. Quelles sont, par exemple, dans le délire religieux, la part de l'intelligence et celle de l'émotion ?^ L'établir serait oiseux, à notre avis, surtout dans une description clinique. Aussi confondrons-nous dans un même chapitre la description des délires partiels intellectuels et affectil's. Rappelons seulement ici ce que nous avons déjà eu occasion de dire, c'est que les facultés affectives sont toujours lésées chez les aliénés quels qu'ils soient, exaltées, affaiblies ou même perverties, que le plus souvent le délire des sentiments précède celui de l'intelligence et que parfois même il lui sui'vit.

Le premier point qui se présente ici à notre étude, c'est celui de la pathogénie des conceptions délirantes. Celles-ci naissent-elles subitement et comme par une sorte de génération spontanée, ou bien n'arrivent-elles à leur entier épanouissement, c'est-à-dire à l'état d'idées fixes, qu'après une évolution plus ou moins longue ? L'un et l'autre mode de production peuvent s'observer.

La conception délirante peut se produire d'une manière spontanée; c'est le fait ordinaire dans les délires généraux précédemment étudiés. Mais ce mode de production s'observe aussi chez les aliénés à délire partiel. « Les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup chez ces malades, sont acceptées par eux sans contrôle et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d'action, sans autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés. Il suffit qu'une idée quelconque traverse leur esprit, pour qu'ils s'y attachent immédiatement comme à une vérité, sans se rendre compte de son origine, sans en éprouver d'étonnement, et sans chercher à l'entourer de preuves et à lui donner des point d'appuis » (Falret, Leçons sur les maladies mentales, p. 89). Mais les idées délirantes ainsi produites se ressentent de leur origine ; nées spontanément et subitement, elles ne prennent pas domicile dans l'esprit, elles ne sont que passagères ou temporaires.

Le second mode de production des conceptions délirantes est plus fréquent. Falret père, qui a spécialement étudié ce point de pathogénie, lui assigne trois périodes distinctes : la période d'incubation, celle de systématisation, celle enfin où le délire devient stéréotypé.

Avant que la conception délirante prenne un corps, les malades se trouvent, souvent durant un temps plus ou moins long, dans un état de trouble général indéterminé. Cette disposition morbide générale de l'intelligence et de la sensibihté appelle, fomente, entretient, des idées variées. L'esprit hésite alors souvent entre plusieurs idées qu'il choie et délaisse tour à tour, avant d'arriver à se fixer définitivement sur quelques-unes d'entre elles qui satisfont plus complètement que les autres à toutes les conditions dans lesquelles il se trouve. Telle est la première phase de l'évolution de l'idée fixe, la période d'incubation de la conception délirante.

Arrive maintenant la deuxième période. Le malade qui s'est arrêté à une série d'idées déterminées peut, il est vrai, encore délirer dans une foule de directions; mais il est possédé maintenant par une idée maîtresse autour de laquelle vont converger toutes les forces de son intelligence. Pour la rendre soutenable soit à sa propre logique, soit à celle des autres hommes, il l'étaie de toutes les preuves, de tous les raisonnements qu'il pourra inventer ; « il combine dans son esprit tous les éléments du véritable roman qu'il élabore et, malgré les nombreuses Jacunes que son intelligence n'aperçoit pas dans cet ensemble dont il cherche à

coordonner toutes les parties, il arrive petit à petit à une véritable systématisation de son délire » (Falret).

Enfin, à cette période de systématisation des idées délirantes succède la période ultime, ou période de chronicité, que Falret a si bien caractérisée en disant que le délire devient alors stéréotypé, c'est-à-dire revêt une forme tellement immuable que l'aliéné n'y ajoute plus aucun détail nouveau, et se borne à le répéter à tout venant, dans les mêmes termes, et avec les mêmes expressions. Telles sont les trois phases de l'évolution de l'idée fixe et qu'on peut observer surtout dans toutes les formes d'aliénations partielles chroniques.

On est généralement porté à croire que les conceptions délirantes sont aussi nombreuses, aussi diverses, aussi variées, que peuvent l'être les produits de l'imagination humaine et surtout de cette imagination humaine en délire. C'est là une erreur : la fréquentation des aliénés permet, au contraire, d'affirmer que leurs idées délirantes, qu'elles soient ou non systématisées, peuvent se réduire à un certain nombre ; on peut ranger toutes ces idées sous certains chefs généraux, sous certaines catégories, pour employer le langage d'Aristote.

Ces différentes variétés de conceptions délirantes restent presque toujours identiques dans le fond, quels que soient les individus qui en sont affectés; s'il existe des différences, elles ne sont que dans la forme ; la pensée est dans ces cas la même : c'est, selon l'expression de Kant, \emoide dans lequel elle est jetée qui diffère. Ce moule est naturellement autre suivant les circonstances extérieures, les relations sociales, le degré de culture intellectuelle, les souvenirs et les croyances du malade, etc. Ainsi, l'idée de grandeur et de richesses se manifestera chez l'aliéné sans instruction par le délire de posséder de la fortune pour satisfaire ses besoins matériels; l'homme instruit, au contraire, voudra se servir des biens dont il se croit possesseur pour fonder de grands établissements pliilanthvopiques et pour faire disparaître la misère. Ainsi encore, pour l'idée de persécution, l'homme vulgaire l'interprétera à l'aide d'une de ces puissances occultes qui frappent l'imagination de ses pareils, telles que la police, les jésuites, les esprits ; l'aliéné qui a reçu une certaine instruction y verra l'influence d'un de ces fluides dont on se sert pour expliquer les phénomènes physiques (les fluides électrique, magnétique, etc.), ou d'un de ces instruments que la science moderne vient de découvrir, le téléphone, le phonographe, etc. Mais il arrive un moment dans l'histoire des aliénés où, quel que soit leur degré d'instruction, leur délire ne présente plus môme aucune différence de forme; ce moment, c'est celui de la chronicité et de la démence. Voyez, en effet, un paralytique général à la deuxième période de sa maïadie : qu'il soit intelligent ou non, de haute ou de basse extraction, instruit ou ignorant, s'il a le délire des grandeurs, il sera pape, roi ou empei'eur, possédera des milliards, etc.

Les différentes catégories, dans l'une desquelles toute idée délirante peut trouver place, se réduisent à huit, qui sont :

1" Idées de satisfaction, de grandeur, de richesses;

2" Idées d'humilité, de désespoir, de ruine;

0° Idées de persécution ;

4° Idées hypochondriaques ;

5° Idées religieuses ;

6° Idées erotiques ;

7° Idées de transformation corporelle, se rapportant soit à l'aliéné lui-mêmct soit aux personnes de son entourage ;

û92 DÉLIRE.

8° Idées délirantes avec conscience (folie avec conscience : agoraphobie, topophobie, claustrophobie, folie du doute avec délire du toucher, etc.).

Nous allons étudier, au point de vue de la description symptomatique, ces diverses catégories de conceptions délirantes; mais il n'est pas inutile de faire remarquer que certaines idées délirantes qui, au premier abord, paraissent bien délimitées, tiennent à la fois de catégories différentes. Ainsi, la pensée d'être Dieu est certes une idée de grandeur, mais c'est ainsi une idée délirante religieuse ; certaines idées mystiques ne tiennent-elles pas à la fois du délire reUgieux et du délire éi^otique? Quoiqu'il en soit de ces conceptions délirantes mixtes, elles ne peuvent détruire les espèces simples que nous avons établies.

1» Idées de satisfaction, de grandeur, de richesses. Nous réunissons sous le même chef ces trois variétés de conceptions délirantes, parce qu'elles ne constituent en réalité que des degrés différents d'un même état d'esprit, c'est-àdire l'exagération maladive de tout ce qui se rapporte à la personnalité. Les malades atteints de ce genre de délire voient tout en beau ; ils s'exagèrent leurs qualités personnelles, physiques, intellectuelles ou morales, se trouvent des talents pour l'exercice des arts pour lesquels ils n'avaient auparavant montré aucune aptitude ; les uns se disent musiciens, quoiqu'ils connaissent à peine les notes ; d'autres se proclament grands peintres et n'ont jamais touché une palette ; ceux-ci écrivent des poëmes, des tragédies, et souvent savent à peine l'orthographe. A un degré plus élevé, l'aliéné se croit transformé, il devient un autre que lui-même ; il est roi, prince, empereur, président de la République, pape, ou bien quelque personnage historique. A cela se joint la richesse; ce sont des trésors qui lui ont été dérobés et en possession desquels il doit revenir; ce sont de riches héritages qu'il doit faire, ou plus simplement des miUions et des milliards qu'il possède sans pouvoir dire d'oià ils lui viennent et qu'il distribue à tous ceux qui s'approchent de lui. Le délire des grandeurs est le moins égoïste des délires ; c'est, en effet, chez ceux qui en sont atteints qu'on rencontre les individus qui se préoccupent du bonheur du genre humain, qui veulent fonder, à l'aide de leurs millions imaginaires, des hôpitaux, des établissements de bienfaisance, construire des palais pour les pauvres, transformer l'eau des fleuves en vin, etc.

2" Idées d'humilité, de désespoir, de ruine. Le contraire de la satisfaction, du contentement de soi-même, de la vanité, c'est l'humilité. Il existe des malades qui, à rencontre des précédents, se croient incapables de rien faire de bon, qui se sentent impuissants, sont pris d'un profond découragement, et ne cherchent qu'à diminuer leur valeur et même à s'annihiler. On conçoit que cet état, poussé à un certain degré, puisse amener ceux qui en sont atteints au désespoir; que leurs idées les conduisent à croire tout perdu, à s'imaginer qu'ils sont ruinés, déshonorés, à se tourmenter pour leur sort à venir et celui de leurs enfants, etc.

o" Idées de persécution. L'idée délirante de persécution (il ne s'agit pas ici du délire des persécutions proprement dit), l'idée de persécution, si fréquente chez l'aliéné, peut être considérée comme l'explication des impressions douloureuses qu'il ressent. Toutes les peines, tous les tourments, les dangers imaginaires, sont ainsi interprétés; les hallucinations et particulièrement celles de l'ouïe vieiment à leur tour donner un aliment très-actif au délire. Mais ce qu'il y a d'important à noter, c'est que le malade attribue toujours la persécution dont il est l'objet à quelque cause extérieure ou même à une ou plusieurs personnes déterminées, lorsque ce n'est pas une corporation complète. Les cause

(le ses tourments moraux sont ou des abstractions, ou des êtres concrets. Parmi les premières, on constate certaines puissances occultes dont ii est difficile de pre'ciser la nature ; ce sont des esprits, des invisibles, ou bien une force naturelle, le magnétisme, la physique, l'électricité, etc. Quand il s'agit des êtres, ceuxci sont indéfinis, et alors les malades se servent pour en parler des expressions on, ils; ou bien ils sont nettement définis: ce sont les sociétés secrètes, les jésuites, les francs-maçons, souvent c'est la police, tel ou tel personnage en vue, ou même tel ou tel parent, parfois un ami, etc. Enfin on entend certains malades expliquer leurs idées de persécution par l'iulluence de gens auxquels ils donnent les noms les plus baroques : tels sont les fouinards, les locustins, les javerlais, etc. Ces différents modes d'explications sont souvent employés par les mêmes malades, mais à des époques diverses de leur affection; elles servent à marquer les degrés de l'évolution morindc.

4° Idées hypochondr laques. On donne le nom d'idée délirante liypocbondriaque à celle qui se rapporte exclusivement à des troubles imaginaires de la santé physique. Cette forme de délire présente bien des degrés. Dans sa forme la plus simple, doivent se ranger les préoccupations exagérées que manifestent certaines personnes pour leur santé, qui examinent leurs excréments, se tâtent le pouls sans cesse, et prennent les précautions les plus méticuleuses pour le choix de leur nourriture. A cet état vient se joindre la conviction d'être atteint de telle ou telle maladie déterminée ; il en est qui s'imaginent avoir une maladie du cœur et se plaignent alors de palpitations, d'étouffements, d'arrêts cardiaques ; d'autres se disent dyspeptiques ; certains se croient syphilitiques, et plusieurs d'entre eux sont poursuivis par la crainte de devenir aliénés. A un degré plus élevé, on observe des illusions ou des hallucinations de la sensibilité générale qui viennent raffermir et même augmenter les préoccupations hypochondriaques : les malades se plaignent dans ce cas qu'on leur coule du plomb fondu dans les veines, que leurs nerfs sont tordus et déchirés, qu'ils sentent des tisons ardents qui leur brûlent l'estomac; il en est qui, poursuivis par des odeurs fétides dues à des hallucinations de l'odorat, croient que ces odeurs proviennent de leur corps gangrené ; d'autres encore attribuent leurs sensations douloureuses à des animaux qui se sont logés dans leurs corps, à des grenouilles et à des serpents qui remuent dans leurs entrailles, etc. Enfin, nous aurons passé en revue toutes les variétés d'idées hypochondriaques, lorsque nous aurons rappelé ces malades qui prétendent qu'ils n'ont plus de membres, qu'ils sont morts, que leurs intestins sont bouchés, que leur estomac, leur bouche, n'existent plus, que leur anus est fermé ; les malades qui sont en proie à de telles conceptions hypochondriaques refusent de manger, et font tous leurs efforts pour résister aux besoins delà miction et de la défécation.

Il existe deux formes spéciales de délire qu'il convient de placer à côté du délire hypochondriaque, ce sont le délire micromaniaque et le délire émotif.

Le délire micromaniaque, ainsi appelé par Auguste Voisin, ou le délire des ■petitesses, comme le nomme Materne, est une forme très-curieuse du délire hypochondriaque. Les malades se croient tout petits enfants, d'autres se figurent •être des nains ou assurent avoir des membres atrophiés. Materne cite l'histoire d'un malade qui demandait à coucher dans un berceau; ses jambes, prétendaitil, étaient si petites et ses pieds si étroits, qu'il n'osait se lever même pendant quelques instants.

Quant au délire émotif , décrit pour la première fois par Morel, en 1866 {Du

délire émotif . Névrose du système nerveux ganglionnaire viscéral, in Arch. géné7'ales de méd., t. Vil, 1866), est considéré par lui comme une névrose spéciale, dont un des caractères pathognomoniques essentiels serait * la facilité avec laquelle les malades subissent une impression d'un ordre déterminé et y conforment soudainement leur pensée, sans que le raisonnement et l'expérience leur viennent en aide pour rectifier ces impressions et chasser les terreurs vaines qui les assiègent. Ils n'oseront point, par exemple, toucher la monnaie d'or, d'argent ou de cuivre; ils n'appi'ocheront qu'en tremblant d'une porte ou d'une fenêtre, et pour l'ouvrir ou la fermer prendront le pan de leur habit, ou s'envelopperont la main avec leur mouchoir. » Morel considère tous les états, qui constituent ce qu'il appelle le délire émotif comme la conséquence d'un trouble du système nerveux ganglionnaire. Il serait très-facile de montrer — mais ce n'est pas ici le lieu — que les faits disparates qu'il réunit dans son travail, quoique présentant certaines analogies, diffèrent beaucoup entre eux ; que cet état émotif ne semble être le plus souvent qu'une manifestation symptomatique, purement momentanée, d'un trouble morbide plus étendu et plus profond ; enfin que le délire émotif est moins une espèce spéciale de maladie mentale qu'un symptôme fréquent dans diverses formes de folie et dans plusieurs névroses.

5° Idées religieuses. Le délire religieux est celui qui est caractérisé par un zèle outré pour les exei'cices religieux, entretenu encore par des scrupules incessants à propos des actions les plus simples de la vie. Les malades qui en sont atteints trouvent un aliment pour leurs préoccupations mystiques dans les hallucinations de divers sens. Ils entendent la voix de Dieu ou des saints qui leur transmettent des ordres ; ils voient la Vierge qui leur fait des signes et les jette dans l'extase et le ravissement; il en est qui poussent le mysticisme jusqu'à se poser en martyrs de la foi, en hommes destinés à souffrir pour racheter les péchés des autres : aussi, comme conséquence fréquente du délire religieux, observe-t-on souvent le refus obstiné des aliments, les idées de suicide et d'homicide, les mutilations graves, les supplices volontaires, etc.

On fait entrer dans le délire religieux, d'une part la théo7nanie et de l'autre la démonomanie. Ces deux états symptomatiques sont très-différents. On appelle théomaniaque l'aliéné qui se figure être un personnage divin, tandis que le démonomaniaque ou l'aliéné démonopathique se croit possédé par un ou plusieurs démons qui se sont emparés de lui, le tourmentent et lui font commettre toute sorte d'actes coupables {voy. art. Dkmoxomanie).

6" Idées erotiques. Les conceptions délirantes erotiques peuvent se présenter chez l'aliéné sous des formes bien diverses, depuis les aspirations de l'amour platonique jusqu'aux immondes perversions génésiques d'un marquis de Sade ou du sergent Bertrand (nécrophilie).

L'idée erotique peut être caractérisée par un amour excessif, tantôt pour un objet connu, tantôt pour un objet imaginaire. C'est là l'érotomanie d'Esquirol ou la monomanie erotique de certains auteurs. Dans ce cas, l'amour est purement dans la tète; il est chaste, honnête et rarement associé à des idées de libertinage. « L'érotomane, dit Marcé, est uniquement absorbé par la pensée et la contemplation de l'objet de son culte ; il cherche à se parer, à s'embellir, à se couvrir de bijoux, sa voix à une intonation émue, ses gestes respirent une langueur amoureuse ; des hallucinations et des illusions se joignant bientôt à son délire, il entend la voix de l'objet aimé, il cause avec lui, il entend ses paroles d'encouragement, il remarque et interprète dans un sens favorable ses

traits et ses gestes, il célèbre sa passion en vers, en prose, abondonne ses affaires et ne recule devant aucune extravagance pour suivre ou entrevoir la personne aimée. Dans d'autres circonstances, l'érotomanie se traduit beaucoup moins par des actes extérieurs et revêt cette forme moitié amoureuse, moitié contemplative, qui entre pour une certaine part dans les élans mystiques de la vie religieuse » [Traité des inaladies mentales, Paris, 1862, p. 370).

Mais l'idée erotique reste rarement confinée dans cette sphère purement idéale. Les instincts génésiques peuvent, en effet, être surexcités, et alors se présentent chez les malades des manifestations diverses : les uns ne parlent que de se marier, les autres se livrent avec une ardeur inaccoutumée aux plaisirs vénériens, ou à la masturbation. Enfui, l'instinct sexuel peut être perverti, et alors on observe cette lubricité révoltante à laquelle on donne les noms de satyriasis, de nymphomanie; on voit les malades rechercher les plaisirs contre nature, se plaire même dans la cohabitation avec les cadavres. Les Allemands ont donné le nom de Contràre Sexualempfindiing au penchant irrésistible que certains aliénés éprouvent pour les personnes de leur propre sexe, avec une aversion marquée pour le sexe opposé.

1" Idées de transformation corpoi^elle. Nous entendons par là cette conception délirante par laquelle certains malades s'imaginent qu'ils ont changé de sexe ou qu'ils sont transformés en animaux (lycanthropie et zooanthropie des anciens). Mais ces idées de transformation, l'aliéné, au lieu de se les appliquer à lui-même, peut les rapporter à d'autres, aux personnes de son entourage : ainsi il prend les hommes pour les femmes et vice versa, ou bien il considère telle ou telle personne étrangère pour un des siens, etc. Il y a dans ce dernier fait plus qu'une illusion ou une interprétation délirante, il y a une véritable conviction délirante. Ainsi nous connaissons telle malade qui, malgré la pré- .sence de son mari, prenait son jardinier pour son époux et lui exprimait son étonnement de le voir ainsi travailler, lorsque sa véritable place était au salon. Tous les jours, on voit les malades et surtout les femmes prendre les médecins ou mêmes les infirmiers pour leurs parents, leurs maris ou leurs frères. Nous aurons à indiquer plus loin dans quelles conditions pathologiques se produit cette manifestation symptomatique.

8° Idées délirantes avec conscience. Nous rangeons dans cette catégorie tous ces états névropathiques connus sous le nom de folie du doute avec délire du toucher, d'agoraphobie, de topophobie, de claustrophobie. Tout ce qui conserve la description et la valeur diagnostique des trois premiers de ces états a été traité longuement dans des articles spéciaux de ce Dictionnaire [voy. Folie avec CONSCIENCE et Folie du dodte avec délire du toucher) : nous n'en dirons donc rien ici. Quant à la claustrophobie, décrite récemment par l'un de nous, M. Bail, c'est la peur des espaces fermés. Les malades qui présentent cet état cérébral particulier sont saisis d'une terreur panique, d'un angoisse indescriptible, dès qu'ils sont seuls dans un endroit clos; ils ne reprennent de l'assurance que lorsqu'ils sont en compagnie d'autres personnes ou quand les portes et les fenêtres sont grandes ouvertes. Il en est qui ne peuvent dormir la nuit que lorsqu'ils se sont assurés que l'appartement ou même la maison n'est pas fermée à clef.

Cette terreur spéciale a été observée chez des malades divers; elle se trouve associée chez l'un à du délire du toucher, chez un autre à de l'anémie, un troisième est diabétique, etc. Quelle que soit la pathogénie de ce symptôme, nous devons faire remarquer qu'il est toujours conscient et que les malades en ren-

dent compte avec la plus grande précision (B. Bail, De la claustrophobie. In Annales médico-psychologiques, n° de novembre 1879).

B. Déli7'es des actes. Les actes des aliénés peuvent être spontanés ou automatiques, ou bien ils sont provoqués par quelque conception délirante. Quelque soit leur mode de production, tous ces actes présentent un caractère commun, c'est Virrésistibilité. L'aliéné ne peut pas plus se soustraire à l'accomplissement des actes qui sont dans la nature de son délire qu'à l'obsession des conceptions délirantes qui ont envahi son esprit.

Pour le délire des actes, de même que pour le délire intellectuel, nous décx'irons deux formes principales : les délires généraux et les délires partiels. Cette distinction nous semble répondre à la nature des faits observés ; en effet, il est certains aliénés qui pi-ésentcnt un désordre général, tandis qu'il en est d'autres qui ne commettent que certains actes déterminés.

a. Délires généraux. La motilité chez les aliénés peut être surexcitée ou affaiblie. Ces deux formes de troubles correspondent à ce que nous avons étudié dans les délires généraux intellectuels sous les noms de délire maniaque et de délire dépressif.

Dans Vexcitation, la motilité acquiert une grande énergie et une excessive activité. Les malades ne peuvent rester en place, il vont, viennent, dansent, courent, etc. ; ils chantent, crient, vocifèrent. Ils font des mouvements désordonnés, déplacent tout ce qu'ils trouvent sous la main, cassent, brisent et se livrent même à des voies de fait sur les personnes qui les entourent. Il en est qui ont un besoin incessant de locomotion et qui marcheraient toute la journée, si on ne les obligeait à prendre du repos.

Dans la dépression, au contraire, les mouvements perdent toute activité et toute énergie. Les malades ne bougent plus qu'avec peine, ou lorsqu'ils y sont ■contraints et forcés; ils ne parlent plus ou bien répondent lentement et par monosyllabes aux questions qu'on leur adresse. Cette inertie musculaire arrive à sou degré maximum dans certains cas de stupeur ; alors il y a immobilité complète, affaissement général de l'être.

b. Délires partiels. Les actes auxquels peuvent se livrer les aliénés suivant les dispositions morbides où ils se trouvent, et que certains médecins ont considérés comme autant d'entités pathologiques distinctes, ces actes, disons-nous, peuvent se ranger sous huit chefs principaux :

1° La tendance à briser, à détruire, à déchirer, en un mot, la manie de k destruction ;

2" La manie de collectionner •

3° Le vol ;

4* Le suicide ;

5" L'homicide;

6° L'incendie ;

7° Les actes erotiques;

8° L'appétence irrésistible pour les boissons alcooliques, pour i'éther, l'opium, le hachisch ou d'autres stimulants.

Nous allons passer successivement en revue ces différents actes, tels que les accomplissent les aliénés.

1" Tendances à la destruction. L'impulsion à détruire tout ce qui se rencontre sous la main est fréquente chez les aliénés. Les uns déchirent leurs habits ou s'appliquent à les découdre, d'autres font des bandes avec leurs cou-

■vertures et les draps de leur lit. On en voit qui ne peuvent trouver un objet sans être pris du besoin irrésistible de le briser; les meubles, la vaisselle, des objets plus précieux encore, sont mis en morceaux, sans même que les malades qui agissent ainsi soient sous l'influence d'une excitation violente.

2" Manie de collectionner. A l'encontre des aliénés qui détruisent tout ce qu'ils trouvent, il en est d'autres qui ramassent les objets les plus divers, tels que cailloux, morceaux d'étoffes, débris de toute sorte d'objets malpropres. Us en remplissent leurs poches, les rangent dans leurs commodes, leurs armoires, en les étiquetant avec soin. Il en est qui poussent bien loin ce genre d'occupations; nous n'en voulons pour preuve que l'observation d'une malade citée par Trélat : « Chaque nuit elle faisait sa toilette à fond et enveloppait et pliait avec le plus grand soin, dans de petits papiers, tous les résidus corporels qu'elle enlevait de la surface de sa peau. Tout cela était classé par ordre de matières et par ordre chronologique dans des enveloppes de diverse couleur : les ongles des mains toujours dans du papier de même nuance, avec la date du jour où ils avaient été coupés, tous les paquets d'ongles les uns sur les autres, par jour, mois et années ; même soin et couleur différente pour les ongles des pieds ; même précaution de classement pour la crasse enlevée aux ongles ; même sollicitude pour le résultat de la toilette des oreilles; une pile particulière de petits papiers pour les fort minces résidus obtenus entre chaque orteil, et enfin une pile beaucoup plus importante pour les récoltes dues à l'action du peigne. On trouva dans cette armoire, emmagasiné 'comme le sont les objets précieux dans le nécessaire le mieux tenu, tout le produit consciencieux d'un travail hygiénique de près de dix années. Rien n'y manquait que les jours de couches pour lesquels il y avait une annotation explicative de l'abondance des résultats recueillis ensuite. N'oublions pas de dire qu'envoyait à leur place d'élection plusieurs grosses piles des produits du pansement quotidien d'un vésicatoire qui avait suppuré pendant deux ans, et d'un cautère qui le remplaça et fut maintenu un temps égal » (Trélat, La folie lucide. Paris, 1861, p. 26).

Nous pourrions encore citer le cas d'une malade qui faisait sécher ses excréments, les enveloppait ensuite dans une feuille de pupier qu'elle étiquetait avec soin, et cachait le tout dans sa paillasse.

5" Vol. La tendance au vol s'observe chez de nombreux aliénés, mais ils ne commettent pas tous cet acte de la même manière. Les uns soustraient les objets les plus disparates et les cachent ensuite ; d'autres, au contraire, ne prennent que certains objets déterminés : ainsi il en est qui volent des livres aux étalages, d'autres des ustensiles de ménage, des couverts d'argent ; d'autres enfin sont irrésistiblement attirés par tous les objets qui brillent. Rappelons ici les vols, fréquents aujourd'hui, que les femmes commettent dans les grands magasins de nouveautés, souvent sous l'influence d'un état morbide général.

Quelles que soient la valeur ou la qualité des objets soustraits, il est utile de faire remarquer que les aliénés commettent le vol sous l'influence d'une impulsion pathologique irrésistible ; qu'il en est qui se livrent à cet acte criminel sans préméditation, sans idée systématique, et que même ils n'en conservent le plus souvent aucun souvenir. Toutes les conditions dans lesquelles le vol s'est perpétré doivent être tenues en grande considération, car elles sont d'une grande utilité pour reconnaître si l'on a affaire à un acte morbide ou à un acte criminel {voy. art. Kleptomanie).

4° Suicide. Le suicide est un des symptômes les plus importants en alié-

nation mentale: aussi est-il du plus grand inte'rêt de connaître les motifs qui poussent l'aliéné à se détruire. Le suicide peut-être parfois un acte instantané, irréfléchi, comme dans certains accès violents de délire maniaque; dans d'autres cas, il est de la part des m;ilades un acte i^aisonné, prémédité, réfléchi, et il n'est rien qu'ils ne fassent pour arriver à l'accomplir. Il ri'est pas rare de rencontrer des aliénés qui sont poussés au suicide par des hallucinations impératives; enfin il en est beaucoup qui se détruisent par l'influence contagieuse de l'exemple.

Les moyens les plus ordinaires employés par les aliénés pour se suicider sont : la précipitation d'un lieu élevé, la pendaison, la strangulation, l'emploi de matières toxiques, etc. Mais si, grâce à une surveillance constante, ils ne peuvent arriver ni à s'empoisonner, ni à se pendre, ni à se jeter d'un lieu élevé, etc., ils ont recours à l'inanition, ils refusent toute espèce de nourriture, et avec cette obstination que présentent seuls les aliénés qui veulent en finir avec l'existence [voy. art. Suicide).

5" Homicide. L'impulsion au meurtre peut être instantanée, sans qu'aucun mobile ou excitation étrangère ait impressionné le malade ; dans ce cas, celui-ci ne conserve parfois aucun souvenir de son acte. Mais l'aliéné peut être aussi poussé à tuer soit par vengeance ou ressentiment, soit par des hallucinations impératives, soit pour se débarrasser d'un ennemi qui le poursuit sans cesse de ses injures, soit enfin parce que, n'osant se suicider, il espère en finir avec l'existence d'une manière détournée, en commettant un crime qui lui méritera l'écbafaud.

Les moyens employés par l'aliéné pour commettre son crime sont très-variés. Dans les cas de meurtre instantané, il se sert du premier instrument qui se trouve à sa portée au moment même oiî il est saisi de son accès impulsif, que ce soit un couteau, un marteau, une serpe, ou tout autre objet. Lorsqu'au contraire le meurtre est prémédité, le malade prépare son arme d'avance; c'est alors un morceau de barreau de fer qu'il aiguise et emmanche habilement au bout d'un morceau de bois, c'est un marteau qu'il dérobe et qu'il cache soigneusement jusqu'au moment du crime. Les aliénés en liberté se servent généralement d'armes à feu, soit un fusil ou un revolver; quelques-uns étouffent leurs victimes ou les 'précipitent dans un puits ou dans quelque précipice {voy. art. Homicide [Folie]].

6" Incendie. Les mobiles pathologiques qui poussent les aliénés à incendier sont de nature diverse. Certains d'entre eux commettent cet acte sous l'influence d'une exaltation maniaque générale ; d'autres y sont poussés par des sentiments de vengeance fondés sur des motifs futiles, parfois même imaginaires. On eu a vu qui n'avaient d'autre mobile pour exécuter cet acte insensé que la conviction de faire un acte méritoire, de purifier un lieu souillé par des pécheurs; ou bien qui, se trouvant sous l'influence d'une hallucination, croyaient obéir à un ordre immédiat de la divinité. Enfin, il n'est pas rare de voir des aliénés qui \( mettent le feu sans motif appréciable et uniquement pour satisfaire un besoin irrésistible qu'ils ne peuvent expliquer. Ils incendient les propriétés de gens qu'ils n'ont jamais vus, contre lesquels ils n'ont aucun motif d'aversion, souvent ils brûlent leur propre maison. La vue des flammes, le tumulte, le son des cloches, déterminent chez quelques-uns d'entre eux une admiration passionnée qu'ils expriment tous en termes analogues et qui se traduit par une véritable extase; ils se trouvent en même temps soulagés de cette angoisse inexprimable qui accompagne le développement de l'accès impulsif » (Marcé, Traitédes maladies mentales, p. 387) [voy. Pyromanie].

1" Actes erotiques. Les actes que peuvent provoquer les perturbations de l'instinct génésique sont de nature diverse. Lorsqu'il y a simple surexcitation de cet instinct, ceux qui en sont atteints se livrent à la masturbation d'une façon désordonnée, ou bien satisfont leurs appétits vénériens avec une fureur tout à fait insolite. Il est de ces malades qui, ne trouvant plus chez eux satisfaction complète à leurs désirs, oublient tout sentiment des convenances et courent les maisons de prostitution, sans se préoccuper si de tels actes ne pourraient pas porter atteinte à l'honneur de leurs familles.

Mais les actes erotiques présentent souvent un caractère plus marqué d'étrangeté et de perversité. Tels sont, par exemple, les actes de ces individus décrits par M. Lasègue sous le nom d'exhibitionnistes (in Union médicale, n° du !<"■ mai 1 877). 11 s'agit d'individus qui niontienten public leurs organes génitaux, et surtout levant les jeunes filles; tout l'acte morbide se limite à cette exhibition « qui n'est jamais le point de départ de lubriques aventures ». Cet acte se reproduit aux mêmes lieux et habituellement aux mêmes heures. Pour mieux faire saisir les caractères de ce trouble erotique, nous emprunterons le fait suivant au travail de M. Lasègue : « Un olficier en retraite (soixante-cinq ans) est sous le coup d'une prévention d'outrage à la pudeur, dans les conditions suivantes : tous les deux jours, bizarre intermittence, il va se placer devant la grille d'une maison où habitent des jeunes lilles, dans la localité oii lui-même a sa résidence. Là il découvre ses organes génitaux, puis, après quelques minutes, reboutonne son pantalon et continue sa promenade périodique. Détail non moins curieux, il dépose toujours sa canne au même endroit avant de se mettre en posture. L'inculpé jouit, en apparence, de la plénitude de sa raison, il répond pertinemment aux questions, nie sans insistance, en faisant valoir moins la non-existence que l'improbabilité du délit. »

Mais, parmi les perversions des instincts génésiques, la plus monstrueuse est ce qu'on a appelé la nécrophilie, c'est-à-dire la cohabitation avec les cadavres. Le fait est encore plus fréquent qu'on ne sei'ait porté à le croire, et elle est loin d'être isolée, l'histoire du sergent Bertrand qui, en 1847, violait les tombes des cimetières de Paris, en particulier du cimetière de Montparnasse, et se livrait sur les cadavres de femmes qu'il déterrait aux plus odieuses et aux plus révoltantes profanations.

8<* Tendances irrésistibles pour les boissons alcooliques et les stimulants de divers ordres. Il ne s'agit pas ici des troubles mentaux qui se développent sous l'influence de l'usage continu et progressif des boissons alcooliques, mais de la tendance dépravée pour ces boissons, qui se manifeste comme symptôme de certaines formes d'aliénation mentale. Ce phénomène ne demande pas une description spéciale; rappelons seulement que cette disposition inusitée à boire avec excès des liqueurs fortes, lorsqu'elle se manifeste cliez un individu qui jusque-là avait été de la plus grande sobriété, peut mettre sur la voie d'une maladie mentale ou cérébrale grave, telle que la paralysie générale.

Lorsque les aliénés, qui présentent ce symptôme d'une façon périodique, sont pris de ce qu'on est convenu d'appeler leur accès de dipsomanie, il n'est rien qu'ils ne fassent pour se procurer des liqueurs alcooliques; tout leur est bon dans ces moments, il en est qui boivent de l'alcool camphré, du vinaigre de Bully, etc. {voy. Dipsomanie).

Les buveurs d'éther peuvent rentrer dans la catégorie de ces malades; mais tous ceux qui ont ainsi la passion de l'éther ne le boivent pas, il en est qui se

contentent de le respirer et se procurent de celle façon une ivresse analogue à l'ivresse alcoolique. L'abus de l'étlier, qu'il soit pris à l'intérieur ou simplement aspiré, a les mêmes conséquences que l'abus de l'alcool.

Valeur diagnostique des différentes variétés de délire vésanique. Il ne suffit pas de décrire avec la plus grande exactitude tel ou tel symptôme morbide, il faut encore indiquer sa valeur diagnostique. Connaître le délire vésanique et ses diverses variétés est sans doute chose importante ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est de pouvoir, à l'aide de celte connaissance, distinguer les maladies mentales les unes des autres. Pour compléter les descriptions que nous venons de faire, il nous reste donc à prendre chacune des variétés de délire pour rechercher quelles formes d'aliénation elle caractérise et quelles sont les variations secondaires qu'elle peut présenter suivant qu'elle se manifeste dans telle ou telle maladie. Nous allous passer en revue, pour ce complément de notre étude, les différents délires vésaniques dans l'ordre suivi dans le chapitre précédent.

Délires généraux. Le délire maniaque a été longtemps considéré comme la caractéristique de la manie soit aiguë, soit chronique. Mais l'observation des faits a bientôt amené à reconnaître que ce symptôme accompagne bien d'autres formes de maladies mentales, en présentant toutefois certaines modifications.

Dans les périodes initiales de la paralysie générale, le délire maniaque peut atteindre parfois les plus hauts degrés de la fureur, mais le plus souvent il est surtout caractérisé par de la turbulence, un besoin incessant de mouvement, qui se traduit, suivant les individus, en courses prolongées, en voyages lointains, en exercices de toute sorte, elc. Ce besoin de se mouvoir, de s'occuper de tout, peut être accompagné de mouvements de colère et même de fureur, surtout lorsque le malade se trouve contrarié dans ses projets.

Le délire maniaque est fréquent dans les formes de folie accompagnant les affections convulsives, telles que l'épilepsie, l'hystérie et la chorée. Dans ces cas il présente des caractères particuliers, il est généralement d'une plus grande violence que dans toute autre forme de folie ; mais ce qu'il fimt surtout remarquer, c'est que les malades qui en sont atteints ont des impulsions violentes et brusques, qui les poussent à commettre les actes les plus insensés et les plus criminels. Ce qui se remarque surtout encore dans cette vai'iété de délire, c'est la fréquence des hallucinations delà vue et leur nature terrifiante, c'est son retour par accès et la ressemblance presque absolue des accès chez le même malade.

Dans les formes de folie pur intoxication et surtout dans la folie alcoolique, le délire maniaque peut atteindre les plus hauts degrés de la fureur; cette excitation violente et les actes dangereux qui en sont parfois la conséquence sont entretenus et provoqués par des hallucinations de la vue de nature terrifiante.

II n'est pas rare d'observer les périodes momentanées d'excitation maniaque chez les imbéciles et les déments, chez les aliénés atteints de délires partiels, tels que le délire des persécutions, etc. Enfin, le délire maniaque peut alterner avec le délire mélancolique, et la réunion de ces deux délires constitue alors ce que l'on a appelé la folie à double forme ou folie circulaire.

Le délire dépressif^ ou mélancolique est le caractère principal de toutes ces formes de folie, qu'on étudie sous le nom d'affections mélancoliques, depuis

* Nous faisons toutes nos réserves au sujet de celte expression, qui nous pai-aît manquer de justesse.

la mélancolie simple sans délire jusqu'à la mélancolie avec stupeur. Mais, d&^ même que le délire maniaque, il peut se manifester aussi dans certaines autres formes d'aliénation mentale. Ainsi, dans la paralysie générale, la période prodroraique se manifeste le plus souvent sous la forme dépressive; mais ou observe aussi le délire mélancolique durant les périodes de la maladie confirmée et, dans ce cas, il peut se présenter sous tous ses formes, il est simple ou accompagné de stupeur, il se manifeste avec les idées délirantes dénature diverse, avec des idées de persécution, des idées hypochondriaques.

Dans les affections convulsives, le délire mélancolique présente des caractères spéciaux et pour ainsi dire pathognomoniques. Aussi, dans l'épilepsie et l'hystérie, l'état dépressif est associé à des idées religieuses. En outre, les malades sont en proie à des hallucinations de la vue, souvent de nature terrifiante : aussi, sous l'influence de celle-ci et de leurs conceptions délirantes, se livrentils à des actes graves, tels que le vol, l'incendie, le suicide et l'homicide.

Le délire mélancolique est fréquent dans la folie alcoolique. Non-seulement il s'observe dans l'ivresse simple, mais aussi dans le delirium tremens et dans l'alcoolisme chronique. Dans la première de ces deux variétés de folie alcoolique, dans le delirium tremens, « les malades sont obsédés par des hallucinations de nature terrifiante : ils se voient entourés d'animaux monstrueux, d'ennemis qui les menacent, se glissent sous le lit, rampent sous les couvertures; ils aperçoivent les cadavres lacérés de leurs parents, et, pendant la nuit, s'ils viennent à sommeiller un instant, se réveillent enveloppés de flammes et en proie à une terreur indicible; au milieu de ces accès de panophobie, ceux-ci s'enfuient en aveugles par la première issue qui se présente à eux, ceux-là s'arment précipitamment, se jettent en furieux sur leurs fantômes ou sur le premier objet qu'ils rencontrent; chez d'autres, enfin, les hallucinations déterminent un état de stupeur et de prostration caractéristique : immobiles, hébétés, incapables de répondre et d'agir, offrant sur leurs traits l'empreinte de la frayeur qui les domine, ils ne sortent de cet état que pour faire quelque tentative de suicide : lorsqu'à force d'instances on parvient à leur arracher quelques mots, on constate bien vite qu'ils sont en proie à une profonde terreur, que des idées hypochondriaques se mêlent à leur délire : on va les fouiller, les guillotiner, on les a pendus, leur tête a été séparée du corps, ils sont morts n (Marcé, Traité des maladies mentales. Paris, 1862, p. 614).

Dans l'alcoolisme chronique, les hallucinations de la vue et parfois des hallucinations de l'ouïe se présentant aussi avec un caractère terrifiant, les malades tombent aussi dans un état de continuelle inquiétude avec accès de panophobie. A cet état mélancolique général viennent se joindre des idées de persécution, des idées d'empoisonnement, des idées de suicide et souvent aussi des impulsions violentes qui portent ces malades à frapper, à tuer, à mettre le feu, à voler. Enfin, on observe des périodes de mélancolie chez les déments et les imbéciles; rappelons encore que le délire dépressif est une des phases de la folie à double forme ou folie circulaire.

L'affaiblissement des facultés, qu'il ne soit que momentané et s'appelle alois torpeur cérébrale (Bail), ou qu'il soit définitif comme dans la démence, s'observe dans un grand nombre de cas. Rappelons seulement ici que la démence est l'aboutissant do la plupart des autres formes de folie, qu'elle caractérise surtout les troubles mentaux des affections organiques du cerveau telles que la paralysie générale, le ramollissement cérébral, etc.

DICT. ENC. XXVI. 26

Quant au délire incohérent ou à l'incohérence proprement dite, elle s'observe surtout dans l'excitation maniaque, dans les vésanies arrive'es à leur période de chronicité, dans les différentes formes de démence et surtout dans la paralysie générale.

Délires partiels. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, nous admettons sept catégories de conceptions délirantes et huit espèces d'actes délirants. Nous allons les étudier successivement les unes et les autres, au point de vue de leur valeur diagnostique, sauf les idées délirantes avec conscience.

a. Idées délirantes. Toute idée délirante, quelle qu'elle soit, peut se présenter sous deux formes distinctes : ou bien elle n'est que temporaire, momentanée et diffuse, ou bien elle est systématisée, organisée. Ce sont ces deux points de vue que nous devrons envisager pour chacune des sept catégories suivantes :

1" Idées de satisfaction, de grandeur, de richesses. Cette variété de conception délirante s'observe, à titre de symptôme accidentel, dans un grand nombre de maladies mentales. Ainsi, on voit beaucoup d'aliénés qui, durant leurs accès maniaques, émettent des idées ambitieuses : tels sont surtout ceux atteints de folie à double forme. Les idées de grandeur sont très-fréquentes chez les imbéciles, chez les hystériques, etc. , mais elles sont surtout prédominantes dans deux formes spéciales d'aliénation mentale, dans la paralysie générale et dans le délire des persécutions.

Dans la paralysie générale, le délire ambitieux est très-fréquent, si fréquent même que Bayle le considérait comme le symptôme obligé de cette maladie. Mais les idées délirantes n'y présentent pas le caractère de la systématisation comme dans le délire des persécutions; elles sont, au contraire, multiples, mobiles, absurbes, contradictoires, en un mot, incohérentes, c'est-à-dire qu'elles'' présentent le caractère de la débilité intellectuelle.

Lorsque, au contraire, les idées de grandeur sont systématisées, elles sont fixes, raisonnées, coordonnées; elles sont presque constamment associées à des hallucinations de l'ouïe et à des idées de persécution. Certains auteurs ont considéré ce délire partiel systématisé comme une espèce morbide distincte, qu'ils ont appelée mégalomanie (Broc, Dagonet); une analyse attentive des faits et surtout l'étude des symptômes au point de vue de leur évolution permettent de conclure que cette prétendue monomanie des grandeurs n'est qu'une des périodes d'une affection plus compliquée, le délire des persécutions. En réalité, le délire systématisé des grandeurs, comme le dit M. Ach. Foville, qui en a fait l'objet d'un travail très-important {Étude clinique du délire des grandeurs, in Mémoires de l'Académie, t. XXIX), « est le couronnement d'un roman dont toutes les péripéties sont reliées entre elles, et dont le héros, c'est-à-dire le malade, se figure neuf fois sur dix qu'il a été, à l'époque de sa naissance, victime d'une substitution, qu'un autre a pris sa place dans sa véritable famille; qu'il est né dans un rang élevé et presque toujours d'un sang royal ; qu'un complot est organisé pour le priver de ses droits et de sa fortune, et que tous les tourments qu'il éprouve sont autant de machinations des ennemis acharnés à sa perte » (Foville, art. Délire du Nouveau dict. de méd. et de chir. pratiques).

2« Idées d'humilité, de désespoir, de ruine. Les conceptions délirantes d'humilité, de ruine, de désespoir, s'observent, à l'état temporaire, dans un grand nombre de formes de folie. Ainsi, elles donnent, pour ainsi dire, leur cachet à la phase de dépression de la folie à double forme ; elle se manifestent bien souvent dans la forme dépressive de la paralysie générale. Que de para-

iytiques généraux prétendent qu'ils sont ruinés! aussi les voit-on, dans ce cas, refuser de manger parce que les vivres sont trop cliers, de se coucher pour ne pas avoir à payer leur lit, etc. Cette variété d'idées délirantes arrive promptement à la systématisation dans la plupart des affections mélancoliques; on voit même, au bout de peu de temps, certains malades répéter à tout venant leurs idées de ruine, de désespoir, etc., exactement sous la même forme et les mêmes expressions. Ce délire ainsi stéréotypé s'observe surtout chez ces aliénés que Morel a appelés du nom de gémisseurs.

3° Idées de persécution. Les idées de persécution peuvent se présenter, d'une manière momentanée, dans toutes ou presque toutes les maladies mentales ; elles ne sont systématisées que dans le délire des persécutions proprement dit.

Comme symptôme passager, on observe cette conception délirante dans les moments d'excitation, comme dans les phases de dépression, des affections mentales. Ainsi les épileptiques, de même que les hystériques, peuvent avoir des idées de persécution, qu'ils soient sous l'influence d'une surexcitation violente •ou en proie à la mélancolie. D'ailleurs il est bon de faire remarquer qu'il existe des épileptiques qui, avant chacune de leurs attaques, sont pris d'idées vagues de persécution; ils s'imaginent que les personnes qui les entourent leur en veulent et souvent alors se livrent à des voies de fait; ces idées se dissipent au bout de peu de temps. Chez les hystériques, ce genre d'idées présente plus de ténacité et de fixité, sans pourtant arriver à une systématisation complète. Le même fait s'observe dans l'alcoolisme. On constate aussi fréquemment des idées de persécution dans les affections organiques du cerveau, telles que la paralysie générale, le ramollissement cérébral,] etc.; enfin elles ne sont pas rares chez les vieillards.

Les idées de persécution sont surtout systématisées, avons-nous dit, dans cette forme spéciale de folie que M. Lasègue a appelée délire des persécutions. Dans cette affection, les conceptions délirantes ne sont plus momentanées, temporaires, diffuses, etc., mais elles sont coordonnées, suivent un développement graduel, vont du simple au complexe et, loin de se dissiper, s'élargissent, pour ainsi dire, de plus en plus. Les hallucinations de l'ouïe, qui à un moment donné viennent se produire, sont destinées d'ailleurs par leur évolution même à confirmer et à développer le délire proprement dit.

¥ Idées hijpochondriaques. Les idées hypochondriaques ne se rencontrent pas seulement dans l'iiypochondrie proprement dite, dans ce que les auteurs appellent encore la mélancolie hypochondriaque : elles sont aussi syraptomatiques de la plupart des maladies mentales. Ainsi, on les observe chez les épileptiques et les hystériques ; elles s'associent au délire des persécutions dans ses dilférentes phases ; on les rencontre chez presque tous les aliénés atteints d'affections mélancoliques. Mais, chez les paralytiques généraux, les <;onceptions délirantes hypochondriaques présentent un caractère spécial, ainsi que l'a établi le premier M. Baillarger, Ce sont ces malades, en effet, qui s'imaginent que leurs organes sont changés, détruits ou complètement obstrués. Ils prétendent, par exemple, qu'ils n'ont plus de bouche, qu'ils n'ont plus de ventre, que leur larynx est bouché, que leur ventre est barré, etc. Les mêmes idées de mon-existence ou de destruction de divers organes, du corps tout entier, peuvent, ainsi que l'a fait remarquer récemment M. Cotard, s'observer dans certains cas de mélancolie anxieuse grave avec idée de damnation ou de possession et conviction de ne pouvoir jamais mourir [du délire hypochondriaque dans une

forme grave de la mélancolie anxieuse. In Annales medico-psychologiqnes, n" de septembre 1880).

C'est parmi les paralytiques géne'raux que se rencontre le délire que nous avons décrit plus haut sous le nom de délire micromaniaque.

5° Idées religieuses. L'exagération des idées religieuses se manifeste surtout en même temps que la tendance à la mélancolie. Les affections dans lesquelles on l'observe plus particulièrement sont l'épilepsie, l'hystérie et parfois l'hypochondrie. Cette forme de conception délirante est surtout très-marquée chez les épileptiques ; cliez les hystériques, l'idée religieuse présente un caractère particulier de mysticisme, souvent associé à une sorte d'érotisme plus ou moins défini. Chez les uns et chez les autres, ce genre de délire est entretenu par des hallucinations de la vue et même de l'ouïe. Cette dernière complication s'observe aussi dans le délire religieux des imbéciles, des esprits faibles et bornés, des héréditaires élevés dans des habitudes de dévotion peu éclairée, ou adonnés outre mesure à des études théologiques.

Les idées x-eligieuses, surtout lorsqu'elles se développent sous l'influence d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, qu'tUes prennent le caractère d'inspirations célestes, peuvent pousser ceux qui en sont atteints à des actes délirants de nature diverse. Certains malades, se croyant destinés par une inspiration céleste à réformer la société, à annoncer au monde la bonne nouvelle, quittent leurs familles et viennent du fond de la province à Paris pour se présenter au chef de l'Élal et lui faire part du message qu'ils ont reçu d'en haut. D'autres, pour le salut de la religion, se destinent au martyre et se livrent sur eux-mêmes à des mutilations ou même arrivent à se détruire. 11 en est enfin qui, pour éviter à leurs enfants les dangers du monde, les égorgent pour en faire des anges, suivant leurs propres expressions.

G" Idées erotiques. Les idées erotiques, sous leurs formes diverses, s'observent dans un gi^and nombre de maladies mentales. Dans la période d'excitation de la folie à double forme, ces idées se manifestent soit par un penchant plus prononcé pour les plaisirs vénériens, soit par des dehors de coquetterie, par l'idée de se marier, etc. Dans la paralysie générale, à ses débuts, on trouve la même exaltalion des instincts génésiques. Dans l'hystérie et chez certains héréditaires, ce trouble cérébral se présente surtout avec les caractères de rérotomanic. On a alors affaire à toutes les préoccupations d'un amour idéal ; les malades caressent ridée qu'ils pourraient être aimés par une personne d'un rang élevé, ils se livrent même souvent alors à des démarches compromettantes pour la personne de leur choix. Parfois ils placent leur amour sur un être imaginaire, et il n'est pas rare de les voir mêler à ce sentiment humain des idées mystiques.

7° Idées de transformation corporelle. La conviction délirante qu'ont certains malades d'être d'un autre sexe que le leur s'observe particulièrement chez certains imbéciles et chez des héréditaires. Quant à ceux qui se croient transformés en animaux, ce sont ordinairement les mélancohques chroniques.

Il nous reste à parler de cette manifestation symptomatique par laquelle certains aliénés prennent les personnes de leur entourage, même les infirmiers, pour leurs parents, leurs frères ou leurs amis. Cette conviction délirante s'observe souvent, d'une manière passagère, chez les hystériques maniaques ; on la trouve systématisée chez certaines hystériques persécutées et chez les aliénés héréditaires.

B. Délires des actes. Les délires d'action peuvent être, comme nous l'avons vu, généraux ou partiels.

a. Délires généraux. Le désordre général des mouvements se présente sous deux caractères opposés : l'excilation et la torpeur.

h' excitation s'observe dans tous les cas où existe le délire maniaque proprement dit : dans la paralysie générale, dans la période d'excitation de la folie à double forme, dans les accès d'agitation qui précèdent ou suivent ou remplacent les attaques d'bystérie ou d'épilepsie, dans ceux qu'on voit se produire chez les imbéciles, les idiots, etc. Elle se montre, souvent avec une violence inouïe, dans la folie alcoolique aiguë, etc.

Los mouvements sont au contraire atténués dans toutes les formes d'affections mélancoliques et arrivent même à une torpeur complète dans la mélancolie avec stupeur.

b. Délires partiels. L'étude que nous allons entreprendre est de la plus haute importance en pathologie mentale. C'est, en effet, surtout sur les délires des actes, que repose en grande partie la théorie de la monomanie. Montrer que ces actes ne sont que des manifestations morbides d'états pathologiques plus généraux, c'est donner raison aux adversaires de cette théorie.

1° Tendances à la destruction. Détruire, briser, déchirer, constituent des actes naturels chez tout aliéné maniaque. L'épileptique, dans ses accès de fureur, met en pièces tout ce qui lui tombe sous la main ; l'hystérique, au moment de ses crises d'agitation, exerce sa rage sur tous les objets qui l'entoure, elle déchire ses habits et semble prendre plaisir à détruire les choses les plus précieuses. Mais il existe toute une catégorie d'aliénés, surtout parmi les chroniques, qui, coznme par une sorte d'automatisme, déchirent leurs vêtements, fabriquent de la charpie ou des bandes avec leurs draps de lit, et qui se servent souvent même de leurs dents pour mettre en morceaux leurs habits, lorsqu'on les met dans l'impuissance d'agir avec les mains.

2° Manie des collectionneurs. L'acte ds collectionner les objets les plus disparates, d'en remplir les portes et les tiroirs des commodes, est un symptôme bien caractéristique de la folie à double forme durant la phase d'excitation. Cette même manie s'observe aussi chez certains autres aliénés chroniques. Quant à ceux qui collectionnent avec soin, dans des papiers étiquetés, les produits de leur toilette ou leurs excréments desséchés, ce sont principalement des êtres débiles et dégénérés, et surtout des hypochondriaques.

3° Vol. Les aliénés voleurs sont nombreux ; ce qu'il importe de savoir, c'est sous quelle influence morbide ils commettent cet acte criminel.

La propension au vol est très-fréquente chez les femmes, durant la grossesse et dans d'autres situations critiques ; elle n'est pas rare chez les hystériques. C'est dans ces deux catégories de malades que rentrent la plupart de ces voleuses de magasins, qui dérobent des objets de toilette aux étalages des grands établissements de confection. Généralement ces malades, obéissant à une impulsion irrésistible, ont conscience de leur acte criminel, mais sont incapables de s'y soustraire; il faut même remarquer que, pour l'accomplir, ils choisisseni les objets et emploient pour les prendre une grande habileté et toutes les ressources de leur esprit.

11 en est tout autrement des vols commis par les épileptiques; ceux-ci prennent au hasard toute sorte d'objets disparates, en remplissent leurs poches et sont tout étonnés, une fois l'accès passé, de s'en trouver possesseui's. M. Legrand du Saulle cite le cas d'un jeune homme, atteint d'épilepsie larvée, qui dans ses accès, et sans qu'il pût jamais rendre compte de la manière dont le fait s'accom-

plissait, arrivait à remplir ses poches de porte-monnaie, de portefeuilles, de bijoux, de foulards, de porte-cigares, de billets de banque, etc. {Étude médicolégale sur les épilepliqiies. Paris, 1877, p. 87).

Les vols commis par les paralytiques généraux présentent, en général, un caractère d'absurdité et d'imprévoyance ; ils prennent les objets qui se trouvent sous leurs mains et dont ils n'ont aucun besoin et les emportent ostensiblement r tel cet officier qui enlève à l'étalage d'un épicier un pain de sucre qu'il met paisiblement sous son bras; tel encore cet individu qui, dans une gare de chemin de fer, prit une valise à côté de son possesseur et s'en allait tout tranquillement, sa valise à la main, quand un employé l'arrêta. C'est le cas ici de rappeler les engagements onéreux que contractent les paralytiques généraux poussés par leurs idées de grandeur, les spéculations hasardeuses qu'ils entreprennent et qui les mènent souvent à des banqueroutes frauduleuses. Rappelons enfin un genre d'escroquerie dont ils se rendent souvent coupables ; pour une raison quelconque, généralement en rapport avec leurs conceptions délirantes, ils prennent des voitures, font des courses de plusieurs heures et, lorsqu'arrive le quart d'heure de Habelais, refusent de payer, soit qu'ils n'aient pas d'argent, soit pour quelque autre motif.

Au nombre des aliénés voleurs se trouvent encore des imbéciles, un grand nombre de déments simples ou aplopectiques, et enfin des malades atteints de folie à double forme pendant la période d'excitation.

A" Suicide. Les aliénés qui se suicident obéissent à des motifs divers ; certains même se tuent sans que la réflexion soit pour quelque chose dans cet acte. Parmi ces derniers sont surtout les délirants maniaques et en particulier ceux atteints de delirium tremens. Il existe aussi quelques faits rares d'épileptiquesqui, sans en avoir conscience, ont essayé, aumomentde leurs accès, de se donner la mort. Quant aux aliénés qui se suicident avec préméditation, ce sont principalement les hypochondriaques, les persécutés, les uns pour échapper à leurs souffrances physiques, les autres pour se soustraire aux peines morales qu'ils endurent. Il est des épiieptiques qui, ne pouvant plus longtemps supporter l'existence malheureuse que leur procure leur mal, ont recours au suicide. Les aliénés peuvent aussi, sous l'influence d'hallucinations impératives, d'ordres venant d'en haut, tenter de se détruire ; ils croient faire un acte agréable à Dieu, un acte expiatoire qui délivrera leur famille ou même leur pays des maux qui les menacent. Presque toutes les affections mélancoliques, et surtout celles à forme héréditaire, présentent comme un des symptômes les plus importants l'impulsion au suicide; pour arriver au but, il n'est pas de moyens, pas de ruses que ces malades n'emploient, et mallîeureusement ils ne parviennent que ti'op souvent à déjouer la surveillance la plus attentive.

Les hystériques se suicident aussi, mais elles commettent toujours cet acte d'une manière théâtrale, espérant ainsi faire encore parler d'elles après leur mort; mais, fait à remarquer aussi, c'est que, le plus souvent, elles s'arrangent de façon à être vues pour qu'on arrive à temps les sauver. Simuler le suicide est, en effet, un des caractères de l'état mental des hystériques.

5° Homicide. L'homicide peut être commis par des aliénés atteints d'affections mentales diverses, à la condition que ces malades « soient, ainsi que le dit M. Blanche, sujets à des crises d'excitation dite congestive assez intenses pour qii'ils n'en restent pas à la pensée et qu'ils en viennent à l'acte » {Des homicides commis par les aliénés. Paris, 1878, p. 13). Quels sont les cas où les

aliénés sont sujets à ce genre de crises? C'est d'abord le délire de persécution; il ne s'agit pas ici de ces persécutés, pour ainsi dire, inertes, résignés à leur sort, mais de ceux qui sont sujets à des exaltations critiques. Puis vient l'alcoolisme; les alcooliques, qui sont presque tous, à de certains moments et à des degrés divers, des persécutés, agissent sous l'influence d'hallucinations terrifiantes. Il en est de même des épilepliques qui, poussés par une force irrésistible et obéissant à une sorte d'impulsion sauvage, tuent avec rage et sans se rendre nullement compte de l'acte odieux qu'ils commettent. Enfin il existe des aliénés qui rentreraient plutôt dans la catégorie de ceux décrits dans le paragraphe précédent, des aliénés suicides qui tuent pour être tués. Ce sont des aliénés mélancoliques à forme héréditaire, ou des mélancoliques avec idées religieuses prédominantes.

6" Incendie. On trouve des incendiaires parmi les jeunes filles à puberté difficile, chez certaines femmes durant les périodes de la grossesse et de la menstï"ualion. On en trouve aussi parmi les enfants, imbéciles et dégénérés, qui, par leur organisation défectueuse, sont instinctivement poussés au mal, et qui cèdent surtout avec une facilité effrayante à l'entraînement de l'imitation. Quelques-uns de ces jeunes imbéciles se livrent à cet acte criminel pour se venger des mauvais traitements qu'ils subissent de la part de leurs parents ou de leurs maîtres. Enfin on cite des incendies commis par des épileptiques et par de jeunes hystériques.

7" Actes erotiques. Ce que nous avons dit des idées erotiques peut se rapporter aux actes de même nature. L'exaltation des instincts génésiques s'observe surtout dans les périodes de début de la paralysie générale, durant la phase d'excitation de la folie à double forme, etc. Il existe en outre des malades épileptiques, hystériques et autres, soumis à des crises d'agitation périodique et qui, avant et pendant l'accès, se signalent par leurs tendances erotiques. Rappelons encore les faits de perversion de l'instinct génésique, les attentats à la pudeur, les viols, les actes de bestialité commis par les imbéciles, les idiots, par tous ces dégénérés qu'on a l'habitude de classer parmi les fous héréditaires; n'oublions pas enfin la surexcitation génésique qu'on observe fréquemment chez certains vieillards, les actes de lubricité que commettent parfois les malades atteints d'affections organiques du cerveau.

II nous reste à rechercher à quelles catégories d'aliénés appartiennent les exhibitionnistes. Des faits publiés il est permis de tirer les conclusions suivantes : ce symptôme est souvent prodromique d'une affection cérébrale grave, surtout des phénomènes apoplectiques, chez les vieillards, et de la paralysie générale chez les individus de trente à quarante ans ; on le remarque fréquemment aussi chez les individus à intelligence affaiblie, et surtout chez les déments séniles ; enfin, il se manifeste parfois chez les épileptiques; et d'ailleurs l'intermittence, la spontanéité et surtout la non-conscience complète de cet acte impulsif qu'en constate chez certains exhibitionnistes, font immédiatement songer à l'épilepsie.

8'' Tendance irrésistible pour les boissons alcooliques et les stimulants de divers ordres. Cette tendance est fréquente dans les périodes de début des maladies mentales. Ainsi elle s'observe comme symptôme prodromique de la paralysie générale; les malades qui jamais ne se livraient aux excès alcooliques se mettent à boire, à s'enivrer, et leur entourage, prenant l'effet pour la cause, attribue la maladie qui fait explosion quelque temps après à ces excès de boisson.

Pendant la pcriodft d'excitation de la folie à double forme, on voit souvent les malades se livrer avec excès aux liqueurs alcooliques. La même tendance s'observe chez un grand nombre d'aliéne's, pre'sentant tous le stigmate héréditaire; mais elle présente chez eux un caractère particulier, la périodicité. A des intervalles plus ou moins éloignés, ils sont pris d'une impulsion irrésistible de boire des liqueurs fortes; cette sorte d'accès dure un temps plus ou moins long, puis tout rentre dans le calme.

N'oublions pas, en terminant, de rappeler que les troubles intellectuels qui se manifestent chez les femmes à l'âge de la ménopause coïncident assez souvent avec des dispositions inusitées à boire avec excès des liqueurs fortes.

Ici doit s'arrêter notre tâche, la pathologie générale du délire vésanique ne comportant pas de chapitres sur le pronostic, le traitement et la médecine légale. En effet, si la forme du délire peut être un élément important pour poser un pronostic dans l'aliénation mentale, il est vrai de dire aussi que l'étude exclusive de ce symptôme est à ce point de vue insuffisante. Pour bien juger de l'issue d'une maladie, c'est à l'ensemble des symptômes qu'il faut s'adresser, il faut tenir compte de leur marche et de leur évolution. Nous pouvons en dire autant du traitement et des appréciations médico-légales.

Pour instituer un traitement rationnel, il ne suffit pas de chercher des indications dans un seul et unique symptôme; pour modifier le délire, pour le faire disparaître, il faut surtout que la médication s'adresse à la cause qui le produit, à l'état général dont il est l'expression, en un mot, il faut traiter la maladie et non le symptôme.

Quant à l'expertise médico-légale, elle resterait bien incomplète, si elle se réduisait uniquement à constater soit les conceptions délirantes, soit les actes désordonnés de l'aliéné: pour se faire une conviction bien raisonnée, le médecin légiste devra examiner non-seulement l'état mental, mais encore l'état physique et les faits et circonstances extérieures propres à éclairer l'état mental.

B. Ball et Ant. Ritti.

BiBuoGUAPHiE. — Outre les indications bibliographiques qui se trouvent dans l'article cidessus, nous renvoyons à l'article Aliénation mentale pour ce qui concerne le délire en général elle délire vésanique; quant au délire non vésanique, consulter le nom des différentes maladies dans lesquelles il se rencontre. B. elR.

DÉLIRE AIGU. La question du délire aigu, l'une des plus confuses de la pathologie mentale, lorsque l'on cherche à concilier entre elles les nombreuses et fastidieuses théories d'auteurs qui n'ont pu s'entendre faute de se placer à un point de vue identique, s'éclaircit singulièrement, si on l'envisage au point de vue vraiment médical, en prenant pour base l'observation clinique.

Aussi, rompant avec les usages reçus, nous abstiendrons-nous de demander à Hippocrate, à Cselius Aurelianus, voire même à WiHis et à Stoll, des idées qu'ils n'avaient probablement pas sur une affection qui ne devait être dégagée que bien plus fard du groupe encore confus des frénésies, tout en nous réservant de revenir en temps opportun sur l'historique de la question et sur les théories auxquelles elle a donné lieu et que nous ne saurions entièrement passer sous silence. Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de rappeler, dès à présent, les noms de ceux qui ont les premiers reconnu l'individualité morbide du délire aigu, et qui en ont le mieux écrit l'histoire : nous citerons donc les travaux de

Lélut, de MM. Falret, Brierre de Boismont, Baillarger, la thèse devenue si justement classique de M. Thulié, Texcellent article de M. Foville, ainsi que les recherches et monogrophies récentes de Fùrstner, Herz, Jensen et Schûle. L'un de nous (M. Bail) a consacré au délire aigu une leçon clinique qui a été publiée en 1880 par la France médicale.

Le délire aigu, quelles que soient les critiques que l'on puisse adressera cette désignation, consiste en une violente excitation fonctionnelle de renscrable du système nerveux central que suit bientôt, par une réaction toute naturelle, une dépression équivalente des fonctions précédemment excitées. Son substratum anatomique habituel est une congestion générale des centres nerveux pouvant présenter tous les degrés intermédiaires entre une hyperémie passagère disparaissant après la mort (délire aigu sans lésions) et une hyperémie intense et permanente allant jusqu'aux exlravasations sanguines et à l'ébauche d'un processus phlegmasique qui rappelle celui de la paralysie générale.

Nosologiquement, le délire aigu fait partie du groupe des délires généraux psycho-sensoriels accompagnés de troubles de la motilité et de l'innervation organique, et par ses caractères ainsi que par sa marche il se rappi'oche singulièrement de l'affection que l'on a décrite sous le nom de paralysie générale aiguë, avec laquelle il présente quelquefois des connexions symptomatologiques et anatomiques remarquables.

Dans ses formes pures cependant, le délire aigu est une individualité morbide, et l'on doit le considérer comme une affection au sens rigoureusement nosologique du mot.

Il est, en effet, l'expression clinique d'une prédisposition à caractère diathésique, qu'on a appelée la diathèse névropathique ; il se traduit par des lésions qui, pour être diffuses et d'intensité très- variable, n'en sont pas moins constantes, et le groupement de ses symptômes constitue un tableau clinique que l'on peut reconnaître à ses périodes, à sa marche et aux formes qu'il présente.

Nous ne saurions cependant nous empêcher de faire ressort'r ce que le terme de délire aigu sous lequel on désigne communément l'affection qui fait l'objet de ce travail a d'impropre et d'insuffisant; Schùle, dans son Traité des maladies mentales, en fait lui-même la remarque. Ce mot emprunté aux Français, à Lélut et à Falret, dit le médecin d'Illenau, est le terme générique et peu approprié sous lequel on désigne un vaste groupe mal déterminé d'états cérébraux aigus, suraigus même et parfois fébriles, qui ont pour trait commun un trouble profond de la conscience et une marche orageuse semblable à celle de la manie (phrénitis des anciens).

Schûle ne nous paraît pas se faire une idée assez exacte de l'individualité du délire aigu ; d'ailleurs cette critique a une valeur plus apparente que réelle. Sans doute le terme délire aigu est insuffisant, car il n'exprime ni les troubles de la motilité, ni ceux de l'innervation sympathique, qui tiennent une si grande place dans l'histoire de cette affection ; sans doute, il est vague, car il s'applique également à des formes de délires généraux à marche rapide nosologiquement bien différents, mais toute confusion cessera dès qu'on sera fixé sur ce qu'il représente en réalité. Il est, du reste, à peu près impossible, il serait même à certains égards dangereux, d'imposer à une affection une dénomination absolument logique et qui en comprenne la définition tout entière; en pareil cas un terme conventionnel suffit, et le moins significatif, selon la remarque judi-

cieuse de Trousseau, est souvent le meilleur, car il ne préjuge rien et n'oppose aucune entrave aux progrès de la science.

Avant d'aborder l'étude du délire aigu, il convient que nous le présentions sous forme d'un tableau rapide et succinct, plus saisissant qu'une description minutieuse et détaillée. Nous ne pouvons mieux faire, pour cela, que de reproduire la célèbre description de Calmeil, tant de fois citée :

« Il meurt dans les maisons de fous, dit le vénérable doyen de la médecine aliéniste française, peu de temps après l'invasion du délire, un certain nombre de sujets dont l'état maladif paraît général et bien difficile à caractériser. Le malade est en proie à l'agitation la plus vive, ses membres sont continuellement en mouvement ; il parle avec volubilité et sjins qu'il existe de suite de rapport entre les paroles qui lui échappent, il paraît obsédé par des hallucinations ou des fausses sensations de l'ouïe, de la vue, de l'odorat; sa figure est altérée, ses yeux sont rouges, chassieux, extrêmement vifs ou tout à fait ternes; il s'exhale de tout son corps une odeur repoussante; le pouls est fréquent, la peau brûlante, la soif vive, l'expuition continuelle. Aussitôt que cet aliéné porte un liquide à ses lèvres, il le repousse avec une sorte de précipitation dont il ne peut se rendre maître. Sa langue, ses lèvres, deviennent arides et fuligineuses. Enfin il succombe du cinquième au dixième jour, et l'autopsie des organes ne donne pas d'explication de ces funestes accidents. Quelques sujets sont assez heureux pour rentrer dans les conditions ordinaires de la folie et se rétablissent plus tard. 11 ne faut pas confondre cet état qu'on peut, si on le juge convenable, qualifier de délire aigu, avec les symptômes d'une dothiénentérie et ceux d'une phlegmasie locale intense. »

§ I. CojNDiTioNs PATHOGÉNiQUES DU DÉLIRE AiGD. Le délire aigu, ainsi que toutes les affections analogues, est subordonné à trois ordres de conditions dont nous allons discuter l'existence et la valeur.

La première et la plus importante de toutes est la prédisposition spéciale en vertu de laquelle certains sujets sont atteints, sous l'influence de conditions qui seront étudiées plus loin, d'un accès de délire aigu alors que d'autres individus soumis aux mêmes influences restent indemnes. C'est une des manifestations de la diatlièse névropathique, prédisposition héréditaire au développement d'affections diffuses ou systématisées du système nerveux qui se transmettent par voie d'hérédité, soit intégralement, soit en se transformant.

La diathèse névropathique, toujours identique à elle-même dans son essence, est variée dans ses manifestations à ce point qu'une observation attentive, un grand tact médical et la connaissance exacte des antécédents héréditaires et personnels du sujet, sont quelquefois nécessaires pour en déceler l'existence. Tantôt réduite à sa plus simple expression et comme larvée, elle se traduit par quelques tics, quelques habitudes d'esprit et singularités de manières ou de caractère, ou par quelque affection telle que le somnambulisme spontané ou la sensibilité hypnogénique, qui semblent presque physiologiques, tant elles sont faibles, passagères, insignifiantes et dont l'importance et la signification échappent au vulgaii'e. D'autres fois, au contraire, la diathèse s'empare de sa victime tout entière et se manifeste à grand éclat, soit par des névroses graves (hystérie, épilepsie, cliorée, névropathies protéiformes), soit par l'aliénation mentale à tous ses degrés et sous tous ses aspects cliniques.

Les névropathes atteints de délire aigu appartiennent à l'une ou l'autre de ces catégories entre lesquelles existent d'ailleurs tous les degrés intermédiaires

possibles. Les uns sont frappés en pleine santé apparente, mais l'observation montre très-souvent que ce sont des héréditaires au sens que les travaux d';>liénistes éminents, Morel, Griesinger, MM. Lucas, Moreau (de Tours), Maudsley, etc., ont donné à ce mot, et leur propre existence est marquée des stigmates de la diathèse qui leur a été transmise. Les autres sont affectés d'une névrose plus grave et mieux définie, d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, sont pris de délire aigu dans le cours d'une vésanie, et parmi celles qui y prédisposent le plus on a noté la manie, la lypémanie et cette affection singulière qui, sous le nom de folie circulaire et de folie à double forme, a soulevé tant de discussions parmi les aliénistes, et sur laquelle M. Baillarger vient d'écrire un article critique si remarquable.

Telle est la cause générale, la véritable cause du délire aigu, celle qui rend les autres efficientes et sans laquelle celles-ci ne seraient rien. 11 ne s'agit point ici d'une vue de l'esprit, mais d'une opinion fondée sur l'observation clinique. Il est des névropathes plus impressionables que les autres, dont toutes les fonctions nerveuses sont en état d'équilibre instable; ils déraisonnent sous les moindres influences, et ne sauraient résister à un choc physique ou moral quelque peu brusque ou violent, surtout lorsque la misère et les passions dépressives ont privé leurs éléments nerveux de la force de résistance qu'ils possédaient encore : Sanguis moderator nervorum. Sous l'action combinée de toutes ces influences, on voit alors éclater une véritable émeute des forces nerveuses; fonctions de relation et fonctions organiques s'exaltent, se dissocient, et par une loi de réaction imprescriptible la dépression fait suite à une excitation si violente et le sujet meurt épuisé. Telle est en deux mots l'histoire clinique du délire aigu, chez la plupart de ses victimes.

Étudions maintenant les conditions qui préparent de longue main cet orage. Toutes convergent vers ce résultat : la diminution graduelle permanente de la nutrition des éléments du système nerveux, et par suite leur irritabilité.

11 faut placer en première ligne les affections morales dépressives : le& inquiétudes, les chagrins prolongés, soit légitimes, soit imaginaires et dus à une imagination exaltée. Personne ne songe à nier aujourd'hui l'influence de l'esprit sur le corps, ou, pour parler un langage plus scientifique, le i"etentissement exercé par l'état mental sur la circulation et la nutrition des différents organes en général et de ceux qui composent le système nerveux en particulier. Tout névropathe émotif, capable de s'observer, en a fait la remarque sur lui-même; il sait combien les émotions tristes et les chagrins diminuent l'activité intellectuelle, brisent les forces physiques et, étendant leur action jusque dans le domaine de l'innervation organique, modifient l'action du cœur et troublent les fonctions digestives. Ces phénomènes de dépression sont encore plus marqués chez les mélancoliques et surtout chez les lypémaniaques stupides ou anxieux.

A côté de ces influences, il faut placer les mauvaises conditions hygiéniques qui les accompagnent d'ailleurs si souvent : nourriture insuffisante et de mauvaise qualité, habitations malsaines, humides, mal aérées, misère et malpropreté; l'action de ces conditions déplorables est d'autant plus puissante qu'elles ont pour corollaire, surtout dans les pays civilisés, où la lutte pour l'existence est si ardente, soit des efforts intellectuels et des fatigues physiques excessives, soit des vices et des abus de toute nature. Les excès auxquels se trouvent surtout entraînés, par un besoin instinctif de compensation, les sujets dont nous venons de parler, jouent en effet un grand rôle parmi les

causes prédisposantes du délire aigu; on peut les diviser en deux classes. Les uns consistent en un usage habituel et immodéré de liqueurs et de préparations excitantes : alcool, absinthe, thé, café, opium, selon les pays; les autres sont des excès vénériens et des veilles prolongées. Le penchant qui entraîne ces malades vers un pareil genre de vie est d'autant plus irrésistible que leur constitution névropathique, avec le défaut de jugement, de mesure, d'empire sur soi qui en est une des manifestations pi'incipales, les y prédispose d'une façon toute particulière. Nous en trouvons deux exemples topiques dans une thèse récemment soutenue par un interne des asiles, M. Briand, sur le sujet qui nous occupe : l'une concerne un jeune homme d'un esprit faible et mal équilibi'é, auteur d'une chanson de café-concert que son ineptie a rapidement rendue populaire, et qui, après avoir passé sa vie au milieu de gens de son espèce, adonnés comme lui à tous les vices, vint à vingt-six ans échouer à Sainte-Anne et mourir de délire aigu. L'autre se rapporte à une jeune femme du monde, qui succomba dans le même asile et au même mal, après une existence « d'artiste » des plus accidentées et des plus dissolues. Â ces conditions il faut ajouter celles que créent les maladies longues, douloureuses, débilitantes, et surtout les hémorrhagies répétées. C'est ainsi que certains cas de délire aigu ont été mis sur le compte de grossesses ti'op nombreuses et trop rapprochées chez des femmes dont la constitution n'était pas assez robuste pour réparer les pertes de sang dont chaque accouchement s'accompagne et pour supporter les fatigues de la lactation.

Restent enfin l'âge et le sexe sur lesquels nous avons peu de chose à dire. Plus fréquent chez l'homme que chez la femme, pour des raisons qui sont le corollaire direct de ses conditions prédisposantes, le délire aigu se montre surtout à l'âge moyen de la vie, qui est l'âge par excellence des chagrins profonds, des excès de tout genre et des travaux excessifs.

Si les conditions prédisposantes que nous venons d'énumérer agissent lentement et sapent avec patience les bases mêmes du système nerveux, c'est d'une manière brusque et violente que se manifestent les causes occasionnelles qu'il nous reste à indiquer.

On peut, pour Ja commodité de la description, diviser en trois classes les causes du délire aigu : elles sont d'origine psychique, physiologique et pathologique. Nous n'attachons, bien entendu, aucune valeur absolue à ces dénominations.

Les conditions psychiques sont d'ordre affectif et intellectuel. Une émotion profonde, surtout si elle est douloureuse, un chagrin violent et inattendu, sont souvent le point de départ d'un accès de délire aigu, mais il nous faut insister sur les dangers que présentent à cet égard les excès de travail intellectuel aggravés par un régime alimentaire insuffisant, par le défaut d'exercice physique et par des tourments d'une ambition toujours inquiète et souvent déçue. On a vu des jeunes gens frappés d'un délire aigu à la suite dacoup de coZ/ier nécessité par la préparation d'un concours ou d'un examen difficile, surtout si le travail qu'ils s'étaient imposé était au-dessus de leurs ressources intellectuelles et si le succès n'avait pas répondu à leurs efforts.

Chez les femmes, ainsi que le remarque M. Baillarger, le délire aigu se déclare souvent au moment des époques menstruelles; on l'a vu aussi succéder à l'accouchement, et l'on a décrit sous le nom de délire aigu puerpéral des accidents fort graves qu'on ne pouvait attribuer qu'à la perte de sang et à la secousse morale qui accompagnent l'acte delà parturition. Ces faits ne surprendront aucun de ceux qui connaissent les relations étroites qui unissent, chez les

femmes, les divers incidents de la vie génitale à l'ensemble des fonctions du système nerveux.

Nous arrivons à l'étude des conditions occasionnelles d'ordre pathologique. En dehors des hémorrhagies liées à la menstruation et à l'accouchement, toute perte de sang rapide et considérable peut jouer le même rôle. Les pyrexics et les phlegmasies, parmi lesquelles il faut placer en première ligne la pneumonie, sont très-souvent la cause immédiate d'un accès de délire aigu, surtout chez les aliénés. Presque tous les malades dont nous avons fait l'autopsie à la Clinique des maladies mentales pendant les années 1880 et 1881 étaient atteints de pneumonies lobulaires simples ou doubles. Les traumatismes et surtout les traumatismes crâniens agissent de même tant par la douleur qui en est la conséquence que pour les troubles de circulation intra-crânienne qu'ils déterminent. II nous faut enfm rappeler ici ce que nous avons dit plus haut de la fréquence du délire aigu dans le cours de l'aliénation mentale; il peut survenir dès le début de la manie et de la lypémanie, mais c'est surtout dans le cours de ces affections et après quelques accès de folie circulaire que l'on doit le redouter. On l'observe encore, d'après Marcé, dans la période maniaque de la paralysie générale où il acquieil une gravité exceptionnelle en raison de l'existence concomitante d'une lésion organique du cerveau. Est-ce bien à un véritable délire aigu que l'on a alors aflaire? C'est là une question que nous aurons plus tard à discuter.

§ II. Symptômes, formes, marche et prokostic du délire aigu. L'évolution de l'accès du délire aigu, quelle que soit sa forme, comprend trois phases distinctes de durée inégale : ce sont les phases prodromique, d'excitation et de dépression. Nous en étudierons dans ce paragraphe les caractères, la marche, le pronostic et les modes de terminaison.

1" Période prodromique. Il est rare, en dépit des assertions de beaucoup d'auteurs qui n'ont eu probablement l'occasion d'observer les malades que dans les hôpitaux et les asiles et qui n'ont pu, par conséquent, s'entourer de renseignements suffisants, que le délire aigu débute comme un coup de foudre par le cortège de symptômes avec lequel on le représente ; il est presque toujours, au contraire, précédé de prodromes dont la physionomie varie selon que le malade est atteint en pleine santé ou dans le cours d'une affection mentale.

Occupons-nous d'abord du premier cas. Quelques semaines avant l'explosion des accidents aigus, il se fait dans le caractère et l'état de santé du sujet des modifications qui peuvent se réduire à deux périodes caractérisées, la première par une perturbation morale qui frappe les personnes qui vivent avec lui, la seconde par l'invasion de conceptions délirantes dont il a lui-même conscience.

Tout d'abord le champ de l'intelligence est obscurci par une sorte de brouillard dont le sujet, nous pouvons dire dès à présent le malade, a conscience et s'étonne. Le travail intellectuel devient difficile et pénible, les forces musculaires semblent diminuées, un besoin impérieux d'inaction et de repos se fait sentir. En même temps, comme au début de toutes ces formes d'aliénation mentale, une préoccupation inquiète du « Moi » se développe, le malade se montre anxieux, préoccupé outre mesure de sa santé ou de ses affaires ; ses proches s'étonnent de l'indifférence et de l'antipathie qu'il leur témoigne ; la mère néglige son ménage, le père de famille est insensible aux témoignages d'affection qu'il reçoit de sa femme et de ses enfants, plusieurs sont dès lors en proie à de tristes pressentiments. Tels étaient ces malades observés par Kraflt

Ebing, qui se voyaient sous le coup d'une affection cérébrale grave qui devait les emporter. A ces symptômes d'ordre psychique déjà graves par eux-mêmes parce que, s'ils ne permettent pas de prévoir encore l'accès de délire aigu qui est proche, ils sont l'indice d'une affection mentale imminente, se joignent des symptômes d'ordre somatique dont la signification est plus précise : ce sont une céphalalgie vive ; il semble aux malades que leur cervelle est en ébullition et que leur tête va éclater ; des vertiges, de violents battements artériels, la perte de l'appétit, le dégoût des aliments, une constipation rebelle, l'amaigrissement et une diminution de poids, et surtout cette insommie opiniâtre que nous Rvons également signalée au début et dans le cours d'une affection très-voisine du délire aigu, le delirium tremens [voy. ce mot). Les malades dorment peu et mal d'un sommeil troublé par des rêves pénibles ou interrompu par des insomnies pendant lesquelles leur esprit roule les préoccupations les plus tristes et les plus noirs pressentiments.

Bientôt apparaissent les premières traces du délire. Les nuits sont plus agitées : aux rêves succèdent, pendant les périodes d'insomnie, des hallucinations toujours tristes et effrayantes. Les malades se voient entourés d'ennemis, d'assassins, de cadavres; ils assistent à la mort des personnes qui leur sont le plus cher. Le jour, le souvenir de ces hallucmations les préoccupe, les obsède, les tourmente ; ils se surprennent à y voir de funestes présages, ou à croire à leur réalité ; leurs inquiétudes au sujet de leur santé ou de leurs affaires prennent le caractère d'idées fixes ; le mauvais goût qu'ils éprouvent et qui est dû à l'état saburral de leurs voies digestives est le point de départ d'idées fugitives d'empoisonnement ; ils prennent pour de l'animosité et de la haine les manifestations d'inquiétude et d'étonnement que provoque autour d'eux le changement qui est survenu, presque à leur insu, dans leurs manières et dans leurs habitudes; et ainsi se constitue peu à peu, pièce par pièce, le tableau clinique d'un véritable délire de persécution qui, plus accentué bientôt, forcera leurs proches à provoquer leur internement. A cette période cependant ils ont conscience de leur état, ils luttent contre le trouble intellectuel qui les envahit et le bouleversement de leur esprit resté sain jusque-là. Aussi s'observent-ils lorsqu'ils se trouvent en public, et demeurent-ils encore capables de remplir les fonctions qui leur sont dévolues, mais ils n'en sont pas moins remuants, tracassiers, irritables, hargneux; un rien éveille leur mauvaise humeur. Réussit-on à les surprendre dans la solitude, on les trouve tantôt immobiles et comme plongés dans une méditation profonde, tantôt agités, gesticulant et se parlant à voix basse. C'est l'éternel monologue de l'aliénation mentale qui commence.

Chez les aliénés, la période prodromique du délire aigu est nécessairement moins manifeste, elle n'est que le redoublement de leur délire et peut passer pour une simple exacerbation de celui-ci sans caractère immédiatement fâcheux. Le maniaque devient plus agité, le mélancolique est plus inquiet et passe par une série d'idées et d'hallucinations de plus en plus terrifiantes avant d'en arriver à la crise redoutable qui l'attend.

2" Période d'état. Phase d'excitation. A la suite d'une émotion, d'un écart de régime, ou par la marche naturelle des événements, le délire devient tellement intense et se complique de phénomènes généraux si accusés que la séquestration <lu malade est rendue nécessaire ; amené dans un asile, il présente des troubles de l'intelligence, de la sensibilité, de la motililé et des fonctions organiques que nous allons analyser.

Le délire aigu représente le plus haut degré de cet état, de cette dissociation des fonctions de l'entendement qui caractérise les grands délires psycho-sensoriels : l'imagination et le pouvoir automoteur des centres nerveux, prodigieusement surexcités et délivrés de toute entrave par la suppression de l'influence régulatrice du jugement et de la volonté, sont le foyer où s'allume un délire général, incohérent, violent, protéiforme, auquel les lambeaux de souvenirs qui persistent encore donnent sans cesse de nouveaux aliments. Le malade va, vient, bondit dans sa cellule, se précipite sur ses gardiens ou contre le mur, s'assied, se couche, se relève, s'arrête étonné, terrifié ou en extase, écoute les voix qu'il croit entendre, suit des yeux les visions qui se présentent à lui ; sa physionomie mobile et effarée prend en quelques instants les expressions les plus diverses. Dans la même minute, elle exprime la colère et la douceur, la haine et la tendresse, le chagrin et la gaîté. Les hallucinations qui obsèdent le malade sont en effet innombrables autant que variées, intenses autant que fugitives, et aucun de ses sens ne reste im instant inoccupé.

A cette intempérance de mouvement se joint une intempérance de langage non moins grande qui a été bien représentée par M. Thulié et par Schùle. — Le sujet parle sans cesse, les paroles les plus incohérentes s'échappent de ses lèvres avec une rapidité inouïe ; tour à tour il plaisante, menace, ricane, vocifère avec une violence extrême et pousse des cris comme si on l'égorgeait ; il prononce d'abord des phrases entières ou des lambeaux de phrases paraissant offrir un certain sens ; plus tard ce sont des mots qui se succèdent sans interruption et dont la liaison, entièrement dépourvue de signification rationnelle, n'est réglée que par des assonnances, ou les associations d'idées qui s'opèrent dans sa conscience obscurcie; bientôt enfin, lorsque l'épuisement est complet, les mots sont remplacés par des sons inarticulés et des cris qui vont en s'affaiblissant de plus en plus jusqu'au moment où survient la rémission de courte durée dans laquelle le malade semble puiser des forces pour un nouvel accès.

Le délirant vocifère ainsi pendant des heures entières, avec cette voix d'abord claire, retentissante, douée d'un timbre spécial, bien que difficile à définir, puis à la longue enrouée et éteinte, qui est bien connue de tous ceux qui ont parcouru des quartiers d'asile. Il ne s'interrompt que pour se livrer à quelque violence ou répandre avec profusion sur tout ce qui l'entoure ces crachats blancs et de petit volume qui témoignent déjà d'un certain degré d'hypersécrétion salivaire et qui changeront de caractère dans la période suivante. Où les malades puisent-ils les éléments d'un tel flux de paroles et d'un tel débordement de gestes? Dans leurs hallucinations innombrables et infiniment variées, dans leur excitation intellectuelle qui leur permet de trouver, comme dans le rêve et dans tous les délires de cet ordre, les associations d'idées les plus imprévues, enfin dans leurs souvenirs et dans l'observation de ce qui les entoure.

La mémoire, en effet, n'est pas abolie dans le délire aigu, elle est plutôt surexcitée ; des souvenirs anciens et souvent tout à fait latents jusque-là se présentent spontanément à l'esprit des malades et fournissent à leur délire des matériaux presque inépuisables.

M. Thulié cite un malade qui, au milieu de l'agitation la plus vive, reprocha pour la première fois à un de ses amis une trahison qui lui avait causé un grand chagrin, et qui n'avait pas été sans influence sur l'explosion de sa maladie. Ce fut une surprise pour l'infidèle ami, qui croyait avoir parfaitement réussi à dissimuler sa faute.

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Les malades ne sont donc pas étrangers à ce qui les entoure. Ils saisissent parfailement, au moins dans les cas d'intensité moyenne, ce qui se passe autour d'eux et les remarques des assistants qui leur servent de thème pour les élucubrations délirantes nouvelles ; on peut même, en les interpellant d'une manière énergique, fixer un instant leur attention et en obtenir quelques réponses sensées.

Loin de mettre un terme à cette agitation, le silence et l'obscurité de la nuit la redoublent en augmentant l'objectivité et le nombre des hallucinations qui poursuivent les malades. Ils passent des nuits entières sans fermer l'œil ef, tandis que les autres aliénés jouissent sinon du sommeil, du moins d'un calme relatif, leurs vociférations retentissent lugubrement dans les cours de l'asile.

Tels sont, d'une manière générale, les troubles psycho-sensoriels de la période moyenne du délire aigu. Mais au sein de ce délire diffus et incohérent on voit presque toujours se dessiner une ébauche de délire systématisé qui revêt des formes différentes selon l'état d'esprit antérieur des malades, leurs préoccupations habituelles, ou, s'ils étaient déjà aliénés, la forme de leur délire préexistant.

Ce délire systématisé qui perce au milieu d'un désordre général de l'intelligence, et qui peut même quelquefois s'y substituer en partie, peut être expansif ou dépressif. Dans le premier cas il peut, affecter un type gai et bienveillant ou arrogant et ambitieux; il peut, dans le second, se caractériser par des tendances hypochondriaques et religieuses ou par des idées de persécution.

Le délire aigu avec tendances expansives est moins rare qu'on ne le croit communément. L'un de nous, M. Bail, a vu chez un jardinier atteint de folie rhumatismale éclater un accès de délire aigu pendant lequel cet homme croyait se promener dans des jardins délicieux et respirer les suaves odeurs du jasmin et de la rose; d'autres malades présentent tous les traits de la manie ambitieuse, et c'est surtout dans les cas de ce genre que l'embarras est quelquefois grand pour diagnostiquer le délire aigu d'avec un accès de manie congestive ou symptomatique de la paralysie générale.

Les idées de persécution et les conceptions hypochondriaques sont de beaucoup les plus fréquentes dans le délire aigu ainsi que dans la plupart des délires généraux de cet ordre. Les hallucinations et l'hyperesthésie du toucher et des autres sens, qui rendent toutes les impressions pénibles et douloureuses, y prennent une grande part. Toutes les conceptions habituelles des hypochondriaques et des persécutés peuvent être observées ici. Les malades se voient entourés de sang et de flammes, ils sont en enfer, ils sont damnés, ils sont morts et ne peuvent manger, quelques-uns même n'ont jamais été de ce monde. D'autres se croient assaillis par des ennemis menaçants, à moins qu'ils ne trouvent dans les aliments qu'on les oblige à prendre un goût d'arsenic et de vert-de-gris qui leur montre clairement que l'on veut les empoisonner.

Le délire religieux peut aussi être expansif ou dépressif : tantôt en effet les malades sont en extase et se croient favorisés de communications et de visions divines, tantôt le sentiment de leur indignité l'emporte et ils se croient plonges dans les flammes de l'enfer. Un frère lazariste de vingt et un ans, d'une intelligence obtuse, dit M. Thulié, se mettait sur son lit et hurlait sans trêve : Jésus, Marie, Joseph, tendant les bras comme un illuminé vers les célestes visions et oubliait d'avaler (pour ne pas s'interrompre) les aliments qu'on lui mettait dans

la bouche, kn bout de six jours, il reçut la récompense qui était bien due à !?a fervente piété, et l'on trouva dans son cerveau des lésions d'encéphalite.

Les grimaces et l'agitation des malades parvenus au paroxysme de leur délire ne sont pas les seuls troubles de la motilité que l'on observe chez eux. Elles ne sont que l'expression d'une véritable hyperexcitabilité réflexe des muscles, en vertu de laquelle toutes les impressions perçues par les nerfs sensitifs dont l'impressionnabilité est elle-même portée à un très-haut degré se transforment en mouvements simples ou associés, involontaires ou volontaires, automatiques ou conscients, dont la nature et le mode de systématisation dépendent de l'im pression sensitive ou de la détermination psychique qui les a fait naître. Une conception délirante, une hallucination, déterminent des mouvements associés et logiquement en rapport avec elles, mais violents, démesurés, tandis qu'une simple impression sensitive, sans signification psychique, pour ainsi dire, n'amène que de simples réflexes; mais, quelles que soient leur nature et leur origine, les mouvements exécutés par les malades sont empreints d'un caractère d'ataxie remarquable : ni leur direction, ni leur durée, ni leur intensité, ne sont calculées de façon à atteindre le but.

La sitiophobie et l'hydrophobie, si fréquentes dans le délire aigu, tiennent en partie à cette hyperexcitabilité réflexe, mais en partie seulement, car elles ressortissent, plus souvent peut-être, aux idées délirantes des malades. Les liquides et les bols alimentaires, en touchant les muqueuses buccale et pharyngienne, déterminent un spasme réflexe en vertu duquel ils sont violemment expulsés et une douleur que le malade cherche à éviter en repoussant les aliments. Cette hydrophobie réflexe ne doft pas être assimilée à l'hydrophobie rabique dont elle n"a que les apparences les pins grossières. Chez l'enragé, ainsi que le remarque Jensen, la vue, l'odeur des liquides, le seul fait d'en entendre parler, provoquent l'horreur et le spasme pharyngien ; dans le délire aigu, le contact est nécessaire pour déterminer les mêmes effets. D'ailleurs, il est des enragés non hydrophobes, qui essaient de boire sans jamais y parvenir.

Dans quelques cas, les excitations sensitives et sensorielles ne sont même plus nécessaires et le pouvoir excito-moteur de la moelle et du bulbe entre directement et spontanément en jeu. On observe alors ces attaques convulsives cloniques ou toniques, partielles ou généralisées, continues ou intermittentes, qui aggravent singulièrement le pronostic en épuisant le malade et en élevant, les dernières surtout, la température. On peut même voir se réaliser le tableau clinique complet du tétanos avec opisthotonos et contracture générale des masses musculaires.

Nous en avons fini avec les désordres du système nerveux de la vie de relation, qui constituent une des faces, la plus saillante d'ailleurs, du délire aigu. Un délire général déterminé et entretenu par l'action spontanée des centres psychiques, la résurrection spontanée d'anciens souvenirs, des associations d'idées nombreuses et acceptées sans le contrôle du jugement et par des hallucinations aussi nombreuses que variées, une hyperexcitabilité sensitive et musculaire considérable et un ensemble de mouvements désordonnés liés aux désordres que nous venons d'énuraérer, en constituent les principaux éléments. L'autre face de l'affection, bien que moins bruyante, n'est pas moins importante, car c'est elle qui tue. Ce sont, en effet, les troubles de la calorification, de la circulation, des sécrétions et de la nutrition, qui préparent l'invasion de la seconde période du délire aigu et finissent par emporter les malades.

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Le premier de ces sym|ttômes par ordre de gravité est la fièvre. Le délire aigu est une affection fébrile, et ce caractère nous permettra de le distinguer d'un certain nombre de délires psycbiquement analogues.

La fièvre se traduit par une chaleur mordicante de la peau qui est habituellement, dans cette période, pâle, sauf à la face, et sèche ; dans certains cas plus rares, elle est au contraire couverte d'une sueur visqueuse; le thermomètre mis dans le rectum monte dès les premiers jours à 39, 40, 41 degrés et même davantage, puis on voit la température tomber tout à coup, sans atteindre quelquefois la normale. Cette défervescence biusque indique dans l'ensemble des symptômes une de ces rémissions qui sont fréquentes dans le cours du délire aigu, mais qui sont bien souvent trompeuses.

A l'élévation de la température répond l'accélération de la respiration et de la circulation. Déjà notés par Abercrombie, les caractères du pouls ont été étudiés par Calmeil et plus l'écemment par Jensen. Le pouls est petit, serré, rapide, souvent irrégulier, et surtout à la fin il bat avec une fréquence crois-^ santé, 120, 150 et jusqu'à 140 fois par minute, et même, lorsque la fièvre subit une de ces chutes brusques que nous avons mentionnées, il conserve, en partie, ces caractères de fréquence, de petitesse et d'inégalité. Ce n'est que tout à fait exceptionnellement et probablement à cause des localisations du processus congeslif à la moelle cervicale que le ralentissement du pouls a été observé. Jensen Ta vu tomber à 56 pulsations. Les sécrétions sont également troublées d'une manière générale, ralenties à cette période. En dehors de l'hyperséci'étion salivaire que l'on peut mettre sur le compte des cris incessants des malades et des mouvements qu'ils impriment continuellement à leur mâchoire, la peau est pâle, mate, terreuse et sèche, la constipation opiniâtre ne peut être vaincue que par les lavements quotidiens; la quantité de l'urine est fortement amoindrie et ce liquide excrémentiliel est rouge, dense, riche en sels uratiques; quelquefois il est albumineux, mais ce' dernier caractère, sur lequel nous reviendrons, est encore plus fréquent et plus marqué à la période suivante.

Des troubles aussi prononcés des fonctions organiques ne laissent pas que de retentir sur la nutrition générale : aussi l'amaigrissement et la perte de poids ({ue nous avons vus débuter dans la période prodromique se prononcent-ils dans la période d'excitation d'une manière inquiétante; ils atteindront un degré extrême dans la période de cachexie.

3° PéiHode d'état. Phase de dépression. Lorsque le malade doit succomber à son affection, l'on voit celle-ci au bout de cinq à six jours subir une modification, d'ailleurs rapide, et prendre un caractère que l'on ne peut mieux comparer q»i'à celui de l'état typhoïde.

Le faciès d'abord s'altère insensiblement et rapidement : à la rougeur de la face succède la pâleur ; à la sécheresse de la peau une moiteur visqueuse ; les yeux ne sont plus saillants, brillants et mobiles comme dans la période d'excitation, ils sont retirés au fond des orbites, éteints et à demi recouverts par les jinupières agglutinées par un mucus purulent; dans quelques cas M. Brierre de Doismont a remarqué au centre de la coi'née une tache blanchâtre. Le nez se ])ince et les narines s'encroûtent de fuliginosités, les gencives et les dents sont également fuligineuses comme dans la fièvre typhoïde, et la langue est sèche, ridée, vernissée et rouge surtout à sa pointe et au niveau de ses bords. L'amaigrissement enfin fait des progrès effrayants et l'on voit souvent apparaître à la surlace de la peau et des muqueuses des troubles trophiques divers : ulcératioa

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(les muqueuses pituitaire, buccale et linguale, ulcères de la cornée et conjonctivites purulentes, dermatoses cachectiques telles que le purpura et l'ecthyma qui témoignent de la misère profonde de l'organisme et des progrès de la dénutrition. Concurremment à ces troubles tropbiques se montrent des modifications non moins profondes dans l'état psychique des malades. Le délire devient d'abord moins continu, il est interrompu par des périodes de calme plus fréquentes, mais ce calme se transforme bientôt en un assoupissement de plus en plus profond. Les excitations extérieures peuvent cependant y mettre un terme et déterminer la reprise du délire. Celui-ci devient moins violent, les idées systématisées s'effacent et le bavardage incohérent du malade se transforme peu à peu, d'abord en une rêvasserie plus calme, enfin en une mussitation sourde accompagnée de crocidisme et de carphologie qui persiste jusqu'au moment ou survient le coma terminal. A l'hyperexcitabilité musculaire de la première période, à ces mouvements tumultueux et violents, mais désordonnés, succèdent des mouvements de plus en plus faibles et incertains, puis une véritable parésie qui, localisée sur certains muscles ou groupes de muscles, détermine des symptômes particuliers, La paralysie des muscles du pharynx amène des troubles de la déglutition, celle des muscles du voile du palais, du nasonnement et le rejet des liquides par le nez, celle de la langue et des muscles innervés par la branche motrice du trijumeau et par le facial inférieur, des troubles de la parole qui est hésitée, tremblante, un peu comme chez les paralytiques généraux.

Cette dépression si rapide, succédant à une excitation si vive, n'épargne pas non plus les fonctions de la vie organique. La température continue à s'élever, le pouls de plus eu plus rapide et irrégulier devient presque imperceptible, la respiration est irrégulière, quelquefois suspendue et avec reprise, comme dans le type de Cheyne-Stokes, ce qui tient probablement à des lésions bulbaires; la peau se couvre de sueurs profuses et gluantes, à la constipation succède une diarrhée fétide. C'est alors également que l'on observe ces congestions et les phlegmasies viscérales que l'on rencontre presque toujours à l'autopsie des malades dont elles hâtent la fin. Les congestions et phlegmasies pulmonaires sont les plus fréquentes et se traduisent par les signes qui leur sont propres ; les congestions rénales ont souvent pour expression clinique l'albuminurie, sur laquelle M. Dumesnil avait à tort fondé un caractère différentiel entre le délire aigu et la fièvre typhoïde : l'albuminurie, en effet, peut exister et peut manquer dans l'une et l'autre de ces deux maladies.

4" Terminaison. Marche. Durée. Pronostic. La marche du délire aigu est généralement rapide et progressive. Après une période prodromique qui peut se prolonger plusieurs semaines et dont les débuts sont d'ailleurs difficiles à préciser éclate la période d'excitation qui dure de quatre à huit jours et que suit rapidement la période de dépression dont la durée varie de quelques heures à deux ou trois jours. Quelquefois cependant on observe des rémissions sur lesquelles tous les auteurs ont insisté. L'agitation diminue, le délire se calme, la température tombe brusquement jusqu'aux chiffres physiologiques, mais le pouls conserve sa fréquence et sa petitesse, et cette accalmie trompeuse fait bientôt place à une excitation plus vive encore.

Le délire aigu est une affection d'une haute gravité tant par lui-même que par le fait des affections viscérales qui en compliquent si souvent la marche : il peut se terminer par la guérison, par l'aliénation mentale ou parla mort.

La guérison est relativempnt rare; elle ne s'observe guère, d'après Marcé, que

dans le quart dos cas, et chez les nouvelles accouchées l'état puerpéral rend l'affection presque fatalement mortelle. Le retour progressif du sommeil est le premier signe qui permette d'espérer une terminaison favorahle : le malade se calme, son délire est moins violent, il est plus facile de capter son attention, il montre moins de répugnance pour les aliments et les hoissons, son teint se colore et s'anime, son poids augmente, peu à peu la raison, l'appétit et les forces reviennent ; mais si, dès lors, le malade peut être considéré comme sauvé, ce n'est qu'après une longue et pénible convalescence qu'il aura recouvré la plénitude de ses forces physiques et intellectuelles.

Lorsque le délire aigu a frappé un homme déjà fou, il le laisse en le quittant encore plus profondément aliéné qu'il ne l'était auparavant ; quelquefois même il est l'occasion d'unaflaiblissement rapide des facultés intellectuelles qui aboutit bientôt à la démence confirmée. 11 faut en outre noter qu'un premier accès constitue une prédisposition puissante à l'explosion d'accès ultérieurs qui abaisseront de plus en plus le niveau intellectuel du malade et qui finiront toujours, une fois ou l'autre, par le conduire au tombeau.

La mort, qui est d'autant plus à redouter que le sujet est plus débile, plus exposé aux complications pulmonaires ou cardiaques, et plus ébranlé par des atteintes antérieures de délire aigu : on survit difficilement à une seconde attaque et l'on ne résiste guère à une troisième, la mort survient de plusieurs manières différentes.

Tantôt le patient succombe à l'épuisement nerveux, soit que les lésions congestives, qui sont le substratum anatomique de la maladie, se soient localisées dans les parties les plus vulnérables et les plus essentielles du névraxe, au bulbe, par exemple, soit qu'il meure empoisonné par les produils de désassimilation si nombreux qui se forment et s'accumulent pendant un délire psychique et moteur de plusieurs jours, et dont le ralentissement des fonctions excrétoires ne permet pas l'élimination. Peut-être les substances ponogènes {Ermiidiingsstoffe), sur h production et l'accumulation desquelles pendant la veille Preyer a fondé la théorie du sommeil naturel et de la somniation hypnotique, jouent-elles un certain rôle dans cette intoxication. Tantôt, et ce cas est, d'après notre observation personnelle, de beaucoup le plus fréquent, il succombe à une complication cardiaque, rénale ou pulmonaire. La première de ces complications est, pour ainsi dire, de règle : le pouls devient imperceptible, inégal, intermittent, le cœur bat de plus en plus faiblement, s'arrête, et le malade meurt sans secousse, par syncope. La seconde se traduit cliniquement par de l'albuminurie; quant à la troisième, dont le diagnostic est souvent plus difficile qu'on ne le croirait, elle rev:t les signes cliniques des congestions pulmonaires et des pneumonies secondaires. Nous parlerons bientôt des lésions anatomiqucs qui répondent à ces complications morbides.

5° Formes du délire aigu. Le délire aigu présente dans le degré d'acuité et la physionomie de ses symptômes, sa marche et sa gravité, des différences qui ont conduit plusieurs bons observateurs à lui reconnaître des formes cliniques distinctes. Schuleen admet trois : les formes maniaque, lypémaniaque et mixte ; la première est la plus fréquente, et nous l'avons prise pour type dans la description qui précède ; nous devons cependant dire quelques mots des deux autres : Forme mélancolique et stupide du délire aigu (Schule). Ce sont les sujets épuisés par de longues souffrances physiques et morales ou par des maladies aiguës graves, ce sont aussi les femmes qui sortent d'un accouchement laborieux,

qui sont particulièrement exposés à celte forme de délire aigu dont le début est insidieux, la marche lente et la terminaison souvent fatale. L'invasion du délire est moins soudaine que dans la forme maniaque, les mouvements et l'agitation sont moins violents et moins convulsifs, les troubles physiques consistent tantôt en divagations et rêvasseries monotones, tantôt en conceptions hypochondriaques ou en idées de persécution entées sur des hallucinations nombreuses et pressantes ; tantôt enfin en une véritable panophobie qui s'accompagne en général d'une agitation plus vive. Tous les types du délire dépressif peuvent, en un mot, être représentés dans cette forme dont le trait capital, au point de vue pratique du moins, est un refus obstiné et presque invincible de tout aliment et de toute boisson, refus qui est le plus souvent déterminé par des idées d'empoisonnement.

Les symptômes somatiques ne sont pas en opposition moins grande avec ceux de la forme maniaque : au lieu de cette peau brûlante et sèche, de cette hyperthermie considérable et croissante, de ce faciès animé et turgescent, qui donnent à la première période du délire aigu maniaque une physionomie si caractéristique, nous avons ici dès le début une sueur froide et visqueuse, une température qui, après s'être élevée dans les premiers jours à 35 degrés ou 55\5 au plus, tombe rapidement et descend quelquefois au-dessous de la température normale, un faciès terreux, enfin un pouls petit, dépressible, inégal et irrégulier. Dans cette forme, la période adynamique ou typhoïde survient rapidement ou plutôt se montre d'emblée. La nutrition s'altère avec une rapidité extrême, le malade maigrit à vue d'œil, ses forces musculaires s'affjiblissent à tel point qu'il ne peut se tenir sur son séant, ses mouvements sont faibles et indécis, ses mains et sa langue sont animées d'un tremblement qui s'exagère au moindre effort, ses yeux, sa langue, ses dents, ses narines, se couvrent d'enduits purulents et fuligineux, on voit survenir des troubles trophiques : eschares, sugillations, larges pétéchics (Schùle), vient enfin la diarrhée, et le malade meurt soit de son affection, soit de complications viscérales surtout fréquentes dans cette forme dont les traits essentiels sont, pour nous résumer : une longue durée, un caractère éminemment dépressif et typhoïde, enfin un type de délire essentiellement lypémaniaque. Le pronostic de cette forme est cependant un peu moins grave que celui de la forme maniaque, et ici encore c'est le retour du sommeil qui est le premier gage de guéri son donné par la nature : la convalescence y est également moins longue et moins difficile.

Forme mixte du délire aigu (Scbûle). Dans la forme mixte, l'agitation est moins grande que dans la forme maniaque; la fièvre moins forte se traduit par une élévation tbermique qui ne dépasse pas 39 à 40 degrés. Le délire, bien que maniaque, présente des périodes de ti istesse, d'abattement et de terreurs lypémaniaques, des rémissions soudaines surviennent comme dans le cours de la forme maniaque et inspirent à l'entourage, parfois même au médecin, un espoir trompeur, mais bientôt, comme dans la manie subaiguë grave, on voit reparaître les accidents et s'y surajouter un certain degré de stupeur et de la parésie vasomotrice. La température s'abaisse au point de tomber à 56 degrés dans le rectum ; les extrémités deviennent glaciales et cyanosées, le pouls est minuscule et dépressible, l'haleine présente une fétidité due à la décomposition de produits épithéliaux, muqueux et hématiques, déposés sur les lèvres, la langue et les dents, sous forme de fuliginosités noirâtres. Après avoir présenté au milieu même de la stupeur dans laquelle il est plongé quelques courts accès d'une agitation

effrayante avec mouvements de défense violents et désordonnés, le patient succombe, soit à la paralysie des centres calorificateurs, soit à une complication au sein du coma le plus profond. Lorsque la guérison doit avoir lieu, elle est annoncée par les mêmes signes et suit la même marche que dans la forme mélancolique. La durée moyenne de la forme que nous venons de décrire tient à peu près le milieu entre celles des deux autres.

§ III. Diagnostic du délire aigu. Le diagnostic du délire aigu, pour être complet, comporte la résolution de trois problèmes que l'on peut ainsi formuler : A-t-on affaire au délire aigu ? Sous quelle forme se présente-t-il ? Quelles en sont les causes? Nous allons aborder successivement ces points.

Ce diagnostic est à la fois des plus difOciles et des plus importants ; s'il est une vérité banale en médecine, c'est qu'une thérapeutique sérieuse ne peut reposer que sur un diagnostic précis et complet, et nulle affection ne montre peut-être plus la justesse de cet axiome que le délire aigu, dont la thérapeutique varie du tout au tout, non-seulement selon le degré et les formes de l'affection, mais aussi, mais surtout, selon le terrain où elle se développe, et les conditions pathogéniqnes qui en ont préparé et déterminé l'explosion.

Comment aborder théoriquement un tel problème, alors que l'observation patiente de certains malades permet seule au clinicien de comprendre les difficultés de diagnostic et de s'appuyer sur les ressources du tact médical? En nous plaçant au point de vue exclusivement clinique, en nous supposant en face d"u\i malade, et en procédant par voie d'éliminations successives.

Le premier soin du médecin, en pareil cas, doit être d'éliminer les maladies qui peuvent simuler le délire aigu et de reconnaître celles qui peuvent l'occasionner ou le compliquer. Ce sont les fièvres éruptives et surtout la fièvre typhoïde à forme ataxique, les plilegmasies viscérales (parmi lesquelles la pneumonie occupe la première place), enfin l'état puerpéral. Ce travail préliminaire opéré, on se trouve en présence d'affections nombreuses qui sous certaines formes et à un certain degré de leur évolution peuvent simuler, à s'y méprendie, le délire aigu : aussi devra-t-on, pour faire le diagnostic, s'entourer des renseignements anamnestiques les plus complets, observer la marche de l'affection, la physionomie de ses symptômes, le terrain sur lequel elle évolue, et posséder le ilair médical dont nous parlions tout à l'heure et qui, loin d'être un don mystérieux, est l'apanage de ceux qui savent bien voir, tout voir, et pourrait se réduire à des conditions faciles, sinon à remplir, du moins à déterminer.

Or, ces affections peuvent être divisées en trois classes : les unes appartiennent à la série des névroses : ce sont l'hystérie et l'épilepsie sous certaines formes; les autres sont des vésanies; d'autres enfin ont pour conditions anatomiques un processus congestif ou inflammatoire des centres nerveux et sont surtout représentées par la congestion cérébrale, les méningites, l'hydrocéphalie aiguë. Il faut ajouter encore à ces catégories une affection d'origine toxique : le delirium tremens fébrile.

« Passio hysterica unum nomen est, varia tamen et innumera accideritia sub se comprehendit », disait Galien en parlant de la passion hystéiique, u Non morbus simplex, sed morborum Iliada » . « Morbus ille, sed poLius morborum cohors, s'écriaient Rivière et F. Hoffmann, en parlant de la même névrose, et, de fait, il n'est aucune affection, peut-être, que l'hystérie ne puisse simuler, à la confusion souvent des médecins qu'une longue fréquentation des hystériques n'a

pas mis à même de deviner cette maladie sous tous les masques dont il lui plaît <le se revêtir.

L'hystérie peut emprunter la physionomie des affections les plus sérieuses du système nerveux ; on la voit donner lieu aux confusions les plus singulières, et le délire hystérique peut revêtir les allures les plus alarmantes et simuler les affections cérébrales ou les intoxications les plus graves. Or, il se rencontre quelquefois une forme d'hystérie ou plutôt une forme d'accidents hystériques qui pourrait donner lieu un instant au soupçon de délire aigu. Rien n'y manque, ni le délire qui peut être maniaque ou mélancolique, ni l'agitation, ni la lièvre, et ce dernier symptôme serait certainement le plus trompeur pour tout médecin qui ignorerait la fréquence de la fièvre et souvent d'une fièvre très-forte, dans le cours de cette forme d'hystérie à invasion brusque et le plus souvent déterminée par une émotion violente, à marche rapide et souvent non convulsive, que Meyer (de Berlin) et M. Briquet ont décrite sous le nom d'hystérie aiguë. Cette fièvre, bien connue d'ailleurs par la description de Bâillon, Rivière, Tissot, Hoffmann, Sandras, peut durer longtemps et s'accompagne quelquefois d'un état général typhoïde et d'une dénutrition rapide.

L'hystérie fébrile avec délire, fréquente dans ses degrés atténués, a rarement une intensité et une a})parence de gravité telles que Ton soit exposé à la confondre avec le délire aigu; il importe cependant d'être averti de la possibilité de cette erreur. Au besoin, la recherche soigneuse des antécédents du malade, l'observation exacte des symptômes, la constatation des stigmates fixes de la névrose, lu marche des accidents, suffiront pour établir le diagnostic. La longue durée de l'affection sera quelquefois un argument de plus, car la fièvre hystérique même irès-forte peut avoir une durée qui semblerait incompatible avec l'existence, pour tout médecin ignorant la force de résistance incroyable de ces malades. M. Briquet l'a vue durer près de six mois en conservant la forme aiguë : or on conçoit qu'il ne puisse plus, au bout de peu de semaines, être question du délire aigu.

La folie post-épileptique a été bien étudiée dans ces derniers temps par Sommer, qui en reconnaît cinq formes : stupide, dépressive, persécutée, anxieuse •Q.I impulsive, expansive ; les quatre dernières accompagnées d'hallucinations. Combinée avec l'état de mal épileptique que caractérisent, comme on le sait, les accès se succédant à de faibles intervalles et une certaine élévation de température, cette forme de l'épilepsie pourrait être prise pour un accès de délire aigu, si les anamnestiques, la constatation des attaques ou tout au moins des convulsions si caractéristiques de la face et les autres signes du mal comitial, ne venaient bientôt lever toute difficulté.

La manie, que nous prenons ici dans son acception générale et en dehors de toute idée de causalité, diffère, dans ses formes de moyenne intensité, du délire aigu par plusieurs caractères importants tant somatiques que psychiques. A ce ■degré la manie est apyrétique ou du moins ne comporte qu'une légère élévation 'de température ; le pouls, selon M. Thulié, est ferme, égal, de fréquence modérée, il'état général est satisfaisant, car l'économie n'est pas minée comme dans le délire aigu par une fièvre ardente et par le travail de désassimilation qu'elle entraîne. L'hyperexcitabilitë musculaire est beaucoup moindre et on n'observe pas au contact ■des aliments et des boissons ces mouvements de révolte des muscles qui suffisent à rendre les malades siliophobes en dehors de toute conception délirante. Le maniaque, au contraire, mange souvent avec voracité. Le délire dans la manie ji'.a pas au même degré ce caractère violent, impulsif, terrifiant, qu'il possède

dans le délire aigu ; il est moins subordonné aux hallucinations qui sont moins nombreuses, moins menaçantes et moins terribles, il est plus psychique et moins sensoriel; enfin, tandis qu'il est fort difficile de soustraire un malade atteint de délire aigu aux visions qui l'obsèdent et de le détourner un moment de son délire, on y parvient plus aisément avec le maniaque dont on peut obtenir, par une forte objurgation, soit quelques paroles sensées, soit du moins un instant de calme.

Ces caractères différentiels tendent à s'effacer, il faut le dire, lorsque la manie s'élevant de quelques degrés passe à l'état suraigu, et l'on voit alors la fièvre, souvent très-vive, établir comme un trait d'union entre les deux affections que certains alienistes, Marcé et M. Dagonet, entre autres, regardent comme deux degrés d'un seul et même processus pathologique. Peut-être ce jugement n'est-il pas sans appel. Quelles que soient la violence de l'agitation, l'intensité du délire et même l'élévation de la température dans le cours de la manie suraiguë, le délire n'en garde pas moins un caractère plus psychique que dans le délire aigu. Dans celte dernière affoction eu outre, le caractère typhoïde de la fièvre, la rapidité de la dénutrition, l'appaiilion rapide de la période de collapsus, montrent qu'il s'agit de quelque chose de plus qu'une affection cérébrale, que tout le système nerveux est en cause, et qu'à l'excitation des centres psychiques, sensoriels et moteurs, commune aux deux affections, il se joint ici une excitation bien autrement grave de ceux qui président aux fonctions plus modestes, mais plus essentielles, de la vie végétative, excitation telle que l'épuisement et la mort en sont rapidement la conséquence.

Nous avons vu que Schûlc avait décrit une forme mélancolique du délire aigu. Le terme mélancolie est trop vague et comporte trop de formes morbides différentes pour qu'il soit possible de les distinguer en quelques mots de la forme mélancolique de l'affection qui nous occupe. Disons toutefois que, tandis que dans la mélancolie véritable il existe un refroidissement considérable des extrémités et une température centrale à peu près normale, un certain degré d'hyperlhermie se montre presque constamment dans la forme lypémaniaque du délire aigu.

Nous arrivons aux affections qui ont pour substratum un processus anatomique soit congestif, soit inflammatoire. Certaines formes de congestion cérébrale pourraient, si nous en croyons quelques observations publiées par Andral et M. Calmeil, simulerle délire aigu. M. Thulié nous apprend à éviter une semblable erreur : la congestion cérébrale, dit-il, est précédée de ses avant-coureurs ordinaires : vertiges, éblouissement, tintement et bourdonnement d'oreilles, tête lourde, tendance au sommeil; les caractères du pouls ont en outre une grande valeur et sont entièrement opposés à ceux que l'on observe dans le délire aigu : le pouls est, en effet, plein, fort et dur dans la congestion, petit et excessivement fréquent dans le délire.

La méningite simple et la méningite tuberculeuse sont précédées de céphalalgie et de vomissements qui font défaut dans le délire aigu : les troubles intellectuels sont moins prononcés, l'agitation est moins violente, et l'on voit bientôt apparaître les paralysies et les convulsions partielles qui indiquent non-seulement un processus inllammatoire très-actif, mais encore la prédominance de ce processus en certains points des centres nerveux. C'est ainsi que la contraction, puis la dilatation des pupilles, leur inégalité, le strabisme, les paralysies partielles et les contractures des membres , que Landouzy et Dreyfous ont signalée dans

certaines localisations méningitiques, ne se l'encontrent dans le délire aigu que très- exceptionnellement et à un degré infiniment moins accusé.

Des considérations du même ordre s'appliquent aussi à l'hydrocéphalie aiguë et à l'encéphalite diffuse ou limitée dont le début est ordinairement marqué par des convulsions et des contractures, et dans lesquelles les signes de localisation sont encore plus accusés. Le malade ne tarde pas d'ailleurs à être pris de parésies et de paralysies diverses et à tomber dans un coma beaucoup plus précoce et plus profond que celui au sein duquel s'éteignent les malades atteints de délire aigu.

Une série de cas d'un diagnostic quelquefois plus difficile est représentée par ce groupe de formes morbides qui ont pour trait commun une parésie lente ou rapide du système locomoteur, un obscurcissement en masse des fonctions intellectuelles et morales avec ou sans délire, et auxquelles répondent des lésions anatomiques dont le degré et le siège sont moins uniformes que ne le croient un certain nombre d'observateurs. Ces formes morbides ont été réunies à juste titre sous une appellation commune, car leurs analogies l'emportent sur leurs dissemblances, et c'est le nom de paralysie générale qui a prévalu pour les désigner.

Le problème peut se présenter sous plusieurs aspects que l'on peut ramener à trois.

Un individu entre à l'asile pour un accès de manie; vivement excité, il va, il vient, il gesticule, il se livre à des divagations incohérentes, et son agitation peut-être telle, surtout si elle se complique d'un mouvement fébrile, que l'on craigne l'imminence d'un accès de délire aigu. Un examen attentif permettra cependant, sans remonter même aux antécédents, de faire justice de cette hypotlièse.

On remarquera en effet que la face est rouge et animée, au lieu d'être pâle et terreuse, que les hallucinations font défaut ou sont peu accentuées, que l'excitation intellectuelle s'accompagne d'affaiblissement mental et d'une certaine oblitération du sens moral, que le délire revêt souvent une allure tantôt triste, tantôt ambitieuse, mais toujours niaise, illogique, puérile, et l'on sera conduit à penser soit à un accès maniaque inaugurant une paralysie générale, soit à un de ces accès maniaques encore curables que M. Baillarger a si bien décrit sous le nom de manie congestive, et qui ne sont le plus souvent qu'un avertissement de l'imminence de la démence paralytique.

D'autres fois un paralytique général avéré, mais calme et docile, se plaint de malaise, d'insomnie, de perte d'appétit. Il devient remuant, querelleur, son délire prend pour ainsi dire plus de consistance et se complique d'idées hypochondriaques ou d'idées de persécution, la fièvi-e s'allume, l'agitation augmente, la nutrition s'altère, la nourriture est repoussée et le malade succombe après avoir présenté un tableau clinique véritablement très-analogue à celui du délire aigu; et de fait, rien n'empêche de dire que chez lui le délire aigu est venu compliquer la démence paralytique et y mettre fin. M. Briand remarque avec raison que cette complication ne s'observe guère que chez les sujets qui sont prédisposés à la folie par des influences héréditaires; preuve nouvelle de l'influence toute-puissante de la prédisposition névropathique.

M. Linas et quelques autres ont décrit sous le nom de paralysie générale aiguë une affection sembLble à la folie paralytique vulgaire, mais évoluant en un temps infiniment plus court, puisque sa durée peut ne pas dépasser quelques

semaines. Au délire ambitieux, dit Marcé, se joint une fièvre intense; la bouche devient sèche, la langue est fuligineuse, le malade rejette les boissons et les aliments, l'agitatioa, toujours très-vive, se complique de convulsions épileptiformes et de soubresauts tendineux. Un tel ensemble de symptômes éveille l'idée d'un délire aigu surajouté à une paralysie générale. Les remarques que nous avons faites à propos de la forme précédente s'appliquent encore à celle-ci : la seule différence est que dans l'une les phénomènes aigus mettent fin à un drame pathologique plus ou moins long, tandis que dans celle-là ils ouvrent la scène et conduisent rapidement au dénouement. Telle la tuberculose aiguë peut se développer chez un vieux tuberculeux ou constituer d'emblée, chez un autre sujet, toute la manifestation de la diathèse tuberculeuse. Là encore la véritable nature ou, du moins, la véritable cause de l'affection sera facilement reconnue, si l'on tient compte de la forme du délire, de la dégradation intellectuelle et des troubles si caractéristiques de l'accommodation, de la prononciation et de la stabilité musculaire, que l'un de nous, M. Gliambatd, a étudiés dans un autre travail. Si d'autre part on s'enquiert avec soin des faits qui ont précédé l'explosion des accidents, on apprendra alors que longtemps auparavant l'entourage du malade avait été frappé de troubles survenus dans la prononciation, dans la démarche el surtout dans les facultés intellectuelles et morales, et l'on assistera rétrospectivement à ces longs prodromes de la paralysie générale que nous ne pouvons étudier ici, mais qui se caractériseiit par un mélange d'excitation factice et de faiblesse réelle que le terme de faiblesse irritable pourrait assez bien représenter.

M. Brierre de Boismont a signalé depuis longtemps les analogies qui unissent le délire aigu au delirium tremens fébrile, et beaucoup d'observateurs tendent à identifier ces deux affections. Nul doute qu'il existe des cas où le diagnostic est entouré de difficultés, notamment lorsque le délire aigu éclate chez un sujet adonné depuis longtemps aux boissons alcooliques ; on peut avancer toutefois (ju'indépendamment de la notion éliologique la prédominance des troubles musculaires, l'existence du tremblement qui est si caractéristique, la nature presque exclusivement visuelle et presque toujours terrifiante et zoopsique des hallucinations, impriment au delirium tremens fébrile un caractère tout spécial que nous avons cherché à faire ressortir en nous occupant de cette affection {voy. Delirium tremens).

g IV. Anatomie et physiologie pathologiques du délire aigu. On serait tenté de croire au premier abord que des symptômes aussi bruyants et aussi accentués que ceux qui constituent le délire aigu sont subordonnés à des lésions profondes du système nerveux central. Il n'en est rien cependant dans un grand nombre de cas. M. Calmeil et Marcé ont remarqué depuis longtemps que l'autopsie ne donnait pas l'explication d'accidents si graves, et M. Foville fait judicieusement observer que, tandis que des altérations organiques et profondes du cerveau se traduisent par une suppression brutale des fonctions de cet organe, par le coma et la paralysie, leurs perversions reconnaissent presque toujours pour condition anatomique de simples troubles circulatoires ou de lents processus d'inflammation interstitielle.

Sans rentrer dans les innombrables théories et dans les interminables discussions auxquelles ont donné lieu les résultats contradictoires des autopsies, nous nous placerons sur le terrain des faits et nous le ferons d'autant plus volontiers que nous avons eu l'occasion de pratiquer, à la Clinique des maladies mentales et ailleurs, un nombre relativement assez considérable d'autopsies de malades

qui avaient succombé au délire aigu. Nous occupant d'abord des caractères analomo-palhologiques présentés par le cerveau, qui a attiré presque à lui seul jusqu'ici toute l'attention des observateurs, nous dirons ensuite quelques mots des lésions qui ont été constatées dans les autres organes et qui témoignent de la variété des affections qui compliquent la marche du délire ou qui en préparent l'apparition.

Les résultats de l'autopsie du cerveau peuvent être rangés sous trois chefs : tantôt cet organe parait complètement sain, tantôt il est congestionné, d'autres fois enfin il présente des traces de méningo-encépliaiite qui ajoutent un lien anatomique au lien clinique qui unit certaines formes du délire aigu à certaines formes de paralysie générale.

L'intégrité complète des centres nerveux peut s'expliquer de différentes manières : on peut, par exemple, invoquer l'existence de congestions trop faibles pour laisser des traces après la mort, ou d'une action toxique exercée directement sur les éléments nerveux par le sang ; le délire aigu, dans cette hypothèse, serait iine véritable maladie générale infectieuse à forme typhoïde : c'est là un point sur lequel nous avons à revenir.

A côté de ces hypothèses, il s'en présente une autre qui devra nous arrêter plus longtemps, car elle a été défendue avec un grand talent et un grand luxe d'arguments par un homme d'une haute valeur, M. Thulié, qui, dans sa thèse restée justement classique sur le délire aigu sans lésions, donne pour raison organique à cette affection Vanémie cérébrale. Que l'anémie cérébrale soit la conséquence d'une hémorrhagie traumatique ou symptomatique ou qu'elle soit expérimentalement pi'ovoquée, elle exerce sur les centres nerveux une action perturbatrice aujourd'hui bien connue, etGriesinger, Morel, Marcé, ainsi que tous les aliénistes contemporains, s'accordent à reconnaître la fréquence des cas d'aliénation mentale qui n'ont d'autre cause que l'anémie, la chlorose ou la déperdition sanguine qui sont la conséquence des ménorrhagies et des métrorrhagiss puerpérales ou non puerpérales. L'un de nous, M. Bail, a montré à la clinique de Sainte-Anne un grand nombre de cas de névroses et de maladies mentales coïncidant avec les signes ordinaires de la chlorose et rapidement guéries par un traitement tonique et reconstituant; il a cherché en outre, dans un travail récent, à rattacher certains troubles psychiques, sensitifs et moteurs, à de simples anémies cérébrales temporaires dues à un spasme également temporaire de vaisseaux cérébraux. Ces faits peuvent d'ailleurs être rapprochés de ces paralysies subites, déterminées par la peur [Schrecklàhmung), qui ont été observées en Allemagne par divers médecins et par Kohts et Brieger en particulier.

Mais il n'existe aucune cause d'anémie cérébrale qui réalise si bien le type du délire aigu que l'inanition dont les célèbres expériences de Chossat ont montré la marche chez les animaux et que de trop nombreuses occasions ont permis d'étudier chez l'homme. Le naufrage de la Méduse, par exemple, a donné lieu à de nombreux récits parmi lesquels il s'en trouve qui, émanant de témoins autorisés, constituent des documents importants pour l'histoire de l'inanition chez l'homme. Un délire famélique quelquefois très-voisin du délire aigu peut encore s'observer dans le cours de cette inanition insidieuse si bien étudiée par M. Marrotte pendant la convalescence des fièvres graves.

C'est dans la dernière période de l'inanition que se montrent ces analogies. Rappelons-en brièvement la marche et les principaux épisodes. Au début le sentiment de la l'aimse fait sentir, d'abord agréable, puis encore supportable, bien

que plus intense, puis intolérable, puis enfin violent, impérieux et poussant l'homme à toutes les extrémités. Ce sentiment s'accompagne d'une faiblesse sans cesse croissante, d'une vive douleur épigastrique, ce cri de l'estomac réduit à se dévorer lui-même, d'un amaigrissement, faible d'abord, mais bienfôt rapide et dans les derniers jours effrayant. Au bout de quelque temps la scène change. Le faciès, d'abord pâle et fatigué, devient terreux et hagard, la bouche est sèche et sa muqueuse se couvre d'un enduit fuligineux dont la décomposition rend l'haleine fétide, le pouls devient bientôt petit, faible et fréquent, l'urine est rare, la température s'abaisse le plus souvent, bien que quelques observateurs, Currie entre autres, l'aient vue s'élever, le sentiment de la faim cesse de se faire sentir ; bien plus, les aliments inspirent du dégoût et de l'horreur, le patient, amaigri outre mesure, tombe dans une faiblesse extrême et meurt au milieu d'un collapsus profond entrecoupé de quelques mouvements convulsifs et d'un subdeliriuni tranquille, à moins qu'une syncope ne vienne brusquement mettre fin à ses souffrances.

C'est dans cette dernière période surtout, quand à l'inanition se joignent des souffrances morales et des inquiétudes de toutes sortes, surtout quand ceux qui meurent de faim étaient quelques jours avant pleins de vie, que l'on peut voir éclater un délire psycho-sensoriel extrêmement analogue au délire aigu. Aussi est-ce surtout dans les naufrages que cette complication a pu s'observer. De nombreux récits, et notamment ceux des survivants de la Méduse, en font foi. On a vu, en pareil cas, éclater tout à coup un délire furieux entretenu par des hallucinations surtout visuelles, les unes terrifiantes, les autres au contraire agréables. Le visage animé et rouge, les yeux saillants et égarés, les inanitiés vociféraient et gesticulaient, ils se précipitaient les uns sur les autres et usaient le reste de leurs forces dans un combat meurtrier, les uns se jetaient à la mer pour fuir des ennemis imaginaires, les autres pour visiter les brillants jardins et cueillir les fruits savoureux que leur présentaient leurs sens égarés. Â ces troubles psycho-sensoriels se joignent cette horreur des boissons et des aliments, cette hyperexcilabilité sensitive et sensorielle, ces modifications du pouls et de la respiration que nous avons déciits dans le délire aigu, et les patients succombent au milieu des accidents qui mettent ordinairement fin à cette affection.

S'il est des cas où les lésions cérébrales sont nulles et où le délire peut être raisonnablement mis sur le compte de l'anémie ou de l'inanition cérébrale, il en est d'autres certainement plus nombreux où l'on trouve à l'autopsie une congestion accusée des méninges, de la couche corticale du cerveau et, bien qu'à un moindre degré, des noyaux centraux de cet organe.

Dans ces cas on trouve, après avoir enlevé la calotte crânienne, la dure-mère congestionnée et assez fortement tendue par la masse encéphalique dont le volume est augmenté par l'excès de sang et de liquide céphalo-rachidien qu'elle renferme. La pie-mère est le siège d'une hyperémie artérielle, veineuse et capillaire, qui dessine par une sorte d'injection naturelle les plus fines ramifications vasculaires ; la même injection s'observe à la surface des ventricules qui contiennent souvent une certaine quantité de liquide trouble et rougi par des cellules lymphatiques abondantes et de globules rouges du sang. La substance cérébrale elle-même participe à cette hyperémie. La substance grise des circouvolutions présente à la surface, après l'ablation de la pie-mère, un fin piqueté vasculaire qui se poursuit sur les coupes que l'on pratique sur elles et qui est

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surtout abondant au niveau de ses couches profondes, où se trouvent, on le sait, les cellules les plus nombreuses et le réseau vasculaire le plus serré. C'est également à ce niveau que l'on rencontre les taches diffuses de teinte hortensia ou améthyste signalées depuis longtemps par M. Calmeil et étudiées depuis par d'autres observateurs parmi lesquels nous citerons Pauly, qui les attribue à la transsudation de la matière colorante du sang.

A ces altérations viennent se joindre, dans un certain nombre de cas, quelques autres lésions qui méritent d'être signalées : ce sont les suffusions sanguines qui se présentent sous forme de plaques rongées et irrégulières autour des vaisseaux de la pie-mère, et qui ont leur siège, soit dans l'épaisseur de cette membrane, soit dans le tissu sous-arachnoïdien, un œdème des circonvoUitions et notamment de la base de l'encéphale, qui explique dans une certaine mesure les troubles bulbaires de la période terminale du délire, et enfin des traînées blanches qu'accompagnent les vaisseaux de la pie-mère et qui sont dues, soit à une accumulation de leucocytes dans les gaines lymphatiques, soit à un début d'inflammation interstitielle et périvasculaire de cette méninge.

Cette dernière lésion nous sert de transition pour arriver au cas oîi des lésions plus franchement inflammatoires établissent une sorte de trait d'union entre les lésions du délire aigu et celles de la paralysie générale : nous les décrirons d'après les recherches des anatonio-pathologistes contemporains parmi lesquels nous citerons Schùle, Leidesdorf, Gottfried, Jehn, et d'après nos propres observations.

On constate tout d'abord les lésions congestives que nous venons de mentionner; mais ici, comme chez les paralysés généraux, à cette congestion diffuse se surajoutent des plaques irrégulières de suffusion sanguine et des traînées blanches périvasculaires qui sont surtout nombreuses aux alentours de la scissure sylvienne et au niveau des sillons frontaux et temporaux; la pie-mère, au lieu de s'enlever facilement et tout d'une pièce, ne peut être détachée qu'avec des pinces et grâce aux précautions les plus minutieuses, elle happe fortement à la surface des circonvolutions et son ablation détermine en quelques points des exubérations très-superficielles à surface granuleuse , d'une coloration brun améthyste, pour employer la comparaison de Schùle, parsemées de points vasculaires et hémorrhagiques, et au niveau desquelles la substance corticale est ramollie comme dans la méningo encéphalite vulgaire. Le siège habituel de ces ulcérations est le même que dans cette dernière affection.

Nous ne possédons que des données très-vagues sur la concordance de ces lésions avec les différentes formes du délire aigu. Nous pouvons seulement présumer, d'après la description de Schùle, que dans la forme mélancolique Thyperémie passive caractérisée par la stase veineuse et l'œdème l'emporte sur l'hyperémie active, surtout artérielle, qui serait le propre des formes maniaques. Nous sommes encore plus ignorants, s'il est possible, sur la localisation de ces processus hyperémiques et inflammatoires; quant aux recherches histologiques que nous connaissons à ce sujet, depuis celles de M. Calmeil jusqu'à celles toutes récentes des anatomo-pathologistes allemands, elles sont peu nombreuses et de peu de valeur. M. Calmeil a eu le grand mérite d'inaugurer ces études et d'en comprendre le premier l'intérêt, mais les procédés techniques lui faisaient défaut : il est d'ailleurs peu probable qu'on puisse arriver à des résultats bien intéressants dans celte voie tant que l'histologie normale du cerveau ne sera pas mieux connue et tant qu'une règle administrative aussi routinière

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que vexatoire soustraira sans utilité pendant vingt-quatre heures à l'examen des anatomo-pathologistes l'organe le plus altérable de l'économie.

Le délire aigu nous apparaît donc comme une affection, au sens propre du mot, liée à des lésions du système nerveux très-diverses de naiure et d'intensité, mais probablement identiques comme localisation ; c'est la connaissance de cette localisation qui nous fait malheureusement le plus défaut, car, il faut le dire, la physiologie du cerveau est encore en pleine période d'enfantement. Les fonctions de la couche optique et du corps strié ont donné lieu aux hypothèses les plus contradictoires, les localisations corticales psycho-motrices sont repoussées par des hommes des plus compétents, les régions sensitives de l'écorce sont à peine entrevues, et nous ignorons tout, absolument tout, sur les localisations psychiques.

Les lésions très-diverses rencontrées à l'autopsie des malades morts de délire aigu n'ont donc rien qui doivent nous étonner, si nous sommes bien convaincus de l'importance du siège des lésions et du peu d'importance de leur degré et de leur nature, tant que ces différences ne dépassent pas certaines limites ; il est, en effet, bien clair qu'une tumeur méningée ne produira pas les mêmes effets qu'une hyperémie des méninges, mais cette dernière pourra déterminer à peu près les mêmes accidents qu'un trouble circulatoire anatomiquement bien différent : l'anémie, par exemple.

Nous pouvons donc admettre l'existence d'un délire aigu par anémie cérébrale et d'un délire aigu de nature congestive, tout en reconnaissant, ainsi que le ferait penser Scliùle, qu'à ces deux états anatomiques différents répondezit des formes cliniques distinctes de la même affection. Ces lésions cérébrales peuvent se manifester d'emblée, ou peuvent être, comme dans le délire symptomatique, la conséquence d'une phlegmasie d'un organe éloigné déterminant par voie réflexe l'hyperémie cérébrale. Comme beaucoup d'affections du système nerveux dépendant de la diathèse névropalhique, le délire aigu se montrerait ainsi d'emblée, sous la seule influence de cette diathèse rendue efficiente par l'ensemble des conditions prédisposantes ou occasionnelles que nous avons signalées ou à propos d'une affection quelconque. C'est ainsi, par exemple, que la chorée vulgaire, affection névropathique par excellence, s'observe tantôt à l'état de spontanéité chez les névropathes, tantôt au contraire sous l'influence d'une autre affection névropathique telle que l'hystérie, ou d'une maladie générale telle que le rhumatisme.

Il nous reste, pour compléter l'anatomiepathalogique du délire aigu, à signaler les pneumonies lobulaires et les congestions pulmonaires que l'on rencontre si fréquemment, soit à titre d'affection causale, soit à titre de complications; la congestion rénale liée à l'albuminurie que nous avons signalée dans la période terminale du délire, et les lésions cardiaques et musculaires qui sont de nature répressive et qui ne diffèrent en rien de celles que l'on rencontre dans toutes les affections typhoïdes dont le type est la dothiénentérie. Quelques auteurs ont encore rencontré des altérations auxquelles ils nous semblent avoir attaché une importance exagérée. Hertz, par exemple, atti'ibue le délire aigu à une congestion veineuse déterminée par une atrésie du canal jugulaire, et M. Briand signale la fréquence d'une coloration rougeâtre de la séreuse aortique au-dessus des valvuves sigmoïdes qui doit être rapportée à cette imbibition hématique que l'on rencontre dans beaucoup d'afJections typhoïdes K

* Sous l'influence des idées actuellement régnantes en pathologie, M. Briand tend à consi-

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g V. Traitement du délire aigu. — Le traitement du délire aigu doit être général et symplomatique : général, il a pour but de calmer le malade, de relever ses forces et, dans certains cas difficiles à déterminer, de pratiquer une révulsion favorable ; symptomatique, il s'efforce de combattre l'inanitiation par l'alimentation forcées et de mettre, au moyen d'agents coercitifs appropriés, le malade hors d'état de frapper ceux qui l'entourent et de se nuire à lui-même.

La médication sédative devra être employée avec prudence, car, en dépit de leur déploiement apparent de force, les malades atteints de délire aigu sont faibles, tellement faibles que tout à l'heure un collapsus profond succédera à tant de violence et que d'un instant à l'autre une syncope mortelle peut y mettre un. terme.

Les dangers de la saignée employée comme agent de sédation n'avaient pas échappé aux anciens observateurs qui la repoussent formellement dans certains cas de phrénésie très-analogues à notre délire aigu. Sydeidiam, Abercrombie, Fodéré et récemment Marcé, M. Thulié et M. FovillC; se sont élevés contre cette pratique dangereuse chez les sujets aussi prompts à la syncope que ceux dont nous relatons l'histoire. Nous les condamnons de même d'une manière générale ; il est cependant des malades pléthoriques et réellement congestifs cliez qui l'on pourra se permettre, eu usant d'une grande prudence , une légère émission sanguine ou même une petite saignée locale. Kraft-Ebing rapporte un cas de ce genre dans lequel l'application de ventouses scarifiées dernière les oreilles aurait calmé les manifestations délirantes.

Les grands bains chauds et prolongés ont une action sédative manifeste sur les accès de manie, et M. Brierre de Boismont a obtenu de bons effets de bains prolongés pendant six heures et plus; il serait dangereux d'employer ce moyen pour des malades aussi débilités que les nôtres, mais il est permis de les soumettre à des bains d'une température modérée de 27 à 30 degrés en ayant soin de ne pas les y laisser plus d'une heure, de les surveiller et de leur faire tomber pendant le bain un filet d'eau froide sur la tête.

L'application de vessies de glace sur la tête et l'enveloppement dans un drap mouillé, recommandés par M. Magnan, sont des moyens du même ordre qu'il l'audra manier également avec la plus grande prudence. Ils peuvent déterminer des perturbations dangereuses de la circulation générale, et le second de ces moyens expose le malade à des complications pulmonaires qui, dans l'espèce, sont infailliblement mortelles.

Nous ferons les mêmes réserves au sujet de l'administration de l'opium dont on a tant abusé. Ce médicament puissant et dangereux n'est ici que très-rarement indiqué. 11 augmente la congestion passive des centres nerveux qui fait tout le danger de la seconde période de l'affection, et, s'il réussit à procurer aux assistants un moment de répit, c'est souvent aux dépens du malade dont le calme trompeur peut n'être que le début de l'éternel sommeil. M. Thulié recommande, au contraire, la belladone qui, dangereuse dans lapremirre période parce qu'en contractant les capillaires elle augmente l'anémie cérébrale, se trouve naturellement indiquée dans la seconde où elle s'oppose, par le ton qu'elle donne aux vaisseaux, à leur engorgement.

dérer le délire aigu comme une maladie infectieuse et nous promet d'exposer dans un travail ultérieur ses arguments à l'appui de cette hypothèse qui n'a rien, il est vrai, de choquant mais qui ne repose jusqu'ici sur aucune induction légitime ni sur aucune donnée expérimentale.

En résumé, la médication sédative consistera simplement, dans la plupart des cas, à soustraire le malade à une lumière trop vive et à toute cause d'excitation et d'agitation ; les bains à un degré thermique modéré et de courte durée à la première période, la belladone à la seconde, seront des adjuvants utiles entre des mains prudentes et expérimentées.

La faiblesse des malades surtout dans les formes dépressives du délire aigu commande l'emploi de la médication tonique sous toutes ses formes ; la première et la plus rationnelle est l'alimentation. La diète lactée recommandée par M. Baillarger dans la manie aiguë et la manie puerpérale a le double avantage de nourrir et de désaltérer les malades et d'autre part de se prêter à merveille à l'alimentation forcée dont nous dirons bientôt quelques mots. Schùlc recommande dans le même esprit une nourriture forte sans être excitante pour réparer les pertes dues à la suractivité musculaire et l'usage du vin et surtout de la bière qui, prise le soir en grande quantité, ramènerait le sommeil surtout chez les femmes. La médication alcoolique, si en honneur en Angleterre et répandue an France par notre regretté maître le professeur Behier, a été préconisée par Abercrombie dans des cas où il est impossible de ne pas reconnaître quelque chose d'analogue à notre délire aigu. « J'ai eu recours, dit-il dans son Traité des maladies de Tencéphale, au même traitement (un verre de vin toutes les heures) avec le même avantage dans plusieurs autres circonstances tant sur les femmes que sur les hommes. La plus grande difficulté est de décider les cas particuliers auxquels ce traitement est applicable; il semble que ce soit ceux dans lesquels Y excitation générale est jointe à la petitesse et à la grande fréquence du poids, à la pâleur et à Vépuisement du malade. Lorsque ces symptômes existent, quelque violente que soit l'excitation générale, je ne crains pas d'y avoir recours, et dans un grand nombre de cas j'ai eu des motifs d'en être satisfait. »

On a peut-être exagéré en Angleterre l'application des conseils excellents d'Âbercrombie; il est vrai que c'est affaire de race et que, si les doses toxiques des alcools sont plus élevées dans les pays du nord que dans nos régions, il en est sans doute de même de leurs doses médicamenteuses, et nous voyons tout avantage, dans certains cas, à ajouter à l'iilimentation modérée et facilement assimilable qui doit faire la base de la médication tonique quelques verres à Bordeaux de vin naturel et un peu alcoolique et surtout de vin de Champagne. L'extrait de quinquina à doses un peu élevée se trouve aussi tout naturellement indiqué.

A ces médications sédatives et toniques il est bon de joindre la médication révulsive : dans la première période de l'affection elle modérera la congestion encéphalique, dans les cas où elle existe ; dans la seconde elle réveillera les fonctions respiratoires et circulatoires prêtes à s'éteindre en excitant vivement la vaste nappe nerveuse étalée à la surface de la peau et des muqueuses. La révulsion cutanée peut s'obtenir à l'aide de frictions opérées avec une brosse rude, à l'aide de sinapismes et de bains de pieds sinapisés; les lavements excitants et les purgatifs agiront de même sur la muqueuse intestinale et auront en outre l'avantage de combattre la constipation si habituelle dans le délire aigu et si apte à entretenir et à aggraver la congestion cérébrale.

11 nous reste à parler maintenant des moyens à mettre en usage pour nourrir malgré eux les malades qui refusent de prendre toute nourriture, soit à cause des douleurs et des spasmes réflexes que détermine dans leur gorge le passage

des aliments, soit en vertu de leurs conceptions délirantes et des mesures que l'on est obligé de prendre pour d 'fendre les assistants et eux-mêmes contre leur aveugle fureur.

On devra mettre d'abord en œuvre pour nourrir les malades tous les procédés de douceur possible. Une obstination patiente réussit souvent à vaincre leur l'épugnance, car on peut les voir, à de certains moments, se jeter avec avidité sur les aliments qu'ils repoussaient tout à l'heure avec l'énergie la plus désespérée. Si la patience échoue, il faut encore essayer, avant de recourir à la force qui irrite et épuise les malades , les procéde's mixtes : des lavements nutritifs rempliront ce but et l'on pourra encore avoir recours au procédé récemment recommandé par M. Fernet, et qui consiste à introduire dans le nez du patient, et jusqu'à l'arrière-cavité des fosses nasales, le bec d'une cuillère ou d'une cafetière construite pour cet usage et à verser doucement le liquide alimentaire qu'elles contiennent. Celui-ci glisse sur le plan incliné formé par le plancher des fosses nasales et tombe directement dans le pharynx on il est dégluti, en dépit des efforts du patient.

Ce n'est que dans les cas extrêmes (jue l'on devra avoir recours aux moyens coercitifs sur la nature et le maniement desquels nous n'avons pas à nous élen.lre ici : nous dirons seulement que dans beaucoup de cas la camisole de force bien faite et bien appliquée est, pour alimenter et protéger les malades, un agent indispensable et certainement plus humain et plus sûr que les moyens de coercition que les partisans outrés du non restreint ont voulu lui substituer.

B. Ball et E. Cha.mbard.

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B. B. et E. Ch.

DÉLIRE DES PEBSÉCUTIORÎS. Voy. PERSÉCUTION.

DELIRIL^.^I TKEMEXJi*. Synonymie : délire tremblant. Delirhim cuvi tremore. Encephalitis tremefaciens. Manie alcoolique. Mania à potu. Œnomanie (Rayer). Délire ébrieiix. Folie des ivrognes. Délire crapuleux, etc. Allemand : Saûferwaknsinn, Saûferzittern .

§ 1. Historique. Les accès de délire furieux, avec tremblement chez les sujets adonnés à l'usage habituel des boissons alcooliques semblent n'avoir pas entièrement échappé aux anciens observateurs. Nous en trouvons les traces dans les livres hippocratiques ; Aristote parle d'une ivresse furieuse de Denys, qui aurait duré pendant vingt-quatre jours, et les cliniciens des deux derniers siècles mentionnent plusieurs cas analogues.

Il faut arriver cependant au commencement du siècle actuel pourvoir le delirium Iremens se dégager des formes morbides qui présentent avec lui un ressemblance plus ou moins grossière, et c'est évidemment à Sutton que revient le mérite d'avoir le premier décrit et individualisé l'affection qui nous occupe. Sutton, médecin dans le comté de Kent, était dans d'excellentes conditions pour étudier les effets de l'alcoolisme, car il était appelé à soigner des matelots qui se livraient en 1815 à la contrebande de l'alcool. Sa description du delirium Iremens a été le point de départ de tous les travaux publiés sur cette question, et, non content de donner à cette affection le nom sous lequel elle est généralement désignée aujourd'hui et d'en décrire avec exactitude la marche et les caractères, il en précisa avec soin les indications thérapeutiques et insista le premier sur les bons effets de l'opium et sur les résultats déplorables de la saignée. Le seul reproche que l'on puisse lui adresser est de ne pas faire de l'affection qu'il avait si bien décrite et si heureusement dénommée une manifestation exclusive de l'alcoolisme.

Rayer publia en 1819 sur la maladie de Sutton un mémoire dans lequel nous trouvons peu de faits nouveaux, mais, frappé par la nature constamment alcoolique des accidents qu'il avait observés, il lui donna le nom d'œuomanie.

Vinrent ensuite les travaux de Blake (d'Edimbourg), de Waie, de Boston, de Rarkhauseu, Dreyfuss, Kopp, Léveillé, et d'un certain nombre d'autres médecins anglais, français et allemands; Dupuytren signala en 1826, dans ses cliniques de l'Hôtel-Dieu, le délire nerveux traumatique dont il méconnut la véritable étiologie ; Calraeil fit sur le delirium Iremens un bon article dans le Dictionnaire de médecine en 50 volumes, et plus récemment Grisolle lui consacra dans son Traite' de pathologie, resté si justement classique, un chapitre auquel on ne peut que reprocher la confusion qui y règne entre le délire tremblant et la dipsomanie.

Dans les dernières années le delirium tremens a fait l'objet d'un assez grand nombre de travaux, en Angleterre surtout, où l'on peut l'étudier sur une plus vaste échelle qu'en France ; les effets spéciaux produits par l'absinthe ont été signalés et analysés par M. Motet dans sa Thèse inaugurale, puis par M. Magnan, qui donna aussi une bonne description du delirium tremens fébrile ; nous signalerons encore à titre de documents les excellents articles de MM. Fournier etLancereaux dans les Dictionnaires de médecine pratique et encyclopédique (Alcoolisme) et l'important article de Delirium tremens et Delirium traumaticcm de Rose dans le Compendium de chirurgie générale et spéciale, publié par Pitha et Billroth.

g II. DÉFiMTioiv ET N-vTORE DU DELIRIUM TREMENS. Les boissons alcooliques ingérées pendant longtemps et à des doses excessives par des individus spéciale-

436 DELrniU.M Tf'.EMENS.

ment prédisposés à en ressentir les pernicieux effets amènent dans l'économie des troubles fonctionnels nombreux et variés quedes lésions organiques rendentplus lard définitifs et incurables. Selon leur idiosyncrasie particulière, ces individus sont atteints, tantôt dans leurs fonctions organiques, tantôt dans celles de leur système nerveux, mais tous présentent tôt ou tard les symptômes d'une déchéance plus ou moins prononcée de toute leur économie.

Le tableau de l'alcoolisme chronique si bien tracé par Magnus Huss est trop connu et a été tro() bien exposé dans ce Dictionnaire même [voy. Alcoolisme) pour que nous soyons tentés d'y revenir plus qu'il n'est nécessaire pour la délimitation de notre sujet et pour la définition des rapports qui unissent l'intoxication par les boissons alcooliques au delirium tremens : aussi nous bornerons-nous à en rappeler sommairement les principales manifestations.

L'induence de l'alcool sur la vie organique se traduit d'abord et surtout par de profondes altérations des fonctions digestives. Absorbé par la muqueuse gastrointestinale, cet agent y produit des lésions passagères d'abord, puis définitives, qui se traduisent par un état saburral de la muqueuse buccale, des digestions lentes et pénibles, des vomissements et des régurgitations du matin bien connues sous le nom de pituites, des éructations acides et une inappétence habituelle. Les congestions du foie répétées et, plus tard, la cirrhose spéciale, qui sont la conséquence du passage de l'alcool dans le système de la veine porte, ajoutent encore à ces troubles dyspeptiques, et l'élimination de cette substance par les reins détermine à la longue des lésions inflammatoires dont les manifestations cliniques et la gravité sont aujourd'hui bien connues.

Sans insister, pour le moment du moins, sur les désordres apportés par l'alcool dans les fonctions respira (oire et circulatoire, nous dirons de suite quelques mots des troubles bien autrement frappants et importants que l'alcool produit dans la sphère d'activité du système nerveux de relation et qui intéressent la motilité, la sensibilité et la vie psychique. Les troubles de la motilité consistent essentiellement en une diminution de la contractilité musculaire tonique et volontaire due en partie aux lésions régressives dont les muscles sont le siège, mais surtout à la diminution du pouvoir excito-motenr des centres nerveux. Cet affaiblissement se traduit d'une part par une parésie, ordinairement diffuse, mais quelquefois aussi localisée cà la partie inférieure, à une des moitiés du corps, rarement à un seul membre, et par des troubles de la stabilité musculaire de forme et d'intensité essentiellement variables. Ces troubles présentent quelquefois un caractère ataxique plus ou moins prononcé, mais ils consistent le plus souvent en un tremblement dont les oscillations pendulaires sont tantôt d'une finesse et d'une régularité très-grandes et tantôt d'une amplitude et d'une irrégularité assez marquées pour mériter le nom de tremblement choréiforme. La maladresse, l'incoordination des mouvements, la titubalion, l'embarras de la parole, sont les conséquences toutes naturelles de ces troubles locomoteurs et se présentent quelquefois de telle façon que, s'il n'avait d'autre moyen d'information, le clinicien courrait grand risque de confondre l'alcoolisme chronique avec une affection toute différente : la paralysie générale, par exemple.

Les troubles de la sensibilité ne sont pas moins prononcés : à l'hyperesthésie, aux fourmillements, aux sensations de chaleur et de froid du début, succède bientôt une diminution de la sensibilité tactile et du sens musculaire qui, elle aussi, peut être diffuse ou localisée et qui intéresse également les organes des sens, celui de la vue surtout. Les pupilles deviennent paresseuses et peu sensibles

à l'action de la lumière; elles se dilatent, d'une manière parfois inégale, nouvelle source de confusion entre l'alcoolisme ciuonique et la démence paralytique ; le champ visuel s'obscurcit; les objets ne sont plus vus qu'à travers un brouillard ; les lignes d'écriture paraissent vacillantes et l'alcoolique se trouve quelquefois, à sa grande terreur, frappé d'une cécité passagère.

Parmi les troubles sensoriels qui sont propres à l'alcoolisme, les illusions et les hallucinations occupent le premier rang, et ces symptômes, qui ont ici une signification séméiologique de premier ordre et sur lesquels nous aurons à revenir longuement, nous sei'viront de transition aux troubles intellectuels dont ils sont très-souvent la cause occasionnelle et le point de départ.

L'état mental des alcooliques chroniques est caractérisé par l'affaiblissement en masse des fonctions intellectuelles, du sens moral et de la volonté réfléchie et soutenue, ainsi que par des conceptions délirantes qui sont le plus souvent subordonnées à la nature dépressive et terrifiante des lausses sensations dont nous venons de parler. Troublé, effrayé, harcelé, terrifié, par des visions contre lesquelles sa raison affaiblie ne peut réagir, l'alcoolisant est une proie à une agitalion, à une inquiétude et à une terreur continuelles; tantôt sidéré par la peur (ju'elles lui causent et par une terreur vague et sans motifs, il reste stupide et inerte, tantôt il résiste aux obsessions dont il est l'objet, cherche à leur échapper par une mort volontaire ou bien, les attribuant à des ennemis imaginaires, se précipite sur eux, se défend, se venge, et peut devenir extrêmement dangereux. ^'ous retrouvons, en un mot, chez l'homme dont le cerveau est imprégné d'alcool, des modes de réaction nombreux et divers qui sont subordonnés dans leur nature à ses antécédents héréditaires, à sa manière d'être habituelle, à sa constitution intellectuelle et morale. Le poison est la cause occasionnelle du délire, mais la forme et le degré de celui-ci sont subordonnés à des influences plus hautes, plus intimes et plus éloignées dont nous devons rechercher les premières traces chez les ascendants mêmes du malade.

Supposons maintenant que chez un alcoolisant chronique tous ces syptômes : troubles gastriques, troubles de la stabilité musculaire, illusions, hallucinations, conceptions délirantes, peut-être masqués ou en partie effacés, se réveillent tout à coup sous l'influence d'une orgie, d'une violente émotion, d'un traumatisme ou d'un excès de travail intellectuel, et prennent en peu de jours des proportions formidables : nous assisterons alors à un épisode aigu et accidentel de l'alcoolisme chronique et nous aurons sous les yeux le tableau de ce qu'on a appelé la « folie alcoolique aiguë ». Cet épisode pourra se présenter cependant sous deux formes • cliniquement distinctes : l'une, caractérisée par la prédominance de conceptions délirantes de nature triste et dépressive sans agitation et sans exacerbation considérable du tremblement, est la « folie alcoolique lypémaniaque », qui peut, chez les héréditaires surtout, revêtir les caractères d'un délire de persécution bien spécifié ; l'autre, plus bruyante, plus grave pour la vie du malade, se signale par une agitation extrême, par une exagération considérable du tremblement normal, par des illusions et des hallucinations menaçantes et par un délire bruyant, loquace, incohérent. C'est la folie alcoolique à forme maniaque, à laquelle cet article est consacré.

Après avoir ainsi défini le delirium tremens et précisé les liens qui l'unissent à l'alcoolisme chronique, il nous reste à le décrire et à mettre en relief son individualité morbide. Nous étudierons successivement dans les paragraphes qui vont suivre les conditions qui y prédisposent et le déterminent, sa physionomie gêné-

438 DELIUIUM TREMENS.

raie, ses symptômes et ses formes, son diagnostic et son traitement. Quant aux problèmes médico-légaux que l'expert doit souvent discuter et l'ésoudre à son sujet, ils ont été suifisumment indiqués dans l'article Alcoolisme.

^ m. CojJDlTlOiNS FRÉDISPOSAKTES ET DÉTERMINAKTKS DU DELIRIUM TREMENS. La

cause nécessaire et prochaine du delirium tremens est l'alcoolisme chronique. 11 n'éclate guère que chez les sujets saturés d'alcool et ce n'est que très-exceptionnellement que les excès passagers commis par des individus sobres d'ordinaire suffisent à le déterminer.

Il s'en faut de beaucoup cependant que tous les buveurs de profession soient atteints de delirium tremens. L'observation nous apprend que beaucoup d'entre eux supportent admirablement les boissons alcooliques qui semblent les conserver, loin de les détruire, et avec lesquelles ils entretiennent les meilleures relations jusqu'à l'âge le plus avancé. L'alcool semble être pour ces privilégiés un excitant nécessaire, et l'on pourrait cilev dans toutes les classes de la sociélé bon nombre d'hommes qui semblent lui devoir la plénitude de leurs forces physiques, de leur activité et de leurs facultés intellectuelles les plus brillantes et les plus élevées.

Chez d'autres, moins fortunés, l'alcool respecte les centres nerveux, au moins ceux de la vie de relation, et s'attaque aux fonctions organiques. Ceux-là meurent d'affections diverses, d'ulcères de l'estomac, de néphrite, de cirrhose, par exemple, mais sans jamais avoir présenté de troubles bien accusés de lappareil locomoteur et après avoir joui jusqu'au bout de l'intégrité de leurs fonctions intellectuelles, lien est enfin qui sont frappés dans leur système nerveux et que l'alcoolisme conduit à travers une série d'accidents, dont le delirium tremens est l'un des plus graves et des plus spécifiques, à une déchéance rapide des fonctions intellectuelles, à certaines formes d'aliénation mentale et quelquefois, moins souvent qu'on le croyait peut-être naguère, à celte affection singulière que nous sommes encore loin de connaître d'une manière complète : la paralysie générale.

Quelles sont les raisons de ces différences? Une étude attentive et méthodique des faits cliniques nous permettra peut-être, sinon de distinguer nettement la vérité, du moins de la pressentir et de reconnaître dans quelle direction nous devons la chercher.

Il ne suffit pas en elfet, lorsque l'on veut réellement approfondir l'étiologie d'une affection, de noter les causes prochaines qui l'ont déterminée : il faut viser plus haut, il faut faire une grande part au terrain sur lequel elle s'est développée, étudier à fond les antécédents personnels du malade, rechercher la constitution, . les didthèses qui régissent sa vie pathologique et, remontant plus loin encore, s'enquérir des prédispositions morbides qui lui ont été léguées par ses ascendants: grâce à cette méthode dont l'École aliéniste française a eu l'honneur de poser les bases, on parvient à différencier les affections qui n'ont entre elles qu'une similitude apparente et, s'approchant davantage de leur véritable éliologie, on peut en établir d'une manière plus certaine le pronostic et le traitement.

Ces considérations qui sont d'un intérêt général en pathologie s'appliquent surtout aux maladies mentales. L'étiologie du delirium tremens en particulier et des folies alcooliques en général nous en fournit un exemple éclatant. Nous avons vu que trois hommes également adonnés à la boisson et soumis aux mêmes influences pouvaient avoir un sort bien différent, nous pouvons également supposer deux blessés également buveurs : l'un aura un accès de déliiium

tremens, l'autre guérira sans accidents. La cause occasionnelle et les excès sont cependant les mêmes : il faut donc remonter plus loin querinlluenco immédiate de la dose du poison et reconnaître qu'il y a plusieurs manières d'être alcoolique ou mieux que l'alcool peut imprégner des terrains bien différents et réagissant chacun à sa manière.

C'est ce que nous apprend l'observation des faits. Les alcooliques, en réalité, peuvent être divisés en plusieurs catégories entièrement différentes les unes des autres et dont nous allons présenter, en quelques mots, les types principaux.

Un individu jusque-là sain de corps et d'esprit, exempt d'antécédents héréditaires fâcheux, est entraîné à faire des excès de boisson habituels par les circonstances, par profession souvent; le métier le veut, dira-t-il, ou bien, astreint à un travail intellectuel exagéré, il recourra rarement d'abord, puis de plus en plus souvent, puis enfin d'une manière habituelle, à l'alcool, qui sera bientôt pour lui un stimulant indispensable et un précieux auxihaire. Si cet homme est d'une constitution robuste et s'il se garde d'excès par trop considérables, l'alcool n'aura sur lui aucune prise et nous serons en présence d'un de ces cas d'immunité que nous avons déjà signalés.

Un autre également indemne de toute prédisposition héréditaire névropathique, mais prédisposé à d'autres affections, aux manifestations arthritiques, par exemple, est également poussé à boire, par entraînement, par habitude ou par métier : chez lui l'ingestion de l'alcool ne sera pas aussi inoffensive que chez le premier, et ses effets nuisibles se feront sentir sur l'appareil circulatoire ou sur les fonctions digestives, mais le système nerveux sera encore plus ou moins respecté ou ne sera pas atteint d'une manière immédiate et directe.

Mais il existe une troisième catégorie de buveurs qui se livrent à la boisson, non plus par occasion, par obligation professionnelle, ou sous l'influence de principes hygiéniques mal entendus, mais parce qu'ils y sont invinciblement cjitraînés par leur constitution même. Chez eux, l'alcoolisme revêt un caractère véritablement impulsif et se présente souvent sous forme d'accès plus ou moins réguliers qui, sous le nom de dypsomanie, constituent, non une maladie essentielle, mais une manière d'être spéciale de l'alcoolisme chronique d'origine névropathique. Ces sujets sont, en effet, ce que les aliénistes appellent, depuis Morel, des héréditaires. Ils descendent de parents qui ont présenté une ou plusieurs des expressions cliniques de la grande famille des névroses ; fils de vésaniques, de névropathes, d'alcooliques, ils sont sur la pente de la dégénérescence, supportent trèsmal la boisson, se grisent avec une extrême facilité, et c'est le système nerveux que l'intoxication alcoolique atteint chez eux de préierence. Ce sont en effet ces malades, alcooliques parce qu'ils sont névropathes, qui fournissent les cas les plus nombreux de folie alcoolique et qui sont le plus exposés aux atteintes de delii-ium tremens.

La véritable cause du delirium tremens nous apparaît donc dans l'alcoolisme chronique déterminé et dirigé dans toutes les manifestations par la prédisposition névropathique dont la transmission et la transformation héréditaires sont à peu près constantes. Il nous reste maintenant à étudier les autres conditions prédisposantes de cette affection et les conditions occasionnelles qui la font éclater.

Ces cond itions prédisposantes ne sont autres que celles de l 'alcoolisme en général , et nous ne saurions que répéter ce qui en a été dit dans l'article consacré à cette intoxication. De même que l'abus de l'alcool, le delirium tremens est plus

conimiin dans les pays septentrionaux que dans les régions plus cliaudes, à l'âge moyen de la vie que dans la première jeunesse et dans la vieillesse, enfin chez l'homme que chez la femme. Les raisons de ces différences n'ont rien de mystérieux. On sait que les habitants des pays du Nord sont obligés de faire une consommation de substances alcooliques relativement considérable pour réagir contre les rigueurs du climat, et que l'âge moyen est celui où l'homme entré dans la vie active passe beaucoup de temps hors de chez lui et se trouve entraîné à la boisson par esprit de camaraderie, par la nécessité de sa position sociale et souvent par impulsion vers la débauche, tandis que la femme plus sédentaire, oc'Mipée à des soins et à des travaux intérieurs, a certainement moins d'occasions de contracter le goiit de liqueurs fortes.

Telle est la règle générale : elle comporte cependant quelques restrictions dues à des influences secondaires. Si les hommes du Nord boivent beaucoup plus que les Méridionaux, ils supportent en général infiniment mieux les excès, et cette différence tient surtout à leur vie généralement plus active et à leur régime alimentaire plus substantiel. L'influence de la race ne doit pas non plus être perdue de vue, car elle se manifeste même chez des peuples très-voisins et vivant sous les mêmes latitudes. C'est ainsi que des Holtentots et des Cafres qui s'adonnent les uns et les autres aux boissons alcooliques, les premiers sont abrutis et décimés par le poison, tandis que les seconds sont doués d'une intelligence barbare et d'une valeur guerrière, dont une de leurs tribus, celle des Zulus, a récemment donné un remarquable témoignage.

La différence qui sépare les deux sexes au point de vue de la fréquence de l'alcoolisme s'atténue également dans certaines conditions. Les femmes du peuple et surtout celles qui s'adonnent aux durs travaux des champs ou des ports de mer se soutiennent souventpar l'usage de l'alcool, et à tous les degrés de l'échelle sociale nous voyons des hystériques, et beaucoup de femmes à certaines périodes de leur vie génitale, au moment de la ménopause surtout, présenter un penchant irrésistible et véritablement impulsif à faire usage de boissons fermentées, sous toutes les formes et quelquefois sous les espèces les plus inattendues.

Sans insister davantage sur les causes prédisposantes du delirium tremens qui sont celles de Talcoolisme lui-même, nous allons passer en revue les causes occasionnelles qui lui appartiennent en propre et qui, par conséquent, devront nous arrêter plus longtemps. Il serait difficile de classer ces causes d'une façon logique et méthodique, car elles sont pour la plupart d'une nature assez complexe, aussi nous bornerons-nous à une simple énumération.

S'il est rare qu'un excès de boisson isolé commis par un individu sobre d'ordinaire soit suivi de delirium tremens, il n'en est pas ainsi pour les orgies auxquelles se livrent ceux qui ont une longue habitude de boissons spiritueuses, surtout lorsque ces orgies sont prolongées et accompagnées d'excès de toute sorte, notamment d'excès vénériens. Grisolle, qui a le tort de confondre le delirium tremens avec la dipsomanie, fait remarquer cependant avec raison que les liqueurs alcooliques concentrées, telles que l'eau-de-vie, le genièvre, le rhum, le déterminent bien plus souvent que le vin ou la bière dont l'action sur l'économie est beaucoup moins énergique. Le delirium tremens a été également observé à la suite de certains cas d'ivresse involontaire survenus chez des sujets dont la sobriété n'était pas d'ailleurs la vertu dominante : on l'a vu éclater dans les entrepôts chez des ouvriers occupés à transvaser les vins et les liqueurs, mais,

DELIRrUM TREMENS. AH

bien que les vapeurs alcooliques aient une action inébriante estrêmement énergique, on doit toujours, en pareil cas, soupçonner les malades de s'être adonnés à quelques libations qu'ils ont intérêt à cacher, et le médecin devra se souvenir de la cuisinière dont l'observation a été rapportée par Rayer ; cette fille, surprise par ses maîtres en état d'ivresse, attesta le ciel de sa sobriété et prélendit avoir contracté ces accidents en épongeant une armoire dans laquelle un llacon d'eaude-vie s'était brisé. Six semaines après les mêmes accidents se renouvelaient; on la renvoya et peu de jours s'écoulèrent avant qu'on la ramassât ivre-morte dans la rue.

A côté de ces cas de delirium tremens qui reconnaissent pour cause déterminante un excès de boisson plus fort qu'à l'ordinaire [Delirium à potu nimio) nous devons en étudier une série d'autres dont les circonstances étiologiques sont très-variables, mais que l'on s'accorde généralement à considérer comme le lésultat de la suppression brusque des boissons alcooliques jointe à l'influence perturbatrice des affections diverses qui justifient, au premier abord, cette suppression. Ces cas ont été collectivement désignés du terme de Delirium à potu suspenso.

En première ligne il faut placer les traumatisnies. Lind avait déjà remarqué que chez les ivrognes les affections externes étaient fréquemment suivies de délire : h Multis sane et variis ejusmodi observatis edocti, merito conjicimus quamcîimque externam affectionem, dolore sive fehri stipatam in potatorihus facile delirium excitare. »

Dupuytrcn rappelle l'attention sur le délire traumatique qu'il avait fréquemment observé chez les sujets qui s'étaient livrés à une tentative de suicide ou qui venaient de subir une opération chirurgicale même légère. Le chirurgien de l'Hôtel-Dieu signala la fréquence de ces accidents auxquels il donna le nom de délire nerveux chez les adultes et les vieillards; il signala aussi leur rareté chez la femme et leur absence chez les enfants, mais leur relation presque constante avec l'alcoolisme chronique semble lui avoir complètement échappé.

Malgré cette lacune et malgré la brièveté des observations rapportées par Dupuytren, le fait qu'il signale n'en est pas moins réel. Beaucoup de sujets sont atteints, à la suite d'un accident, d'un traumatisme ou d'une opération, d'un délire plus ou moins intense, plus ou moins prolongé, et l'observation attentive de leurs antécédents apprend que la plupart d'entre eux sont des alcooliques endurcis. Leur délire, en pareil cas, présente absolument le tableau clinique du delirium tremens : il en a les symptômes, la marche et toute la gravité. 11 ne faut pas oublier cependant que beaucoup de névropathes émotifs déhrent avec la plus grande facilité, sous l'influence de la moindre émotion, de la plus légère perturbation apportée à leur existence, et ce serait peut-être aller trop loin que de rapporter tous les cas de délire traumatique à l'alcoolisme. La constatation des antécédents du sujet, les caractères et la marche clinique de l'affection, permettront d'ailleurs presque toujours de distinguer le delirium tremens des blessés alcooliques du délire passager purement névropathique dont quelques-uns d'entre eux peuvent être atteints.

Une seconde catégorie de faits comprend les cas de delirium tremens qui surviennent chez les sujets atteints de phlegmasie ou de pyrexie probablement sous la double influence de la maladie à biquelle ils sont en proie et de la suppression absolue de boissons alcooliques qu'elle entraîne.

C'est surtout dans le cours des fièvres éruptives, notamment de la scarlatine.

du rhumatisme articulaire aigu, de l'e'rysipèle du cuir chevelu et de la pneumonie, que l'on observe cette complication. La variole cependant semble faire exception, et ce n'est que rarement que le délire ébrieux vient en compliquer l'évolution.

Parmi ces affections le premier rang revient sans nul doute à la pneumonie, ainsi que Grisolle l'a le premier signalé. Comme le traumatisme et le rhumatisme articulaire, cette phlegmasie est fréquente chez les ivrognes de profession qui, non contents de s'enivrer, se trouvent mêlés à des rixes, sont exposés à des chutes, que leurs pérégrinations nocturnes exposent à de fréquents refroidissements : aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que ces affections soient au premier rang parmi les causes occasionnelles du delirium tremens.

Dans une troisième série de faits, l'alcoolisme semble recevoir un coup de fouet, non plus de la douleur, de l'émotion et de la crainte qui sont la conséquence d'un traumatisme, des troubles nerveux déterminés par une maladie générale et de la suppression de l'excitant liabituel devenu nécessaire, mais de l'affaiblissement général de l'organisme qui succède aux hémorrbagies abondantes et aux suppurations prolongées. C'est ainsi qu'on a signalé des cas de delirium tremens à la suite d'une hémorrhagie puerpérale et quelquefois d'une hémorrhagic beaucoup plus légère, comme une simple épistaxis.

Les conditions que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules causes efficientes du délire ébrieux : une émotion morale vive, des préoccupations profondes, des chagrins, l'abus du travail intellectuel, sont encore capables àeux seuls d'en déterminer l'explosion. On a vu des alcooliques pris de folie ébrieuse sous l'influence d'une mauvaise nouvelle ou d'un événement fâcheux. Ceux qui ont pu observer les prisonniers savent bien que les alcooliques arrêtés sous une inculpation quelconque sont souvent pris de folie furieuse à la suite de leur incarcération. Bennett rapporte qu'un jeune homme ayant fui la maison paternelle pour venir s'amuser à Londres, et ayant fini par être atteint par son père qui lui infligea une sévère admonestation, fut pris le soir même de délire tremblant.

L'influence des excès intellectuels n'est pas moins certaine. Nous avons vu que beaucoup de personnes douées d'ailleurs des plus hautes qualités de l'esprit prennent peu à peu l'habitude de boire soit pour fournir une grande somme de travail, soit pour tenir leur intelligence en éveil et pour exciter leurs facultés imaginatives. Bon nombre de littérateurs et de poètes n'ont dii leurs plus brillantes productions qu'à ces artifices qui n'ont pas mjinqué de leur faire payer cher, tôt ou tard, leur perfide concours. Dans une sphère plus modeste on a vu des étudiants et même, si nous en croyons Johnson, des jeunes femmes préparant des examens ou des concours et se soutenant pendant les A-eillées laborieuses qui précèdent le jour de la lutte par l'ingestion méthodique de liqueurs fortes, pris, après quelques semaines de ce dangereux entraînement, d'accidents plus ou moins graves de delirium tremens.

On a également invoqué l'abus du tabac et les excès vénériens. Des observations assez nombreuses et assez précises nous manquent encore pour étudier la part qui revient à ces circonstances dans la pathogénie de la folie ébrieuse : la •question est en effet très-complexe et l'on trouve presque toujours réunies diverses influences don( il est difficile d'apprécier la valeur individuelle. Les excès de tabac, d'alcool et de rapports génitaux, vont en effet le plus souvent ensemble; ce sont les trois termes obligés de toute orgie complète, et si les excès génitaux

existent par hasard seuls, qui peut dire, le plus souvent, de quelles perturbations morales ils ont été précédés ou suivis ?

g IV. Symptômes et formes du delirium tremens. Si le delirium tremens est réellement une affection bien définie, possédant une marche et un ensemble de symptômes qui lui sont propres et jusqu'à des indications et des contre-indications qui lui sont spéciales, il ne se présente pas moins sous plusieurs formes assez distinctes les unes des autres que spécifient soit l'intensité et la rapidité plus ou moins grande des accidents, soit l'exagération de l'un de ses éléments morbides. Nous décrirons séparément la forme aiguë, qui nous servira de type, et les formes suraigiië, subaiguë, fébrile et convulsive.

A. Delirium tremens aigu. I" Prodromes. Le delirium tremens éclate quelquefois brusquement à la suite d'une orgie ou vers le septième ou iuiitième jour d'une pneumonie ou d'une fièvre éruptive; ordinairement toutefois il est précédé de prodromes dont la durée ne dépasse pas quelques jours et qui ne sont que l'exagération, encore modérée, des troubles fonctionnels déterminés par l'alcoolisme chronique.

Les premiers symptômes alarmants sont de nature essentiellement psychique : l'alcoolique se sent pris de malaise, d'inquiétude, il est triste, morose, abattu, obsédé par des craintes vagues dont il ne peut donner les motifs ; il sent que quelque chose de fâcheux est sur le point de lui arriver; sa mémoire s'affaiblit et il remarque des oublis singuliers qui l'étonnent et dont il ne peut s'expliquer la cause ; il a des absences ; il agit sans savoir ce qu'il fait; son caractère change, devient irascible, difficile, impatient; le travail lui est devenu impossible; il se sent poussé à déserter son domicile, à commettre de nouveaux excès, à boire encore et à boire toujours; on observe, en un mot, chez le buveur en imminence de delirium tremens, de profondes modifications du caractère, des goûts, de l'humeur et des facultés intellectuelles, dont il a lui-même conscience et qu'il est quelquefois le premier à déplorer.

Le sommeil lui-même ne met pas un terme à ce malaise et à cette inquiétude, il les aggrave plutôt, et le malade livré à lui-même et privé de toute distraction dans le silence et dans l'obscurité de la nuit sent redoubler ses appréhensions, s'agite sans pouvoir dormir, rumine de tristes pensées, et voit passer devant ses yeux des formes vagues et indécises, mais toujours effrayantes, qui sont l'ébauche des hallucinations de la vue si caractéristiques qui viendront troubler ses nuits dans la période d'état de son affection.

Un coup d'oeil jeté sur l'alcoolique permet dès lors au médecin expérimenté d'apprécier le changement qui s'est fait en lui et de pressentir les approches de la crise qui est sur le point d'éclater. Son visage, en effet, est triste, abattu et anxieux, son regard est égaré, parfois on le voit, sous l'influence d'une hallucination fugitive, prêter l'oreille ou fixer un point imaginaire, il pousse fréquemment de profonds soupirs comme s'il était en proie à quelque oppression précordiale et, symptôme prodromique de la plus haute importance, on peut déjà distinguer le tremblement qui anime sa lèvre inférieure, sa langue et ses mains.

A ces troubles de la sensibilité, de la motilité et de l'intelligence, se joignent le plus souvent quelques troubles des fonctions digestives : la langue est recouverte d'un enduit saburral, la bouche est ai*nère et pâteuse, il survient même quelquefois, le matin surtout, des vomissements bilieux, la peau et les conjonctives peuvent présenter une teinte subictérique et l'anorexie vient compléter le

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tableau de l'embaiTas gastrique et ajouter son appoint à la faiblesse et à l'irritabilité des malades.

2° Période d'état. Le malade est resté jusqu'ici conscient de son état et en possession de lui-même; tout à coup le délire éclate, le tremblement redouble d'intensité, les hallucinations deviennent plus nombreuses et plus précises et la période d'état est constituée. L'alcoolique présente alors un faciès caractéristique et un ensemble de troubles de la sensibilité, de l'intelligence, de la motilité et des fonctions organiques que le clinicien doit avoir toujours présent à l'esprit et que nous allons étudier méthodiquement en tenant compte de leur subordination réciproque.

Les troubles sensoriels semblent être la clef et le point de départ des troubles psychiques. Us intéressent tous les sens, mais en première hgne celui de la vue, en seconde ligne celui de l'ouïe, et consistent essentiellement en illusions et en hallucinations.

Les illusions, dans la période d'état du delirium tremens, sont peut-être en dehors de toute discussion sur les caractères qui les distinguent des hallucmations, et en s'en tenant aux définitions classiques, plus importantes et plus fréquentes que les dernières, on peut souvent en découvrir le point de départ.

Un malade de la clmiquc se tenait un jour assis devant une porte vitrée qui séparait la salle où il se trouvait d'une autre salle absolument vide : nous le vîmes tout à coup se précipiter sur cette porte en proférant des injures et des menaces contre un diable pourvu de longues cornes qu'il prétendait voir dans la chambre voisine. Nous constatâmes parfaitement que celte vision était causée par la présence d'un gardien assis derrière le malade et dont la partie supérieure du corps se reflétait sur les vitres. Ce qui semblait être une hallucination n'était proprement qu'une illusion. On fit retirer le gardien et la vision disparut, pour se montrer de nouveau lorsque cet homme reprit sa place accoutumée.

Les fausses sensations, qu'elles soient un produit spontané de l'activité représentative des centres sensoriels ou qu'elles aient un point de départ objectif, présentent des caractères spéciaux de localisation et d'allures dont il importe de bien se pénétrer. Bien que tous les sens puissent en être atteints, elles sont le plus souvent visuelles et revêtent un caractère tantôt professionnel, tantôt purement fantaisiste, mais toujours plus ou moins triste, dépressif et terrifiant. Dans un certain nombre de cas, elles retracent au malade les occupations de sa vie de chaque jour et sont le point de départ d'un délire conforme : X..., qui est cocher, s'imagine conduire sa voiture; Y..., qui est un jardinier, croit planter des légumes; Z..., qui est marchand de vins, croit servir ses clients et gronde son garçon qui a cassé un verre, mais le plus souvent elles sont mobiles, répétées, fatigantes, bizarres et presque toujours répugnantes ou empreintes d'un caractère effrayant.

Les malades voient, la nuit surtout, des chats, des rats, des animaux généralement immondes ou terribles et quelquefois fabuleux, qui traversent leur chambre, ordinairement d'arrière en avant, grandissent, diminuent, se perdent dans les murs et le plancher et dans certains cas se précipitent sur eux, en grand nombre, les assiègent et se disposent à les dévorer. Us se lèvent alors, s'arment de ce qui leur tombe sous la main, se livrent à une chasse acharnée et à une défense désespérée contre ces êtres malfaisants, sans parvenir à les saisir. La fausse perception est donc ici purement visuelle et ne se complique pas d'hallu-

cinations des autres sens. D'autres fois, les visions d'animaux sont remplace'es par des figures horribles et grimaçantes, ou bien les hallucinations se systématisant davantage, l'alcoolisant se voit poursuivi par des ennemis qui sont presque toujours en grand nombre, par une foule hostile qui augmente sans cesse. Un malade de cette catégorie se voit d'abord assailli par un adversaire imaginaire, il prend la fuite, tous les passants se joignent à celui qui le poursuit, bientôt une foule immense est sur ses talons. Un malade de la Clinique se voyant traqué de la sorte par plusieurs de ses camarades qui en voulaient à sa vie n'eut d'autres ressources pour leur échapper que de se jeter dans la Seine. Un homme cité par M. Fournier se voyait entouré de cinq brigands qui délibéraient sur son supplice; un autre voyait son ennemi percer la muraille pour y introduire le canon d'un pistolet qu'il dirigeait contre lui ; un troisième assistait à ime scène de carnage : un meurtrier massacrait quatre-vingts personnes sous ses yeux.

Les hallucinations de l'ouïe, bien que beaucoup moins fréquentes que celles de la vue, sont peut-être moins rares qu'on le croit généralement. Elles se rencontrent surtout chez les alcooliques par prédisposition névropathique héréditaire et s'accompagnent en général d'un délire plus systématisé, plus cohérent, qui affecte le plus souvent le type du délire de persécution. Elles sont presque toujours associées aux hallucinations de la vue. Les malades ont au début du bourdonnement, des sifQements d'oreilles, puis ils entendent des voix qui ricanent, les injurient, les menacent, mais il est à remarquer que, même dans le cas où les hallucinations de la vue s'ajoutent à celles de l'ouïe, les deux ordres d'hallucinations sont ordinairement indépendants l'un de l'autre : les visions sont silencieuses et les voix appartiennent à des êtres imaginaires qui demeurent invisibles.

Plus rares encore sont les fausses perceptions des autres sens. Les plus communes parmi ces dernières sont celles du toucher. Le sujet affecté de délire tremblant se plaint de fourmillements, de brûlures, d'engourdissements, de crampes dans les membres inférieurs, on le voit se baisser et se frotter les jambes pour se débarrasser des liens dont il les croit entourées, des animaux qui s'y sont attachés ou des toiles d'araignées qui les recouvrent. Quelquefois des blessures, des plaies réelles, sont le point de départ de ces illusions ; un abcès, un furoncle est pris pour le contact d'un fer rouge ou la morsure d'un chien

enrage.

Viennent en dernière ligne les hallucinations du goût et de l'odorat et les idées délirantes qui en sont la conséquence et dont la nature est toujours sombre, oppressive et anxieuse. Les sujets perçoivent de mauvaises odeurs, leurs aliments ont un mauvais goût, on cherche à les empoisonner, et ils refusent de prendre de la nourriture. Les hallucinations du sens génital ont été également constatées : le patient assiste à des scènes de lubricité et se livre à des divagations conformes à ces visions obscènes et aux sensations génitales qu'il éprouve. L'un de nous (M. Bail) a observé un alcoolique qui se croyait en butte aux obsessions de certains persécuteurs qu'il appelait des pompiers. Lorsqu'il éprouvait les sensations qui lui annonçaient les manœuvres coupables dont il était l'objet et qui avaient pour but de tarir les sources de la vie en épuisant sa sève, il entrait dans des accès de fureur épouvantables, cherchait à frapper les voisins et devenait très-dangereux.

Mobiles ou fixes, incohérentes ou logiques, les hallucinations toujours pénibles et souvent terribles qui caractérisent le delirium trcmens redoublent de fré-

queni'.e, d'intensité et de ténacité, pendant la nuit ou lorsque le malade ferme les yeux. On sait que l'inverse s'observe souvent dans les hallucinations liées à d'autres causes : le fameux Leloigne de Savigny, par exemple, n'avait trouvé d'autre moyen d'éviter les visions auxquelles il était continuellement en proie que de se soustraire à la lumière du jour.

Les pseudesthésies ne sont pas les seuls troubles de la sensibilité que l'on observe à la période d'état du delirium tremens, il faut y ajouter l'analgésie qui remplace l'hyperesthésie des premiers jours.

Cette analgésie qui est quelquefois absolue n'est que l'exagération de l'obtusion de la sensibilité que l'on observe en temps ordinaire chez les alcoolisants chroniques, mais c'est surtout chez les blessés qui sont atteints de delirium tremens qu'elle est manifeste et qu'elle étonne des observateurs non encore habitués à un pareil spectacle. Elle est alors entièrement comparable à celle que l'on observe dans l'alcoolisme aigu, dans l'ivresse vulgaire : on sait, en effet, qu'il n'est pas rare de voir des individus en état d'ébriété se faire ou recevoir .es blessures les plus graves sans paraître en éprouver la moindre douleur.

C'est en effet un singulier spectacle que de voir un blessé qui la veille gisait étendu sur son lit sans oser faire un mouvement et auquel la moindre secousse arrachait des cris de douleur se lever en vociférant, arracher les appareils mis sur ses blessures, gesticuler et frapper avec ses membres fracturés. On connaît le cas de ce malade qui, après avoir arraché l'appareil qui lui avait été appliqué à la suite d'une kélotomie, s'amusait à dérouler ses intestins; Rose cite un cas analogue : un cuisinier, opéré d'une grosse hernie scrotale, se mit dans la nuit qui suivait l'opération à courir çà et là en gesticulant, son pansement se défit, et son intestin sortit de la cavité abdominale et fit une longue procidence à l'extérieur. La hcrniotoniie avait été heureusement pratiquée sans ouverture du sac herniaire et le malade, après bien des vicissitudes et après avoir eu un vaste phlegmon des parois abdominales, finit par guérir. Nous empruntons encore au même chirurgien un cas aussi significatif. Un homme fut envoyé à l'hôpital comme atteint de fracture de la colonne vertébrale lombaire : il ne pouvait ni se tenir debout, ni se soulever au-dessus du plan sur lequel il reposait; il gisait immobilisé par la douleur, mais il lui était encore possible d'imprimer quelques mouvemeuts à ses orteils et la sensibilité de ses membres inférieurs était conservée, caractères qui permirent, soit dit eu passant, au chirurgien de Zurich, de rejeter le diagnostic qui avait été porté et d'y substituer celui de fracture du bassin au voisinage de l'articulation coxo-fémorale. Le malade avait en outre des blessures de la voûte du crâne qui lui avaient fait perdre une grande quantité de sang. Il fut pris pendant la nuit d'un violent accès de delirium tremens, il se leva, s'échappa des mains du veilleur et se sauva jusque dans la division des femmes. On réussit enfin à le réintégrer dans son lit, à le camisoler malgré une énergique résistance. Il mourut le lendemain et son autopsie confirma le diagnostic porté par le professeur Rose, et fournit, ajoute le chirurgien, une magnifique préparation à l'appui de la théorie de Weber sur le mécanisme des mouvements «lu membre inférieur.

Cette analgésie si remarquable est-elle purement cérébrale ou est-elle due à une véritable paralysie de la sensibilité cutanée?

L'état d'excitation dans lequel sont plongés les malades atteints de delirium tremens permet difficilement de faire chez eux la part de l'une et de l'autre de ces conditions pathogéniques. Néanmoins, bien que l'analgésie d'origine purement

cérébrale soit indiscutable et repose sur l'observation de chaque jour et sur de nombreux faits constatés sur le champ de bataille, une seconde hypothèse semble présenter ici une plus grande somme de probabilités : on sait en effet que les alcoolisants chroniques ont, en dehors de toute surexcitation intellectuelle, une anesthésie qui pour être moins absolue que pendant l'accès de delirium tremens n'en est pas moins parfaitement évidente et démontrée.

Cette analgésie n'est pas d'ailleurs spéciale au delirium tremens, elle existe dans un grand nombre d'autres encéphalopathies et nous n'en voulons pour preuve que ce qui se passe dans le rhumatisme cérébral : de même que l'on voit des blessés alcooliques atteints de delirium tremens gesticuler et frapper avec leurs membres fracturés, ainsi voit-on les rhumatisants immobilisés par leurs douleurs articulaires se lever lorsque l'encéphalopathic s'est déclarée et mouvoir leurs membres sans éprouver, en apparence du moins, la moindre souffrance. Rose rapporte également l'observation d'un malade non alcoolique entré à l'hôpital pour une fracture compliquée de l'avant-bras. Sous l'influence d'un érysipèle de la face et du cuir chevelu, ce malade se leva la veille du jour où l'on devait l'aniputer, se traîna malgré sa faiblesse sur le palier de l'escalier et, s'appuyant (le son membre blessé sur la rampe, se disposait à l'enjamber lorsque le veilleur l'aperçut et réussit à le réintégrer dans son lit.

Ces troubles sensoriels et surtout ces illusions et ces hallucinations, qui ne sont jamais aussi nombreuses ni aussi prononcées que pendant la nuit, donnent à la physionomie du malade un cachet caractéristique, le privent de tout sommeil et sont le point de départ d'un délire spécial. Nous nous occuperons d'abord de ce dernier.

Le délire dans le delirium tremens est la conséquence directe de fausses perceptions qu'il suit dans leur évolution et sur lesquelles il est en quelque sorte moulé, selon l'expression de M. Fournier; c'est, en somme, un délire logique, incohérent, parce que les illusions et les hallucinations se succèdent et se transforment avec la plus grande rapidité, dépressif, et en môme temps violent, parce qu'elles sont en général d'une nature pénible et terrifiante. Le malade croit assister à un incendie ou à une scène de carnage, il crie au feu, au meurtre, il se voit assailli par une légion de rats ou d'auties animaux malfaisants, il cherche tout naturellement à se préserver de leurs atteintes et fait arme de tout dans le but de les détruire.

Au milieu de ce désordre si prononcé de l'esprit et des sens, la conscience et la mémoire ne sont cependant pas entièrement abolies. Vient-on à interpeller énergiquement le malade, appelle-t-on fortement son attention sur un objet déterminé, on peut en obtenir des réponses raisonnables et des renseignements exacts sur ses antécédents et sur ce qu'il éprouve, mais, dès qu'on l'abandonne à lui-même, les hallucinations reparaissent ainsi que la conception délirante et les actes extravagants qui en sont la conséquence.

Il n'est rien encore dans ce fait qui soit spécial au delirium tremens. On le rencontre dans tous les délires toxiques qui ont pour caractère commun d'être subordonnés à des troubles de l'innervation sensorielle. Ce sont proprement des délires secondaires. L'ingestion du haschich , qui constitue une méthode de psychologie expérimentale si puissante et si injustement dédaignée, nous permet d'observer par nous-même et de comprendre tout ce qui se passe dans le domaine de la perception et de l'idéation chez un sujet atteint de delirium tremens; là encore les illusions l'emportent au début sur les hallucinations, et ce sont les

troubles de la vision qui occupent le premier rang. L'esprit n'en est d'abord nullement affecté, mais bientôt les fausses sensations deviennent plus nombreuses, plus variées, et revêtent un caractère d'extériorité plus accusé. La raison résiste encore, mais plus faiblement, et par intervalles elle abandonne son empire; il arrive enfin un moment où le patient cesse de résister, il tombe en plein délire, mais à ce moment encore il est possible, en excitant vivement son attention, en faisant appel à son énergie, d'obtenir qu'il réagisse contre le délire sensoriel qui s'est emparé de lui et qu'il revienne pour un instant à la notion de la réalité.

Le délire se présente sous un aspect bien différent lorsque les alcooliques qui en sont atteints sont héréditairement prédisposés à l'aliénation mentale, lorsqu'en un mot, avant d'être des alcooliques, ils sont des vésaniques. Le délire cesse alors d'être logique et relativement simple, il est systématisé et les hallucinations servent de thème à une série de conceptions délirantes qui, ainsi que les hallucinations elles-mêmes, ont le plus souvent un caractère pénible et dépressif. De plus, comme la pseudesthésie sensorielle atteint dans ce cas tous les sens, et surtout ceux de l'ouïe, du toucher et du goùl, les conceptions délirantes qui en sont la conséquence sont plus nombreuses et plus variées. Les malades entendent des injures, on les regarde de travers, on se moque d'eux, on les montre au doigt, on les insulte, on leur fait sentir de mauvaises odeurs, on mêle à leurs aliments des substances nuisibles ou toxiques dans le but de les rendre malades ou de les empoisonner. Ils se présentent, en un mot, sous l'uniforme du délire de persécution, mais avec une exaltation et une violence qui sont le propre du delirium Iremens, qui n'est ici que la cause occasionnelle sous l'influence de laquelle éclate le délire qui couvait depuis longtemps dans leur intelligence stigmatisée du vice héréditaire.

Obsédés par ces hallucinations et par les conceptions délirantes qui en sont la conséquence obligée, en proie à une terreur vague, surexcités par l'insomnie opiniâtre qui est l'un des caractèx'es les plus positifs de leur affection, les malades se livrent à des actes de violence et sont sujets à des impulsions qui les rendent dangereux pour eux-mêmes et pour autrui. La plus remarquable et la plus constante de ces impulsions est leur tendance à la fuite qui est, en somme, parfaitement logique. « L'aliéné, dit M. Delasiauve, fuit les brigands qui se disposent à l'assassiner, les monstres qui vont le dévorer, les voleurs qui en veulent à sa bourse. » Il se précipite alors droit devant lui, incapable de rien voir, de réfléchir au danger qu'il peut courir, d'apprécier les distances, il se lance contre les murs, franchit d'un bond des espaces considérables, se jette à l'eau pour mettre une barrière entre lui et ses ennemis, ou tombe par une fenêtre qu'il prend pour une porte. Cherche-t-on alors à l'arrêter et à le protéger contre lui-même, il voit dans la personne qui tente de le secourir un assaillant nouveau, un ennemi de plus, il tourne contre lui sa fureur et le frappe d'une manière aveugle à la manière d'un homme qui se livre à une défense désespérée. Plus dangereux encore pour lui-même ou pour autrui, lorsqu'il est en proie à un délire de persécution dont nous avons parlé tout à l'heure, le vésanique atteint de delirium tremens tente quelquefois de se soustraire par une mort volontaire aux persécutions dont il se croit l'objet ou cherche à donner la mort à ses persécuteurs. II est alors d'autant plus à redouter que sa fureur est bien raisonnée et qu'il ne suffit pas de se tenir à l'écart pour se préserver de ses coups.

A ces désordres de l'intelligence et des sens se joignent des troubles de la VLOtililé qui, pour n'être pas toujours très-prononcés, n'en sont pas moins assez

DELIRIUM TP.EMENS. Ul

constants pour que Sutton ait ci u devoir les rappeler dans la dénomiualion qu'il a imposée à l'affeciion qui nous occupe. Ces troubles ne sont que l'exagération de ceux que nous avons déjà signalés chez les alcoolisants chroniques, ils consistent essentiellement en une perte plus ou moins complète de la stabilité musculaire, leur condition physiologique semble résider dans une diminution de contractilitc tonique et leur expression clinique la plus commune est le tremblement.

Ce tremblement peut être fort ou faible, général ou localisé, il est ordinairement de moyenne amplitude, bien que plus prononcé que dans l'alcoolisme chronique, et, quoiqu'il puisse être constaté dans toutes les masses musculaires de l'économie à ce point que dans les cas extrêmes le malade semble vibrer tout entier sous la main, c'est surtout à la langue, aux lèvres, à la face et aux mains, qu'il débute et que l'on peut l'étudier le plus facilement.

Si l'agitation du malade n'est pas tellement violente qu'on ne puisse obtenir de lui qu'il étende les membres supérieurs en tenant les doigts écartés ou réunis comme le préfère M. Lasègue, on voit ses mains animées d'oscillations pendulaires fines, fréquentes, égales entre elles, sous le rapport de l'amplitude et de la durée, et augmentant sous certaines influences sur lesquelles nous allons revenir. On peut aussi les constater facilement en saisissant légèrement les doigts réunis du sujet entre le pouce et l'index de chaque main. La langue tirée hors de la bouche ne peut y être maintenue, elle est animée d'un tremblement fibrillaire et se retire convulsivement en arrière. Ce tremblement et ces secousses convulsives s'exagèrent pendant l'articulation des sons, il en est de même pour le tremblement qui a pour siège les lèvres et surtout la lèvre supérieure.

L'analyse graphique permet de préciser les caractères de forme et de durée de ce tremblement et montre qu'il ne présente rien, ainsi envisagé au point de vue de l'analyse élémentaire, qui le différencie d'autres tremblements toxiques et de celui de la paralysie générale.

Cette exploration se fait commodément au moyen du tambour à réaction qui a servi à M. Marey pour l'étude du vol des oiseaux, d'un tambour manipulateur dont le levier est chargé d'un poids destiné à le rendre inerte ou d'un appareil spécial récemment construit pour cet usage. Quel (|ue soit l'appareil récepteur que l'on emploie, on le relie par un tube de caoutchouc à un tambour inscripteur dont la plume repose sur la surface noircie d'un cylindre enregistreur. Un signal de Desprez marque les différentes phases de l'expérience et un chronographe électrique sert à la mesure des temps. Dans ces conditions qui ont été réalisées par l'un de nous (M. Chambard) dans un travail sur les lésions de la contraction musculaire chez les paralytiques généraux, que la Revue scientifique a publié, la plume décrit sur la surface enfumée une série de courbes qui permettent d'apprécier l'amplitude, la durée et le mode de succession des secousses musculaires élémentaires dont l'ensemble constitue le tremblement.

Ces secousses se répètent de huit à dix fois par seconde, elles sont égales entre elles sous le rapport de la durée, mais toujours inégales sous celui de l'amplitude. De temps en temps on les voit cesser presque complètement, et le tracé se continue sous la forme d'une ligne à peine onduleuse, mais ce repos relatif est toujours suivi d'une recrudescence du tremblement et l'on voit se dessiner une série d'oscillations d'une amphtude beaucoup plus considérable que celle des oscillations qui précèdent ou qui suivent. Ce phénomène, signalé dans le travail que nous avons cité, est constant; il existe dans tous les tremble.nents

DICT. EMC, XXVL 39

450 DELIRIUJI DEMENS.

pendulaires, quelle qu'en soit l'origine, et l'on peut en retrouver les traces dans les tremblements les plus fins, tels que ceux que l'on peut constater chez des sujets sains d'ailleurs, mais fumeurs ou faisant un usage modéré de boissons alcooliques.

Ce tremblement chez les sujets atteints de delirium tremcns comme chez tous les autres s'exagère considérablement sous le rapport de l'amplitude des oscillations qui le composent, sous l'influence des accès d'agitation qui s'emparent (les malades et les efforts auxquels ils se livrent. Nous avons également remarqué ({ue les efforts exercés par l'un des membres augmentent le tremblement dont est le siège le membre opposé, et que dans ces conditions les séries de grandes oscillations deviennent plus longues et plus prononcées, tandis que les périodes de repos qui les précèdent et qui les suivent sont de plus en plus courtes. A ce tremblement qui est quelquefois assez prononcé et assez régulier pour revêtir un caractère choréifonne se joint un certain degré d'affaiblissement et d'ataxic muf.culaires : aussi la démarche est-elle chancelante et embarrassée, les malades sont-ils hésitants, maladroits, et ont-ils, s'ils veulent boire, les plus grandes difficultés pour porter leur verre à leur bouche sans répandre une partie du liquide qu'il contient. Ces troubles de la niotilité peuvent enfin se compliquer de secousses électriques et amener de véritables convulsions épileptiformcs, ainsi que l'ont signalé Rayer, Léveillé et Calmcil, mais la prédominance des phénomènes convulsifs donne alors à l'affection une physionomie spéciale et justifie la description d'une forme particulière de delirium tremensà laquelle nous donnerons le nom de forme convulsive.

Le delirium Ircmens est surtout une affection du système nerveux préposé à la vie de relation, ce sont les troubles fonctionnels dont le système est le siège qui lui donnent sa physionomie spéciale et qui couBtiluent sou individuahté morbide. Cependant l'intégrité du système nerveux de la vie organique est un caractère négatif précieux pour le diagnostic, et c'est encore à Sutton que nous devons la constatation de ce caractère important.

Au milieu de l'agitation extrême qui caractérise la forme aiguë du déhre ébrieux, malgré les cris et les vociférations que pousse le malade et l'agitation extrême et désordonnée qui s'est emparée de lui, sa respiration est calme et à peine accélérée, son cœur bat aussi régulièrement et ne bat guère plus vile qu'à l'état normal, et sa température est souvent à peine plus élevée qu'avant l'explosion de ces bruyants et redoutables accidents. Il existe cependant une forme fébrile de delirium tremens, mais son importance et sa gravité lui vaudront dans notre étude une place spéciale.

Le delirium tremens dégagé de toute complication capable d'entramer par elle-même une élévation de température peut évoluer entièrement sans fièvre; Rose, qui a beaucoup insisté sur ce fait, rapporte l'histoire d'un homme atteint de delirium tremens à la suite d'une fracture esquilleuse de la jambe, chez lequel, malgré une agitation extrême qui nécessita l'emploi de la camisole de force, la température ne s'éleva pas au-dessus de 57°, 8. Le thermomètre, qui est malheureusement d'une application souvent difficile, constitue donc mi moyen de diagnostic qui n'est pas à dédaigner. S'élève-t-il au-dessus de 58 degi-és, il faut penser au delirium tremens fébrile, forme spéciale et grave de cette affection qui sera décrite à part, ou à quelque complication capable, par ellemême, d'élever la température; s'abaisse-t-il au contraire et tombe-t-il, surtout dans les derniers jours, au-dessous de 57 degrés, cette hypothermie doit, le

plus souvent, être imputée à l'inanition, et il faut se hâter de nourrir le malade sous peine de voir le délire famélique succéder au délire ébrienx.

Pour en finir avec les troubles de l'mnervation organique que l'on observe chez les malades en proie au delirium tremens, nous avons encore à signaler les sueurs abondantes auxquelles ils sont sujets dès le début de leur affection et qu'on ne peut attribuer qu'en partie à l'agitation extrême qu'ils présentent, et la constipation, qui est peut-être la conséquence de cette rupture d'équilibre entre la sécrétion sudoripare et celle des glandes intestinales; l'on peut également attribuer à cette cause la rareté et la concentration des urines qui sont rouges et riches en matériaux de désassimilation.

3" Terminaisons. Le delirium tremens aigu se termine ordinairement par la guérison après avoir duré de trois à huit jours et dans quelques cas exceptionnels jusqu'à quinze, vingt et même trente jours ; la mort en est rarement la conséquence directe, et lorsqu'elle survient, ce qui a lieu dans le cinquième ou sixième des cas, il est souvent permis de l'attribuer à l'affection causale. Ce sont en effet les malades chez qui le délire est survenu dans le cours d'une pneumonie ou d'un traumatisme grave qui donnent la plus forte proportion des cas défavorables. L'insomnie qui s'était montrée dès le début de l'affection, était restée opiniâtre et absolue, s'amende et disparaît dès que celle-ci louche à son déclin. Souvent même un sommeil profond et prolongé pouvant durer jusqu'à quarante-huit heures lui sert de crise. Le retour du sommeil est donc, dans le delirium tremens, un signe pronostic des plus favorables; il faut savoir cependant que la marche de celte affection est souvent irrégulière et qu'une amélioration passagère, une sorte de rémission peut en imposer pour la guérison définitive.

En même temps que reparaît le sommeil, le calme renaît peu à peu, l'agitation diminue, le tremblement devient moins manifeste et les troubles de la vie organique : sueur profuse, fréquence du pouls, concentration des urines et constipation, qui résultaient d'une si grande dépense de forces musculaires, présentent une amélioration parallèle. Les hallucinations et les illusions deviennent moins fréquentes, moins tenaces, moins objectives, et bientôt elles ne se montrent plus que le soir, au moment de l'invasion du sommeil, elles se réduisent à ces pseudesthésics hypnagogiques qui, normales en elles-mêmes, sont surtout fréquentes et accusées chez les sujets adonnés à l'usage habituel de l'alcool. Nous nous réservons d'étudier les autres modes de termin;>ison du delirium tremens, lorsque après avoir décrit les formes de cette affection nous en formulerons le pronostic général.

B. Delirium tremens suraigu (Delasiauve). On trouve dans Sutton, Léveillc, Rayer, etc., des observations de delirium tremens remarquables par la violence de l'agitation, l'intensité du délire et la gravité de l'élat général constaté chez les malades qui en font l'objet, mais c'est à M. Delasiauve que revient l'honneur d'avoir le premier décrit celte forme de l'affection qui nous occupe et d'avoir insisté sur deux des caractères qui la différencient le plus du delirium tremens vulgaire : les convulsions épileptiformes et l'élévation de la température.

Nous ne saurions mieux faire pour donner au lecteur une idée suffisante du délire alcoolique suraigu que de citer à l'exemple de M, Fournier et de Marcé la description même de M. Delasiauve; elle est saisissante et nulle autre ne l'a dépassée en précision et en vérité :

« Ce qui distingue surtout la forme que j'appelle suraiguë, dit M. Delasiauve, c'est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n'a ni paix ni trêve; aucune

452 DELIRIUÎI TREME^S.

partie de son corps n'est exempte d'agitation, les membres tremblent; vullueuse et rouge, violacée même, la face grimace par le frémissement prononcé de ses muscles; les yeux roulent dans leur orbite; la peau chaude et brûlante s'humecte d'une sueur profuse, visqueuse, exhalant parfois une odeur alcoolique. La langue peut conserver sa fraîcheur naturelle : elle est, le plus souvent, desséchée sur les bords, et sa surface est couverte ainsi que les lèvres de croûtes fuligineuses. Communément la soif est vive, inextinguible ; la respiration plus ou nrjoins gênée; l'altération des traits indique une prostration profonde; quant au pouls, tantôt accéléré et déprimé, il contraste d'autres fois par son rhythme presque normal avec l'ensemble des symptômes. L'esprit, de son côté, est assailli par des hallucinations, notamment de la vue, dont la rapide succession occasionne une mobilité incessante. On a prétendu que les erreurs de perception étaient spécialement relatives aux occupations habituelles, aux affaires, aux intérêts. Cette assertion ne doit pas être prise dans un sens trop absolu : il n'y a à proprement parler aucune préoccupation fixe, déterminée, l'incohérence, au contraire, est complète ; tour à tour se peignent à l'imagination les scènes les plus désordonnées, e sorte que, se croyant dans un moment au milieu des siens, interrogeant celui-ci, répondant à celui-là, etc., le malade, dans un autre moment, aperçoit des fantômes, des animaux, des paysages, des abîmes, etc. Les paroles se pressent dans la bouche du sujet au point de se faire concurrence et ne s'en échappent qu'avec effort en phrases saccadées, entrecoupées, souvent inintelligibles. En jactilation continuelle, sa tête et ses mains se portent brusquement de tous côtés d'où semblent provenir les impressions imaginaires et, toujours disposé à céder à ces mêmes impressions, si on ne l'attache, il peut à peine être contenu sur son fauteuil et dans son lit par plusieurs personnes vigoureuses. Au plus fort de l'exaltation, néanmoins, il est rare que toute conscience soit abolie, i^ar les émotions réelles, en lui parlant haut et ferme, on peut, équilibrant les iausses perceptions, réveiller l'attention et obtenir quelques réponses plus ou moins sensées; mais cet effet est passager et, sitôt qu'on abandonne ie malade à lui-même, il retombe dans son agitation.

On voit par ce tableau qu'il existe de notables différences au point de vue psychique entre les formes aiguë et suraiguë du delirium tremens. Dans l'une, les hallucinations ne sont pas tellement nombreuses que le délire ne puisse présenter un certain degré de cohésion et de systématisation ; dans l'autre, la multiplicité et l'intensité extrême de fausses sensations ne permettent qu'un délire incohérent et décousu; ici l'agitation est pour ainsi dire mieux réglée et mieux associée aux conceptions délirantes qui les font naître, là, elle est extrême, tumultueuse, incessante, mais en même temps limitée dans sa violence par ce fait seul que les hallucinations et les idées qui la déterminent s'évanouissent soudain sans laisser de traces ; le sujet enfin qui sort d'une crise de délire aigu alcoolique est brisé, anéanti, mais guéri au point de vue mental, car il se souvient à peine de son délire ; le sujet qui vient d'avoir un accès de delirium tremens, au contraire, est triste et abattu, car il se souvient du drame qui s'est déroulé en lui et garde souvent quelques traces des idées terrifiantes qui avaient envahi son esprit.

Les mêmes différences entre le délire tremblant aigu et suraigu se poursuivent encore dans le domaine des troubles de la vie organique. Dans la forme suraiguë, les phénomènes que nous avons signalés prennent une intensité extraordinaire et, ainsi amplifiés, donnent à l'affection un caractère ataxique, fébrile et quel-

quefois même véritablement typhoïde. Au lieu d'être morne et triste du moins dans l'intervalle des accès d'agitation, le faciès est animé, vultueux; la peau est chaude et couverte de sueurs abondantes, possédant d'après certains auteurs, une odeur alcoolique ; le pouls, dont la régularité est la règle dans la l'orme aiguë, devient petit et fréquent ; la température s'élève ; les phénomènes d'embarras gastrique sont beaucoup plus accusés ; le tremblement enfin se généralise et prend une amplitude considérable ; on observe même souvent alors des attaques épileptiformes qui manquent prestiue constamment dans le delirium tremens classique.

La marche du delirium tremens suraigu est rapide. Ware eu estimait la durée à trois jours; elle ne dépasse que rarement six jours. Sa gravité est grande, la mort, d'après M. Delasiauve, en serait la conséquence dans la moitié des cas : elle survient au milieu d'un état typhoïde et adynamique que l'on peut attribuer en partie à l'épuisement nerveux, en partie à une sorte d'intoxication par les produits de désassimilation organique fournis en quantité exagérée et accumulés dans l'économie.

L'étiologie du delirium tremens suraigu, et par là nous entendons la raison en vertu de laquelle les accidents prennent une physionomie aussi grave et une marche aussi rapide, ne nous est encore qu'imparfaitement connue. Il nous est permis de penser que l'on doit l'attribuer en partie à la nature des boissons ingérées, en partie à la prédisposition individuelle du buveur et aux conditions hygiéniques dans lesquelles il se trouve. On sait aujourd'hui quelles différences présentent entre elles sous le rapport de leur nocuité et de leur mode d'action •sur l'économie les nombreuses boissons alcooliques dont l'usage s'est répandu d'une façon si dangereuse pour la santé et la moralité publiques : tout fait présumer que les formes les plus graves du delirium tremens doivent être imputées aux liqueurs alcooliques concentrées et surtout à celles qui ont l'alcool amylique pour base; d'autre part les sujets qui sont le plus dangereusement atteints sont les sujets habituellement sobres, mais très-nerveux. Chez eux, ainsi que le fait remarquer très-judicieusement M. Delasiauve, l'ivresse a les caractères d'un véritable empoisonnement.

C. Delirium tremens fébrile. Nous avons vu que le delirium tremens vulgaire ne s'accompagnait pas le plus souvent d'une élévation notable de la courbe thermométrique; tout au plus peut-on observer dans la période la plus aiguë de l'affection une température de 38", 5 à 39 degrés que l'on peut attribuer à la ■dépense considérable d'activité musculaire elfectuée par les malades et qui, éphémère comme elle, ne comporte pas une signification pronostique fâcheuse. n est cependant des cas où l'on voit brusquement le thermomètre monter à 39, 40 et même 42 degrés; et ces cas dont la gravité ne le cède en rien à celle de la forme suraiguë décrite par M. Delasiauve constituent la forme fébrile du delirium tremens qui, soupçonnée et incomplètement décrite par les mêmes observateurs, a été analysée dans ces derniers temps par M. Magnan, qui en a publié plusieurs observations accompagnées de courbes thermométriques. La forme fébrile du delirium tremens s'observe surtout chez les alcooliques qui se sont livrés récemment à des excès de boissons considérables. Vers le quatrième ou cinquième jour d'un délire ébrieux vulgaire, la température, qui jusque-là était restée normale ou ne s'était élevée que d'une fraction de degré ou d'un degré et demi au-dessus de la normale, monte tout à coup pour ne plus s'arrêter que dans les cas mortels qui sont les plus nombreux. A cette hyperlhermie

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progressive ne répond pas toujours, comme on pourrait le croire, une exacerbation très-notable du délire non plus qu'une accélération équivalente du pouls, mais l'état général du malade s'altère rapidement, une prostration intellectuelle et musculaire ne tarde pas à s'emparer de lui, le tremblement fait place à un état parétique qui s'accentue surtout dans les membres inférieurs, et le patient, épuisé par celte exagération des combustions organiques, tombe dans le collapsus et succombe avec une température agonique qui peut, dans le rectum, dépasser 42 degrés et quelques dixièmes. Nous verrons plus tard à quelles conditions anatomiques on peut rattacher l'explosion soudaine de ces redoutables accidents, sur quelles bases on doit en établir le diagnostic et quel traitement il faut leur opposer.

D. Delirium TREMENS SDBAiGU. Il cxistc dcs formes atténuées et même des formes frustes de delirium tremens qui, bien que pouvant se présenter sous des aspects divers selon la prédominance plus ou moins marquée d'un ou de plusieurs des éléments de l'affcclion, méritent d'être collectivement étudiées sous le nom de delirium tremens subaigu, car il importe de les séparer nettement des formes aiguës, suraiguës et fébriles, beaucoup plus alarmantes et plus graves en réalité, que nous avons étudiées jusqu'ici.

Dans ces formes l'état mental des malades présente un caractère tout particulier sur lequel il convient d'insister. Il ne s'agit plus en effet de ce délire violent et contiim qui, soutenu par des hallucinations incessantes et terribles, s'empare sans répit du malade et le pousse aux actes les plus dangereux, il s'agit au contraire d'un subdelirium tranquille, d'une sorte de bavardage expansif, quelquefois même gai, selon la remarque de Magnus IIuss, et dont le caractère est bien plus professionnel que dépressif et terrifiant. Le malade se croit à l'atelier, il se voit entouré de ses amis et de ses compagnons de travail, il s'entretient avec eux des occupations et des affaires qui sont l'objet de ses préoccupations journalières. Ce délire est tout superficiel, souvent interrompu par des intervalles lucides, il peut êti'e momentanément chassé par la vue d'un objet nouveau, par une sensation imprévue et surtout par les questions que l'on adresse au malade et auxquelles il répond d'une manière juste et sensée, pourvu qu'elles lui soient posées avec précision et avec clarté. On a même cité certains faits qui semblent être l'expression la plus atténuée de l'affection, dans lesquels le délire faisait complètement défaut et où le delirium tremens, véritablement fruste, se réduisait en un léger tremblement, à un certain degré d'incoordination musculaire et surtout à un symptôme qui semble capital en pareil cas : l'insomnie.

E. Delirium tremens convulsif. Le tremblement, qui peut être très-faible dans la forme suraiguë et qui peut même faire défaut selon la remarque de Trousseau dans le délire ébrieux secondaire, s'exagère, au contraire, dans certains cas au point de se transformer en convulsions cîoniques, en rigidité tétanique ou en véritables accès épileptiformes. Les faits de cet ordre qui n'impliquent pas toujours une gravité bien considérable, ni une forme spéciale des troubles psychiques, méritent de constituer un ty[ie spécial de delirium tremens auquel le nom de delirium convtilsif peut être appliqué.

Nous ne connaissons certainement pas toutes les conditions sous l'influence desquelles l'affection qui nous occupe tend à revêtir un semblable caractère : nous pouvons cependant incriminer d'une part une disposition particulière absolument inconnue dans son essence, mais cependant réelle, en vertu de

laquelle les affections nerveuses prennent chez certains sujets un caractère convulsif, et d'autre part l'abondance et la nature spéciale des boissons alcooliques ingérées. On sait en effet que les boissons agissent d'une manière très-différente selon leur provenance et leur composition. Les recherches de Percy ont mis en lumière une forme spéciale d'ivresse, l'ivresse convulsive, que ce médecin attribue à l'ingestion de vin nouveau ou adultéré par l'addition d'alcool et surtout d'eaude-vie de grains et de genièvre ; Lallemand et Perrin ont observé plusieurs cas analogues chez des militaires de la garnison de Paris qui s'étaient grisés avec un mélange de bière, de vin et d'eau-de-vic, et les observations cliniques ainsi que les expériences physiologiques de Trousseau et Pidoux, Douchardat et Gubler, ont surabondamment montré que les alcools de qualité inférieure dont l'usage est devenu si général procurent à ceux qui en abusent une ivresse dont l'excitation furieuse et les attaques épilcptiformcs sont les éléments les plus constants et les plus caractéristiques. Les travaux de M. Magnan tendent à démontrer que l'absinthe exerce une action plus particulièrement nuisible au point de vue de l'épilepsie, mais cette manière de voir est aujourd'hui presque complètement abandonnée.

g V. Pronostic du delirium TiiEMEiNs. Le delirium tremens peut se terminer par la guérison, par la mort et par l'aliénation mentale : son pronostic général est essentiellement subordonné au terrain sur lequel il évolue, à l'ancienneté et au degré de l'imprégnation alcoolique des sujets qui en sont atteints et à la gravité des phénomènes généraux qui l'accompagnent.

D'une manière générale la guérison est la règle et il est permis de l'espérer dans les quatre cinquièmes ou les cinq sixièmes des cas, mais, tandis que la gravité de la forme vulgaire et heureusement de beaucoup la plus fréquente du délire ébrieux est relativement peu considérable, les formes suraiguës et fébriles comportent au contraire les plus grands dangers pour la vie du malade. M. Delasiauve a vu la forme suraiguë se terminer par la mort dans la moitié des cas qui ont été soumis à son observation. Cette terminaison est annoncée par la prostration qui s'empare du malade et parle caractère adynamique que revêt son état général, tantôt d'emblée, tantôt dans le couri d'un delirium tremens de moyenne gravité, quelquefois même après une période de rémission qui donnait lieu d'espérer une guérison prochaine. Marcé a même publié des cas oii la tei"uiinaison fatale est survenue presque subitement au milieu d'une série de crises convulsives et de l'agitation la plus violente.

Chez les sujets fortement prédisposés aux aifections vésaniques, chez les héréditaires, le delirium tremens, surtout lorsque les antécédents alcooliques remontent déjà à une époque assez éloignée, se termine assez souvent par l'ahénation mentale ou par la démence. L'agitation diminue et peut même cesser entièrement, les troubles de la motilité s'effacent, le délire généial se calme, mais il surnage des conceptions délirantes et des hallucinations qui se systématisent, et l'on assiste à la transformation graJuelle d'un délire alcoolique général eu un délire vésauique spécial qui revêt tantôt le type maniaque, tantôt le type mélancolique, souvent encore celui du délire de persécution. Une malade qui est actuellement à la Clinique des maladies mentales nous offre un exemple remarquable de cette transformation : atteinte en 1878 d'une manie alcoolique qui aboutit à un accès de delirium tremens, elle fut prise peu de temps après sa guérison d'une mélancolie consciente avec une impulsion au

4ô6 DELIRIUM TREMENS.

suicide qui motiva son second internement à l'asile Sainte-Anne et dont il persiste encore quelques vestiges. Les exemples de ce genre ne sont pas rares, et nous en pourrions citer d'autres également significatifs.

D'autres fois le délire et l'agitation se calment sans disparaître entièrement, les hallucinations perdent de leur précision et de leur netteté et le malade dont les facultés intellectuelles vont en s'affaiblissant chaque jour tombe dans la démence : le nom de delirium tremens chronique a été donné à ce mode de terminaison.

Comme toutes les manifestations de l'alcoolisme, le delirium tremens récidive avec la plus grande facilité et certains sujets en ont eu jusqu'à dix ou quinze accès consécutifs; rien de plus naturel d'ailleurs, car les malades à peine guéris reprennent leurs excès dont aucune leçon, si terrible qu'elle soit, ne saurait les corriger, et la loi d'habitude morbide exige que les formes pathologiques qui ont déjà marqué l'organisme de leur emjjreinte tendent à se reproduire intégralement tant que les causes qui les ont suscitées n'ont pas été complètement écartées.

g VI. Diagnostic. Lorsque le delirium tremens se présente sous son aspect habituel, le diagnostic peut offrir, dans certains cas, d'assez grandes difficultés «ju'il est d'autant plus nécessaire de surmonter, qu'un diagnostic précis permet i-eul de diriger contre l'affection qui nous occupe une thérapeutique rationnelle et efficace : pour atteindre ce but, il faut d'abord distinguer le délire tremblant des affections qui pourraient le simuler, il faut ensuite déterminer la forme sous laquelle elle se présente, il faut enfin mettre en lumière les conditions occasionnelles et prédisposantes qui en ont provoqué l'apparition. Sous sa forme vulgaire et lorsqu'il possède tous ses attributs, le delirium tremens est suffisamment caractérisé par la physionomie et le mode d'association de ses symptômes, dont aucun cependant n'est pathognomonique, ainsi que par ses prodromes, sa marche rapide et son peu de durée. Les illusions et les hallucinations spéciales à l'alcoolisme, le délire logiquement déduit de ses troubles sensoriels, l'agitation, le besoin de mouvement, la tendance à la fuite, le tremblement, l'insomnie opiniâtre et, dans le domaine de la vie organique, les troubles gastriques, constituent un tableau clinique assez saisissant pour que le clinicien, instruit d'ailleurs des antécédents de son sujet, formule d'emblée le diagnostic exact et prescrive par conséquent, sans hésitations, le traitement approprié.

Il est cependant des cas fort embarrassants dans lesquels on se trouve aux prises avec toutes les obscurités que présente le diagnostic différentiel des délires symptomatiques lorsque ceux-ci peuvent être attribués à la fois à des conditions pathogéniques différentes. Quelques exemples feront mieux comprendre toute l'étendue de ces difficultés. Un homme jeune et sain antérieurement de corps e d'esprit est atteint, à la suite d'une orgie, d'un accès de delirium tremens : chez lui cette affection se montre à l'état de pureté et rien de plus simple alors que son diagnostic. Un autre est atteint de délire dans le cours d'une pneumonie ou d'une fièvre éruptive. Si cet homme est alcoolique, son délire pourra bien présenter quelques-uns des attributs du delirium tremens franc et typique, mais il se montrera bien rarement à l'état de pureté et affectera le plus souvent une forme fruste, indécise et irrégulicre, qui jettera le médecin dans tous les embarras du diagnostic différentiel des encéphalopathies symptomatiques des affections aiguës.

Il faut avant tout savoir distinguer la forme fébrile du delirium ébrieux de la

DELIRIUM TUEMENS. 45?

forme vulgaire et apyrélique de !a même affection, car chacune d'elles présente una physionomie et une marche qui lui sont propres et doit par conséquent être l'objet d'un diagnostic différentiel distinct : la marche rapide du délire fébrile, la haute élévation thermique qui le caractérise et qui ne peut être attribuée à aucune des affections pyrétiques ou phlegmasi(jues dont le delirium tremens peut être un épiphénomène, suffisent à le caractériser.

Le delirium tremens fébrile doit être distingué du délire aigu vésanique et des délires aigus symptomatiques de maladies générales infectieuses ou constitutionnelles et des phlegmasies méningées.

On ne peut nier que le délire aigu vésanique présente, ainsi que l'a dit depuis longtemps M. Brierre de Boismont, de grandes analogies avec le delirium tremens accompagné de fièvre, et dans une ihèse récente M. Briand ne semble pas éloigné de penser que l'une et l'autre de ces deux affections soient deux formes morbides analogues et ne diffèrent guère que par leur étiologie. Cette différence est cependant pour nous capitale et nous suffirait à elle seule pour séparer le délire ébrieux du délire vésanique, si la prédominance des troubles moteurs et la nature spéciale des troubles sensoriels et psychiques qui caractérisent le premier de ces délires ne suffisaient pas à justifier son individualisation. Il faut avouer cependant que le délire aigu survenant chez un sujet déjà alcoolique peut revêtir un caractère hybride et qu'il peut être alors fort difficile d'y faii e la part de la prédisposition vésanique et celle de l'alcoolisme.

On observe au début, au cours et au déclin des fièvres éruptives telles que la scarlatine, la variole, et notamment pendant la période prodromique de cette forme de variole discrète et à éruptions successives dont Sydenham et après lui Borsieri et van Swieten ont signalé la haute gravité, un délire qui s'accompagne d'autres troubles nerveux plus ou moins alarmants, tels que la carphologie, les douleurs rachialgiques, les soubresauts des tendons. Les mêmes manifestations délirantes se rencontrent encore au début et dans la convalescence de la dothiénentérie et au cours de certaines affections parmi lesquelles la pneumonie et l'érysipèle occupent le premier rang. Toutes ces formes d'encéphalopathies délirantes seront facilement distinguées du delirium tremens fébrile, si l'on tient compte des antécédents du malade et si l'on observe attentivement la forme du délire et la marche même des maladies sous la dépendance desquelles il se trouve. Il est sans doute des malades atteints de variole, d'érysipèle ou de pneumonie, chez lesquels on observe un délire ébrieux, mais il s'agit dans ces cas d'un véritable delirium tremens réveillé chez un alcoolique par ces influences pathogéniques sur la valeur desquelles nous avons longuement insisté.

La méningite aiguë simple et la méningite tuberculeuse diffèrent du delirium tremens aigu par leur étiologie et par la forme même du délire et de l'agitation et par l'existence de signes de localisation du processus phlegmasique : troubles pupillaires, contractures, paralysies partielles, etc., qui sont complètement étrangers au délire ébrieux. Nous devons dire cependant qu'à côté des formes aiguës et franches de méningite il en est d'indécises et d'irrégulières, quelquefois même de complètement latentes, ainsi que l'a démontré récemment Firket (de Liège) par des observations et des examens cadavériques remarquables. Ces méningites frustes ne pouvaient-elles pas être confondues dans certains cas avec les formes également frustes de delirium tremens que nous avons étudiées plus haut, et qui se montrent, comme elles, ordinairement à titre de complica-

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lions, dans le cours des phlegmasies viscérales ? Le diagnostic du delirium fébrile avec la paralysie générale aiguë est d'autant plus difficile que cette dernière affection, en dépit des recherches de Beau, de MM. Liuas et Baillarger, est loin d'être encore bien connue. Marcé penche à la considérer comme un délire aigu surajouté à une paralysie générale commune. Ici encore, nous n'avons à invoquer, comme éléments de diagnostic différentiel, que la physionomie propre de perturbations psychiques, sensorielles et motrices, dues à l'alcoolisme, mais la moindre expérience clinique est d'un plus grand secours, pour le médecin, dans les cas de cette espèce, que la lecture des descriptions les plus complètes et des parallèles les plus subtils.

Le delii'ium tn mens fébrile peut encore être confondu, bien rarement, il est vrai, avec un accès de lièvre pernicieuse délirante ou de rhumatisme cérébral : les règles que nous avons indiquées à propos de sa distinction d'avec les délires fébriles symptomaliques permettront le plus souvent un diagnostic facile.

Parmi les affections délirantes qui peuvent simuler le delirium tremens apyrélique, ou ne s'accompagnant que d'une élévation modérée delà température, nous citerons la a manie aiguë » et certains délires toxiques : ceux surtout qui sont dus à l'imprégnation de l'économie par le plomb ou à l'ingestion de certaines substances narcotiques, telles que l'opium, la belladone et le haschich.

Le maniaque le plus furieux ne présente ni la parésie ni l'iiicooidinalion musculaire que l'on rencontre chez l'alcoolique atteint de délire tremblant; ses mouvements violents et désordonnés, en apparence, ont au contraire une vigueur et une précision relatives. Mais c'est surtout par les caractères mêmes de leur délire, par leur état psychologique, que le maniaque et l'œnomane diffèrent profondément l'un de l'autre. Le délii'e de l'alcoolique est purement sensoriel, il est logique et étroitement subordonné aux fausses sensations qui le déterminent et le dirigent, celui du maniaque au contraire est surtout intellectuel : aussi présente-t-il une variété, une mobilité et en môme temps une ténacité beaucoup plus considérables. Une interpellation impérieuse, une question nette et précise, permettent d'obtenir du délirant par l'alcool une réponse sensée et, détournant son attention des images illusoires qui obsèdent ses sens, l'arracbent momentanément à son délire; sous les mêmes influences le délire du maniaque peut se modifier et changer de direction, mais il persiste et se traduit par les même» propos absurdes et extravagants.

Les symptômes de l'intoxication saturnine chronique sont unis à ceux de l'intoxication alcoolique chronique par les liens les plus étroits. Toutes les deux déterminent des troubles analogues des voies digestives, des appareils circulatoire, respiratoire, sécrétoire et du système nerveux : aussi le diagnostic différentiel des accidents saturnins et alcooliques est-il d'autant plus difficile que les ouvriers qui travaillent le plomb comptent dans leurs rangs un nombre d'alcooliques fort considérable.

Les saturnins chroniques sont exposés à une affection redoutable : l'encéphalopathie saturnine aiguë qui, bien étudiéepar Grisolle et Tanquerel des Planches, a été divisée par eux en trois formes : délirante, comateuse et convulsive, auxquelles ils ont ajouté pour les besoins de la clinique une forme mixte. La forme délirante, la seule qui doive nous occuper ici, présente avec le delirium tremens les plus grandes analogies non-seulement au point de vue de la nature et de l'enchaînement des symptômes qui la caractérisent, mais encore au point ae vue de sa marche, de son pronostic et des causes occasionnelles qui la

DELIRIUM TREMENS. 4o9

déterminent. Epiphénomène aigu du saturnisme, i'encéphalopathie saturnine aiguë est en tous points comparable au delirium tremens, épipliénomène aigu de l'intoxication chronique par l'alcool. A'ous y retrouvons en effet les mêmes troubles de la motilité, la même insomnie et le même délire sensoriel avec hallucinations pénibles ou terrifiantes, colloques avec des êtres imaginaires et activité furieuse et désordonnée, mais le tremblement et l'incoordination musculaires sont généralement moins prononcés chez les saturnins, leur tremblement est moins prédominant à la face et surtout à la langue et à la lèvre supérieure, enfin, selon la remarque de M. Delasiauve, leur délire est plus mobile que celui des ivrognes. Ces distinctions seraient toutefois bien subtiles, si la connaissance des antécédents et la constatation des autres signes de l'imprégnation plombique ne venaient à leur secours.

L'empoisonnement par l'opium et surtout par les solanées, maigi'é l'agitation, le délire hallucinatoire et le tremblement qu'il détermine, sera difficilement confondu avec le délire ébrieux, si, indépendamment des anamnestiques, on songe à constater l'état de la pupille qui est contractée dans le premier cas et dilatée dans le second. De plus ces délires toxiques ne durent que quelques heures et cèdent bientôt à l'invasion d'un profond sommeil qui, pour être souvent trèsalarmant, n'en est pas moins tout l'opposé de l'agitation incessante et de l'insomnie opiniâtre, qui n'ont d'autres limites que celles de l'accès du délire ébrieux lui-même. Les mêmes remarques et les mêmes considérations diagnostiques s'appliquent au chanvre indien qui, à dose élevée, détermine des accès de délire furieux et des troubles très-marqués de la coordination motrice (Leautaud, Voisin et Liouville), mais l'usage de cette plante enivrante étant tout à fait exceptionnel dans nos climats, nous n'insistons pas davantage sur les accidents qu'elle peut déterminer.

§ VIL Anatomie et physiologie pathologiqdes. L'autopsie des sujets qui ont succombé aux atteintes du delirium tremens ne montre rien autre chose qu'une congestion des méninges et de la substance corticale, surajoutée aux altérations anatomiques de l'alcoolisme chronique. La pie-mère est vascularisée et œdémateuse, elle happe quelquefois à la surface des circonvolutions cérébrales qui présentent après l'ablation des méninges un état pointillé plus ou moins prononcé dû à la rupture des vaisseaux corticaux congestionnés. Cette congestion s'étend souvent jusqu'à la substance blanche sous-jacente qui est également le siège d'un piqueté vasculaire. Les ventricules peuvent renfermer une quantité de sérosité plus considérable qu'à l'état normal.

Il n'existe en somme, dans le cerveau, pour toute lésion anatomique, qu'un état hyperémique d'intensité extrêmement variable, souvent presque nul, et nous ne possédons encore aucun documeiit qui nous permette de rattacher les différentes formes du delirium tremens à la congestion de régions différentes du système nerveux central. Il est donc probable que l'ensemble des accidents qui constituent l'espèce symptomatologique connue sous le nom de delirium tremens est du à l'action spécifique de l'alcool sur les éléments nerveux s'exerçant soit directement, soit par l'intermédiaire d'une hyperémie plus ou moins prononcée. Dans cette seconde hypothèse, ks difiérentes formes de l'affection pourraient être subordonnées aux localisations diverses de ce processus : l'élévation thermique qui caractérise la forme fébrile pourrait s'expliquer, par exemple, par la congestion des centres calorificateurs, mais en supposant que la physiologie des centres

nerveux fût plus avancée qu'elle ne l'est en réalité, la routine et lu malveillance administratives, en reculant le moment des autopsies bien au delà du terme nécessaire, s'opposeront longtemps encore à la constatation de lésions aussi délicates et à tout progrès dans ce sens.

§ VIII. Traitement du delirium tremens. Aucun des médicaments que l'empirisme et des idées théoriques plus ou moins démontrées ont opposés au deliriuni tremeus ne saurait avoir la prétention de s'appliquer à tous les cas d'une affection qui offre des formes cliniques nombreuses, évolue sur des terrains pathologiques différents et guéi it souvent sous la seule influence du repos, de moyens diététiques convenables et d'une savante expectalion: aussi tous ont-ils, selon les circonstances, échoué ou semblé réussir.

Les efforts thérapeutiques dirigés contre le delirium tremens témoignent de la part de ceux qui les ont tentés de trois préoccupations différentes : les uns ont fait appel à la méthode révulsive pour combattre la congestion et l'inflammation cérébrales que l'on supposait jouer un rôle important dans lapalhogénie du délire; les autres se sont efforcés, au moyen de tous les hyposthénisants connus, de calmer l'agitation des malades et de ramener le sommeil qu'ils considéraient comme une crise favorable; d'autres enfui, invoquant les cas non douteux d'ailleurs de deliriu m à potu suspenso, ont prescrit l'usage de boissons alcooliques et de divers autres excitants. Sauf la méthode révulsive qui est justement abandonnée depuis que l'on s'est aperçu que la douleur et la gène occasionnées par les vésicatoires exaspéraient les malades et redoublaient leur agitation, sauf la saignée, à laquelle on doit formellement renoncer à cause de la syncope mortelle qu'elle peut occasionner, toutes ces méthodes ont du bon, si l'on sait les employer d'une manière non exclusive et avec prudence et discernement.

L'opium, dont les bons effets ont été recoimus par Sutton, a passé pendant longtemps pour le spécifique du délire alcoolique : on l'employait larga manu et à doses répétées jusqu'à production du sommeil. On citait des malades guéris par l'administration de O^SôO et même 28'", 50 d'opium dans les vingtquatre heures. Trousseau et Pidoux, plus modérés, il est vrai, le recommandent dans le délire des blessés : « Ce médicament, disaient-ils, doit être donné à des doses proportionnées à la gravité de Taccident et à la susceptibilité du patient. Dès le début il faut administrer 5 à 10 centigrammes d'opium ou bien de 1 à 2 centigrammes de narcéine et continuer cette dose en l'augmentant beaucoup, s'il le faut, toutes les demi-heures, jusqu'à ce que le sommeil survienne. »

Aujourd'hui cependant que la guérison spontanée du delirium tremens est hors de doute et que l'on possède des observations du délire ébrieux terminé par la moit au milieu d'un coma apoplectique dont l'opium a été rendu responsable, une réaction s'est faite contre ce puissant et dangereux agent thérapeutique et, s il est encore employé par la plupart des médecins, il l'est d'une façon plus prudente. C'est surtout aux travaux de Ware, Dunglison, Peddie, Laycock, et de M. le professeur Lasègue, que nous sommes redevables de ce progrès.

En vertu du même désir de procurer au malade le sommeil critique, un certain nombre de médecins anglais, et en France MM. Bourmy, Long et Bouisson, ont traité, non sans succès,^ s'il faut en croire Trousseau et Pidoux, le delirium tremens par les inhalations anesthésiques ; Richardson cependant accuse le chloroforme de ne calmer les accidents que d'une manière passagère et d'exposer les malades à une asphyxie subite et fatale par congestion des centres nerveux et

surtout du poumon (Fournier). Ce n'est pas sans répugnance que nous aurions recours à cette méthode qui nous paraît tout au moins dangereuse.

La digitale, à condition d'être employée à doses énormes et absolument insolites, aurait donné, entre les mains de Jones, des résultats remarquables; nous ne pouvons mieux faire, en raison même de l'importance que prend dans cette question la posologie du médicament, que de reproduire intégralement, d'après M. le professeur Fournier, les prescriptions du médecin anglais : « On administre d'abord au malade, dit-il, 42 grammes de teinture de digitale dans un peu d'eau, cette dose ne suffit que dans un petit nombre de cas ; généralement il faut en donner une seconde de 12 grammes quatre heures après la première, quelquefois, mais très-rarement, une troisième est nécessaire ; celle-ci ne doit jamais alors dépasser 6 grammes, c'est le sommeil qui indique si l'on doit, ou

non, répéter l'administration du remède La plus grande quantité de teinture

de digitale que j'aie jamais prescrite a été de 26 grammes en dix heures. Donnée à ces doses élevées, la digitale paraît agir sur le cerveau et non plus sur le cœur. Elle produit le sommeil et la guérison à la suite ; loin de déprimer le pouls, elle le rend plus plein, plus fort, plus régulier, elle ne détermine enfin

aucun symptôme inquiétant 11 faut bien se garder de diminuer les doses que

j'ai indiquées, car une ({uantité plus faible serait non-seulement inefficace, mais encore pourrait devenir nuisible. Des doses de 2 à 5 grammes ne servent à rien, je les ai vues rendre' le pouls intermittent, ce qui n'arrive jamais avec des doses quatre fois plus considérables. J'ai même observé que celles-ci, lorsque le pouls est faible et intermittent, lui rendaient sa force et sa régularité, ce qui prouve que l'action curative de la digitale à hautes doses porte principalement sur le système nerveux et non sur les organes de la circulation. »

Parmi les médicaments hyposthénisants qui ont encore été employés avec des succès divers, nous citerons le chloral, le bromure de potassium et le haschich. Nous dirons seulement quelques mots de ce dernier.

Les propriétés sédatives et l'action soporifique du hachish sont bien connues depuis les travaux de Corrigan, Frohmûller, West et Polli ; l'accès du délire psycho -sensoriel est toujours suivi, s'il a été intense, par un sommeil profond et prolongé, et ce sommeil peut être obtenu d'emblée, si la dose du médicament est assez élevée. Frappés de ces faits, quelques médecins parmi lesquels nous citerons MM. Beddoe, Cumraing, Tyrrel, Donaud et Villard, ont songé à substituer dans le traitement du ^-lelirium tremeus le haschich à l'opium dont il présenterait tous les avantages sans en avoir les inconvénients, et leurs tentatives, bien qu'elles ne représentent qu'un ensemble de faits très-imposants, auraient été couronnées de succès.

D'après M. Beddoe, le chanvre indien aurait sur l'opium l'avantage de ne pas émousser l'appétit du malade et de lui procurer un sommeil plus doux, plus réparateur et plus calme. On n'observerait pas à la suite des accès de delirium tremens traités par ce médicament cette prostration, cette stupeur, qui succède aux accès tr.nités par la méthode ordinaire. D'après M. Villard, sur 18 malades observés par M. Beddoe dans l'espace de six mois, un seul aurait succombé et encore il aurait été, il y eut lieu de le croire, atteint d'une méningite.

Le haschich doit être, dans ces cas, donné à des doses élevées, car il faut éviter la période d'excitation psychique et sensorielle qui suit l'administration des doses faibles. Dans un cas suivi de guérison, M. Donaud prescrivit 20 gouttes de teinture de cannabis iWî'ca répétées toutes les quatre heures, M. Beddoe le donnait

462 DELIRIUM TREME.NS.

sous forme d'extrait à la dose d'un grain, en doublant cette dose au bout de quatre heures et mêine en la quadruplant quatre heures après, si l'effet soporifique n'était pas encore obtenu ; chez son malade qui guérit également alors que l'opium et le chloral étaient restés impuissants, M. Villard employa deux fois de suite 50 centigrammes d'extrait de chanvre indien. Ces doses n'ont d'ailleurs rien d'absolu, les effets du haschich varient extrêmement selon le sujet auquel on l'administre, la manière dont il est administré et la forme pharmaceutique sous laquelle on l'emploie; nous voulons seulement retenir de ce qui précède l'indication de donner ce médicament puissant, mais encore mal connu, à des doses assez élevées pour amener rapidement et sûrement le sommeil.

Tels sont les principaux agents thérapeutiques qui ont été opposés au delirium tremens : quelque bons résultats qu'ils aient donnés dans des cas déterminés, ce serait se faire une étrange illusion que de les employer au hasard ; il faut les choisir avec discernement et les utiliser à propos, et c'est aux méthodes de traitement du délire ébrieux que nous consacrerons les dernières lignes de cet article.

Au point de vue clinique et, par conséquent thérapputique, les malades doivent être divisés en trois catégories :

La première comprend les malades jeunes, robustes, non athéromateux et exempts de signes de dégénérescence héréditaire. Ce sont les alcooliques par accident dont nous avons parlé au début de cet article. Le repos, les alcooliques sous forme de vin généreux : Bagnols, Xérès, Malaga; donnés toutefois en quantité modérée, l'opium administré en injections sous-cutanées à la dose de 06',05 d'extrait dissous dans la glycérine, soutiendront les forces du délirant, calmeront son agitation et lui permettront d'atteindre sans accidents le terme naturel de son affection.

Nous rangeons dans la seconde catégorie les malades qui présentent un type morbide tout opposé : ce sont des individus faibles, peu résistants, fils d'alcooliques ou atteints d'affections cardiaques et pulmonaires qui, par les troubles circulatoires qu'elles déterminent, retardent l'élimination du toxique qui les imprègne. On cherchera à régulariser et à tonifier la circulation de ces malades par la digitale, on essaiera de calmer leur délire par les opiacés et de relever leurs forces par les toniques et les stimulants diffusibl^s tels que le quinquina, l'alcool à dose très-modérée et les préparations ammoniacales.

A la troisième catégorie enfin appartiennent les cas de delirium tremens fébrile accompagné d'un état général typboïde : les narcotiques doivent être alors entièrement exclus du traitement qui doit être essentiellement tonique ; une alimentation d'une digestion facile et réparatrice sous un petit volume en sera la base; on y joindra, à titre d'adjuvants, le quinquina, l'alcool et, si l'agitation est très-vive, les antispasmodiques parmi lesquels l'éther, le camphre et le musc, sont ceux qui méritent d'inspirer le plus de confiance.

B. Ball et E. Chambard.

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464 DELIUS (Les deux),

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DÉLITESCENCE {delitescere , se cacher). Une maladie locale se termine par délitescence quand elle disparaît presque subitement avant d'avoir parcouru ses phases habituelles, et sans se reproduire dans une autre partie du corps. Dans le cas contraire, il n'y a pas seulement disparition du mal, mais déplacement, c'est-à-dire Métastase {voy. ce mot). Il ne faut pas confondre la déhtescence avec la résolution. Certaines élevures rouges, dures, de forme pustuleuse, qui, à leur début, semblent annoncer un furoncle, et qui se mêlent d'ailleurs à des furoncles vrais, pâlissent et se résolvent quelquefois avec une grande rapidité, sans qu'on puisse voir dans ce fait antre chose que le développement imparfait d'une lésion. On peut voir aussi certaines collections purulentes disparaître, et cela dans un temps dont la brièveté étonne ; c'est un phénomène de résorption plus active que de coutume, n'ayant au fond rien que de très-conforme à la physiologie et ne méritant pas un nom particulier. Si l'on peut trouver quelque part des faits pathologiques répondant assez bien, sauf les vues doctrinales, à l'idée qu'on s'est faite autrefois de la délitescence, c'est dans l'œdème, surtout dans l'œdème des membres inférieurs consécutif à une affection cardiaque. 11 n'est pas rare, en effet, de voir les jambes se dégonfler en vingtquatre ou quarante-huit heures, sans que la quantité des urines ait sensiblement augmenté ni que la maladie du cœur ait paru en rien modifiée. On observe quelquefois ce phénomène aux approches de la mort. Mais, en définitive, il ne peut sortir de tout ceci que l'indication de rechercher la raison physiologique des faits, les conditions physiologiques qui amènent la résolution de l'engorgement ou la résorption du liquide, et non un appui pour la vieille doctrine de la déhtescence. D.

DELIUS (Les deux).

Deiiu!!» (Christoph-Traugott). Naturaliste allemand, né à Wallhausen, dans la Thuringe, 1728, mort à Florence le 21 janvier 1779. Il fut successivement essayeur dans les mines de Hongrie (1756), inspecteur des mines (1761), administrateur général des mines (1764). Nous nous bornons à le mentionner pour éviter toute confusion avec le suivant.

Delius (IIeinrich-Fieiirich von). Médecin de réputation, naquit le 8 juil-

DI-LIUS (Lf.s deux). 465

lel 1720 à Wernigerode, en Saxe. 11 étuilia d'abord la théologie dans sa ville natale, puis en 1738 se rendit à l'université d'Altona et se livra à la littérature, aux sciences et à la médecine. En 1740 il passa à Halle, deux ans après à Berlin et en 1743 à Leipzig et à Helmstadt. 11 revint ensuite prendre le grade de docteur à Halle et se fixa à Wernigerode. En 1747 il fut nommé médecin pensionné à Cayreulh et deux ans après obtint une chaire à l'université d'Erlangen et en 1750 le litre de conseiller.

Delius avait été agréé en 1742 membre de la société de Halle et devint successivement membre de celles de Goltingue, de Monipellier, de Rouen, etc.; en 1747, l'Académie des Curieux de la nature le reçut dans son sein sous le nom de Démocède et il en devint le président on 1788; à cette occasion il fut créé noble de l'empire, conseiller, archiàtre impérial, comte palatin, etc. Il mourut trois ans après, le 22 octobre 1791. Ce médecin laborieux et savant a publié un grand nombre de mémoires, la plupart sous forme d'opuscules académiques et d'articles de journaux.

Nous citerons :

I. Diss. de consen-iu pcctoris cum infimo ventre, Ifalae, 1743, in-4. — II. Amœnitates medicœ circacasus viedico-practicos haud vul gares. I.ipsiae, décades I, II, 1745; III, IV, 1746; V, 1747, in-8. — III. Anlworlsclireiben aiif dcii Beweis dass die Seele ilireii Kôrper baue, Halae, 1740, in-S*. — IV. lîudera terrœ mulalionum particularhtm testes possibiles, pro diluvii itniversalis (estibus non habenda. Lipsiae et Guelplierb., 1747, ïn-i". — V. fh-alio de medicina eleganliore. Erlaiifrae, 1749, 111-4". — VI. Programma de Iheoria et secundo in medicina usu principii : Sensalionem sequitur tnotus sensalioni proportionatus, conformis, convcniens. Ër angae, 1749, in-4''. — VII. Diss. de Iheoria (oui magiio medicince incremento. Erlangae, 1749, in-4''. — VIII. Calalepsis, adfectus rarissimi, hisloria, caussa, curatio. Erlangae, 1749, in-4°; ibid., 1754, in-4°. — IX.. Theoria appclitus. Erlangae,

1750, in-4''. — X. Oralio de principe medico, et principum in rem medicam et tnedicos mm^es. Erlangae, 17."jO, in-i°. — XI. Diss. de vena cava, plcna malorum. Erlangae, 1751, 10-4". — XII. Plianlasmata ante oculos volilantia, oculorum adfectus singularis. Erlangae,

1751, in-i". — XIII. Oratio de l'egenle medico, non mutante negotium, nec ritœ genus. Erlangae, 1751, in-4*. — XIV. Diss. de sugillalione, quatenus infanlicidii judicio. Erlangae, 1751, in-i". — XV. Animadvers. in doctrinam de irrilabilitate, tono, sensalione et mofu corporis humani, Erlangae, 1752, m-i° ; Doloniae, 17.39, in-i". — XVI. Diss. purpurœ e coccinella, in medendo dignitas. Erlangae, 1753, in-4°. — XVII. Diss. de peucedano germanico. Erlangae, 1753, in-4''. — XVIII. Diss. de œslu volatico. Erlangae, 1734, in-4''. — XIX. Diss. de taraxaco, prœserlini aqitœ ejuidem per fernientalionem paratœ cxiinio usu. Erlangae, 1754, in-4''. — XX. Oratio de merilis Fraiicontm in rem medicam et phijsicam. Erlangae,

1754, in-4''. — XXI. Diss. de discussione et medicamenlis disculienlibus in génère. Er'angae,

1755, in-4''. — XXll. Oratio de Didiœ medico. Erlangae, 1755, in-4. — XXIU. Oralio de conscienliœ varia efflcacia medica. Erlangae, 1755, in-4''. — XXIV. Diss. de lujdrope ascite, paracentesi imprinds, féliciter curalo. Erlanj;ae, 1750, in-4'>. — XXV. Diss. de purpura rubra et alba cum diarrhœa et fluxu hœmorrlioïdali curata. Erlangae, r.5(3, in-4''. — XXVI. Observationum medico-chirwgicarum speclanlia. Erlangae, 1757, in -4". — XXVII. NunnuUa ad diœlam castrensem spectanlia. Erlangae, 1757, in-4°. — XXVIII. Oratio de chcmia œconomiœ, in génère cxemplo, piincipe digna;cum elogij Joannis Alchemijslœ, Marggravii Drandenburgici. Erlangae, 1758, in- 't°. — XXIX. Diss. pathemala graviura, a flaluum occulta oriunda. Erlangae, 1759, in-4"'. — Norimbergi, )7G0, in-i°. — XXX. ^«imadversiones nonnullœ ad partiim faciliorcm spectanles. Erlangae, 1760, in-4''. — XXXI. Diss. de damnis ex medico nimis cunctal or c or lundis. Erlaaga:, 17tJl, in^". — Problema chymicum de alcali primigenio. Annexœ sunt aliœ thèses chemico-medicœ. Eilangae, 17t>l, in-4''. — XXXII Oralio de céleri vila, eaque extendenda. Erlangae, 17o2, in-i". — XXXIII. Triyacasuumntedtco-chirurgicorum; cumannexis Ihesibus mediris variis. Erlangae, 1763, iu-4. — XXXIV. Observationes de ovis mulierlbus fœcundis et slerilibus. Erlingae, 1763, in-4°. — XXXV. Diss. de ef/lorescenlia labiorum. — Erlangae, 1763, in-4'. — XXXVI. Expérimenta et cogilala nonnuUa circa lixiviam sanguinis. Erlangae, 1763. 10 4". — XXXVII. Expérimenta et conjecturœ circa sedimentum album olei vitrio'.i. Erlangae, 1763, in-4''. — XXXVIIl. Diss. de febrc asode. Erlangae, 1765, in-4°. — XXXIX. Diss. de excrelione sincera et infida. Erlangae, 1763, in-4''. — XL. Thèses ex universa medicina depromptœ,

Dicr. ENC. XXVI, 30

Erlangae, 1763, in-4''. — XLI. Programma quod pleniis venter studeat libenter. Erlangae. 1763, in-4°. — \\.\\. Progranuna de pulsu intestinali. Erlangae, 1763, in-4''. Trad. en allemand; ibid., 1784, in-4. — XLIII. Stricturœ in Rousseauii Emilium, sive de educatione. Erlangae, 1765, in-4°. — XLIV. Diss. de notiaïgia seu dolore dorsi eoque varia. Erlangae,

1765, in-4°. — XLX. Diss. de aère, acquis et locis, et salubritate Erlangae. Erlangae, 1766, in-4. — XLYI. Pericula nonnulla microscopico-chemica. Erlangae, 1766, in-4». — XLVII. Diss. de scrobiculo cordis. Erlangae, 1766, in-4°. — XLYIII. Diss. de medicamentorum masticatoriorumusu et prœstantia. Erlangae, 1766, in-4°. — XLIX. Programma de methodo rationali eadem, in morbis, schemate et nomine diversis, légitima et profima. Erlangae,

1766, in-4°. — L. Diss. de tabe festinala. Erlangae, 1766, in-4°. — LI. Programma in obitum C. A. à Windkeim. Erlangae, 1766, in-4». — LU. Meditationes phijsico-œconomiccc sœculi ingénia accomodatce, Erlangae, 1766, in-4°. — LUI. Einige Beobachtungen und Unlersuchungen, welche dus Geschâft der Erzeugung und der Geburtshiilfe betreffen. îSùrnberg, 1767, in-8°. — LIV. Diss. de nonuUis circa aquas in tractu Bauhacensi. Erlangae,

1767, in-4°. — LV. Diss. de ustione cranii in epilepsia. Erlangae, 1768, in-4''. — LVI. Oratio de sanguine frigido. Erlangae, 1768, in-4<'. — LVII. Oratio de prœrogativa Universitatum prœ cœnobiis, in promovendis scientiis et formandis juvenibus. Erlangae, 1768, in-4''. — LVIII. Diss. de uteri fabrica controversa, cum annexis aliis thesibus misccllis. Erlangae, 1769, in-4°. — LIX. Oratio de vultu sereno morientium. Erlangae, 1769, in-i». — LX. Untersuchungen und NachricJtten von den Gcsundbrunnen und Bâdern zu Kissingen und Bocklei i?n Fiirslenthum Wiinburg. Erlangen, 1770, in-S». — LXI. Primœ lineœ chemix farensis. Erlangae, 1771, in-i». — LXII. Oratio de pane erudilorum varia. Erlangae, 1771, in-i". — LXIII. Diss. de modcrando usunilri in febribus pulridis et tnalignis. Erlangae, 1772, 10-4°.

— LXIV. Diss. de ataxia mensium provide dijudicanda et curanda. Erlangae, 1772, in-4°.

— LXV. Diss. de convalescentia vera et spuria. Erlangae, 1773, in-4''. — LXYI. Diss. de paralijsi utriusque brachii, post febrem scarlatinam orta. Erlangae, 1773, in-4''. — LXVII. Diss. devisceralibus cl tkerapia, statui viscerum approprianda. Erlangae, 1773, in-4''. — LXVIll. Untersuchung und Bestitnmung der Bcstandlheile, Wirkungen und t^utzens der Gesundbrunncn bcij llofgeismar. Casse! , 1773, in-8'. — LXIX. Nachricht von dem Gcsundbrunnen bei Sichersreuth ohnweit Wohsiedel ; nebst einer Anzeige der brandènburgischen Gcsundbrunnen und Bâder in Franken. Bayreuth, 1774, in-S». — LXX. Diss. de celhiope minerali, una cum analectis, de salibus. Erlangae, 1774, in-4°. — LXXl. Cautelœ nonnullœ circa secundinarum educlionem. Erlangae, 1775, in-4''. — LXVII. Nachricht von dem Witdbade bey Burgberhcim. Bayreuth, 1775, in-S». — LXXIII. Primœ lineœ semialogiœ, pathologicœ, sive Uermanni Bœrhaavii instituliones semioticœ, auctœ et prœledionibus acadcmicis accommodatœ. Erlangae, 1776, in-S". — LXXIV. Principia diœtetica, sive Hermanni Bœrhaavii instituliones hygieines digessit, auxit et prœledionibus acadcmicis accommodavit. Erlangae, 1777, in-8°; ibid., 1781, iri-8°. — LXXV. Synopsis introduclionis in medicinam universam ejusgue historiam lilterariam. Erlangae, 1779, 10-4». — LXXVI. Meditationes qucedam in medicinœ universœ partis. Erlangae, 1780, in-4''. — LXXVII. Dws. de gratiola. Erlangae, 1782, in-4''. — LXXVIII. De cholelilhis observaliones et expérimenta, necnon de iconibus palhologico-semiolicis consilium. Erlangae, 1782, in-4''. — LXXIX. Propositiones et observaliones quœdam, medicinam obstetriciam et populationem necnon universam medicinœ scientiam spectanles.^v\dii\gd.e,\l^i, in-4''. — LXXX. Vom aussetzenden Puis, einigen andern Pulsarten und Angelegenheiten des Herzens. Erlangen, 1784, iii-S".

— LXXXl. Diss. sistens expérimenta et cogilata quœdam circa habitum solutionum metallorum, auri prœsertim ad gallos, cum adversariis medicis. Erlangae, 1786, in-4''. — LXXXII. Diss. de ophthalmia à vitio ventriculi cum adversariis nonnuUis chirurgica-medicis. Erlangae, 1786, in-4''. — LXXXIII. Nonnulla officium medici duplex, clinicum et forense, spectaniia. Erlangae, 1787, in-4''. — LXXXIV. Super bile liumana observaliones nonnullce microscopico-chemicœ epistola. Erlangae, 1788, in-4°. — LXXXV. Meditationes quœdam de vicinia morbifica. Erlangae, 1788, in-4°. — LXXXVI. Diss. de Scutellaria galericulata sive teriianaria. Erlangae, 1789, in-4°. — LXXXVII. Frdnkische Sammlungen von Anmerkungen aus der Naturlelire, Arzneigelahrtheit, Oeconamie und den damit verwandlen Wissensckaften. Nurnberg, 1755-176S, 8 vol. in-8, en 48 cahiers. — LXXXVIII. Une foule d'articles dans ^c/rt Acad. Naturœ Cur., Erlang. gelehrt. Anzeig., Crell's chem. Annal, etc.

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