‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.27Chapitre 30 sur 49 · L. Ih · texte numérisé non relu

L. Ih

DÉODACTYLES. Comme nous avons déjà eu l'occasion de le faire observer, l'ordre des Passereaux {voy. ce mot), tel que le comprenaient G. Cuvier et les naturalistes de son époque, était un groupe hétérogène, dont la classification intérieure présentait nécessairement de grandes difficultés. Ce groupe, G. Cuvier, dans la première édition de son Règne animal, le partageait en deux catégories comprenant, l'une les espèces « oiî le doigt externe, presque aussi long que celui du milieu, lui est uni jusqu'à l 'avant-dernière articulation »; l'autre les espèces, infiniment plus nombreuses, « où le doigt externe est réuni à l'interne seulement par une ou par deux phalanges ». La première catégorie était constituée par une seule famille, celle des Syndactyles (de o-uv, avec, préposition marquant la reunion, etddy.zvloç, doigt), tandis que la seconde se composait de quatre familles dont les noms faisaient allusion à des formes différentes des mandibules, ou plutôt de l'étui corné qui revêt les mandibules. Ces quatre familles étaient

DÉODACTYLES. 477

appelées par G. Cuvier Dentirostres, Fissirostres, Conirostres et Ténuirostres, mais la grande division qui renfermait ces groupes secondaires et qui avait la même importance zooiogique que la division des Syndactyles ne portait pas, dans la première édition du Règne animal, de désignation particulière, et c'est plus tard, et dans d'autres ouvrages, qu'elle a reçu le nom de Déodactijles (de Ô2ÎW, je divise, et 5â-/Tu)oç, doigt). Mais il importe de remarquer : l"^ que cette dénomination, qui signifie litléralemcnt Oiseaux à doigts indépendants, ne convient pas rigoureusement à tous les Passereaux de cette catégorie, puisque, comme Cuvier le reconnaissait lui-même, beaucoup d'entre eux ont encore les doigts en partie réunis à la base par une petite membrane ; 2° qu'elle semble consacrer l'importance d'un caractère purement extérieur, celui de l'extension plus ou moins grande d'une membrane interdigitale. Or, chez les Oiseaux, comme chez les Mammifères, les caractères empruntés au système tégumentuire et notamment aux parties cornées ou membraneuses de la tête ou des pattes sont loin d'avoir la valeur des caractères fournis par le squelette et l'organisation intérieure; souvent même les premiers conduisent le naturaliste à des rapprochements inexacts, ainsi que nous aurons l'occasion de le montrer en parlant de l'ordre des Passereaux {vog. ce mot).

Des critiques analogues peuvent être fornmlées pour les subdivisions de la catégorie des Déodactyles, c'est-à-dire pour les Dentirostres, Fissirostres, Conirostres et Ténuirostres [voy. ces mots), et l'on est forcé de reconnaître qu'en s'attachant à la forme du bec pour l'établissement de ces différents groupes Cuvier a souvent rompu les liens de parenté qui existent entre certains oiseaux, tandis que d'autre part il a associé des genres essentiellement différents.

Dans la famille des Dentirostres, comprenant les Passereaux dont le bec est

muni d'une dent de chaque côté de la pointe, G. Cuvier énumérait un assez

grand nombre de genres, pour la plupart mal délimités. Ainsi, après les Pies-

grièches {voy. ce mot) et les Pies-grièches hirondelles ou Langrayens, oiseaux à

plumage gris ou brunâtre, plus ou moins varié de blanc, à bec bleuâtre, à ailes

très-allongées, qui vivent en Australie, en Papouasie et en Malaisie, et qui

constituent pour les naturalistes modernes le genre Artamus, venaient les Cassi-

cans ou Barila, dans lesquels Cuvier faisait rentrer non-seulement des oiseaux

au plumage varié de noir et de blanc et au bec crochu qui ressemblent à la fois

à des Corbeaux et à des Pies-grièches de grande taille, mais encore une espèce

de Paradisiers, le Manucode vert delà Nouvelle Guinée; puis les Bécardes [Psaris)

de l'Amérique tropicale, que l'on range maintenant parmi les Cotingas, les

Choucaris {Graucalus) qui portent une livrée grise ou noirâtre, avec des bandes

blanches dans le jeune âge, et qui sont répandus depuis l'Inde méridionale

jusqu'en Australie et à la Nouvelle-Guinée, les Bélhyles ou Cissopis, les Tan-

garas, les Gobe-Mouches, les Tyrans [voy. les mots Tangara et Gobe-Mouche),

les Cotingas, magnifiques passereaux américains, au plumage vert, bleu, pourpre,

noir ou blanc, à la tète souvent ornée de pendeloques et de caroncules, les

Échenilleurs, voisins des Choucaris, les Jaseurs [Ampelis), dont une espèce se

montre parfois dans notre pays et qui sont si remarquables par la présence à

l'extrémité de quelques plumes de leurs ailes de petites productions cornées,

de couleur écarlate, les Gymnodères, alliés aux Cotingas, les Drongos asiatiques

et africains {Edolius), au plumage noir, à la queue souvent ornée de brins

démesurément allongés, les Merles (voy. ce mot), les Chocards, que l'on réunit

maintenant aux Corbeaux (voy. ce mot), les Loriots, les Fourmiliers, les Gincles,

478 DÉODACTYLES.

les Philédons, les Martins, les Lyres, les Manakins et les Becs-fins , dont nous dirons quelques mots.

Les Loriots [Oriohis), à une ou deux exceptions près, se reconnaissent tous à leur plumage d'un jaune d'or, rehaussé de noir chez le mâle ou nuancé de verdàtre chez la femelle; ils sont à peu près de la taille d'un Merle et se rencontrent dans tout l'Ancien-Moade, en Europe, en Asie et en Afrique. Les Fourmiliers, au contraire, sont des passereaux américains aux couleurs ternes, qui se nourrissent de fourmis et de menus insectes. Les Ciiicles, les uns d'un brun fuligineux uniforme , les autres bruns avec le ventre blanc, sont connus vulgairement sous le nom de Merles d'eau. Ils ont en effet les formes générales d'un Merle, avec la queue plus courte, et se plaisent dans le voisinage des torrents; ils plongent avec facilité et peuvent même courir pendant un certain temps sous l'eau, soit pour chercher leur nourriture, soit pour gagner leur nid. placé ordinairement entre des pierres moussues, sous une chute d'eau. Les Philédons de Cuvier ne contribuent en aucune façon au genre naturel ; on y trouve côte à côte des Méliphages comme le Tropidorhynque corniculé de l'Australie, et des Étourneaux comme le Goulin {Sarcops calvus) des Philippines. C'est encore au groupe des Étourneaux qu'appartiennent les Martins [Gracula) de G. Cuvier, qui auraient dû par conséquent être rangés, non dans les Dentirostres, mais dans les Conirostres du même auteur. Les Lyres (Menura) sont de magnifiques passereaux australiens que leur grande taille et leurs allures ont souvent fait prendre pour des Gallinacés. Dans ce genre d'oiseaux, en effet, les mâles font la roue comme des Paons, en étalant leur queue, dont les pennes latérales se recourbent en S, tandis que les pennes médianes, à barbes très-espacées, figurent assez bien les cordes d'une lyre. Les Manakins et les Coqs de roche, ceux-là de dimensions très-réduites, ceux-ci gros comme des Pigeons, sont originaires de l'Amérique tropicale et se font remarquer par l'éclat de leurs couleurs. Quelques-uns sont d'un brun cramoisi, avec les plumes du sommet de la tête redressées en une sorte de cimier et couvrant en partie la base du bec, qui rappelle un peu un bec de Mésange. Quant aux Becs-fins, ce sont des oiseaux que tout le monde connaît ; en effet, c'est parmi ces passereaux insectivores que se placent, suivant G. Cuvier, les Traquets [voy. ce mot), que l'on voit souvent, pendant la belle saison, perchés au sommet d'un buisson ou accrochés à une tige de graminée et faisant entendre un petit cri saccadé , qu'on a comparé au tic-tac d'un moulin, les Bergeronnettes et les Hochequeues ou Lavandières, qui courent à pas pressés dans les pâturages ou au bord des ruisseaux en agitant en cadence leur longue queue comme le battoir d'une lavandière, les Rubiettes, les Rossignols, les Fauvettes ordinaires, les Roitelels, les Farlouses ou Pitpits, qui ont certains liens de parenté avec les Alouettes, sans parler d'une foule d'espèces étrangères à la faune de nos pavs. L'énuinération des Becs-fins que l'on rencontre en France nous entraînerait déjà beaucoup trop loin: aussi nous nous contenterons de citer parmi les Rubiettes le Rouge-gorge, qui est d'un gris brun tirant à l'olivâtre, avec la gorge et la poitrine d'un roux ardent et le ventre blanc, et qui, surtout à l'arrière-saison, se montre singulièrement familier, s'approchant des endroits habités et pénétrant même dans les fermes isolées ; le Rouge-queue et le Rossiguol de murailles, oiseaux plus farouches, qui font leurs nids dans les vieux murs, et la Gorge-bleue, répandue dans toute l'Europe orientale, en Asie et en Afrique. Le Rossignol est l'objet d'un article spécial {voy. le mot Rossig.nol), de même que le Troglodyte {voy. ce mot), mignonne petite créature que l'on confond souvent avec le Roi-

DÉODACTYLES. 470

telet, mais qui porte une livrée beaucoup plus terne que ce dernier, et n'a pas comme lui une huppe de plumes dorées sur le sommet de la tête; nous laisserons donc de côté ces passereaux, et nous passerons rapidement aussi sur les Fauvettes, petits oiseaux au plumage gris ou verdâtre, qui sont pour la plupart doués d'une voix harmonieuse et qui, au printemps, se montrent fréquemment dans nos jardins, à la lisière des bois ou dans les roseaux, au bord des rivières. Ces Fauvettes sont des oiseaux éminemment utiles, car elles se nourrissent presque exclusivement de vers et de petits insectes et débarrassent les forêts et les arbres fruitiers d'une foule d'animaux nuisibles.

Il n'est peut-être plus un seul ornithologiste qui admette, à l'heure actuelle, la famille des Fissirostres telle que la concevait G. Cuvier; tout le monde, en effet, reconnaît la nécessité de séparer nettement les Hirondelles des Martinets, car, si ces oiseaux ont certaines analogies extérieures et se ressemblent par leurs ailes très-longues, leur queue souvent fourchue et leur bec largement fendu, ils diffèrent beaucoup les uns des autres par le squelette : les Hirondelles sont construites sur le même type que les Moineaux, les Mésanges et les Gobe-Mouches, tandis que les Martinets se rapprochent beaucoup par leur charpente intérieure des Engoulevents et des Oiseaux -Mouches {voy. ce mot) et doivent constituer avec eux un groupe particulier dans l'ordre des Passereaux.

Les Alouettes, ces petits passereaux que l'on voit pendant l'été' s'élever en sifflant gaiement au-dessus des sillons dans lesquels se cachent leurs nids, les Mésanges {voy. ce mot), les Bruants, au bec conique, au plumage strié et souvent varié de jaune, qui comptent dans leurs rangs l'Ortolan {voy. ce mot) si prisé des gourmets, et les Moineaux, qu'il est superflu de décrire, constituaient, pour G. Cuvier, les premiers genres de la famille des Conirostres.

Tout à côté des Moineaux se plaçaient les Pinsons {voy. ce mot), les Linottes, dont la livrée est souvent rehaussée par une calotte ou un plastron d'un rose vif et qui se montrent en troupes, à certaines saisons, dans nos champs et dans nos vignes; les Chardonnerets {voy. ce mot, en addenda à la lettre C) ; les Serins {voy. ce mot) ; les Veuves, qui vivent en Afrique et dont la queue est souvent munie de longues plumes recourbées en familles; les Gros-becs {voy. ce mot), parmi lesquels on plaçait autrefois les Bouvreuils et les Becs-croisés; les Colious, passereaux singuliers que l'on rencontre dans les parties les plus chaudes de l'Afrique et qui grimpent et se suspendent aux branches à la manière des Perroquets; les Glaucopes, oiseaux de la Nouvelle-Zélande, au plumage cendré, au bec garni à sa base de caroncules charnues; les Pique-bœufs [Buphaga), qui vivent en Afrique et vont sur le dos des bestiaux chercher les larves de diptères cachées sous le poil ou enfoncées dans la peau ; les Cassiques américains et leurs proches parents, les Etourneaux européens; les Sitlelles, dont une espèce, française {Sita europœa), a reçu le nom vulgaire de Torchepot à cause de l'habitude qu'elle a de rétrécir, avec de la boue ou des matières fécales, l'entrée de son nid ; les Corbeaux {voy. ce mot) et leurs proches parents, les Pies et les Geais {voy. ces mots) ; les BoUiers, qui auraient été mieux placés à la suite des Guêpiers et des Calaos, et qui ont le plumage vert, bleu ou rougeâtre, mais toujours de couleurs vives; les Mainates {Eulabes), de l'Inde et des Moluques, à la tête souvent dénudée et ornée de pendeloques charnues, et enfln les Oiseaux de Paradis ou Paradisiers {voy. ce mot), qui comptent parmi les plus beaux oiseaux de la faune papouane.

Les Ténuirostres, c'est-à-dire les passereaux « au bec grêle, allongé et plus ou

480 DEONTOLOGIE.

moins arqué dans sa totalité, sans échancrure >;, étaient partagés, dans la classification de G. Cuvier, en trois genres seulement; les Huppes, les Grimpereaux et les Colibris ; mais ces trois genres étaient extrêmement vastes , on peut dire beaucoup trop vastes, ou composés d'éléments hétérogènes. Ainsi aux Huppes proprement dites [voy. ce mot), qui avec les Irrisor méritent sans doute de constituer un groupe particulier, G. Cuvier a.ssociait les Graves [Fregilus], qui sont de vrais Corbeaux, et les Épimaques (Epimachus), qui sont des Paradisiers {voy. ce mot) ; de même aux Grimpereaux ordinaires {voy. ce mot) il réunissait non-seulement les Soui-Mangas {voy. ce mot), les Sucriers, les Dicées et autres passereaux mcUiphages {voy. le mot Sucrier), mais encore lesFourniers {Furnarius) , oiseaux américains, qui construisent leurs nids avec de la terre gâchée et qui doivent plutôt être placés dans une famille voisine de celle des Fourmiliers (FormicarùWs). Seuls les Colibris ou Oiseaux-Mouches (î;oî/. ce mot) constituaient un groupe naturel, mais un groupe beaucoup trop nombreux et qu'il était nécessaire, pour la commodité de l'étude, de subdiviser en groupes secondaires.

Le genre Colibri {Trochilus) terminait, dans le système que nous analysons, non-seulement la famille des Ténuirostres, mais le groupe de Passereaux qu'on a nommé plus tard les Déodactyles; immédiatement après venaient les Syndactyles, dont il sera traité dans une autre partie de ce recueil {voy. le mot SïiN- DACTYLEs) et qui établissaient la transition des Passereaux aux Grimpeurs.

E. OUSTALET.

Bibliographie. — G. Cuvieb. Le règne animal, !'• édit., 1817, t. I, p. 334. — Ch. Bonaparte. Conspectus avium, 1850, t. I. — Blanchard. Recherches sur les caractères osléologiques des oiseaux appliqués à la classification de ces animaux. la A?in. des se. nat., Zool., i' série, 1859, t. XI, p. 11. — Degland et Gebbe. Ornithologie européenne, 2° éd., 1867, t. I et II. — A. Milke-Edwards. Recherches sur les oiseaux fossiles des terrains tertiaires de la France, 1869-1871, t. II, chap. xxix, p. 196. — G.-R. Gbay. Handlist of Gênera and Species of Birds, 1869-1871, 1. 1 et II. — Sclateh et Salvin. Nomenclator avium neotropicalium, 1873.

DÉOD.iR. Ce nom, qui, suivant le docteur T. Thomson, signifie don de Dieu, est donné dans l'Inde à une espèce de pin, appelé aussi Kelon, dont la térébenthine, très fluide, est employée par les indigènes contre les ulcères et les maladies de la peau, j)^

DÉO\^TOLO€ilE (de oio'i , devoir) et dicéolosie (de^waiov, devoir). Des deux mots placés en tête de cet article, le premier, quoique créé depuis peu de temps (par Max Simon), est entré dans l'usage des médecins; l'autre est d'aujourd'hui et, quoique j'y tienne médiocrement, il est né d'une sorte de nécessité : je veux dire la réciprocité nécessaire des devoirs et des droits. Deux néologismes parallèles, concernant deux choses qui le sont également, devenaient d'ailleurs une commodité de langage.

Une autre observation à faire, c'est que le mot déontologie ne répond pas avec la même exactitude à toutes les qualités qui sont à souhaiter chez un médecin et même n'embrasse pas toutes celles dont il est habituellement traité dans ,les recueils de conseils professionnels. Cela vient de ce que les auteurs, à commencer par Hippocrate, ne considérant pas le médecin seulement en luimême, mais aussi dans ses rapports avec le public, sont conduits par là à s'occuper de toutes les qualités que le public doit rechercher en lui et dont

DÉONTOLOGIE. 481

quelques-unes sont tout à fiiit étrangères au domaine moral. Aussi, obligé d'envisager tous les côtés du sujet, donnerai-je pour base à cette étude les qualités, plutôt que les devoirs proprement dits, du médecin praticien.

De toutes les professions, la profession médicale est certainement celle qui est mêlée au plus grand nombre d'intérêts moraux. Cette remarque, cent fois reproduite, et échappée même à des détracteurs de la médecine tels que J.-J. Rousseau, a atteint aujourd'hui un degré de lianalité qui est tout à l'honneur des médecins, mais qui m'aurait engagea i'écarler, si elle ne servait de préambule naturel à l'exposé qui va suivre de toutes les conditions dans lesquelles l'homme de l'art a été de tout temps appelé à rendre service à la société.

Coup d'œil msTORiQiiE. L'art de guérir a sans doute commencé partout comme nous le voyons commencer chez les peuples barbares de notre temps. Les maladies, effet de la colère des démous ou de divinités supérieures, ont surtout pour remède des formules conjuratoires, des sacrifices et cent autres pratiques superstitieuses. Mais des croyances de cette nature, qui ne se sont jamais effacées, qui ont traversé les civilisations les plus brillanlcs et qui durent encore, n'ont jamais annulé, comme ellesn'annulentpas aujourd'hui, lesentiment naturel qui porte l'homme à se secourir lui-même. Il paraît impossible que l'individu souffrant n'ait pas, dès l'origine des temps, trouvé dans son instinct quelques moyens de soulager ses maux.

Déjà, chez les Indous, même aux époques les plus anciennes auxquelles nous reporte leur littérature médicale, les nombreuses allusions qu'on rencontre dans le Rig-Véda touchant l'influence bienfaisante, la générosité, le dévouement des médecins, attestent chez ceux-ci un fonds sérieux d'honneur professionnel. Plus tard, sous la civilisation brahmanique, pendant la période classique de la littérature médicale et celle des systèmes philosophiques, des Codes de Manou, la caste des médecins, dont les devoirs se précisèrent davantage, ne fit que gagner en considération. La science qu'ils enseignaient était toujours une science révélée; et c'est le caractère qu'on attribue à l'Ayurveda [Science delà vie) et à quelques ouvrages dont les autres ne sont que les commentaires. Aussi, et cela est dit par Suçruta, l'auteur de l'Ayurveda, les textes de ces ouvrages principaux devaient-ils être appris mot à mot, comme un catéchisme, et obéis à la lettre^ Il en fut de même, du reste, en Egypte, où, suivant Diodore de Sicile (L. I, c Lxxxii, Bibl. gréco-latine de Didot), la peine de mort était prononcée contre ceux qui violaient les drescriptions du Code sacré de la médecine.

En Grèce, en Italie, le respect de l'art médical a eu des interprètes nombreux chez les philosophes et les lettrés. Pythagore l'appelle un art divin (Apollonius de Tyane, Let. XXIII) ; Cicéron, le sceptique Lucien, vantent sa noblesse, etc., etc. Chez les barbares comme chez les nations civilisées, les chefs de peuple, les grands, ont leurs médecins. Mithridate a ses Scythes comme Alexandre a son Philippe, comme nos empereurs et nos rois auront leurs premiers médecins.

Bref, quand la médecine est devenue laïque, et même avant de l'être tout à fait, si l'on a pu se moquer d'elle quelquefois; si Lucien lui-même, qui la vantait si fort, la taquine dans ses épigrammes [n° 38) et dans son poème sur la goutte, les médecins n'en ont pas moins toujours conservé le genre d'autorité attaché

* L'absence de chronologie dans t'histoire de l'Inde antique ne permet pas d'indiquer l'époque à laquelle remonte cet ouvrag-e. De savants linguistes croient que l'écriture dans l'Inde ne remonte pas beaucoup au delà du temps d'Alexandre.

DICT. ENC. XXVII. 31

482 DÉONTOLOGIE.

à la nature (les services qu'ils rendaient ou qu'on attendait d'eux. C'était déjà

dans ce temps- là comme du temps de Molière.

Le médecin a, sans doute, toujours eu deux rôles à remplir: un rôle public et un rôle privé : celui-ci ressortant de la profession, celui-là ne se déterminant et ne se développant qu'avec les progrès de la civilisation. Disons, le plus brièvement possible, comment ce rôle nous apparaît dans la suite des temps.

I. Rôle publîo du médecm. A part la grande situation à laquelle le médecin était élevé dans l'Inde et dans l'Egypte antique par sa qualité de prêtre et de dépositaire d'une science révélée, il serait difficile, je crois, de lui assigner quelques fonctions publiques dans le genre de celles auxquelles furent appelés plus tard les médecins grecs et romains. Au temps des Rajas, les devoirs publics des médecins indous consistaient essentiellement à se dévouer en toute circonstance à ces chefs féodaux, protecteurs de tout mouvement scientifique et littéraire, patrons des prêtres, des astronomes, des médecins, etc., dont ils faisaient publier les œuvres. Il devait refuser le secours de son art à tout ennemi du roi, à ceux que le roi avait condamnés comme traîtres.

Avec la loi mosaïque, la médecine prend un corps, et le rôle du thérapeute se dessine. Cette loi est en grande partie une institution de prophylaxie sanitaire, et c'est précisément sur ce terrain et sur celui de l'assistance médicale, qui lui est connexe, qu'il convient de suivre d'abord les progrès de la médecine publique.

Hygiène et assistance médicale. La prophylaxie sanitaire instituée par Moïse porte nécessairement l'empreinte de la théogonie du temps et du lieu; c'est aux mains du prêtre qu'elle est confiée : c'est lui qui inspecte les lépreux, qui les sépare les uns des autres et qui veille à l'exécution de ces deux remarquables prescriptions : purifier les vêtements, racler et recrépir les murailles des maisons infestées de lèpre; c'est lui aussi qui écarte du sacrifice les animaux malades. Dans Homère, s'accuse déjà le rôle que jouaient dans les pratiques salutaires des Grecs les exercices corporels et la balnéation. Ce n'est encore qu'un usage, très-répandu, il est vrai ; plus tard sont fondés dans les grandes cités grecques des bains publics, tantôt exploités par l'administration, tantôt affermés. Ils sont bientôt réunis aux gymnases; les stades marchent de pair. La culture de l'être physique par l'exercice corporel, par le genre d'alimentation et par des mesures d'État d'un caractère parfois sauvage, est le but suprême des lois de Lycurgue. Y avait-il dans ces établissements d'hygiène un rôle pour le médecin? C'est ce qui ne ressort d'aucun texte; tout au plus pourrait-on le conjecturer d'après d'autres rapports officiels des médecins avec les cités. Des médecins municipaux en effet (dont on peut suivre l'origine jusqu'à plus de cinq siècles avant J.-C), nommés à l'élection par les citoyens, salariés par les villes sur le produit d'un impôt particulier {Impv/.ov), avaient le devoir de distribuer les secours de l'art à tous ceux qui les réclamaient, disent ceux-ci; aux indigents seulement, affirment ceux-là. Platon avait à cet égard, une idée assez originale ou plutôt conforme au principe qui prévalait dans la civilisation de ce temps : le principe des inégalités sociales, peu favorable] à l'idée générale d'humanité. Il voulait qu'on refusât le bienfait de la médecine aux gens mal constitués de corps et d'esprit. Je dirai plus loin la conduite des médecins indous envers les incurables.

La médecine à Athènes était uniquement pratiquée par les hommes libres, dont les aides [ministri medicorum) soignaient les esclaves. Cum œgrotantes

DÊOiNTOLOGIE. ^^^5

in civitatibus servi sunt et liberi, nonne vides ut servis fere servi pler unique medicentur circumcursantes et in medicinis e.rpectantes (Platon, les Lois, p. 529 du t. Il de la Bibl. gre'co-Iat. de Didot)? Les médecins municipaux n'agissaient certainement pas autrement que les autres. Le nombre variait, à mon avis, contre l'opinion de M. le docteur Vercoulre [La méd. publique de Vantiquité grecque), suivant le chiffre de la population. Leurs services devenaient pre'cieux en temps d'épidémie. Leur position officielle, à laquelle un traitement était attaché (bien qu'il leur fût permis de recevoir en dehors du traitement municipal des dons des citoyens aisés], rendait leur zèle oMi^atoire et prévenait la désertion. Les villes récompensaient d'ailleurs quelquefois, par des honneurs publics ou des privilèges, ceux qui s'étaient distingués par leur dévouement et leur désintéressement. Une officine publique était mise à la disposition de ces médecins : c'était là que se rendaient les malades pour y subir certaines opérations et y recevoir des médicaments; peut-être ceux qui y étaient transportés pour des blessures graves y restaient-ils quelque temps à demeure. Hippocrate, qui donne de précieux détails sur la destination et l'aménagement des officines, ne dit rien de bien précis sur les devoirs spéciaux des médecins publics; ses conseils sur l'hygiène sont de ceux qui peuvent s'adresser à tous les praticiens. N'oublions pas de rappeler les secours médicaux que les médecins grecs allaient quelquefois porter au loin en temps d'épidémie. On sait qu'Hippocrate, mandé en Macédoine, y envoya son fils Thessalus avec des instructions médicales, tandis que son autre fils Dracon et son gendre Polybe étaient dépêchés dans d'autres directions.

Si du monde grec nous passons au monde romain, l'intervention du médecin dans toutes les grandes institutions sanitaires devient plus directe et plus étendue. On le sait, à Rome, la médecine fut pendant plusieurs siècles toute domestique ; quand elle eut des représentants spéciaux, ce furent des esclaves, des affranchis, presque tous Grecs, et ce sont ceux-là surtout que Caton désignait au mépris public. Rome avait fait de leur mérite une expérience particulière dans la personne d'Archagatus, venu ou appelé du Péloponèse (vers 219 av. J.-C.). Elle ne l'avait pas créé médecin municipal ; rien n'indique qu'elle lui ait attribué un salaire quelconque ; mais elle lui avait acheté une boutique (tabernam) des deniers publics et lui avait décerné le droit quiritaire. L'expérience avait mal tourné, et ce médecin ou plutôt ce chirurgien (vulnerarius) avait été obligé de quitter le pays. A partir de Jules César, qui accorde le droit de cité à tous les médecins, la profession gagne rapidement en dignité et en influence, et est appelée à d'honorables fonctions dans toutes les institutions impliquant un intérêt sanitaire, depuis les associations d'artisans jusqu'à la maison de l'Empereur. Laissons de côté, faute de documents suffisants, le rôle de l'art médical dans les nombreuses applications de l'hygiène aux travaux publics ou privés : à la construction des égouls, à l'écoulement des eaux, à l'assainissement des terrains marécageux (il fut plusieurs fois question, vers la fin de la république et sous les premiers Césars, d'assainir la campagne romaine), à la distribution des eaux potables, à l'orientation et à la police des cimetières, etc. Ne nous attachons qu'aux fonctions spéciales auxquelles les médecins ont été successivement portés par le progrès de la civilisation et de la science médicale en particulier. Je suivrai en cela un bon guide, 31. le docteur Briau, sauf les réserves que j'ai déjà eu occasion de faire ailleurs sur quelques-unes de ses affirmations. Des médecins étaient attachés aux jeux du cirque, pour y veiller au maintien

484 DEONTOLOGIE.

de bonnes dispositions hygiéniques, pour en soigner le personnel dans toutes leurs maladies, enfin, très-probablement, pour porter des secours immédiats en cas d'accidents survenus pendant les courses. Ces médecins étaient choisis par les associations ou factions concourant aux jeux : chaque faction avait le sien pour ses employés particuliers. Il est certain également que les liidi gJadialorii et les ludi nmtutini (réservés aux combats d'animaux) étaient également pourvus de médecins ; mais il est douteux s'il y en avait d'autres que ces unclores préposés aux frictions huileuses et aux massages et dirigeant les exercices des gladiateurs et des lutteurs. Y avait-il des médecins du xyste (portique couvert où l'on s'exerçait à la palestre) ? Aucun texte ne l'établit et l'on peut en dire autant quant au collège des Vestales; je ne puis partager sur ces deux points l'opinion si arrêtée de M. Briau, sans néanmoins la contredire absolument. Mais il y en avait dans les collèges d'artisans; du moins rencontre-t-on dans les inscrifitions des noms de médecins parmi les membres de ces collèges, et il n'est guère douteux qu'ils y soient entrés pour y exercer leur profession et qu'ils y aient eu conséquemment une situation distincte de celle des autres membres de l'association. On en peut rapprocher, bien qu'il ne s'agisse plus là d'un service public, ceux que les maîtres chargeaient de donner des soins aux familles esclaves et qni étaient euxmêmes de condition servile. Los empereurs avaient leurs médecins; c'étaient les archiàtres, dont Andromaque (sous Néron) fut le premier; on peut assurer même que quelques-uns d'entre eux avaient plusieurs médecins, constituant une véritable maison médicale. Dans celle qu'avait formée Septime Sévère, il y avait un premier médecin, qui seul recevait un traitement fixe. Constantin, à Byzance, avait près de lui, au contraire, plusieurs médecins décorés tous du titre d'archiâtres, mais avec un comte à leur tête, un président [cornes archiatrorum) . Ce titre s'est étendu à des médecins fonctionnaires d'un autre ordre, et à côté de l'archiâtrie palatine se place l'archiâlrie municipale, réserve faite du temps où celte désignation entra dans la langue officielle. 11 s'agit de l'organisation, dans l'empire romain, de cette médecine publique que nous signalions tout à l'heure en Grèce. De proche en proche, elle passe des cités helléniques, où la conquête la trouve tout instituée, jusqu'au centre des provinces romaines; elle est favorisée par l'émancipation des médecins sous Jules César, et enfin spécialement réglée par Antonin le Pieux. Aux termes du décret, les petites villes pouvaient avoir cinq médecins publics; celles de moyenne importance, sept; les grandes, dix. Les médecins étaient nommés directement par les conseils des cités, assistés des propriétaires ; ils pouvaient être révoqués pour cause de négligence ou de mauvaise conduite. Des immunités particulières leur furent attribuées. Antonin le Pieux les exonéra des charges personnelles et civiles, et Julien des charges sénatoriales [senatoriis muneribus). L'institution fut confirmée et réorganisée en 568 par Yalentinien.

Cette forme d'assistance médicale envers les indigents, qui en certaines circonstances avait eu pour occasion les misères que la guerre laissait après elle, n'était probablement pas la seule. 11 ne serait pas déraisonnable de conjecturer que le concours des médecins était requis pour le service de certaines institutions de bienfaisance, et que, par exemple, ils aient eu quelque devoir à remplir spécialement envers ces enfants pauvres des deux sexes auxquels Trajan assura, par un statut célèbre, des secours perpétuels. Mais aucun texte, que je sache, ne vient à l'appui de cette supposition.

L'assistance médicale prend une forme nouvelle à peu près à la date de l'édit

DÉONTOLOGIE. i85

de Valentinien. Dans une haute antiquité, bien difficile à déterminer, les malades étaient exposés sur les places publiques, afm, dit l'iutarquc, que chacun put leur conseiller le remède qui l'avait guéri dans un cas semblable (Plutarque, 3/o/-.,p. 1520, Bibl. Didot). Cet usage durait encore en Orient, entretenu moins par une pensée d'utilité publique que parla misère, quand saint Jérôme et saint Basile fondèrent à Jérusalem et à Gésarée des hospices, des hôtelleries {ÎvjoSo'/jîot), de Itjo;, étranger) pour les pèlerins, auxquels des soins médicaux étaient assurés dans leurs maladies. 11 n'est pas sur que ces hospices aient recueilli les malades des places publiques. Enfin une grande dame romaine, Fabiola, l'amie de saint Jérôme, fonda à Rome même un véritable hôpital (fin du quatrième siècle). A partir de cette époque, un long temps s'écoule avant que l'hygiène publique crée de nouveaux devoirs à la protession médicale. Bientôt même cette partie de la science décline comme les autres et finit [lar tomber. Presque rien des capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs ne concerne 1 hygiène ou l'assistance publique. On remarque cependant des dispositions relatives au prix des grains et du pain (après la famine de 79'2), à la défense de l'exportation et de l'accaparement des denrées (après la disette de 805). Un des capitulaires, celui de 79Ô, règle l'administration laïque de certains hôpitaux. Les léproseries sont des habitacles de réprouvés. Pourtant, contre le fléau terrible de la peste, bien fait pour réveiller l'apathie des populations et des autorités, quelques mesures sanitaires sont prises à partir du quatorzième siècle ; mais il faut de longs âges encore pour qu'elles deviennent réellement intelligentes et efficaces, pour qu'elles arrivent à revêtir le caractère international, pour qu'elles reçoivent partout, plus ou moins suffisamment, les seules lumières qui puissent les guider sûrement : les lumières de la science médicale. Les quarantaines s'étendent à la fièvre jaune, au choléra, aux épizooties ; on place des médecins sanitaires en sentinelles aux diverses portes d'entrée de ces fléaux. Les devoirs publics des hommes de l'art se multiplient en se diversifiant avec les institutions : grâce à leur concours on réglemente le commerce et la vente des substances alimentaires ; on renouvelle même l'institution ancienne des langayeurs de porcs; on surveille ou l'on soumet à la formalité de l'autorisation les professions et les industries susceptibles de nuire à la santé, y compris la prostitution ; on s'occupe davantage de l'assainissement des villes, des hôpitaux ; on fonde un service de secours aux noyés et aux asphyxiés ; on organise l'emploi des eaux minérales naturelles, qui deviennent une grande richesse publique en même temps qu'une importante ressource de thérapeutique. Les aliénés, que la loi romaine confiait aux familles sous leur responsabilité et que notre société a longtemps laissés sans secours, même quand ils étaient judiciairement protégés, ainsi que je le dirai, vivant quelquefois dans une sorte de liberté sauvage comme des fauves, plus tard recueillis dans les hôpitaux communs mais enchaîné comme des malfaiteurs, sont enfin, grâce à la généreuse initiative des Pinel, traités comme des malades ordinaires ; on leur ouvre des refuges salubrcs, où ils jouissent de toutelalibertcqueleur état comporte; on en ouvre également et l'on prodigue les soins médicaux les plus attentifs aux enfants, aux vieillards, aux incurables. La découverte de Jeûner provoque des mesures préventives contre la variole ; on a comme un reflet des antiques médecins des villes dans les médecins des bureaux de bienfaisance, dans ceux qu'enrégimente l'assistance médicale dans les campagnes. On institue des médecins de l'état civil pour l'enregistrement des naissances et pour la constatation des (Jécès. L'hygiène et

486 DÉOiMOLOGlE.

l'assistance médicale étaient devenues dès le commencement de ce siècle une affaire d'État assez importante pour qu'elle ait été comprise dans l'enquête ouverte par le Premier Consul sur les grandes institutions de la France. Aujourd'hui, le médecin remplit dans les institutions charitables un rôle^ qui, pour ne pas répondre encore à tous les besoins, n'en est pas moins d'une importance considérable et d'une grande efticacité.

2" Sur la médecine d'armée, qui astreint l'jiomme de l'art à des devoirs si spéciaux, l'antiquité nous offre de précieux renseignements. Suçruta consacre un cliapitre aux devoirs des médecins indous pendant la guerre; un d'eux accompagne le roi au même titre que l'astrologue et le prêtre. Son premier devoir est de veiller à la préservation du roi, comme parle le texte : le salut de celui-ci, c'est le salut de lanation tout entière. 11 doit déjouer les ruses de l'ennemi, qui essaiera d'empoisonner les provisions de bouche, l'ombre des arbres, le soldes chemins; i] doit se munir des instruments et des remèdes utiles, et en campagne comme ailleurs : « apporter dans l'exercice de ses fonctions la sagesse, l'amour de la vérité et le sentiment de la justice. » Du temps d'Homère les médecins présents à l'armée comptaient, comme chefs ou soldats, parmi les combattants; on les détachait pour les besoins du service. Dans les armées lacédémoniennes, il y en avait, au dire de Xénopbon (Gouv. de Lac, ch. xiv, éd. Haase), qui se tenaient près du roi avec les joueurs de flûte et les devins. Le ser\ ice médical des armées ne paraît pas se modifier sensiblement sous Xénopbon (Corlieu, Gaz. hebd., 1879, p. 589), non plus que sous Alexandre; mais il fut plus fortement organisé dans l'empire romain par Auguste. C'est à cette époque qu'apparaît, dans les armées devenues permanentes, \emedicus militaris. Des infirmeries [valetudinarid] sont installées dans les campements; des médecins y sont spécialement attachés, ainsi qu'à la cohorte, à la légion, au corps des vigiles, au corps des auxiliaires ; il y en a aussi dans la marine. Cette organisation peu à peu relâchée, puis brisée par les invasions barbares, reste détruite pendant tout le moyen âge, où les érudits ne signalent pas trace de médecin d'armée. Celui-ci reparaît avec Charles le Téméraire, qui attache des médecins et des chirurgiens à ses compagnies ; une pléiade de médecins d'armée se distingue dans les siècles suivants : parmi eux, l'illustre Ambroise Paré, qui fut chirurgien de Charles EX et de Henri 111. Enfin Sully fonde les hôpitaux militaires et organise un service de santé dont le service actuel peut être considéré comme une suite et un perfectionnement.

0° Si l'on considère maintenant ce qu'on appelle aujourd'hui la médecine légale et \si jurisprudence médicale, on en trouve des rudiments dans une trèshaute antiquité.

Nous avons vu les médecins égyptiens punis de' mort pour s'être écartés des préceptes de l'art. La loi mosaïque ne les atteint, que je sache, nulle part; si elle s'occupe de l'avortement accidentel, elle ne dit rien de i'avortement volontaire. Les Asclépiades, on le verra mieux plus loin, l'interdisaient à leurs disciples, mais le serment qu'ils exigeaient d'eux à cet égard est un témoignage de plu= du silence gardé par la loi. Dans l'antiquité grecque et même romaine, l'avortement volontaire était pratiqué librement, dans un intérêt de famille, pour diminuer le nombre des héritiers, ou dans l'intérêt de l'État, pour diminuer la population. On sait que de nos jours le médecin est quelquefois appelé à éclairer la justice dans l'application de l'article 27 du code pénal ainsi conçu (avec une incorrection de langage qui a été respectée) : « Si une femme condamnée à mort se déclare et s'î"/ est vérifié qu'elle est enceinte, elle ne subira

DÉONTOLOGIE. 487

sa peine qu'après sa délivrance. » Or, on lit dans jEIien que, l'Aréopage ayant condamné à mort pour crime d'empoisonnement une femme enceinte, il fut sursis à l'exécution jusqu'à ce que l'enfant fût venu au monde. On peut, à bon droit, présumer que le cas avait été soumis à l'examen des hommes de l'art. En termes généraux, Hippocrate regrette que la société ne soit pas mieux protégée contre les écarts de la pratique médicale ; il se plaint qu'aucune pénalité n'atteigne ceux qui compromettent la sûreté publique par leur ignorance {la Loi). Bien que la capacité professionnelle ne fût alors garantie par aucun titre légal, la qualité de médecin couvrait bien des méfaits. Cependant Platon établit entre les fautes des médecins une distinction formelle : Quicumque curans aliquem « invitus » leto dat, piirus esto ex lege [les Lois, t. II, p. 427, Bibl. Didot). C'est la même immunité que confère aujourd'hui notre diplôme, en ne livrant à la répression légale que les fautes commises par ignorance ou par négligence, avec cette différence pourtant que la condition exigée du fait de la mort d'être involontaire n "équivaut pas précisément à celle de résulter d'une impéritie.

Un plus grand souci de la vie humaine sous les derniers empereurs païens et sous les premiers chrétiens amena des dispositions législatives concernant l'exercice de la médecine. Et d'abord l'avorlement, qui est une des expressions les plus manifestes du mépris de la vie, devint passible des peines les plus sévères, et même bientôt de la peine capitale, qui fut maintenue plus tard par les Conciles. La responsabilité du médecin est étendue et mieux précisée. Le principe de Platon passe dans les lois : le médecin n'est pas poursuivi pour les accidents involontaires de sa pratique, mais l'incapacité et la négligence sont punies sur la poursuite des intéressés. La justice appelle l'homme de l'art à l'assister pour la découverte des crimes et pour la détermination des responsabilités : Meclici proprie non s^mt testes, sed magis judiciiim quam testimonium (Digeste). Quant aux aliénés, s'il n'est pas certain que la justice au moyen âge ait eu recours à l'homme de l'art pour examiner leur état mental, il l'est qu'elle les a entourés de protection, et qu'elle n'a pas méconnu leur irresponsabilité légale.

Avec le droit canon, le principe de la responsabilité des médecins est maintenu ; il traverse les siècles, quelquefois exagéré, mais en général maintenu dans les limites où nous le voyons aujourd'hui [voy. Responsabilité). Et en même temps que les progrès parallèles de la civilisation et de la science donnent une connaissance plus claire et permettent une protection plus efficace des intérêts matériels et moraux de la société, à mesure que s'établit e*: se consolide le principe de l'égalité de tous devant la loi, on voit se dégager, avec l'assistance médicale, un code de protection des citoyen* contre le crime, du criminel luimême contre les erreurs ou les empiétements de la justice, du foyer contre certaines suites de la débauche, de l'ouvrier contre les périls de sa profession, etc. C'est le souffle du progrès qui à la place des épreuves judiciaires du serment, du feu, de l'eau bouillante, de l'eau froide, de la croix, du champ clos, mettant l'innocence ou la culpabilité de l'accusé à la merci d'une intervention surnaturelle, à la place de toutes ces coutumes aveugles et barbares dont on retrouve encore aujourd'hui l'analogue chez des peuples sauvages, mit cette haute et on peut dire cette sainte garantie de l'expertise médicale, qui n'a cessé, depuis saint Louis et Philippe-le-Bel, de devenir plus humaine.

Les progrès de la médecine légale furent lents en Europe. Leurs initiateurs les plus célèbres sont : en; France, Ambroise Paré (mort à la fin du seizième siècle); en Italie, Paul Zacchias (milieu du dix- septième siècle).

488 DÉUMULOGIE.

4° Dès le seizième siècle, on pressent de divers côtés une inÛuence plus générale et plus profonde de la médecine sur l'ordre social ; l'économie politique tout entière la subira. Après Bacon, notre Bordeu est un de ceux qui signalent le mouvement ; un des nôtres encore, Quesnay (au dix-huitième siècle), le détermine, non précisément par des applications directes de connaissances médicales au gouvernement de l'État, mais en établissant le principe de la suprématie des lois de la nature. Il crée cette science qui a reçu — pour le perdre, il est vrai, bientôt — le nom de physiocratie {y^xriç, nature), et devint le précurseur des écoles diverses d'économie sociale qui se sont succédé depuis, jusqu'à la sociologie de nos jours, dont les apôtres les plus fervents sont ou ont été des médecins.

5" 11 est enlîn, dans le cercle d'action de la médecine, un point à signaler. Tout le monde connaît les antiques rapports de cette science avec la philosophie grecque. De nos jours, cette fusion est devenue encore plus complète, du moins en certains points, et sous une autre forme. La [ihysiologie et la psychologie ne marchent plus de front, comme deux sciences distinctes, du consentement unanime des opinions. C'est la tendance de la physiologie actuelle de se subordonner entièrement la psychologie. Jusqu'ici, il faut bien le reconnaître, elle y réussit médiocrement, et longtemps encore la profonde, peut-être l'irrémédiable obscurité du problème protégera l'autonomie de la psychologie, comme de la logique et de la morale; mais ce qui n'est pas contestable, c'est le grand purti que le médecin peut tirer de l'observation de l'homme malade pour l'étude des facultés psychiques. C'a été une de ses supériorités au temps de la sorcellerie et de la démouomanie ; c'en est un encore aujourd'hui en médecine jadiciaire et dans nombre de problèmes sociaux que les gouvernements sont appelés à résoudre. Et cette pleine connaissance de l'homme intellectuel et moral, qui appartient au médecin observateur plus qu'à tout autre, qui le prémunit plus sûrement contre l'erreur et le' préjugé, qui répand pour lui une lumière paiticulière sur les actions des hommes, a été de tout temps, dans la pratique, un guide et une force pour lui-même et pour ceux qui demandent ses conseils. Ainsi s'est constitué et lentement agrandi le domaine dans lequel le médecin, appelé à mettre son art au service de la communauté, a contracté des devoirs publics. On comprend que le code des devoirs privés, qui incombent à tout homme de l'art, se soit établi plus vite.

11. Rôle privé du médecin. Le devoir que dicte la conscience n'a pas besoin d'être défini, u Le devoir, disait Cruveilhier, dans un discours prononcé à la rentrée de la Faculté de médecine (1856), c'est l'honneur, c'est la vie morale de l'homme, c'est la vie morale des sociétés, qui languissent lorsqu'il se relâche, qui périssent lorsqu'il s'éteint. » Il n'y a pas de morale particulière pour le médecin : qu'il soit honnête homme dans l'exercice de sa profession comme dans toutes les autres circonstances de sa vie, voilà tout. Néanmoins, cette profession a un caractère si spécial, elle confie à celui qui l'exerce de si grands intérêts, elle l'appelle à des fonctions si délicates, elle le charge de responsabilités si lourdes, elle l'initie à tant de secrets, qu'elle soumet i'accompUssement du devoir à des conditions plus hautes et plus rigoureuses pour lui que pour tout autre. L'objet exclusif de la profession médicale est, en un seul mot, de faire le bien ; aucune autre n'a ce grand privilège. Dans toutes on doit exiger l'honnêteté; celle du médecin, avec celle du prêtre, est la seule dans laquelle ce soit une forme obligatoire de l'honnêteté de se mettre au service de tous, délever

DÉONTOLOGIE. 489

l'intérêt d'autrui au-dessus du sien propre, de braver les dégoûts et les fatigues, de risquer sa vie pour le salut de ses semblables ; et c'est en réalité un hommage que lui rend la loi quand elle crée pour lui des obligations et des responsabilités exceptionnelles, parce que c'est lui reconnaître par là une certaine prééminence dans l'échelle des professions.

La dignité de l'art médical et les devoirs du médecin sont corrélatifs. Xa première condition pour que la dignité médicale soit respectée, c'est que le médecin lui-même en soit pénétré plus que personne. Quand il se sera dit que son importance dans la société, découlant du bien qu'il est appelé à faire, ne doit être employée qu'à faire le bien en réalité, et ne doit pas dégénérer en une force abusive dont les malades aient à souffrir, il aura posé la grande règle de toute sa conduite. « Là où est l'amour des hommes est aussi l'amour de l'art », est-il écrit excellemment dans les Préceptes (llipp.), [•ist-ce à dire que le médecin doive être le serviteur, soumis et obéissant, de tous ceux qui réclament ses offices, de l'administration comme des individus? Non, certes. S'il a des devoirs à remplir, il a des droits à revendiquer. Les droits du médecin, c'a même été le sujet spécial de quelques dissertations, et il en est une qui traite résolument du devoir des malades (Woltfgand). On reconnaîtra par plus d'un exemple que la médecine^, par cela même qu'elle est respectable, a le droit de se faire respecter; par cela même qu'elle rend des services, a le droit de demander qu'on veuille bien compter avec elle. Le dévouement du médecin, l'abnégation même absolue qu'il doit s'imposer en beaucoup de circonstances, n'empêchent pas que son art s'exerce, comme les autres, sur la base d'un contrat entre lui et la société, et, s'il se sent élevé au-dessus des termes vulgaires de ce contrat, ce n'est pas une raison pour qu'il laisse à la société toute liberté d'y manquer.

Le sentiment des devoirs privés du médecin, quoiqu'il doive remonter à l'origine même de l'art de guérir, ne serait pas aisé à dégager du peu qu'on sait de ces temps reculés. Dans l'Inde antique, en Chaldée, en Egypte oii tout est d'abord hiératique et mugique, les devoirs du médecin comuienceut par se confondre avec ceux du prêtre et du magicien ; mais avec le temps quelques-uns s'en dégagent avec une certaine netteté. Les qualités exigées du médecin indou, par exemple, ne bont pas sans analogie avec celles que recommandait Hippocrale, et cette analogie va même jusqu'aux qualités physiques. D'après Suçruta, le médecin doit être de bonne famille, beau, fort, vigoureux, discret, aimable, sérieux sans prétention, et gai. Il doit avoir le plus grand soin de sa personne, se présenter partout en ami, absolument sobre en toutes choses et esclave de la vérité. Son empressement auprès des malades doit être pour ainsi dire sans bornes. Seulement, dans l'intérêt de sa réputation et pour sauvegarder la dignité de l'art, il doit refuser ses soins à ceux qu'il aura reconnus pour incurables. Voilà ce qui n'est pas dans Hippocrale ; mais ce qu'on y trouvera tout à l'heure, c'est le respect de l'élève pour le maître, et la tradition déontologique qui était un des traits les plus marqués de la pratique indoue. L'étudiant, solennellement initié à son art, après une sorte de stage, faisait acte de soumission à son maître le brahmane et recevait de lui une instruction spéciale sur les devoirs du médecin. Le premier devoir est toujours d'avoir la plus grande considération pour les brahmanes ; le second d'être plein de commisération pour les malheureux : « Tu éviteras, dit le maître, toute mauvaise compagnie; tu ne donneras jamais de remède à un homme condamné pour crime contre le roi ; tu n'iras pas soigner une femme en l'absence de son mari

490 DÉONTOLOGIE.

et sans le consentement de celui-ci; tu ne recevras d'elle rien autre chose que la nourriture qui te serait nécessaire. Le médecin ne se rendra pas près d'un malade sans y être appelé, etc. »

Des renseignements de cette nature ne pourraient être fournis sur l'Egypte, Celle-ci, du temps d'Hérodote (cinquième siècle avant J.-C), était déjà couverte de spécialités de tout genre, remontant peut-être à l'origine de l'art, et au milieu desquelles il serait difficile de dire ce qu'était la déontologie médicale. Avec les Hébreux, une lueur apparaît. Les magiciens entre autres devoirs, ont celui, dont ils usent, de donner la peste et autres maladies aux Égyptiens; des prêtres, on l'a vu, sont charges d'exécuter les mesures prescrites contre les maladies impures; ils sont chargés des embaumements. Quand Jacob meurt, Joseph commayide à ses médecins d'embaumer le corps de son père, et ils exécutent l'ordre qui leur est donné. Le médecin est honoré : « Honora medicum propter neces^itatem ; da Jociim medico et non discedat a te », dit le Livre Saint. Ce sont là de faibles indications.

La médecine grecque du temps d'Homère et d'Homère à Hippocrate (environ quatre siècles) n'a pas été, comme l'a établi Daremberg, absorbée par la théurgie le devoir médical privé, qu'on pourrait appeler libre, celui qui ne procède pas d'un rituel, a dû y avoir sa place. Un fait permettrait, ce nous semble, de l'affirmer, c'est que l'obscurité se dissipe soudainement avec Hippocrate. Or, l'œuvre portant le nom de celui qu'on appelle le père de la médecine n'est pas tout entièi'c d'un homme, ni d'un moment. Quelque part personnelle qu'on y doive faire au médecin de Cos, deux choses sont absolument certaines : c'est d'abord que cette œuvre est collective, ensuite qu'elle représente un état de la science réalisé en partie par des progrès antérieurs. Ce qui est vrai de la partie scientidque ne peut pas ne pas l'être de la partie professionnelle. Le Serment en est d'ailleurs un témoignage assez probant, comme on va le voir dans un instant. Toujours est-il que les cinq livres hippocratiques qui ont pour titre : Do médecin, De l\ bienséance. Préceptes, Serjiem, et La loi, contiennent un vrai code de déontologie médicale, qui suffirait à former Vhonnête homme dont je parlais tout à l'heure. La série des devoirs n'y est pas exposée méthodiquement, ni avec détails, mais en traits brefs et comme aphoristiques. Il faut les reproduire tels qu'ils sont, sans les scinder. Ce sera un excellent préliminaire, une sorte d'argument pour la suite de cet article. On y verra comment, ainsi que dans la déontologie indoue, les qualités morales du médecin, celles qui répondent à ses devoirs les plus essentiels, y sont mêlées à des qualités purement intellectuelles, et même à des qualités physiques dont quelques-unes ne dépendent guère de la volonté.

Yoici le passage par lequel s'ouvre le livre Dîi médecin. J'ai la bonne fortune d'en devoir la traduction inédite à M. le professeur E. Egger, dont le nom suffit à en garantir l'absolue fidélité :

« C'est une recommandation pour le médecin d'avoir bon visage et juste embonpoint, selon son tempérament. Car d'un médecin mal portant on pense d'ordinaire qu'il ne saura pas non plus soigner bien les autres. Il faut ensuite qu'il soit net sur sa personne, bien vêtu, et qu'il use de parfums agréables et dont l'odeur n'ait rien de suspect. Car tout cela dispose le malade en sa faveur. Le médecin sage doit aussi, quant au moral, observer ce qui suit: d'abord savoir se taire, puis bien régler sa vie, car cela est très-important pour la réputation. Il faut qu'il ait le caractère d'un parfait honnête homme, et qu'avec cela il soit

DÉONTOLOGIE. 491

à la lois grave et bienveillant. Car l'excès d'empressement même à rendre service le fera moins respecter. Qu'il observe ce qu'il peut se permettre. Car les mêmes offices rendus rarement aux mêmes personnes suffisent à les contenter. Quant à sa tenue, elle sera celle d'un homme réfléchi, sans morgue. Autrement il paraît arrogant et dur. Au contraire, s'il s'abandonne au rire et à la gaieté, il devient fatigant, et c'est de quoi il faut surtout se garder. Qu'il soit honnête en toutes ses relations, car l'honnêteté lui est souvent d'un grand secours; les malades ont mainte affaire grave avec le médecin, se livrant à lui sans réserve; à toute heure, il voit des femmes, des jeunes filles, des objets du plus grand prix. 11 lui faut donc partout rester maître de lui-même. Voilà ce que doit être le médecin au physique et au moral. »

Dans le livre De la bienséance se rencontrent des conseils analogues, l'oint d'affectation dans les vêtements, une tenue grave, de l'urbanité, une parole sobre ; aucune ostentation. Certaines recommandations concernent plus directement la pratique, comme de voir fréquemment le malade et de veiller aux infractions qu'il peut commettre et dont les effets pourraient être mis à la charge du médecin.

Dans les Pre'ceptes, certains passages sont encore relatifs au vêtement, aux abus de la parole, mais il est surtout recommandé au médecin de ne pas commencer par s'occuper de ses honoraires, d'en proportionner le t.iux aux ressources des malades, 'd'appeler des consultants dans les cas graves et embarrassants. C'est là qu'on rencontre (ch. vu) un passage souvent cité sur les charlatans, sur les ignoi'ants, opprobre du monde, qui arrivent au succès par toutes sortes de procédés déloyaux. A propos d'honoraires, il faut laver Hippocrate du reproche qui lui a été fait de ne pas dire un mot de la médecine gratuite en faveur des indigents. « Le Serment n'impose dans aucun cas au médecin, si ce n'est envers ses maîtres et ses proches, d'exercer gratuitement sa profession; en un mot, il n'est pas fait mention des pauvres dans le serment médical d'Hippocrafe », dit M. Briau [Assistance publique chez les Romains, p. 101); et il ajoute : « Rien ne prouve mieux que ce fait combien les hommes, même les plus éclairés et les meilleurs..., étaient encore éloignés des sentiments de la philanthropie la plus élémentaire ». Or, d'une part, Hippocrate ne saurait être responsable d'une lacune dans un document qu'il n'a peut-être pas rédigé et qui serait en tout ou en partie un héritage de la famille des Asclépiades ; et d'autre part, dans le \i\Te des Préceptes, dû vraisemblablement à Hippocrate luimême, l'auteur, revenant une seconde fois sur l'âpreté du médecin, s'exprime ainsi : « Parfois vous donnez des soins gratuits en souvenir d'une obligation ou pour le bon renom du malade (a Traosoûo-av eùSoY.lrrj). S'il y a lieu de secourir un homme étranger et pauvre, c'est surtout le cas d'intervenir. » Et c'est comme une sorte de justification de ce précepte qu'il ajoute la maxime citée plus haut : « L'amour des hommes est aussi l'amour de l'art ». Assurément, il n'y a pas là une pleine conception de l'assistance médicale gratuite, mais on voit aussi qu'il n'était pas exact de présenter le père de la médecine comme ne l'ayant prescrite en aucun cas.

Le livre de La loi insiste particulièrement sur l'avantage de l'instruction première. L'instruction commencée dès l'enfance, « c'est l'ensemencement fait dans la saison convenable » ; c'est comme l'air où les plantes puisent leur nourriture. Hippocrate s'élève à la fois contre « la timidité qui décèle l'impuissance et la témérité qui décèle l'inexpérience ».

4<j-2 DÉOMOLOGIE.

Citons enfin le Serment, ce serment auquel on accole généralement le nom d'Hippocrate. Tout le texte de ce document porte la trace d'une tradition plus ou moins longue, et quelques-uns de ses passages semblent bien prouver qu'il est sorti du temple pour se transmettre, avec l'enseignement scientifique luimême, aux Asclépiades laïques, dont il ne parait plus douteux, depuis les travaux de D.iremberg, qu'Hippocrate ait fait partie (consulter sur ce sujet E. Foumier, in Gaz. hehd., 1881, p 216). J'emprunte encore à M. E. Egger la traduction an Serment, (complétée sur deux points) insérée dans ses Mémoires de littérature ancienne (p. 284) :

« Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, Hygie et Panacée, et je prends à témoin tous les dieux, toutes les déesses, d'accomplir, selon mon pouvoir et ma raison, le serment dont ceci est le texte : d'estimer à l'égal de mes parents celui qui m'a enseigné cet art, de faire vie commune et, s'il est besoin, de partager mes biens avec lui ; de tenir ses enfants pour mes propres frères, de leur enseigner cet art, s'ils ont besoin de l'apprendre, sans salaire ni promesse écrite; de faire participer aux préceptes, aux leçons et à tout le reste de l'enseignement, mes fils, ceux du maître qui m'a instruit, les disciples inscrits et engagés selon les règlements de la profession, mais ceux-là seulement. J'appliquerai les régimes, pour le bien des malades, selon mon pouvoir et mou jugement, jamais pour faire tort ou mal à personne. Je ne donnerai à personne, pour lui complaire, un remède mortel, ni un conseil qui l'induise à sa perte. De même, je ne donnerai pas à une femme un pessaire abortif. Mais je conserverai purs et ma vie et mon art. Je ne pratiquerai pas la taille même sur un calculeux (manifeste) ; je laisserai cette opération aux praticiens. Dans toute maison où je viendrai, j'y entrerai pour le bien des malades, me tenant loin de tout tort volontaire et de toute séduction, et surtout loin des plaisirs de l'amour avec les femmes ou avec les hommes, soit libres, soit esclaves ; ce que dans l'exercice ou en dehors de l'exercice et dans le commerce de la vie j'aurai vu ou entendu qu'il ne faille pas répandre, je le tiendrai en tout pour un secret. Si j'accomplis ce serment avec tidélité, qu'il m'arrive de jouir de ma vie et de mon art en bonne réputation parmi les hommes et pour toujours; si je m'en écarte et l'enfreins, qu'il m'arrive le contraire. »

Disons en passant que le texte relatif à l'opération de la taille a donné lieu à de nombreux commentaires et que beaucoup le regardent comme altéré. Ceux que cette question intéresse la trouveront exposée et examinée avec une clarté parfaite et une grande autorité dans un rapport de M. Bailly (d'Orléans) sur un mémoire de M. Charpignon (voy. Gazette hebdomadaire, 1881, p. 152).

Rapprochons tout de suite, malgré la distance des deux époques, un autre serment médical en vers grecs, très-peu connu, de date incertaine mais qui peut passer pour l'œuvre de quelque rhéteur du quatrième ou du cinquième siècle après Jésus-Christ. 11 est tiré des 'laTptzwv noi7]ua-Mii rà X£ii]/ava IFragmentiim poematum rem naturalem vel medicinam spectantium, éd. de Bussemaker, Bibl. de Didot, p. 91). Voici cette assez vulgaire pièce:

« À\i grand Dieu lui-même je jure, en paroles sincères, de ne détruire par maladie aucun homme, étranger ou de mon pays, à l'aide de pratiques homicides ; que nul ne m'entraînerait, par des présents, à commettre un crime horrible, en donnant à quelqu'un des remèdes funestes, capables de lui causer un mal mortel ; que, même par amitié, je ne me chargerais pas d'en administrer à autrui. Mais je lève au ciel de pieuses mains, et en tout je n'ai que des pensées

DÉONTOLOGIE. 495

exemptes des souillures du crime. Je m'appliquerai à faire ce qui pourra sauver le malade, et à tous je procurerai la santé qui conserve la vie. » On remarquera entre les deux serments cette diffe'rence que le premier, en défendant le mal, commande le bien, tandis que le second n'engage guère qu'à s'abstenir d'actes criminels. 11 pourr;iit être remplacé aujourd'hui par le Code pénal.

Quelques-uns des traits du programme d'IIi|ipocrate que, d'ailleurs, il agrandit encore dans plusieurs parties de la collection, se retrouvent dans maint auteur do l'antiquité : ceux surtout qui concernent l'observation des malades, l'expérience, la bonne tenue, l'honnêteté des procédés, etc. Aristote malade s'assurait d'abord des connaissances pratiques de son médecin en exigeant de lui un exposé du cas et une justification des moyens de traitement. C'est du moins ce qu'on ht dans les histoires d'^Elien {Hist., 1. IX, c. 23, Bibl. Didot). La supériorité de l'expérience sur l'érudition chez le médecin est souvent affirmée. Lucien notamment compare le médecin expérimenté au musicien qui sait chanter et Je médecin érudit au musicien qui ne connaît que le nombre et l'harmonie LUI, llippias, 1, Bibl. Didot). Encore est-il bon que le chanteur connaisse 'la musique, et, pour des raisons analogues, que le médecin ne reste pas étranger aux doctrines. Hippocrate proclamait l'alliance intime de la philosophie et de la médecine; Galien reprend cette pensée à sa manière, en proclamant l'excellence de la méthode rationnelle et de la science logique, et il y reste lidèle dans son Exhortation à l'étude des arts, où il met la médecine au premier rang. Ce sont là des qualités intellectuelles. Considérons-nous les qualités morales, de nombreuses plaintes contre le charlatanisme montrent combien on les appréciait et combien aussi elles faisaient défaut. Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, Polybe, déclamant contre les médecins alexandrins, les montre parcourant le pays avec pompe {non sine pompa urbes perambidantes), amassant la foule autour d'eux, se parant du titre de rationalistes {rationalis artis nomem carpentes) et captant la confiance publique à force de paroles (verborum probabilitate sœpe vincente ipsarum reriim experientiam, 1 XXII, 25, d. 2, Bibl. Didot). Environ quatre siècles plus tard, quand Dion Cbrysostomc veut faire honte aux habitants deTarsedeleurgoùttropprononcé pour la faconde, pour « ces avalanches de mots» qu'ils écoutent et admirent sans en profiter, il ne trouve rien de mieux que de comparer ces débauches de la parole « aux exhibitions de ces prétendus médecins qui, campés sur la place publique, y étalent maint assortiment de membres et d'o3 assemblés et articulés, et autres objets de même genre, à grand renfort de jets d'eau, d'air comprimé ou de filtrages... » « Tel n'est pas, ajoute-t-il, le médecin véritable, et il ne pérore pas de la sorte avec ceux qui ont effectivement besoin de lui. Pourquoi? c'est qu'il sait prescrue ce qu'il faut faire, interdire d'autorité au malade le boire ou le manger, et l'amputer par force de quelque tumeur. Si donc tous les malades s'ameutaient ensuite et s'avisaient d'aller chez le médecin faire bombance et se gorger de son vin, la chose ne tournerait "uère selon leur espérance et il lui en cuirait de son accueil ? {Discours XXXIIl p. 455 de l'éd. d'Emperius, 1844, in-S").

A propos de charlatanisme, si l'on fouillait les anciens auteurs on y trouverait plus d'une mention, sinon de l'exercice illégal (l'époque ne permettrait pas le mot), du moins de l'exercice intrus. Il résulte assez clairement des textes ■ d'Hippocrate que bien des gens exerçaient la médecine sans s'être soumis aux « règlements de la profession. » Le mal ne s'est jamais arrêté ni ralenti, et c'est pour cela qu'il n'y a pas intérêt à en signaler des témoignages particuliers. J'en

49i DÉO.MOLOGIE.

citerai un pourtant en manière de distraction : c'est la XIY'' fable de l'hèdre, qui a pour titre : le Cordonnier médecin. Ce faux confrère, dont le métier n'allait pas, débitait un antidote : mais un jour il a affaire à un roi. Celui-ci feint de mêler du poison à l'antidote et ordonne au cordonnier de tout avaler. Celui-ci refuse, et le roi dit au peuple assemblé ces sages paroles :

capita vostra non dubitatis credere

Cui calceandos nenio commisit pedes.

Et ceci conduirait aux remèdes secrets. Dans la TjsaYoJ^oTro^ay/ia de Lucien, qui a eu la bonté, comme on voit, de s'occuper souvent de notre art, la goutte menace de sa vengeance deux médecins syriens qui prétendent posséder un remède contre ses atteintes. « Ilélas ! répondent à peu près les pauvres diables, nous mourons de faim et nous promenons sur terre et sur mer un onguent que nous tenons de nos ancêtres et qui est bon contre les douleurs des pieds. — Quel est-il? comment le prépare-t-on? — Nous avons juré de le tenir secret, et notre père mourant nous en a fait la recommandation. » N'est-ce pas le langage qu'on entend encore quelquefois? y C'est un remède de famille! »

La question des honoraires est une de celles qu'on peut reprendre de plus loin. Dans l'espèce de code déontologique des Indous, le médecin avait droit à une rémunération, mais il devait la proportionner à la condition du malade et se contenter au besoin d'un « surcroît de considération " ; et l'instruction du maître lui commandait particulièrement de fuir l'avidité du gain.

Au livre des Rois, un prêtre, Elisée, refuse de rien accepter de Naaman guéri par lui de la lèpre : on en peut conclure à peu près sûrement que lui ou d'autres prêtres recevaient quelquefois des récompenses pour un service de ce genre ; autrffluent cette offre d'un patient serait bien extraordinaire. Et l'on voit déjà apparaître en cette circonstance quelque chose de fort commun aujourd'hui, qui est le profit illicite des domestiques : car le serviteur d'Elisée qui avait tout observé court après Niiaman et, au moyen d'un conte, lui extorque une petite somme d'argent. Ce coquin en fut puni par une lèpre qui lui couvrit tout le corps. Mais voici quelque chose de plus précis encore et qui est tiré de V Exode : « Si deux hommes se querellent et que l'un frappe l'autre avec une pierre ou avec le poing et que le blessé n'en meure pas, mais qu'il soit obligé de garder le lit ; s'il se lève ensuite et qu'il marche dehors, s'appuyant sur son bâton, celui qui l'aura blessé sera obligé de le dédommager pour le temps où il n'aura pu s'occuper à son travail, et de lui rendre tout ce qu'il aura donne' à ses médecins. » Incapacité de travail, dommages-intérêts, frais de maladies, toute notre jurisprudence sur la matière est là. L'usage de payer les soins médicaux est d'ailleurs si naturel et si légitime, qu'd a dû exister partout et de tout temps. Cela est trop connu en ce qui concerne la Grèce et Rome pour qu'il y ait lieu d'y insister. Aristote prend le soin (dans sa Politique, si je ne me trompe) de montrer combien il est juste que le médecin, après avoir soigné son malade par amitié, reçoive de lui une récompense pour l'avoir guéri (œgris saiiatis, mercedem accipiunt). Malheureusement bien des passages des auteurs faisant allusion aux honoraires témoignent en même temps de cette plaie éternelle et incurable de la cupidité. Ce même Aristote y fait allusion dans son Éthique à propos du mensonge. On connaît encore l'histoire du médecin d'Aspasie, au rapport d'.Elien [Hist., 1. XII, c. i). Toute jeune fille, elle eut une tumeur au menton: le praticien auquel son

DÉONTOLOGIE. 495

père la montra promit de la gue'rir raoyennaiit trois statères (monnaie des villes grecques d'Asie) ; le père ne les possédant pas, le médecin répond que, lui, manque de médicaments. Celui-là n'entendait rien à la médecine gratuite, ni à bon marché. Mais la plus remarquable des citations qu'on puisse faire est celle d'un précepte d'Hippocrate (non contenu dans le Serment), qui trouvera plus loin son application : « Si vous commencez, dit-il, par vous occuper de vos honoraires..., vous susciterez chez le malade cette pensée que, n'ayant pas de convention, vous partirez et le quitterez, ou que vous le négligerez et ne prescrirez rien pour le moment présent. Vous ne vous occuperez donc pas de fixer le salaire..; mieux vaut faire des reproches à des gens qu'on a sauvés que d'écorcher des gens qui sont en danger » [Précepte 4s éd. Littré).

En ce qui concerne les médecins romains, on trouverait dans Pline des exemples de fortunes qui n'attestent pas un désintéressement immodéré. Il est juste néanmoins de rappeler qu'il était fait parfois usage de ces richesses au profit de l'indigence ou de quelque fondation publique.

Quant aux médecins officiels, grecs ou romains, on a vu qu'ils étaient rétribués par les villes. 11 subsiste des doutes sur la moyenne de ces traitements, nécessairement variables ; C3pendant une utile indication est permise pour le cas de ce Démocède qui, recevant à Égine un talent (un peu moins de 6000 francs), fut attiré à Athènes par l'appât d'un traitement de 100 mines (environ 1000 francs), et vint enûn à Samos où Polycrate lui assura 2 talents. C'est ce même Démocède de Crotone qui, fait prisonnier par les Perses et emmené en esclavage à Suie, guérit Darius d'une entorse et sa femme d'une tumeur au sein, et fut comblé d'honneurs par ce roi. Il est problable que ces médecins des villes, qui avaient pour fonction spéciale de soigner les indigents, ne refusaient pas les secours de leur art aux personnes aisées qui les consultaient et qu'ils en recevaient le prix, comme font aujourd'hui nos médecins de bienfaisance, rétribués par la municipalité. Ce que Diodore de Sicile dit (1. I, c. lxxxii, 5) du salaire attribué sur les fonds publics à ces médecins égyptiens dont nous avons vu plus haut la pratique enchaînée à un code thérapeutique ne doit s'appliquer qu'à une classe restreinte de médecins, à des médecins officiels, puisqu'on voit en Egypte des hommes de l'art se livrer à toutes sortes de spéciahtés étroites, d'autres se déplacer librement et se rendre même hors du pays à l'appel des malades.

Les honoraires conduisent aux récompenses par vole testamentaire. On connaît cet article de notre Code pénal qui déclare non valables les dispositions entre vifs ou testamentaires faites par des malades en faveur des médecins qui les ont soignés pendant la maladie dont ils sont morts. Avec la restriction désagréable qui termine l'article, un médecin ne peut s'assurer la reconnaissance posthume de son client qu'en l'abandonnant dans sa dernière maladie, ce qui est parfois embarrassant parce qu'il ne sait pas toujours si la maladie actuelle sera h dernière, et aussi parce que, sous le coup de cet abandon, la reconnaissance même pourrait mourir avant le patient. Il y a là cependant, pour l'homme de l'art qui entend ses intérêts, une ressource dont son habileté peut profiter, et qui lui manquait sous l'empire de l'ordonnance de 1539, ne visant nominativement que les tuteurs, curateurs, gardiens, baillistes et autres administrateurs, mais étendue en fait aux médecins, et déclarant nulles, sans réserves, toutes dispositions entre vifs ou testamentaires faites en leur faveur par leurs malades. Était-ce le premier acte qui réglementait la matière? Briau attribue ce caractère à un texte du Code de Justinien, dont voici les termes : « Quos (me-

496 DÉONTOLOGIE.

dicos) etiam expatimur accipere qua? sa7îi offerunt pro ohsequiis, non ea quœ périclitantes pro salute promittunt. » J'ai essayé ailleurs [Gaz. hehd., 1879, p. 665 et suiv.) d'établir que ce texte n'a pas le sens compris par M. Briau et signifie simplement : « Nous permettons aux médecins d'accepter ce que leur offrent pour leurs soins {obsequiis) les malades guéris (sani), mais non ce que leur promettent, pour prix de leur salut, les malades en danger. » En d'autres termes : que les médecins reçoivent un salaire des malades après guérison, rion de plus juste, mais il est malhonnête de profiter du trouble d'esprit des malades en danger pour obtenir d'eux une récompense exceptionnelle. Il n'y a là, ce me semble, aucune allusion à des dispositions testamentaires, et, si le texte les avait visées, ne les aurait-on pas spécifiées en termes formels?

Quoi qu'il en soit, un document dont la date ne peut être précisée, mais qui émane d'un bistorien des dernières années du règne de Justinien (de 553 à 559), témoigne d'un abus persistant de la captation testamentaire par les médecins. 11 s'agit d'une épigramme d'Agatbias le Scholastique. Alcimène est tourmenté par la fièvre; son poumon est comme décbiré par des épées ; un asthme gêne sa respiration. Arrive Callignotbe, de Cos, médecin sententieux, médecin de la tète aux pieds, comme aurait dit Molière. Il examine le visage du malade, fâte le pouls, consulte le Traité sur les jours de crise, et prononce enfin sa sentence. « Si la gorge cesse d'être bruyante, si les poumons ne souffrent plus, si la fièvre ne gêne plus ta respiration, tu ne mourras pas encore de la pleurésie; car tout cela nous présage une guérison prochaine. Prends courage; toutefois fais venir un notaire, dispose sagement de tes biens, cesse de mener désormais une vie inquiète; et moi, ton médecin, pour prix de cette bonne ordonnance, mets-moi pour un tiers sur ton testament » [Anthologie palatine, ch. xi. n" 382, p. 445 du t. 1'^'' de la traduction de Dehèque).

Jusqu'aux temps modernes, si des mœurs différentes et la complication plus grande des éléments de civilisation ont tantôt excité, tantôt affaibli, ou incliné en d'autres sens, le sentiment public sur les qualités privées du médecin, le fond est resté le même; il ne pouvait pas plus changer que la conscience humaine. Il suffira, pour s'en convaincre, de se transporter tout de suite au dix huitième siècle et d'ouvrir Hufeland et J. Frank, qui ont fait, le second surtout, une étude détaillée du sujet. Ce n'est guère qu'un commentaire des antiques préceptes, rajeunis et adaptés au temps et aux circonstances : le médecin doit avoir une tenue convenable, la finesse des sens; il doit être tempérant, de bonne vie, ami de ses semblables, circonspect, patient, modeste, d'esprit droit, de mémoire sûre, instruit sans donner trop de temps aux lettres, érudit sans trop accorder aux systèmes, etc. Et voici presque textuellement le résumé par lequel J. Frank termine son opuscule : Les qualités qui doivent déterminer dans le choix d'un médecin sont : la probité, la discrétion, l'amour de l'humanité, l'indulgence pour les autres, la sévérité pour lui, un entier dévouement à son art, un zèle ardent pour ses progrès, des mœurs simples et droites, un caractère désintéressé. Indépendant sans fierté, le médecin alliera la patience au courage, la fermeté à un jugement solide ; il aura le raisonnement sur et priuipt et l'imagination modérée.

Voilà donc le résumé des devoirs publics et privés des médecins, et accessoirement de certaines qualités physiques ou intellectuelles qui ont été de tout temps prêchées à l'homme de l'art. Il est traité des devoirs publics, c'est-àdire de ceux qui se rapportent aux institutions civiles, à l'administration, à la

déontologie; 497

justice, dans nombre d'articles spe'ciaux de ce Dictionnaire. Le lecteur voudra bien se rapporter particulièrement aux mots Aliénation, Aliénés, Assistance, Camp, Crèches, Choléra, Éléphantiasi^, Hôpitaux, Hygiène, Médecine légale, Médecins cantonaux civils, sanitaires, etc.. Militaire (Hygiène), Militaire (Service de santé). Navale (Hygiène), Pénitentiaire (Système), Professions (les noms divers des). Quarantaines, Responsabilité, Rurale (Hygiène), etc. Quelques-unes des questions traitées à ces mots devront néanmoins reparaître dans le présent article au point de vue de certaines règles morales qui en découlent. Dans la catégorie des questions impliquant celle des qualités et devoirs privés du médecin, il en est qui, comportant d'autres points de vue que celui de la déontologie, doivent être également traitées à part : telles sont, par exemple, celle du secret médical, qui soulève des questions d'application juridique, et celle des honoraires, qui, louchant d'un côté à la moralité du médecin, affecte aussi ses droits et fait partie du problème de l'organisation professionnelle [voy. Honoraires, Secret professionnel).

I. Devoirs publics du médecin. Ceux de ces devoirs qu'on pourrait appeler fonctionnels, parce qu'ils ont rapport à des fonctions exercées par le médecin, ayant été, comme je viens de le dire, étudiés ailleurs, il me reste seulement à présenter quelques considérations générales sur la part que le médecin peut ot doit prendre à l'œuvre progressive de l'humanité. Il ne peut s'agir ici de la sociologie proprement dite. Que l'homme ait passé par de nombreuses transformations pour devenir ce qu'il est, et que les perfectionnements indéfiniment produits par la lutte pour l'existence et par la sélection naturelle constituent un enseignement pour les générations ultérieures, c'est un problème encore plein d'obscurités, digne toutefois des méditations du médecin. Que la physiologie humaine doive fournir à elle seule les bases d'une physiologie sociale ; que l'humanité puisse être corrigée," élevée, uniformisée par l'application universelle d'une bonne hygiène et par une satisfaction plus complète et plus égalitaire des besoins instinctifs de l'homme, c'est un ordre d'idées qui, ne pouvant être faux absolument, se recommande encore au médecin plus qu'à tout autre. Que. sans aller tout à fait aussi loin et restant à peu près dans l'orbite un peu vague de Quesnay, on établisse un parallèle entre les lois de l'économie humaine et celles de l'économie sociale; qu'on crée une physiologie, une pathologie, une hygiène et une thérapeutique politiques, tirées tout entières d'un ensemble de faits positifs et scientifiquement établis, tout médecin doit s'y prêter parce qu'il y a là encore une part de vérité. Tous ces systèmes que recommande parfois, suivant la remarque de Max Simon, l'esprit sincèrement religieux de leurs adeptes, ne pèchent que par l'exagération du principe et une appiéciation inexacte de l'état moral d'une société. Oui sans doute les instincts égoïstes de l'homme, ceux qui lui assurent la vie matérielle, la possession, la satisfaction des sens, sont légitimes. Ils ont droit à toute la sollicitude des gouvernants, et leur liberté doit être assurée. Mais c'est un principe vulgaire que la liberté de chacun est limitée par celle des autres; et si l'on veut que la société, en étant satisfaite ne cesse pas d'être honnête, il faut fournir aussi à l'instinct moral son aliment celui qui convient à sa nature, qui la développera, qui la fortifiera. C'est ici que le médecin s'exagère un peu, suivant nous, son importance. Plus que personne il a l'occasion de faire intervenir l'action morale; plus que personne il a les moyens de la faire réussir ; seulement, ces moyens ne dilfèrent guère de ceux qui sont à la disposition de tout le monde, et il se trompe quand il s'ima-

DITC. ESC. XXVIl. 52

498 DÉONTOLOGIE.

gine que, parce qu'il a rattaché un sentiment à un organe, il sera plus apte qu'un autre à le perfectionner. Non, les instincts mêmes, comme l'intelligence, se perfectionnent par l'éducation, c'est-à-dire par un procédé dont l'action va de la fonction à l'organe, non de l'organe à la fonction, et se soustrait ainsi en partie à la spécialité scientifique, réserve faite du plus ou moins d'habileté et de succès dans l'application. A tout prendre d'ailleurs, il en est de l'élément psychique comme de l'élément somatique : il y a une éducation du système musculaire; il en est une aussi du moral et de l'intellect.

Quoi qu'il en soit, l'influence des médecins sur la société n'est pas subordonnée à la valeur de ces spéculations. Il lui reste son initiative auprès des pouvoirs publics, auxquels il lui appartient de faire connaître les desiderata de l'hygiène, qu'il est toujours le premier à apercevoir, et qu'il leur apprendra à satisfaire; il lui reste son action individuelle dans le cercle de ses relations^ et dans tous les genres d'intérêt social où les institutions font appel à ses lumières. Le médecin privé peut et doit être le bras du médecin public. Celui-ci conseille les administi^ations, les pouvoirs de l'État, et leur fournit les éléments des lois ou des règlements sanitaires; celui-là conseille les particuliers et les éclaire sur les applications des prescriptions légales et administratives. Combien de détails, d'ailleurs, échappent aux mesures officielles, combien d'éventualités auxquelles ne peuvent pourvoir les dispositions réglementaires les plus précises et les plus prévoyantes 1 Contre les influences épidémiques, contre les causes d'insalubrité des habitations, contre certaines influences nocives des professions, etc., journellement le médecin est dans le cas de suppléer à l'insuffisance inévitable des mesures de prophylaxie, des règlements d'édilité ou de police médicale. Le médecin ici ne doit pas attendre qu'on provoque son avis. Partout où il rencontre une condition d'hygiène susceptible de nuire à la santé, qu'il la signale aux intéressés et même, en certains cas, à l'autorité. Un déontologiste, Thouvenel, lui conseille de concourir par des études d'orographie, d'hydrographie, de météorologie, à la détermination de la topographie médicale de la région où il exerce. C'est surtout [dans les campagnes que ses services trouveront leur emploi : là souvent une incurie obstinée ne compte ni avec la malpropreté, ni avec le manque d'air, ni avec les miasmes, ni avec les vices du régime alimentaire. Que l'assistance aux indigents, aux infirmes, aux enfants orphelins ou abandonnés, ait dans le médecin un apôtre et un agent; qu'il soit l'inspirateur et l'exécuteur des œuvres charitables. Mieux que tout autre, il connaîtra les misères à soulager; il en aura été souvent le premier confident. 11 n'est pas, jusque dans un ordre de choses tout opposé, d'autres circonstances lui permettant d'être utile à ses semblables. Que d'intentions criminelles ne voit-il pas éclore sous ses yeux! Combien même, s'il est un peu perspicace, ne devine-t-il pas, qu'on s'efforce de lui cacher ! Avortement, infanticide, suicide, empoisonnehaent, tout cela se complote le plus souvent, sinon devant le médecin, du moins à côté de lui; des indices viennent parfois l'en avertir: qu'il se hâte d'en profiter pour entreprendre une œuvre de salut. Dans ces graves circonstances, il peut faire plus encore. Les confidences qu'il aura reçues, spontanées ou provoquées, lui seront quelquefois une occasion, non-seulement d'empêcher une mauvaise action, mais encore d'en déterminer une bonne; et ceux-là, par exemple, devront se féliciter, qui auront donné pour dénouement à une grossesse illégitime, au lieu d'un acte criminel, une union qui sauve à la fois l'enfant de la mort et la mère du déshonneur.

DÉONTOLOGIE. 499

Je n'insiste pas davantage sur les devoirs du praticien dans les occurrences qui sont du ressort de la médecine publique, parce qu'ils comporteraient des points de vue très-nombreux, qu'un petit nombre d'exemples laissent d'ailleurs aisément deviner. Je passe donc à l'étude des qualités privées qui conviennent au médecin.

II. Qualités et devoirs privés du médecin. Laissant de côté ce qu'il y a de nécessairement banal dans un tel corps de préceptes, je vais essayer d'indiquer les principales règles de la conduite du médecin : \° vis-à-vis de lui-même; ^^ vis-à-vis des malades ; '5'^ vis-à-vis des confrères. D'ailleur.«, certains préceptes, tout banals qu'ils sont, peuvent motiver encore quelques remarques utiles au jeune médecin.

1. Conduite du médecin vis-à-vis de lui-même. A Ce point de Vue il y a à

considérer successivement les qualités extrinsèques, les qualités intellectuelles, littéraires et scientifiques, enûxi les qualités morales.

a. Qualités extrinsèques. Nous réunissons sons ce titre ce qui concerne le physique, la condition sociale et le genre de vie. Nous n'avons jamais été autant d'accord avec Hippocrate que lorsqu'il exprime le désir que le médecin soit bien portant et d'un embonpoint modéré. Ce désir, nous le transmettons scrupuleusement à nos confrères, en nous permettant d'ajouter que la bonne santé et le défaut d'obésité sont les fruits d'une vie sobre et active. D'autres veulent que le médecin ait les sens intacts. J. Franck insistait sur l'utilité d'une bonne vue; on appuierait davantage aujourd'hui sur celle d'une bonne oreille, en l'honneur de l'auscultation. Un bon odorat ne paraît pas non plus à dédaigner quand on songe à l'odeur de souris des typhoïdes. D'autres écrivains exigent du médecin une voix agréable. Ne soyons irrévérencieux envers personne, surtout envers le divin vieillard; ce n'est pas, encore une fois, à litre de devoirs qu'on recommande ces heureuses dispositions corporelles, mais à titre de qualités dont les clients ont à tenir compte ; et c'est ce que dit formellement l'opuscule de J. Franck.

Même remarque pour l'âge. On a l'âge qu'on peut; mais ce qui est siir, c'est que, sauf de rares exceptions, on en porte la marque dans les tendances de son esprit et dans ses habitudes. « Un ami, écrivait Réveillé-Parise dans un feuilleton sur les jeunes et les vieux médecins [Gazette médicale de Paris, 1854, p. 594), me faisait remarquer dans une assemblée un peu nombreuse la série des cheveux naturels et de leurs nuances jusques et y compris les cheveux blancs; puis la série des faux toupets, la série des têtes chauves, la série des ailes de pigeon, la série des perruques, et il soutenait, non sans raison, que la série des idées était relative à ces différences. » Si l'âge, suivant une expression pittoresque du même auteur, dont Munaret se pare dans un livre que j'aurai à citer, si l'âge blanchit les opinions avec les cheveux, cela, appliqué à notre profession, est beaucoup plus vrai aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, parce qu'il faut plus d'activité et de vigueur intellectuelle pour suivre les évolutions si prononcées, si rapides, si inattendues de la science contemporaine. Zimmermann faisait remar^juer que le nombre des années n'est pas une bonne mesure de l'expérience acquise, tandis que J. Franck conseillait aux familles de ne se fier qu'aux praticiens d'âge un peu avancé ; ce qui n'était guère encourageant pour les jeunes. Au fond cependant, c'est à l'opinion de Franck que conduirait de nos jours le raisonnement. 11 reste, en médecine pratique, sous les végéta-

ÔOO DÉONTOLOGIE.

tions luxuriantes de la science nioderne, un vieux londs non entamé, solide, toujours fécond, dont la jeunesse s'écarte volontiers, mais auquel ramène l'âge mijr. D'un autre côte, ce n'est pas de la lassitude et de la somnolence des vieux praticiens ffu'on peut attendre une connaissance approfondie et une application résolue des grandes découvertes qui se succèdent en physiologie, en patholo<^ie, en thérapeutique. D"où la conséquence que ce serait à l'âge moyen que le praticien offrirait le plus de garanties, s'il n'y avait pas en même temps à tenir un si grand compte de la capacité individuelle, et s'il n'y avait pas des vieillards aventureux ou des jeunes gens routiniers.

Le maintien, la tenue, qui ne sont déjà plus entièrement des qualités de nature, et sur lesquelles la volonté a prise, sont dignes d'une assez sérieuse attention. Les habitudes de vie que contractent les étudiants les entraînent souvent à des hardiesses de ton, à des excentricités ou à des négligences de vêtement, à une loquacité, à des crudités de langage dont tous ne parviennent pas à se défaire à leur entrée dans la carrière. D'autres passent à un excès contraire et cherchent l'importance dans un grand soin de leur personne, remplaçant la robe, le bonnet ou la perruque d'autrefois, par l'habit à la mode et la cravate blanche. Je ne conn;iis que le titre d'un ouvrage de Triller (dix-huitième siècle, Sur les odeurs du médecin); je n'ose doncm'aventurer sur le sens qu'il donne au mot odeurs. Mais j'aimerais à apprendre qu'il bafoue les médecins trop pommadés et trop parfumés. En attendant, je retiens ces paroles d'ilippocrate dans son précepte 10 (éd. Littré) : « Vous fuirez le luxe des mouchoirs de tète en vue de gagner des maladies et les parfums recherchés. » Aujourd'hui, toute façon de se moderniser est en réalité de l'archaïsme. Dans notre société fermée aux prestiges de tout genre, le vrai bon ton est celui de la simplicité sans abandon, de l'urbanité sans affectation et de la gravité sans refro^nement : la bienséance enfin, le decens habitus. On a lu plus haut le commentaire d'ilippocrate sur la bienséance. Cicéron en donne une définition admirable. C'est, dit-il, « comme une certaine fleur de la vertu » {Des devoirs, XXVII, coll. Nisard). Et un peu plus loin: « La décence qui a sa place dans les actions et les paroles se remarque aussi dans les mouvements et les attitudes du corps, et ici elle consiste en trois choses : la grâce, la bienséance des gestes et la tenue (XXXV).

Au moyen de succès qui vient d'être indiqué s'en rattache un autre, plus efficace peut-être, qui dérive des mœurs contemporaines. L'amour du bien-être a singulièrement augmenté dans le cours de ce siècle; l'aisance est descendue dans les classes inférieures et le luxe dans les classes moyennes. Le médecin vise donc au luxe : en outre, il a une tendance de plus en plus marquée à subir une exigence qui pèse surlemonde des affaires : celle de provoquer la confiance publique par tout cet ensemble de démonstrations et de décorations extérieures qu'on appelle l'apparat. J'ai connu les appartements de Dupuytren, de Marjoliu, de Lisfranc, de Fouquier, de Chomel, d'Andral, de Louis. Ils étaient larges suffisamment, décorés convenablement, aménagés pratiquement, en rapport de tout point avec l'usage professionnel et le rang. C'était des appartements judicieux. Aujourd'hui à peine satisferaient-ils des praticiens de la classe moyenne. Du bas en haut de l'échelle, les habitations s'agrandissent et s'embellissent — qu'on me passe un rapprochement trivial — en même temps et par la même raison générale que les magasins de nouveauté, les boucheries et les boulangeries. C'est presque une nécessité du temps. Du reste, si j'en parle ici, ce n'est pas, ai-je besoin de le dire? pour blâmer le luxe des médecins riches, qui est pour eux un

DÉONTOLOGIE. 5C1

droit, presque un devoir; je les loue au contraire de déverser le trop-plein de leur fortune sur la communauté. Je veux seulement mettre en garde les débutants contre un entraînement qui peut engager en un seul jour tout l'avenir, parce que, une fois entré dans cette voie, on n'en peut plus sortir sans déchoir. Combien d'exemples en ai-je vus ! Que les jeunes confrères me permettent à celte occasion un conseil dont la valeur pratique relèvera la vulgarité. Que le médecin pauvre qui débute se tire d'affaire comme les circonstances le lui permettront, mais, dès qu'il a vaincu les premières difficultés, il doit s'occuper sérieusement de l'économie de son budget ; régler d'abord ses dépenses permanentes de telle façon que les exercices se soldent en excédants, si minimes qu'ils puissent être; ensuite n'imputer les dépenses snperilues que sur ces excédants mêmes, en les y proportionnant avec mesure, jusqu'au temps où ceux-ci, en s'accumulant et en fructifiant, auront constitué un capital capable d'assurer l'avenir. Celui qui ne s'écartera pas de ce plan de conduite sera un jour surpris de l'avantage qu'il en aura retiré.

Ici se place une question touchée par quelques auteurs : celle du mariage. En général, il n'est pas douteux que l'état de mariage convienne tout particulièrement à la profession médicale. Et cela pour deux motifs principaux. Le premier est que cet état est de nature à le préserver de certains entraînements, de certaines embiîches, auxquelles il est plus que tout autre exposé; le second que ce préseivatif, utile pour lui-même, est aussi une garantie pour les familles où il deviendra le confident de tous les secrets du sexe. Et, à ce point de vue, le mariage devra être précoce, parce que l'inconvénient attaché au célibat paraîtra d'autant plus grave que le praticien sera plus jeune. Il faut néanmoins savoir que certaines femmes ont tellement peur des indiscrétions du médecin dans l'intimité de leur ménage, qu'elles le préfèrent célibataire quand il offre les garanties de l'âge et de l'éducation morale.

Il sera parlé plus loin de la discrétion du médecin, mais on peut dire tout de suite qu'elle est obligatoire même au sein du foyer domestique; que les confidences qu'on s'y |:ermettrait pourraient d'ailleurs en sortir et, revenant jusqu'aux intéressés, devenir des sujets de [jlainte et de rupture. En général, je ne conseille pas à un jeune médecin marié de provoquer en trop giand nombre et sans précautions des intimités entre son ménage et ceux de sa clientèle. Plus elles seraient fréquentes, et plus la profession subirait les vicissitudes des relations sociales.

Je laisse à dessein de côté l'argument ad hominem par lequel Treyling cherche à montrer le danger que courent en se mariant les médecins très-occupés, surtout s'ils épousent une belle femme {thèse d'Ingolstadt). C'est une pensée peu sérieuse et peu digne, ne venant guère à l'esprit de ceux qui contractent des liens conjugaux. L'immense majorité des médecins se marient, la plupart encore jeunes. D'autres se conforment à l'opinion d'Hoffmann, attendant qu'une position officielle, un commencement de renommée, aient ajouté à leur valeur personnelle. L'essentiel pour tous est qu'ils n'importent pas dans la société l'antique coutume romaine du mariage usu et, par là même, à ternie.

Le médecin marié qu'accablent les occupations, celui si'.rtout qui se livre à la lois à la pratique et aux travaux de cabinet, court un autre danger que celui dont paile Treyling, et dont généralement il ne se préoccupe pas assez dans le règlement de sa vie. Les obligations intérieures, les joies et les peines, les distractions du monde, se disputent son temps, et, s'il le livre sans compter, ce qui lui en reste ne sufEt plus à ses occupations professionnelles et scientifiques

502 DÉONTOLOGIE.

qu'au détriment de sa santé et de son avenir. Tout dépend de la sagesse de l'épouse : car, en présence des plaisirs du théâtre, des concerts, des bals, des réceptions, l'époux ne peut résister sans apparence de tyrannie.

b. Qualités intellectuelles, littéraires et scientifiques. Ne nous arrêtons pas à démontrer qu'une bonne mémoire, un jugement sain, et autres qualités précieuses de l'esprit, sont très-utiles au médecin. On ne le sait que trop. Disons seulement que, chez un lycéen destiné à la médecine, on ferait bien de cultiver tout spécialement la mémoire, qu'attend une rude tâche, et le jugement, fort exposé à vaciller dans l'instabilité d'une science aujourd'hui si profondément remuée. Mais il est une qualité sur le mérite de laquelle les auteurs ont disputé : c'est Vimagination. Généralement on l'a condamnée : le médecin ne peut qu'errer, conduit par la folle du logis. Jean Huarte {Examen des esprits pour les sciences) la préconisait comme un moyen de deviner les maladies qui sont habituellement si cachées et ont des périodes et des mouvements si secrets. Réveillé-Parise, pour des motifs plus clairs, l'a défendue dans deux lettres élégantes, insérées dans le tome II de ses Études sur Vhoynme (1845). Qu'est-ce donc que l'imagination? Au sens où on l'entend ici, c'est la faculté d'inventer des explications, de supposer des phénomènes encore inobservés, soit par une déduction tirée de phénomènes déj\ connus, soit par une sorte d'inspiration ou de divination. Or rien n'est plus légitime, et rien n'est plus commun. Ce serait étrangement méconnaître l'esprit de la science ou calomnier l'esprit humain luimême que de vouloir interdire l'emploi d'une faculté qui est un instrument de découvertes. Dans les sciences aussi bien que dans les lettres et les arts, les hommes dont on admire le génie doivent beaucoup à l'imagination, et chacun de nous l'appelle journellement à son aide. Quelques-uns de ceux qui consentent à l'accepter chez le médecin, de Kerkaradec, par exemple, la veulent modérée. Cela ne peut avoir qu'une signification : c'est que les hypothèses soient provisoires, conditionnelles ; qu'on n'en use pas comme de vérités positives avant de les avoir vérifiées par l'observation et l'expérience. C'est une exigence fort naturelle. Encore ne faut-il pas oublier que les vues de l'imagination ne sont pas toujours aussi primesautières. aussi fortuites qu'on pourrait le penser, et que bien souvent elles sont comme l'éclair d'une vérité encore inconsciente, mais déjà entrée dans l'esprit par la porte commune des faits ; elles sont alors le produit d'une rapide induction, dans laquelle l'esprit, comme un courant électrique, a parcouru une chaîne d'idées sans en compter les anneaux.

Ceci conduit à la circonspection, qui figurerait mieux peut-être parmi les qualités morales, mais dont l'emploi s'applique ici aux choses de l'intelligence. C'est dans ce sens que les déontologistes l'ont à l'envi recommandée. Le médecin rencontre deuxécueils : une foi aveugle en son art, ou une défiance trop grande. La première est le lot ordinaire du jeune médecin. Celui-ci entre dans la carrière avec des armes toutes prêtes ; il a lu dans les livres des descriptions classiques de maladies, avec des chapitres sur le diagnostic et le pronostic; il a vu dans les hôpitaux des types de la plupart de ces maladies; le voilà sûr d'abord de reconnaître l'ennemi dès qu'il se présentera. Il amis aussi dans sa tête les moyens divers de le combattre; si un moyen échoue, il en emploiera un autre; la liste n'en est pas petite; son maître, s'il en a un, avait à cet égard ses habitudes, il les suivra. Actuellement le vent est aux remèdes nouveaux, excitateurs ou modérateurs de certaines propriétés physiologiques ; il ne manquera pas d'y recourir. Ainsi, tout se présente à lui avec les apparences de la fixité et de la clarté. De

DÉONTOLOGIE. 503

là aune thérapeutique brutale, à coups de bâton, comme disait, si nous ne nous trompons, le regrelté Pidoux, il n'y a pas loin. 11 lui faut beaucoup de temps et beaucoup de clients (ce qui n'est pas la même chose) pour s'apercevoir qu'il opère ^ur un terrain mal connu et même en partie nouveau; que les maladies de la ville ne sont pas, pour la plupart, celles des hôpitaux, parce qu'on n'entre pas à l'hôpital pour une céphalalgie, une dyspepsie simple, de l'insomnie, d-^s palpitations, quelques vertiges, etc. ; que ces affections ont leur source latente dans quelque coin de l'économie qu'il s'agit de découvrir; qu'un état diathésique gouverne souvent les troubles les plus variés de la santé; que les médicaments ■spéciaux ne s'adressent qu'à des symptômes spéciaux; que les meilleures inspirations du praticien doivent être souvent tirées de l'évolution naturelle de la maladie; enfin qu'il y a des maladies, et dans une maladie, des incidents salutaires, qu'il importe de favoriser au lieu de les combattre.

La circonspection est plus nécessaire au chirurgien qu'au médecin. Les opérations nouvelles sont autant à la mode que les médicaments nouveaux, et cette seconde mode-là a plus de conséquences que l'autre. La inanie opératoire est une •des plus dangereuses infirmités dont puisse être affligé un jeune chirurgien ; «t il y est naturellement porté par l'ignorance oiî il est encore de toutes les ressources que peut fournir, contre nombre d'affections dites chirurgicales, une thérapeutique médicale, guidée par une étude approfondie de l'étiologie. Nous les engageons, sur ce point, à méditer un passage d'un de leurs maîtres qui a pris la direction d'un mouvement de résistance contre les entraînements du jour. « Avec cette vue (celle que nous venons d'exprimer), l'espérance pourra renaître. On se demandera s'il est possible de prévenir, de combattre, de détruire la néoplasie d'origine arthritique, comme on prévient, combat et détruit la néoplasie syphilitique, jadis supprimée, souvent et sans façon, par le bistouri; comme on guérit aussi sans opération la néoplasie inflammatoire simple, et comme on guérira prochainement certaines néoplasies parasitaires superficielles et résistantes ; comme on guérit enfin chez certains la néoplasie strumeuse, en favorisant la métamoplasie caséeuse ou fibreuse du tubercule. » « En condamnant sans hésitation, ajoute-t-il, l'abus que l'on fait aujourd'hui de la thérapeutique instrumentale, en exhortant les jeunes à lutter contre l'entraînement et à poursuivre plutôt l'œuvre de la chirurgie conservatrice, j'ai la ferme conviction de combattre le bon combat » (Verneuil, Mémoires de c/iî'rar^ie, t. Ill, Introduction). Une considération surtout doit être présente à l'esprit du chirurgien. Quel sera le profit probable de l'opération? Quelles chances de mort immédiate va-t-on substituer aux chances de vie que laisse encore le mal ? Quelles chances de récidive vont rendre vaine à courte échéance la réussite de l'opération? C'est ce que, trop souvent, on est peu porté à se demander dans l'ardeur des premières armes.

A l'opposé de la foi aveugle et remuante, se présente le scepticisme. Je parlerai plus tard du septicisme du public; chez le médecin, c'est un état d'esprit dont les inconvénients sont moins manifestes peut-être que ceux du précédent, mais ont plus qu'eux le double effet de nuire à la fois au malade et au médecin. Le médecin sceptique n'accorde aux jiialadies pour lesquelles il est appelé qu'une attention distraite. Ne croyant guère aux indications, il ne se donne pas la peine de les rechercher ; les remèdes ne produisant que des perturbations superficielles dont la maladie se joue, les moins actifs seront les meilleurs. Si encore il s'en tenait à ce rôle neutre! Mais en l'absence de tout principe, quand il se mêle d'agir, il le fait au hasard, au petit bonheur, et administre

504 DÉONTOLOGIE.

des remèdes qui ne peuvent être qu'inutiles ou nuisibles. C'est même pour moi un fait d'observation qu'il n'est que les médecins entachés de scepticisme pour donner dans les nouveautés thérapeutiques, même dans les pratiques charlalanesques. Rien de plus naturel d'ailleurs, puisque le scepticisme est un empirisme renforcé. Ce défaut de foi, cet énervement ou ce décousu de la pratique finissent par être compris du client, et celui-ci à son tour devient sceptique à l'égard de son médecin; il consulte ailleurs et se jette aisément entre les mains de celui qui fait de son mal une étude attentive et en déduit ou paraît en déduire une thérapeutique convaincue.

Une bonne éducation littéraire est-elle indispensable au médecin? On se rappelle que celte question se trouvait impliquée dans le plan d'études imaginé par le ministre de l'Instruction publique au commencement du second Empire, quelque temps suivi, puis abandonné à cause des mauvais résultats qu'il produisait. Les études furent alors, comme on disait, bifurquées, c'est-à-dire que les études littéraires et les études scientifiques furent entièrement séparées. Dans le conseil de Ilnstruction publique, P. Bérard et Denonvilliers plaidèrent en faveur de l'éducation littéraire des médecins. Aujourd'hui, nul étudiant n'est admis à prendre sa première inscription, s'il ne justifie du grade de bachelier es lettres : une exception est faite pour les officiers de santé, desquels on n'exige que le certificat de grammaire, délivré à l'issue de la classe de quatrième. Mais ce qui importe, ce n'est pas d'avoir fréquenté le collège ou lycée et de s'être muni d'un diplôme de bachelier : c'est de ne pas laisser dépérir la semence qui a été alors déposée dans l'esprit. Bacon ne comprenait pas qu'on blâmât le médecin de cultiver la rhétorique, la poésie, la critique, la théologie même. Rien de ce qui concerne l'humanité, disait-il, ne doit être étranger au médecin. Bien avant l'époque de Bacon, sans remonter à Lucrèce et encore moins aux œuvres métriques des premiers philosophes grecs, la poésie, qui à elle seule est un témoignage irrécusable d'une forte culture littéraire, avait prêté sa langue à bien des ouvrages de science et particulièrement de médecine. Le mouvement de la Renaissance rendit cet usage familier, et, depuis cette époque, on compte encore bien des anatoraistes, physiologistes, botanistes, parmi les poètes et les archéologues {voy. Médecins poètes, 2" série, t. V, addendum). Je ne nommerai que le grand Haller, pour montrer que le positivisme des sciences naturelles n'exclut pas l'inspiration poétique, non plus que la connaissance de l'histoire et des antiquités. Je n'en demande pas tant aux praticiens de nos jours. Si même on considère la situation sociale d'un grand nombre d'entre eux, de ceux qui exercent dans la classe ouvrière ou dans les campagnes, on admettra volontiers que tous les ornements de l'esprit leur seront de peu d'utilité. Mais, s'ils n'en retirent pas de services professionnels, ils en profiteront pour eux-mêmes, parce que le refuge dans un monde idéal est la seule ressource de ceux que le monde réel ne peut contenter. D'ailleurs, la destinée du lycéen qui entre dans une école de médecine lui est encore inconnue, et ce qu'il rejetterait aujourd'hui comme un bagage encombrant aurait pu lui procurer un jour de précieux avantages.

Parmi ces avantages il y en a de généraux et de spéciaux.

Il est bon d'abord que l'homme de l'art ne soit jamais sensiblement inférieur en éducation à celui qu'il devra soumettre, en somme, à ses prescriptions, à ses ordonnances, et envers lequel il lui faudra maintenir l'atitorilé de la science. Ce n'est pas seulement au lit du malade qu'il donne la mesure de sa valeur personnelle : c'est aussi dans les rapports journaliers, dans la conversa-

tion, dans les jugements qu'il porte sur Icshonimeset les choses, clans le savoir dont il lait preuve. C'est même souvent sur des indices de ce genre que la famille choisit son médecin, ne pouvant juger de son habileté dans son art; et c'est aussi et seulement à ce litre d'iiomme instruit et judicieux qu'elle le prend souvent pour confident et pour conseil dans ses affaires intimes. Lui-même doublera sa faculté d'observation, agrandira et fortifiera ses conceptions, s'il a été formé à celte gymnastique intellectuelle qui assouplit l'esprit, qui le dispose à se rendre compte de ses impressions, de ses idées, à s'orienter dans toutes les directions du savoir humain, et, même sur le terrain des sciences phvsiques, à discerner dans le mélange confus des phénomènes le lien de leur enchaînement et la valeur relative de chacun d'eux.

L'instruction littéraire porte aussi à savoir profiter de ce qu'on a appris et à en faire profiter les autres. Le livre, qui parait n'être qu'un simple dépôt des acquisitions de l'esprit, en est souvent le promoteur pour une grande part. On croit n'avoir qu'à consigner un certain nombre de faits, à tirer certaines déductions; mais les faits appellent les faits; les déductions ont besoin d'être vérifiées. Aussi peut-on dire que celui qui est en état d'écrire sur un sujet d'après ses propres observations en sait toujours plus que celui qui n'a fait qu'y appliquer son esprit spéculativement, et j'irai jusqu'à prétendre que tout écrivain qui est parvenu à acquérir un style net, précis, où la suite des idées se lie naturellement et logiquement, sera sans aucun doute un bon observateur.

Enfin, sans humanités, le médecin se trouve privé des sources les plus utiles d'instruction. On peut à la rigueur lui faire grâce du grec; les livres grecs qu'on peut consulter avec fruit ne sont pas nombreux et sont, pour la plupart, vulgarisés par des traductions fidèles. Mais il en est autrement pour les auteurs latins, dont les traductions font souvent défaut ou sont plus difficiles à se procurer que les originaux, surtout pour certains auteurs du dix-septième et du dix-huitième siècle, où se trouvent déposées tant de doctrines, tant de vues, tant de faits que la médecine moderne n'a pas détruits et qu'elle réédite même quelquefois sous des formes nouvelles. N'est-il pas désirable qu'un médecin puisse lire dans leur langue un Bordeu, un Baglivi, un Boerhaave, un Stahl, un F. Hoffmann, un Morgagni, un Haller, un StoU, un Sydenham? Et nous ne parlons ici que du médecin praticien; car, s'il s'agissait d'un érudit, d'un historien, il y aurait bien d'autres choses à exige;* de lui, à cause de la solidarité qui unit aujourd'hui toutes les sciences aussi bien que toutes les branches de l'histoire.

Tels sont les motifs généraux qui doivent inspirer au médecin le goût d'une solide instruction littéraire. Les autres dépendent de circonstances particulières de sa vie de savant et de praticien. A celui qui veut se tenir toujours au courant des progrès de la science, qui se prépare à entrer dans la carrière des concours, la connaissance d'un certain nombre de langues vivantes, principalement de l'allemand et de l'anglais, est indispensable. La multiplicité et la promptitude des communications établies entre les divers pays d'Europe, entre l'Europe et le Nouveau-Monde, et en outre l'instilulion des Congrès internationaux, ont créé par-dessus toutes les frontières une république d'idées dont tout savant est citoyen. Il est naturel et indispensable qu'on se mette en mesure de se comprendre réciproquement dans cette Babel. L'étude du dessin n'est guère moins utile. Les notions de mathématique, de géométrie, de physique, de chimie, exigées pour le baccalauréat es sciences et à certains examens de médecine, ont mis à même d'imaginer les ingénieux appareils qui rendent tant de

506 DÉONTOLOGIE.

services à la médecine et surtout à la médecine expérimentale. La connaissance du dessin, déjà utile pour ces inventions mécaniques, donnera le moyen de fixer certaines observations dont la description analytique donne si difficilement une idée exacte et dont l'anatomie microscopique est lamine principale; elle permettra aussi à l'hygiéniste de tracer des plans d'habitations, d'hôpitaux, de campements, qui indiquent à un simple coup d'œil les dispositions les plus favorables à la santé publique. Le chant, la musique, n'ont plus pour les sciences et pour le médecin en particulier la même importance que du temps de Pythugore {Medici miisici) ; cependant certains auteurs, notamment Foissac, en recommandent l'étude aux élèves. Ces arts sont, du reste, directement utiles aux physiologistes et aux spécialistes qui s'occupent des maladies des voies respiratoires et de celles de l'oreille.

Les médecins feront bien encore de se familiariser avec quelques principes fondamentaux de philosophie. Un médecin instruit, un médecin écrivain ne doit pas rester étranger, par exemple, aux éléments de la logique; il doit savoir ce que sont et ce que valent les procédés de l'esprit qui tiennent une si grande place dnns les opérations scientifiques : l'analyse, la synthèse, l'induction, la déduction, l'hypothèse, l'expérimentation. Un physiologiste illustre, Claude Bernard, lui a d'ailleurs donné cet enseignement dans son ouvrage sur la science expérimentale. J'ai dit plus haut quelles lumières le médecin pourrait emprunter à la psychologie, à l'étude des facultés intellectuelles et affectives, etc. L'observation personnelle d'individus chez lesquels la souffrance rompt l'équilibre des facultés, engourdit les uns, excite les autres, et met en relief les traits du caractère, est une école ajoutée à celle du commun des psychologues ; mais, pour être en mesure d'en bien profiter, il faut s'y être préparé de bonne heure, l'éducation du psychologue n'étant pas de celles qui s'improvisent.

Un dernier conseil, en ce qui touche les qualités littéraires, à l'adresse des médecins qui désirent s'en servir publiquement et devenir eux-mêmes écrivains. Trois qualités essentielles doivent caractériser leur style : la clarté, la simplicité et la précision. La clarté d'abord. Elle est la qualité la plus utile en tout genre, mais elle l'est surtout dans une science où la théorie, la théorie légitime, sans laquelle les faits n'acquerraient pas le caractère scientifique, repose rarement sur des bases aussi bien définies, aussi palpables, pour ainsi dire, que le sont, même sur le terrain de l'hypothèse, les bases des théories physico-chimiques. Elle est nécessaire à une physiologie compliquée, parfois versatile; à une pathologie engagée dans des voies nouvelles, où elle n'avance qu'en tâtonnant, jettant l'écrivain dans des difficultés imprévues où les rapports des choses s'obscurcissent, où le sens des mots dévie, et dont il se tire par des néologismes plus ou moins heureux qui tranchent commodément et la difficulté d'interprétation et la difficulté d'expression. Cet embarras est visible chez beaucoup de jeunes auteurs. On leur a dit dès le lycée, avec raison, que la clarté des idées engendre celle du style; mais ils ne savent pas que la recherche de celle-ci amène celle-là. C'est en s'appliquant à disposer son plan d'écrit, ses phrases, ses mots, dans un ordre logique, qu'on s'aperçoit souvent de ce qui manque, sous le rapport de l'exactitude, aux idées elles-mêmes. C'est ce qu'on peut d'ailleurs vérifier immédiatement en essayant la définition grammaticale des mots qu'on emploie : aussi ne risqueraiton pas beaucoup à dire qu'un écrivain très-clair a presque toujours raison.

La simplicité du style n'est pas moins importante ; elle est du reste un des éléments de la clarté. Chaque genre de littérature a sa langue propre, depuis

DÉONTOLOGIE. 507

la langue technique des métiers jusqu'à la langue quintescenciée de la poésie. La médecine comportant beaucoup de ces genres, le médecin très-instruit peut avoir à parler toutes ces langues ; mais, au lieu de les employer tour à tour et à propos, son défaut est souvent de les mêler. S'étanl nourri, je suppose, d'études philosophiques, il en transporte à chaque instant les formules dans l'explication d'un cas de pathologie, déroutant ses lecteuz's et s'exposant lui-même à être dupe de ses abstractions. Que dire de ceux qui, ne connaissant de la philosophie que les mots, parlent couramment analyse, synthèse, généralisation, lois, principe? et le reste? Tout cela a sa place dans les sciences, dans la science médicale comme dans les autres, mais il faut apprendre à s'en servir.

Le style médical enfin doit être précis. L'abondance du style est une qualité rare et qui suffit à faire la fortune d'un écrivain; elle est entraînante dans Saint-Simon; mais, appliquée à la science, elle amortit le relief des faits, elle énerve l'interprétation. C'est comme un nuage qui s'efface en s'étalant. Le vrai mérite ici doit consister à dégager dans une forme brève et sévère le principal de toutes les questions, en laissant l'accessoire au second plan. On tient plus attentif et l'on persuade plus aisément un lecteur qui ne cesse de voir nettement le but auquel on veut le conduire.

Arrivons aux qualités scientifiques. Quelques-unes, on l'a vu, se confondent presque avec les qualités intellectuelles et littéraires; d'autres sont plus spéciales. La première de toutes est de ne regarder jamais son éducation médicale comme achevée. « Tous les moments du médecin, dit Cruveilliier, doivent être partagés entre l'étude et la pratique : la pratique qui fournit les matériaux, l'étude et la réflexion qui les coordonnent et les fécondent. La médecine n'est pas seulement une science d'observation, mais tout ensemble une science d'observation et de raisonnement. I/expérience que n'éclaire pas le raisonnement, c'est la routine, c'est l'empirisme. On ne saurait donc assez inviter les hommes de l'art à suivre le mouvement de la science. » Ainsi deux préceptes en un : réfléchir sur ce qu'on observe soi-même, s'éclairer des lumières d'autiui. « Non, dit de son côté M. Max Simon, il n'a compris ni les difficultés de la science, ni la gravité de la responsabilité morale qu'il assume vis-à-vis de la

société, le médecin qui ne réserve pas quelque partie de son temps pour la

méditation, pour le travail solitaire du cabinet Si, dans tous les temps, ce

fut un devoir sacré pour le médecin qui a compris la sublimité de sa mission, ce devoir est bien plus rigoureux encore aujourd'hui que tant d'intelligences concourent à l'élaboration de la science, et qu'une immense publicité fait circuler les idées dans le monde avec la rapidité du courant électrique » (p. 89, 90). Voilà ici le précepte avec le moyen de le suivre. Quelle difficulté, en effet, ce serait pour le praticien occupé des villes comme pour celui qui chevauche tout le jour et souvent la nuit à travers plaines et montagnes, de se tenir toujours au pas de la science contemporaine, si, comme jadis, celle-ci ne sortait pas des livres! Quelle bibliothèque et quelle dépense! Mais, grâce au nombre toujours croissant des journaux, des revues, des annuaires, auxquels aboutissent et les travaux individuels et ceux des académies et des sociétés les plus importantes, il n'est pas une idée de quelque valeur qui ne puisse pénétrer rapidement et à bien peu de frais jusque dans les hameaux les plus humbles et les plus cachés. C'est donc comme une obligation morale du praticien de se munir de quelqu'un de ces moyens d'information. Certes, il n'aura pas trop de tout son discernement pour démêler dans ces matériaux de toute

508 DÉONTOLOGIE.

provenance le vrai et le faux, le possible et le chime'rique. Il lui sera d'autimt plus nécessaire de chercher des moyens de contrôle dans son propre jugement et sa propre expérience, que les publications dont le prix modique l'attire, à juste titre d'ailleurs, ne sont pas toujours en état de joindre à leurs résumés une solide appréciation critique qui pi éparerait et éclairerait la sienne.

Ce qu'on doit prêcher notamment au médecin que sa situation retient complélement dans le domaine de la pratique, c'est de s'attacher surtout aux faits d'application. L'imagination, qui favorise les recherches du laboratoire, ou même les recherches cliniques susceptibles d'être vérifiées sur un grand théâtre, celte imagination dont je revendiquais tout à Iheure les droits, serait le plus souvent nuisible à la pratique des petites localités. C'est ici le cas de suivre les préceptes établis par llippocrate dans l'Ancienne médecine. Or, il est, dit encore Cruveilhier dans ce discours où il a dessiné d'une main si ferme les principaux traits de ce sujet si vaste, « il est des esprits qui ne se plaisent que dans le monde des abstractions et qui se trouvent mal à l'aise dans le monde des réalités. La plume, un auditoire nombreux, les inspirent, mais la vue d'un malade ne les inspire jamais. Leur esprit généralisateur ne saurait se plier à la marche froide, sérieuse, patiente, de l'observation — Pour eux, un aperçu, c'est un fait; une idée à priori, un point de départ; une induction, une vérité démontrée. Ce sont les métaphysiciens ou les poètes de la science; ils ne seront jamais praticiens. » Cette supériorité du praticien sur le métaphysicien se vérifie chaque jour dans les campagnes où si souvent d'humbles desservants d'un Esculape d'argile opèrent au château voisin des cures qui avaient été essayées en vain dans les temples dorés d'une grande cité.

L'hôpital est une précieuse source d'instruction et de vérification, mais c'est une Gorinthe pour l'immense majorité des médecins. A son défaut, il reste des moyens, pour chacun d'eux, de profiter du savoir et de l'expérience de leurs confrères. Dans les grands centres, ce sont les Sociétés savantes, dont chaque membre apporte son tribut à l'instruction commune et où la discussion aide les opinions à se former. Aussi ne doit-on pas manquer de s'y affilier. Loin de ces centres, il reste, pour la France du moins, les sociétés médicales des départements, dont le siège est au chef-lieu. Les Bulletins que publient un certain nombre de ces sociétés prouvent qu'il y règne souvent une assez grande activité scientifique. Néanmoins on comprend les obstacles qui naissent des difficultés de déplacement et de la rareté obligée des séances. C'est pourquoi, dans quelques départements, on a fondé des sociétés d'arrondissement. Ce sont celles-là qu'il faudrait multiplier. J'ai eu personnellement occasion, au Comité des Sociétés savantes du Ministère de l'Instruction publique, de louer leur zèle et de constater leur utilité ; et je ne saurais trop engager nos confrères de province à fréquenter assidûment celles qui existent dans leurs circonscriptions. Enfin, à défaut d'académies, de grandes ou de petites sociétés, il y a encore ïécole mutuelle des praticiens. Hippocrate la recommandait déjà; il voulait qu'on se fît part réciproquement de ses observations. C'est principalement au sujet des variations de la constitution médicale, aux approches des constitutions saisonnières, qu'il y a un réel avantage pour le praticien à être averti par ceux de ses confrères qui en ont observé les premiers signes. Ces changements dans le caractère, dans le génie des maladies, sont très-marqués dans certaines régions et y peuvent revêtir des traits en rapport avec la constitution physique et météorologi(jue du pays. Ils appellent des modifications

corrélatives dans la Ihérapeu'ique, et celui qui les reconnaît à temps rend par cela même un grand service aux malades.

Celte sorte de perfectionnement auquel je convie le médecin doit porter, cela va sans dire, sur toutes les matières de l'enseignement reçu dans les écoles, et, d'une manière plus spéciale, sur tout ce qui intéresse la pratique. Or, dans cette dernière catégorie se trouve un moyen de traitement dont on ne voit guère les applications dans le cours des études, parce qu'il est à peu près inusité dans les hôpitaux. Ce qu'on en a entendu dire dans la chaire, quand d'aventure on en parle, ne peut guère rester dans la mémoire, et de plus, il s'agit d'un moyen dont l'emploi sera fait en grande partie loin du médecin même qui l'aura prescrit. Je veux parler des eaux minérales. On peut emporter de l'école, par exemple, celte notion: que les eaux chlorurées et arsenicales et les eaux sulfureuses conviennent dans les affections pulmonaires, mais ne sont pas des succédanées les unes des autres; qu'il y a une différence d'action entre les sulfurées sodiques et les sulfurées calciques ; qu'il y en a une autre entre celles qui renferment des sulfures et celles qui doivent leur sulfuration à une dissolution de gaz sulfhydrique ; que la présence d'acide carbonique dans les eaux ferrugineuses a une importance particulière, etc. Avec un peu de mémoire et une carte de géographie, on saura où diriger ses clients. Mais on sera loin encore d'une connaissance suffisante de la pratique des eaux minérales, dont le mode ni le degré d'action ne sont pas entièrement subordonnés à la composition chimique et n'apparaissent souvent aux yeux des médecins résidents eux-mêmes qu'après un long apprentissage. On sera plus novice encore sur leur mode d'administration. Se figurer de loin des baignoires, des piscines, des douches, des salles d'inhalation, des bouches de pulvérisation, des étuves, sans savoir comment tout cela est disposé ; si — chose à considérer pour certains cas — l'eau entre par le fond de la baignoire ou y tombe par un robinet, si l'eau y est ou non courante, comment les piscines sont aménagées, si la température des douches varie à volonté, etc., est chose assez difficile. Il y a peu d'années qu'on ne pouvait guère obtenir de bains aux Eaux-Bonnes, 'au grand étonnemenl des malades et des médecins qui les y avaient envoyés ; et nous nous souvenons qu'un des praticiens les plus renommés de Paris, professeur à la Faculté, conseilla un jour à un de ses collègues d'aller prendre les hains de Mauhourat^ c'est-à-dire d'un ruisseau sulfureux à l'usage des dyspeptiques de Cauterets. C'est donc un conseil très-utile à donner aux jeunes médecins que celui de consacrer un peu de temps et d'argent à aller visiter les établissements thermaux les plus renommés. La mode, dans la clientèle riche, induit souvent le médecin à prescrire des eaux lointaines, et à varier beaucoup les localités. Une douzaine d'établissements tant en France qu'en Suisse suffisent à tous les besoins de la pratique. Trousseau se vantait presque de n'en pas connaître davantage. Un ou deux jours passés dans chacun d'eux, à visiter tout l'aménagement, à causer avec les médecins du lieu, à observer le genre de malades qui se rend aux bains ou à la buvette ; un coup d'œil jeté sur le pays, sur son orientation, sur son site, fixentà jamais dans la mémoire les connaissances nécessaires pour un emploi rationnel des eaux et pour fournir aux familles tous les renseignements qu'elles pourraient désirer.

Je m'arrêterai encore à un des aspects du devoir scientifique du médecin. Personne n'ignore la bruyante réprobation dont les expériences sur les animaux avaient été l'objet après la loi Gramraont, et l'on n'a pas oublié la discussion qui

510 DÉONTOLOGIE.

eut lieu sur ce sujet à l'Académie de médecine en 1863, à propos de plaintes portées par la Société protectrice de Londres jusqu'à notre ministre de l'instruction publique. On ne peut entrer ici dans toutes les considérations que ce sujet comporte, mais il en faut dire néanmoins assez pour éclairer la conscience des expérimentateurs, physiologistes, pathologistes et thérapeutistes. M. Max Simon, dans son livre si complet, ne manque pas d'en dire quelques mots.

Et d'abord cette sensiblerie britannique à l'égard des animaux ne venait pas précisément à propos. Pendant que l'Académie consentait à répondre à cette dénonciation, voici ce qui se passait à peu de distance de Londres. Deux hommes, Goss et Mace, — deux taureaux, si l'on veut, mais non pas deux lapins ou deux cochons d'Inde — se rendaient à Purfleet : pourquoi faire ? Pour s'assommer réciproquement, pour sacrifier au culte imbécile de la force physique et donner pâture aux instincts brutaux de la foule. La bataille dura plus de deux heures. Dix-neuf fois, aux applaudissements de milliers de spectateurs, les deux masses se choquèrent avec violence, avec fureur. Au dix-neuvième assaut, Goss fut jeté sans connaissance sur le terrain, la face triturée et sanglante. Le lendemain, une feuille anglaise, le Sporting Life, écrivait : « Il n'est pas dans notre patrie un homme, une femme, un enfant, qui n'aime la boxe, cet art viril, et les grandes leçons qu'il donne... Ce sont les bigots qui ont excité l'opinion publique contre cet exercice vraiment noble, si éminemment anglais. » Cet enthousiasme, Userait injuste de le prêter aux classes bien élevées du Royaume-Uni ; on peut se demander seulement pourquoi elles n'instituent pas à côté delà société protectrice des bêtes une société protectrice de l'homme.

Au fond, la question n'est difficile que si on l'embrouille. Yise-t-onles abus? Se plaint-on seulement de celui qui torture les animaux sans utilité ? On a raison en principe, mais quel sera le caractère de l'abus? L'Académie n'est pas parvenue à le délînir nettement; c'est l'affaire du commissaire de police et des juges correctionnels. Une loi existe ; telle ou telle expérience y contrevient-elle? Voilà ce qu'ils ont à déterminer, s'ils le peuvent. Certaines personnes voudraient qu'on interdit aux élèves des vivisections faites loin du maître, sans but de découverte et seulement pour voir : mais les auditeurs d'un cours ne sont pas rivés pour leur vie aux bancs de l'école, et si l'on concède au professeur le droit de vivisection, il est naturel que l'élève apprenne à l'imiter avant de devenir savant ou même professeur à son tour. D'autres ne permettent pas la répétition d'expériences portant sur des faits définitivement acquis. Yaiiie flatterie envers la science et assurée de démentis perpétuels. Exiger de l'expérience qu'elle ait toujours en vue la recherche de faits nouveaux ou un progrès à accomplir, illusion et impossibilité ! C'est en vérifiant qu'on découvre. La loi donc, puisqu'on en demandait une application aux vivisecteurs, n'aurait eu à punir que l'intention, et il faudrait être, qu'on me passe cette trivialité, dans la peau de celui qui expérimente pour pouvoir se flatter de saisir son intention. Quant à la légitimité de la vivisection en elle-même, c'est une question qui n'est susceptible de controverse que dans les régions les plus vagues du sentiment. On peut vivre sans manger de viande : certains religieux le prouvent tous les jours ; il est certain, de plus, que nombre de gens en consommeent très-peu. Si l'on ne tuait plus d'animaux ou si l'on en tuait moins? Admettons l'usage de la chair; il n'est pas indispensable qu'elle ait telle ou telle qualité artificielle, ni que ce soit telle chair plutôt que telle autre : pourquoi imposer des tortures au volatile pour obtenir un foie gras, et pourquoi tuer un pauvre crustacé dans l'eau bouillante? Les mem-

DÉONTOLOGIE. 5H

bres des Sociétés protectrices mangent certainement des pâtés de Strasbourg et des homards : eh bien, ils sont en cela complices d'une cruauté plus grande que celle d'infliger aux animaux des souffrances qui sont le prix de grands progrès scientiflques et humanitaires et qui sont aussi indispensables à la pliysiologie qu'à la physique. Est-ce donc à dire que, dans sa conscience, le médecin ne doive pas s'imposer une règle de douceur et de compassion envers ses victimes obligées : celle notamment de ne pas répéter inutilement des expériences? Cette règle impossible à introduire efficacement dans un texte de loi, il peut, il doit l'inscrire en lui-même. Qui ne sait d'ailleurs que les physiologistes d'aujourd'hui s'appliquent à éviter le plus de douleur possible aux animaux en expérience et qu'ils ont recours dans ce but au choral, au chloroforme, au curare, toutes les fois que l'effet de ces substances ne doit pas avoir d'influence sur le résultat cherché ?

c. Qualités morales. Je ne considère ici que celles de ces qualités qui regardent les devoirs du médecin envers lui-même, réservant les autres pour le chapitre concernant la conduite du médecin envers les malades. Or tout ce qu'il est utile de dire sur les premières peut se ramener à trois chefs : la dignité^ X honnêteté Qi \& courage; la dignité, qui assurera au médecin le respect dont il a tant besoin ; l'honnêleté, qui lui tracera la voie droite dans toutes les circonstances de sa vie professionnelle; le courage, qui le portera au-devant de tous les périls où le devoir l'appellera.

La dignité médicale est le corollaire de la noblesse de l'art. La première ne se définit guère mieux que la seconde ; c'est le decens habitus de l'âme ; c'est une manière d'être où toutes les actions de la vie, toutes les relations sociales, toute la conduite privée, respirent la pudeur morale, la hauteur du sentiment, un caractère solide, un esprit réfléchi, et décèlent l'homme auquel peut être remis avec confiance le dépôt des misères humaines. Ainsi, point de conversations légères, point de propos futiles, un emploi très-circonspect de l'esprit de saillie qu'on peut avoir, de la suite dans les idées, aucun étalage d'opinions, rien qui atteste l'intolérance, fille de l'orgueil, un usage modéré des distractions mondaines, la tempérance, une vie privée enfin qui ne puisse jamais être pour les familles un sujet de scandale. Il est des cas où la dignité du médecin a besoin de s'alfirmer contre les clients eux-mêmes, parfois enclins à lui demander des services qu'il ne lui appartienne pas de rendre. Le médecin étant, hors de la parenté, le confident habituellement le plus intime de la maison, c'est à lui qu'on songe à s'adresser, surtout s'il est jeune, pour certains services délicats, comme celui de remettre des lettres secrètes, ou de prendre des renseignements en des occasions compromettantes, ou de délivrer des ordonnances ou des certificats de complaisance, ou de faire subir à des notes d'honoraires des surcharges au détriment d'héritiers, etc. Aucun praticien n'est à l'abri de pareilles demandes. Inutile de s'arrêter à la manière dont on doit y répondre.

L'honnêteté embrasse un plus large horizon que la dignité ; si large qu'il n'y a vraiment pas possibilité de le circonscrire. C'est dans les livres de morale générale, plus encore dans les consciences, et non dans des articles comme celui-ci, que les lois de l'honnête et du juste peuvent parler suffisamment à l'àme du médecin. Une maxime stoïcienne était celle-ci : "On povov ày«9ov tô xa),ov. Cicéron la commente dans son premier paradoxe: Quod honestum sit, id solum bonnm esse; et Sénèque la reproduit dans sa 71^ épître (à Lucile). On voit le crédit de cette maxime qui, en effet, dit tout en quelques mots. Et de même que l'honnête

512 DÉONTOLOGIE.

n'a pas de formes arrêtées, ni de contours définis, de même le déshonnête en médecine peut être étudié sous le nom de cette chose si ancienne et si vivace, d'aspect si multiple et si complexe, qu'on appelle le charlatanisme.

Dans une boutade spirituelle, mais qui a peut-être le tort de ne pas être relevée à la fin par quelque remarque réconfortante, où il entreprend la défense du charlatanisme (Le médecin et la médecine, t. II, 175), Peisse le fait très-bien caractériser par le contradicteur qu'il se donne : c'est l'application de l'industrie à la médecine. Le charlatanisme, dit ce contradicteur, ne peut être défini per^ewws et differentiam ; « mais chacun sait ce que c'est qu'un charlatan. Il en est du mot de charlatan comme de celui d'intrigant ; on l'applique dans'des cas particuliers avec une propriété parfaite, bien qu'il soit difficile d'en déterminer la signification par une formule générale. » Si l'impossibilité de cette formule devait être l'excuse et la sauvegarde du charlatanisme, on pourrait prendre davantage ses aises et se permettre en termes illimités d'être malhonnête ; car une formule de riionnête et du malhonnête ne serait pas non plus fort commode à trouver. Il y a donc vraiment un charlatanisme et des charlatans, qu'il n'est pas mal de stimagtiser. Y en a-t-il plus, y en a-t-il moins que dans les siècles derniers, par exemple, du temps de Ilecquet, qui écrivait en 1755 un livre contre le Brigandage des médecins? Je ne le crois pas; et puisque l'occasion s'en présente, pourquoi ne pas rappeler que le niveau général de la moralité dans la gent médicale est, à notre époque, très-élevé?Seoutetten s'est donné la satisfaction de faire remarquer que, dans une période de dix années (de 1829 à 1858), et dans une autre période de quinze années (de 1859 à 1844), le nombre des médecins traduits devant une cour criminelle en France avait été si minime qu'il avait àù être négligé par la statistique officielle, tandis que, la proportion des accusés a varié de 26 à 81/10,000 pour les autres professions libérales, les huissiers tenant la tête. Il ne me déplaît pas d'ajouter que, si les médecins ont été en général de petits saints, ils en ont compté parmi eux bon nombre de grands, j'entends de béatifiés , à telle enseigne qu'il a été publié cinq ou six ouvrages sur la vie Des saints médecins.

Le si regretté professeur Schiilzenberger, dans son discours d'ouverture du cours de clinique médicale prononcé à Strasbourg en 1862, montrait avec chaleur aux élèves quel préservatif c'est contre les tentations de l'industrialisme médical que l'amour de la science et un sentiment, de bonne heure cultivé, de la grandeur de l'art. On ne pollue pas aisément un art et une science qu'on respecte. Les vraies sources de succès, ajoutait ce savant si distingué et cet honnête homme, sont le dévouement à la science et à l'humanité. Et, en effet, si à ces hautes qualités on joint celles dont aucune profession ne peut se passer, on est assui'é de réussir dans la mesure que comportera d'ailleurs le talent. Je ne voudrais pas paraître trop optimiste, mais je reste persuadé que chacun ici-bas est traité par le destin à peu près selon son mérite. Ceci demanJe explication. La malhonnêteté peut être plus ou moins dissimulée, et le faux honnête obtiendra quelquefois le même succès que l'honnête vrai. Mais d'abord ce dernier n'en aura pas moins obtenu la récompense de sa vertu, et ce sera une application de la parabole des ouvriers de la vigne. Ensuite, ce que j'entends ici par mérite, c'est le bon exercice de ces qualités physiques et intellectuelles qui viennent d'être rappelées et, sinon des qualités proprement morales ou éthiques, du moins de celles qui constituent le caractère, l'initiative, l'activité, la vigilance, la persévérance, la décision. On rencontre des médecins d'une honnêteté profonde, d'une instruction étendue, qui ne s'élè-

DÉOiNTOLOGIE. 515

"vent pas au-dessus d'une clientèle médiocre. Est-ce la faute du public, ou la leur? Considérez-les bien, et vous constaterez presque toujours qu'ils ont péché de quelque façon par le caractère ; que ces qualités intrinsèques dont ils sont doués, ils n'ont pas su les faire ressortir, les mettre en œuvre, et qu'ils les ont rendues vaines comme serait une mine précieuse qu'on ne saurait pas exploiter. Et receperunt mercedem suam, vani vanam.

Il ne faut pas trop se plaindre de l'injustice du public. Le public a un intérêt et ne se croit pas sans compétence dans le jugement de la pratique médicale, parce qu'il y voit une question de faits faciles à observer, laciles à apprécier. A part l'impression qu'il reçoit de l'homme, c'est à la guérison des maladies qu'il l'attend. Toute guérison opérée dans le cours d'un traitement est le résultat de ce traitement et le triomphe du médecin. Le talent de celui qui est réputé guérir est donc évident de soi et la notoriété qui s'y attache peut se passer de toute autre consécration. Si donc on parvient à persuader au public, par quelque moyen que ce soit, par affiche, par réclame, par colportage de recommandation, qu'un médecin est heureux dans sa pratique, on l'amène à conclure logiquement que ce médecin est habile. De là sou ingénuité à se laisser prendre à toutes lespiperies du charlatanisme. Le confrère honnête s'en scandalise, sans assez se dire qu'il souffre d'un mal en quelque sorte logique, puisqu'il est dans la nature des choses; sans songer que cette erreur de l'ignorance est excusable et doit se perpétuer indéfiniment, du moment où elle ne rencontre que des contradictions isolées, qu'on peut croire dictées par la jalousie. Ajoutez que les moyens de charlatanisme en se diversifiant vont toucher dans le public des natures d'esprit difl'érentes, et provoquent des crédulités d'autant plus fortes que l'esprit se trouve plus satisfait. Un auteur, M. Verdo, range les dupes du charlatanisme dans l'ordre suivant : 1" les femmes; 2" les poëtes mystiques, les rêveurs; 5" les joueurs (avec les militaires et les marins, qui aiment le jeu de la guerre) ; 4° les paysans. Classification peu rigoureuse eu ce qu'elle traite le charlatanisme comme une unité, tandis que, bien évidemment, ses variétés nombreuses séduiront différemment chacune de ces quatre classes, et qu'une médecine mystique, par exemple, aura plus de prise sur un rêveur que sur un dragon ou sur un loup de mer. (Juoi qu'il en soit, on ne peut rien contre ces dispositions du public, et c'est pourquoi il importe tant au jeune médecin de ne pas se fier uniquement à sa science comme à une clef d'or, mais de se munir des quahtés de tout ordre que réclame sa profession. C'est, en somme, le conseil auquel s'arrête Philomathèsdans le Dialogue des deux médecim, de Réveil lé-Parise(£i. de l'hom. , 1. 1).

Ces variétés du charlatanisme, je n'ai pas à les rappeler ici : elles ont été énuméi'ées, classées et même numérotées à l'article Charlatanisme. Il y a lieu néanmoins de séparer ici, plus nettement, le charlatanisme proprement dit de l'exercice illégal ; et, en indiquant ses traits principaux, de poser en quelque sorte le diagnostic de la maladie contre laquelle on a proposé divers remèdes qui sont à examiner. A tout prendre, on peut ramener tous les charlatans à deux types : le charlatan de cabinet et le charlatan de la rue, ou, plus exactement peut-être, le charlatan privé et le charlatan public.

Le charlatanisme privé a ceci de particulièrement détestable: d'abord qu'il n'apas le courage de ses vices; ensuite que, se pratiquant dans l'ombre, il esta l'usage principalement de médecins que les nécessités de la vie n'y obligent pas. Ceux-ci, au lieu de rompre bravement en visière avec les mœurs médicales, s'insinuent dans la faveur publique par toutes sortes d'intrigues souterraines, DicT. ESC. XXYIi. 55

514 DÉONTOLOGIE.

de combinaisons laborieuses et de compromis ; par mille assiduités intéressées, par le jeu d'influences mondaines, par des avances aux dépositaires des places et des distinctions honorifiques ou aux distributeurs de renommée, par des procédés superbes de clientèle, par la hauteur du verbe, par l'agitation factice de toute la personne et sous l'aiguillon d'occupations simulées, etc., etc. De cette variété on rapprochera les auteurs qui enfantent de temps à antre, au sujet d'une maladie lucrative, un ouvrage dont la presque totalité des exemplaires passe du magasin de l'éditeur dans leurs mains pour être distribuées aux confrères de province, en manière d'appel à la consultation. Toute cette catégorie d'hommes remuants est souvent douée de qualités d'esprit et de cœur très-estimables ; et c'est ce qui sauve leur situation au sein du corps médical ; mais au fond, leur considération souffre, et leurs écrits, mêmes sincères, perdent une partie de la confiance qu'ils auraient pu obtenir.

Je laisse pour le moment certaines atteintes formelles à l'honneur médical qui sont moins des actes de charlatanisme que des actes de malhonnêteté et qui seront signalés plus loin.

Le charlatanisme public se produit par la publication extra-scieulifique ;par l'affiche, l'annonce, la réclame. Celui-lii marche tête découverte dans les chemins les plus larges et les plus fréquentés. La divulgation des faits médicaux par la voie de la presse non scientifique, voilà le grand grief de l'époque ; grief trop fondé assurément et qui tend à le devenir davantage. Mais ici se présente une question très-sérieuse et que j'envisagerai librement. Il ne faut pas perdre de vue, dans un sujet qui intéresse l'existence du médecin, le côté pratique, et ne pas oublier que la déontolgie médicale est doublée de dicéologie. La publicité extra-scientifique doit-elle être toujours et absolument interdite au médecin? C'est ce qu'il faut voir.

La justice est une : elle a ses principes immuable? ; mais autour de ces points fixes, hors du cercle rigoureux du juste et de l'injuste, flottent et se succèdent les formes changeantes des mœurs et de la coutume. Cette mobilité n'est pas un pur effet du caprice des hommes, un reflet de la mobilité de notre nature même; elle est le plus souvent, sinon toujoui-s, la conséquence légitime, nécessaire, de la variabilité des conditions sociales, delà nature multiple des intérêts, du degré d'éducation des peuples, de la forme du gouvernement, etc. Prendre au milieu d'une époque un fait de l'ordre moral et le juger abstractivement des mœurs régnantes ou sous le jour des mœurs d'une autre époque serait s'exposer à une très-fausse appréciation. S'il est vrai, comme l'a dit un pliilosophe, que ce qui est hors les gonds de la coutume nest pas toujours hors les gonds de la raison, il ne l'est pas moins que des coutumes en apparence vicieuses ont souvent leur origine dans des nécessités de la vie sociale parfaitement respectables, parfaitement convenables, aussi convenables que la nécessité de respirer ou de

manger.

L'immense développement delà presse Tamise à la portée de toutes les classes, et toutes les classes en ont profité. Sans citer l'exemple trop connu des commerçants et industriels, l'avocat réserve dans un journal une place pour sa plaidoirie ; le savant, chimiste, physicien, botaniste, y annonce ou y laisse annoncer son cours et ses ouvrages avec bonne mesure d'éloges ; et il n'est pas jusqu'au prédicateur en renom qui n'implore les bonnes grâces d'une feuille politique pour l'annonce ou la reproduction d'un sermon. Il s'agit de savoir si le bénéfice d'un semblable état de choses ne peut jamais et sous aucune condition s'étendre au médecin.

DEONTOLOGIE. 515

En principe, ce serait une sévérité injustifiable, une véritable proscription. Le plus naturel intérêt du praticien, après celui de devenir réellement savant, €st de le paraître, et de s'offrir aux clients paré du lustre scientifique acquis par ses travaux. Lui interdire ahsolumenl de donner satisfaction à cet intérêt, serait commettre à la fois une injustice et une inconséquence ; ce serait priver le travail et le talent de sa plus juste récompense et refuser le moyen après avoir accordé le but. Mais, d'un autre côté, comme gardien de la santé publique et comme chargé d'un ministère sans contrôle, il est astreint en ceci à des règles particulières. Dépositaire du plus précieux des biens, son premier devoir est de ne l'exposer à aucun risque, partant de ne rien annoncer qui ne soit strictement vrai. Le commerçant qui trompe sur la qualité de la marchandise vendue est un fripon: quel nom donner au médecin qui, trompant sur la santé par i'appât d'annonces mensongères, amène jusqu'à lui un client dupé? Chargé d'un ministère occulte, il ne lui est pas permis de prendre le public pour juge direct de son mérite. De ces deux principes, dont le premier est déontologique et l'autre dicéologique, découlent toutes les règles de conduite du médecin en matière de publicité. Le premier n'a pas besoin de commentaires ; peu de mots suffiront à faire ressortir les conséquences du second.

La prétention de former l'opinion publique sur son propre mérite est souvent contenue, non-seulement dans le jugement porté sur l'objet même de la divulgation, mais encore dans le simple énoncé du fait. II en est ainsi, par exemple, quand il s'agit d'un instrument nouveau ou d'un nouvel agent thérapeutique. Qu'on veuille bien y réfléchir, car c'est ici un des points les plus délicats de la question; lorsque l'intérêt commercial ou industriel d'un médecin se trouve en cause dans un livre (je dirai de quel genre) à débiter, ou dans un établissement à faire prospérer, il est juste d'admettre la libre divulgation du fait, c'est-à-dire de l'apparition du livre, de la fondation de l'établissement, parce que, dans ces cas, la divulgation est la condition nécessaire et légitime du succès, et que, dépourvue de toute appréciation scientifique, elle n'exprime rien autre chose que l'offre de la marchandise mise en circulation. Mais dans une question de science appliquée, la libre divulgation du fait par les soins de l'intéressé couvre de toute nécessité un jugement et même un éloge. Celui qui, ayant inventé un instrument de lithotritie, l'annonce dans ua journal politique ou littéraire, s'il ne se propose pas en cela d'en faciliter la vente, ne peut avoir d'autre but que d'engager les calculeux à recourir à cet instrument, par conséquent d'en prôner les avantages : car ce n'est pas assurément pour déprécier un moyen de traitement de son invention qu'on le propose à la confiance des gens. Ainsi naît pour le médecin, en matière de pratique, l'obligation de demander à une autorité compétente le contrôle de ses idées et de ses découvertes, et de n'arriver au public qu'à travers cette autorité.

Or, où siège cette compétence? Dans les corps savants, recrutés parmi les plus illustres et les plus laborieux serviteurs de la science, assurés autant que faire se peut contre la décadence de leur autorité par le principe tutélaire de l'élection et, par le nombre, contre les suggestions de l'intérêt personnel et de la passion. Les corps savants sont seuls en état de contrôler la monnaie scientifique avec laquelle le médecin achètera plus tard, légitimement, honorablement, la confiance publique. Cette marche est tout à l'avantage de l'équité. Si les titres sont réels, la haute recommandation qu'ils auront reçue assurera d'autant leur valeur et leur influence; s'ils sont illusoires, la déception ne passera guère l'en-

516 DÉONTOLOGIE.

ceinte des académies. De toute manière, on aura satisfait à la conditien de publicité posée plus haut : la vérité des faits divulgués.

Maintenant, du sein des corps savants, comment le médecin devra-t-il arriver devant le public? L'état présent fies choses lui en offre un moyen licite, d'autant plus licite qu'il n'en dispose pas lui-même. Je veux parler des comptes rendus des académies dans les journaux politiques. La création de ces comptes rendus a été la conséquence naturelle de la publicité donnée aux séances. On n'a pas voulu refuser à la plume d'écrire ce qu'on permettait à l'oreille d'entendre, et l'on a donné accès à l'Académie de médecine dans un journal non médical parce qu'on avait laissé au premier venu la faculté d'assister aux débats.

Je sais bien en quoi la réalité des choses ne s'accorde pas avec des principes généraux d'apparence si claire. Les académies se bornent souvent à enregistrer ou à résumer dans leurs Bulletins, sans les juger, les communications qui leur sont adressées, et la réclame déguisée y trouve son compte; cela est vrai : aussi ne pourrait-on assez souhaiter que les bureaux se montrent plus sévères dans le choix des matières du dehors et ne se croient pas autant tenus d'ouvrir leurs portes à tout ce qui vient y frapper. Mais les principes, quand ils sont bons, ne sont pas responsables des applications vicieuses qui peuvent en être faites, et les habitude? académiques n'infirment en rien ceux qui viennent d'être exposés. Je n'ignore pas non plus que l'introduction, sous n'importe quelle forme, des travaux de l'Académie de médecine dans les journaux politiques, est une tentative offerte aux esprits remuants et aux praticiens ambitieux. Toutefois, il est à penser que cet inconvénient réel est compensé par l'avantage de détourner vers une voie honnête et pouvant être surveillée le besoin de plus en plus pressant et général d'un autre genre de publicité. Quant aux abus qu'on ne peut éviter, ils ressemblent à tant d'autres qui, dans toutes les sphères de l'activité sociale, profitent de tout ce qui est permis pour faire tout ce qui n'est pas défendu, et ils ne sont justiciables que de la conscience publique.

Précisément parce que les conditions que nous venons de dire justifient la divulgation des faits médicaux, partout où elles manquent cette divulgation doit être interdite. Du moment où, se soustrayant à tout contrôle, elle s'étale directement dans un journal, fùt-elle même strictement conforme à la vérité, elle doit être rejetée comme incompatible avec la dignité de la profession ; et ce serait une pratique détournée et hypocrite celie qui consisterait à introduire soi-même dans la partie politique de la feuille la mention d'une communication académique, l'analyse du travail présenté ou le résumé d'un rapport favorable. Je le répète, l'exposé fût-il rigoureusement exact, il n'en mériterait pas moins le blâme le plus sévère. Manifestement, celui qui, pouvant arriver au public par une voie ouverte à tous et acceptée de tous, prend volontairement un chemin plus découvert, plus accessible à la vue, témoigne d'un goût fâcheux pour les réputations artificielles et d'une délicatesse de sentiment peu développée. A plus forte raison doit-on réprouver, sous toutes ses formes, la réclame, l'annonce et l'affiche appliquées aux faits de l'ordre scientifique. Les convenances sont ici d'accord avec la raison. Si la réprobation porte jusque sur la divulgation spontanée de faits préalablement marqués à Testampille des corps savants, à plus forte raison atteint-elle celle de faits dépourvus de sanction. Partout néanmoins les mœurs ont été plus fortes que la raison : les annonces ont fini par envahir les couvertures des journaux de médecine, le praticien restant juge de l'importance à y attacher; mais au moins cette digue ouverte eût-elle dû

emporter du corps même du journal les autres annonces mal costume'es en articles de fond, qu'on appelle des réclames. Malheureusement il n'en a pas été ainsi, même dans des feuilles sérieuses, qui voient dans les bénéfices de ces réclames un moyeu de soutenir la presse et de contribuer à la dilfusion des idées. C'est l'excuse toujours reproduite. Cependant, si l'on veut bien mettre de côté tout intérêt et toute complaisance, il est impossible de ne pas reconnaître que la réclame est entachée d'un double vice : elle peut tromper le médecin lui-même, aux yeux de qui on la déguise dans le corps du journal; elle trompe le public plus sûrement que ne peut le faire l'annonce, parce que le journal politique ne l'emprunte au journal médical qu'en se couvrant de son autorité.

On peut préjuger aussi, par ce qui précède, ce que nous pensons de la part faite régulièrement à la médecine dans beaucoup de journaux politiques par la plume et sous la responsabilité d'un rédacteur médecin. Les intentions les plus pures, la loyauté la plus éprouvée, ne sauraient nous rassurer contre les conséquences inévitables et, s'il faut le dire, cliaque jour réalisées, d'une semblable tentative. Qu'il n'y ait nul inconvénient, qu'il y ait même une occasion de faire ressortir le mouvement scientifique de notre pays et d'encourager les travailleurs, dans le compte rendu d'ouvrages sur l'histoire de la médecine, sur l'anatomie, sur la physiologie, nous l'admettons volontiers; mais dès qu'il s'agit de travaux de médecine pratique, les abus naissent d'eux-mêmes. A qui parlet-on? A la foule, ignorante de la médecine. Quelle est la compétence placée entre elle et l'auteur? Ce n'est plus celle d'un corps savant, mais d'un confrère. Or cette compétence-là est à peu près illusoire, car elle ne peut avoir pour mission de juger le fond des idées, d'en faire la critique, de dire sérieusement à l'abonné, au notaire, à l'avocat, à l'architecte, au fruitier, au liquoriste, que tel symptôme n'a pas la valeur qu'on lui attribue; que tel remède ne vaut rien et qu'il ilmt lui en subslituer un autre. Ce serait un moyen trop sur d'achever le discrédit de la médecine et de donner la parole aux savants de salon ou de boutique, que nous avons déjà tant de peine à faire taire. Tout au plus le rédacteur pourra-t-il refuser la publicité à un travail jugé trop médiocre, non à cause de telle ou telle doctrine erronée, non dans l'intérêt de la santé de tous, mais dans l'intérêt du journal. Parfois encore, il barrera le passage à certaine publication trop ostensiblement apprêtée dans un but de clientèle. Mais, cette part de surveillance exercée, restera toujours la possibilité de porter directement devant le public une question de pratique; restera la faculté laissée à chacun de gratifier le vulgaire d'un exposé plus ou moins tentant des heureux résultats d'une thérapeutique personnelle dans son service d'hôpital, dans son dispensaire, dans sa clientèle, ou de ses propres idées sur quelque affection bien populaire, comme la syphilis ou la hernie. Et je vois ici les choses sous leur plus beau jour; je compte sans les capitulations de conscience du médecin. Qui ne sait pourtant que nombre d'articles médicaux des journaux politiques, couverts par la signature d'un confrère, ne sont en réalité que d'indignes réclames ?

A cette plaie grandissante du charlatanisme pourrait-on opposer un remède efficace, j'entends un remède topique, différent de celui qu'on pourrait attendre du progrès des mœurs? On a souvent appelé sur elle la répression légale. MM. Piogey et Tardieu notamment ont consacré à cette thèse deux mémoires souvent cités, et la question a été sommairement traitée à l'article Charlatajnisme. La première condition pour y voir clair est de savoir exactement de quoi l'on parle. Or, on parle ici, je l'ai déjà dit, de deux choses qui ne

518 DÉONTOLOGIE.

se confondent pas : l'illégalité et l'indélicatesse. Il ne peut entrer dans Tesprit de personne que le même remède leur convienne également.

Contre l'exercice illégal, contre l'abus de confiance, contre l'escroquerie en général, la loi est armée; il resterait seulement à rechercher si certains actes nuisibles à la société, aujourd'hui impunis et impunissables, pourraient ou être rangés dans la catégorie de ces délits et punis comme tels, ou tomber sous le coup des articles du Titre VI de la Loi de ventôse an XL Dès à présent on peut dire que tout cet arsenal est insuffisant par cette double raison : premièrement^ que la définition légale des délits dont il s'agit n'embrasse pas dans ses termes les actes professionnels qui, aux yeux du bon sens, constituent néanmoins des fraudes ou des abus de conflance; secondement, que l'article 35 de la Loi de ventôse ne vise qu'un seul délit, qui est l'exercice illégal. L'article 405 du Code pénal, relatif à V escroquerie, qui appelle la sévérité de la justice sur des actes chaque jour commis dans le domaine de la médecine, sur les faux noms et les fausses qualités, sur les manœuvres frauduleuses pour persuader l'existence de fausses entreprises, d'wn pouvoir ou d'un crédit imaginaire, ou pour faire naître l'espérance ou la crainte d'un succès, d'un accident ou de tel autre événement chimérique, ne les rend punissables que si on les a commis « pour se faire remettre ou délivrer... des fonds, des meubles ou des obligations, dispositions, billets, promesses, quittances ou décharges... ». Or, ces conditions ou quelques-unes d'entre elles se rencontrent rarement dans l'escroquerie médicale, et seulement dans les plus bas étages de la pratique illicite. Dans l'article 406, qui vise l'abus de confiance, rien d'applicable à l'exercice de l'art médical. Celui qui a abusé des besoins, des faiblesses ou des passions d'un mineur, est exemplairement puni, mais non celui qui a abusé des passions, des faiblesses et des besoins d'un malade. C'est seulement contre l'usurpation de titres que nous trouvons dans les termes mêmes de la loi une protection explicite. L'article 56 de la Loi de ventôse édicté une peine contre ceux qui se qualifieraient sans droit d'officiers de santé, et l'article 259 du Code pénal contre quiconque, en vue de s'attribuer une distinction honorifique, aura publiquement pris un titre. Celte dernière disposition, par sa généralité, pourrait porter plus loin que l'usurpation du diplôme et atteindre, par exemple, celui qui se qualifierait membre d'une académie. Il est juste d'ajouter que, comme l'a dit M. Tardieu, la jurisprudence supplée en plus d'un cas au silence de la loi par l'interprétation du texte concernant les délits de droit commun.

Des considérations analogues pourraient se présenter au sujet des lois sur la pharmacie {voy. Pharmacie, Remèdes secrets).

Peut on aller plus loin et invoquer l'assistance de la loi contre le charlatanisme proprement dit? Non. L'erreur des confrères bien intentionnés qui pensent autrement vient de ce que, au lieu de considérer la société dans l'ensemble de son mécanisme, ils ne la regardent que par un côté et dans un seul point. Le charlatanisme nuit fort à la médecine et à la pluralité des médecins, mais le charlatanisme est la conséquence naturelle d'un état de choses commun à toutes les professions. Chaque profession a, pour ainsi dire, sa moralité particuhère. Le médecin digne de ce nom ne se permet pas toutes les pratiques du commerce ; le prêtre ne se permet pas toutes les pratiques du médecin; celui-ci même n'entend pas de la même manière en tout pays la délicatesse professionnelle; en Angleterre, en Belgique ou à Genève, il inscrit son nom sur la porte de la rue; en France, il se voile la face devant une telle inconvenance. Partout, néanmoins, la société

DÉONTOLOGIE. 519

laisse de plus en plus de latitude à l'activité sociale de l'individu et tend de plus en plus à l'affranchissement des professions. Voilà un grand fait avec lequel il est impossible de ne pas compter. De plus, la médecine porte en elle une cause paiticulière d'émancipation professionnelle. On s'est toujours plaint des spécialistes; Pline les accablait de son mépris, et une secrète hostilité contre eux n'a pas cessé de couver dans le corps médical. Pourquoi? Le voici en deux mots : La spécialité aujourd'hui est légitime et nécessaire ; elle est entourée de considération dans la personne de nombre de ses représentants ; mais elle ne la conserve qu'autant qu'elle reste la iille du spécialisme scientifique. Que ce lien entre la science et l'art vienne à se rompre, que la spécialité s'installe sans cette marque d'une noble origine, à l'instant même elle devient suspecte. C'est précisément ce qui arrive. Chaque spécialité nait d'abord d'études spéciales et par là elle répond à de vrais besoins, elle est un bienfait; puis, comme elle profite d'ordinaire à celui qui l'a créée, elle devient un appât. Les ambitions se précipitent vers cette nouvelle amorce de la fortune; on se fait spécialiste, non par penchant, mais par calcul et, de propos délibéré, tout de suite, on se pose en maître dans un art qu'un est en train d'apprendie. Alors manquant, d'une part, de la notoriété qui fait fructifier sans peine le spécialisme vraiment autorisé, et, de l'autre, exclu de la clientèle ordinaire par la qualité même qu'on s'attribue, on se trouve dans la nécessité, pour attirer à soi l'attention publique, de se livrer à des démonstrations très-apparentes, à hisser des signaux comme fait un équipage en détresse. Ce sont les nombreux cas de ce genre qui ont soulevé des défiances contre la spécialité.

Mais que faire contre des licences couvertes par le droit individuel et qui n'atteignent pas la morale publique? Un médecin annonce ses consultations, un pharmacien son remède (je le suppose conforme au Codex); il s'intitule professeur particulier ; il se dit honoré de médailles ; il parle de son habileté, de sou talent. Absurdité, dit M. Piogey, c'est comme si l'on affichait : « Opération avec la dextérité de Dupuylren et la sagacité chirurgicale de Boyer; diagnostic des maladies de poitrine avec l'habileté d'auscultation do Laennec. » Eh oui, absurdité; mais depuis quand la loi permet-elle l'absurde? En 1847, la Chambre des pairs a été accessoirement saisie de la question; qu'a-t-elle fait? Elle a fortifié en quelques points la législation et mis le charlatanisme hors de cause; elle a déclaré l'incompatibilité de la profession de médecin et de celle de pharmacien ; elle a pris ses précautions contre les faux orthopédistes; elle a prononcé des peines plus sévères contre certaines infractions ; mais rien sur les pratiques les plus usuelles et les plus profitables du charlatanisme; rien sur les annonces, les réclames; rien sur les spéciahtés pharmaceutiques. On doit même ajouter que les orateurs les plus éminents, le ministre de l'Instruction publique en tète (de Salvandy), ont repoussé toute proposition tendant à la prohibition des annonces et des réclames.

Du reste, la thèse soutenue ici paraît avoir pour elle, dans la littérature déontologique, le nombre et l'autorité : les uns, comme M. Delasiauve, s'y rattachent surtout à cause des caractères changeants et insaisissables du charlatanisme; les autres, comme Schùtzenberger, au nom d'un grand principe. « Les médecins, écrit-il, n'ont rien à gagner, à la campagne pas plus que dans les villes, aux mesures restrictives de la liberté professionnelle. »

Ainsi je crois fermement, aujourd'hui comme il y a longtemps, qu'aucune disposition législative, aucun règlement d'administration, ne peuvent protéger

520 DÉONTOLOGIE.

la profession et la société contre la dégradation du diplôme. 11 reste à voir si le corps médical, juge compétent de la conduite de ses membres, n'ayant à compter qu'avec un intérêt de dignité et non avec des droits de citoyen, n'ayant pas à sa disposition de peines communes, comme l'amende ou la prison, ne pourrait pas faire lui-même la police sur ses terres.

Ici se présente la très-délicate question des conseils de (UscipUne. Ou le sait, une discipline particulière régit chacune des corporations qui appartiennent plus ou moins étroitement à l'ordre judiciaire, ou qui ont en mains le marché de la fortune publiijue : celles des avocats, avoués, notaires, huissiers, commissairespriseurs, gardes du commerce, agents de change, courtiers de commerce. Et ce pouvoir disciplinaire, institué pour veiller à la considération du corps à tous égards, s'exerce à la fois sur la vie professionnelle et sur la vie privée. Dans cette dernière application, rare d'ailleurs, et qui tend à le devenir davantage, elle use de beaucoup de ménagements, et se fait sentir seulement dans les cas d'indélicatesse notoire, de préjudice grave causé à autrui , ou d'acte immoral ayant donné lieu à un scandale public. Il n'y a jamais prescription, et les décisions sont souveraines en ce qui concerne la corporation qui a le plus d'analogie avec la nôtre, celle des avocats. Les peines prononcées par les conseils de discipline (appelés aussi conseils de l'ordre) sont l'avertissement, la réprimande, la censure, la suspension temporaire, la radiation du tableau.

On comprend bien la répugnance ou l'hîsitation avec laquelle a toujours été accueillie par la majorité des médecins l'introduction d'un pareil pouvoir dans une corporation où les faits de profession sont bien plus compliqués, plus délicats, plus occultes, plus indéterminés, que dans celle des avocats, et oii les rivalités, se choquant de trop près, peuvent amener des dénonciations intéressées. On remarquera néanmoins que, aux nuances près, la situation est la même dans ces deux corporations. Cet argument du protée, du caméléon, contre la prétention d'atteindre le charlatanisme, n'a pas arrêté les avocats. Les actes qu'ils poursuivent sont, eux aussi, des actes en général non définis et, avec de la prudence, ils ne frappent jamais à faux. S'ils ne punissent pas et sont même loin de poursuivre toutes les fautes, ils n'en punissent que de réelles, et chaque exemple est plus efficace par ce qu'il prévient que par ce qu'il réprime. Chose remarquable, leurs conseils n'inspirent aucune défiance. Nommés à l'élection, souvent renouvelés, responsables devant l'opinion, ils offrent des garanties d'impartialité que personne ne méconnaît.

11 viens de dire que les manquements déférés aux conseils de discipline ne sont pas définis. C'est en effet pour ceux de ce genre qu'ils sont institués; mais il en est quelques uns qui consistent en de véritables infractions à des obligations positives et bien déterminées. Ainsi, les officiers ministériels, notaires, avoués, huissiers, sont soumis à certaines interdictions, comme de s'immiscer dans l'administration des sociétés financières, de se livrer à des spéculations de banque, de prendre un intérêt personnel dans les affaires qui se traitent à leurs éludes, etc. Les infractions à ces prescriptions collectives sont du ressort des conseils de discipline comme des tribunaux. Or, il serait peut-être malaisé de donner, dans le domaine médical, beaucoup de bases fixes à l'action des conseils; mais on en trouverait quelques-unes en sortant du charlatanisme tel que nous venons de l'envisager, pour entrer plus avant dans les rapports du médecin avec le client. C'est ce qu'on verra plus loin. En tout ca<, je le répète, le vrai rôle des conseils de discipline est de réprimer ces manquements à la dignité et à l'hono-

DÉONTOLOGIE. 521

rabilité professionnelles qui ne peuvent être définis, et justement à cause de cela.

On me demandera maintenant si je conclus formellement à la création de conseils de discipline me'dicaux. J'en serais tenté en voyant combien la notoriété la mieux acquise de charlatanisme nuit peu à ceux qui s'en rendent coupables, faute d'une voix qui s'élève pour les dénoncer; et avec quelle assurance il se poursuit, faute d'une menace de répres>ion. J'en serais, dis je, tenté, si je ne voyais un moyen d'y suppléer, qui manque précisément aux autres corporations. Le corps des médecins est réuni en association générale ; il se partage en un très-grand nombre d'associations locales; une association indépendante fonctionne pour le département de la Seine ; toutes ont inscrit sur leur drapeau : la régénération morale de la profession (voy. Association). Ce n'est pas tout. La France est couverte de sociétés scientifiques de médecine, ordinairement pourvues de conseils de famille. Que de forces en dépôt, qui suffiraient à produire un bien considérable, et qui s'énervent dans l'inaction I Que de pratiques honteuses ou compromettantes ne pourraient-elles pas stigmatiser, à Paris et en province, ces sociétés particulières, scientifiques ou professionnelles, qui ont une vue si directe sur la conduite de leurs membres ! Elles ne pourraient sans doute, telles qu'elles sont constituées, atteindre le délinquant dans sa profession, prononcer contre lui la suspension ou la radiation; mais ne serait-ce rien qu'une réprimande, ou la censure, ou l'éviction de la société avec inscription aux archives? Pour arriver ù cela, que faudrait-il? Le courage de l'initiative pour signaler le mal, et le courage de l'action pour le punir. C'est beaucoup, paraît-il; car cette action salutaire des sociétés ne s'exerce presque jamais. 11 y a plus, à en juger par des faits caractéristi(jues, il semble que des pratiques auxquelles personne n'épargne sa vertueuse indignation ne fassent obstacle à aucune ambition. V Association générale eiV Association de la Seine, qu'elles me permettent de le dire, se trompent quand elles croient remplir leur programme de raoralisation en dénonçant l'exercice illégal ou en soutenant des prétentions d'honoraires. V immoralité à détruire, celle quon se flattait de poursuivre, n'eut pas l'immoralité de ceux qui n'appartiennent pas à la profession médicale, mais celle des médecins eux-mêmes. Quand on aura bien compris ce principe, on verra que l'intluence moralisatrice des associations et des sociétés a été à peu près stérile. Je vais même jusqu'à cette conviction qu'une mise en demeure de frapper dans un de leurs membres le cas le plus avéré de charlatanisme resterait sans effet auprès de nos associations.

Eh bien, voilà l'état de la question. Le corps médical veut-il être moralisé? Qui veut la fin veut les moyens. Qu'il tache de se moraliser par ceux dont il dispose actuellement; s'il ne le peut, qu'il en demande un autre à des conseils de discipline, institués ad hoc, investis d'une mission expresse et tenus de la remplir. En attendant, qu'on n'oublie pas que, en Angleterre, le ConseU général, chargé de dresser chaque année la liste des médecins qui ont le droit légal d'exercice, est armé d'un droit de radiation contre les membres indignes de la corporation [voy. DEJiTisTE, p. 459).

Quant à la proposition qu'a faite M. Delasiauve dans son important mémoire Sur l'organisation de la médecine, d'entretenir, dans toute l'étendue du pays, des commissions de surveillance chargées de constater et de dénoncer les infractions, elles n'auraient guère moins d'inconvénients que les conseils de discipline eux-mêmes; et comme il s'agit, dans ce mémoire, d'infractions légales, on se demande [lourquoi une sorte de corps de rabatteurs spéciaux pour un genre

522 DÉONTOLOGIE.

de délit soumis comme tous les autres à la surveillance des agents judiciaires.

Ce grand sujet du charlatanisme m'a entraîné loin. Je ne puis cependant clore le chapitre des qualités morales du médecin sans m'arrèter un peu sur une de celles qui lui sont le plus nécessaires en certaines occasions : c'est le courage.

Il s'est rencontré des écrivains, des médecins, pour nier qu'il soit du devoir de l'homme de l'art de donner ses soins aux malades atteints d'affections contagieuses. C'est la thèse de Jean Besnier (fin du dix-septième siècle), l'auteur déréglé des Essais de médecine et de l'Histoire chronologique de la médecine et des médecins. 11 ne fait exception que pour ceux qui seraient aux gages de la République ou auraient passé une stipulation avec des particuliers. C'était pourtant bien assez d'avoir à enregistrer dans l'histoire, et de notre temps même, certaines désertions en masse ou individuelles. En revanche, il a été écrit de belles pages sur le courage des médecins, et je me plais à signaler celles d'un des collaborateurs de ce Dictionnaire, M. Fonssagrives (Discours prononcé le 15 février 1866, devant la faculté de Montpellier).

On doute encore si Galien s'éloigna de Rome en 168 pour échapper à la haine des praticiens grecs ou plutôt pour fuir la peste qui y régnait. Du reste, la seule existence du fléau est un motif suffisant de condamner sa conduite. La même incertitude n'existe pas à l'égard de Sydenham, s'échappant de Londres dès le début de l'épidémie pestilentielle de 1665. Quelle tache sur cette grande figure ! Les historiens des maladies épidémiques ont de tout temps signalé la désertion d'un certain nombre de médecins, et c'est de nos jours qu'une ville du nord de l'Italie donna, dit-on, sous ce rapport un fâcheux spectacle dans une épidémie de choléra. Mais ces rares exemples, qui peut-être ne se reproduiraient plus aujourd'hui, se perdent dans l'abnégation et dans l'ardeur charitable dont l'ensemble du corps médical n'a cessé et ne cesse de donner des preuves. Les victimes des maladies contagieuses, de la diphthérie, de la variole, de la fièvre typhoïde, s'y accumulent chaque jour, et l'on n'a pas oublié le lourd tribut que leur ont payé dans ces derniers temps les élèves des hôpitaux. Comme le dit Max Simon à propos d'une excuse dont on a voulu couvrir une de ces défaillances, ce ne sont ni des avantages offerts, ni des témoignages de reconnaissance, ni même l'envie de se distinguer, qui doivent exciter le zèle du médecin, mais seulement l'amour profond et viril de sa mission. Le médecin est un soldat en faction devant la citadelle de la santé publique; la citadelle est attaquée; il a le devoir de la défendre au prix de tous les périls. C'est le seul raisonnement qu'il ait à se faire à lui-même. « A la voix du devoir, dit Cruveilhier... , le soldat reste à son poste et reçoit la mort; Régulus retourne à Carthage où l'attendent les plus cruels supplices ». Cicéron fait la remarque que Régulus était lié par un serment, qui avait à cette époque une vertu irrésistible, et que son mérite « était de son temps plutôt que le sien » {Traité des devoirs, XXXI). Le médecin n'a pas besoin du serment pour sacrifier sa vie, et ce lui est un honneur de plus.

Le courage du médecin anime celui des malades. J'entends surtout ici le courage civil, professionnel, parce que l'admirable intrépidité des médecins militaires sur le champ de bataille n'est au fond que celui des soldats. Larrey à Héliopolis et en tant d'autres lieux, Saint-Hilaire à Trafalgar (Fonssagrives), ne sont que des modèles mille fois imités. Il n'est pas facile de savoir ce qui s'est passé à l'hôpital de Jaffa, et si Desgenettes s'est réellement inoculé le pus d'un bubon de pestiféré. J'ai entendu dire par Réveillé-Parise, que, lorsqu'on

DÉONTOLOGIE. 523

interrogeait là-dessus l'ex-médecin en chef de l'armée d'Egypte, il répondait : « Trois personnes seulement ont su ce qui s'était passé : le général Bonaparte, moi et un petit bossu placé près de nous ». Si le fait est vrai, il est héroïque. Du reste, Guyon, à la Martinique, s'est réellement inoculé du pus pris sur le vésicatoire d'un homme atteint de fièvre jaune; Chervin, en Espagne, a couché dans les draps et revêtu la chemise de victimes de la même maladie. Dans les épidémies, la peur engendre mille préjugés, donne lieu aux accusations les plus déraisonnables. On redoutait au seizième siècle les semeurs de peste, répandant dans les rues, sur les vêtements, sur les meubles, ou mêlant aux breuvages une poudre faite avec des bubons enlevés aux cadavres. Lors de notre première épidémie de choléra, le peuple ne voulait plus boire l'eau des fontaines publiques, qu'il disait empoisonnée; les malades des hôpitaux refusaient, pour la même raison, de prendre les médicaments. C'est surtout aux médecins qu'il appartient de combattre de si dangereuses préventions. Il y en avait, en 1842, qui avalaient devant la foule l'eau des fontaines, des puits. Louis, à la Pitié, goûtait les potions devant tous les malades qui manifestaient des inquiétudes. Ce n'était pas lu, si l'on veut, des actes de courage; mais le public les prenait pour tels, et cela suffisait.

En dépareilles circonstances, le devoir du médecin, pour être absolument impératif, doit-il être aveugle ? Le médecin est-il tenu d'aller au-devant du danger sans précaution ou sans utilité, et de se livrer à la mort comme un condamné du cirque ? Le devoir, s'il n'a qu'une racine, touche par bien des côtés à des intérêts respectables. Quand il peut conduire jusqu'à l'immolation de soi-même, il cora~ mande la réserve. Non-seulement il n'est prescrit par aucune loi morale de mourir dans des circonstances où l'on pouvait se sauver, ou de mourir sans profit pour personne ; mais un père, un fils, un époux, ne doivent pas perdre de vue, s'ils le peuvent sans dommage, la blessure que fera dans d'autres cœurs l'arme qui l'aura tué. De ce danger que courent maîtres et élèves devant des maladies contagieuses, il y a une conséquence pratique à tirer et dont l'oubli transformerait le courage en fanfaronnade : c'est qu'il y a lieu pour l'homme de l'art de s'entourer de toutes les précautions prophylactiques qui sont à sa disposition ; d'éviter autant qu'il le peut les contacts suspects, de recourir aux moyens connus de désinfection, de ne séjourner que le moins possible dans les milieux contaminés, etc. ; c'est aussi que l'assistance publique ne saurait être trop active à écarter des hôpitaux toutes les causes d'insalubrité et de contagion, qui ne menacent pas seulement ceux qui y restent, mais aussi ceux que leur fonction appelle à y séjourner un certain temps chaque jour.

Des confrères touchés de ces conséquences, désastreuses pour les familles, qu'entraîne souvent le dévouement professionnel d'un des leurs, ont adressé au Sénat, à la fin de 1868, une pétition tendant à assimiler dans ces cas le médecin au soldat tombé sur le champ de bataille, et à obtenir une pension d'Etat « pour toute veuve de médecin mort victime d'une maladie contagieuse contractée dans l'exercice de sa profession. » J'ai le regret de ne pouvoir m'associer à une proposition généreuse, mais basée sur une application inexacte de la profession médicale et grosse de difficultés comme d'injustice. On a toujours mauvaise grâce, je le sais, à ne pas appuyer des efforts favorables aux intérêts de la famille médicale, mais un défaut de franchise ne serait pas plus méritoire.

La profession médicale est... une profession. Celui qui l'embrasse a dû, et J. Frank notamment l'y engage en termes pressants, en peser les charges. Dans les moments de crise, il a le droit strict, le droit naturel de se dérober : alors,

524 DÉONTOLOGIE.

je viens de le dire, il est lâche; mais, s'il demeure, il remplit purement et simplement un devoir moral. Gela ne regarde pas l'État. L'assimilation du médecin au soldat est une image (et je mêla suis permise moi-même tout à l'heure), mais qu'il ne faut pas transformer en réalité. Le soldat fait un service public, qui est obligatoire et qui l'enlève à la vie professionnelle; il est le pupille de la nation, pour laquelle il se bat. Le médecin fait le service qu'il veut, comme il veut, à l'avantage des individus et aussi au sien propre. Je dis de plus que le projet est impraticable, parce que c'est une question trop souvent obscure de savoir si la maladie contagieuse à laquelle un médecin succombe lui a été communiquée par son client. Une épidémie parcourt la France : c'est la variole, c'est l'angine diphthéritique. Tous les médecins, ou peu s'en faut, en traitent un ou plusieurs cas : l'un d'eux contracte le mal et en meurt. Où l'a-t-il pris? Dans les émanations d'un malade, ou dans l'atmosphère viciée? Est-il victime d'un acte professionnel ou d'une épidémie? Une enquête, la plupart du temps, n'arriverait pas à l'établir; et cette difficulté, que la complaisance ou l'indifférence peuvent toujours résoudre, dans un sens positif ou dans un sens négatif, deviendrait certainement une source de favoritisme. On pourrait d'ailleurs se trouver en face de maladies dont la contagiosité n'est pas hors de doute pour tout le monde : le choléra, par exemple; et à la difficulté du jugement de fait se joindrait celle du jugement scientifique. Il ne suit pas de là que jamais, dans aucune circonstance, l'État ne doive intervenir pour assurer l'avenir d'un médecin mort réellement victime de son devoir. Je l'admettrais au contraire dans les cas exceptionnels où le service serait indéniable, éclatant, où la situation de la veuve et des orphehns serait réellement précaire. Mais il n'est besoin pour cela d'aucune loi nouvelle. La Société centrale de Paris, les sociétés locales des déparlements, outre la part qu'elles pourraient prendre au soulagement des infortunes, introduiraient par voie de pétition une demande de pension auprès des grands corps politiques, où les médecins ne manqueraient pas pour la tirer des cartons. Cette pension serait à titre de récompense nationale. On en a eu un assez bon nombre d'exemples dans les derniers temps, au profit de citoyens ayant rendu des services au pays, de leurs veuves, de leurs enfants et même de leurs descendants. Ce ne serait pas là des secours humiliants, des aumônes, mais bien un titre d'honneur en même temps qu'un moyen de vivre.

Du reste, le projet que je repousse, à mon grand regret, a été accueilli ou par des critiques ou par le silence dans presque toute la presse médicale française et dans des organes importants de la presse étrangère. « A première vue, écrivait, par exemple, le Médical Times and Gazette, la proposition peut paraître plausible; mais un court examen montre qu'elle est basée sur une fausse analogie. » Au moment où j'écris, un projet de loi est déposé à la Chambre des députés, ayant le même but que celui de nos confrères : celui de secourir les veuves des victimes de leur dévouement, mais ne visant pas particulièrement les sinistres de la profession médicale. Peut-être la discussion les y fera-t-elle entrer.

II. Conduite du médecin vis-à-vis des clients. Le jcuue médecin qui entre dans la carrière plein de foi comme d'ardeur, qui n'a vu encore de malades que dans les hôpitaux, où la passivité de l'être souffrant répond à la domination nécessaire du chef de service, se trouve souvent déconcerté dans le milieu nouveau où il a affaire à Thorame autant qu'au malade. Les dispositions d'esprit qu'il rencontre sont principalement le scepticisme, les préjugés et certaines idées religieuses.

DÉONTOLOGIE. 525

Le scepticisme à l'égard de l'art médical ne peut mourir tant que cet art restera, dans une forte mesure, conjectural. Le public juge l'ensemble des médecins comme on a vu qu'il juge un médecin en particulier, c'est-à-dira par leurs services. Certaines maladies s'entêtent à être incurables; nombre de maladies curables ne guérissent pas; c'en est assez pour démontrer péremptoirement au public que la médecine n'est pas une science tout à fait positive. Il pourrait se dire que l'imperfection d'une science n'est pas son néant ; que celle-ci témoigne cbaque jour de son progrès; que, si elle échoue souvent dans ses applications, souvent aussi elle produit les preuves les plus évidentes de son efficacité; que l'incertitude du succès dans un cas particulier n'est pas une raison suffisante de ne pas le chercher; que les entreprises humaines les mieux garanties par des principes scientifiques et par des réussites innombrables comptent néanmoins avec la fortune; qu'une mécanique faite de main d'homme peut éprouver des avaries incurables; qu'un navire armé d'une bonne boussole, avec un bon pilote, un capitaine doué de toutes les connaissances de la nautique, un bon vent au départ, peut sombrer dans un orage ou manquer le port dans une nuit noire. La pathologie, qui est un orage, a aussi des obscurités inattendues. Ce sont là des raisonnements à l'usage des esprits cultivés, mais dont eux-mêmes se servent rarement. Le médecin doit prendre à tâche de les rappeler à tous ceux qui sont en état de les comprendre. En général, d'ailleurs, il ne peut trouver qu'avantage à ne pas surfaire son art, comme les jeunes gens y sont trop portés; à le présenter tel qu'il est, riche en ressources, parfois dénué, soulageant quand il ne guérit pas, et augmentant chaque jour le nombre de ses bienfaits. La sincérité du médecin appelle la confiance du malade, en redressant son jugement et prévenant ses récriminations.

A côté des sceptiques vrais sont les faux sceptiques. Ceux-là sont de la classe des beaux esprits. Ils ont lu Molière; ils répètent le « qu'il mourût! », de Casimir Delavigne. Par malheur, ou par bonheur, on les reconnaît justement, pour la plupart, à leur peur affreuse du mal, à leurs agitations et à leurs inquiétudes quand le mal les possède. C'est un cas de diplomatie médicale ; il faut leur tenir, comme on dit vulgairement, la dragée haute, traiter légèrement leurs doléances, leur faire attendre les remèdes qui ne sont pas nécessaires, tout en faisant briller à leurs yeux la variété des moyens qu'on a vu réussir, jusqu'à ce qu'ils soieni; amenés à les réclamer eux-mêmes. C'est particulièrement chez ce genre de clients que sont de mise les médications palliatives qui, en f.ùsant cesser un symptôme gênant, marquent au moins sur un point la réalité de la thérapeutique. Cette réalité, d'ailleurs, le scepticisme étudié ne l'ignore pas, et voilà pourquoi il est assez facile à conduire. Beaucoup d'entre nous ont connu de ces do uteurs obstinés qui ont perpétuellement, même dans des écrits, déversé la moquerie sur la médecine, et qui allaient consultant tous les praticiens en renom. -C'est que le scepticisme outré, s'il n'affirme jamais qu'une chose soit, doute également qu'elle ne soit pas. Mais la condition principale pour exercer sur le sceptique une action salutaire, c'est de ne pas l'être soi-même, comme il lui en a été fait plus haut une véritable obligation professionnelle. J'allais ajouter : ou de ne pas le paraître; mais non ; un médecin qui ne croit pas à son art se trahit inévitablement. Incrédule ou inhabile, telles sont les qualifications dont une au moins l'attend pour prix de ses hésitations ou de son inertie. On vient de voir le médecin sage découvrant, expliquant aux gens éclairés les incertitudes de l'art présent; mais qu'il n'en soit que plus fervent à prêcher tout ce que cet art a encore do puis-

526 DEONTOLOGIE.

sant, tous les services qu'il rend à l'homme et à la société. 11 y a, quoi qu'on puisse dire, très-peu de médecins réellement sceptiques, si par sceplicisme on entend la négation de l'art lui-même; l'empirisme et la science réunis crient trop fortement contre eux ; mais celui qui se sent envahi tout entier par le doute doit trouver dans sa conscience d'honnête homme la force de se retirer.

Le client k préjugés est tout différent da sceptique. Ce n'est pas la foi qui lui manque; il a au contraire une confiance robuste dans la vertu, des remèdes; seulement il l'applique sans discernement. Des idées fausses et arrêtées sur la nature de telle ou telle maladie, sur l'action de telle ou telle plante, sur l'influence de telle ou telle saison, sur l'utilité ou le danger de telle ou telle pratique d'hygiène, le rendent sourd à tous les conseils qui ne s'y adaptent pas. C'est lui qui professe qu'on n'a jamais trop de sang et qu'une évacuation sanguine est toujours nuisible; que toutes les affections générales viennent de la hï\e et indiquent la purgation; que le sulfate de quinine est un poison terrible; que le melon donne la fièvre; que l'hépatique des jardins guérit les maladies du foie; les hernioles, les hernies; l'aegopodium, la goutte, etc., etc. Les divers préjugés de cette nature, vous les trouverez enracinés avec bien d'autres dans les classes supérieures tout autant pour le moins que dans les classes ouvrières ou dans les campagnes. Beaucoup d'entre eux ne peuvent être directement combattus que par la persuasion ou par l'autorité du ministère; d'autres peuvent être tournés, le médecin ne manquant pas de ressources pour se soustraire à leur influence en ayant l'air de ne pas les contrarier. Des rèo^les particulières de conduite ne peuvent être tracées ici ; c'est à l'adresse et au savoir de chacun de les approprier aux circonstances.

La religion, quand elle devient superstitieuse, confine au préjugé; le préjugé religieux a bien plus de force que le précédent. La superstition est née, du reste, sœur de la médecine, puisque toute la médecine antique attribuait les maladies à des causes surnaturelles et en cherchait le remède dans la ma^ie {voy. Démo>'s et Magie). Cette parenté ne s'est jamais rompue, et l'élément religieux à toutes les époques est intervenu dans la guérison des maladies. La vertu curative qu'on attril)ue aujourd'hui au contact des reliques ou à l'ingestion d'une eau sanctifiée est du même ordre, par exemple, que celle dont on disait doué Vespasien le jour où, d'après une révélation de Sérapis, il guérit un aveugle en crachant sur ses yeux, et un boiteux en lui donnant un coup de pied (Suélone, Vespasien, c. vu). C'est pour avoir différé d'obéir à un ordre des dieux qu'Atinius fut frappé de paralysie , puis guéri soudainement après l'avoir exécuté {Tite Live, LU, c. xxxvii) ; et les rois de France et d'Angleterre ne guérissaient les écrouelles par le toucher que sous la condition de certaines pratiques religieuses, comme d'enduire leur doigt de saintchrême ou d'entendre préalablement la messe. La vertu qui sortait d'eux après cette préparation était celle qui émanait spontanément de saint Pierre et de saint Paul quand ils guérissaient les malades à Jérusalem. Ce consensus de croyances dans tous les temps et dans tous les lieux doit contribuer à les protéger contre tout mauvais procédé de la part du médecin, à quelque religion qu'il appartienne lui-même. Il est devant un fait permanent de l'histoire de l'humanité. Tout homme, même catholique, peut penser ce qu'il lui plaira de croyances qui ne sont pas articles de foi ; mais il est obligé rigoureusement à les respecter. Quand donc il lui arrive d'apercevoir, mêlé aux potions, un flacon d'eau de Lourdes; attachée au cou du patient, une médaille de Paray-le-Monial ; suspendue au-dessus

DÉONTOLOGIE. 527

du lit, une branche de buis béni à un autel privilégié, il ne doit rien laisser paraître qui puisse sembler une désapprobation de ces secours apportés à la médecine. Il se peut bien que, dans l'heureuse issue de la maladie, ces pratiques aient, aux yeux de la famille, le principal honneur de la guérison ; rien assurément ne fait un devoir au médecin d'adhérer à cette appréciation ; il ne lui est pas interdit même de revendiquer le droit de son art; mais qu'il le fosse doucement, amicalement, mettant toujours la joie du succès au-dessus des égratignures de l'amour-propre.

A plus forte raison respecterez-vous et, en certaines occasions, aiderez-vuo«; à mettre en pratique les dogmes fondamentaux d'une religion quelconque. J'entends par là que ce ne serait pas assez de ne point contrarier les sentiments pieux du malade, mais que, si celui-ci s'en rapporte à vous du soin de veiller à ce que les secours religieux lui arrivent à temps, vous lui devez ce service. Songez que pour lui, comme pour Pascal, c'est la plus grande affaire de la vie, plus importante mille fois que la santé, et que ne pas consentir à l'y aider, ce serait bien pis que de lui refuser un remède efficace. L'homme de l'art, je le répèle, est, en pareille occurrence, religieusement neutre; mais médicalement il doit élargir son ministère, non à l'égal de celui du prêtre, du pasteur ou du rabbin, mais dans la mesure où il y sera expressément convié par le malade.

Je dis par le malade : car il peut arriver que la famille, méconnaissant votre rôle, vous invite à faire naître vous-même des suggestions religieuses dans l'esprit du patient; vous devez vous y refuser. Venant du médecin, de celui dont on attend la guérison, des suggestions de cette nature, avec quelques ménagements qu'elles soient présentée-;, auraient presque nécessairement une signification sinistre. Dans le cas de tout à l'heure, vous aviez un moyen facile de rendre un office sans risquer de froisser douloureusement les dernières attaches à la vie : c'était de provoquer secrètement l'intervention d'uu intermédiaire, rendant la vôtre inutile et donnant à croire nu patient que l'heure d'agir n'était pas venue pour vous. Ici, c'est vous-même qui donneriez le suprême avertissement, sans savoir seulement dans quel esprit il serait reçu. Ces choses-là ne peuvent se faire par mandat.

Il est une autre situation créée au médecin par les croyances religieuses des familles : c'est celle qui le place en présence du baptême, en cas de danger de mort du fœtus. L'urgence de l'ondoiement peut se poser soit quand le fœtus est encore dans le sein d'une mère décédée, soit au cours de l'accouchement, soit quand l'enfant venu au monde est menacé de mort très-prochaine. La question de la dystocie et de l'opération césarienne est donc ici engagée ; mais je n'ai pas à entrer dans les considérations scientifiques qui peuvent influencer la conduite du médecin (viabilité du fœtus, causes de la dystocie, dangers de l'hystérotomie) : on les trouvera aux articles Avortemeint provoqué et Hystérotomie ; j'examine seulement le devoir du médecin dans toutes les circonstances où le baptême du fœtus doit avoir lieu extemporanément.

Il faut d'abord rejeter comme excessif le principe posé à l'Académie de médecine en 1861 par le respectable Kerkaradec. L'exercice du culte catholique est garanti par l'État; le baptême est nécessaire au salut; l'âme s'unissant au corps très-probablement à l'instant de la conception, le baptême est dû au fœtus, quel que soit son âge, et il n'est jamais trop tôt pour le lui administrer : de là l'obligation absolue de pratiquer l'hystérotomie dans tous les cas de mort d'une femme enceinte, la grossesse fùt-elle de la veille. Celte doctrine, on le

528 DÉONTOLOGIE.

reconnaît aisément, est tirée de certains embryologistes sacres, tels que Cangiamila, dédaigneux de toute physiologie, et qui ont surpris des signes de vie chez des fœtus gros comme une abeille. Ce qui en rend les applications inadmissibles (car la question médicale est là), c'est qu'elle subordonnne tout, lois de l'État, principes scientifiques, liberté individuelle, à une croyance religieuse. La loi qui assure le libre exercice du culte catholique garantit aussi la liberté des cultes. En proclamant Yohligatioii d'ouvrir les entrailles de toute femme présumée morte en état de gestation, non-seulement on ne respecte pas la liberté religieuse, mais on la détruit très-formellement en imposant à son semblable une règle qui parfois n'est pas la sienne. De plus, en prescrivant l'opération dans les cas mêmes oii la grossesse est toute récente parce que le fœtus est déjà en possession d'une âme, on décide sans qualité une question de théologie. Que le fœtus jouisse d'une âme dès sa formation, ce peut être une opinion individuelle, ce n'est pas l'opinion unanime de rÉ,^lise ; d'ailleurs elle n'engage pas même un catholique. Ou a disputé au contraire sur l'époque de la vie fœtale à laquelle l'âme se marie au corps, comme on s'est ingénié en vaines hypothèses sur son origine : est-elle une partie d'une âme universelle? est-elle créée à chaque naissance pour chaque individu? ou encore se reproduit-elle par génération successive depuis Adam, comme le corps lui-même? Ce sont d'étranges questions pour un médecin. Je dis en outre que, en s'attachant à celles qui impliquent la contemporanéité de l'âme et du corps et en y subordonnant la pratique médicale, on rend beaucoup plus fréquente la chance de porter le couteau sur une femme en état de mort apparente. On l'augmente d'autant plus que, pour être conséquent avec son principe, on invite le prêtre ou, à son défaut, toute autre personne (Kerkaradec le dit expressément), à pratiquer l'opération, si le médecin est absent ou s y refuse. Il n'y a plus, on le voit, de question scientifique, d'indication et de contre-indication, de compétence légale, d'aptitude manuelle. Cette malheureuse qui, tant qu'elle n'est pas inhumée ou du moins tant qu'elle n'a pas été exposée vingt-quatre heures, est réputée vivante, à l'instar du prévenu réputé innocent tant qu'il n'a pas été condamné, la voilà exposée au couteau du premier venu, éventrée au nom de la religion! On sait que le précepte est de temps en temps appliqué. Deux cas de ce genre ont ému le sentiment public en 1878. A Cliampoly (Loire), l'hystérotomie a été exécutée une heure après la mort, sur l'invitation d'un prêtre, par un aubergiste, qui s'est servi pour cela d'un couteau-poignard : l'enfant était mort. Dans le même département, à Saint-Etienne, elle a été pratiquée par un boucher sur la demande des parents et amis de la défunte : l'enfant, dont on avait senti les mouvements, a été retiré vivant, mais est mort peu de temps après.

Ce n'est pas tout. Cette opération de vaine pâture, accessible à tout le monde, elle n'est pas strictement nécessaire pour le baptême. L'Académie de médecine de Belgique, appelée à s'occuper de ce sujet il y a une quarantaine d'années, a rappelé que de leau pouvait être, au moyen d'une sonde, portée dans la matrice jusque sur l'œuf. Mais, de plus, l'Église a une formule pour le baptême des enfants encore enfermés dans les membranes : Si tu es capax. 11 est vrai que ce baptême conditionnel doit être renouvelé, si l'enfant est trouvé ensuite vivant dans la poche amniotique; en cas contraire il est valable. JN'est-ce pas un droit exorbitant que celui que s'arroge une personne étrangère à la médecine d'aller perfectionner, par l'éventration de la mère, un ondoiement déjà valable, et qui restera tel manifestement, si l'opération n'est pas effectuée?

DÉONTOLOGIE. 529

Ainsi, la considération du baptême, en apportant dans la question pratique de riiystérotomie post mortem le principe d'absolutisme qui convient naturellement aux prescriptions religieuses, lui enlève les garanties de prudence don. la clinique s'efforce de l'entourer; elle porte ou peut porter atteinte à la liberté de conscience des familles; elle multiplie les hystérotomies ; elle en produit d'inutiles; elle amène la violation indirecte de la loi sur les inhumations, sans même l'assistance de l'homme de l'art; elle écarte enfin l'homme de l'art luimême, s'il veut faire valoir sa compétence.

Ce sont là de graves abus auxquels il n'était pas possible de ne pas s'arrêter. Mais, si la question m'était livrée tout entière, embrassant avec le point de vue du baptême celui de la vie de l'enfant, j'aurais à démontrer que ce serait un abus en sens contraire de ne faire aucune exception à la pratique extra-médicale de l'opération, et que, s'il y aurait quelque danger à spécifier l'exception dans une loi, au moins serait-il sage de tenir grand compte des motifs de l'infraction aux lois actuelles et d'en peser attentivement toutes les circonstances. En thèse générale, on no peut méconnaître quiun devoir social naisse de celte terrible conjoncture d'un enfant qu'on sent palpiter sous la main et qui va périr dans le sein de la mère, si on ne l'en retire promptement. Or, ce devoir, qui raccom[ilira, si le médecin manque? Je ne dis pas pour cela qu'il faille laisser les choses en l'état : mais l'hystérotomie ne pourrait-elle être autorisée sous la condition qu'un représentant de l'autorité, le procureur de la République, ou le maire, ou le greffier, ou l'adjoint, ou le garde champêtre, ou l'officier de gendarmerie (tous nantis, on le sait, de certains pouvoirs civils et judiciaires), ou un magistrat quelconque, un membre du conseil municipal, un officier ministériel, soit appelé auprès delà femme présumée défunte, ou plutôt mourante? Dans un personnel si nombreux, ce serait grand hasard qu'on ne mit pas en peu d'instants la main sur un ou plusieurs témoins. L'important serait de s'y prendre à temps. L'opération du moins ne serait plus pratiquée à huis clos ; on saurait bien dans quel but on la pratique, et l'on serait bien assuré de la volonté des familles. Du reste, en l'état présent des choses, les tribunaux ne se montrent pas sévères pour cette intrusion des bouchers et des aubergistes dans la médecine opératoire. Les deux praticiens cités plus haut ont été condamnés, l'un à 5 francs, l'autre à 15 francs d'amende, pour exercice illégal de la médecine. Je crois, en effet, que l'acte n'avait pas d'autre caractère juridique.

Après ces remarques, il reste bien peu de chose à dire du baptême considéré pendant et après l'accouchement. L'obligation reste la même pour le médecin. Quand le travail se prolongera, deviendra difficile, nécessitera l'usage d'instruments, on lui demandera quelquefois d'ondoyer l'enfant. Le désir de la mère se manifeste surtout au moment où l'on se prépare cà appliquer les fers. Ici, aucune difficulté d'exécution. Suivant la position de l'enfant, on ondoie la têle directement ou au moyen d'une seringue. Les membranes alors sont presque toujours rompues. Si elles ne l'étaient pas, on en opérerait soi-même la rupture pour pouvoir répandre l'eau sur le crâne, et si enfin on ne jugeait pas à propos de le faire, on se trouverait dans le cas du baptême intra-utérin. Toute cette casuistique est nécessaire à qui comprend que, en pareille matière, il n'est pas permis au médecin, même le plus incrédule, de se jouer par une simulation quelconque de la confiance des familles.

Quant au baptême post-puerpéral, il est requis principalement dans l'asphyxie des nouveau-nés. L'état de mort apparente des enfants ne doit jamais être un DICT. ENC. XXVII, 34

motif d'abstention ; on sait qu'on en a ramené à la vie par la flagellation et

l'insufflation, qui étaient veslés plusieurs /iewres sans respirer.

Je suppose toujours que le médecin procédera lui-même à l'ondoiement. Il peut s'en trouver qui répugnent à un acte contre lequel protesteraient de sincères convictions. L'accoucheur peut d'ailleurs être hérétique. Dans ces cas, son devoir ne change pas au fond; il consiste à donner les instructions nécessaires pour que le baptême puisse être administré par toute autre personne, comme le mari ou la garde-malade.

Telle est en quelque sorte la physionomie générale du sujet; telles sont les dispositions d'esprit du public en présence duquel va se trouver le jeune médecin, et les devoirs spéciaux qui en ressortiront pour lui. Voyons maintenant quelles sont les qualités plus particulières dont il doit faire preuve à l'égard des clients. C'est un sujet bien rebattu, où se pressent les banalités, et sur lequel je demande la permission d'être bref. J'envisagerai d'abord certaines qualités générales, telles que le dévouement, l'abnégation, la charité, la discrétion, etc., puis la conduite à tenir dans certains cas particuliers relatifs à Vâge, au sexe, à la nature ou à la gravité de la maladie, etc. 11 sera parlé à ce propos de l'opportunité des consultations.

a. Dévouement, activité. Au moment oîi il reçoit son diplôme, le jeune docteur revêt la robe virile d'une profession qui ne ressemble à aucune autre, ou mieux encore celle d'un Ordre laïque voué aux sacrifices et à la bienfaisance. On peut trouver ces expressions bien solennelles quand on voit, dans les grandes villes, l'existence dorée et mondaine de quelques médecins ; mais elles paraîtront justes aux médecins de campagne et à tous ces modestes praticiens qui ne connaissent ni repos, ni satisfaction de fortune. C'est dans cette humilité de condition que le devoir parle avec le plus de force, et le plus souvent. Là point de ces clientèles indécises, changeantes, où le donnant donnant résume à peu près toutes les relations du malade avec le médecin, mais au contraire, dans un cercle étroit et toDJours le même, une intimité de rapports qui provoque le dévouement, qui appelle mille services, qui impose le désintéressement. Je l'ai déjà dit, si le médecin exerce une profession libre, celle-ci trouve sa chaîne en elle-même, dans sa propre destination, qui est de faire le bien. Or, le bien ne peut se vendre ni se mesurer comme une marchandise; le bien n'a pas de valeur vénale qui lui permette de se réclamer de la loi de l'oifre et de la demande. Il doit s'effectuer à tout prix. Assurément on ne peut exiger raisonnablement d'un médecin qu'il soit tout à tous ; cela peut s'écrire dans les livres, mais n'est jamais pratiqué, même par ceux qui l'ont écrit. La situation qu'on occupe dans le corps médical, le nombre des occupations auxquelles on est assujetti, des considérations de société, sont à cet égard des motifs légitimes de détermination. Je laisse à d'autres la responsabilité de l'histoire d'ihppocrate refusant les présents d'Artaxerxès, ou celle de Dexippe refusant de se rendre auprès d'ilécatone, roi de Carie, tous deux pour raison politique. Cette raison-là ne serait pas acceptable ;iujourd'hui (on a vu tout à l'heure la conduite d'ilippocrate à l'égard des Macédoniens). En toutes circonstances, d'ailleurs, il y a lieu de réserver les cas d'urgence ou les cas d'absence de tout autre médecin. Mais dès qu'un homme de l'art s'est chargé de traiter un malade, dans quelques conditions que celui-ci se trouve, il lui doit son dévouement tout entier. Ayant pris en main l'intérêt de sa santé, dont un autre aurait pu se charger

DÉONTOLOGIE. ^51

il lui serait nuisible, il serait son ennemi, s'il laissait cet intérêt en souffrance. b. Abnégation. Ingratitude des clients. Le dévouement prodigué à rbomme souffrant, la fatigue que vous vous serez imposée pour lui, le soulagement que vous lui aurez procuré, les paroles sympathiques par lesquelles vous aurez soutenu son courage et son esprit, tout cela peut être comme non avenu. Voilà un triste avertissement à donner au débutant. 11 le trouverait dans Sénèque : « Vous vous plaignez d"avoir rencontré un ingrat : si c'est le premier, vous en devez remercier la fortune ou votre prudence» (Ép. 81, Bibl. Did.). Enivré de ses premiers succès, ému et ravi des premiers témoignages de gratitude qu'il reçoit, le débutant se plaît à considérer la famille connue obligée à tout jamais envers lui, el se figure être ine^;pugaable dans une aussi triomphante position. Peut-être a-t-il gardé du lycée la mémoire de l'ode de Virgile à son médecin Antonius Musa. Eh bien, l'eùt-on couvert de caresses, l'eut-on sacré du nom classique de sauveur, lui eùt-on juré une fidélité inaltérable, peut-être avant peu de temps aura-t-il un successeur. Que faut-il pour cela? Un simple échec. Et quelle nature d'échec menacerait le plus sa situation? On pourrait croire que c'est la terminaison funeste de quelque pyrexie, d'une variole, d'une fièvre typhoïde. Non; les familles savent que les individus frappés de ces maladies meurent assez souvent entre les mains des praticiens les plus renommés; un grand zèle aura pu sauver sa responsabilité. L'écueil dangereux, c'est la maladie chronique, une de celles qu'on n'a guère vues dans les hôpitaux, contre laquelle on escarmouche un peu au hasard, et dont la résistance accuse de jour en jour l'impuissance du traitement: de là à l'impéritie, au moins partielle, du médecin, il n'y a qu'un pas, et ce pas est franchi le jour où un ami déclare que lui ou quelque autre a été guéri de la même maladie par ttl confrère qu'il désigne, ou par tel ou tel empirique. Le proverbe contre lequel protestent trois ou quatre dissertations : nouveau médecin, nouveau cimetière, n'effraie qu'un petit nombre de familles.

A regarder les choses de près, l'ingratitude proverbiale des malades n'est pas toujours si noire qu'on la fait. L'espèce ingrate est, en effet, diverse. 11 y a l'ingrat grossier, celui qui manque de la délicatesse nécessaire pour élever son cœur à la hauteur de celui du médecin et ne voit dans les soins reçus que l'équivalent de son argent; on peut le rencontrer dans toutes les classes de la société, mais il appartient plus particulièicment à celle qui manque d'éducation. Il y a l'ingrat badaud, souvent inlidèle, toujours reconnaissant ; celui-là est commun dans la haute classe des oisifs, où l'abondance des esprits légers et des cœurs superhciels, l'abondance des préjugés et des superstitions que nourrit et propage une étroite mutualité de relations sociales, subordonne généralement le choix du médecin aux conseils d'un collègue de club, d'une voisine de campagne, ou seulement au caprice d'une vogue fantaisiste. Quelquefois l'ingratitude n'est que simulée : c'est quand l'expression du sentiment contraire aurait sur la bourse, ou sur quelque intérêt d'un autre genre, des conséquences auxquelles on veut se soustraire. Enfin il est, à l'honneur du cœur humain, de nombieux cas où, contre des apparences que le médecin froissé interprète mal. une gratitude sincère et solide s'allie à l'infidélité; ce sont ceux que je rappelais tout à l'heure, dans lesquels le changement de médecin est motive par son insuccès persistant. Soyons juste envers les clients : si un médecin vous avait retiré de la rivière au moment où vous alliez vous noyer, et que, un peu plus tard, votre enfant tombant gravement malade, ce médecin vons parût, même à

552 DEONTOLOGIE.

tort, incapable de le bieu soigner, n'en choisiriez-vous pas un autre qui vous inspirerait confiance? Assurément, oui; vous le devriez à votre enfant. Eh bien, c'est l'image de ce qui arrive chaque jour dans les familles de malades. Un client de sentiment noble tâche d'accorder son devoir d'obligé avec son légitime intérêt en adjoignant un second médecin au premier; mais ce procédé n'est pas à la portée de tous, et ne peut être d'ailleurs suivi indéfiniment sans blesser celui-là même avec qui on aurait voulu conserver d'affectueuses relations.

Comment se comportera le praticien en pareille circonstance? Qu'il envisage d'abord du même œil toutes les variétés d'ingratitude et ne se chagrine d'aucune. Sil a fait son devoir, s'il n'a pas échoué par sa faute ou s'il a fait un bien qu'on méconnaît, l'assentiment de sa conscience lui suffira. L'ingratitude vraie est bien une monstruosité, mais elle n'enlaidit que celui qui en est affligé. Qu'il ne réponde pas par la haine à un mauvais procédé. L'important est de savoir quelle ligne il doit suivre. 11 le saura tout à l'heure par ce qui sera dit sur les rapports des médecins entre eux; en deux mots, il doit accepter l'adjonction de tout confrère honorable; se retirer devant celle d'un confrère indit^ne d'estime, et sa retraite ne doit être que provisoire si la confiance de la famille, un moment déviée plutôt que disparue, l'appelle de nouveau. Je trouve excessive la susceptibilité de celui qui rompt à tout jamais avec une famille parce qu'elle a cru devoir préférer les soins d'un autre aux siens; il va làdessous un levain d'orgueil ou de jalousie. Un cas seulement peut justifier la rupture : c'est le cas où le changement a été dissimulé. Ce manque d'égards . place le médecin dans une situation fausse, où sa bonne foi trompée l'expose à jouer un rôle ridicule; il porte atteinte à sa dignité. Or la dignité de la profession est faite de celle de tous ses membres, et elle périrait si chacun faisait bon marché de la sienne. Je n'oserais donner à cette règle de conduite un caractère absolu ; trop de circonstances étrangères à la médecine et en premier lieu une ancienne amitié la rendraient parfois bien pénible; mais il importe au moins que le retour, précédé d'explications catégoriques, paraisse une faveur et non une rentrée en grâce. On s'assurera de plus que les conditions de ce retour ne sont pas de nature à vous compromettre. Évincé au profit d'un confrère qui n'est pas plus heureux que vous, ou qui l'est moins, vous êtes quelquefois prié de vous joindre à lui au cours d'une maladie menacée dune terminaison funeste. Prenez garde qu'il y a des confrères désireux de partager une responsabilité pesante et qui, après vous avoir supplanté, vous rappellent eux-mêmes en ce moment critique au secours delà famille. 11 y a en clientèle des milieux, comme celui que j'ai assigné à ma seconde variété d'ingrats, où il n'est pas bon de courir sans motif la chance de bruits inconsidérés et de fausses interprétations.

c. Douceur, sensibilité, charité, bienfaisance. Être doux et bon envers les malades, devrait-il être besoin de le conseiller? Et pourtant la dureté de cœur et la brusquerie des manières ne sont que trop communes parmi les médecins. Bien plus, il en est qui prennent à tâche de les affecter : un travers d'esprit prend la place d'un défaut de caractère. On croit avoir relevé son importance quand on a fait peur à de pauvres gens déjà disposés à l'anxiété devant celui qui tient ou est censé tenir leur sort entre ses mains. Les chirurgiens doniiaiont, ce me semble, dans ce travers autrefois plus qu'aujourd'hui, en imitation de certains confières célèbres qui s'étaient fait la réiiutation de Jupiters tonnants. La plupart, il est vrai, n'étaient en réalité que des doublures de Chrysale, que sa servante met en colère à force de lui soutenir qu'il n'est

DÉONTOLOGIE. 555

pas méchant. Il y a temps pour la fermeté et le commandement, on le verra bientôt; mais, hors ce cas, celui qui souffre a le droit de compter sur votre pitié. On n'est déjà que trop porté à accuser l'insensibilité des hommes de l'art. Cruveilhier le dit très-bien : « L'exercîce de la médecine émousse celte sensibilité des nerfs qui trouble les sens, mais il laisse intact et pure cette sensibilité virile qui compatit à la douleur, qui l'abrège, qui la console, qui relève le courage abattu.... Cette sensibilité de l'àme, c'est l'humanité, c'est la bienfaisance. L'humanité et la bienfaisance sont par excellence les vertus du médecin, et le bonheur qui s'attache à l'exercice de ces vertus est sa plus douce récompense. » J'ajoute qu'il y gagne encore un heureux apprentissage de morale. La sensibilité active et secourable, qui vous fait prendre part aux souffrances d'autrui, qui vous initie à leurs causes les plus secrètes, qui vous donne le spectacle, ici du plus noble courage, là des terreurs les plus pussillanimes; qui vous montre chez le pauvre, chez le paysan, la misère assise à côté de la maladie, et tant d'autres tristesses du drame social; qui aussi, par compensation, vous procure la joie de sentir couler sur vos mains, ne fût-ce qu'un jour, les larmes de la reconnaissance, tout cela élève l'esprit, agrandit le cœur et dispose aux bonnes actions. C'est une remarque à faire que la classe inférieure manque souvent de déférence pour le médecin; si l'on pénètre au fond de ce sentiment, on reconnaîtra qu'il a sa source dans la défiance. Le pauvre commence par douter de l'intérêt qu'on va lui porter; si vous lui parlez d'un peu haut, il entre tout de suite tn révolte, devient exigeant. Parlez-lui doucement, amicalement ; n'ayez l'air de regarder ni son taudis, ni ses habits de travail, il s'en montrera profondément touché. Ces deux états extrêmes sont surtout marqués chez les femmes d'ouvriers, et, quand c'est le bon sentiment qui parle, elles ont mille manières délicates de l'exprimer. Je me souviens d'avoir donné des soins, pendant le siège de Paris, à une pauvre famille de réfugiés de la banlieue. Deux cas de variole grave s'y étaient heureusement terminés. Un jour toute la nichée, homme, femme, enfants, fait irruption dans mon cabinet; une petite fille poussée par sa mère se détache du groupe et vient m'offrir un sac noué avec des faveurs roses. Intrigué, j'ouvre ce sac et qu'y trouvé-je? une douzaine bien comptée de pommes de terre ! Songez qu'on manquait de pain. La bienfaisance est à la portée de tout le monde, mais le médecin a plus que personne l'occasion et le moyen de la pratiquer. 11 sait où trouver la pauvreté; il a un rôle actif dans toutes les institutions charitables. Quand sa bourse est incapable de largesses, il a toujours la ressource de son art. De même que les visites de nuit ne peuvent être imposées à tous les médecins, on ne peut exiger de tous de soigner indifféremment riches et pauvres. Mais je voudrais que, dans les plus hautes positions, on ne repoussât jamais un pauvre venant demander un conseil. Que ce supplément d'occupation ne soit pas au détriment de la clientèle ordinaire; qu'il n'ait pas lieu, par exemple, à l'heure habituelle des consultations, on le comprend; mais on peut toujours entre le matin et le soir trouver quelques instants pour une bonne action; on saurait les trouver pour une mauvaise, ou pour un plaisir. Le plus occupé des médecins de son temps, je viens de le nommer, donnait des consultations gratuites le dimanche et recevait des pauvres presque tous les matins avant sa première sortie. Ghomel, qui n'avait pas à cet égard d'habitude aussi régulière, ne refusait jamais d'aller visiter un pauvre à son domicile, pour peu qu'il lui fut désigné par une famille ou par un confrère. Dans une circonstance particulière, appelé par le médecin ordi-

554 DÉONTOLOGIE.

naire auprès de pauvres gens, il se rendit une dizaine de fois avec une ponctualité exemplaire aux consiillalions, restant longtemps près du malade, attentif à ses maux comme il devait Tèlre à ceux de son royal client; et, quand le moment tut venu de lui offrir des honoraires, que la famille tenait tout prêts, il ne voulut pas les recevoir. Sur ce chapitre, on peut lire dans ce Dictionnaire une petite histoire sur Récamier.

d. Patience. Si l'on voulait écrire un traité de la patience à l'usage du praticien, on la considérerait successivement par rapport à la maladie, par rapport au malade et par rapport au public. On aurait aisément de la sorte la matière de trois gros clia pitres pouvant former ensemble un volume respectable. Mais le vague et l'extensibilité indéfinie du sujet sont justement une raison de le réduire ici à un petit nombre de considérations générales d'où l'on puisse tirer une ligne de conduite.

La [lationce du médecin à l'égard de la maladie est un fruit de l'expérience. Elle manque donc d'ordinaire au jeune médecin qui, ne connaissant pas ce qu'on pourrait appeler les mœurs des maladies, leur évolution spontanée, les variations dont elles sont susceptibles dans leur marche et leur terminaison, l'inlluence qu'elles reçoivent de l'âge, du sexe, de l'hérédité, de leur coexistence chez le même malade, ne comptent jamais avec le temps et s'épuisent en médications inutiles ou fâcheusement perturbatrices. Cet excès en amène un autre. Plus le traitement a été actif, agité, et plus vite ils se dépitent en cas d'msuccès, plus d'ailleurs leurs ressources ont diminué et plus leur impuissance finale éclate aux yeux des familles. C'est la situation d'un commandant d'armée dont la fougue inopportune gâte tout, dont la patience expérimentée sait prévenir et attendre, pour porter au moment voulu le coup décisif. Une longue pratique et une observation attentive, voilà donc ce qui pourra seul former la patience du clinicien.

Quant à celle de l'homme en présence des malades et de leur entourage, elle est si souvent mise à l'épreuve qu'on finit par y être insensible : les vieux médecins sont patients, mais d'une patience particulière où l'indifférence a une grande part. Ils ne tolèrent les tracasseries que parce qu'ils n'y prêtent pas attention : ce n'est plus une vertu. La patience méritoire est celle qui a, comme d'aulres qualités du médecin, une racine morale. Un patient rend un compte obscur de son état; il répond mal à vos questions; il se perd en explications verbeuses: dirigez-le dans son récit, redressez-le dans ses écarts, arrètez-le dans ses divagations, mais doucement, avec bonne humeur. C'est d'ailleurs le moyen d'obtenir de lui des éclaircissements. La brusquerie le décontenance, lui brouille les idées, et c'en est fait : n'attendez plus de lui aucun éclaircissement. Aussi est-il quelquefois bon de ne pas insister, de paraître comprendre et de remettre l'interrogatoire à un autre moment, sous prétexte de réfléchir. D'autres fois, c'est le malade lui-même qui questionne, objecte, ergote, contredit. Il n'est pas défendu alors de repousser l'assaut avec une pointe de moquerie. Ce moyen est prcfér.ible à une admonestation superbe dont le malade, qui se croyait dans son droit, est tout ébahi. Il y a sans doute des limites à la longanimité : c'est au tact à les reconnaître; je veux seulement prémunir le jeune médecin contre cette tendance trop générale à se formaliser, comme d'une injure, de quelques innocentes et inoffensives observations qu'aura faites un pauvre homme dans une affaire où il s'agit de pelle suâ.

On a le droit de prendre davantage ses aises avec l'entourage qui, lui, se

DÉO>«TOLOGIE. h^o

mêle de ce qui ne le regarde pas. L'indignation est là encore inutile; mais un moyen sur de faire bientôt cesser les ingérences déplacées, les obsessions, les bistoires de guérison miraculeuse, les propositions de remèdes, c'est le silence ou quelques mots éloquents comme ceux-ci : nous verrons; très-bien; merci. Ce qui fait réussir ce moyen, c'est que, répélé deux ou trois fois, il devient pour les inconséquents la cause d'une petite mortification. ISélaton, qui avait la finesse normande, quoiqu'il fût né à Paris, excellait à ce jeu. 11 sortit un jour d'une maison sans avoir donné à une maladie le nom qu'on lui avait demandé à cinq ou six reprises. Soa peut-être et son oui, oîu' perpétuels, avaient fini par lasser tous les curieux.

e. Autorité, fermeté, intimidation. La patience n'exclut pas la fermeté, tout au contraire elle y est une très-bonne préparation. Celui dont on a longtemps toléré les écarts sent mieux combien ils déplaisent le jour où l'on se décide à y mettre fin. Ce jour-là est celui où la fermeté est utile au malade, car c'est toujours à cela qu'il faut revenir. Elle a alors ime indication, comme un remède; elle entre dans la tbérapeutique. Consbrucb, J. Franck, en parlent très-bien, en ce sens qu'ils n'en font pas une vertu revècbe et intraitable. Ils veulent que la confiance du malade se gagne « tantôt par une large condescendance, tantôt par une inflexible fermeté », et que, en exigeant la soumission aux prescriptions, on interdise seulement ce qui est nuisible. « 11 est des médecins, ajoute Frank, qui se plaisent à contrarier le malade sur ses goûts: alors le malade les satisfait en cachette. » Il est prudent néanmoins de s'arrêter dans les concessions en deçà de la juste mesure, parce que le malade dépassera très-probablement celle qui lui aura été assignée. Un ancien a dit très-justement : « Celui à qui l'on permet plus qu'il n'est raisonnable veut plus qu'on ne lui permet » (Publius Syrus in Macrobe, 254, coll. ISisard). 11 est des malades rebelles envers lesquels la fermeté doit aller jusqu'à l'intimidation. Si vous êtes assuré de leur confiance, dites que des visites sans résultat sont superflues, que vous ne pouvez prendre la responsabilité de l'issue d'une affection que vous ne dirigez pas, et, en termes froids, mesurés, mais résolus, annoncez votre retraite. Vous laissàt-on partir, vous auriez au moins sauvé l'honneur de l'art. D'autres procédés d'intimidation sont suggérés par les circonstances. C'est au nom d'une beauté périclitante qu'on ramène certaines insoumises. D'autres femmes plus sérieuses écoutent le reproche de manquer à l'amour maternel ou à l'amour conjugal. On menacera les hommes d'infirmités préjudiciables à leurs travaux, à leurs amusements favoris. Enfin, il est des cas où le médecin est autorisé à rompre avec une de ses obligations habituelles : au lieu d'écarter du malade l'image d'une fin funeste, il la lui présentera comme une conséquence très-probable de son indocilité. M. Max Simon lui-même, si tendre et si onctueux, n'hésite pas à donner ce conseil. « Le raisonnement, écrit-il, jr.d'.iuceur, les témoignages fréquemment renouvelés d'une sympathie réelle, soni les moyens par lesquels le médecin doit tout d'abord s'efforcer de triompher des obstacles qu'il rencontre à l'accomplissement de sa mission; mais, lorsqu'il s'est couvaincu par une expérience suffisante que ces moyens sont impuissants, c'est

alors qu'il lui est permis, que dis-je ! qu'il est de son devoir de faire comprendre aux malades indociles les dangers de leur position, en déchirant d'une main hardie le voile qui leur cache la vérité » (p. 561). Patin raconte comment il a décidé une femme à prendre de la nouniture en lui annonçant crûment sa mort prochaine. Cette ultima ratio de l'homme de l'art est pénible à em-

536 DEONTOLOGIE.

l)loyer ; elle est] d'ailleurs sujette à des effets inattendus, tels qu'un ébranlement violent du syslème[[nerveux, des idées de suicide, surtout quand il s'agit d'une maladie chronique, etc. Aussi exige-t-elle autant de perspicacité que de prudence. Elle a besoin d'ailleurs, pour réussir, de beaucoup d'autorité personnelle ; de la part d'un jeune médecin, elle passerait aisément, auprès de la famille, pour une légèreté.

Ce n'est pas toujours l'indocilité (jui motive l'emploi des procédés d'intimidation. Ils sont indiqués également dans les maladies simulées, et dans certaines affections nerveuses, où l'instinct d'imitation joue un plus grand rôle que la simulation.

Les faux malades des hôpitaux sont bien connus; c'est pour eux qu'on a inventé^les ventouses morales, qu'on remplace tantôt par le fer rouge, tantôt par les applications électriques. Celles-ci ont l'avantage de pouvoir être employées réellement avec possibilité de régler l'intensité de la douleur, tandis que le cautère actuel ne peut guère être présenté qu'en perspective et que, pour beaucoup d'hommes du peuple, les douceurs de l'iiôpital balancent bien le supplice de la ventouse sèche.

On rencontre assez'^souvent dans le inonde des jeunes personnes simulant le délire, les unes pour écarter la responsabilité d'une faute, d'autres pour se rendre intéressantes auprès de l'homme aimé ou pour jeter le remords dans l'àme d'un époux contrariant. Celle-ci se gratifie d'une maladie de langueur, ne mange plus, maigrit, pâlit, rêve et se délecte de la désolation de ceux qui l'entourent; avec un peu plus d'imagination, elle ajoute à ce navrant tableau des contractures, des anesthésies ou des visions. Celle-là, moins ambitieuse, se borne à tousser, à accuser un point de côté ou des maux de lête, des maux d'estomac, pour se faire ordonner un voyage, ou pour rester à la maison, suivant l'humeur ou l'intérêt. On comprend que toutes ces fantaisies ne sont pas sans de graves inconvénients pour les familles. Le médecin doit à celles-ci son appui, mais dans un certaine mesure; il n'ira pas porter le trouble dans un ménage en dénonçant au mari les petits calculs et les inventions pathologiques tramés contre lui; il parlera raison à la femme, lui expliquera comment lui, médecin, est lié par des devoirs de conscience, profitera des moindres incidents de sa santé pour lui présenter comme périlleux les bains de mer ou le traitement thermal auxquels elle aspire. Dans les cas plus graves et qui jettent l'inquiétude dans le cœur des parents, comme est le cas de folie simulée, le médecin ne doit pas encore se hâter de dévoiler la supercherie; mieux vaut que la famille la reconnaisse spontanément, sauf à avouer qu'on n'en était pas dupe soi-même. A moins qu'd ne s'agisse d'un tout jeune enfant, le médecin ne cesse pas d'être le confident, bien que trompé, des soi-disanls malades, etc'est justement parce que celle-ci ne délire pas en réalité, parce qu'elle n'est pas folle, qu'il lui doit de la discrétion. Donc, à ce titre de confident, c'est à elle qu'il doit d'abord s'adresser. Une fois sûr de son fait, il la prendra en particulier et, d'un ton qui ne décèle aucune incertitude, il lui déclarera sa conviction, lui fera comprendre que le médecin a des moyens, à elle inconnues, de savoir la vérité, et pourra même lui promettre son aide et ses conseils pour la transition parfois embarrassante du mal simulé. Que si elle ne se rend pas, il lui annoncera l'adjonction d'autres médecins, il la menacera de la délaisser, d'avertir les siens, etc. Que si enfin tout échoue, il a la ressource de ces moyens terrifiants dont il était question tout à l'heure mais , pour qu'il

DÉONTOLOGIE. è37

puisse s'en servir utilement, il imporle, on le comprend, qu'il paraisse luimême vaincu dans ses soupçons par la persistance des symptômes et entièrement converti à l'existence d'une maladie réelle. Quant aux moyens propres à déceler la simulation des maladies et en particulier du délire, on les trouvera indiqué aux mots Maladies sdiulkes et Aliénation meîstale (Médecine légale).

Les procédés moraux d'intimidation ne sont plus que d'un faible secours ; les procédés physiques seuls ont une sérieuse efficacité dans les maladies nerveuses qu'une imitation contagieuse propage quelquefois avec tant de rapidité. Tout le monde connaît ce trait de la vie de Boerhaave, mettant fin, dans l'Iiôpital de Harlem, à une épidémie de convulsions par la seule menace d'appliquer un fer rouge sur le bras de chaque malade. Si la menace ne suffisait pas dans des cas semblables, on n'irait pas jusqu'à l'exécution; mais un moyen qui ne serait pas h dédaigner serait celui dont parle Sydenham, dans sa Nosologie, et qui paraît avoir assez bien réussi : il s'agit du fouet religieusement administré après chaque accès. J'ai déjà dit le parti qu'on pourrait tirer d'une bonne bouteille de Leyde.

f. Discrétion. Le médecin qui se bornerait à obéir aux prescriptions de l'article 578 du Code pénal ne remplirait que bien imparfaitement son devoir. Comme le dit justement M. Tourdes en traitant du secret médical {vog. ce mot), l'obligation morale est ici beaucoup plus claire que l'obligation légale, sujette à exceptions et à restrictions. Le Code pénal ne vise que les personnes dépositaires de secret par état ou par profession; le Gode moral réprouve toute espèce d'indiscrétion. L'accès du foyer domestique à toute heure de jour et de nuit, l'initiation à toutes les intimités de la vie de famille, le droit implicite de rechercher lui-même dans celte vie honorable ou non ce qui peut être utile à son diagnostic et à son traitement, lui constituent une position de confiance dont aucun texte ne saurait limiter les termes. C'est ce qu'exprime avec une concision parfaite le serment des Asclépiades, où le secret est juré pour ce qu'on a vu ou entendu dans l'exercice ou en dehors de l'exercice et dans le commerce de la vie. Le serment fait pourtant une réserve, et une réserve nécessaire. II est évident qu'on peut voir ou entendre dans l'intérieur des familles bien des choses indifférentes, et que, les visites purement médicales s'y mêlant d'ordinaire aux visites de société et la même visite pouvant avoir ce double caractère, le secret obligatoire ne saurait s'étendre à tout ce qui s'y passe. Le serment spécifie donc qu'il s'appliquera à ce qu'il ne faut pas répandre ; et il arrive ainsi, parce que c'est dans la nature des choses, à livrer l'interprétation du serment au jugement et à la délicatesse du médecin. C'est à celui-ci de peser l'importance de ce qu'auront recueilli ses yeux et ses oreilles, et de bien veiller sur lui-même dans toutes ses conversations. De toutes les personnes qui peuvent se trouver réunies dans un salon, le médecin est celui qui rencontre le plus d'occasions de retenue et de silence. Je n'en excepte pas même les prêtres, qui n'ont avec leurs ouailles de relations intimes qu'à l'église et ne savent rien d'elles que ce qu'on leur confie volontairement.

Ces préceptes généraux suffiront à ceux qui voudront les appliquer avec bonne foi. Ils s'adressent plus particulièrement à ces babillards que dépeint La Bruyère, aux esprits affligés de cette « intempérance de langue qui ne permet pas à un homme de se taire. » Caton avait déjà, suivant Aulu-Gelle (p. 447, coll. >'isard), donné cette définition du grand parleur. S'il est un sentiment qui soit de nature à faire mentir ces moralistes, à rendre capable de se taire à

558 DEOMOLOGIE.

point le parleur le plus effréné, c'est assurément le sentiment de ce devoir de discrétion qui parle si fort chez l'honnête médecin. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer des praticiens qui, bien que poussant le babil de salon jusqu'aux apparences de la légèreté, n'en sont pas moins de très-fidèles gardiens des moindres secrets professionnels.

Du reste, si l'indiscrétion a souvent sa source dans la loquacité et dans l'inconsistance du caractère, elle peut provenir aussi d'une fausse appréciation du devoir. Ce sujet a été examiné avec toute compétence à l'article Secret médical, sous les rubriques Pratique médicale (p. 451) et Positions spéciales du médecin (p. 454). On verra à cet article quelles sont les positions susceptibles de resserrer ou de relâcher les liens de la discrétion obligatoire, et combien il est difiicile de tracer en celte matière des règles absolues. La plus délicate de toutes est celle qui place le médecin entre le père et l'enfant, et surtout entre le mari et la femme. Assurément la loi du secret subsiste, et ce n'est pas là ce qui peut embarrasser le médecin; mais où il est exposé à se tromper, c'est sur le caractère des faits qui seraient l'objet de la révélation. Des inconvénients imprévus et sérieux peuvent résulter de la révélation faite, à bonne intention, à un mari, de particularités concernant sa femme, mais ne touchant celle-ci ni dans sa personne intellectuelle, ni dans sa personne morale. J'eus à me repentir dans les commencements de ma carrière d'une faute de ce genre, dans un cas que je cite parce qu'il marque bien la difliculté. Je venais d'ausculter et de percuter une dame encore jeune, et j'avais constaté d'un côté de la poitrine, en arrière, un défaut de résonnance et uue faiblesse du bruit respiratoire dont je ne me rendais pas bien compte. Soupçonnant une courbure de l'épine, mais n'o.-ant trahir cette pensée malséante par un doigt porté le long des apophyses épineuses, j'eus l'ingénieuse pensée d'interroger dans une pièce voisine le mari, qui ne manqua pas de le dire le jour même à sa femme, laquelle me reçut le lendemain d'autant plus mal que j'avais deviné juste. A partir de ce moment, j'ai appliqué avec la dernière rigueur les prescriptions hippocratiques aux imperfections physiques des femmes.

A plus forte raison est-ce souvent une chose très-délicate — et ici sans acception de sexe — que d'avertir un des conjoints de préoccupations d'esprit qu'on a cru remarquer chez l'autre. Faire entrevoir quelque cause cachée d agit;ition ou de chagrin, c'est donner ouverture à une enquête dont le résultat peut être un drame de famille. C'est à voire malade même et à lui seul que vous devez vous adresser. L'histoire de Stratonice est un beau sujet de peinture, maison ne trouverait pas plus, espérons-le, d'Érasistrate pour dénoncer à un mari l'amour de son beau-fils pour sa femme, que de mari pour livrer, sur une si bonne raison, sa femme à son beau-tils. Passe pour la bucolique du jouvenceau et de la jouvencelle amenés aux pieds des autels par la perspicacité d'un médecin à tabatière.

g. Prudence. Il a été question de la prudence en thérapeutique, à propos des qualités intellectuelles du médecin. Celle dont il s'agit ici concerne la conduite à l'égard du malade. Tous les auteurs en parlent ; quelques-uns tr.iitent même spécialement du mensongs du médecin, et c'est le sujet principal d'une brochure du docteur Lelient, de Nice. Notre confrère, ne se préoccupant pas de ces conditions d'opportunité dont il s'agissait tout à l'heure, n'entend pas que le patient soit jamais trompé sur la nature ni sur la gravité de sa maladie, même « dans le but de faire du bien à sa santé ». Si cette maladie est incurable, déclarez-le lui sans amb.ige: il se résignera et finira par ne pUis s'ef-

DÊO^^TOLOGTE. 539

frayer même de la mort. Et M. Lelient finit par domier de son précepte une raison qui aurait pu le dispenser de toutes les autres : c'est que mentir est toujours laid.

Cet honorable confrère était alors, comme il le dit, hors pratique; peut-être a-t-il écrit sous l'inspiration de quelques incidents de clientèle. Pour moi, je ne regarde pas comme praticable une conduite aussi rigoureuse: ce serait ne vouloir pas compter avec cet amour instinctif de la vie, cette horreur du néant,

Ce frisson de mort

Qui contracte la chair sur le cœur du plus fort ;

ce serait retrancher à la douleur ce baume sans cesse renouvelé de l'espérance qui aide à la supporter et qui est comme l'avant-goùt d'une réalité meilleure. Il est, au contraire, du devoir du médecin d'appeler au chevet de 1 homme souffrant la troupe de ces vaines images que les Anciens faisaient sortir d'un palais d'ivoire, la troupe des illusions et des songes, et aussi du mensonge, puisque cette si laide chose est, le mot le dit, un songe de l'esprit.

La vérité crue doit-elle être cachée d;ius tous les cas, sans réserve aucune ? Je l'ai déjà présentée comme un moyen permis d'intimidation. Je le reconnais volontiers encore, il se rencontre des malades qu'un stoïcisme extraordinaire ou des espérances supérieures à celles dont nous disposons permettent de mettre face à face avec l'avenir qui les attend. Ce sont là des exceptions rares. Encore y faut-il un motif, car, je le répète, la mort est un déchirement, et celui qui paraît le plus faire bon marché de la vie tombera peut-être dans les angoisses du condamné dès qu'il sera assuré de la perdre bientôt. On m'excusera de raconter souvent des histoires particulières ; c'est qu'elles sont le meilleur commentaire des préceptes généraux. Une dame d'un grand nom, mère de plusieurs enfants, étant devenue veuve, avait pris le voile. Atteinte un peu plus tard d'une tumeur viscérale dont elle ignorait la nature cancéreuse, elle me demanda un jour un entretien pour chose particulière et grave; et là, après m'avoir rappelé combien peu elle appartenait encore à ce monde et tout ce qu'elle espérait gagner en le quittuit, elle m'exposa une situation de famille dans laquelle le danger de sa mort prochaine la déterminerait à des arrangements d'affaires très-importants, qu'elle evit souhaité, pour certaines raisons, renvoyer à une époque un peu éloignée et qui exigeaient toute sa force et sa lucidité d'esprit. Tout cela fut exprimé avec une fermeté si calme que, après un moment de réflexion, je me décidai à lui répondre ces simples mots : « Madame, prenez vos dispositions. » J'en fus remercié et loué dans les termes les plus touchants. Une autre fois, je crus devoir être moins sincère avec une vieille dame mourant d'une pneumonie chronique et dont la question, non motivée, était inspirée sans doute par des sentiments de grande piété, auxquels il était d'ailleurs donné d'amples satisfactions par son mari et tous ses parents, aussi pieux qu'elle. La pauvre dame eut un mouvement d'impatience, et je crus apercevoir jusqu'à sa fin, qui fut très-prochaine, les signes de son mécontentement. Voilà comment, dans la pratique de cet art si délicat de la médecine, les règles de conduite sont sujettes à des nuances, à des contradictions apparentes, au gré de circonstances dont aucun traité de déontologie ne peut se flatter d'offrir un tableau complet.

Prudent vis-à-vis des autres, il faut aussi l'être vis-à-vis de soi-même et ne pas trop se hâter de porter un jugement sur la nature d'une maladie. C'est pourtant ce qu'on aime généralement à faire, ou par vanité ou pour éblouir les

540 DÉONTOLOGIE.

familles. Tout est bien qui réussit, mais, si l'on s'est trompé, on a fait tort tout ensemble à soi et au malade. Les jeunes médecins agissent à la manière d'écoliers qui, appelés à réciter une leçon, veulent toujours paraître la savoir. Les familles n'en demandent pas tant; elles admettent très-bien la difficulté du diagnostic, et elles savent gré de sa prudence au médecin qui leur fait comprendre l'impossibilité de se prononcer quand la nature ne l'a pas fait elle-même. Le diagnostic, en effet, est chose compliquée; il se construit avec tous les éléments réunis de la maladie : antécédents, causes, symptômes, lésions, marche, etc. ; et c'est quelquefois l'élément prédominant, par exemple, la lésion anatomique, qui, au lieu d'éclairer le diagnostic, devient une lueur trompeuse. De tous ces éléments, celui qui est le plus propre à dissiper l'obscurité, c'est l'évolution de la maladie. Et c'est pour cela que, dans les cas embarrassants, le temps devient un auxiliaire indispensable du clinicien.

h. Conscience. Il n'est, pour ainsi dire, pas de qualité du médecin dont l'exercice ne soit soumis aux inspirations d'une conscience honnête. Ce dont il s'agit ici, c'est l'honnêteté appliquée au traitement des malades ou, plus généralement, aux rapports immédiats que ce traitement établit entre le malade et le médecin, celle qui mérite précisément à l'homme de l'art le nom de consciencieux. De ce point de vue découlent un certain nombre de préceptes.

La loi est armée contre la négligence et jusqu'à un certain point contre l'ignorance du médecin {voy. Responsabilité) ; mais que de fautes commises, que de dommages causés, iion-seulement à l'insu de la justice, mais même ù l'insu des malades ! La responsabilité légale n'atteint pas la pratique consciencieuse de l'art suivie de résultats fâcheux : mais qui descendra dans la conscience du médecin? Qui reconnaîtra, qui sera en état de prouver que son observation n'a pas été assez attentive, que ses remèdes ont été insigniliants, qu'il a été de mauvaise foi en traitant une fracture absente, etc. ? La plus vulgaire habileté déjouera à coup sur des prescriptions combinées du Code civil et du Code pénal, et c'est ainsi que la profession médicale peut devenir une sorte d'asile interdit aux lois protectrices de la vie humaine.

Qui descendra dans la conscience du médecin? Le médecin lui-même ! Ce privilège de quasi-irresponsabilité, quel crime s'il en abusait ! Et quelle lâcheté! Pour un homme de cœur, une telle situation resserre le lien du devoir au lieu de le relâcher ; le malade devient pour lui ce qu'était l'hôte dans l'antiquité, ou ce qu'est aujourd'hui le pupille pour son tuteur; il le couvre d'une protection d'autant plus vigilante qu'il n'y a pas à en attendre d'autres. Cette protection, elle a bien des manières de s'exercer. Et d'abord résister aux tentatives de négligence qui s'emparent aisément de l'homme trop occupé ou trop mou. On remet à demain les affaires, habitude fatale à tant de personnages dont Montaigne donne la liste. C'est une coutume trop routinière que celle de ne faire jamais ses visites qu'à des heures déterminées de la journée et suivant l'ordre topographique. On en comprend l'avantage et même l'ordinaire nécessité, mais elle ne répond pas toujours aux exigences de l'indication thérapeutique. Une maladie, pour être bien connue, a besoin quelquefois d'être observée à de certaines phases, conséquemment à des heures déterminées. Le nombre et la durée des visites ne sont pas non plus choses indifféi"entes ; elles doivent être uniquement réglées par la nature et la gravité du mal.

Mediciis non accédât nisi vocatus. Je ne sais qui a émis ce précepte, dont l'humanité et l'amitié ne s'arrangeraient pas toujours. Les visites com-

DEONTOLOGIE. 541

mencées, leur nombre devrait être en rapport avec les besoins de la maladie ; mais il l'est plus souvent avec les besoins du malade ou avec les tendances de son caractère. Tel client atteint d'un mal insignifiant se dira négligé, s'il n'est pas visité une ou plusieurs fois par jour; un autre, sous le coup d'une pneumonie ou d'une angine maligne, sera porté à mal interpréter la succession rapide des visites. C'est l'étude morale du client qui devra servir de guide; il sera en cette circonstance ce qu'on l'aura vu être partout ailleurs-. L'expérience des premiers soins d'ailleurs tracera bientôt à qui saura observer une règle pour l'avenir. Quand une visite paraît nécessaire pour bien connaître la marcbe de la maladie, pour mettre de la suite dans le traitement, il faut savoir l'imposer. Dans les cas moins bien déterminés, un jeune médecin fera bien de la présenter seulement comme probable et de faire attention à la manière dont celte ouverture sera accueillie; ou bien il s'annoncera pour un intervalle de temps un peu éloigné, à moins d'être rappelé. C'est une indication que le client comprend toujours.

Une des obligations les plus pénibles pour le praticien est d'aller visiter des malades pendant la nuit, mais cette obligation est absolue. La maladie n'observe pas de convenances; elle ne prend l'heure de personne. Le plus à plaindre est encore celui qui souffre. Il arrive que la visite est à peu près inutile; on s'était effrayé à tort; une mère a entendu la toux rauque de son enfant et elle a vu le fantôme du croup; elle a pris le cauchemar pour le délire, etc. Le praticien dérangé de son sommeil se plaint, et en cela il a souvent tort. Qu'il se demande ce qu'aurait fait sa propre femme, loin de lui, en pareille circonstance.

Quelquefois cependant, il faut bien le dire, certains clients apportent dans ces appels de nuit une sorte d'égoisme. A la moindre élévation du pouls, à la moindre cbaleur générale, sans même l'apparence d'accidents sérieux, ils envoient tirer la sonnette du médecin. Dans ces cas, on est autorisé à présenter des observations, moins pour récriminer que pour prémunir le client contre les effets futurs de ses pusillanimités, et s'épargner par là d'autres dérano-ements intempestifs. En général, quand on sera aux prises avec une maladie grave, on fera bien de faire une visite à une heure très-avancée de la soirée, afin de réo^ler le traitement pour la nuit, en donnant quelques indications sur les symptômes possibles et sur ceux qui seraient seuls de nature à exiger un dérano-ement.

Un autre abus de la part des familles consiste à mander la nuit le médecin le plus proche, afin de s'éviter la peine d'aller chercher le leur. Rien n"ohlio-e le premier à se rendre à cette invitation : ni la confraternité, à moins d'un service demandé et consenti; ni le devoir professionnel, à moins d'uro-ence manifeste. Le médecin qu'on vient appeler la nuit pour une famille inconnue de lui fera donc bien d'interroger le messager, de lui demander le nom et la demeure du médecin habituel, et, autant qu'on pourra le rensei'^ner, la nature des accidents ; la réponse à ces questions suffit souvent à vous éclairer sur le parti à prendre. Il est difficile de ne pas reconnaître que, dans certaines situations exceptionnelles, dans lesquelles les forces permettent à peine de porter le poids excessif du labeur quotidien, de fréquentes courses nocturnes altéreraient rapidement la santé. Généralement, pour être plus sûr de ne pas pousser le sacrifice trop loin, on s'en abstient totalement; ce qui prouve que le sacerdoce médical n'est encore qu'une image, car le prêtre ne connaît pas de dispense. Sans absolument délier personne d'une obligation à laquelle aucun médecin n'est étran"-er, on peut être indulgent envers ces grands affairés. Mais combien pour qui l'affranchis-

542 DEONTOLOGIE.

sèment de celte obligation n'est qu'une forme d'aristocratie professionnelle et qui la trouvent bonne pour les médecins du quartier !

Si enfin on tient compte des goûts de villégiature qui à Paris se sont emparés des médecins comme du reste de la population, on comprend que la privation des soins médicaux pendant la nuit soit devenue un mal assez répandu et assez fâcheux pour qu'on ait songé à y porter remède. C'est dans ce but qu'a été fondée V As&istance médicale de nuit ^ par l'initiative de M. ie docteur Passant, secrétaire général de la Société des bureaux de bienfaisance. 11 en a été traité à l'article Nuit [Eygiène] (p. 766).

Les malades n'acceptent pas volontiers les visites courtes : leur politesse les tolère quand elles sont molivées par de grandes occupations, mais le malade se laisse aller aisément à la pensée qu'il n'a pas sa part proportionnelle du temps du docteur, que d'autres sont mieux paitagés, et il arrive un jour, surtout si le résultat du traitement n'a pas été heureux, où les méconteatements accumulés font explosion, à la grande stupéfaction du praticien, qu'un visage aimable avait toujours accueilli. Aussi, quand il y a nécessité d'abréj^er les visites, doit-on s'appliquer à les rendre, si on peut le dire, substantielles, à donner au malade seul jusqu'à sa dernière minute, et notamment à ne manquer à aucun des examens, palpation, percussion, auscultation, etc., que la famille sait être indispensables à la connaissance de la maladie. Une personne est traitée pour une pleurésie, je suppose ; la résolution s'opère. On entre rapidement dans la chambre, sans jirendre la peine de s'asseoir ; on tâte le pouls, on tàte la peau, tout va bien ; et l'on dispar-aît comme une ombre chinoise. Et cela se répèle deux ou trois jours de suite. Cependant le malade avait un peu plus toussé qu'à l'ordinaire; il avait éprouvé du malaise. On l'examine de nouveau ; l'épanchement a reparu. Et la famille de se dire et de dire à tous les amis : « Si l'on avait ausculté ces jours derniers ! » Ce sont incidents journaliers de clientèle, qu'on ne saurait trop signaler aux jeunes praticiens.

La même conscience doit présider au choix et à l'application des moyens thérapeutiques. La simple circonspection conseillait plus haut au médecin de se mettre en garde contre les médicaments à la mode et de ne faire usage qu'avec un extrême ménagement de ceux qui jouissent de propriétés très-actives. 11 s'agit maintenant de ne jamais transformer le malade en un sujet d'expériences. Je ne veux pas contester le droit qu'a le médecin de tenter sur l'être humain, dans uu but curatif, l'emploi d'un médicament dont l'action a été bien déterminée par des expériences sur les animaux. Ce serait bannir la science de la pratique. Mais on ne peut contester qu'on est loin d'apporter toujours à ces tentatives la réserve nécessaire. La moindre communication à une société savante, le moindre article de journal, servent de prélexte à une médication nouvelle, et le malade pâtit d'une foule d'inventions chimériques: « Une ignorance profonde, dit Max Simon, est souvent cachée sous le masque de cette fière indépendance. Dans une sphère élevée, c'est la vanité, l'ambition, qui poussent le médecin à sortir des sentiers battus ; on veut surprendre l'attention publique par l'énumération de faits qu établissent l'eflicacité d'agents thérapeutiques nouveaux et, dans cette vue, on oublie que c'est sur la chair de l'homme qu'on va se livrer à des essais ; on s'abstient parfois des médications les plus rationnelles pour courir la chance des agents théi"apeutiques les plus incertains. » Là en effet est un des graves inconvénients d'une thérapeutique par trop moderne. Devant elle s'effacent les grandes indications qui ressortissent à la clinique proprement dite, et les petites notions

DÉONTOLOGIE. 545

locales des médicaments prennent la place de celles qui auraient pu modifier le fond même de la maladie, ou imprimer à ses mouvements une direction salutaire. Je ne dis pas que la science de nos jours ait nécessairement cet effet ; l'eùt-clle, qu'il faudrait encore l'encourager parce qu'elle apporte à la science médicale des élcmenls nouveaux, redresse souvent ses erreurs et donne un corps à celles de ses théories qui étaient réellement nées de l'observation. L'histoire scientifique enfante dans la douleur, mais c'est toujours le progrès qui en sort. Grâce à Dieu ! on rencontre encore beaucoup de praticiens qui savent faire de justes parts à la découverte et à la tradition et allier sagement la physiologie à la clinique. Mais il faut bien reconnaître que le nombre est grand aussi de ces chevau-légers de la médecine qui aiment à courir la thérapeutique d'aventure, et c'est à eux que s'adressent les remarques précédentes.

Il est un autre genre d'expérimentation plus interdit encore que le précédent : c'est celui qui a ostensiblement pour but de vérifier une hypothèse scif^ntifique aux dépens d'un malade. L'histoire récente de la syphilis en offre des exemples que je neveux pas reproduire dans tous leurs détails; je rappelle seulement que c'est par des inoculations sur des malades d'un hôpital qu'on s'est assuré de la contagiosité des accidents secondaires, dont la clinique, à mon sens, donnait déjà une preuve suffisante. Dépareilles expériences ne sauraient se justifier par la considération du bien général. Personne n'a mandat pour sacrifier un seul au salut d'Israël ; les Iphigénies ne sont plus du temps et, si les Gurtius en étaient, au moins devrait-on attendre qu'ils se dévouassent volontairement. C'est, du reste, ce qui a eu lieu plus d'une fois en médecine et en syphiliographie même ; c'est ce que font fréquemment, sur un terrain moins périlleux heureusement, les consciencieux confrères qui expérimentent sur eux-mêmes l'action des substances médicamenteuses.

i. Conduite du médecin dans des cas particuliers. 1" Opportunité des consultations, llufcland regardait comme très-problématique en général l'avantage des consultations. Il craignait l'indifférence du médecin traitant pour la médication nouvelle, la suspension de son initiative. Ces reproches ne sont pas sans fondement, et c'est souvent la manière d'agir du consultant qui les justifie. Si celui-ci peut presque toujours fournir quelque lumière à un débutant, bien souvent il n'a rien à apprendre à son confrère qui puisse être sérieusement utile au malade, surtout dans les grandes pyrexics. Ce conhère, que je suppose instruit et que l'âge et une pratique active ont rendu expéiimenté, s'est tracé en face du patient un plan de conduite, tiré des habitudes de santé, des antécédents du sujet, de l'existence de symptômes actuellement disparus, de leur ordre de succession, etc. C'est alors qu'intervient le consultant. S'il a la sagesse de tenir compte de ces déterminations antérieures et, quand elles sont bonnes, de se borner à les approuver, il excite le zèle du médecin, il l'assure dans sa voie, et tout le monde y gagne. Mais trop fréquemment il tient à marquer la trace de son passage par des prescriptions nouvelles. La famille, qui y voit un redressement ou un heureux complément du traitement jusque-là suivi, en presse l'exécution : de là une dépression inévitable du médecin habituel, et l'affaiblissement de son ressort intellectuel et moral. D'autres fois le consultant, dominé par l'état présent du malade, ignorant ou négligeant trop le mode d'enchaînement des phénomènes, tombe dans quelque erreur palpable au détriment de la réputation de son confrère. C'est alors qu'un des plus illustres représentants de la médecine contemporaine prend un cancer du poumon pour un hydropéri-

5i4 DÉONTOLOGIE.

carde ; un autre une fièvre typhoïde au début pour une fièvre typhoïde au dédia ; un troisième un embarras de la langue par ramollissement cérébral commençant pour l'effet d'un chicot dentaire. Si je nommais mes auteurs, on verrait que ce p'est calomnier personne que de se méfier un peu des erreurs des consultants.

Cependant, il n'est pas besoin de dire que les consultations sont souvent utiles. Quand deviennent-elles opportunes? C'est quand le médecin a des doutes sur la nature de la maladie ou sur le traitement à employer ; quand il juge à propos, en présence d'un cas grave, de couvrir sa responsabilité ; quand le patient ou sa famille a besoin d'être rassurée ; enfin quand il y a lieu de ranimer l'espoir d'un malade en état désespéré.

La première proposition n'a pas besoin d'être expliquée. C'est une obligation pour un praticien de prendre l'avis d'un confrère toutes les fois qu'il ne se sent pas suffisamment éclairé ; et il le choisira parmi ceux que leurs études et leurs écrits désignent pour être plus aptes à juger le cas particulier. C'est le triomphe des consultants spécialistes, et c'est un peu pour cela qu'il s'est créé tant de spécialités. Le monde en suppose davantage, et distribue journellement des palmes à qui n'y prétendait pas pour son habileté dans telle ou telle maladie. Bon pour les catarrhes, c'est l'éloge qu'on faisait d'un médecin dans un certain cercle d'amis.

Une consultation paraissant superflue au médecin traitant, il a néanmoins, en certaines circonstances, le droit de la provoquer. Sans doute il doit avoir le courage de supporter toutes les responsabilités auxquelles l'expose un devoir professionnel; mais il n'est pas tenu d'encourir celles qu'il peut éviter, ou de risquer sans motif sa réputation. Ce genre de consultation peut d'ailleurs servir l'intérêt des familles, qui, en cas de malheur, regretteraient qu'elle n'eiït pas eu lieu. Le médecin agira suivant le degré de confiance dont il se sentira entouré.

En général, bien que cette manière de voir ne soit pas partagée par tout le monde, je crois qu'il vaut mieux proposer une consultation que d'en recevoir la demande par la famille. Sans doute, si on la proposait de l'air effaré d'un homme qui ne reconnaît plus sa route, on compromettrait son autorité; mais il en seia autrement si on la motive sur l'inquiétude bien naturelle du malade et des parents, tandis que la proposition d'une consultation par la famille a toujours, plus ou moins, le caractère d'un acte de défiance. Le jour où ce désir vous est communiqué, il a quelquefois couvé longlemps à votre insu, et exprime alors une disposition d'esprit plus fâcheuse que vous ne le pensez. Inutile de dire que les consultations provoquées ne doivent jamais être refusées.

Quant aux consultations pour maladies désespérées, comme une phthisie avancée, il importe de n'en user que sur provocation expresse et après avoir prévenu la famille de leur inutilité. Il y a ici à tenir compte de la position de fortune. Certains malades n'hésitent pas apporter la gêne dans leur ménage pour courir après les avis les plus décevants ; le médecin fera bien de modérer leur fantaisie, autant qu'il le pourra sans les désespérer, surtout si le charlatanisme est mis de la partie.

2» Maladies chroniques incurables. Avec ou sans consultations, le médecin a des devoirs particuliers à remplir envers les malades incurables. Ou ceux-ci connaissent leur situation ou ils l'ignorent. Dans le premier cas, j'ai tracé en parlant de la prudence la ligne de conduite à suivre, et je viens d'y ajouter un

DEONTOLOGIE. 545

trait à propos des consultations. Dans le second cas, l'action du médecin peut encore s'exercer avec profit sur le moral. C'est au médecin en effet plus qu'à tout autre qu'il appartient de posséder et d'inculquer à autrui la force de caractère et la tranquillité d'ànie qui bravent tous les mauvais traitements de la fortune. 11 y a place pour lui à côté ou à défaut du prêtre. Dans la diversité des croyances se rencontrent de communs principes et, en l'absence même de toute foi, de communs sentiments, que le médecin, plus libre en cela que le pasteur, peut f.iiie parler auprès d'un malade de quelque valeur morale. Le stoïcisme qui a fait les Caton, les Sénèque et les Marc-Aurèle, qui soumet tous les asservissements de la. nature à l'empire de la lorce libre que l'bomme porte en lui, a encore des remèdes efficaces contre les souffrances irrémédiables. A défaut de consolation, il a l'abnégation, le sacrifice de soi-même. Ce sacrifice, les stoïciens d'autrefois le portaient fréquemment jusqu'au suicide, et la pensée de ce dernier refuge vient aussi à certains malades. Quand il le découvre, quand seulement il le soupçonne, le médecin a le devoir de le combattre. Le principe de l'inviolabilité de la vie humaine est une conquête d'une civilisation que personne ne peut renier : la même qui a proclamé l'égalité de tous les hommes entre eus et aboli l'esclavage. Le suicide, s'il est un acte de liberté parce qu'il dompte le corps, est au fond une défaillance parce qu'il est une capitulation devant la souffrance. Ce sont des vérités dont tout médecin peut avoir l'occasion de tirer parti. C'est dire à quel point manquent à leur mission ceux qui, abusant des facilités de leur profession, procurent du poison à leurs clients. Cela s'est vu dans des circonstances mémorables; qu'on ne soit pas étonné d'apprendre que pareil office est encore sollicité assez fréquemment; et, quand il l'est, c'est avec une persistance, une obstination qui met à de pénibles épreuves le devoir du médecin. Il est même des personnes actuellement bien portantes qui veulent être munies de moyens de suicide pour le jour des maladies douloureuses ou sans remèdes. Je ne serais pas embarrassé d'en citer des exemples.

S'il est des malades qu'on peut soutenir en réveillant l'énergie du caractère, il en est d'autres qu'il est mieux d'attaquer par le sentiment. Celui qui n'a pas la foi en pnrlerait mal et ne doit pas en parler. Mais la religion du malade, quelle qu'elle soit, peut devenir, sur l'initiative du médecin et par l'intermédiaire de la famille, un moyen d'apaisement : car, il ne faut jamais l'oublier, tout remède qui peut soulager est obligatoire pour l'homme de l'art. « Est-ce que, dit M. Max Simon dans'j un écrit inédit qu'il a bien voulu me communiquer et dont j'aurai encore à tirer profit \ le médecin va essayer d'apprendre à l'incurable à se passer de lui? Non, non. .Mais dans ces cas sa mission se transforme : il ne doit pas oublier que la science est une charité savante, et que là même où elle n'a que des palliatifs à opposer au mal, sa main, jusqu'à la fin secourable, doit poser sur la plaie le népenthès, le dictame de la sympathie qui va plus loin que la science qu'elle complète, vis-à-vis du malheureux qu'attend la terre béante. Qui oserait soutenir que le chloroforme, le chloral, l'éther, le bromure de potassium, la morphine, épuisent le pouvoir du médecin dans cette lutte contre une mort inévitable? Tous les hommes qui ne sont point parvenus à faire taire en eux le cri suprême de la vie près de s'éteindre répètent d'instinct cette pai'ole d'Obermann : « Je suis las des choses certaines et cherche partout des voies d'espérance. »

* Cette note a pour sujet : Le devoir imposé au médecin d'apprendre à certains malades à se passer de lui.

DICT. ENC. XXVII. 35

546 DÉONTOLOGIE.

« Écoutez d'ailleurs, ajoute Max Simon, ces paroles de M. Renan dans l'introduction à sa traduction de VEcclésiaste : « L'homme n'arrivera jamais à se persuader que sa destinée soit senibiable à celle de l'animal. Même quand cela sera démontré, on ne le croira pas. C'est ce qui doit nous assurer à penser librement. Les croyances nécessaires sont au-dessus de toute atteinte. L'humanité ne nous écoutera que dans la mesure où nos systèmes conviendront à ses devoirs et à ses instincts. Dans ses plus grandes folies, Gobelet (l'auteur de VEcclésiaste) n'oubliera pas le jugement de [)ieu ; faisons comme lui. »

En dehors des systèmes philosophiques et de la religion, la voix du sentiment a plus d'une manière de se faire entendre. Une âme élevée comprendra quel petit incident c'est qu'une misère particulière dans l'immense et navi ant tableau des misères humaines; et combien sont plus à plaindre encore ceux dont la maladie a pour cortège la faim, le froid, Je dénuement, la solitude. C'est le moment, si l'on fait partie de quelque œuvre de bienfaisance, de faire appel à la générosité du riche. S il y répond, sa bonne action le réconfortera lui-même en suggérant à ce condamné de la maladie l'idée que sa destinée ici-bas n'est pas finie et qu'il est encore bon à quelque chose. Mais pour la grande majorité des patients le moyen le plus sur d'émouvoir les bons sentiments, c'est le désouement affectueux qu'on leur témoigne, les soins dont on les entoure, l'absence visible de toute répugnance devant la hideur de leur mal. Se sentir aimé, c'est vivre la meilleure part de la vie, et l'on s'achemine moins douloureusement vers la mort par une voie semée de bienfaits et de consolations. Aussi combien est juste, doublement juste, le précept-e de ceux qui, comme Ilufeland ou Max Simon, insistent sur le dsvoir de ne jamais déserter le chevet d'un malade, sous prétexte d'incurabilité ! Ce prétexte et d'autres qu'on sait inventer couvrent le plus souvent l'indifférence ou l'égoïsme; on cesse de voir l'ami derrièi'e le malade, ou l'on veut s'épargner des soins désagréables. Or il n'est plus sïuère aujourd'hui d'affection incurable où l'on ne puisse joindre à l'efticiicité de l'influence morale celle, plus directe et plus sûre, des moyens thérapeutiques. De nombreux sédatifs et la méthode hypodermique offrent, sous ce rapport, des ressources pour ainsi dire inépuisables.

ô" Imminence de la mort; mort confirmée. En réalité tout le monde meurt d'une maladie incurable ; tout le monde arrive, par des chemins différents, au terme où le mal est devenu plus fort que toutes les ressources de l'art et de la nature. Les préceptes qui viennent d'être indiqués trouveront donc ici leur application; il faut toujours fortifier, consoler et soulager; mais le moment impose au médecin certains devoirs paiticuliers.

Le sévère langage du stoïcisme frapperait avec trop de rudesse le cœur affaibli et l'esprit du mourant. 11 blesserait presque toujours la famille. Lisez dans Lucrèce (liv. III, p. 61 et 62 de l'éd. Nisard) l'apostrophe de la Nature au misérable qui gémit de quitter les biens de ce monde, cà ce convive rassasié de la vie qui ne veut pas aller dormir tranquille, à ce vieillard qui a épuisé toutes [es joies et qui sèche encore de désirs! II est clair que ce ne peut être le langage d'un médecin ni de personne; mais surtout l'heure n'est plus celle des raisonnements philosophiques. L'action morale doit être, pour ainsi dire, topique, avoir pour objet unique de rendre plus fticile ou de masquer le terrible passage. Aux âmes fortes et sans illusions on paide de résolution, d'exemple à donner aux siens, de déchirements de cœur à éviter, de laprochaine délivrance, etc. Pour ceux qui se débattent violemment, avec une sorte de révolte, conti-e les étreintes

DiiONTOLOGIE. 517

de la mort; pour ces femmes de plaisir qui appellent au secours d'une voix de'sespérée, qui vous implorent d'un œil hagard, qui s'attachent à vos mains, à vos habits, comme pour éviter un précipice, il n'est d'efficace qu'une promesse hardie de salut, suivie de l'emploi de quelques moyens palliatifs. Diins ce paroxysme du désespoir, la seule douceur, les paroles tendres ne sont plus de mise; elles ne font souvent qu'augmenter l'irritation.

Il eit encore deux points sur lesquels je crois utile d'appeler l'attention du praticien :

Aux approches de l'agonie, beaucoup demaiades, immobiles, les yeux fermés et paraissant étrangers à tout ce qui se passe autour d'eux, entendent les conversations. Il importe conséquemment de bien veiller sur soi quand la famille vous interroge près du lit, et de lui l'ecommander à elle-même de se tenir en garde contre les réflexions imprudentes.

Par une même erreur d'appréciation, le médecin se hâte souvent trop de mettre fin à tout traitement. Il peut en résulter de Irès-séiieux inconvénients, même pour lui. Les terminaisons funestes ménagent souvent de grandes surprises aux plus expérimentés; un coma qui paraissait définitif se dissipe; le pouls qui fuyait se ranime; la peau froide et visqueuse se réchaufl'e, et la vie se prolonge au delà du terme prévu. Alors le défaut de traitement, d';ihord accepté par la famille, ne lui paraît plus supportable, et elle se prend à le regretter. Ce peut être d'ailleurs avec raison. Un précepte donc à suivre scrupuleusement est celui de ne jamais abandonner un malade même en état de mort imminente, et de continuer à tout mettre en œuvre ou pour relever les forces ou pour apaiser les souffrances. Quand celles-ci sont très-violentes, le praticien se trouve souvent en présence d'un grave embarras : celui de ne pouvoir les soulager qu'en risquant d'abréger l'existence. Pour moi, je n'hésite pas à lui reconnaître le droit d'adopter ce dernier parti. Certes, si le remède devait tuer nécessairement, on devrait s'en abstenir à tout prix; mais la simple possibilité de hâter de quelques instants la fin d'un malheureux ne doit pas être mise en balance avec la certitude d'adoucir ses derniers moments.

Le malade meurt : quelle doit être la conduite du médecin? D'abord, il est d'usage qu'il n'assiste pas aux obsèques, de peur de rappeler par sa présence des scènes douloureuses, surtout si l'on croyait avoir quelque faute à lui reprocher. Mais cet usage est loin d'être rigoureusement suivi ; il est en grande partie subordonné aux relations extra-professionnelles du médecin avec la famille, et c'est même souvent une satisfaction à donner à celle ci que de se mêler à elle dans la cérémonie funèbre. Quoi qu'il en soit, le médecin ne doit pas hésiter à visiter la famille les jours qui suivent le décès. Une longue disparition risque, sous l'inlluence des causeries de l'entourage, de devenir définitive. Des communications immédiates permettent de redresser, s'il en existait, les fausses appréciations; elles permettent en tout cas au médecin de juger de la situation qu'il a gardée dans la maison.

¥ Maladies imaginaires, hypochondrie, névrosisme, pusillanimité. Les hypochondriaques, dont on peut dire avec un ancien : « Lacryma; eis deerunt antequàm causœ dolendi » (Sénèque, Consob. à Polybe), sont un sujet de spéculation pour certains méJecins. Leurs préoccupations constantes de santé, l'espoir sans cesse nourii de rencontrer le remède qui leur échappe toujours, en font les dupes habituelles des théories grossières et de la polypharmacie. Le vrai médecin ne doit pas les livrer à celte exploitation; il doit au contraire s'efforcer

548 DEONTOLOGIE.

de les y soustraire en suivant les règles indiquées plus haut, mais avec plus de tolérance et d'abnégation. Les hypochondriaques en efiet sont particulièrement dignes de pitié; leur croyance à des maux qui n'existent pas et qu'ils exagèrent est un tourment cent fuis pire que la souffrance piiysique. (juand l'un d'eux réclame vos soins, gagnez-le d'abord par la douceur, par des marques d'intérêt, par l'attention prêtée à ses prolixes expositions. La confiance est la porte par laquelle vous ferez entrer plus tard les idées saines. Ce moment venu, ne croyez pas réussir par une guerre ouverte et sans merci à toutes les plaintes, à toutes les fausses théories, à toutes les vaines médications : vous ne produiriez que la révolte; le client, assuré, lui, de souffrir, n'aurait l'air de se rendre que pour aller porter ses doléances ailleurs. La simple négation de sa théoiie ne le satisfait pas; il lui faut une démonstration, du moins apparente. Donnez-la lui en montrant, en inventant même des désaccords entre cette théorie et les symptômes qu'il accuse; son ignorance vous fait à cet égard un rôle facile. Quant aux souffrances accusées, rejetez-en une partie comme insignifiantes, comme accessoires et devant disparaître un jour d'elles-mêmes, et attachez-vous à quelquesunes seulement, choisies parmi celles qu'on peut le mieux faire disparaître par une action médicamenteuse sur le système nerveux central, ou sur les nerfs de la partie à laquelle elles sont rapportées. Exemple : les déchirures d'estomac, les battements de cœur, qu'on traite par l'ingestion de stimulants diffusiblcs, par une piqûre à l'éther, à la digitaline, etc. Quelques symptômes disparus donnent espoir pour le reste. Et les rares remèdes dont vous croyez devoir faire usage, ordonnez-les (suivant le précepte de Baglivi, rapporté par Max Simon) avec autorité, avec toute l'apparence de la foi en leur eflicacité. Tâchez aussi d'amener le sujet à certains actes dont il redoute les efiets, quand vous les savez inoffensifs. Un hypochondriaque qui prend à peine de nourriture, qui n'ose toucher au vin, sera tout étonné le lendemain d'un grand dîner de n'avoir pas souffert des excès auxquels on l'aura entraîné. L'hypoChondriaque, encore une fois, n'est accessible qu'aux démonstrations de fait. On connaît l'histoire du prince de Weimar soi-disant malade d'une fièvre tierce, et qui fut enchanté de n'avoir pas d'accès le jour oîi Hufeland avait eu soin d'avancer l'heure de la pendule. C'est l'analogue de l'histoire de ces lypémaniaques qui cessent d'accuser des tortures intestinales quand on leur a montré dans le vase de nuit la grenouille qui ravageait leurs entrailles.

Des auteurs posent la question de savoir s'il est permis de pratiquer dans ces cas la médecine dite ésotérique, dans laquelle on trompe le malade par des remèdes illusoires. Tout est licite qui doit être utile au patient. Qu'importe que le soulagement procuré soit dû à une action médicamenteuse réelle ou à une action morale? L'essentiel est qu'il ait lieu. On assure mieux l'effet de ce mode de traitement en l'entourant de formalités particulières, comme en fixant les heures précises, les minutes auxquelles seront prises les pilules àemicapanis, et en attirant d'avance l'attention des malades sur les symptômes qu'ils pourront éprouver, tels que borborygmes, pesanteur de tête, etc. On choisit ces symptômes parmi ceux que toute personne constaterait chez elle, si elle y regardait de près; en dehors même de ceux-là, on peut être assuré que le malade en signalera d'autres en les mettant sur le compte du prétendu médicament.

Ce qui vient d'être dit au sujet des hypochondriaques indique assez comment devront être traitées les personnes affectées de ces mille perturbations des fonctions nerveuses, qu'on réunit sous le nom commun de névrosisme ; une seule

DÉONTOLOGIE. 5i9

remarque est nécessaire. C'est dans les épisodes de la vie intime que se trouve le plus souvent le point de départ de toutes les altérations de la sensibilité morale et physique qui ont sur le caractère et les actes une influence si profonde et quelquefois si fâcheuse. Le médecin portera donc, avec toute la prudence et la délicatesse possible, ses investigations de ce côté. Il dirigera mieux son traitement quand il connaîtra la cause première des accidents. Seulement, il doit se défier des déclarations fausses et des exagérations. Le monde féminin ne manque pas de ces natures sensibles que la maternité déçue a comme déclassées au sein du mariage et qu'une aigreur secrète porte à l'injustice; ou de ces victimes penchées et nonchalantes qui ne se trouveront bien mariées qu'après avoir épousé l'idéal. 11 n'est pas inutile d'avertir le jeune médecin que cet idéal, on le cherchera quelquefois en lui, peut-être par amour sincère, pentêtre aussi par commodité, étant le plus aisément accessible de ceux qu'on pourrait avoir remarqués. C'est dans ces circonstances qu'il fimt se rappeler ce passage du serment d'Hippocrale : « Dans toute maison où je viendrai, j'y entrerai pour le bien des malades, me tenant loin de tout tort volontaire et de toute séduction, et surtout lom des plaisirs de V amour avec les femmes... »

Quant aux blasés, aux pusillanimes , aux ihanatopliobes, Max Simon les stigmatise dans la note manuscrite indiquée plus haut, et dit en même temps comment on doit se conduire à leur égard. Je copie presque entièrement ce passage où respire une âme élevée avec une grande expérience du cœur humain : « Ils ne sont pas rares les hommes qui ne savent pas encore que la vie est un travail continu, qui a ses règles, et que les mille rouages qu'elle met en œuvre pour se réaliser ne peuvent le faire sans frottement ; les délicats, les ennuyés, les amateurs de la vie intensive, y sentent le pli de la rose qui les écorche. Mais ils sont légion, ceux dont le système nerveux, l'estomac, mal élevés et plus mal dirigés, font de la vie un laborieux apprentissage qu'il faut chaque jour reconimencer, surtout quand on touche au seuil de la vieillesse, et que les illusions évanouies ne viennent plus murmurer à l'oreille leurs capiteuses cantilènes. Kant passait à Vordre du jour sur les accidents, un peu plus vifs qu'à l'ordinaire, provoqués de temps en temps par un catarrhe chronique dont il était atteint ; de la Rochefoucauld savait être vieux ; Montesquieu savait être aveugle ; un inconnu, de noble race, aveugle aussi, disait que, la nuit approchant, il était simple qu'on fermât ses volets; Voisenon se vantait d'avoir passé trente ans de sa vie à mourir d'un asthme; Fontenelle ne se plaignit jamais que d'une difficulté d'être, etc., etc. ; mais on compte les hommes qui se sont ainsi bronzés aux événements de la vie. Voilà les grands enfants qui viennent à chaque instant frapper à l'huis du cabinet du médecin, aussi bien à la campagne qu'à la ville. Têtes vides, cœurs inoccupés, leur horizon ne s'étend pas au delà de la sensation du moment; un sac vide, disait Francklin, ne saurait se tenir debout. C'est à ces hommes, auxquels nous nous heurtons à chaque pas, que le médecin, qui ne veut pas laisser vilipender sa noble et secourahle science, doit' apprendre à se passer de lui- a Voilà vingt ans que vous vous mourez, répondis-je aux sempiternelles plaintes d'une vieille cliente ; est-ce que vous ne finirez pas par me laisser quelque repos? — Osez vivre, dis-je un jour à une vieille fille qui me fatiguait de l'odyssée des symptômes inconscients d'un amour rentré. — Mourir, mourir, vous ne me parlez que de mourir, disais-je à une autre, eh bien ! je vous défie de mourir. » Un jeune prêtre est convaincu qu'il va devenir enragé ; il me poursuit de ses lamentations : il me dit qu'il a

550 DEONTOLOGIE.

été une ou deux fois forcé d'interrompre sa me?se, parce qu'il craignait que la rage éclatât au milieu du saint sacrifice. Un jour, las de ses jérémiades, et non sans éprouver une profonde pitié pour les angoisses terribles de ce pauvre homme, je lui dis que toutes ces terreurs n'étaient que vaines fantasmagories d'une imagination troublée, et, pour le lui prouver, j'ôtai ma robe de chambre, je m'armai d'une lancette et ajoutai que, s'il le voulait, j'allais m'inoculer. séance tenante, une goutte de son sang, me vacciner de sa prétendue rage. A ces mots prononcés d'un air décidé, le malade m'arrêta, et me dit, à son tour : « Docteur, je suis guéri. » Il vit encore, et il est aujourd'hui le doyen respecté d'une paroisse de Rouen. Il y a ainsi des mots qui guérissent; seulement il faut les trouver; c'est plus difficile quelquefois que de chercher une formule dans le Codex commenté ou non; la pilocarpine eùt-elle mieux réussi? j'en doute. Nos vieux maîtres, les austères de la médecine, quand ils voulaient amener à se faire hommes d'eux-mêmes, selfmade men, ces grands enfcints qui cachent leurs cheveux grisonnants sous un bourrelet perpétuel, semblaient s'être inspirés de l'exemple de Guillaume III, qui, à son avènement au trône d'Angleterre, quand les malades vinrent, suivant une vieille tradition, lui demander de toucher leurs écrouelles (quand écrouelles il y avait), se contenta de leur donner sa bénédiction.... laïque, et les adjura d'avoir plus de bon sens et de raison. Cruveilhier, qui avait un peu l'air d'un quaker, mais d'un quaker sympathique, quand il se trouvait en présence d'une grande maladie, se rassérénait, s'il avait en face de lui un homme qui ne pouvait plus manger parce qu'il mangeait trop, et réconduisait doucement en lui conseillant de lire l'ouvrage de Cornaro, et d'en suivre les conseils, en les mitigeant un peu, pendant huit ou quinze jours. Le noble Vénitien, ajoutait-il finement, en savait plus que lui sur ce genre de maladie. Ghomel conseillait à ces malades volontaires de visiter les pauvres; Rajer (moins puritain, celui-là) leur apprenait à analyser leurs liquides buccaux par l'apphcation sur la langue du papier de tournesol, ou d'observer leur urine matin, midi et soir (il prétendait que cela les amusait); mais c'est là une pratique mauvaise; on fait ainsi des bypochondriaques; on ne guérit pas. Andral, dans ses bons jours, les envoyait promener, « fuge medicos, et sanaberis. »

5° Aliénation mentale. Une question assez grave de déontologie se pose au sujet de l'aliénation mentale. Le droit refusé au chirurgien de soumettre à une opération une personne saine d'esprit qui n'y a pas consenti doit-il lui être accordé à l'égard des aliénés? Cette question a été soumise en 1876 à la Société médico-psychologique par lé docteur Billod. Une femme de son service, âgée de soixante et un ans, en état de démence complète, avec aphasie et hémiplégie du côté droit, était affectée d'un cancer du sein et présentait, au dire du chirurgien, les conditions les plus favorables au succès de l'opération ; mais, chaque fois que ce dernier mot était prononcé près de la malade, elle sanglotait. Fallait-il passer outre et opérer? La discussion ne fut pas longue à la Société. En effet, le devoir du médecin, dans les cas de ce genre, paraît assez clair, et il a été judicieusement établi par M. Billod lui-même. « Il est, a-t-il dit, un cas où.... il n'y a pas lieu de tenir compte de la résistance du malade à une opération jugée nécessaire ; c'est celui où le malade, n'exprimant aucune appréhension de la douleur, non plus que du danger et des suites de cette opération, base son refus sur des motifs qui portent l'empreinte évidente du délire, ou, en d'autres termes, le cachet de la déraison. Le devoir du médecin serait encore

DÉONTOLOGIE. 5^1

(l'opérer un malade qui, consécutivement à une tentative de suicide, présenterait des accidents rendant une opérai ion urgente et nécessaire, et qais'yreluserait en basant son refus sur ce motif : que l'opération a pour but de lui sauver une vie dont il veut se débarrasser. » Ces principes n'ont pas été contestés. MM. Blanche et Lunier ont seulement rappelé l'obligation de consulter les familles, au moins dans les cas de placement nécessaire. ■.( Pour les placements d'office, a dit ce dernier, le médecin est le juge de sa situation et décide conformément aux règles scientifiques. »

6° Passions. Il semble, après tout ce qui a été écrit touchant l'influence des passions sur la santé, que le médecin y trouvera toujours matière à des inspirations utiles aux besoins de sa pratique : qu'on se détrompe. Ce sont d'intéressants ouvrages que ceux de Marc-Antoine Petit, Tissot, Descuret, Cerise, Réveillé- Parise, sur la médecine morale; mais quand on essaie d'en tirer quelques préceptes bien définis, autres que ces préceptes généraux écrits dans le livre même de la conscience, on se trouve comme en présence du vide. De tous ces auteurs, Réveillé-Parise est celui qui a donné à ses études la forme la plus pratique, suivant la passion dans ses effets généraux sur l'organisme, puis ses effets particuliers sur les humeurs et sur les grands viscères, cerveau, cœur, foie, estomac; faisant ressortir les analogies symptomatiques de la douleur physique et de la douleur morale; formulant enfin un traitement approprié aux diversités qu'il vient d'établir. Hélas! qu'il y a loin de la coupe aux lèvres! Et Réveillé-Pai'ise ne le conteste guère. « Ces données, dit-il, ne sont, à vrai dire, que générales, synthétiques, et ne suffisent pas; mais lier et systématiser en un tout logique les faits et les axiomes, c'est là surtout la grande difficulté quand il s'agit des affections morales. Et la preuve, c'est que, quand on vent préciser, induire avec quelque certitude, le médecin est arrêté dans une foule de cas ». Il existe, dans la voie anatomique oii s'engageait Réveillé-Parise, un guide mal connu de son temps : c'est la physiologie du bulbe rachidien, du pneumogastrique et du grand sympathique; c'est l'ensemble de leurs influences, suivant des modes divers, sur les mouvements de l'estomac, sur les sécrétions gastriques, sur la fonction glycogénique du foie, sur la respiration, sur la fréquence, la force, le rhythme des battements du cœur. Il sera possible quelquefois au médecin d'établir, en propres termes, le diagnostic anatomique et la pathogénie d'une affection passionnelle. D'autres signes, également anatomiques et trop négligés, ce me semble, par les auteurs cités, sauf P>éveillé-Parise [Études de l'homme, t. II, p. 70), peuvent être fournis par la physionomie. Je dis la physionomie, et non le faciès, pour mieux exprimer qu'il ne s'agit pas seulement de l'expression physique. Les passions en effet marquent leur empreinte sur le visage humain, souvent en traits spéciaux et propres à chacune d'elles. La passion vénérienne est de celles-là; de même la haine prolongée, de même l'alcoolisme. Hors de là, et sur le terrain psychique, il en sera réduit à de vagues déterminations, dont je suis loin pourtant de contester l'importance, l^ne nonchalance inaccoutumée, la négligence dans les affaires coïncidant avec la pâleur des traits et la diminution des forces, fera soupçonner quelque passion énervante, comme celle de l'amour ou du jeu. Un geste, un regard surpris, sont une lumière; plus encore, le hasard des rencontres, certains changements d'habitudes; des heures de sortie toujours les mêmes, avec de brusques revirements de caractère (gaîté ou morosité) au départ ou au retour; un trouble involontaire, une irritabilité mal dissimulée, toujours amenés par le même sujet de conversa-

55Î DEONTOLOGIE.

tion ou en présence de la même personne. Les indices de ce genre sont innombrables; mais on voit combien leur utilité dépend de la sagacité du médecin.

Ce n'est pas tout de les reconnaître; il s'agit maintenant de s'en servir. Grande difficulté! Ici encore c'est remplir une lâche périlleuse, c'est engager gravement sa responsabilité, que de faire part de ses remarques aux intéressés : il le faut cependant, puisque la passion toujours déchaînée produira toujours le même ravage; il le faut, ne serait-ce que pour faire comprendre l'inutilité des moyens pharmaceutiques. De toutes les passions, l'amour est celle dont la découverte discrète est le mieux supportée, et l'on est parfois surpris d'être accueilli d'un serrement de main par une femme dont on aurait pu craindre d'avoir blessé la pudeur. Il n'est pas prudent, toutefois, de procéder sommairement. Ces sortes de confidences ne sont bien reçues des femmes que par le médecin qui a lui-même une place dans leur affection. C'est donc par le cœur qu'il faut entrer dans le sanctuaire de la passion secrète, et, si l'on n'est pas encore assez sur de cette porte, il faut l'ouvrir insensiblement par une action morale préparatoire. Dans ces moments de trouble intérieur, les femmes sont plus accessibles que jamais aux sentiments tendres ; des soins attentifs, des paroles amicales, une compassion marquée pour leurs peines, les touchent profondément. Et alors il peut suffire d'un conversation adroitement amenée sur le sujet qui les possède pour écarter toute gêne et faire échapper la confidence attendue.

L'amour est une passion noble, qui peut seulement se dégrader; et c'est pourquoi on l'avoue sans trop de peine. Mais, chez certaines natures tiès-sensibles, la honte d'avoir toujours sous les yeux un témoin de sa faute, chez d'autres la crainte d'une indiscrétion, exposent quelquefois le médecin le plus dévoué à être écarté. A plus forte raison en sera-t-il ainsi quand il s'agira de passions viles. Cette éventualité se réalise principalement quand le malade, impuissant à se corriger, se sent dorénavant exposé à de continuelles admonestations, ou quand, habitant avec sa famille, il soupçonne entre elle et le médecin une coalition contre lui.

Noble ou vile, quand une passion a été reconnue et dénoncée, de quelle façon la combattre? Comme on pourra, c'est le précepte le plus sensé. Réveillé-Parise, qui mérite d'être souvent cité en cette matière, essaie de poser des principes généraux de thérapeutique morale. « Il faut se rappeler, dit-il : 1" que ces moyens (moraux) doivent toujours se baser d'après le caractère, la sensibilité, l'.'ge, l'éducation, les préjugés, le sexe du malade, et surtout d'après la cause e «on degré d'intensité ; 2" d'examiner avec soin les effets déjà produits sur l'économie, en prévenir les résultats, connaître surtout l'organe lésé ou le plus menacé ; 5° de combiner les moyens, de les varier, d'en faire une méthode de traitement d'autant plus complète et efficace qu'elle sera plus diversifiée; 4° de mettre dans son emploi autant que possible une persévérance, une religieuse ponctualité, presque toujours couronnées par le succès; 5° enfin que, si la guérison n'est pas toujours complète, au moins obtient-on avec certitude une diminution de souflrance morale capable de prévenir les altérations organiques, ce qui est un immense avantage. » Rappelez-vous tout cela, vous ferez bien; souvenez-vous de toutes les qualités de patience, de douceur, de fermeté, rappelées plus haut; pensez aux exercices corporels, à l'hydrothérapie, aux distractions du monde, aux voyages, aux stations maritimes ou thermales, aux médicaments toniques ou sédatifs ; mais n'oubliez pas non plus que les circonstances

DÉONTOLOGIE. 555

particulières seules vous dicteront le choix à faire dans ce fonds banal de ressources. Les voyages, par exemple, quand l'objet de la passion ne peut vous suivre, peuvent être une diversion puissante pour un esprit cultivé et curieux, surtout si d'intelligents compagnons s'appliquent à la tenir en éveil; ils sont quelquefois le sujet d'un insurmontable ennui pour le touriste indolent et solitaire. Le théâtre, qui concentre l'attention sur un seul objet, serait de toutes les distractions mondaines la plus efficace, si l'aliment même des passions, des plus dépravantes comme des plus nobles, n'y jouait un si grand rôle. Mais aucun moyen de cet ordre ne peut être mis en balance avec le travail. Celui-là est toujours à notre disposition; il met à notre service le spectacle que nous voulons, l'occupation qui nous plaît; il procure tout ensemble la solitude qui convient à la douleur farouche et une société choisie d'êtres imar^inaires qui la charme et l'apaise. Le travail en outre a cela de supérieur à tout dérivatif moral qu'il est à la portée des plus pauvres comme des plus riches, des plus bornés comme des plus intelligents.

7° Age. Dans les soins donnés au tout jeune enfant, la bonté, l'aménité, un visage riant et ouvert, toutes les qualités extérieures qui frappent la vue, sont des auxiliaires précieux du traitement; son instinct le rend confiant envers ceux qui savent lui plaire. Savoir plaire à un enfant, savoir lui sourire, le caresser, lui parler le langage de son âge, changer de ton ou d'objet suivant son caprice du moment, trouver le mot qui calmera sa peur ou la distraction instantanée qui la détournera, ce n'est pas le talent de tous. Beaucoup d'entre nous savent que Blachc y excellait ; on disait de lui qu'il soignait les bébés maternellement. Quand on essaye de se rendre un compte psychologique de l'influence des procédés du médecin sur la docilité de ces petits êtres, on remarque, si je m'en rapporte à mon expérience, qu'elle tient surtout à l'art de se servir de l'extrême mobilité de leurs impressions. En détournant dix fois, vingt fois en quelques minutes, sans leur donner le temps de se reconnaître, leurs dispositions maussades par des occupations inattendues de l'ouïe, de la vue, du toucher, par des questions 4'épétées, par des mots plaisants à leur portée, par des taquineries amicales, etc., on obtient plus d'eux que par la continuité des prières et des caresses. Il faut, non s'attaquer fout de suite à leur résistance, mais faire en sorte qu'ils ne songent plus à résister. Bien des enfants, il est vrai, et presque toujours par la faute de l'éducation, résistent à tous les moyens de persuasion ou de surprise : c'est le tour de la contrainte ; mais ce moyen, dès qu'on a résolu d'y recourir, doit être porté jusqu'à effet. Il importe que l'enfant comprenne qu'il n'est pas le plus fort; si l'on s'arrêle à mi-chemin, comme y oblige trop souvent l'opposition des parents eux-mêmes, on lui inspire une indocilité irrémédiable.

On comprend l'importance de la composition des préparations médicamenteuses destinées à un enfant, tant sous le rapport des doses que sous celui du goût. En général, on emploie des doses trop élevées : la plupart des médecins ne possèdent à cet égard que des notions vagues et procèdent par à peu près. N'étant pas toujours bien renseignés sur les doses minima et maxima des médicaments, ils ont d'autant plus de peine à formuler la dose moyenne qui convient à un enfant d'un âge déterminé; et, de plus, ils sont trop peu familiarisés avec les recherches de détail qui ont servi à établir, pour beaucoup de substances pharmaceutiques, une posologie infantile. D'autres praticiens ne prennent pas assez de soin d'accommoder leurs drogues au goût des enfants. Deux indications

554 DÉONTOLOGIE.

spéciales se présentent ici : rendre les médicaments agréables et les dissimuler. En remplissant la première, on on fait des friandises, et c'est le cas de se permettre l'emploi de certains remèdes spéciaux difficiles à formuler en une ordonnance : biscuits, dragées, chocolats médicamenteux, etc. La secontle indication coneistc presque entièrement à mêler aux aliments et aux boissons des substances à peu près insipides, telles (jue l'infusion de séné dans le café au lait, la poudre de scammonée dans la panade, l'iodure de potassium dans l'eau vineuse.

Un conseil à donner aux mères, c'est d'habituer de très-bonne heure leurs enfants aux bains et aux lavements. C'est un sérieux dommage, dans certaines maladies, de ne pouvoir recourir à ces deux moyens sans produire chez l'enfant des secousses nerveuses souvent préjudiciables. La ressource, si fréquemment employée, de faire baigner la mère avec l'enfant, n'est pas toujours, pour la première, sans inconvénient, et n'est pas d'une réussite assurée. L'administration d'un lavement à un enfant rebelle est plus laborieuse encore. La mère qui se garde de lui en jamais donner dans le cours ordinaire de la vie, de peur de l'y habituer, fait un mauvais calcul; car rien n'est plus aisé que de ne pas créer une véritable habitude.

A mesure que l'enfant grandit, personne en dehors de la famille n'acquiert plus d'autorité sur lui que le médecin ; c'est même pour cela qu'il lui cache tout ce qu'il peut de ses fautes : mais, si le médecin sait s'emparer de sa confiance par l'affection, il peut lui être un guide précieux dans la première émancipation de ses instincts, dont il s'appliiiuera surtout à empêcher les déviations vicieuses. Il lui sera aussi d'un bon conseil dans le premier emploi de ses aptitudes intellectuelles; car le médecin est communément consulté ]>ar les parents et devrait l'être plus encore sur la préparation de son avenir. Mais je n'insiste pas sur ces points de vue qui m'entraîneraient sur le terrain de la pédagogie.

A l'autre extrémité de la vie, on rencontre des conditions qui ne diffèrent pas en tout de celles de la jeunesse. Si trop d'adolescents tombent dans la débauche, beaucoup de vieillards y restent ou y reviennent; et ils la pratiquent par des procédés plus dangereux. Comme ils les dissimulent avec plus de soin, l'homme de l'art, retenu d'ailleurs par le respect de l'âge, les soupçonne moins aisément. 11 est bon d'éveiller sur ce point la méOance des médecins à qui une longue expérience n'a pas fait perdre leur ingénuité. Je ne dis pas la pratique de la piété, mais la piété elle-même, et la plus sincère, n'est point, sous ce rapport, une garantie de mœurs régulières. Non pas assurément qu'on ne doive en tenir aucun compte, mais des exemples de ce genre pris jusque dans l'extrême vieillesse montrent que rien ne doit arrêter le praticien dans une investigation de laquelle dépend sa conduite et conséquemment l'intérêt même du malade,

La vieillesse, par elle-même, n'en doit pas moins être pour le médecin le sujet d'attentions particulières ; et cela pour des raisons diverses, car le monde a d'étranges contrastes. Quelle mission attachante que celle de prolonger, s'il est possible, les jours d'un père de famille entouré d'amour et de vénération! Mais quelle tâche ingrate que de proléger contre l'indifférence et le défaut de soins, ou contre les obsessions d'un dévouement affecté, celui dont l'avidité guette les derniers moments ! Alors on a trop de confiance en vous pour demander une consultation ; on ne veut pas causer de nouvelles souffrances par des remèdes inutiles ; on vous interroge sur le nombre de jours que le mal peut

durer encore. Que le médecin, premier tuteur du malade, mette toute son attention et son intelligence à bien reconnaître le milieu où il est appelé, afin de ne rien permettre qui ne soit bon et de ne rien négliger qui soit utile.

Si l'enfant a des caprices, le vieillard a des préjugés. Il a ceux de tout le monde et, en outre, les siens propres, nés de longues observations sur sa personne. Il tient à des pratiques d'bygiène ou de traitement dont il a, ditil, l'expérience, et il a eu le temps de se composer, sur leurs effets, des opinions aussi fausses qu'inébranlables. La tbérapeutique moderne le trouve en défiance. Ici on ne peut conseiller à IMiommc de l'art de rompre en visière avec ce parti-pris, comme il le ferait pour un adulte ; l'âge impose, au contraire, de grands ménagements à ses paroles comme à ses actes, et c'est par la persuasion ou par des voies détournées qu'il devra s'efforcer de pourvoir aux indications.

8" Sexe. Quand on songe à toutes les particularités de la constitution physique et morale de la femme qui intéressent la pratique médicale, on sent l'impossibilité d'eu effleurer seulement l'étude dans un article déjà si chargé. Au surplus ce sujet est en partie traité dans ce Dictionnaire même, à l'article Femme. Ce n'est ni le volume de son crâne, ni la largeur de son bassin, ni la direction ou la longueur de ses côtes, ni même sa destinée sociale, qui importent au médecin praticien, mais bien certains modes spéciaux de sa vie physique, intellectuelle et morale. Que, après avoir lu Roussel, Auguste Comte, Prudhon, Michelet, Broca, et tant d'autres, on soit ou non pour l'égalité des deux sexes; qu'on trouve dans la crâniologie la preuve d'une quasi-parité de l'homme et de la femme au point de vue de la capacité crânienne dans les civilisations primitives ou aux époques préhistoriques, et de leur inégalité au détriment de la femme dans les civilisations qui ont réduit sa [lart du travail commun; ou bien qu'on regarde comme primordiaux et indélébiles les caractères différentiels des deux sexes, et en tout cas comme ne pouvant plus être rendus à l'égalité par les conditions actuelles et futures de la civilisation, — le médecin reste toujours en présence de conditions féminines, avec lesquelles il lui faut compter. Les principales de ces conditions sont : la faiblesse physiiiue, l'excès de sensibilité, une sagacité qui devine plus qu'elle n'approfondit, la vivacité de l'imagination, la chaleur et la mobilité des facultés affectives. Voilà ce que, dans la diversité des natures humaines, où l'on peut rencontrer certaines femmes en tout supérieures à certains hommes, voilà ce qu'on observe dans nos sociétés. Cela étant, il est manifeste que l'état psychique de l'être féminin, moins bien assis que celui de l'être masculin, sera plus exposé encore à se déranger sous l'influence de toute cause perturbatrice des fonctions nerveuses. Ajoutez cette fonction propre à son sexe {Mulier tota in utero), dont Michelet a fait un commentaire que la richesse du style n'a pu rendre supportable à toutes ses lectrices. Quelqu'un disait que la femme est bonne seulement cinq ou six jours par mois, ne l'étant ni dans les huit jours qui précèdent la période mensuelle, ni dans cette période, ni dans les huit jours qui suivent. Encore fallait-il pour cela que le mois de février fût bissextile. Cette innoflénsive plaisanterie est, du reste, déplacée, car il s'en faut que cette période porte toujours la femme à l'humeur revêche. Ce qui est le plus marqué en elle, à tous les moments de son existence, et qui se révèle dans tout son être, c'est ce je ne sais quoi de ressemblant à une Ibmme qui brille et vacille, qui darde et s'amortit, qui se répand sur les surfaces sans pénétrer beaucoup les pro-

556 DÉONTOLOGIE.

londeurs; quelijue chose enfin de particulier à l'espèce sans lui être exclusif, semblable en cela à la plupart des caractères qui servent à classer l'ensemble des espèces vivantes.

Les facultés morales delà femme, si elles sont plus mobiles, ])lus superficielles que chez l'homme, sont, comme j'ai dit, plus vives, plus agissantes, surtout les qualités du cœur. La sensibilité chez elle domine et emporte tout, répond violemment à tout ce qui vient l'exciter. L'amour, la pitié, sont ses vertus familières; d'obscures infortunes lui arrachent des larmes; elle est souvent l'àme d'associations de bienfaisance; avec cela, elle est sujette à des haines subites et ardentes. Est-ce une contradiction de sa nature? Au contraire, c'en est l'effet naturel; sa sensibilité a réagi contre une atteinte blessante avec la même soudaineté et la même force qu'elle se fût emparée d'une agréable impression. Dans un ménage, il vaut mieux, pour un médecin, avoir pour lui la femme que le mari.

En présentant ces remarques, on se persuade naturellement qu'elles doivent trouver leur confirmation dans la statistique de laliénalion mentale, et que l'aliénation doit être plus fréquente dans le sexe féminin que dans le sexe masculin. Ce fait est loin d'être prouvé; et même, si la comparaison est établie d'après les chiffres d'admission dans les asiles, le contingent des hommes est supérieur à celui des femmes. Mais d'abord la différence n'est pas très-grande (H3 pour JOO); ensuite, si l'on tient compte à l'homme de la part toute spéciale et considérable que lui font, dans l'étiologie de la folie, le gouvernement et la responsabilité des affaires d'intérêt, on voit que l'ensemble des autres influences, qui sont en grande partie morales, donne plus de cas d'aliénation chez la femme; et, si l'on pénètre plus avant dans le sujet, on constate que la folie chez elle vient surtout des orages du coeur, et che? l'homme des orages des sens et de la fortune.

Eh bien, le médecin doit avoir ce tableau devant les yeux, et les occasions d'en profiter ne lui manqueront pas. Ce qui a été dit au chapitre du névrosmie lui indique déjà sa ligne de conduite, tant il est vrai que, chez la femme, en matière de susceptibilité nerveuse, l'état normal et l'état morbide se touchent. Les lignes précédentes feront mieux connaître encore le terrain des névropathies vraies ou simulées et l'éclaireront mieux sur la conduite à tenir. « Malheureusement, dit avec quelque dureté Max Simon, tel est l'artifice d'un certain nombre de femmes, telle est leur habileté à mentir les accidents hystériques, que les médecins les plus sagaces et les plus probes tout à la fois, qui rougiraient d'exploiter à leur profit cette pathologie curative, sont souvent les dupes de celte comédie morbide. Tant qu'ils doutent, ils doivent combattre sérieusement le mal dont ils ont au moins les symptômes sous les yeux, mais, si le masque tombe au milieu de la pièce, le devoir leur défend de servir de comparses à ces héroïnes de boudoir Ces accidents, après avoir été simulés...

peuvent finir par dominer la volonté elle-même et créer une sorte d'habitude pathologique. Le médecin qui se laisse prendre au jeu de ces spasmes étudiés

contribue par ses soins à convertir en une affection réelle cette mascarade

nerveuse. »

Il est une circonstance qui cause toujours un peu d'embarras aux débutants : c'est celle où il y a lieu de procéder à un examen des parties sexuelles. Proposer l'examen d'emblée, simplement, comme une chose banale, est un procédé qui convient pour une femme d'un certain âge, surtout si l'on sait qu'elle a déjà

DEONTOLOGIE. 557

subi l'opération; les tergiversations du médecin, celte sorte de délibération intime sur le cas à faire de sa pudeur, lui déplaît, et elle préfère de beaucoup une résolution immédiate. Mais il en est autrement d'une femme jeune, de timidité farouche, que le seul interrogatoire suffit à troubler. Il est alors convenable de la faire avertir de la nécessité occurrente par le mari ou par la mère, qui la chapitrera. Ou, si c'est vous qui deviez donner cet avertissement, ne montrez d'abord l'opération qu'en perspective, pour laisser à la malade le temps d'en supporter l'idée.

Quelquefois ce n'est pas une jeune femme mariée, mais bien une jeune fille qu'il s'agit de soumettre à un examen. Il est des mères qui n'hésitent pas à l'accepter, même à en ouvrir l'avis, et des filles qui obéissent sans difficulté. C'est presque toujours un hommage rendu à la probité de l'homme de l'art; mais ce peut être un piège. On aura spéculé sur vous-même ; on attendra de vous une ordonnance dont l'usage ultérieur vous impliquera dans de fâcheuses aventures; on se proposera d'expliquer par l'introduction du doigt l'avortement qui ne tardera pas à être provoqué. Aussi un médecin prudent qui se trouve dans son cabinet en face de personnes d'un si facile abandon et qu'il ne connaît pas doit-il se tenir sur ses gardes et poser des questions tendant à savoir par quel canal elles vous sont arrivées, s'il existe réellement une maladie et si elle est de nature à nécessiter l'inspection directe. Que si l'examen proposé vous paraît utile et s'il alarme trop la pudeur de la jeune fille, n'insistez pas et adressez-la à une sage-femme instruite qui vous fera part de ses constatations. Il est bon d'ailleurs de savoir qu'un certain nombre de femmes, y compris les femmes mariées, s'adressent à des médecins inconnus d'elles pour ces sortes d'opérations, qui les mettraient mal à l'aise devant celui qu'elles voient chaque jour. Il n'est pas téméraire d'affirmer que la réserve de certaines femmes à l'égard du médecin ordinaire n'a pas d'autre motif qu'une tendre affection pour lui et la répugnance à étaler à ses yeux le spectacle matériel d'infirmités, tandis qu'il en est d'autres pour qui un premier examen est, si j'ose le dire, une manière d'entrer en conversation.

9" Avortement. Le médecin qui indique ou administre un moyen d'avortement est puni par l'article 517 du Code pénaL Si c'était la seule règle de déontologie qui lui tut imposée, il n'en serait pas question ici {voïj. Avortement); mais il en trouve en lui-même une autre que les clientes l'amènent assez souvent à consulter. En présence d'une demande d'assistance criminelle, le médecin se trouve à peu près dans la même situation qu'en présence du secret professionnel. Celui qui remplit son devoir en ne révélant pas à un des futurs la maladie incurable ou transmissible de l'autre, fait tort au moins au premier; celui qui repousse brutalement une femme le suppliant de sauver son honneur peut la dévouer malgré lui aux dangereuses entreprises de matrones ignorantes. Inutile de dire qu'il doit pourtant refuser ce service. Que fera-t-il donc? 11 a une première ressource. Rarement les femmes, s'adressant à un médecin qu'elles savent honnête, commencent par une proposition claire et explicite; elles confient leur inquiétude, déplorent la situation dont elles sont menacées, essaient enfm de vous mettre sur la voie d'une réponse. Si vous feignez de ne pas comprendre, elles s'en vont avec l'intention de renouveler leur tentative. Restez fermé tant que vous le pourrez; ce n'est pas encore le genre de refus qui désespère. A chaque visite, si la grossesse est très-récente émettez des doutes sur sa réalité ; déclarez le toucher impuissant encore à vous

558 DÉONTOLOGIE.

éclairer, et donnez quelques conseils insignifiants. Un certain nombre de femmes se rassurent et prennent patience jusqu'au jour où, la grossesse se trouvant plus avancée , vous déclarerez l'avortement dangereux. Vous vous serez en outre réservé la chance de voir se produire avec le temps une révolution dans les idées de la malade, devant laquelle se sera ouverte quelque porte de salut.

Mais la résolution persiste; la cliente vous a pris directement à partie; elle a résisté à tous vos conseils, à toutes vos intimidations; vous comprenez que, sur votre refus obstiné, elle va se livrer à d'autres mains. Alors, votre devoir à vous restant le même, la ([uestion est de savoir si vous pouvez la tromper, vous déclarer vaincu et vous faire son complice apparent en lui administrant de faux abortifs. Ce parti, auquel des confrères croient devoir se déterminer et que Munaret préconise dans son livre Du médecin des villes et du médecin des campagnes (2« édit., p. 427), n'est pas sans péril pour l'homme del'art lui-même Le remède le plus insignifiant réussit quelquefois, c'est-à-dire que son administration peut être suivie d'une fausse couclie naturelle. La malade a eu vraisemblablemenl un ou plusieurs confidents ou confidentes; vous avez passé pendant un temps plus ou moins long pour un entrepreneur d'avortements, et un entrepreneur liabile. Munaret lui-même avoue avoir reçu dans ces conditions une lettre de remercîment. Qu'adviendrait-il, si, sur ces faux indices, l'attention de la police était éveillée? Et n'est-ce pas pousser bien loin l'abnégation que d'exposer son nom à une déconsidération d'abord restreinte, mais qui peut devenir publiciue, tout en essayant d'amener à son insu une femme coupable jusqu'au précipice de honte qu'elle voulait éviter à tout prix? Quant à moi, j'estime que le médecin a suffisamment rempli son devoir quand il a fait tous ses efforts pour prévenir l'accomplissement de l'acte criminel.

10" Médecin des campagnes. On a beaucoup loué ce livre de Munaret que je citais tout à l'Iieure et que l'auteur, comme la critique du temps, ont eu le tort de regarder comme unique eu son genre. 11 est d'une lecture agréable, très-chargé de citations, d'anecdotes qui amusent l'esprit; mais on arrive au bout de cinq cents pages sans avoir rencontré beaucoup d'observations nouvelles ni de remarques originales. C'est plus souvent un tableau de ce que tout le monde peut voir qu'un recueil de conseils. Je parle surtout de la partie qui touche à la déontologie, car il y a une autre partie concernant la pathologie et la thérapeutique, dont on peut tirer plus de profit. J'ouvre la Lettre consacrée aux erreurs et préjugés médicaux des paysans et aux moyens de les combattre. J'y vois bien que la campagne est infestée de rhabillenrs, de inédecins des urines, de marchands d'orviétans; que le paysan consulte tous les praticiens de la localité et des environs, sans s'attacher à aucun; qu'il aime les fortes purges, les fortes suées; qu'il déteste les saignées et les sangsues; qu'il a moins de répugnance pour les premières parce qu'elles coûtent moins cher; qu'il a horreur de la diète, etc.; mais aucune indication sur la conduite à tenir et sur les moyens de lutter contre tant d'obstacles, si ce n'est le conseil, donné plus haut, de ne pas repousser h brebis malade qui s'est égarée chez un confrère, ou celui de dissimuler dans les préparations certaines subst.mces dont le paysan a particulièrement horreur, le mercure, par exemple. Quant aux moyens de diminuer les préjugés médicaux, proposés à la fin du chapitre, ce sont des lois nouvelles contre le charlatanisme, qui ne feraient pas grand mal aux préjugés, dont la plupart relèvent de la liberté personnc'.'e et de la vie privée; qui n'en feraient pas non plus au charlatanisme, confondu encore ici avec l'exercice illégal.

De même, dans la Lettre concernant la médecine légale appliquée àla moralité' des campagnes, on cherche l'action moralisatrice du médecin et l'on trouve seulement un expose des conditions particulières que rencontre devant lui le médecin de campagne requis par la justice, avec de sages conseils de prudence imposée par les ruses et les calculs des paysans.

Je ne sais s'il y aurait plus à faire sur ce sujet ; je le présume, mais, étranger toute ma vie au milieu rural, je ne crois pas devoir essayer d'en tirer un nouveau chapitre de déontologie et je m'en tiens à ce que j'ai eu occasion d'en dire au cours de cet article.

J. Honoraires. L'homme de l'art a rempli son devoir envers le malade; un droitenesl sorti pour lui : celui d'être rémunéré de ses soins. Zimmermann a écrit : « On console, on rend la justice, on traite des malades, non pour obéir à un penchant du cœur, mais parce qu'il le faut, parce qu'on est appelé, parce qu'on porte une robe noire, parce qu'on est attaché à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte telle o;i telle enseigne « (Traité de Ihabilude, p. 486, éd. Jourd.). Max Simon reprend le médecin de Brugg de cette sèche maxime, el comme elle se termine par une moquerie sur les témoignages de reconnaissance dont les clients sont prodigues, notre respectable confrère s'efforce tout à la fois de relever la notion du devoir et la réputation des clients. Pour moi, je l'avoue, quelque chose me plaît dans la maxime du misanthrope : c'est que le sacerdoce ne lui fait pas perdre de vue la profession et les droits qui s'y attachent. Certainement, et je l'ai assez dit, une mission d'humanité s'impose à l'homme de l'art; elle découle de la nature de sa profession, mais n'absorbe pas la profession elle-même. Celui qui embrasse la médecine a, comme le notaire ou l'avoué, l'intention formelle de mettre un prix aux services qu'il rendra, et la légitime conviction que ce prix lui sera dû au même titre que celui des contrats de vente ou de l'introduction d'une action civile. Tout ce que l'humanité lui inspire ou lui dicte comme un devoir moral eu opposition avec ce principe est louable; mais le principe demeure, et il est bon, au nom de la justice, qu'il ne périsse pas.

La rémunération affecte plusieurs modes. Le chirurgien, faisant un tout de son opération et des visites qui s'y sont rattachées, évalue ses honoraires à une somme fixe. Certains médecins dans les grandes villes prennent aussi pour base de leurs exigences l'ensemble des soins donnés dans le cours d'une maladie ou quelquefois dans le cours d'une année. Mais, pour l'immense majorité des praticiens, les honoraires sont réglés à tant par visite. A ceux-là surtout il n'est pas inutile de recommander, quelque mode de comptabilité qu'ils adoptent, d'être toujours en mesure de justifier du nombre de leurs visites et des dates auxquelles elles ont été faites. Cela pourra paraître bien vulgaire ]iour un ministre de la santé, mais est absolument imposé par les conditions ordinaires de l'exercice. Une substitution d'adresse peut faire parvenir à un client un relevé de visites qui ne le concerne pas ; des erreurs peuvent se glisser dans la confection des notes. De plus, dans les contestations judiciaires, soit contre un client, soit dans une succession, la production du regisîre ou de la feuille afférente du registre peut être ordonnée par le tribunal. Dans tous les cas, l'mipossibilité matérielle d'une vérification tournerait contre le médecin.

Certains praticiens envoient leurs notes tous les trois mois; les familles s'y accoutument malaisément. A peine acceple-t-on volontiers la période de six

560 DEONTOLOGIE.

mois; presque toujours c'est celle d'une année qui est adoptée. On verra à l'article PIoîiORAiRE l'inconvénient qui peut en résulter par suite de la prescription légale; mais cet inconvénient, il faut le reconnaître, se produit rarement, et bien des médecins laissent dormir plusieurs années une partie au moins ce leurs créances. Il en est même, mais ils sont peu nombreux, qui n'envoient jamais de notes, comme on dit que faisait Bouvard. Un des représentants les plus purs de la médecine humanitaire, l'auteur de la Médecine du cœur, n'approuvait pas ces lenteurs : « Ne souffrez jamais, écrivait-il, que la reconnaissance s'accumule en longues dettes ; ainsi que la mémoire, elle s'use par les années. » M. A. Petit n'avait pas tort; seulement il exagérait un peu la susceptibilité des clients en ajoutant qu'une note tardive les faisait rougir et ne pouvait pas leur être présentée sans offense.

La méthode anglaise prévient toute difficulté. Le médecin reçoit à sa première visite le prix de deux, et le prix d'une à toutes les autres; il est ainsi toujours payé d'avance d'une visite. Le jour où il ne reçoit rien, il sait qu'il ne doit plus revenir. Au Congrès médical de Lyon en 1873, M. le docteur Caron (de Paris), dans un mémoire concernant les moyens pratiques d' améliorer la situation du médecin, a proposé d'adopter eu France cette méthode, modifiée en ce sens que les honoraires ne seraient reçus que pour la visite en cours. De cette manière, il n'y aurait plus lieu à contestation et le praticien pauvre, obhgé quelquelbis de vivre au jour le jour, pour qui un retard de payement équivaut à une avance de fonds, rentrerait dans les conditions habituelles des autres pi^ofessions. On doit seulement se demander si, en France du moins (car chaque pays a ses mœurs), un pareil usage n'aurait pas pour résultat de diminuer sensiblement le nombre des visites. On est toujours mieux disposé à une dépense future qu'à une dépense actuelle, dont les moyens d'ailleurs peuvent faire défaut.

Létaux des honoraires est nécessairement très-variable. Dans les petites villes, quelquefois dans les cantons, les médecins peuvent se concerter à l'amiable pour ne le pas abaisser au-dessous d'un certain chiffre. Il y en a de nombreux exemples. On peut toutefois douter que la convention soit toujours obéie, parce que, entre la richesse ou l'aisance qui permettent des prix convenables et la misère qui mérite la gratuité, il y a des degrés pour lesquels le chiffre minimum est encore trop élevé. Le médecin se trouverait ainsi obligé, pour observer la règle, d'agrandir la sphère de ses soins "gratuits et de les étendre à des clients qui ne les réclament pas. La charité offre alors ce double inconvénient d'être tyiannique pour ceux qui la font et humiliante pour ceux qui la reçoivent. Ce n'est même plus la charité, dont la source ne peut être ailleurs que dans l'amour de ses semblables. Quant aux grandes villes, ce qui vient d'être dit suffit à montrer combien elles seraient réfractaires à une paieille méthoda.

Mais ce qui est, à mon sens, tout à fait déraisonnable, c'est la prétention non-seulement de taxer la visite en elle-même, mais encore de faire varier la taxe suivant certaines particularités de la visite, telles que la durée ou l'heure à laquelle elle est faite; c'est de fixer le prix de chacune des opérations de petite chirurgie, comme saignée, application de ventouses, et même les grandes opérations. La meilleure manière de former sur ce sujet l'opinion du lecteur, c'est de mettre sous ses yeux deux projets de tarif dont l'un appartient aux médecins de Rennes, et dont l'autre a été imaginé en Allemagne, il y a déjà longtemps, par le docteur Klein.

DÉONTOLOGIE. 561

Tarif des honoraires des médecins de Rennes, délibère' et arrêté par le Conseil de l'Association, le 19 avril iSbS. Ce projet, reconnaissant que les malades ne peuvent pas tous accorder aux médecins la même rétribution, les a partagés en quatre classes : 1° celle des gens riches, oîi se trouvent les hauts fonctionnaires, les grands industriels, les banquiers, les chefs d'administration et les sous-chefs, les propriétaires riches, etc.; 2" celle des gens aisés, tels que les commerçants, les petits propriétaires, les employés, etc. ; 5° celle des gens peu aisés comprenant les mêmes individus que la seconde, mais placés dans des conditions de fortune moins avantageuses; 4" celle des ouvriers.

Ces distinctions faites, le tarif a été arrêté comme il suit :

Visites de jour : 1° ponr les malades de la ['" classe, 5 francs; 2° pour ceux de la 2', 2 francs; 3° pour ceux de la 5% 1"",50; 4° pour ceux de la 4», l franc. — Visites de nuit. Sont appelées visites de nuit celles qui sont faites entre dix heures du soir et six heures du matin, été comme hiver : 1° pour les malades des deux premières classes, 10 francs; 2° pour ceux des deux dernières, G francs.

Consultations entre confrères, quel que soit le nombre des médecins : 1" pour les malades des deux premières classes, 10 francs; 2° pour ceux des deux dernières, 6 francs.

Conférences ou visites à heure fixe : le double du prix de la visite de jour, en égard aux diverses classes de malades établies ci-dessus.

Consultations de nuit entre confrères : le double du prix de la visite de nuit. — ISuit passée près du malade, 15 francs. — Consultations données dans le cabinet du médecin : le même que celui des visites de jour. — Consultations écrites, détaillées : 1» pour les malades de la 1''° et de la 2= classe, 10 francs; 2° pour ceux de la 5° et de la 4=, 5 francs.

Certificats de 3 à 6 francs.

Opérations qui sont du ressort de la petite chirurgie, telles que toucher, application de selon, ventouse, moxa, cautère, saignée, extraction de dents; se payeront en sus de la visite de jour ou de la consultation. Le prix minimum, pour chacune d'elles, sera le prix de la visite de jour.

Visites de jour à la campagne. — Sont appelées visites à la campagne toutes celles que l'on fait en dehors des limites de l'octroi. — Prix par kilomèli'e, 1 franc. — Visites de nuit à la campagne : le double du prix de la visite de jour, si la distance n'excède pas 20 kilomètres; au delà, la moitié en sus seulement.

Accouchements naturels : 1° pour les malades de la 1"'° classe, 100 francs; 2° pour ceux de la 2% 60 francs ; 3° pour ceux de la 3% 30 francs ; 4° pour ceux de la 4«, 15 francs. Dans le prix de l'accouchement se trouvent compris les soins de la couche, dont la durée est fixée à huit jours inclusivement.

Vaccination. Elle se payera en outre du prix de l'accouchement. Prix minimum, o francs.

Le dernier article a pour but de régler la conduite des médecins vis-à-vis des corporations d'ouvriers. Il a été convenu que ceux-là ne consentiront à devenir médecins d'une corporation qu'à la condition que toutes leurs visites soient comptées au prix de 1 franc chacune, et que les accouchements leur soient payés en sus, conformément au tarif ci-dessus, qui en fixe à 15 francs le prix minimum. Sont exceptés les médecins des sociétés de bienfaisance proprement dites.

Projet de tarif de M. Klein. L'auteur établit que la taxe doit varier suivant la position de fortune du malade et suivant les circonstances qui ont rendu l'action médicale facile ou difficile, ou qui ont été plus ou moins onéreuses pour le médecin. Il demande une élévation de la taxe pour le cas où il y a danger d'infection, le payement des instruments qui ne peuvent plus servir à une seconde opération, elc, 11 montre que la taxe de 1815 était mal cojiçue et que, par exemple, le médecin qui opérait un malade la nuit gagnait moins que s'il eût fait une seule visite nocturne. Il arrive enfin à fixer le taux des honoraires dans une foule de circonstances, dont je mentionne les principales :

Pour une Consultation de plusieurs médecins, à chacun, le jour, 4 à 12 francs- la nuit 8 à 24 francs (payement spécial, si l'habitation du malade est à plus d'un quart de lieue)' Visite ;e;our, !'■■, 25 à 4 francs; la nuit, 4 à 12 francs. Pour répéter une ordonnance, 75 cent'. DICT. E.NC. XXVII. 55

562 DÉONTOLOGIE.

à 1 franc. Certificat de décès, 4 à 8 francs ; si l'on essaie de rappeler le malade à la vie, 8 à 16 francs {^'. B. On paye les médicaments à part). Certificat de maladie, 12 à 24 francs. Opérations. Extirpation d'un polype de l'œil, 12 à 30 francs. — Désobstruction de l'oritice extérieur de l'oreille, 20 à 60 francs. — Opération du cancer des lèvres, 16 à 48 francs. — Opération du bec-de-lièvre, 16 à 48 francs. — Ouverture de la bouche oblitérée, 16 à 48 francs. — Elargissement de la bouche rétrécie, 8 à 24 francs. — Ablation d'une parlie de la mâchoire supérieure, 40 à 120 francs. — Ablation d'une partie de la màchoii'e inférieure, 40 à 120 francs. — La même opération avec désarticulation de la pièce, 60 à 180 francs. — Examen des parties génitales internes de la femme à l'aide du spéculum, 4 à 12 francs. —

Opération de l'incision du ventre, 00 à 180 francs. — Opération de lithotritie, 80 à 240 francs

Opération de l'uréthrotomie, 16 à 48 francs. — Désarticulation coxo-fémorale, 120 à 300 francs. — Réduction de la luxation des bras, 20 à 60 francs. — Réduction de la luxation de la main, 20 à 60 francs. — Réduction de la luxation d'un doig-t, 8 à 24 francs. — Réduction des luxations ou fractures vieilles de plus de vingt-quatre heures, le double de la taxe. — Ligature d'une grosse artèi-e dans sa continuité, 32 à 96 francs. iV. B. Les ligatures des vaisseaux dans l'amputation d'un membre ou comme préliminaire d'un pansement ne sont pas payées séparément. — Rhinoplastie, 80 à 240 francs. — Section des petits tendons, muscles ou nerfs, 4 à 12 francs. — Lavement liquide, 60 cent, à 2 francs. — Lavement sous forme de vapeur, 2 à 6 francs.

Entre les nombreuses observations auxquelles pourraient donner lieu ces tarifs, il en est une générale qui suffit à les condamner : ils ne tiennent compte ni de la valeur de l'ouvrier, ni de la valeur et de la somme de travail accompli. Et c'est bien ainsi que la question doit être pese'e sur un terrain tout industriel ou, si l'on veut, artistique. Entre la visite de A et la visite de B, il y a, quant à la valeur, autant de différence qu'entre l'œuvre d'un grand architecte et celle d'un petit entrepreneur, ou entre le tableau d'un maître et celui d'un rapin. Moi, patient, je veux bien payer 20 francs la visite d'un médecin habile ou réputé tel, mais, en mon àme et conscience, celle de son voisin ne vaut que 5 francs. De même une opération mal exécutée n'équivaut pas à une opération bien exécutée; une bouche close ou trop étroite peut être bien ou mal ouverte ou élargie. De plus le mérite des opérations ne se mesure pas ainsi à la grandeur du traumatism-^; il y a telle section sous-cutanée de tendon (ci : 12 francs au maximum) qui exige plus d'habileté et d'expérience qu'une amputation de cuisse. Enfin, pour la même opération et pour le même chirurgien, ni le temps ni les difficultés ne sont toujours les mêmes. Je sais bien que M. Klein tient compte des difficultés rencontrées dans une opération déterminée. Mais qui les appréciera? Le chirurgien apparemment. Qui donc le contrôlera lui-même? Et si vous lui laissez, dans la fixation des honoraires, une latitude de moitié ou des deux tiers, espérez-vous qu'il aura beaucoup de goût pour le minimum? 240 francs pour une opération de lithotritie vaudront toujours mieux que 80 francs.

Des remarques analogues seraient applicables au tarif des consultations entre confrères, on, dans une ville comme Rennes, qui possède une École de médecine, le consultant, appelé en raison de sa supériorité, est mis à la portion congrue du médecin ordinaire. Je ne vois guère que le doublement du prix des visites de nuit qui soit ici acceptable sans réserve; il est d'ailleurs assez généralement en usage, et le jeune médecin peut s'en faire une règle.

Du reste, le temps est de moins en moins à l'égalité professionnelle en matière d'honoraires. Par une exagération inverse de celle qu'on vient de voir, c'est-àdire par une application abusive du principe de la liberté professionnelle, mais retenant avec soin, pour l'accommoder à leur profit, le principe du seri;ice rend!/, certains médecins ou chirurgiens des grandes villes mettent leurs soins à un prix excessif, « faisant naître, par leur cupidité, un fâcheux préjugé contre le

DEONTOLOGIE. 565

corps médical tout entier. » Celte dernière réflexion est de J. Frank, mort au commencement de ce siècle. Que dirait -il donc aujourd'hui? M. Delasiauve a également signalé cette tendance, en insistant sur le peu de dignité d'un calcul familier à plusieurs, très-répandu dans les boutiques de certains quartiers, et qui consiste à surélever les prix en prévision d'un rabais. Ces confrères se couvrent de tous les motifs que pourraient alléguer les plus délicats et les plus soucieux de la considération professionnelle, comme le prestige de l'art, la grandeur des bienfaits qu'il procure, la cherté croissante de la vie, etc. Ils n'oublient que deux choses : la première, que la vraie question ici est une question de mesure et que c'est d'outrepasser la mesure qu'on les accuse; la seconde, c'est que la nature de ces bienfaits qu'ils se flattent de rendre ne peut se prêter qu'à des évaluations arbitraires, qui, faites par eux, peuvent aisément devenir exagérées. Je comprends le haut prix d'une œuvre d'art signée d'un nom célèbre, même quand elle n'est pas digne de l'auteur. Ce que j'achète a un corps, une valeur appréciable, et c'est à mes risques et périls que je conclus le marché. Mais, si je commandais à ce grand artiste un tableau à de dures conditions et qu'il m'apportât un barbouillage, je me croirais parfaitement autorisé à ne pas lui verser la somme convenue, et le tribunal éclairé par des experts me donnerait raison. Vous, chirurgien, vous pratiquez mal une opération, vous obtenez de mauvais résultats, et vous dites à l'opéré : « Je m'appelle un tel ; ego nominor leo; vous me devez deux, quatre, six, dix mille francs. Ou (ce qui est pis), vous médecin, votre célébrité a conduit dans votre cabinet un incurable, ou un individu atteint d'un mal curable, mais que, par hypothèse, vous n'avez pas guéri; et vous lui réclamez les mêmes honoraires que si vous lui aviez sauvé la vie. Qui, parmi les personnes initiées au monde médical des grandes villes, ne pourrait citer de pareils exemples? Et qui ne sent se poser ici une question de bonne foi, d'équité, de probité; qui n'aperçoit une limite en deçà de laquelle la rémunération sera convenable, au delà de laquelle elle deviendra exorbitante et participera de l'exploitation .''C'est justement le mot qu'emploie Schûtzenberger dans son discours sur le médecin : <( Plus la position d'un praticien est élevée, plus elle est en vue, et plus elle oblige... Si la pratique prend le caractère d'une exploitation de clientèle, la déchéance approche et la désertion (des clients) ne se fera pas attendre. »

Un autre abus, qu'on associe souvent au premier, consiste à exiger le payement anticipé des honoraires. On a de la sorte le malade à sa merci, et Ton est fort à l'aise pour ne pas tenir les promesses dont on l'a bercé avant le marché. Et en fait, si cette exigence du médecin se colore habituellement du simple désir d'éviter les contestations et les déboires, elle couvre souvent de mauvais desseins. Sachant d'avance que les malades seront déçus dans leur espoir de guérison, on se réserve de les tromper de manière ou d'autre, et de se retirer quand on le trouvera bon. Ce sont là, croira-t-on, des suspicions bien hardies envers des confrères. Non, c'est la morale de faits positifs et connus, et qui ne sont pas tous fournis par la tourbe vulgaire des charlatans. J'ai été mis, il n'y a pas bien longtemps, par les intéressés eux-mêmes, au courant d'une négociation dans laquelle un praticien fort connu et même fort habile demandait, pour un traitement dont les résultats eussent été nécessairement imparfaits, une so nme énorme, dont partie payable immédiatement, le reste en diverses échéances pendant une durée de plusieurs années. J'ai entendu les plaintes d'un de nos plus honorables et plus distingués confrères au sujet d'un client atteint d'une

5ji DEONTOLOGIE.

maladie interne, qui, atliré par la renommée d'un praticien, dut lui verser tout d'abord une forte somme et fut abandonné de lui après quelcpies consultations.

A celte question d'honoraires se rattache celle des gains illicites.

Je ne dis qu'un mot de la surcharge du ciiiftVe des visites; c'est une vente à faux poids, dont le caractère dolosif ressort de lui-même. Les praticiens ne sauraient poiter trop d'attention à ce que le soupçon d'un tel méfait ne puisse, même injustement, les atteindre. Cela, malheureusement, serait presque impossible, si l'on n'était garanti par une probité reconnue; on l'a déjà compris par ce qui a été dit plus haut. En effet, beaucoup de clients inscrivent les visites reçues; il ne dépend pas de vous qu'ils ne commettent aucune erreur, et que leur chiffre de fin d'année ne soit inférieur au chiffre vrai que vous aurez trouvé. Il y a d'autres causes de désaccord : une erreur d'addition, une visite notée sur l'agenda comme à faire et inscrite par mégarde comme faite, la mauvaise habitude de s'en rapporter à ses souvenirs. Ce qui contribue à sauver de tout soupçon le praticien consciencieux, c'est que, presque toujours, il oublie ])lus souvent que le malade de noter les visites, et c'est chose commupe que de voir entrer dans son cabinet, un papier à la main, un client qui vous dit, de l'air satisfait d'un homme méditant une bonne action : « Docteur, vous vous êtes trompé », et, après une pause: « à votre désavantage! ». Ce certificat de bonnes mœurs vous sert pour les cas d'erreur possible au désavantage du client.

Certains médecins, qui rougiraient peut-être de commettre une tromperie directe, cherchent une source de bénéfice dans des générosités périodiques d'un pharmacien préféré ou même dans une association formelle avec lui. Ce que J. Frank écrit sur ce sujet mérite d'être reproduit in extenso :

« Qui ne sait, dit-il, que certains médecins n'adressent leurs malades qu'à certains pharmaciens qui savent reconnaître leur patronage par de riches cadeaux? Peut-on douter que les médecins qui se laissent ainsi corrompre ne seront pas des juges impartiaux de la bonté des médicaments que dispense le pharmacien si reconnaissant? N'est-il pas à craindre qu'ils prescrivent les remèdes les plus coûteux dans la persuasion qu'il doit leur revenir une partie du gain qu'ils procurent? Cette coutume pourrait être tolérée, si ces cadeaux consistaient seulement en quelques bagatelles; mais, dans les grandes villes, elle est arrivée au point qu'on en porte la valeur à des sommes considérables, dont l'avidité de quelques-uns ne se contente pas encore. Cependant, le pharmacien n'est jamais dupe de ce luxe des étrennes : si parfois il lui cause quelque embarras, il sait fort bien s'en dédommager par la surcharge du prix des médicaments. Mais le pauvre malade, le père de famille, qui s'impose les plus dures privations pour procurer à sa femme et à son fils les médicaments nécessaires, devient la malheureuse victime de cette infâme usure. C'est en vain qu'il se plaint à son médecin du prix excessif des médicaments ; il ne trouve en lui aucun secours contre l'oppression et la cupidité d'un pharmacien avec lequel ce médecin a conlraclé une alliance offensive et défensive.

« 11 est certains médecins à conscience élastique qui ne croient pas faillir en exigeant un droit de commission sur le produit des médicaments qu'ils font débiter, ravalant ainsi la dignité de leur art à une spéculation commerciale. Comment ne seraient-ils pas déconsidérés, puisqu'ils s'abaissent à ce point de c ntracter un accord qui les rend trop faciles envers les pharmaciens, lesquels e:i abusent au profit des malades ? Bien plus coupable encore est celui qui tient boutique ouverte de médicaments ou s'entend avec un pharmacien pour ran-

çoiiner les malheureux malades qui ont U malheur de tomber entre leurs

mains. »

Depuis J. Frank, ce genre de spéculation s'est beaucoup perfectionne; on a passé des traités en règle; on a imaginé de glisser les ordonnances dans des enveloppes portant l'adresse de l'officine, mieux encore de les écrire sur des papiers ornés du nom du pharmacien (j'ai possédé une collection de ces pièces); on a forcé le client, par la substitution de numéros convenus à des formules détaillées, à aller chercher les médicaments au bon endroit. Inutile d'ajouterque les malades n'ont jamais à se plaindre du trop petit nombre ni de la trop grande simplicité des médicaments.

J. Frank ajoute : « Je suis certain que plusieurs propriétaires d'eaux thermales payent un tribut annuel aux médecins des villes voisines et, par ce moyen, parviennent à donner de la réputation et de la célébrité aux prétendues vertus salutaires de leurs sources. » Cette branche de commerce aussi a fait des progrès. Les propriétaires ou fermiers d'établissements thermaux portent leur tribut bien plus loin que les villes voisines. Ils ont leurs salariés à Paris, dans des livres d'hydrologie et dans la presse médicale. Des sociétés d'exploitation se sont instituées, qui ont eu le bon esprit de mettre à leur tète des médecins influents et de se ménager des plumes complaisantes. J'ai même reçu un jour une offre très-avantageuse, et je sais qui l'a acceptée.

On n'en finirait plus, si l'on entreprenait les dénombrements des gains illicites. La directrice d'une maison de nourrices bien connue pourrait nous dire ce que lui coûtent les remises faites aux médecins ; de même, certains petits fabricants d'instruments de chirurgie et d'appareils orthopédiques, si toutefois l'antique usage ne s'est pas perdu. Il est tel remède spécial, très-lucratif, qui, en récompense d'un appui prêté dans les livres, dans les sociétés savantes, procure annuellement de beaux bénéfices à des confrères qui ne s'en vantent pas. Oui ne connaît encore des médecins à la fois compères intéressés de charlatans et complices d'exercice illégal? J. Frank, contre toutes les pratiques de ce genre, invoquait, lui aussi, le secours de la justice. J'ai dit plus haut ce qu'il était raisonnable d'attendre d'une législation spéciale.

Un point qui mérite une attention particulière, parce qu'il préoccupe beaucoup le public médical depuis quelque temps, c'est le partage d'honoraires entre praticiens ayant donné leurs soins au même malade. Presque toujours c'est un chirurgien qui, plus largement payé que le médecin de la famille, lui donne une paît de ses honoraires; mais ce cas n'est pas tout à fait étranger aux médecins consultants qui sont restés longtemps adjoints au médecin traitant. Cette habitude a suscité de si violentes réciminations, que c'est vraiment un mérite de l'aborder en toute liberté.

J'ose dire tout d'abord que le principe n'en est aucunement répréhensible. Deux confrères sont réunis auprès d'un malade; ils sont souvent de valeurs peu différentes, mais l'un, s'il est chirurgien, gagne 5 à 6000 francs en vingt minutes, ou, s'il est médecin, 1200 francs en vingt visites, là où le médecin ordinaire qui l'aura appelé gagnera une soixantaine, mettons une centaine de francs. N'allons pas, pour le moment, plus loin que le point de vue moral, et demandonsnous s'il y a forfaiture au chirurgien ou au consultant d'offrir à un confrère si mal partagé, mais à celui-là seulement, un certain dédommagement. On pourrait, à meilleur droit, y voir un acte de bonne confraternité; et, s'il en est ainsi, le médecin traitant peut aussi bien accepter que le consultant offrir ; c'est affaire

566 DÉOMTOLOCtIE.

de délicatesse personnelle , où la morale n'est nullement engagée. Aussi les hommes de ma génération ont-ils connu une époque où les médecins les plus justement honorés, dont l'état actuel de l'opinion ne permet plus de divulguer les noms, voulaient diminuer en quelque mesure cette inégalité de traitement quand elle devenait trop considérable. Je déclare, — car il n'y a pas de meilleure preuve de loyauté que la publicité des actes, — je déclare avoir moimême accepté de pareilles offres. Ce sera, si l'on veut, une confession. A mon avis, l'acte n'est blâmable devant la conscience que si le client en fait les frais, c'est-à-dire si le chirurgien ajoute à la somme qu'il croit lui être due une autre somme que le client se trouve ainsi payer, malgré lui et à son insu, au médecin habituel; mais les vieux praticiens dont je parle ne songeaient pas à pareil calcul et prélevaient une part sur des honoraires parfaitement normaux, comme ceux qui résultent d'un nombre déterminé de consultations au prix habituel. J'ajoute que cette part était d'ordinaire assez faible pour ne pas valoir d'être prise en considération dans leur note d'honoraires. C'était, malgré les doléances des déontologistes , un temps relativement primitif: celui où l'accoucheur de l'impératrice Joséphine avait une maison de santé, et où l'ancien chirurgien de l'empereur vendait lui-même, à son domicile, sur une grande table en manière de comptoir, son grand Traité des maladies chirurgicales. Il n'est que de ne pas entendre malice aux choses.

Malheureusement la malice s'en est mêlée. On s'est dit que, en augmentant ses largesses, on pourrait se faire une clientèle de confrères, devenant des pourvoyeurs de malades, et qu'il convenait d'être généreux envers eux en proportion de ses propres prétentions : de là des remises considérables, et la transformation d'un simple acte d'équité en véritables commissions. On a parlé de sommes remises, non plus, comme autrefois, aux assistants des opérations ou des consultations trop mal rétribués par les malades, mais à [ceux-mêmes qui, de leur côte, avaient reçu largement le prix de leurs soins ; non plus même uniquement à ces assistants, mais encore aux confrères de province envoyant leurs malades à Paris. Une guerre de commissions s'est engagée et la confiance des pourvoyeurs ou rabatteurs a été mise aux enchères. Naturellement, c'est le client qui fait tous les frais de l'entreprise.

Tel est, du moins, le bruit répandu. Pour ma part, je n'ai été témoin d'aucun fait qui l'appuie; et l'indignation très-générale que soulève ce genre de spéculation me donne à penser qu'il est assez restreint. Mais la femme de César et le médecin ne doivent pas être soupçonnés : il n'est pas permis d'ailleurs de prêter des armes, même involontaires, aux détracteurs de la profession médicale; et quiconque est jaloux de l'estime publique et de la dignité de l'art doit aujourd'hui refuser, à quelque titre, sous quelque prétexte et dans quelque mesure que ce soit, toute participation aux honoraires des chirurgiens ou des médecins consultants.

Un usage ne s'est pas perdu, et je me suis assuré bien des fois dans des conversations qu'il était accepté et pratiqué- par des confrères de la plus indiscutable moralité, que révolte fortement le système des remises. Cet usage consiste à présenter en commun, chirurgien et médecin, une note unique faisant masse des honoraires de l'un et de l'autre, sauf à s'entendre entre eux pour le partage. Ici le médecin est rétribué convenablement, et il l'est au su du client, qui, libéré envers lui, n'étant pas exposé à le payer deux fois, n'a pas à s'occuper de ce qui pourra lui revenir. Certes, cet autre système n'est pas absolument

DÉONTOLOGIE. 567

réfraclaire à l'exploitation des familles : aucun principe n'est bon là où il est entre les mains de rimprobité ; mais celui-ci a la double qualité' d'être sincère et de parer à une injustice.

Reste la question de demande en payement d'bonoraires devant les tribunaux, Je n'ai qu'un mot à en dire : qu'on use le moins possible de ce droit; mais c'est une fausse délicatesse que celle qui l'interdit au nom de la dignité. 11 est ■d'odieuses spéculations auxquelles le médecin fait bien, au contraire, de résister. La dignité sans argent est vraiment « un meuble inutile » à ceux que pressent les nécessités de la vie,

K. Cessation d'exercice. Un praticien non caduc, s'il a su gagner la confiance et l'affection de ses clients, éprouve les plus grandes difficultés à prendre sa retraite. On lui dit qu'un médecin se doit à l'humanité, qu'il va livrer aux incertitudes d'un apprentissage des santés dont il avait la longue expérience ; que c'est mal reconnaître un attachement indissoluble. Tout cela ne doit rien changer à unerésolution bien prise. Lecaractère professionnel de la médecine pratique reprend ici toute sa valeur; on jure d'être humain, dévoué, consciencieux et le reste tant qu'on exercera; on ne jure pas d'exercer jusqu'à la mort. Ceux qui le font font bien; les autres ne font pas mal. Seulement, comme l'homme de l'art qui rompt avec la pratique ne rompt pas avec les sentiments qui doivent l'animer, il agira suivant ces sentiments en restant à la disposition de ses clients pour des visites exceptionnelles, de concert avec le nouveau médecin de leur choix. Cet arrangement apaise et rassure la clientèle, tandis qu'elle voit ordinairement de l'insouciance, un manque d'affection, chez ceux qui rompent avec elle tout d'un coup et pour toujours.

Si vous êtes appelé à désigner un successeur, choisissez-le doué des qualités d'esprit et de cœur qui conviennent à la profession, sans faire trop de sacrifice à la protection. 11 y va de la santé de vos semblables, et là, comme ailleurs, c'est surtout leur intérêt que vous avez à consulter. Quant à la question de savoir si la clientèle du médecin est chose vendable, elle n'appartient pas à la déontologie, mais à la jurisprudence]; elle a été examinée au mot Clientèle.

IV. Conduite du médecin vis-à-vis de ses confrères. La confraternité des médecins doit avoir le même principe que leur honnêteté; elle doit reposer sur un sentiment profond de la noblesse de lari qu'ils exercent en commn. Bien pénétré de ce principe salutau'e, on respectera la dignité de son confrère comme la sienne propre; on ne le desservira pas, on ne le dépréciera pas en secret; on fera pour lui, dit le docteur Laroche, comme on voudrait qu'il fît pour vous. On l'aimera. Mais en cela, comme en tout, il faut être conséquent; en aimant les confrères honnêtes, on détestera et on écartera autant que possible ceux qui ne le sont pas. Qu'on ne s'étonne pas de voir faire une place à la haine dans un pacte de confraternité ; la haine du vice est une vertu; la séparalion du bon grain d'avec le mauvais est un précepte de l'Évangile. L'mdifférence à l'égard des choses déshonnêtes est bien près d'être une complicité. Le monde est plein de ces gens aimables, serviables, souriants, doucereux amis de tout le monde, enveloppant bons et mauvais dans la même caresse superficielle et banale, et n'aimant pas qu'on leur signale un méfait, de peur d'avoir à en donner leur avis. C'est avec cet esprit de mansuétude inaltéi'able qu'on encourage, par des relations professionnelles, par des rencontres compromettantes en consultation, par des paroles complaisantes ou par le silence, tantôt la foule

568 DEONTOLOGIE.

bigarrée des charlalans, tantôt cette troupe de guérisseurs tarés qui s'insinuent dans les clientèles, attachés à la basque d'un duc, d'un marquis, d'un littérateur en renom, d'un liomme politique; calomniant les conlrères et affichant des prétentions de clinicien inspiré. Non, ce n'est pas là comprendre et pratiquer pleinement la confraternité, parce que ce n'est pas défendre les intérêts du corps. Avec le bon cœur, il y faut aussi du caractère.

Mettons-nous donc en présence de médecins honorables et, ne nous laissant pas plus aller à la sentimentalité qu'au rigorisme, voyons pratiquement ce que doit être le devoir réciproque des médecins en matière de clientèle.

a. Détournement de malades. Joseph Frank déverse le mépris sur les médecins qui traitent sous main les malades de leurs confrères. C'est en effet une sorte de sournoiserie, moralement inférieure à l'assaut direct et à la prise d'un client. On ne pourrait néanmoins, sans violenter la nature des choses, interdire absolument la simple visite d'un malade traité par un confrère. Des proches, des amis, des patrons, des maîtres, désirent quelquefois, par affection ou par intérêt, connaître l'état exact d'un patient, et ils s'adressent pour cela à leur médecin ordinaire. Celui-ci est-il tenu en toute circonstance de refuser? Je ne le pense pas. L'acte ne deviendra blâmable que s'il est mal accompli. Or, on lui ôtera ce caractère, premièrement en donnant avis de sa visite au confrère traitant, secondement en se bornant avec une entière rigueur à l'examen du sujet, sans contrôler la médication. Le médecin du malade remplira un devoir de confraternité en permettant une visite par un homme honorable.

Le fait du détournement de clients n'est pas toujours aisé à déterminer. S'il y a des détournements directs, patents, il y en a d'indirects qu'on accepte plus qu'on ne les opère. Les mutations dans les clientèles sont fréquemment l'œuvre de bonnes âmes désireuses de produire dans leur cercle de connaissances le médecin de leur goût, ou le médecin de leur opinion politique ou religieuse. La dernière surtout joue un grand rôle, et la Bruyère la signale. Parlant du directeur : a un seul, dit-il, en gouverne plusieurs (plusieurs femmes); il

cultive leur esprit et leur mémoire, fixe et détermine leur religion , il leur

donne son médecin, son marchand, ses ouvriers, etc. [Les femmes, p. 45, éd. Servois : coll. Hachette). Il n'est pas besoin de dire que des manœuvres faites en vue expresse de supplanter un confrère sont toujours répréhcnsibles ; mais on comprend aussi qu'il soit bien malaisé d'apprécier à cet égard les responsabilités. Bornons-nous à nous mettre en face du fait et voyons quelles règles déontologiques doivent présider à ce changement de médecin.

« Tout médecin qui se respecte ne se permet en aucun cas et sous aucun prétexte que ce puisse être à'enlever des clients à ses confrères.... Une délicatesse scrupuleuse lui fait une loi de refuser ses soins à un malade qui a déjà reçu ceux d'un autre homme de l'art. » Cette déclaration de Monfalcon, dans le Dictionnaire en 60 volumes, pose la règle générale ; d'autres y ajoutent l'obligation de la part d'un praticien à qui échoit un nouveau client d'avertir par lettre le médecin auquel il succède. Le professeur Forget (de Strasbourg), qui avait bien le droit de se montrer exigeant en fait de délicatesse, a soutenu cette thèse. D'autres vont plus loin encore, et veulent que le praticien n'en supplante un autre qu'après s'être assuré que celui-ci a reçu ses honoraires. Gomme ces prescriptions s'appliquent à une situation de tous les jours et que les scrupules qui les ont dictées sont d'une nature fort sérieuse, il importe beaucoup d'avoir à leur égard une opinion réfléchie et bien arrêtée.

DÉONTOLOGIE. 569

N'oubliez pas qu'il y a ici deux intérêts en cause : l'intérêt du corps médical et celui du malade. Tous deux sont fort respectables, mais le second l'est plus que le premier, parce que c'est lui qui a mis en contact un médecin et un patient, et que la guérison de celui-ci a été le but direct de celte entente. Le patient, en demandant au médecin de le guérir, s'est réservé implicitement le droit d'en prendre un autre, s'il le jugeait, à tort ou à raison, utile pour sa santé. Or, toute ibrmalité introduite par les conventions confraternelles dans la substitution d'un médecin à un autre est une entrave à ce droit du malade. L'esprit de corps ne peut aller jusqu'à l'oppression du client, et il ne faut pas que, pour être plus confrères, nous soyons moins médecins.

La conciliation de ces deux intérêts, avec prédominance de la liberté du client, voilà la vraie question. Pour obtenir cette conciliation, il faut commencer par écarter la charge imposée au nouveau venu d'avertir l'autre de sa disgrâce, et encore plus celle de veiller au payement de ses honoraires. Ce sont là, qu'on excuse le mot, d'honnêtes enfantillages. On en parle, puis, vienne l'occasion, on trouve d'ordinaire quelque motif plausible de ne pas s'y livrer. Gicéron distinguait le devoir strict, conforme au bien, et le devoir moj/en, àoni on peut seulement donner une raison plausible; on se range, dans cette circonstance, du côté du droit moyen. Ces choses-là regardent la famille. En se mettant à sa place, malgré elle, dans de semblables démarches, on commet un acte d'ingérence abusive. Qui nous a donné le droit d'intervenir d'autorité dans des relations nouées sans nous et sans nous dénouées? A quel titre viendrons-nous exposer une famille qui ne veut plus d'un médecin, qui a peut-être à s'en plaindre gravement, à quel titre l'exposerons-nous à des visites importunes, à des obsessions, à des récriminations? La conduite du remplaçant à cet égard est trèssimple : défendre un confrère honorable, engager le client à lui continuer sa confiance, et, s'il n'y réussit pas, l'accepter pour lui-même. Une telle conduite ouvrira la porte aux abus : soit; trouvez-en un autre qui la leur ferme. Est-ce que cet empressement même à signifier son congé à un confrère et à lui couper tout retour par un règlement immédiat de ses honoraires ne pourrait pas également couvrir une déloyauté?

Telle est la règle : on peut être appelé à l'appliquer dans deux cas distincts : 1° le malade, traité ou non antérieurement, ne reçoit pas actuellement de soins réguliers; 2" le malade est en cours de traitement.

Le premier cas n'est pas toujours aisé à déterminer, et il est bon d'être en garde contre la tromperie du client. Si l'on a quelque motif sérieux de la soupçonner, alors exceptionnellement, non pour obéir à un commandement de déontologie, mais pour se mettre en règle avec soi-même, il sera bien de s'informer auprès du confrère ou ailleurs. Mais, en thèse générale, on a satisfait à un devoir quand on a provoqué et reçu l'affirmation du malade. Quand donc le début tout récent de l'affection, des présomptions particulières, la déclaration de la personne intéressée, vous donnent le droit de croire que celle-ci ne reçoit pas en ce moment les soins d'un confrère, tout est dit pour vous. Rien ne vous oblige à demander, comme on voudrait en faire une loi, à ce malade non traité encore, s'il a un médecin habituel ou s'il n'en a pas. La question est au moins inutile; ou il nen a pas, et tout est pour le mieux; ou il en a un, et il y renonce, puisqu'il ne l'a pas fait appeler. C'est son affaire. Votre conscience à vous est sauve dès que vous ne supplantez personne dans la cure de l'affection présente. Qu'on y réiléchisse bien : voilà un client résolu, dès la première in-

570 DEONTOLOGIE.

disposition, à quitter un médecin qu'il n'agrée pas et à en mander un autre qui lui inspire confiance. Celui-ci est appelé, et l'on veut que, au lieu de procéder aux soins impatiemment attendus de son ministère, il se livre à je ne sais quelle enquête rétrospective! Mais cela constitue une inquisition véritable et outrepasse toute permission. C'est comme si un prêtre refusait l'absolution à un pécheur qui aurait antérieurement confessé ses fautes à un confrère.

La maladie est-elle en voie de traitement, le nouveau venu doit commencer par offrir de se réunir au médecin traitant. Mais, supposons que le malade s'y refuse, qu'il déclare avoir de sérieuses raisons de ne plus le recevoir, je dis sérieuses, et c'est encore trop. Je fus un jour évincé d'une riche maison pour avoir porté le crayon sur la plaie d'un enfant endormi, me croyant bien habile de me mettre ainsi à l'abri de son indocilité habituelle. L'enfant bondit, cria; la mère fit comme lui, et le lendemain N... prenait ma place sans m'en aviser. J'en fus quitte pour lui transmettre spontanément, dans l'intérêt de l'enfaut, une note sur la cause présumée du mal qu'il allait soigner. Supposez, dis-je, que le malade rompe avec son médecin : lui refuserez-vous vos soins uniquement parce qu'tV a déjà reçu ceux (Vun autre homme de l'art, comme dit le Dictionnaire de médecine cité plus haut? 11 faut pourtant bien que ce malade soit traité! A votre défaut, il en appellera un autre. Ce quelque autre refusc-t-ilà son tour? Mais quoi! est-il permis de mettre un patient en interdit? Comment donc sortir d'embarras? Par une seule voie : le dernier appelé, après s'être vu repoussé dans son olfre de consultation, plaidera d'abord la cause de son confrère, cherchera à dissiper les préventions élevées contre lui, essaiera enfin de lui reconquérir son ancienne situation. Mais, s'il échoue, c'est lui-même qui doit mettre à ses soins la condition que son prédécesseur sera définitivement écarté. La conséquence est tout à fait forcée. De même que a'ous n'avez pas voulu vous immiscer à son traitement, vous devez vouloir rester maître absolu du vôtre.

Un mode de détournement de malades qui mérite une mention à part est celui qui se pratique de temps à autre aux Établissements d'eaux minérales, d'autant plus tentant, phis facile et plus prompt, que la clientèle est là plus fortuite et plus transitoire. Il est avéré que les agents qui se rendent aux environs des gares afin d'y recruter des pratiques pour les hôteliers y racolent quelquefois des clients pour les médecins. On répugne à croire qu'ils y soient autorisés par les médecins eux-mêmes ; mais ils le sont au moins par les hôteliers auxquels ceux-ci adressent de préférence leurs malades. On sait, en outre, que nombre de baigneurs, après avoir soigneusement pris note, en quittant leurs résidence, du nom du confrère auquel les adresse leur médecin habituel, n'ont rien de plus pressé, en arrivant aux eaux, que d'en aller trouver un autre, recommandé par des amis. Quand la note à consulter ne contient pas à cet égard d'indication, il n'y a lieu à aucune remarque ; mais deux conjonctures peuvent se présenter.

Premièrement, le malade va trouver un médecin avec une lettre ou une carte adressée à un de ses confrères, mais en même temps il lui déclare agir intentionnellement et lui demande de se substituer à celui qui n'a pas sa confiance. Ce cas rentre dans celui qui vient d'être examiné. L'offre peut être acceptée, si elle est réellement pressante ; on ne peut obliger personne à un voyage circulaire chez tous les praticiens de la localité pour revenir de force à celui qu'on n'agrée point. Seulement, dans un milieu aussi restreint, et pour ne pas donner un

DÉONTOLOGIE. 571

aliment de plus à un foyer toujours actif d'animosités, on fera bien, cette fois encore et quoique le devoir strict n'y oblige pas, de témoigner de sa loyauté auprès du confrère écarté en lui donnant avis de ce qui se passe.

Secondement, un malade, muni également d'une lettre ou d'une carte avec adresse d'un médecin, tombe au domicile d'un autre par erreur, ou traîtreusement égaré par un voiturier ou un agent quelconque. Le médecin qui voit la suscription lit néanmoins la lettre et, par une véritaljle substitution de personne, entreprend la cure du malade. On ne saurait trop blùmer une telle conduite. Précisément un procès pour un fait de ce genre vient de se dérouler devant un tribunal de première instance et devant une cour d'appel. Un individu illettré est envoyé à une station thermale, muni d'une carte de visite sur laquelle son médecin le recommande aux soins du docteur A. Un conducteur d'omnibus le conduit chez le docteur B, qui garde la carte et le client. Une discussion violente s'élève à ce sujet sur la voie publique entre les deux confrères. B. traduit A. devant le tribunal pour injures graves, en réclamant 10 000 francs de dommages-intérêts; mais le tribunal, sur les conclusions conformes du ministère public, l'a débouté de sa demande et condamné aux frais. En appel, le jugement a été confirmé de tous points par la Cour.

b. Consultations entre confrères. J'arrive aux rapports des médecins entre eux dans les consultations. J'ai dit plus haut dans quelles circonstances elles devaient être provoquées ou acceptées par le médecin traitant; voyons maintenant comment elles doivent se passer.

Le caractère de la science moderne, en se reflétant dans les consultations, en a changé la physionomie. Sans remonter aux Des Fonandrès et aux Macrolon, elles avaient autrefois une sorte de solennité due en partie à ce que l'autorité de l'âge y jouait un grand rôle. Quand la médecine était en grande partie systématique, et que la pratique consistait surtout dans l'application de quebjue doctrine générale aux cas particuliers, l'âge avancé était à peu près synonyme d'expérience, et constituait une présomption de supériorité clinique. Non pas qu'on ne tînt aucun compte de la notoriété, mais le nombre des années ajoutait beaucoup à son importance. Aussi l'usage établi par les anciens statuts de la Faculté, et longtemps suivi avec ponctualité, était-il de laisser au plus ancien des consultants le soin de faire connaître à la famille le résultat des délibérations, sauf le cas où il jugeait à propos de déléguer son droit au plus considérable. Au commencement de ce siècle, je l'ai dit plus haut, Hufeland s'efforçait encore d'inculquer aux jeunes le respect pour l'expérience des anciens; mais déjà Joseph Frank revendiquait contre l'expérience les droits du savoir. A l'époque oii nous sommes, le morcellement de la science et de la pratique, qui multiplie les spécialités, qui en enfante non-seulement pour les yeux, les oreilles, la vessie, mais pour le cou, pour le poumon, pour l'estomac, pour le cerveau, pour la moelle; non-seulement pour l'ensemble des maladies propres à chaque viscère, mais pour l'une d'elles en particulier, comme la phthisie, l'asthme, la gastralgie, l'hystérie, etc., ce morcellement a accru et, plus encore, diversifié la classe des médecins consultants et détruit à peu près le prestige des ans. Que le consultant soit plus jeune ou plus âgé que tous les autres membres de la réunion, c'est lui qui est en réalité le plus considérable, puisque c'est à lui qu'un supplément de lumières a été personnellement demandé.

Comment s'exerce l'action commune des hommes de l'art, avant, pendant et après la consultation?

Page 1