I. Fièvres intermittentes : quotidienne, tierce, quarte
II. Fièvres continues continentes : fièvre éphémère ; éphémère maligne ; synoque simple; synoque putride ; fièvre lente nerveuse ou fièvre maligne ; fièvre hectique.
m. Fièvres continues rémittentes : fièvres quotidiennes continues ; fièvre catarrhale ; fièvre de lait des accouchées ; fièvre gastrique aiguë ; fièvre tierce continue et causus; .fièvres rémittentes qui suivent tantôt le type quotidien, tantôt le type tierce ; fièvre rémittente lente, maligne, dite nerveuse ; fièvre rémittente soporeuse; fièvre hémiplégique; fièvre puerpéi-ale des nouvelles accouchées.
IV. Fièvres continues composées ou proportionnées : demi-tierce ou hémitritée; proportionnée de synoque et d'intermittente.
Appendice : fièvre colliquative, primitive ou essentielle.
Il nous semble inutile d'insister pour montrer quels sont encore les inconvénients d'une classification qui s'appuie presque exclusivement sur le type des fièvres et qui admet comme espèces distinctes des maladies fébriles que leur cause ou quelques-uns de leurs symptômes peuvent seuls faire distinguer.
Nous passons de suite aux œuvres des nosographes les plus célèbres, de ceux qui ont le plus contribué a encombrer la pyrétologie d'espèces diverses au milieu desquelles ils avaient parfois peine à se reconnaître eux-mêmes.
La classification de Sauvages, le plus célèbre des nosographes du dix-huitième siècle, mérite à ce point de vue d'élre exposée avec quelques détails en raison des nombreuses citations qui en sont reproduites partout et du peu de soin que l'on met à l'exposer dans tous ses détails.
Sauvages divise les fièvres en continues, rémittentes et intermittentes.
Les fièvres continues comprennent cinq espèces principales :
I. U Éphémère {diaria, febris inflativa, etc.) se divise en : 1" Ephemera plethorica (ex opilatione, ex vino, ex suppressa perspiratione, ex cibis calidis, etc.). 2" Ephemera nauseativa (ex crapulâ, ex satietate, ex cacochylià, a cruditate : c'est l'indigestion). 3" Ephemera a frigore (diaria ex balneo frigido, plu via frigida, ex mœrore, terrore, etc.). 4" Ephemera a calore (ab insolatione, hypocaustis, thermis, ammochosia, balneo, etc., ab ira, furore, exercitio violente, labore immodico, pervigilio; a sudorificis, cardiacis, liquoribus ardentibus,etc.). 5" Ephemera lactea (ephemera puerperarum, nutricum a lactis refluxa, a lacté suppresso, fièvre de lait; poil). 6° Ephemera a phlocjosi (a dolore, a vulnere, a fractura, luxatione, casu ex alto, contusione. Épliemera vulneraria de F. Hoffmann). 7° Ephemera sudatoria (hydropyreton, sudoriferus morbus, suette). 8° Ephemera menstrua. 9° Ephemera anniversaria. (Cette espèce n'est admise que d'après un récit de Yalère-Maxime et de Pline, qui citent Antipater Sidonius comme atteint de cette fièvre à redoublements rhythmiques). 10° Ephemera hœmathydrotica (sudore sanguineo stipata). i\° Ephemera dichomene (quaj decimo quinto quovis die revertitur; iébris dichomene; menstrua duplex).
On ne saurait trop faire remarquer combien cette première division est arbitraire et confuse. La fièvre qui succède à l'action du froid est classée à côté de celle qui est' le résultat d'une indigestion ou de celle qui provient de la glande mammaire. L'accès de fièvre, essentiellement transitoire et passager, dû à une colère ou à une émotion vive est classé non loin de l'accès de fièvre consécutif à une chute, à une fracture ou à une contusion. Tout est confusion au point de vue étiologique, symptomatique et anatomo-pathologique dans cette nosologie.
II. La Synoque [synochus imputris) se divise en : 1» Sijnocha plethorica (simplex). 2° Synocha ardens (cholerica febris). 5° Synocha pulrida. 5° Synocha tragœda. 5° Synocha catarrhalis, 6° Synocha scorhulica. 7° Synocha dolorum (febris symptomatica a doloribus orta). S" Synocha cephalalgica ou ver minosa. 9° Synocha miliaris {suette).
III. La Synoque putride ou Synochus (contincns putrida ; synochus putris ; fièvre continue), comprend les espèces suivantes : 1° Synochus sanguinea. 2» S. sudatoria (fièvre continue épidémique de 1665 à 1667, Sydcnham). 5° S. variclodes {febris variolosa, 1667 à 1669). 4° S. dysenteriodes (febris dysenterica,
1669 à 1670). 5° S. pleuritica [fehris pleuritica, 1673). 6» S. ardens (S. biliosa; fièvre continue; maladie des armées). 1° S. rheumatisans. 8° S. hyemealison catarrhaUs.d''S.anniversaria. 10" S. sjjermatica. 11° S. iarantana. 12° S. soporosa. 15" S. scorbutica. \¥ S. miliaris. 15" S. a scahie^i)
Dans cette classe de fièvres, Sauvages suit les descriptions de Sydenham. Partout oiî celui-ci a décrit une épidémie, Sauvages trouve une fièvre et c'est ainsi qu'il classe les synoques pleurétique et dysentérique à côté de la variole ou du rhumatisme.
IV. Les typhus [fehris mali moris; fehris nervosa; fièvre nerveuse ou continue maligne), se subdivisent en : 1° Typhus carcerum (Pringle, Iluxham). 2° Typhus nervosus (nervous fever d'iluxham). 3° T. comatosus (febris maligna cum sopore). 4" T. hysterico-verminosus. 5° T. castrensis. 6° T. JEgytiaca (décrit par Prosper Alpin). 7" T. icterodes (fièvre jaune). 8° T. exhaustorum (T. de l'Inde). 9" T. a manipuera.
V. Les fièvres hectiques {febris hectica; fièvre lente), qui comprennnent les espèces suivantes : 1» Hectica infantilis. 2° H. vespertina. 3" H. chlorotica ou febris alba. ¥ H. syphilitica. 5° H. scrofulosa. 6° E. a calcidis. 7" H. hydropum. 8° H. nostalgica (Synochus nostalgica). Q" H. verminosa. 10° H. ascabie. 11" H. fluxuum (a vomitu). 12" H. lymphatica. 15" E. nervea (fièvre lente nerveuse).
Les fièvres rémittentes ou syneches comprennent les types suivants :
VI. Febris amphimerina (quotidiana continua ; fièvre hémitritée ; F. quotidienne continue, putride, maligne). Elle se subdivise en : 1" A. Mica. 2" A. catarrhalis {fiè\re catarrbule). 3" i. epiala. 4" A. syncopalis. 5" A. cardiaca (fièvre syncopale). 6" i. humorosa. 1° A. phricodes (horrida, algida). 8" A. hemitritcea. 9" A. pseudo-hemitritœa (tertiana continua duplex). 10" A. hungarica ou castrensis (F. catarrhale maligne), il" A. miliaris. 12" A. anginosa (grippe). 13" A. tussicidosa (F. vermineuse, coqueluche). 14" A. singultuosa (F. continua maligna; lyngodes; fièvre avec hoquet). 15"^ A. peripneumonica. 16" A. spasmodica. 17" A. mimosa. 18" A. phrenetica. 19" A. paludosa. 20" A. variolosa (febris putrida variolis conOuentibus superveniens, Sydenham ; secuda febris variolarum confluentium, Mead). 21" A. arthritica.'i'i'' A. biliosa (fièvre bilieuse des camps). 23" A. semiquartana. 24" A. semiquintana.
Vil. Febris tritœophya (tierce continue ou maligne), subdivisée en : 1" T. syncopalis. 2" T. causus ou fièvre ardente. 5" T. vratiflaviensis (de Haen). 4" T. typhodes. 5" T. elodes. 6° T. offodes. 7" T. carolica ou comatosa. 8" 7'. laclea. 9" T. leipyria. 10" T. deceptiva ou subcontinna malignans. 11" T. typhodes ou fièvre nerveuse rémittente. 12" T. americana.
VIII. Febris tetartophya (quarte continue) : 1" Simplex. 2" Splenalgica. 5" Hepatalgica. 4° Carolica. 5" Semitertiana.
Les fièvres intermittentes comprennent :
IX. La fièvre quotidienne {febris quotidiana). 1" Simplex. 2" Deceptiva. 5" Hysterica. 4" Épileptica. 5" Ischiadiaca. 6" Cephalalgica. 7" Nephralgica. 8" Soporosa. 9" Catarrhalis. 10" Parlialis. 11" Stranguriosa.
X. La ^ét;re fterce (feôr/s tertiana). 1° Légitima. 2" S/mria. 5" Petechialis. 4" Pleuritica. 5" Arthritica. 6" Asthmatica. 7" Emetica. 8" Hysterica. 9" Scorèufica. 10" Carotica (lethargica). 11" a. Sca^^ie. i'2^ Accidentalis. iy Duplex. U" Duplicata. 15" Tri/^/ex. 16" Epileptica. 17" Syphilitica. 18" Femmosa. i'i'' Siibcontinua. ^O'' Eemiplegica. 'i[° Miliaris. 22" Vrticata. 25" Lypyria.
mCT. ENC. 4° s. II. .15
XI. La fièvre quarte {febris quartana). i° Légitima. 2" Splenetica. Z" Duplex. 4° Duplicata. 5° Triplex. 6° Syphilitica. 7" Cataleptica. 8" Épileptica. 9" Nephralgica. 10" Hijsterica. Il" Arthritica. 12" Aniens. 13° Infantum. ii° Scorbutica. 15" Comatosa. 16" Triplicata. il" Metastatica.
Xn, Lu fièvre erratique {febris erratica). 1" Quintana. 2" Septana. 5° Oc- /a?2a. 4" Nonana. 5" Decimana. 6" Fa^a.
Voilà cette classification si vantée : « Entraîné par une espèce de manie d'application des sciences mathématiques à la médecine. Sauvages, dit M. Bouillaud, combine entre eux les différents symptômes fébriles, tels que le frisson, la chaleur, l'accélération du pouls, et, par cette folle méthode, parvient à imaginer cent cinquante-cinq espèces de fièvres. Avec un ou deux symptômes de plus que ceux d'après la combinaison desquels Sauvages a fondé sa division pyrétologique, les connaissances mathématiques les plus vulgaires nous apprennent que nous pourrions former des milliers et même des millions d'espèces de fièvres. On arriverait à de beaux résultats en médecine par une application aveugle des mathématiques à certains points de cette science. » Nous nous en tiendrons, pour le moment, à cette critique; nous aurons, en effet, dans un instant, à juger les diverses classifications qui ont suivi celle de Sauvages, en imitant presque toujours les défauts du célèbre nosologiste de Montpellier.
Non moins célèbre que Sauvages, Selle, qui définit la fièvre d'après ses symptômes et qui définit la maladie « le concours des phénomènes qui contrarient l'ordre naturel », donne une division des maladies fébriles plus complexe encore et plus digne de critique. Sa pyrétologie méthodique eut cependant plusieurs éditions et peut être considérée comme l'un des ouvrages qui, de 1770 à 1800, représente le mieux les idées des nosologistes de l'époque. II critique Sauvages et sa classification des fièvres ; il déclare que « l'art ne peut tirer aucun avantage de cette multitude de classifications basées sur la ressemblance des symptômes », et cependant, bien qu'il prétende déterminer les fièvres d'après leur nature et ne tenir compte que des caractères « qui indiquent la différence naturelle des maladies » , la classification que nous allons reproduire n'échappe point aux critiques qu'il adresse lui-même à ses prédécesseurs. Selle ne distingue point les fièvres des phlegmasies ; il les considère, au contraire, comme pouvant s'adjoindre à toutes les inflammations, de sorte que, sous le nom de fièvres, il «décrit presque toutes les maladies aiguës. Sa classification est à la fois basée sur le type des fièvres, sur leurs principaux symptômes et même sur leur cause probable, puisqu'il divise les fièvres, comme nous allons le voir, en continues, rémittentes, intermittentes (c'est-à-dire d'après leur type) et en ataxiques (c'està-dire d'après un symptôme prédominant) et que ces fièvres sont subdivisées en continues (inflammatoire et putride), rémittentes (bilieuse inflammatoire ou putride; vermineuse inflammatoire ou putride, etc.). Les dénominations employées par Selle sont d'ailleurs un peu différentes de celles dont l'habitude a consacré la signification. Ainsi, les fièvres continentes ■ ne désignent que les fièvres ayant un paroxysme égal depuis le début jusqu'à la terminaison de la maladie; ces fièvres n'existent pas. Les rémittentes sont celles qui présentent une diminution manifeste dans le paroxysme ; or, si l'on admettait cette définition, toutes les continues devraient être rangées dans l'ordre des rémittentes. <luoi qu'il en soit d'ailleurs, voici la classification de Selle.
I. Le premier ordre des fièvres comprend, d'après cet auteur, les fièvres /continentes, qui se subdivisent ensuite de la manière suivante :
1" Premier genre. La fièvre continente inflmnmatoire, subdivisée elle-même en (1'® espèce) Fièvre inflammatoire simple (synochus imputris) et (2^ espèce) Fièvre inflammatoire compliquée. Cette dernière fièvre se complique : \° d'une inflammation locale des yeux, des oreilles, du larynx, du pharynx, de la langue, de la trachée-artère, des bronches, de la plèvre, du médiastin, du péricarde, du diaphragme, du poumon, de la plèvre et des poumons, du foie, de la rate, du cœur, des reins, de la vessie, de l'utérus , de l'estomac, de l'intestin, du mésentère, de l'épiploon, du cerveau; 2° d'érysijpèle ; 3** de rhumatisme général ou local ; 4" de catarrhe du nez et du poumon ; 5" de dysenterie {fièvre dysentérique); 6° d'exanthème (F. exanthéniatique) , peste, variole légitime et fausse, rougeole, scarlatine [F. scarlatineuse], d'urticaire (F. ortiée), à'essera (F. essérée), d'érysipèle (F. érysipélateuse), de miliaire (F. miliaire), de vésicules (F. vésiculaire) , d'aphthes (F. aphtheuse), de pétéchies (F. pétéchiale).
Est-il nécessaire de faire remarquer l'incohérence d'une semblable classification? Tantôt un symptôme prédominant, qui semble caractéristique, sert à classer la fièvre et à lui donner son nom, et l'on a ainsi une fièvre ortiée, une fièvre huileuse, une fièvre pétéchiale; tantôt la fièvre tire son nom de la phlegmasie dont elle paraît être le symptôme; tantôt, enfin, c'est un exanthème fébrile qui se trouvera classé parmi les fièvres inflammatoires.
2" Deuxième genre. La fièvre continente putride se subdivise elle-même en fièvre continente putride simple {synochus putris) et fièvre continente putride compliquée dHnflainmation, c'est-à-dire, comme dans les cas de fièvres non putrides, bée à l'existence d'inflammations locales, d'érysipèle, de rhumatisme, de dysenterie, d'exanthèmes, etc.
II. Le deuxième ordre des fièvres comprend les fièvres rémittentes ou fièvres gastriques qui se subdivisent en :
jû Premier genre. Fièvre bilieuse inflammatoire comprenant : la fièvre bilieuse inflammatoire simple {fièvre ardente, causus) et la fièvre bilieuse inflammatoire compliquée d'une inflammation. Cette inflammation peut atteiiidre les yeux, le pharynx {fièvre angineuse), les plèvres, les plèvres et les poumons ou le poumon isolément {péripneumonie, pneumonie bilieuse), le foie, les intestins, le péritoine, les reins, etc. Elle peut aussi se compliquer d'érysipèle, de rhumatisme, de catarrhe des fosses nasales ou du poumon {peripneumonia notha), de dysenterie, d'exanthème {peste, variole, rougeole, scarlatine, urticaire, érysipèle), d'aphthes, de bulles, de pétéchies, etc., etc.
2" Deuxième genre. La fièvre bilieuse putride, subdivisée en putride simple et putride compliquée d'inflammation locale ou d'inflammation du pharynx, de la plèvre, du poumon et de la plèvre {peripneumonia typhoïdes), de l'estomac, de l'intestin, de l'utérus, ou bien compliquée de rhumatisme, de catarrhe, de dysenterie, d'exanthèmes, etc.
3° Troisième genre. La fièvre avec saburres pituiteuses dans les premières voies : elle est également simple ou compliquée : a, fièvre simple ou glutineuse gastrique; b, fièvre compliquée d'inflammation locale (pharynx, poumon, foie, etc.; dysenterie, exanthèmes miliaires ou pétéchiales, etc.); c, fièvre pituitaire avec « congestion » de vers dans les premières voies ou fièvre vennineuse, subdivisée encore en différents genres : a', fièvre vermineuse inflammatoire (simple ou compliquée d'une inflammation, de rhumatisme, etc.) €t V, fièvre vermineuse putride. Les fièvres vermineuses comprennent à
leur tour divers genres et espèces : f. simple ; f. compliquée d'inflammation locale, d'inflammation de la plèvre et du poumon; fièvre avec exanthèmes (f. pétéchiale).
A côté de la fièvre pétéchiale, que Selle classe parmi les fièvres vermineuses {Purpura venninosa), il cite les fièvres avec métastase de lait sur les viscères de l'abdomen, c'est-à-dire la fièvre puerpérale (avec constitution bilieuse inflammatoire, ou provenant d'affections morales, d'un refroidissement, d'une inflammation) et les fièvres provenant d'un ulcère interne (des poumons, du foie, de la rate, du pancréas, des reins, de la matrice, de l'épiploon, du mésentère), enfin les fièvres provenant de l'obstruction des viscères (hectique hépatique, hectique mésentérique) . Ce sont des fièvres rémittentes; mais pourquoi les classer immédiatement après les fièvres vermineuses et sans en faire des genres distincts ?
III. Le troisième ordre comprend les fièvres nerveuses et ataxiques qui se subdivisent en :
1° Premier genre. Fièvre nerveuse aiguë sporadique (phrénésie , fièvre soporeuse, hydrophobie, tièvre nerveuse aiguë des femmes en couches).
2" Beuxième genre. Fièvre tierveuse aiguë par contagion (suette anglaise, peste aiguë, fièvre nerveuse putride).
3° Troisième genre. Fièvre lente nerveuse subdivisée en : fièvre nerveuse simple (fièvre lente nerveuse), fièvi'e nerveuse compliquée d'exanthèmes, fièvre nerveuse compliquée de dysenterie.
IV. Enfin, le quatrième ordre comprend les fièvres intermittentes subdivisées en six genres.
1° Premier genre. Fièvre intermittente inflammatoire (a, simple; b, compliquée d'inflammation des yeux, de la plèvre, du poumon).
2" Deuxième genre. Fièvre intermittente inflammatoire bilieuse ou intermittente gastrique (simple ou compliquée d'inflammation).
5° Troisième genre. Fièvre intermittente bilieuse putride (ataxique ou adynamique).
A° Quatrième genre. Fièvre intermittente pituiteuse.
5*^ Cinquième genre. Fièvre intermittente vermineuse.
6° Sixième genre. Fièvre intermittente nerveuse.
« Selle, dit le Compendium de médecine, est, parmi les auteurs qui ont écrit sur les fièvres, un de ceux qui connaissent le mieux la littérature ancienne et les ouvrages publiés par ses contemporains, dont il ne manque jamais de citer le passage et l'écrit » ; ne faut-il pas ajouter qu'il est aussi l'un de ceux qui ont le plus contribué à entraver les progrès de la pyrétologie en confondant toutes les maladies aiguës sous le nom de fièvres, en ne remarquant pas que, considérer comme complications de certaines formes de fièvre les phlegmasies de tous les organes, que rapprocher de la fièvre qu'il appelle vermineuse inflammatoire et putride les pneumonies, les pleurésies, etc., c'est confondre toutes les notions les plus élémentaires de la médecine pratique.
Sauvages et Selle, mieux encore que Vogel, Sagar, Veisz, etc., nous montrent jusqu'à quels excès peuvent conduire les idées systématiques en médecine. Pour eux, en effet, la maladie n'est connue que par ses manifestations extérieures; les fièvres leur semblent devoir être décrites comme on décrit une plante ou un animal, « en suivant le même ordre et la même méthode que les botanistes ont observés dans les descriptions qu'ils ont données des plantes. » C'est ce qu'af-
firme, après Gaubius et Thomas Simson, le plus célèbre des nosologistes. C'est ce qu'il s'efforce de faire en soutenant que toutes les fièvres sont symptomatiques, qu'il n'y en a aucune d'essentielle, en créant, ainsi que nous l'avons vu, un nombre infini de ces espèces spécifiées exclusivement d'après leurs caractères les plus apparents. La pyrétologie n'est pour lui que la connaissance de ce nombre prodigieux de types fébriles, à allures constantes, et par conséquent, dit Sauvages, fixes, immuables, aussi bien que les espèces naturelles, ressortissant à une cause unique, nécessitent le même traitement. La nosologie méthodique ainsi comprise, diagno.stiquant des noms propres au lieu de reconnaître des réalités vivantes, arrivant à considérer un symptôme apparent comme le caractère essentiel de la maladie, celui qui suffit à nous le faire connaître, devait conduire aux résultats les plus désastreux en physiologie. Tout en reconnaissant que la maladie n'est pas un être réel, une individualité concrète, les nosologistes agissaient, en effet, comme si, en réalité, la maladie était un être malfaisant qu'il s'agit d'empoisonner ou de tuer. Et cependant ces idées systématiques jouirent longtemps d'une grande faveur : Sauvages fut considéré comme l'un des plus grands médecins non-seulement de l'École de Montpellier, mais du monde entier ; et jusqu'à la réforme entreprise par Pinel, tous les travaux consacrés à l'étude des fièvres se ressentirent de cette influence funeste qu'il exerça sur la science et l'art médical. Nous résumerons donc rapidement les principaux ouvrages parus à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle.
Pierre Franck admet deux ordres de fièvres : les intermittentes et les continues. Les fièvres intermittentes sont divisées en nerveuses gastriques et inflammatoires. La même division est reproduite à propos des fièvres continues. Une théorie semblable sert à expliquer ces deux ordres de fièvres. Quant à Joseph Franck, son fils, il divise les fièvres : « premièrement, en celles qui constituent par elles-mêmes une maladie [fièvres idiopathiques, primitives, essentielles, maladie de la fièvre), et en second lieu, en celles qui ne sont que des symptômes d'autres maladies [fièvres symptomatiques, secondaires). Vouloir nier les unes ou les autres, dit J. Franck, serait chose absurde. » Il subdivise ensuite les fièvres primitives en fièvres intermittentes (qui sont manifestes ou larvées, bénignes ou pernicieuses, régulières ou irrégulières) et en fièvres continues, qui renferment : la fièvre inflammatoire, la fièvre rhumatismale, les fièvres catarrhales, les fièvres gastriques (qui comprennent une fièvre gastrique primaire, une fièvre bilieuse ou gastrique secondaire, une fièvre pituitaire et une fièvre vermineuse); les fièvres nerveuses, la peste, la suette anglaise, le typhus, la fièvre jaune.
La classification de Cullen était meilleure que toutes celles qui l'ont précédée ; ses préceptes thérapeutiques sont aussi Irès-sages. C'est que Cullen était avant tout bon praticien. Il le prouve en décrivant avec la plus grande précision le typhus fever de l'Angleterre. Mais ses conceptions doctrinales sont loin de valoir ses enseignements pratiques. Il suffit, pour s'en convaincre, de citer ce qu'il appelle lui-même le résumé de sa doctrine des fièvres : « Les causes éloignées, dit-il, sont certaines puissances sédatives appliquées au système nerveux, qui, diminuant l'énergie du cerveau, produisent en conséquence la faiblesse dans toutes les fonctions et particulièrement dans l'action des petits vaisseaux de la surface. Cependant, telle est en même temps la nature de l'économie animale que cette faiblesse devient un stimulant indirect pour le système sanguin ; ce stimu-
lant à l'aide de l'accès de froid et du spasme qui l'accompagne augmente l'aclioa du cœur et des grosses artères' et subsiste ainsi jusqu'à ce qu'il ait pu rétablir l'énergie du cerveau, communiquer cette énergie aux petits vaisseaux, ranimer leur action et surtout détruire, par ce moyen, leur spasme. Ce dernier étant dissipé, la sueur et tous les autres signes caractéristiques du relâchement des conduits excréteurs se manifestent. » Si l'on songe que Cullen recommande plus loin, à propos de la thérapeutique des fièvr-es, de « saigner dans les fièvres inflammatoires, car elles sont inflammatoires, et de ne pas saigner dans les épidémiques, car elles sont ordinairement adynamiques », on. conviendra que cette puissance sédative qui produit la faiblesse dans toutes les fonctions n'existe pas dans toutes les fièvres, puisque la médication débilitante peut convenir à quelques-unes d'entre elles, et l'on sera forcé de reconnaître que les idées théoriques de Cullen sont condamnées par le résultat même de ses observations cliniques. Cullen imite les anciens en subordonnant sa nosologie à l'étude des symptômes. Ses classifications ont le mérite d'être plus simples et plus rigoureuses que celles de ses prédécesseurs. Il n'admet, en effet que les fièvres intermittentes et les fièvres continues, parmi lesquelles il range le typhus.
Les fièvres intermittentes comprennent : la tierce, la quarte, les fièvres erratiques, la fièvre quotidienne. Les fièvres rémittentes sont rattachées aux intermittentes.
Les fièvres continues sont subdivisées en : 1° fièvres inflammatoires ou synoqnes simples, qui sont : a, les fièvres continues non putrides [éphémère et synoque simple) et b, les fièvres inflammatoires symptomatiqucs (éphémère consécutive à l'indigestion, aux règles, synoque catarrhale, etc.); 'i" fièvres continues nerveuses ou typhus. Celles-ci se subdivisent à leur tour en typhus modéré (fièvre maligne hectique ou fièvre nerveuse convulsive ; fièvre pestilentielle ; fièvre putride nerveuse; fièvre lente nerveuse; fièvre contagieuse, etc.) et en typhus grave (fièvre des prisons ; fièvre des camps et des armées ; fièvre maligne pestilentielle, miliaire scorbuti([ue, typhus ictérode, suette des Anglais, etc.).
La distinction établie par Cullen entre les fièvres inflammatoires et les fièvres nerveuses ne lui paraît pas tout à fait définitive. Il admet sous les noms de synoque sanguine, de fièvre ardente, des maladies qui paraissent résulter de la combinaison de la fièvre inflammatoire avec la fièvre lente nerveuse. Il croit d'ailleurs que la synoque et le typhus ne sauraient être absolument distingués l'un de l'autre. « Je pense aussi, dit-il, que l'on ne peut que difficilement assigner les limites qui distinguent le synochus et le typhus. Je suis même disposé à croire que le premier est produit par les mêmes causes que le dernier, et qu'il n'en est, en conséquence, qu'une variété. » De même Cullen admet que les intermittentes ne diffèrent pas essentiellement des continues ; toutes deux, dit-il, peuvent être le résultat de la putridité des humeurs. Enfin, Cullen, qui classe parmi les pyrexies les fièvres, les phlegmasies, les exanthèmes, les hémorrhagies et les flux, ne confond pas les exanthèmes fébriles avec les fièvres continues; cependant il tend à les rapprocher, et dans sa théorie des maladies pyrétiques il classe les exanthèmes immédiatement après les fièvres.
Comme Cullen, et immédiatement après lui, Brown admit que le corps humain est une machine composée dont les mouvements déterminaient la vie de l'animal. Il supposa que le jeu de cette machine était dû à un principe supérieur auquel les anciens avaient donné le nom d'âme, d'archée, de force végétative et qu'il appelait excitabilité.
FIÈVRES. 19i>
Brown divise les maladies en sthéniques et asthéniques. Les premières sont ou non pyrétiques; les maladies asthéniques comprennent les fièvres que l'on peut définir des asthénies nerveuses avec excitation du pouls. Les maladies sthéniques pyrétiques comprennent la péripneumonie, le catarrhe, l'esquinancie non gangreneuse, la toux sthénique, le rhumatisme, le croup sthénique, la synoque, la scarlatine, la variole et la rougeole légères. Ces maladies sont, dit Brown, caractérisées par un pouls plein et résistant, une congestion de la face ; ellessurviennent chez les individus d'une constitution vigoureuse; il faut les traiter par des moyens débilitants. Cette division tout artificielle qui repose sur les caractères que présente le pouls dans les différentes maladies, qui classe toutes les fièvres dans les maladies asthéniques et qui conduit à ce résultat que la scarlatine, la variole et la rougeole légères doivent différer de ces mêmes maladies lorsqu'elles deviennent graves, a été trop souvent et trop victorieusement réfutée pour qu'il soit nécessaire de démontrer encore que, si l'on veut admettre des maladies sthéniques et des maladies asthéniques, les fièvres appartiennent à la fois à ces deux groupes.
Le système de Brown fut d'ailleurs éclipsé par celui de Broussais, dont nous aurons à exposer plus loin les principales doctrines pyrétologiques. Rasori, qui en accepta le principe, le modifia bientôt lui-même dans son application pratique. D'après lui et d'après la plupart des Italiens, les fièvres sont de nature exclusivement sthéniques et leur cause est la surabondance de la stimulation.
Il nous suffit de citer ici en quelques mots toutes ces théories qui d'ailleursn'ont exercé sur la pyrétologie qu'une influence tout à fait secondaire. « Brown, dit Broussais, n'a fait que travestir les doctrines des anciens ou les expliquer en d'autres termes. Les maladies qu'il admet sont encore leurs maladies, c'est-àdire leurs groupes de symptômes ; seulement il en donne une explication qu'il a trouvée chez eux et qu'il a l'art de rendre nouvelle. De même il n'en change le traitement qu'en rapportant à une des causes hypothétiques qu'un système aussi hypothétique leur avait assignée, à la faiblesse, un nombre plus considérable de ces entités qu'on ne l'avait fait avant lui ; et c'est toujours parce qu'il suppose plutôt qu'il ne le voit les faits particuliers. Mais ces changements sont si peu fondés que ses successeurs, sans sortir de sa doctrine, sont obligés de remettre la thérapeutique à peu près sur l'ancien pied, si même ils ne vont pas au delà dans le sens opposé au sien, sauf à trouver une nouvelle hypothèse pour justifier cette irrévérencieuse dérogation. »
Quarin, lui aussi, cherche à simplifier les classifications des fièvres et à rejeter les nombreuses espèces admises par Sauvages. Évitant les discussions théoriques, il s'attache à la description des symptômes et ne décrit que les types de fièvre les plus communs et les plus caractéristiques ; ainsi la synoque non putride, la fièvre ardente, la fièvre putride, la fièvre maligne, les fièvres éruptives, les fièvres intermittentes, la fièvre puerpérale. De plus, nous le verrons plus loin, Quarin attaque le dogme de l'essentialité des fièvres en définissant celles-ci « des ma ladies avec accélération du mouvement du sang et lésion des fonctions. »
Nous arrivons aux travaux de Pinel, qui, le premier, s'efforça de renverser les doctrines des nosologistes et de simplifier la classification des fièvres.
« Réduire la pyrétologie à un très-petit nombre d'ordres fébriles primitifs, y ramener par une simple décomposition les complications variées qu'elles peuvent former et coordonner les fièvres intermittentes et rémittentes d'après leurs
affinités avec les continues et non d'après leurs types de périodicité, c'est peutêtre exposer cette classe de maladies dans l'ordre le plus lumineux et le plus propre à les approfondir ; mais c'est aussi introduire des nouveautés trop marquées pour ne point chercher à les justifier comme un résultat heureux d'une longue suite d'études et d'observations faites dans les hôpitaux. «Ainsi s'exprime Pinel dans l'introduction de sa Nosographie philosophique. Plus loin, cherchant à faire comprendre comment il a dû procéder pour arriver à une classification des fièvres plus simple et plus rigoureuse que les classifications anciennes, Pinel dit encore : « Un principe que personne ne conteste c'est de passer toujours par degrés du simple au composé, de se former d'abord des idées exactes et précises des objets pour ainsi dire élémentaires avant de passer aux idées complexes ; or c'est cette marche que j'ai transportée il y a quelques années à l'enseignement de la médecine, et j'ai joint l'exemple au précepte. Ainsi, après avoir donné séparément les caractères de la fièvre angioténique (inflammatoire), et de l'embarras gastrique, je donne les caractères de leur complication. J'en fais de même pour la fièvre gastrique avec des retours d'embarras gastrique. J'ai porté même plus loin l'attention dans les maladies compliquées très-graves et qu'il est très-important d'analyser; je place dans trois rangs différents les symptômes suivant qu'ils sont propres ou communs à chacune de ces maladies élémentaires. Ainsi, dans la fièvre bilioso-putride ou gastro-adynamique, je forme trois colonnes parallèles, l'une destinée aux symptômes gastriques, l'autre aux symptômes adynamiques et la troisième aux symptômes connus. J'en fais de même pour la fièvre gastro-ataxique,pour le catarrhe gastrique, pour le catarrhe adynamique. J'ai été même plus loin dans les cas d'une triple complication; j'ai montré qu'on pouvait former également quatre colonnes ; c'est ainsi que dans un catarrhe gastro-adynamique, je distingue : 1° les traits distinctifs du cataiThe; 2" ceux de la fièvre gastrique; 5° ceux de la fièvre adynamique; 4° les symptômes qui peuvent être communs aux uns et aux autres. » S'efforçant ensuite de bien faire comprendre la nécessité de décomposer les maladies aiguës compliquées pour en bien connaître l'histoire, Pinel soutient que l'on peut arriver à classer les maladies suivant la méthode des naturalistes, à rectifier les classifications si obscures et si confuses des nosographes qui l'ont précédé à la condition « de fonder la classification pyrétologique sur d'autres bases, de séparer d'abord les deux classes des fièvres et des phlegmasies et de n'admettre dans la série des objets de la première que des fièvres simples, c'est-à-dire qui n'offrent dans leur cours qu'un certain ordre de symptômes. 11 n'a plus été possible alors, dit-il, de conserver les dénominations anciennes de fièvres inflammatoires, bilieuses, pituiteuses, putrides, inalignes, qui ont un sens très-vague et ti^ès-indéterminé, en sorte qu'il est impossible de s'entendre. J'ai cru devoir substituer les six ordres suivants de fièvres qui, dans leur état de simplicité ou par leurs diverses complications, semblent embrasser toutes les fièvres primitives ou essentielles connues : 1" fièvres angioténiques, marquées au dehors par des signes d'irritation et de tension des vaisseaux sanguins ; S** fièvres méninge-gastriques, dont le siège primitif paraît correspondre à la région épigastrique ; 5° fièvres adéno- méningées dont tous les symptômes indiquent une irritation des membranes muqueuses du conduit intestinal; A" fièvres adynamiques qui se manifestent surtout à l'extérieur par des signes d'une débilité extrême et d'une atonie générale des muscles; 5° fièvres ataxiques, marquées par des alternatives d'excitation et d'affaissement avec des anomalies nerveuses
des plus irrégulières; Q" fièvres adéno-nerveuses, sortes de fièvres ataviques avec des affections simultanées des glandes. Ces dénominations, dit encore Pinel, fondées sans doute sur certaines apparences extérieures et sur des signes de quelque lésion des fonctions, ne sont nullement destinées à exprimer la nature intimé des fièvres, objet éternel de vaines discussions et de controverses qu'on doit désormais éviter, n
La fièvre angioténique de Pinel est la synoque simple, l'inflammatoire ou l'éphémère des autres auteurs. C'est une pyrexie continue, sans rémission, caractérisée par une invasion subite et tous les signes de l'excitation du système vasculaire. Elle ressemble à un accès unique de fièvre intermittente. Pinel en place le siège dans une inflammation de la face interne des vaisseaux et principalement des artères. Elle comprend la fièvre inflammatoire simple ou fièvre éphémère ; la fièvre inflammatoire continue ou synoque, les fièvres inflammatoires rémittentes et intermittentes.
Les fièvres méningo-gastriques ou bilieuses (synochus bilieux de Galien, fièvre gastrique de Baillou), comprennent l'embarras gastrique, le choléra morbus, la fièvre gastrique continue, la fièvre gastrique des patjs chauds, les fièvres gastriques rémittentes et intermittentes. Pinel semble admettre, sans cependant rien affirmer, que le siège principal de ces maladies est dans le conduit alimentaire, surtout dans l'estomac et le duodénum, non moins que dans les organes sécréteurs de la bile et du suc pancréatique.
La fièvre adéno-méningée [fièvres dites pituiteuses ou muqueuses) comprend la fièvre muqueuse continue, qui peut être simple ou compliquée (vermineuse, inflammatoire et bilieuse), la fièvre muqueuse rémittente [\\ém\ir\\.éB) , enfin la fièvre muqueuse intermittente. Les causes des fièvres pituiteuses ou muqueuses sont, d'après Pinel, excessivement variées : sexe féminin, enfance, vieillesse, tempérament lymphatique, etc., toutes les causes de débilitation, qu'elles dépendent de fièvres, du séjour dans un lieu marécageux, humide ou froid, de la disette de végétaux, du défaut de propreté, de la privation du vin, de l'abus des purgations ou du coït. Les lésions organiques de l'abdomen, les vers intestinaux, l'arthritisme, le rhumatisme, etc., déterminent aussi cette maladie qui peut être sporadique, épidémique ou endémique.
Etudiant la nature de ces fièvres, Pinel, après s'être élevé assez vivement contre les Galénistes et en particulier Sennert, qui forment sans cesse « un alliage impur de raisonnements vides et d'explications gratuites sur le jeu des humeurs sans se fonder ni sur l'observation, ni sur des recherches anatomiques « et qui tiennent ainsi la médecine « dans un état d'enfance » , rappelle les observations de Rœderer et Wagler sur les fièvres dites pituiteuses ; et il arrive à la conclusion suivante : « Quelque induction qu'on tire des faits particuliers que je viens de rapporter, quelque manière de raisonner qu'on adopte sur l'action des mucosités surabondantes ou viciées contenues dans le conduit alimentaire, on ne peut guère méconnaître une affection primitive, dirigée sur l'organe secrétoire, c'est-à-dire une irritation de la membrane muqueuse qui revêt les premières voies et qui, par une sorte de correspondance sympathique avec les autres systèmes de l'économie animale, produit cet ordre de fièvres. »
La fièvre adynamique [fièvres dites putrides ou adynamiques, typhus) comprend :
1° la fièvre adynamique continue. Celle-ci a été considérée par Stoll, et plus tard Navières, comme pouvant compliquer la fièvre inflammatoire. Pinel fait
remarquer qu'une grande confusion résulte de ces diverses dénominations. « Le mot inflammatoire s'applique presque toujours, eij effet, à la fièvre qui accompagne une phlegmasie quelconque ; or, dans ce sens, nul doute qu'on n'observe très-souvent la lièvre pulride inflammatoire. Mais si on ne veut parler que de la complication des deux fièvres primitives ou essentielles, il faudra convenir avec Selle que ce qu'on appelle fièvre continente inflammatoire ou putride continente et sans rémission est très-rare. » La complication de la fièvre adynamique avec la fièvre dite bilieuse est au contraire des plus fréquentes.
2° Le typhus décrit par Fracastor, Sylvius de le 13oë et surtout Hildebrand, est divisé par Pinel en typhus régulier et typhus irrégulier, caractérisé par de& phénomènes inflammatoires, des phénomènes gastriques, des phénomènes nerveux ou des phénomènes putrides. Le typhus régulier est assimilé par Pinel aux fièvres ataxiques sporadiqucs simples et bénignes. Le typhus irrégulier prend à un haut degré le caractère bilieux ou inflammatoire.
La fièvre adynamique peut enfin se compliquer de fièvre muqueuse ; c'est là ce qui donne naissance à la fièvre décrite par Rœderer et Wagler.
3° La fièvre adynamique rémittente et 4" \?i fièvre adynamique intermittente sont les deux dernières espèces admises par Pinel. Cette dernière espèce est suivant lui très-rare.
Les fièvres adynamiques sont dues à l'encombrement, au défaut de propreté, à la boisson d'eau corrompue, à l'action des effluves marécageux. Elles sont sporadiques, épidémiques ou endémiques. Quant à leur nature, elle semble à Pinel difficile à préciser. Les altérations des humeurs ne sont, dit-il, qu'apparentes et subordonnées à l'état des forces de la vie ; l'influence des affections morales, l'absence de dissolution putride dans le sang tiré des veines, la prosti'ation subite des forces dès l'invasion de la maladie, l'usage heureux des stimulants, semblent prouver que cette doctrine frivole et ténébreuse d'une prétendue putridité du sang et des humeurs, introduite d'abord par Galien, repi'oduite ensuite sous diverses formes par les Arabes, ne peut que donner la connaissance la plus complète des savantes divagations et des théories les plus insignifiantes qu'on puisse se permettre en médecine. Pinel, on le voit, n'est pas éloigné de se ranger à l'opinion de Milman, qui croit pouvoir affirmer que les fibres musculaires sont le siège des maladies dites putrides. Au moins considère-t-il la prostration des forces comme le symptôme le plus essentiel de ces maladies.
La fièvre ataxique {fièvre maligne , typhus , fièvre nerveuse) se subdivise en :
1» Fièvre ataxique continue simple « qui tient à tant de causes physiques ou morales, à tant d'excès de tout genre, à des circonstances si particulières de la constitution individuelle qu'elles doivent offrir les plus grandes variétés » . Elle comprend :
La fièvre cérébrale ou fièvre ataxique sporadique analogue à l'apoplexie des vieillards, et la fièvre lente nerveuse.
2° Fièvre ataxique continue compliquée de fièvre ataxique inflammatoire, bilieuse, muqueuse, adynamique ; la fièvre jaune serait ausi, d'après Pinel, une des formes de la fièvre ataxique continue.
3° Fièvre ataxique rémittente (subcontinue maligne de Torti).
4° Fièvre ataxique intermittente (quotidienne, tierce ou double-tierce).
Les fièvres ataxiques sont dues à une croissance trop rapide, à l'hypochondrie.
la mélancolie, à l'encombrement, aux miasmes marécageux, à l'abus des liqueurs alcooliques, aux travaux immodérés de l'esprit, etc. On voit par cet exposé que les causes en sont peu différentes de celles des autres espèces de fièvres. Elles peuvent aussi être sporadiques, épidémiques ou endémiques. Elles semblent se réduire à des lésions de la sensibilité et de la motricité, quelquefois en excès, d'autres fois en défaut. Elles paraissent dues à un trouble des fonctions du système nerveux et du système musculaire.
La fièvre adéno-nerveuse ou peste est décrite ensuite par Pinel et rangée par lui dans la classe des fièvres. Il la considère comme due à l'action d'effluves contagieux dont la nature intime est inconnue, mais dont l'existence doit être admise aussi bien que celle du fluide électrique et de la plupart des agents physiques.
Après avoir ainsi classé et étudié les six ordres de fièvres qu'il admet, Pinel, dans un appendice à son premier volume, développe quelques considérations nouvelles sur les caractères distinctifs des différentes espèces de fièvres, sur la nature de la fièvre hectique, de la fièvre puerpérale, des fièvres intermittentes et de la fièvre dite entéro-mésentérique.
Nous avons cru devoir exposer avec quelques détails les doctrines pyrétologiques de Pinel et sa classification des fièvres. Au commencement de ce siècle, en effet, sa pyrétologie fut vantée et adoptée par la plupart des médecins. Les services incontestés qu'il rendit à la science en réduisant le nombre des espèces fébriles, et en rapportant quelques-unes d'entre elles à des lésions anatomiques bien définies, furent exaltés d'abord puis niés avec passion par ses contemporains et ses successeurs. Broussais en particulier, dans la plupart de ses ouvrages, ne lui ménagea pas les critiques. Pinel, dit-il, s'abstient de décrire la fièvre en général. Les six groupes de fièvres qu'il établit n'expriment pas six entités différentes, mais une seule irritation qui ne diffère que par le degré, lequel dépend lui-même de la constitution individuelle ou de la nature de la cause provocatrice. Ces entités factices ont été créées par des procédés différents. Les unes sont basées sur une irritation locale qui est désignée comme leur siège et qui pourtant ne l'est pas, tandis que la nature des autres est fondée sur la détermination des forces ou sur l'irrégularité des symptômes. On voit assez, conclut Broussais, qu'une pareille méthode est essentiellement vicieuse.
La classification des fièvres, telle que la concevait Pinel, est, en effet, assez incohérente. Tantôt il caractérise chacun de ses ordres de fièvres par le siège de celles-ci [fièvres angioténiques , marquées au dehors par des signes d'irritation et de tension des vaisseaux sanguins ; fièvres me'ningo-gastriques dont le siège primitif paraît correspondre à la région épigastrique et qui consistent en une augmentation d'irritabilité dans le canal alimentaire, surtout dans l'estomac et le duodénum, ainsi que dans les organes sécréteurs de la bile et du suc pancréatique ; fièvres adéno-méningées dont tous les symptômes indiquent une irritation des membranes muqueuses du conduit intestinal) ; tantôt il cherche à différencier les fièvres par leurs symptômes les plus apparents [fièvres adynamiqiies caractérisées par des signes d'une débilité extrême et d'une atonie générale des muscles) ; tantôt par l'irrégularité de leurs phénomènes {fièvres ataxiques marquées par des alternatives d'excitation et d'affaissement avec des anomalies nerveuses des plus singulières) ; tantôt enfin par des lésions spécifiques [fièvres adéno-nerveuses ou fièvres ataxiques avec des affections simultanées des glandes).
Pinel, en effet, est plutôt naturaliste que médecin. Ce qui le préoccupe, ce n'est pas de bien reconnaître une maladie et d'en chercher le remède, c'est « de déterminer son vrai caractère et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique ». Et pour y arriver, quelle marche suit-il? II recherche dans les nosologistes qui l'ont précédé un certain nombre de types de jfièvres. Il emprunte la fièvre angioténique et la fièvre ataxique à la pyrétologie de Selle : « sa tîèvre méningo-gastrique, dit Broussais, est la bilie.use de tous les auteurs; sa muqueuse est due à Sarcone, à Rœderer et à Wagler ainsi qu'à Selle, qui la désigne par l'épithète de ghitineuse et qui admet une série d'infirmités caractérisées par la saburre pituiteuse. L'adynamique de Pinel vient de Brown qui l'appelait asthénique : la différence de nom n'est pas bien considérable. En rapportant à cette fièvre ou bien à son ataxique, ou bien enfin à la réunion des deux sur le même sujet toutes les fièvres nerveuses des auteurs, leurs typhus, les fièvres des camps, des prisons, des hôpitaux, des vaisseaux, la fièvre jaune ; en négligeant toutes les nuances tirées des causes , des circonstances, de la durée d'un symptôme prédominant, tel que le froid des extrémités, une diarrhée, la sueur, l'anxiété, etc., choses auxquelles il faut convenir que d'autres nosologistes avaient attaché trop d'importance, M. Pinel a sans doute fait une réduction fort importante, mais il en avait reçu l'exemple de Cullen et surtout de Brown. » Un autre i^eproche peut encore être adressé à Pinel. En donnant à ses espèces fébriles la dénomination d'essentielles, il semble indiquer par là même qu'elles n'ont pas de siège anatomique déterminé; en localisant quelques-unes d'entre elles dans le système vasculaire ou dans le tube digestif, il leur enlève ensuite ce caractère. Enfin, les dénominations de fièvre ataxique ou de fièvre adynamique impliquent une classification qui s'appuie non plus sur des considérations tirées du siège ou de la nature des maladies, mais sur leurs symptômes, et qui dès lors ne s'accorde plus avec la classification précédente. La nosographie de Pinel repose presque exclusivement sur les manifestations extérieures des maladies, c'est-à-dire sur leurs symptômes. Il les envisage, comme Linné, Sauvages et Selle, c'est-à-dire en créant artificiellement des classes, des ordres et des genres ; et c'est ainsi qu'il arrive à cette grave erreur de fondre l'histoire des fièvres intermittentes dans celle des fièvres continues, de méconnaître les notions tirées du type fébrile, de rapprocher la fièvre tierce des fièvres gastriques, la fièvre quotidienne ou quarte des fièvres muqueuses continues ou rémittentes, les fièvres intermittentes pernicieuses des fièvres ataxiques continues, etc. Enfin Pinel ne classe pas parmi les espèces qu'il admet les fièvres éruptives qu'il semble considérer comme de simples phlegmasies cutanées avec fièvre symplomatique, et l'on aurait beaucoup de peine à retrouver dans ses descriptions les traits véritables de la fièvre typhoïde. On reconnaît, il est vrai, parmi ses différentes espèces de fièvres, plusieurs des symptômes de la fièvre typhoïde, mais on n'en trouve aucune description synthétique. Pinel méritait donc d'être cité immédiatement après les nosographes, c'est-à-dire après les médecins naturalistes qui ne se préoccupaient que de classer les maladies, et, dans ce but, négligeaient comme choses secondaires la médecine pratique et surtout la thérapeutique : « Je ne suppose pas, disait très-sincèrement Pinel, qu'on ait assez peu de lumières pour croire qu'on pourrait, à l'aide de quelque médicament, suspendre le cours d'une maladie aiguë ou chronique. »
Cependant, malgré toutes ces erreurs, la classification de Pinel, quand on vient
à la comparer à celles qui l'ont précédée, sauf peut-être à celle de GuUen, constitue un véritable progrès. Avant Cullen et Pinel, nous pensons l'avoir prouvé en citant de nombreuses classifications, tout était confus; et l'on s'explique aisément les causes de cette confusion. Privés des notions anatomo-pathologiques, les premiers médecins s'étaient contentés d'observer les symptômes que présentaient les fièvres qu'ils étaient appelés à constater. Pour en expliquer la genèse, ils invoquaient tantôt la prédominance de certaines humeurs, tantôt leur effervescence, tantôt enfin les manifestations visibles de la force vitale ou les réactions du système nerveux. Ils ne pouvaient ainsi arriver à une classification étiologique, puisque la cause des fièvres restait inconnue ou subordonnée à des inspirations doctrinales toujours hypothétiques, souvent en contradiction avec les faits. Dès lois, le syraptomatisme devait conduire à une multiplication infinie du nombre des espèces fébriles. On essaya bien de rapprocher les faits d'après leur ressemblance, et d'établir, à l'aide de considérations tirées du type des fièvres, de leur cause présumée et de quelques accidents considérés comme prédominants, un certain nombre d'espèces distinctes et bien définies. Toujours on arriva à désigner par une épithète spéciale, à considérer comme une maladie distincte certaines complications, certains symptômes isolés, souvent les circonstances les plus insignifiantes. Le mot de fièvre, dit M. Bouillaud, était devenu tellement banal qu'il n'était presque plus aucune maladie à laquelle on ne l'appliquât. « Le rhumatisme, la pleurésie, le catarrhe, la péripneumonie à l'état aigu, portaient le nom de fièvre rhumatismale, fièvre pleurétique, fièvre catarrale, fièvre péripneumonique. On faisait une espèce particulière de la fièvre qu'entraînent souvent les blessures sous la dénomination de fièvre traumatique. La variole, la rougeole, la scarlatine, étaient désignéfes sous le nom de fièvre varioleuse, fièvre rubéoleuse, fièvre scarlatineuse. Une femme à la suite de couches était-elle frappée de péritonite, de phlébite utérine, de métrite, avec réaction fébrile, on ne voyait là qu'une nouvelle espèce de fièvres essentielles que l'on décorait du nom de fièvre puerpérale. Il y avait une fièvre urineuse, une fièvre de lait, une fièvre rouge, une fièvre jaune, une fièvre typhoïde, des fièvres pestilentielles, des fièvres graves, des fièvres bilieuses, saburrales, muqueuses, pituiteuses, des fièvres nerveuses, malignes, ataxiques, des fièvres membrales, ventrales, pectorales, cérébrales, des fièvres lentes, une fièvre des camps, des prisons, une fièvre d'Amérique, des Antilles, etc. »
Il est inutile d'insister pour montrer ce que ces dénominations avaient d'arbitraire. Cependant, parmi les classifications admises, il en était un certain nombre qui méritaient de subsister, car elles reposaient sur une observation rigoureuse de la nature. Ainsi la division des fièvres d'après leurs types en continues, rémittentes et intermittentes. Nous verrons cependant, quand nous essayerons de classer les espèces de fièvres encore admises de nos jours, que le type fébrile ne peut lui-même servir de fondement à une classification vraiment scientifique et que, parmi les fièvres d'intoxication tellurique par exemple, les pseudo-continues et les rémittentes ne diffèrent pas essentiellement des intermittentes. Aussi n'avons-nous pas pensé devoir multiplier les citations, et pour ne pas dépasser les limites de cet article n'avons-nous parlé que des médecins dont les classifications sont surtout caractéristiques au point de vue doctrinal. Nous n'avons donc cité ni Torti, ni Pringle, ni Lind, ni Fordyce dont cependant on possède sur les fièvres intermittentes, sur les fièvres typhiques, sur la fièvre simple et les fièvres continues des travaux qui indiquent un grand talent d'obser-
vation et sont précieux en enseignements pratiques. Nous n'avons point parlé des recherches de de Haen sur les fièvres malignes et la fièvre nerveuse ; ni des œuvres de Stoll qui divisait les fièvres en stationnaires (régnant pendant un certain nombre d'années), anraielles et saisonnières, en fièvres inflammatoires, fièvres bilieuses, fièvres intermittentes, fièvres épidémiques intercurrentes (parmi lesquelles la variole, la rougeole, la scarlatine), fièvres nouvelles inconnues, fièvres sporadiques, fièvres de lait, fièvres puerpérales, fièvres hectiques. Enfin nous n'avons pas cru devoir parler des classifications admises par les médecins de l'école de Montpellier qui n'ont point, à l'exemple de Sauvages, multiplié à l'infini le nombre des espèces fébriles. Surtout préoccupés d'expliquer la vie par l'intermédiaire d'une force distincte isolée ou d'un être à peu près indépendant ayant domination sur tout le corps et qu'ils désignaient sous le nom de principe vital; considérant les maladies comme des êtres de même ordre que la vie, dépendant du même principe, assujettis aux mêmes lois, ils regardaient la fièvre comme une affection générale qui intéresse tous les organes, toutes les fonctions, toutes les facultés du corps vivant, et soutenaient que, à raison des rapports intimes qui existent entre les fièvres et d'autres affections maladives, on ne pouvait les considérer eomme formant une classe naturelle de maladies. Malgré les analogies qu'elles ont entre elles et qui suffisent pour établir les caractères d'une classe dans une méthode artificielle, ces analogies, disaient-ils, sont moins réelles, moins essentielles que celles qui rapprochent certains genres de fièvres de quelques maladies des autres classes. La fièvre inflammatoire, par exemple, n'a-t-elle pas de plus grands rapports de ressemblance avec les inflammations qu'elle ne peut en avoir avec les fièvres muqueuses, les fièvres putrides, etc. ? Que l'on compare ces dernières au scorbut, les fièvres muqueuses aux maladies du système lymphatique et l'on conviendra qu'en formant une classe de fièvres on sépare des maladies qui paraissent avoir, d'après la nature de leurs causes, des analogies importantes, tandis que l'on en réunit dont la nature et les causes paraissent très-différentes. Cette doctrine qui, nous devons le reconnaître, repose sur des considérations assez justes, bien que ses conséquences aient été singulièrement exagérées, est exposée tout au long dans l'introduction du traité des fièvres de Grimaud. Elle est d'ailleurs conforme aux principes que Barthez avait cherché à faire prévaloir en s'efforçant de fonder la doctrine des éléments morbides. Prendre comme types les nosographies des anciens, qui ont le mieux décrit les maladies, les comparer entre elles, former ainsi une série de groupes naturels puis les subdiviser lorsqu'ils présentent les caractères de plusieurs groupes distincts et arriver ainsi peu à peu à constituer des modes morbides spécialisés par leurs causes, leurs symptômes, leiu' marche, leur type, leurs terminaisons, leurs indications thérapeutiques, leurs lésions anatomiques, telle était l'ambition de Barthez. Les éléments morbides ainsi déterminés devaient constituer par leur association des cadres assez larges pour y distribuer toutes les maladies. Ils étaient moins nombreux que les maladies, mais en les combinant les uns aux autres on espérait arriver à constituer la pathologie tout entière. Nous n'avons pas à discuter ici cette doctrine (iioî/.Elémemts morbibes). Qu'il nous suffise de faire remarquer que Barthez qui, c'est Lordat lui-même qui l'affirme, dédaignait de recueillir des observations cliniques et confiait à un démonstrateur royal le soin de pratiquer les autopsies, n'a pu faire faire à la pyrétologie de bien réels progrès. Nous nous contenterons donc de citer ici la classification des fièvres de Grimaud, dont
le traité des fièvres a été écrit suivant les préceptes et d'après les principes de l'école de Montpellier.
Grimaud étudie d'abord les fièvres purement éphémères, c'est-à-dire les fièvres simples qui sont dépouillées de toute altération, soit dans les humeurs, soit dans la substance des organes. Il passe ensuite aux fièvres inflammatoires, c'est-à-dire à celles « qui supposent, soit dans les humeurs, soit dans la substance même des organes, cette disposition indélerminée qu'on appelle phlogistique et que nous nous sommes borné à étudier dans ses effets comme toutes les autres modifications de la vie. » En troisième lieu, il traite de la constitution bilieuse, et il la considère sous trois aspects : dans l'estomac, les intestins ou les parties voisines, ce qui constitue la classe nombreuse des fièvres gastriques ou mésentérïques bilieuses ;imh dans la masse des humeurs, ce qui constitue la fièvre bilieuse ou ardente ; enfin il la considère comme exerçant profondément son action sur la substance de quelque organe déterminé (exemple : fièvre pleurétique bilieuse essentielle). En quatrième lieu, il traite de la constitution catarrhale ou i)ituiteuse qu'il considère aussi dans les parties voisines du bas-ventre, dans la masse générale des humeurs, et enfin dans quelques organes particuliers, ce qui constitue les fièvres mésentériques pituiteuses, les fièvres catarrhales générales, et les fièvres catarrhales locales (exemple : péripneumonie). Les fièvres intermittentes ne diffèrent des autres que parce que le génie nerveux s'y montre à un degré plus marqué que dans les fièvres continues. C'est pourquoi il les range après les continues. Les fièvres malignes sont étudiées avec un grand soin. Le traité des fièvres de Grimaud devait se terminer par l'étude des fièvres rémittentes qui, d'après l'auteur, sont les plus compliquées et résultent de l'union et du mélange des intermittentes et des continues. La mort a empêché Grimaud de terminer son œuvre ; mais le tableau qui termine son livre montre bien l'ordre dans le quel il étudie les maladies fébriles et leurs innombrables subdivisions.
Les divisions que nous avons citées prouvent que tantôt la prédominance de certains symptômes considérés comme pathognomoniqucs (excitation ou ataxie, prostration ou adynamie) ou bien l'apparition de quelques phénomènes semblant indiquer une irritation sécrétoire (fièvres bilieuses, pituiteuses, muqueuses, etc.), ou bien enfin l'état d'érélhisme du système vasculaire (fièvres inflammatoires) , contribuaient à former les espèces et les variétés de fièvres en même temps que les notions tirées du type fébrile servaient de ha.se à la classification des ordres de fièvres. Cette classification persista, bien que l'on se contentât parfois de subdiviser les fièvres en bénignes et en malignes, en aiguës ou en lentes, etc. jusqu'au jour où la plus grande confusion fut le résultat de la multiplicité extrême des variétés admises. C'est alors que l'on s'efforça, par une analyse symptomatique plus attentive et plus rigoureuse ou par des procédés de classification plus précis, d'arriver à sim[)lifier la classification des fièvres. Lorsque la pyrétologie se fut enrichie des observations de Bâillon et Baglivi, qui étudièrent avec tant de soin les fièvres de Paris et de Rome ; de Chirac, qui décrivit les fièvres épidémiques de Rochefort; de Pringle, qui fit connaître celles de la Hollande, de l'Allemagne et de l'Ecosse ; lorsque, nous le verrons dans un instant, les recherches anatomo-pathologiques eurent fourni une base plus solide à quelques-unes des classifications, les nosologistes, et en particulier Sauvages et Selle, s'efforcèrent, sans y parvenir, de classer les fièvres ainsi mieux connues et mieux décrites. Nous avons vu la part qui revient à Cullen, dont les idées doctri-
nales se rapprochent de celles qu'avait émises Hailer, et surtout à Pinel dans cette œuvre méritoire.
Mais il nous faut montrer maintenant comment les progrès accomplis par les recherches anatomo-pathologiques, donnant à la systématisation des fièvres une base plus solide en éliminant de la classe des fièvres dites essentielles toutes les fièvres symptomatiques d'affections locales, contribua mieux encore à simplifier les classifications des fièvres. Ce n'est pas que l'on ne puisse rechercher, jusque dans l'antiquité, l'origine de ce mouvement qui s'accentua surtout vers le commencement de ce siècle. A toutes les époques, au moment môme où les idées doctrinales étaient les plus divergentes, cette même idée se taisait jour. Les fièvres étaient presque toujours divisées en deux grandes classes : les fièvres générales ou essentielles étaient séparées des fièvres symptomatiques de phlegmasies locales. A toutes les époques aussi, on vit des médecins s'efforcer de localiser quelques fièvres, parfois même presque toutes les fièvres admises. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ces tentatives avant de montrer Broussais cherchant, au contraire, à supprimer les fièvres en considérant toutes les maladies fébriles comme des inflammations localisées.
2° Les pyrexies et les phlegmasies. Depuis l'antiquité jusqu'à Broussais. Nous venons de montrer que jusqu'à l'époque où Pinel s'efforça de simplifier la classification des fièvres, la tradition médicale avait essayé d'établir entre les pyrexies et les phlegmasies des distinctions fondamentales. D'abord ces distinctions n'avaient été dictées que par l'instinct théorique. Les lésions locales restaient inconnues, et lorsque Galien séparait les pyrexies des phlegmasies, il l'aisonnait surtout par intuition. 11 nous faut cependant, avant d'arriver à l'époque où Broussais chercha à identifier de nouveau les fièvres aux inflammations, rappeler en quelques mots les idées anciennes à ce sujet.
Déjà Érasistrate, dans son troisième livre qui traite des phlegmasies produites par la pléthore, avait rapproché les fièvres des inflammations. 11 avait même soutenu, Celse le lui reproche vivement, qu'il ne pouvait exister de fièvre sans inflammation. La théorie qu'il donnait du mouvement fébrile expliquait bien ses idées à cet égard. Érasistrate, en effet, regardait la fièvre comme due à la collision du sang contre l'air qui vient du cœur, et il supposait que l'inflammation succédait à la fièvre dès l'instant où le sang, chassé plus énergiquement, s'engageait dans les artères.
Hippocrate lui-même, nous l'avons déjà vu, bien qu'il ne s'expi"ime pas trèsnettement sur ce sujet, n'ignore pas les relations qui unissent les inflammations à la fièvre : « La fièvre, dit-il, s'associe à toutes les affections et surtout à la phlegmasie; quand on se fait une blessure aux pieds en se heurtant, il se développe une tumeur à l'aine par suite de l'inflammation et la fièvre s'allume aussitôt. » Quanta Celse, il distingue absolument l'inflammation de la fièvre.
Nous avons exposé les idées de Galien sur l'origine et la cause des fièvres, ou les différents types qu'elles peuvent présenter. Galien insiste à plusieure reprises pour bien établir la différence qui existe entre la fièvre et l'inflammation : « Ce que les anciens nommaient les fièvres, dit-il, c'étaient les maladies qui ne dépendent ni d'un phlegmon, ni d'un abcès, ni d'une douleur, ni d'un érysipèle, ni en un mot d'aucune affection particulièrement localisée en quelque organe. Quant aux malades qui avaient la fièvre pour un point pléurétique, pour une inflammation du poumon ou de quelque autre partie, ce n'étaient plus là des
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fiévreux proprement dits : leur maladie ne se nommait pas lièvre, mais pleurésie, péripneumonie, hépatite, splénite, etc. » En un autre passage, Galien exprime plus nettement encore cette même idée : « Parmi les lièvres, dit-il, les unes dérivent des phlegmasies et ne sont que comme des symptômes tenant aux parties enflammées.... Celles qui proviennent des humeurs sont appelées fièvres et elles sont non pas des symptômes, mais des maladies. «
Les médecins arabes et surtout Avicenne qui, comme nous l'avons vu plus haut, n'ont fait que reproduire les idées défendues par Galien, distinguaient aussi les fièvres des inflammations. Parmi les fièvres il en est, dit Avicenne, qui sont un accident, d'autres qui sont de vraies maladies. Dans la fièvre putride, par exemple, rien ne se trouve entre la putridité, cause de la maladie , et la lièvre elle-même. Dans d'autres cas, au contraire, le dépôt ou le mal local est la cause de la maladie et la fièvre est l'accident.
Plus tard, et durant tout le moyen âge, on voit aussi presque tous les médecins admettre cette division primordiale. Van Helmont et Fernel avaient même été jusqu'à soutenir que les fièvres intermittentes pouvaient être dues à une maladie dont le siège se trouverait entre l'estomac et le duodénum.
L'un des disciples de Fernel, Augénias, est l'un de ceux qui, parmi les médecins du seizième siècle, établit le plus nettement les rapports qui lui semblent devoir exister entre la fièvre et l'inflammation. Augénias admet bien, il est vrai, comme l'avait soutenu Galien, que la fermentation putride des humeurs est la cause principale de toutes les fièvres. Ce qui semble le prouver, c'est qu'il les divise en fièvres putrides, pituiteuses, atrabilaires et sanguines, et qu'il considère les fièvres périodiques comme étant ducs à l'irruption des humeurs dans les veines qui d'ordinaire ne renferment que du sang. Mais Augénias considère cette altération putride des humeurs, non comme primitive, mais comme due à une lésion des solides. Les fièvres lui semblent dès lors devoir être considérées comme symptomatiques d'une maladie générale due à l'altération des organes et dont la suractivité cardiaque est l'expression. Cependant Augénias, après avoir ainsi déclaré que les fièvres putrides sont le résultat d'une altération primitive des solides de l'économie, et que les fièvres intermittentes peuvent provenir ou des organes internes sensibles, et principalement des premières voies, ou bien de la surface extérieure du corps et de la force expulsive des veines, admet que l'altération des esprits et des fluides peut à elle seule donner naissance, soit à la fièvre quotidienne, soit à la fièvre hectique. On voit donc percer sous ces théories prématurées, cette division naturelle des fièvres en fièvres symptomatiques et fièvres essentielles qui a préoccupé tous ses prédécesseurs et qui suscitera parmi ses successeurs de si nombreuses controverses.
Baillou distinguait les fièvres en gasti^ques et veineuses, les premières comprenant toutes celles dont la cause matérielle lui paraissait placée dans les premières voies, et les secondes celles dont la cause affectait toute la masse du sang. Bien qu'une semblable classification soit tout à fait hypothétique, elle mérite d'être signalée pour bien faire voir combien était impérieuse dès le moyen âge cette tendance à la localisation des maladies fébriles.
F. Hoffmann avait constaté, dans le cours des fièvres dites malignes, des congestions inflammatoires diverses, et particulièrement des lésions de l'encéphale, de l'estomac ou des intestins. Mais il n'en avait pas osé conclure que les fièvres graves pouvaient être attribuées à ces diverses lésions. Il Jait, au contraire, remarquer avec beaucoup d'à-propos et de sagacité, que ces lésions con-
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gestives ou inflammatoires sont consécutives, et ii les attribue à un spasme vasculaire périphérique qui chasse le sang vers les parties centrales et provoque ainsi la congestion des viscères. Contrairement à cette assertion, Chirac, qui fut à la fois anatomo-pathologiste et clinicien expérimenté, après avoir aussi reconnu à l'autopsie des malades atteints de fièvres malignes, la congestion du cerveau qui presque toujours est « i^ouge, gorgé de sang, enflammé », n'hésite pas à en conclure que le cerveau est toujours enflammé dans ces maladies. Il affirme même que les fièvres malignes ne sont que le résultat de l'inflammation du cerveau et de ses membranes. On voit que Chirac s'efforce de localiser toutes les fièvres.
Willis, au contraire, considère la maladie générale comme toujours prédominante. Nulle fièvre putride n'est suivant lui symptomatique d'une maladie locale. Quand on observe, dans le cours d'une fièvre, une angine ou une pneumonie, ou toute autre affection locale, ces lésions ne sont pas la cause, elles ne sont ([ue l'effet de la maladie générale primitive. Elles en sont les produits, de même que l'exanthème rubéolique ou les pustules de la variole sont les résultats de la fièvre maligne ou pestilentielle qui donne naissance à ces maladies. Dans les fièvres éruptives, le sang fébrile se tournant vers la peau, y produit des pustules ou des inflammations; dans les fièvi-es continues, le miasme poussé vers les intestins ouvre les embouchures des artères et .y produit de petits ulcères et des exsudations.
Borsieri émet une opinion à peu près analogue : « C'est mal diviser les fièvres, dit-il, que de les distinguer en ophthalmiques, angineuses, phrénétiques, péripneumoniques, pleurétiques, arthritiques, de les faire provenir enfin de l'inflammation de chaque partie. La maladie primitive dans ces cas n'est pas la fièvi'e, mais l'inflammation ; c'est donc un tort de ranger pai-mi les fièvres toutes ces maladies particulières. Les anciens médecins avaient déjà compris ces vérités, lorsqu'ils avaient donné à ces affections les noms d'ophthalmies, d'angines, de pleurésies, de péripneumonies et d'arthrites; s'il a plu à Sydenham d'appeler certaines fièvres pleurétiques, péripneumoniques, dysentériques, c'est qu'il donnait à ces termes une signification autre que celle qui est généralement adoptée. » On ne saurait exprimer plus nettement l'erreur de certaines classifications, et la nécessité de séparer les phlegmasies des fièvres.
Baglivi attribuait certaines fièvres à des inflammations gastro-intestinales. Spiegel ayant soutenu que l'hémitritée paraissait déterminée par un érysipèle du petit intestin, Baglivi avec Dodonœus semble croire que dans cette fièvre c'est l'estomac qui est malade, et il rapporte à une inflammation stomacale la cause des fièvres lipyrienne et ardente, et à des inflammations viscérales les fièvres assode, élode, épiaie, tritéophye et typhode, et surtout les fièvres malignes : Quœ nohis videntur malignœ, dit-il, a vtscenim jMegmone aut enjsipelaiode fiant, id est a causa évidente el manifesta; unde ergo ista malignitas ?
Huxham est aussi l'un de ceux qui, dans l'étude des fièvres, attribuent une grande part à l'inflammation. Stoll, qui cependant était un observateur si consciencieux et un praticien si expéiimenté, exagère aussi l'influence des fièvres inflammatoires sur la genèse du processus fébrile. A l'exemple de Boerhaave, il confond les phlegmasies avec les pyrexies, et sa fièvre inflammatoire comprend presque toutes les maladies locales : la pneumonie, qu'il désigne sous le nom de fièvre pneumonique, la pleurésie, les maladies de l'encéphale, etc.
De même Quarin, bien qu'il ne s'appuie nullement sur des recherches ana-
tomo-pathologiques, mais bien sur des considérations tirées du caractère du pouls fébrile, dit, comme Van Swieten, que « la fièvre est une accélération du pouls avec lésion des fonctions », et semble ainsi protester contre le dogme de l'essentialité des fièvres.
Prost qui déclare avoir ouvert plus de deux cents personnes mortes dans le ■cours d'une fièvre ataxique, et avoir constamment observé l'inflammation de la membrane muqueuse gastro-intestinale très-vive, après des symptômes violents, faible dans les tempéraments délicats, a certainement chercbé à localiser dans l'intestin la plupart des fièvres dites essentielles. Le passage suivant semble le prouver : « Les fièvres muqueuses, gastriques, ataxiques, adynamiques, dit-il, ■ont leur siège dans la membrane muqueuse des intestins; elles résultent des ulcérations diverses de cette membrane, des moyens qui les produisent et qui les entretiennent, » On peut même trouver dans le livre de Prost le germe de la plupart des idées discutées plus tard sur ce sujet. C'est ainsi que Prost place le siège de la fièvre inflammatoire, tantôt dans les artères ou « le système à sang rouge, » tantôt « dans le tissu cellulaire, les membranes séreuses, dans les membres et dans les viscères pectoraux. » La fièvre bilieuse est due à un état de plétbore dans les organes abdominaux, à l'augmentation des fonctions du foie, l'élimination d'une plus forte proportion de bile, etc. Le svstème artériel est développé, mais moins que dans la plilogose; dès « que ce développement s'accroît et que l'inflammation a lieu, les symptômes ataxiques d'abord, puis les symptômes ataxo-adynamiques se manifestent — Les symptômes ataxiques sont l'effet de la plilogose intestinale, les symptômes adynamiques sont relatifs à la terminaison de l'inflammation de la tunique muqueuse des intestins par gangrène et à l'éloignement plus ou moins rapide du sang des vaisseaux dans lesquels il abondait d'abord. »
Les organes abdominaux et surtout les intestins sont le siège des altérations qui donnent lieu à la fièvre adéno-méningée. Dans les fièvres ataxiques, les lésions cérébrales sont secondaires ; l'altération organique qui donne naissance à ces fièvres est l'inflammation de la membrane interne des intestins avec ou sans excoriation. « Jamais , dit Prost , on n'ouvre de cadavres de personnes mortes dans la fièvre ataxique sans trouver cette muqueuse enflammée. » Quant aux fièvres adynamiques, elles sont dues à la terminaison par gangrène des phlogoses intestinales, comme on les observe dans les fièvres ataxiques aux deuxième et troisième degrés par exemple. Prost, on le voit par ces citations, a précédé Broussais, et, comme le fait remarquer Bouillaud, La médecine éclairée par V ouverture des corps était le digne précurseur de V Examen de la doctrine la plus généralement adoptée.
Caffin, qui cberche à localiser les fièvres, en soutenant avec Chirac que les fièvres ataxiques ont leur cause dans une inflammation du cerveau, n'a pas été heureux dans ses tentatives de localisation. 11 divise, en effet, ses fièvres en quatre genres, qui sont les suivants':
jo fièvres glanduleuses (du foie : fièvre bilieuse gastrique; des reins : diabète; du pancréas : certains cas de diarrhée séreuse; des glandes salivaires : ptyalisme, salivation parotidienne, submaxillaire, sublinguale; de la "lande lacrymale : certains cas d'épiphora ou d'oplilhalmie séreuse ; des mamelles : fièvre de lait).
2° f tèures des organes follicuJeux : fièvre muqueuse, pituiteuse, adéno-mé-
ningee.
5" Fièvre des organes exhalants cutanés : fièvre synoque, sueur chronique ; des organes séreux : plusieurs cas de fièvre ataxique, cérébrale, etc.
4° Fièvre des organes nerveux du cerveau : fièvre nerveuse , ataxique, maligne.
Caffin, qui ne voyait dans la fièvre inflammatoire qu'une affection essentielle des exhalants de la peau , dans la fièvre bilieuse une affection du foie, dans la fièvre muqueuse une affection essentielle des organes qui filtrent l'humeur pituiteuse ou muqueuse, dans la fièvre ataxique un trouble essentiel de la sécrétion des fluides ou pulpe nerveuse confiée à la substance corticale du cerveau, etc., admettait l'identité de nature entre les fièvres essentielles et les fièvres symptomatiques, et soutenait que les symptômes des unes et des autres provenaient d'une lésion locale. Les fièvi^es essentielles résidaient d'après lui dans les petits vaisseaux où se fait la sécrétion même des fluides, lesquels, en vertu d'un organisme ou d'une augmentation quelconque d'action, donnent lieu à une abondante sécrétion. Les fièvres essentielles, suivant Caffin, ne différaient de l'inflammation que parce que dans celle-ci les vaisseaux le plus particulièrement affectés paraissent être les capillaires sanguins chargés de distribuer aux organes les fluides d'où sont extraits les matériaux de la nutrition, tandis que dans les fièvres ce sont les vaisseaux sécréteurs eux-mêmes qui sont atteints.
Quant aux nosologistes et en particulier Sauvages, Selle et CuUen, ils confondent absolument la fièvre et l'inflammation. Nous avons dit que Linné avait admis une classe de fièvres phlogistiques , ^nxmï lesquelles il rangeait toutes les phlegmasies, depuis la pleurésie, la pneumonie et les ophthalmies jusqu'au phlegmon. Sauvages confond aussi, sous la dénomination de fièvres, les maladies causées par l'indigestion, par les engorgements et les abcès du sein chez les nouvelles accouchées, par les fractures, les luxations, les calculs urinaires, etc. Pour Selle, la confusion est plus grande encore, puisque toutes les maladies aiguës sont confondues avec les fièvres, et que non-seulement les fièvres rémittentes ataxiques ou nerveuses, mais les fièvres intermittentes elles-mêmes sont divisées en lièvres simples et fièvres compliquées d'inflammation. Culleii, dont la classification est plus nette, plus précise et plus rigoureuse que celle de ses devanciers, confond aussi les phlegmasies et les pyrexies. Enfin nous avons vu que Pinel, qui doit être classé parmi les médecins natui'alistes, avait fait la même confusion, bien qu'il ait été l'un de ceux qui ont le plus contribué à la localisation des fièvres.
Mais, il y a plus : non-seulement les nosographes confondaient les fièvres avec les inflammations, mais quelques-uns d'entre eux niaient l'essentialité des fièvres. C'est ainsi que Sauvages écrivait : « La division des fièvres en essentielles et symptomatiques adoptée par les modernes n'est pas moins défectueuse que celle des galénistes. Ils appellent. s//?nptomai«V/«es celles qui sont l'effet d'une autre maladie et essentielles celles qui ne proviennent point d'une autre maladie ; mais puisque, suivant les modernes même : 1° la fièvre est causée par l'obstruction des capillaires ou par l'irritation du cœur, ou par le tiraillement du nerf et que, de leur propre aveu, ces vices sont de vraies maladies ou un état vicieux des parties solides et fluides, d'oià naît la lésion des fonctions, il suit de ce principe que toutes les fièvres doivent être symptomatiques et qu'il n'y en a aucune d'essentielle; 2° parce qu'une cause regardée comme cause n'est jamais sensible, l'effet comme effet ne l'est pas non plus, on doit en dire autant du symptôme considéié comme symptôme; ainsi en changeant la doctrine des
causes comme on le pratique souvent dans les écoles, on changerait la division générale des fièvres qui suppose par exemple qu'un ulcère au poumon est la cause dont une fièvre quotidienne hectique est l'effet ; car il peut arriver que la fièvre et l'ulcère aient une cause commune ou que l'ulcère dépende de la fièvre, puisqu'elle précède le plus souvent la suppuration. La division des fièvres dont il est ici question est donc hypothétique, erronée et n'est appuyée sur aucun principe. » Cette citation montre que Sauvages, bien que ses successeurs immédiats et en particulier Selle et (Julien ne l'aient pas compris, n'admettait pas la division des fièvres en essentielles et symptomatiques. De même Bordeu, qui considère la fièvre comme duc à l'irritation d'un viscère et à un travail qui tend à produire une coction et une excrétion, Chirac, Baglivi, etc., avaient rattaché, nous l'avons vu plus haut, toutes les fièvres à l'irritation du cerveau, de l'estomac ou de l'intestin, et Prost à l'inflammation de la muqueuse digestive.
Cependant ces hypothèses et ces tentatives de localisation n'exerçaient aucune influence sur la plupart des esprits, et l'on admettait avec Pinel, bien qu'il n'ait pas défini les fièvres essentielles, que celles-ci doivent être opposées à celles qui sont secondaires ou consécutives à des phlegmasies, et que, par conséquent, les fièvres essentielles sont des maladies existant par elles-mêmes sans cause organique déterminée. 11 est donc juste de reconnaître que si plusieurs médecins ont précédé Bronssais par leurs tentatives de localisation, c'est lui qui eut surtout l'idée de locahser toutes les fièvres essentielles. C'est là d'ailleurs ce que Broussais affirme lui-même dans les termes suivants : « Les auteurs, écrit-il, ont quelquefois dit que certaines fièvres dépendaient d'une inflammation des organes digestifs, mais ils n'ont jamais dit que les fièvres prétendues essentielles ne pussent avoir une autre cause. » Nous verrons dans un instant ce qu'il faut penser de cette doctrine, que Broussais défendit avec tant de talent. 11 nous suffisait d'avoir montré que depuis la plus haute antiquité jusqu'au moment où grâce aux études anatorao-pathologiques, on put essayer d'appuyer cette théorie sur une hase un peu plus solide, la plupart des médecins se sont préoccupés des rapports qui semblaient exister entre les fièvres et les inflammations, le plus grand nombre d'entre eux pour opposer les fièvres générales aux phlegmasies locales; quelques-uns, tentés par l'espoir d'arriver à localiser toutes les fièvres, essayant au contraire de confondre ces deux ordres de maladies. Nous allons voir comment les localisateurs et à leur tète Broussais arrivèrent à faire accepter à toute une génération médicale, cette doctrine qui consistait en réalité à nier les fièvres et à tout ramener au mouvement fébrile.
5" Les fièvres considérées comme toujours symptomatiques d'un état inflammatoire. Broussais et ses successeurs.-^ 31. Bouillaiid. Si l'anatomie pathologique, dit Broussais, n'a pas fait progresser la médecine en raison des nombreuses autopsies pratiquées en Europe depuis que les Bonnet, les Morgagni, etc., ont fait sentir l'importance de ce genre de recherches, c'est d'abord parce que le mot maladie n'avait pas encore un sens bien déterminé et, en second lieu, parce que le rôle et les sympathies de tous les organes étaient loin d'être parfaitement connus. Morgagni, en effet, dit Broussais, attachait plus d'importance à des lésions consécutives qu'à celles qui ont été la cause principale des phénomènes pathologiques. Or, pour découvrir les défauts de cet auteur, il faut pouvoir s'éclairer par la physiologie, et celle-ci, d'après Broussais, démontre que les irritations gastro-intestinales peuvent provoquer des sympathies qui déter-
minent dans l'appareil do relation des troubles tels qu'on est tenté d'attribuer la mort à une affection du cerveau ou du prolongement rachidien. Morgagni, dit encore Broussais, en faisant l'autopsie d'un malade qui a succombé à une fièvre lente accompagnée d'anorexie, de douleurs à la région des hypocbondres, etc., de tuméfaction du foie, de la rate ou des ganglions mésentériques, n'attachait une importance réelle qu'à ces lésions. La maladie était attribuée à ces organes,, et l'on n'accordait, pour ainsi dire, aucune importance à la coloration de la membrane interne du canal de la digestion.
« Qui\ eût paru petit et à vues retirées, s'écrie Broussais, celui qui se serait avisé d'écrire que tout l'appareil des fièvres essentielles n'était que l'effet sympathique d'un érythème de la muqueuse gastro-intestinale et que pour en arrêter la marche et dispenser un malheureux de la nécessité et du danger des terminaisons critiques, il suffisait de faire avorter, dès le principe, ces sortes d'inflammations! On l'aurait pris pour un fou. » Plus loin, après avoir signalé les tentatives de Prost, de Caffin, de Petit et reproché vivement à ce dernier d'avoir laissé subsister, à côté de la fièvre entéro-mésentérique, toutes les fièvres essentielles des différents auteurs et d'avoir ainsi augmenté la confusion au lieu delà diminuer, Broussais déclare formellement que tout se réduit dans les fièvres aux sympathies de la gastro-entérite aiguë. Personne n'ayant osé l'affirmer, « tous les traités d'anatomie pathologique n'ont concouru presque en rien à l'avancement de la médecine pratique. » Nous avons tenu à citer ces paroles qui prouvent à elles seules tout l'exclusivisme autoritaire de Broussais. C'est au contraire à Morgagni qu'appartient le mérite d'avoir pu, à une époque oii le monde médical se trouvait encore partagé entre le mécanisme et l'animisme, appeler l'attention sur une série de recherches qui devaient peu à peu faire tomber tous les systèmes et préciser le diagnostic. Morgagni déclare, en effet, que l'anatomie pathologique est stérile, lorsque les nécropsies ne sont pas accompagnées d'une histoire détaillée de la maladie, parce qu'alors on ne peut distinguer ce qui est morbide de ce qui ne l'est pas, ce qui est cadavérique de ce qui est l'effet de la maladie. Mais, au contraire, lorsque tel ordre de lésions se retrouve constamment en coïncidence avec tel appareil de symptômes, la relation peut être établie entre les lésions d'une part et les phénomènes morbides d'autre part. L'anatomie pathologique, dit encore Morgagni, sert à la physiologie en montrant le rapport qui existe entre les lésions des organes et les troubles fonctionnels. Enfin lorsqu'il déclare que souvent « les symptômes que l'on regardait comme les principaux et presque comme propres, ne l'étaient réellement pas puisqu'on a trouvé sans eux les mêmes lésions intérieures, que l'on croyait indiquées par eux, ou bien les mêmes signes tirés de Icsions'bien différentes », l'illustre rénovateur de l'anatomie pathologique est à la fois plus sincère et plus prudent que Broussais, qui après avoir laissé échapper cet aveu : « J'ai trop [souvent rencontré cette membrane (la muqueuse gastro-intestinale) en bon état à la suite des typhus les plus malins; j'en ai vu un trop grand nombre s'améliorer par l'emploi des stimulants les plus énergiques pour partager l'opinion de ce médecin (Prost) sur la cause de la fièvre ataxique, » s'empresse lorsque sa théorie l'exige de renier ce qu'il avait dit. Lorsque plus tard, en effet, il se voit amené à déclarer inexactes ses observations antérieures, il soutient que c'était la tradition, le respect desopinions de PineljUne observation incomplète, Vexperientia fallax qui l'avaient conduit à ne pas reconnaître partout et toujours la gastrite : « Je me plais à confesser, dit-il alors, que le respect que j'avais pour l'autorité de M. Pinel m'a
empêché de voir la vérité et de dire toute ma pensée dans VHistoire des phlegmasies. )> Morgagni, au contraire, s'il n'a point toujours rapporté les maladies^ aux lésions observées, s'est au moins trompé de bonne foi. La faute ne dépend pas de sa méthode, mais de l'insuffisance des connaissances acquises à l'époque où il travaillait. Si, dans sa lettre sur les fièvres, il a rangé parmi celles-ci plusieurs maladies qui ne pouvaient trouver place ailleurs, parce qu'elles n'ont ni causes, ni siège déterminé, il a eu le grand mérite de ne pas vouloir réunir aux fièvres les maladies fébriles primitivement localisées.
D'ailleurs, si l'anatomie pathologique a été remise en honneur par Morgagni, ses successeurs et en particulier Bayle, Prost, Bichat, contribuèrent à préparer la révolution médicale à laquelle Broussais sut rattacher sa doctrine. Déjà Rœderer et Wagler, par leur description de la maladie muqueuse de Gottingue^ avaient habitué les médecins à considérer les fièvres comme dues à des lésions locales de l'intestin. Ils avaient en effet trouvé, dans les autopsies des malades qui avaient succombé à Gottingue : l'abdomen ballonné par un gaz fétide, la membrane séreuse des intestins couverte de taches bleuâtres, noirâtres, gangreneuses, plus ou moins étendues et nombreuses, la membrane muqueuse gastrointestinale toujours épaissie, enilammée, rouge, bleuâtre, cendrée, noirâtre, gangrenée, parsemée de points rouges, d'aplithes, de végétations ou de petites pustules formées par les follicules très-développés, très-apparents, et couverte d'un mucus épais souvent tenace, les intestins souvent remplis de vers lombricoïdes. Les membranes muqueuses de l'estomac et de l'intestin grêle étaient aussi atteintes ; parfois le duodénum était seul affecté. L'estomac était rarement sans rougeur. La membrane du gros intestin participait aux altérations de l'intestin grêle ; plus souvent que celle-ci elle était chargée de végétations et parsemée d'ulcères ; le mésentère enflammé, gangrené était surtout atteint dans les parties de cette membrane qui correspondaient aux portions enflammées, gangrenées des intestins ; les ganglions mésentériques étaient enflammés, rouges, bruns, très-durs, très-volumineux.
Michel Sarcone décrit des lésions analogues observées à Naples dans le cours de l'épidémie de i 764. Les recherches de Prost qui déclare que « les fièvres muqueuses, gastriques, ataxiques, adynamiques ont leur siège dans la membrane muqueuse des intestins et résultent des ulcérations diverses de cette membrane et des moyens qui les produisent et les entretiennent, » enfin le travail de Petit et Serres sur la fièvre eatéro-mésentérique [voy. pour plus de détails l'aiticle Typhoïde (Fièvre)], préparèrent la réforme que devait tenter Broussais en habituant les esprits à considérer comme possible l'idée d'une localisation des maladies jusqu'alors considérées comme générales.
Broussais cependant poussa plus loin que tous ses prédécesseurs et ses contemporains ces notions tirées de l'examen anatomique des organes et des tissus. Il est vrai que l'on pourrait à ce propos retourner contre lui les critiques qu'il adressait à l'anatomie pathologique et lui reprocher d'avoir confondu les altérations de tissu qui doivent être considérées comme précédant et déterminant les symptômes observés avec celles qui surviennent dans le cours d'une maladie, celles qui se produisent au moment de l'agonie ou de la mort, ou enfin celles qui sont compatibles avec l'exercice des fonctions.
Pour Broussais la lésion n'est plus jamais un effet de la maladie, elle en est la cause première, la cause déterminante. Tous les symptômes en dépendent. Ils ne sont eux-mêmes que « le cri des organes souffrants. » Il n'est plus pos-
sible d'admettre l'existence des maladies générales. Toute maladie, toute exaltation vitale commence par un système et se communique à d'autres, soit dans le même appareil, soit ailleurs. Toute irritation interne se propage à l'estomac et au cœur. Toute irritation assez intense pour se propager au cœur et à l'estomac est transmise au cerveau. Toute irritation assez intense pour produire la fièvre est une nuance de l'inflammation. Bien plus, la membrane muqueuse gastrique étant le point de l'organisme sur lequel aboutit l'action de toute cause morbifique, tous les troubles pathologiques, toutes les souffrances générales ou locales sont primitivement causés par l'inflammalion de la muqueuse de l'estomac ou des intestins. Quant à ce qui concerne plus spécialement les fièvres, dites fièvres essentielles, par cela même que l'on ne peut trouver une lésion organique toujours semblable à elle-même et qui paraisse leur donner naissance, Broussais nie leur existence ; il affirme qu'elles sont toujours symptomatiques d'une gastro-entérite. La gastrite présente, dit-il, tous les symptômes généraux des fièvres essentielles. Les diverses dénominations de celles-ci ne sont dues qu'à la prédominance de tel ou tel symptôme ; lorsque les vomissements de bile prédominent dans la gastrite, on dit qu'il y a fièvre bilieuse; si le malade est sanguin, la fièvre est dite inflammatoire ; chez les enfants, les noms de fièvre cérébrale, hydrocéphalie désignent des gastrites avec prédominance des accidents cérébraux et nullement une lésion primitive des enveloppes de l'encéphale. Les lièvres ataxiques de Pinel s'observent chez des sujets dont la sensibilité a été exaltée par l'étude, les chagrins, les plaisirs vénériens, etc., et qui ne sont atteints que de gastrite ; Vadynamie est le résultat des progrès de la phlegmasie gastrique que l'on n'a point arrêtée dès son début. Alors la langue devient noire, les dents fuligineuses, la prostration extrême, etc. Mais ces affirmations nécessitent de, rigoureuses démonstrations. Broussais s'efforce donc de prouver que les causes de la gastrite sont celles que l'on a considérées comme donnant naissance aux fièvres essentielles, que ses symptômes sont les mêmes ; puis arrivant au diagnostic anatomique, il déclai'e n'avoir jamais trouvé à l'examen du poumon, du foie ou du cerveau des lésions suffisantes pour expliquer les fièvres essentielles. Dès lors, recherchant dans l'estomac et dans les intestins, les traces ou les résidus d'une inflammation aiguë ou chronique, il affirme les rencontrer toujours. Quand la maladie a duré peu de temps, la muqueuse est rouge, injectée, épaissie. Quand la gastro-entérite est ancienne, il n'y a que des traces brunes, et les ulcères sont rares. Les ganglions du mésentère suivent le progrès de la phlegmasie muqueuse; ils s'enflamment et s'engorgent, leur souffrance est purement sympathique. Les mucosités et la bile se trouvent accumulées aux points où la phlegmasie est la plus intense ; ils y sont comme appelés par une attraction chimique ou vitale. Cette description anatomique de l'inflammatiou gastro-intestinale est bien vague et bien peu précise, surtout si l'on songe que Broussais considère la phlegmasie gastro-intestinale qui donne naissance aux fièvres essentielles comme étant très-aiguë, mais sans douleur, capable de bouleverser instantanément l'économie et de désorganiser les tissus sans affecter la sensibilité. Nous ne nous arrêterons donc pas à critiquer longuement ces assertions. 11 est démontré aujourd'hui que dans un très-grand nombre de fièvres on ne rencontre aucune lésion appréciable de la muqueuse digestive. Andral et Lherminier, nous le verrons dans un instant, avaient pu l'affirmer peu de temps après Broussais à la suite de très-nombreuses autopsies, et l'avenir a donné raison à ces observateurs consciencieux que Broussais, toujours si vio-
lent dans ses critiques, appelait des « faiseurs d'observations qui n'ont pas su distinguer les lésions anatomiques ou qui en ont imposé. )> Mais, bien que l'examen anatomo-pathologique des fébricitants suffise à renverser la doctrine de Broussais, il n'est pas inutile de montrer combien il était singulier de soutenir que les svmptômes bilieux, muqueux, inflammatoires, etc., observés chez divers malades, ne dépendaient que de leur tempéiament individuel ; il en résulterait, en effet, Miquel l'a fait remarquer avec beaucoup de bon sens, « que tous les malades traités à Londres par Sydenham étaient d'un tempérament sanguin ; que ceux traités à Gottingue par Roederer et Wagler, et à Naples par Sarcone, étaient doués de tempéraments lymphatiques ou muqueux ; que Finke à Tecklembourg et Tissot à Lausanne, n'eurent affaire qu'à des tempéraments bilieux, et que la fièvre jaune qui ravagea l'Amérique et l'Espagne ne sévit que chez les individus chez qui le foie prédomine, puisque la couleur jaune et le vomito-negro indiquent manifestement la forme bilieuse de leur gastro-entérite. » Mais Broussais va plus loin. Il nie cette différence qu'affirment les observations de tous les médecins. La gastro-entérite est une ; ses symptômes ne diffèrent que fort peu les uns des autres. Si l'on a admis tant de formes diverses de fièvres essentielles, c'est que l'on a mal observé. « N'ayant point, dit-il, un symptôme excessivement prédominant comme les bubons, les gangrènes, etc., chaque auteur s'en choisit un autour duquel il rallie tous les autres et d'après lequel il ne manque pas de qualifier l'épidémie. Ainsi l'un arrête son attention sur la bile, et quels que soient les autres symptômes qu'il ait rencontrés, il les place en second ordre comme le cortège de ce qu'il appelle une fièvre bilieuse. Un autre a été frappé par la mucosité, soit parce qu'il est le premier à la considérer comme un symptôme, soit parce qu'il veut confirmer les observations déjà faites ; et voici une fièvre muqueuse créée sur le modèle
des antiques fièvres bilieuses et bientôt élevée au même degré d'importance )>
« Ainsi, dit à ce propos Miquel, le procès est fait à tous les observateurs. Ils n'ont pas décrit ce qu'ils ont vu, mais ce qu'ils ont cru voir ; et il n'est pas de doute que si Tissot eût observé les malades de Sydenham, il les aurait trouvés atteints de symptômes bilieux, tandis que Sydenham, observant l'épidémie de Lausanne, aurait décrit des symptômes inflammatoires ; Roederer, Wagler, Sarcone ont été frappés par la mucosité et ont négligé les autres symptômes ; il est certain que Finke et Tissot, à leur place, auraient pris la mucosité pour de la bile et que Sydenham aurait cru y voir la couenne inflammatoire du sang. » Nous dirons à notre tour que de pareilles assertions ne méritent pas une réfutation sérieuse aujourd'hui que l'on peut les examiner avec sang-froid. L'enthousiasme avec lequel les paradoxes de Broussais ont été acceptés par ses élèves, le zèle et l'opiniâtreté avec lesquels les partisans de la doctrine physiologique ont défendu les assertions du maître, ne prouvent-ils pas ce que peut le talent d'un homme et combien vite ses doctrines s'écroulent le jour où sa parole entraînante ne peut plus se faire entendre pour les soutenir?
Ces réflexions s'appliquent surtout aux passages de VExamen des doctrines médicales consacrés à l'étude des fièvres épidémiques et contagieuses. Les miasmes, dit Broussais, voltigent dans l'air; ils se mélangent avec la salive et sont avalés, en sorte que, portés directement sur l'estomac, ils l'enflamment et produisent la gastro-entérite par empoisonnement miasmatique. Celle-ci ne diffère pas des autres formes de fièvres ; « elle n'est jamais produite et entretenue que par le même mécanisme. « Les miasmes ne dérangent l'ordre des fonctions
(( que par rinflammatioii qu'ils produisent chez ceux qui ne sont pas habitués à les supporter. Ce qui compromet la vie de ces malades, c'est donc aussi l'inflammation. »
Même erreur en ce qui concerne les fièvres éruptives. Broussais s'élève vivement contre la théorie de Pinel qui classait ces maladies parmi les phlegmasies cutanées: « On est plus près de la vérité, dit-il, en considérant la variole, la rougeole et la scarlatine, comme des fièvres essentielles. » Mais comme, dans son esprit, fièvre essentielle est synonyme de gastro-entérite, il en arrive à soutenir que la gastro-entérite ayant débuté dans la variole, « la phlegmasie cutanée la remplace et la termine lorsque les pustules sont en petit nombre ; mais elle la reproduit si les pustules sont nombreuses, par l'érysipèle qui résulte de la confluence des aréoles : telle est, dit-il, la fièvre secondaire de la variole dite aussi fièvre de supptiration. » Faut-il insister, encore pour faire voir que ces inflammations cutanées ou muqueuses, loin de se succéder, se compliquent, et que les fièvres les plus graves sont celles où l'on voit avec une éruption confluente des symptômes gastriques et abdominaux? Faut-il, après Miquel, faire remarquer combien est étrange cette théorie qui fait naître de la gastro-entérite, tantôt une variole, tantôt une rougeole, tantôt une scarlatine, et qui semble considérer ces différentes fièvres comme des de2;rés d'une seule et même maladie?
Et les fièvres intermittentes? Elles sont, dit Broussais, de même que les fièvres rémittentes, des gastro-entérites périodiques. « Chaque accès est le signal d'une gastro -entérite dont l'irritation est transportée sur des exhalants cutanés, ce qui produit la crise Ce qui le prouve, c'est : 1" que les phénomènes du froid ressemblent au début de ce qu'on appelle une continue gastrique ; 2° que ceux du chaud sont identiques avec cette même fièvre ou avec l'inflammation, qui n'en est qu'une nuance ; 3** et que ceux du déclin ne diffèrent pas des terminaisons des maladies aiguës qui ont lieu par la sueur. » Autant d'assertions aujourd'hui coutrouvécs et qu'il est inutile de réfuter longuement. 11 nous suffit d'avoir cité ces aberrations doctrinales. Aujourd'hui, en effet, que l'on a oublié ces luttes ardentes provoquées par l'énergique insistance du réformateur du Val-de-Grâce, on est frappé d'étonnement en parcourant son œuvre. On se trouve presque amené à déclarer que rien n'était plus facile que de réfuter ces assertions si contraires aux faits. On ne comprend pas surtout comment, entraînés par des considérations théoriques aussi absolues, les élèves de Broussais ont pu se résigner à suivre leur maître non-seulement dans ses conceptions dogmatiques, mais encore dans sa méthode thérapeutique.
On se fait difficilement une idée des abus auxquels conduisaient la pratique des émissions sanguines et les procédés mis en usage pour lutter contre une prétendue phlegmasie. Les saignées, dit Broussais, ne sont contre-indiquées que chez les sujets affectés d'anciennes phlegmasies des principaux viscères ou chez les personnes qui ont peu de sang. Elles doivent être suspendues lorsque les forces du malade sont épuisées. Dans tous les autres cas, il faut appliquer des sangsues <à l'épigastrc, ne donner comme boissons que de l'eau de gomme pure ou de l'eau d'orge, maintenir le malade à la diète. Toutes les fièvres ressortissent à cette médication, même les fièvres intermittentes. Sans doute le quinquina peut agir favorablement, mais c'est en opposant une irritation artificielle à une irritation morbide. « Des inflammations continues, dit-il, guérissent sous l'empire d'irritants appliqués directement sur la partie enflammée. C'est ainsi que guérissent l'ophthalmie par l'alun, l'urétbrite par le sulfate de zinc, l'érysipèle par le vési-
catoire. Si une irritation continue guérit sous l'influence d'un irritant, pourquoi n'en serait-il pas de même, et à plus forte raison, d'une irritation intermittente, surtout si, pour appliquer ce stimulant, on choisit l'instant où cette dernière n'a point lieu ? » D'ailleurs ces subtilités thérapeutiques n'étaient considérées par Broussais que comme tout à fait accessoires. Il prétend guérir souvent les fièvres intermittentes, même les pernicieuses, par les sangsues appliquées à l'épigastre ; il porte le nombre de guérisons qu'on peut obtenir de cette manière à la moitié au moins, et il affirme que fréquemment les fièvres intermittentes, traitées par l'émétique et le quinquina, se convertissaient en continues et prenaient la tournure adyiiamiqne.
Que de désastres thérapeutiques ont amenés ces affirmations ! Dans notre armée surtout, alors que la doctrine du Yal-de-Grâce était enseignée officiellement à tous les médecins, alors que l'influence autoritaire d'un professeur aussi entraînant se faisait à la fois accepter et redouter, il fallut bien des tâtonnements et bien des expériences avant d'oser affirmer l'influence favorable que peut avoir sur la marche des fièvres l'administration du sulfate de quinine, avant surtout de proclamer l'influence désastreuse de la médication antiphlogistique. M. Maillot, qui, bien que disciple de Broussais, eut le mérite d'inaugurer, en Algérie, le traitement spécifique de la fièvre pseudo-continue, nous montre comment, en 1856, il était encore difficile de renoncer à la doctrine dite physiologique. Il conclut, en effet, de ses nombreuses observations, si bien prises, si bien étudiées, que ; « administrer le sulfate de quinine aussitôt que la marche de la maladie et sa nature en indiquaient la nécessité et proportionner ses doses à la violence des symptômes qui menaçaient la vie, telles sont les deux règles fondamentales du traitement des fièvres. » Il constate que « la perte d'un instant précieux peut être alors plus funeste que les inflammations que l'on a raison de redouter. » 11 voit que « ces inflammations cèdent presque toujours comme par enchantement, » et cependant il n'ose avouer qu'avec hésitation son audace : (( Il y a, dit-il, dans cette manière de faire quelque chose de si extraordinaire et de si opposé à nos doctrines médicales, que nous avons besoin de toute l'autorité des faits pour en concevoir l'utilité. » Et plus loin, n'osant pas nier la gastro-entérite, il pense que si la muqueuse de l'estomac supporte le sulfate de quinine, c'est parce qu'il n'y a le plus souvent « qu'une congestion irritative de la membrane muqueuse gastro-intestinale, y Et cependant, il est nécessaire de le dire ici, car on semble trop souvent l'oublier, c'est à M. Maillot que l'on doit cet immense progrès qui abaissa, dans des proportions singulières, la mortalité par fièvre pernicieuse. Si l'on songe qu'en 1833, à l'hôpital militaire de Bone, il mourait 1 malade sur 3, et qu'en 1834 et 1835 on n'en perdait plus que 1 sur 20 ; si l'on réfléchit que M. Maillot, durant ces deux années, a eu 856 malades de. plus que les deux années précédentes et 1457 morts en moins; si l'on calcule, d'après ces chiffres, ce que devait être jadis la mortalité de nos soldats, on ne fera que rendre justice à M. Maillot en affirmant qu'il a fait faire les plus grands progrès à la thérapeutique des fièvres intermittentes; mais, en même temps, on sera sévère pour Broussais, qui n'hésitait pas, en 1821, à dire, à propos de sa doctrine : « Déjà les tables de mortalité ont déposé formellement en sa faveur, et, si j'en crois mon pressentiment, la doctrine physiologique perfectionnée comme elle est susceptible de l'être, doit avoir prochainement sur la population une influence plus marquée que la découverte de la vaccine. »
Broussais, cependant, malgré toutes les exagérations auxquelles l'entraînait
l'esprit de système, malgré les de'plorables conséquences qu'a eues sa doctrine, peut être considéré comme l'un de ceux à qui la pyrétologie doit les plus sérieux progrès. Il arrivait à une époque où, pour renverser toutes les barrières amoncelées par les nosologistes, pour imprimer à la science médicale une impulsion nouvelle, pour diriger les médecins vers l'étude anatomique des organes et une appréciation plus rigoureuse des symptômes observés, il fallait frapper vivement les esprits. En suivant la voie tracée parBichat, Cullen, Pinel, il eut l'immense mérite de débrouiller définitivement le chaos de la nosologie et de localiser plusieurs maladies que l'on considérait encore comme des affections générales. La lutte qu'il suscita ne fut pas sans profit. Il donna une impulsion toute pratique aux recherches de la nouvelle école médicale. Il apprit à mieux explorer les organes, à mieux intei'préter les symptômes; il fut donc surtout ciinicien. Sa doctrine et les exagérations thérapeutiques auxquelles elle l'entraîna méritent, sans doute, une condamnation sévère ; et cependant ses agitations doctrinales elles-mêmes ne furent pas sans profit pour la science. Comme l'a dit en excellents termes M. Littré, i( les doctrines générales sont choses bonnes et utiles; on s'en convaincra surtout et l'on en sentira la nécessité lorsqu'on réfléchira qu'en médecine deux études ont toujours marché de front, la science et la pratique, le vrai et
l'utile Qu'on ne dédaigne donc pas la science pour le positif de la pratique ;
car celle-ci s'éclaire sans cesse des lumières de celle-là, et le plus souvent, ici comme ailleurs, l'utile découle du vrai. Ce n'est donc pas sans fruit qu'on étudie ces efforts renaissants de la médecine pour se continuer et se créer des lois ; ce n'est pas non plus sans intérêt qu'on voit naître ces dominations de systèmes, s'écrouler ces empires scientifiques devant les irruptions de doctrines ou nouvelles ou dégénérées, et naître, d'intervalle en intervalle, ces puissants esprits, législateurs temporaires à qui finit toujours par échapper la science mobile et progressive. » D'ailloui's, si la doctrine deBroussais a entraîné un grand nombre de ses contemporains, de son vivant déjà elle a provoqué de nombreuses et sérieuses objections, et nous verrons, dans un instant, après avoir cité très-rapidement les principaux ouvrages de ses partisans, qu'avant 1851 le système qu'avait édifié Broussais s'écroulait déjà de toutes parts et toutes ses affirmations venaient se briser contre les nouvelles et patientes recherches qui reconstituaient une nouvelle fièvre essentielle : la fièvre typhoïde.
Avant même que parût la deuxième édition de VExamen des doctrines médicales, la tliéorie de la gastro-entérite dut être abandonnée par le plus grand nombre des partisans de Broussais. Malgré tout leur bon vouloir, malgré leur attachement à la doctrine du maître, Boisseau, Bégin, Roche et Sanson reconnaissaient qu'il existe des fièvres sans complications gastriques. Il fallait donc modifier quelque peu une doctrine que Broussais avait déclarée immuable. Il reconnut bientôt lui-même que le mouvement fébrile peut dépendre de l'irritation seule du cœur, et que l'irritation n'est pas toujours transmise à l'estomac. Il déclara de plus « que les fièvres symptomatiques proviennent de l'inflammation d'une partie quelconque du corps, d'une angine, d'une pneumonie, d'une blessure, etc., et que ce ne sont pas celles-là que la doctrine physiologique attribue exclusivement à l'inflammation des organes digestifs, n Cependant Broussais persistait à admettre que la gasti'o-entérite pouvait seule donner naissance aux fièvres essentielles. II se séparait ainsi des pyrétologistcs qui, sans être aussi exclusifs que lui, niaient cependant l'essentialité des fièvres : de Fages (de Montpellier), par exemple, qui considérait la fièvre comme une réaction, un symp-
tome ne pouvant former le caractère distiiictif d'une maladie, ou de Schœnlein, qui ne voit jamais dans la fièvre que la participation de l'économie au désordre d'un organe, et qui déclare que la fièvre ne saurait être la maladie, mais seulement son ombre. Mais Broussais devait être abandonné même par ses disciples. C'est ainsi que Boisseau, dont la Pyrétologie physiologique parut en 1823, tout en admettant, avec Broussais, que toutes les maladies sont primilivement locales et que toutes les fièvres ne sont, ainsi que les phlegmasies, que des maladies locales, conteste que toutes les fièvres soient dues à la gastro-entérite. « Ne voir dans les fièvres que des affections d'une nature sui generis envaliissant toute l'économie est à coup sur une erreur que repousse l'état actuel de l'anatomie et de la physiologie pathologiques ; mais je ne crois pas moins contraire à ces deux sciences de poser en principe qu'il n'est aucune fièvre sans inflammation de l'estomac et des intestins. Ces deux opinions, diamétralement opposées, sont exclusives et, par conséquent, susceptibles de plaire beaucoup aux esprits superficiels et aux enthousiastes. »
En attribuant les fièvres à l'irritation de divers organes, et non-seulement à une gastro-entérite, Boisseau imite donc Sauvages et Bordeu ; il se sépare de Broussais. Il confond de nouveau la fièvre inflammatoire avec la fièvre symptomatique de l'inflammation de certains organes déterminés, c'est-à-dire, ainsi que le fait remarquer Broussais, « qu'il saisit les symptômes du début de toutes les phlegmasies pour en faire une maladie particulière. » Boisseau décrit successivement la fièvre inflammatoire, la fièvre gastrique, la fièvre muqueuse, la fièvre adynamique, la fièvre ataxique, le typhus, la fièvre jaune, la peste, les fièvres intermittentes bénignes, pernicieuses, erratiques ou larvées, les fièvres rémittentes, les fièvres chroniques ou hectiques; puis, dans un dernier chapitre, avant d'étudier la fièvre en elle-même, il résume ses idées sur les fièvres et conclut de ses observations, « que toutes les fièvres essentielles ou primitives, que toutes les fièvres symptomatiques ou secondaires ne se rapportent pas à la gastro-entérite. » Les fièvres éruptives, dit-il, lui sont presque toujours dues; les fièvres qui compliquent les inflammations du poumon, de la plèvre ou de l'encéphale, peuvent en dépendre ; les fièvres traumatiques peuvent aussi se rattacher à la gastro-entérite ou en rester distinctes. On le voit Boisseau n'a pas osé suivre Broussais dans toutes ses conceptions doctrinales. Par contre, les siennes restent assez vagues, et, bien que son traité soit très-riche en faits bien observés et indique, de la part de son auteur, un grand travail et une érudition sérieuse, il a, jusqu'à un certain point, mérité le reproche que lui adresse Broussais, quand il déclare qu'il « laisse M. Boisseau poursuivre sa carrière physiologico-ontologique, détruire perpétuellement d'une main ce qu'il vient de construire de l'autre, et prononcer lui-même la condamnation de son ouvrage. »
Nous ne pourrions pas, sans être trop long, citer ici les travaux des principaux élèves de Broussais ni discuter les théories qu'ils ont émises à sa suite. Roche Bégin, C. Broussais, Bayer, Coutanceau, Chauftard, Scoutetten, Goupil, Richond' Carault, etc., furent les plus ardents et aussi les plus habiles défenseurs de Broussais, tandis que Prus et surtout Miquel l'attaquaient avec beaucoup de verve et d'énergie, et que Chomel, Fages, Gendrin, CoUineau s'efforçaient de défendre les théories anciennes et l'esscntialité fébrile. Les polémiques suscitées à sujet n'ont plus à nos yeux qu'un intérêt tout à fait secondaire. Elles montrent avec quelle passion on discutait alojs les théories médicales, et quelle ardeur
de dialectique on apportait à toutes ces questions, qui ne préoccupent plus de nos jours qu'un très-petit nombre de médecins. Mais avant de continuer l'exposé des doctrines médicales dues aux successeurs de Broussais et en particulier à M. Bouillaud, avant surtout de montrer les progrès accomplis à une époque plus récente, nous croyons devoir reproduire ici le jugement qu'à l'époque même où paraissaient les principaux ouvrages de Broussais, portaient sur sa doctrine Sprengel et son traducteur Jourdan.
a Les médecins pliysiologistes actuels, disent-ils, dclinissent la fièvre, qu'ils nomment aussi phlegmasie, « un état d'accélération du pouls et d'augmentation « de chaleur à la peau, produite par l'irritation morbide prédominante d'un ou « de plusieurs organes. » Il résulte de cette définition que le malade atteint du froid fébrile algor, horror, rigor n'a pas la fièvre et que celle-ci ne commence physiologiquement qu'à l'époque où, liippocratiquement, la fièvre finit le plus souvent, c'est-à-dire lorsque le retour de la chaleur à la peau annonce que le paroxysme marche à sa fin et que le danger de ce paroxysme est passé.
Suivant la même doctrine, il n'y a point de fièvres essentielles ; elles sont toutes le produit d'une irritation transmise au cœur et à tout l'appareil des capillaires sanguins par l'arbre nerveux dont quelques branches font partie d'un organe souffrant. Si cette assertion n'était pas démentie par une foule de phénomènes qui frappent les sens, par les nombreuses fièvres intermittentes et continues où il n'existe aucun symptôme de surexcitation locale, par l'autopsie cadavérique, qui si souvent ne montre aucun désordre viscéral antérieur ou postérieur à la mort, chez les victimes de la fièvre. S'il était vrai, disons-nous, qu'il n'y eût pas de fièvres essentielles, la nouvelle doctrine médicale serait réellement un bienfait. Cette doctrine simplifierait la théorie des fièvres, elle aplanirait toutes les difficultés que présente l'étude de leur étiologie et, ce qui serait bien plus utile encore, elle réduirait tous les soins, tous les secours, toutes les méthodes fébriles à l'unité.
« Mais à quel médecin, à quels malades capables de se défendre, par l'expérience et par le raisonnement contre l'erreur et les préjugés, fera-t-on croire que la diète, l'eau et les sangsues qui, dit-on, font des miracles chez les commensaux ministériels et les jeunes soldats que n'ont point épuisés les fatigues et les privations de la guerre, réussiraient également dans celles où le quinquina donné libéralement est le seul remède efficace; et enfin dans toutes les fièvres intermittentes qui attaquent si communément les sujets faibles, exténués, mal colorés, pâles, œdéraatiés, découragés?
« Redisons donc, avec tous les hippocratistes anciens eX modernes, que la fièvre ne consiste pas dans l'altération de tel ou tel tissu, de telle ou telle humeur, mais dans l'altération générale, profonde, essentielle de l'organisme. Que les fièvres doivent être traitées d'après leur caractère dynamique, qu'il n'y a point de méthode antifébrile applicable dans toutes les circonstances et à tous les cas, que l'opportunité des secours physiques et moraux fait les succès de la médecine, et que les doctrines médicales simples ont été dans tous les temps, sont encore aujourd'hui et seront éternellement faites pour les simples : Est omnis methodus antifebrUis, antiphlogistica, resolvens, sursum evacuans, cailiartica, prœvertens, confundens, nervina (StoU, Aph. 234). » On ne saurait mieux critiquer les doctrines exclusives que nous avons exposées plus haut. Cherchons maintenant à faire voir comment elles se sont peu à peu modifiées et perfectionnées.
Pendant que Broussais luttait par la parole et par la plume pour défendre l'immutabilité de sa doctrine, les études cliniques patiemment et laborieusement poursuivies par Andral, Louis, Cliomel et leurs élèves devait peu à peu la renverser et édifier en son lieu et place une théorie plus conforme à l'observation rigoureuse des faits. Cependant un des maîtres les plus vénérés de l'école française, un de ceux qui, à cette époque si brillante, fut l'un des plus célèbres, M. Bouillaud, continuait à soutenir une théorie des fièvres qui identifiait celles-ci avec les phlegmasies , en même temps qu'en Allemagne les idées défendues par Hufeland tendaient à faire considérer toutes les fièvres comme des états phlogistiques ou' inflammatoires. « L'un des premiers articles de foi de cette glorieuse école française, désigné sous le nom de vitalisme organique oud'organo-vitalisme, et auquel, pour ma part, dit M. Bouillaud, j'aurais préféré celui d'anatomophysiologisme s'il eût été proposé; un de ses "premiers articles de foi, dis-je, c'est donc V incarnation, V incorporation des maladies, la localisation, soit dans tels et tels organes, soit dans l'organisme tout entier. N'est-il pas de la première évidence que, sans cette donnée, toutes les autres parties de la médecine manqueraient de fondement et, pour ainsi dire, de leur base de sustentation? » Partant de ce point de départ, admettant avec Bichat (jue l'observation n'est rien si l'on ignore le siège du mal, pensant « qu'en exploitant cette riche et féconde mine du domaine de l'anatomie pathologique, l'on parviendra à nous expliquer les mystères de la doctrine pyrétologique, » M. Bouillaud est avant tout localisateur, mais il ne l'est point comme Broussais ; il regarde au contraire comme indispensable de décrire « non-seulement les altérations locales auxquelles sont dus les groupes de symptômes que l'on a désignés sous le nom de fièvres bilieuses ou méningo-gastriques, muqueuses ou adéno-méningées, etc., mais encore celles qui produisent la fièvre elle-même considérée indépendamment des phlegmasies locales, dont elle peut être la suite, » et il reproche à Broussais d'avoir négligé cette étude. t( Il faut avouer, dit-il, que l'auteur de la nouvelle doctrine pyrétologique concentrant pour ainsi dire toute son attention sur les phlegmasies locales qui produisent la fièvre, a trop négligé les recherches relatives à la fièvre elle-même. C'est ainsi qu'il ne nous a rien appris sur les lésions matérielles ou organiques du système circulatoire correspondantes aux symptômes fébriles, système qui, de toute évidence, est le siège de la fièvre ; c'est ainsi qu'il a passé presque entièrement sous silence les altérations constantes que le sang éprouve dans quelques-unes des maladies connues sous le nom de fièvres essentielles; c'est ainsi qu'il a glissé avec trop de légèreté sur les cas assez nombreux où l'on observe les symptômes des fièvres indiqués indépendamment de toute phlegmasie gastro-intestinale antécédente. »
Plus loin, résumant ses observations sur la fièvre dite putride, M. Bouillaud s'exprime encore de la manière suivante : « La phlegmasie gastrointestinale ne suffit pas pour expliquer tous les symptômes de la maladie qui fait le sujet des dix-sept observations déjà menlionnées ; en effet, cette inflammation locale ayant pour limites la membrane muqueuse digestive tout entière ou une portion plus ou moins considérable de son étendue, ne doit être regardée comme la cause essentielle que des symptômes dont le siège existe dans les viscères digestifs. Il est évident que la lésion d'un organe quelconque considérée en elle-même ne peut altérer que les fonctions dévolues à cet organe et qu'une lésion locale ne peut déterminer que des symptômes locaux. Une telle proposition, quelque certaine qu'elle soit, ne paraîtra rien moins qu'absurde à certaines
personnes, je le sais ; mais j'espère que les considérations suivantes, en développant mes idées, me justifieront assez du reproche d'absurdité que quelques-uns pourraient être disposés à m'adresser. Je dis qu'une lésion organique locale ne peut déterminer que des symptômes locaux; certes, je ne prétends pas pour cela qu'il ne puisse pas se manifester de symptômes généraux par suite d'une affection locale. Mais, dans ce cas, qu'arrive-t-il? Que l'affection locale s'étend, se communique, se généralise. Or il serait absurde de dire que cette affection ainsi généralisée est encore une affection locale : par conséquent ce n'est réellement qu'en cessant d'èlre locale qu'une affection primitivement locale détermine des phénomènes morbides généraux. Ceci posé, nous voyons que l'inflammation gastro-intestinale ne produit les symptômes généraux qui constituent la lièvre qu'en développant sympathiquement une irritation générale de l'appareil circulatoire. Dans ce cas, la fièvi-e n'est donc véritablement qu'une irritation gastro-intestinale généralisée ; or cette irritation sympathique du système sanguin est pi'écisément aux phénomènes fébriles ce qu'est aux lésions des fonctions digestives l'irritation gastro-intestinale, véritable fièvre locale. »
Ainsi donc, d'après M. Bouillaud, « il est évident et clair comme le jour que la gastro-entérite n'est pas la cause essentielle des fièvres dites essentielles, et de la fièvre putride ou adynamique en particulier. » Mais d'après lui, « ces fièvres consistent en une phlogose universelle du système sanguin, avec altération plus ou moins profonde du sang, et partant des autres liquides dont il est la source commune. » Ces propositions émises en 1825 dans la Revue médicale et. en 1826 dans le Traité des fièvres dites essentielles, soutenues depuis cette époque par M. Bouillaud, méritent d'èlre discutées avec quelque détail. M. Bouillaud affirme d'abord que les lésions gastro-intestinales ne déterminent pas les fièvres putrides, parce que l'on rencontre ces fièvres dans des cas où l'autopsie ne révèle aucune lésion qui rappelle la gastro-entérite, et parce que l'on peut les provoquer artificiellement par l'injection de liquides putrides dans le sang. Il affirme ensuite que « la fièvre dite putride ou adynamique est toujours accompagnée d'une irritation du cœur et du système vasculaire, laissant fréquemment pour traces une rougeur plus ou moins foncée, non-seulement de la membrane interne de la veine porte ventrale (Bibes avait déjà indiqué cette lésion), mais de celle du cœur et des gros vaisseaux qui s'y rendent ou qui en partent. » 11 nous semble inutile d'appuyer la première de ces affirmations. Les observations de M. Bouillaud sont probantes à cet égard, et depuis 1825 on ne compte plus les faits qui montrent l'existence des fièvres sans lésions intestinales appréciaciables. 11 est plus intéressant de signaler le soin minutieux avec lequel, physiologiste, anatomo-pathologiste et clinicien, M. Bouillaud s'efforce de reproduire les expériences de Baglivi qui avait essayé de donner la fièvre à des chiens et à d'autres animaux « en introduisant dans leurs veines des liqueurs de différentes espèces, spiritueuses, aromatiques, acres, acides et d'autres semblables, etc., » et celles de Gaspard, Magendie, Dupuy, Sédillot, etc., qui déterminaient des fièvres putrides par l'injection de matières septiques dans les veines. Il recherche avec la plus rigoureuse attention les troubles pathologiques et les modifications anatomiques que ces injections produisent, reconnaît les altérations du sang, compai^e toutes ces lésions à celles qu'il constate à la clinique et à l'amphithéâtre, et arrive ainsi à conclure que les phénomènes putrides dépendent de l'absorption d'une certaine quantité des matières provenant du foyer de la désorganisation et que, s'il en est réellement ainsi, l'absorption fait en quelque
sorte l'office d'une injection artificielle de matières putrides dans le sang, injection dont la nature s'est chargée de faire seule tous les frais. Que nous sommes loin de la doctrine de Broussais ! Et combien, par ces recherclies si bien conduites, si sérieusement étudiées, si savamment discutées, M. Boiiillaud se rapproche de ceux qui, à tous les âges de la médecine, ont recherché dans les altérations du sang la cause des fièvres dites essentielles ! Mais si nous admettons sans réserves ces deux premières propositions, nous ne saurions reconnaître, avec M. Bouillaud,que la fièvre a toujours son siège dans le système vasculaire sanguin en état de phlegmasie. Or telle est, en réalité, la doctrine que M. Bouillaud s'est surtout efforcé de faire prévaloir.
La fièvre essentielle inflammatoire ou angioténique consiste, dit-il, en une phlogose plus ou moins vive de l'appareil circulatoire. La fièvre bilieuse ou méningo-gastrique n'est autre chose qu'une irritation générale du système sanguin consécutive à une phlegmasie des organes digestifs. La fièvre muqueuse ou adéno-méningée n'est qu'une forme ou une simple nuance de la fièvre précédente et par conséquent les mêmes conclusions lui sont applicables. La fièvre putride ou adynamique est également une phlogose du système sanguin, tantôt simple, tantôt primitive, tantôt compliquée d'une phlegmasie locale à laqvielle elle est consécutive, et les phénomènes putrides sont le produit d'une décomposition putride du sang. Par conséquent il existe dans la fièvre dite putride un élément qui ne se rencontre jamais dans les autres, transformation funeste que nous présente trop souvent la fièvre bilieuse ou méningo-gastrique. Par conséquent encore, les phénomènes putrides sont une complication de la fièvre et ils n'en font pas nécessairement partie. La fièvre maligne ou ataxique dépend d'une irritation du système sanguin consécutive à une phlegmasie de l'appareil encéphalique. Les typhus se rattachent à la fièvre putride, et par conséquent tout ce qui a été dit relativement à celle-ci leur est applicable. La fièvre lente hectique ne paraît pas différer essejitiellement de la fièvre aiguë. Quant aux fièvres intermittentes, M. Buuillaud déclare que si les fièvres intermittentes sont réellement des fièvres, elles sont de même nature que les fièvres continues, parce que l'intermittence d'un phénomène n'eu saurait changer la nature intime. « Ainsi donc, ajoute-t-il, pour prouver que les fièvres intermittentes sont essentiellement différentes des continues, il ne faut pas se contenter de dire qu'elles sont intermittentes, il faut faire voir que les causes, les symptômes, les lésions organiques et le traitement des fièvres intermittentes diffèrent essentiellement du traitement des lésions organiques, des symptômes et des causes des fièvres continues ; en un mot, il ne faut rien moi7is que démontrer que les fièvres intermittentes ne sont pas des fièvres. » Partant de ce point de vue, et discutant à ce propos les propositions émises par Bailly sur la nature des fièvres intermittentes, M. Bouillaud s'efforce de prouver que « les raisons sur lesquelles il se fonde pour tracer une ligne de démarcation ineffaçable entre la nature des fièvres intermittentes et celle des continues ne sont nullement concluantes. » M. Bouillaud ne fait que citer à ce sujet l'opinion de Rayer qui considère la fièvre intermittente comme « une maladie locale, tout à fait distincte des phlegmasies thoraciques et abdominales, mais pouvant être précédée, accompagnée et plus souvent suivie de ces phlegmasies, » et qui essaye de prouver « que les svmptômes qui caractérisent cette maladie sont produits par une lésion de la portion cérébro-spinale du système nerveux. » Quant aux fièvres rémittentes., elles n'existent qu'à l'état de superfétation nosologique et ne sont que des phlegmasies fémcT. e:\c. 4' s. II. 15
briles marquées par des retours alternatifs d'exacerbation, de calme ou de relâchement. Voici les conclusions de M. Bouillaud :
« 1° La division des fièvres en deux classes distinctes est essentiellement vicieuse, puisqu'elle repose sur un principe taux, savoir : que les fièvres dites essentielles ne sont pas de la même nature que les fièvres symptomatiques ;
u 2" La division des fièvres essentielles en plusieurs ordres est également vicieuse en ce qu'elle est fondée sur une différence de nature entre chacun de ces divers ordres, différence qui n'existe pas ;
« 3° La fièvre est une maladie dont la nature est toujours la même ; « A° La nature de la fièvre est la même que celle de l'inflammation, ou plutôt la fièvre est elle-même une véritable phlogose du système sanguin, une angiocardite;
■ « 5° La lièvre ou l'angio-cardite, ainsi que les phlegmasies locales, est susceptible de plusieurs degrés ; lorsqu'elle est très-violente, et qu'elle a duré assez longtemps, elle laisse sur le cadavre des traces sensibles de son existence, comme l'attestent les nombreuses observations que nous avons citées dans les divers chapitrés de cet ouvrage. Au contraire, si la fièvre ou l'angio-cardite a été peu intense, et qu'elle n'ait eu qu'une très-courte durée, elle ne laisse après elle aucune altération appréciable à nos moyens actuels d'observation ;
« 6" Le sang est lui-même altéré dans la fièvre ; mais les modifications qu'il éprouve dans ses propriétés physiques et chimiques n'ont pas encore été suffisamment étudiées ;
« 1° La fièvre ou l'irritation angio-carditique est presque constamment consécutive à une phlegmasie locale. Quelquefois cependant elle est primitive. »
On voit, par cet exposé de la doctrine de M. Bouillaud, en quoi il diffère de Broussais et quelles sont les analogies que présentent les opinions émises par ces deux maîtres. D'accord avec Broussais, M. Bouillaud combat le dogme de l'essentialité des fièvres ; avec lui il foit sortir la fièvre d'une lésion ou d'une irritation locale; mais tandis que Broussais, à l'exemple de Pinel, se refusait à considérer la fièvre comme existant par elle-même et déclarait que ce terme purement abstrait avait été détourné de son sens et que la fièvre simple n'était qu'une abstraction, un fantôme, une création ontologique, M. Bouillaud affirme que la fièvre, considérée en soi, est une entité morbide spéciale, ayant pour siège le système vasculaire tout entier.
« Il osa, c'est M. Bouillaud qui parle lui-même, il osa donner l'être et la vie à ce je ne sais guot, abstraction, fantôme, chimère, ombre, etc., ainsi caractérisé, précisément parce qu'on ne l'avait pas encore revêtu d'un corps, parce qu'il n'avait pas encore subi ce travail d'incarnation, de localisation, laquelle est la première, la plus essentielle partie de toute médecine vraiment digne du beau nom de science bien constituée. »
M. Bouillaud, contrairement à l'opinion émise par Broussais, se garde donc bien de relier la fièvre dite inflammatoire à la gastro-entérite. Il ne la considère pas non plus comme une maladie exclusivement locale. La fièvre inflammatoire est une maladie générale qui se confond avec la phlegmasie générale du système sanguin (sang compris). En opposition avec Broussais, M. Bouillaud déclai'e enfin que la fièvre angioténique simple peut se compliquer avec plusieurs autres éléments morbides, notamment avec l'élément putride ou septique, et que dans ces cas il y a angiophlegmasie et septicémie.
Toute cette doctrine s'appuie sur des considérations anatomiques symptoma-
tiques, étiologiques et thérapeutiques que les recherches les plus récentes n'ont pu confirmer. Il nous suffira donc de rappeler ici que l'existence d'une inflammation de la membrane interne du cœur et des gros vaisseaux ne peut être démontrée ni dans les fièvres simples, ni dans les fièvres putrides.
IV. Fièvres syjiptomatiques et fièvres essentielles. La fièvre typhoïde. Andral, Louis et leurs coniemporains. Déjà en 1804, dans sa dissertation inaugurale, Laënnec avait critiqué les divisions nosologiques de Selle et même de Pinel, mais tout en séparant nettement les fièvres essentielles des fièvres symptomatiques d'une inflammation. L'influence (|ue l'inflammation d'un organe a sur la fièvre qui l'accompagne est certainement, disait-il, très-bonne à noter, mais elle ne peut suffire pour eu faire une espèce particulière. « Si l'on admettait, disait encore Laënnec, comme des différences spécifiques dans les lièvres toutes celles qui naissent de l'influence des affections qui existent avec elles, on serait obligé non-seulement d'admettre avec certains auteurs des fièvres catarrhales, des fièvres vermineuses, mais même d'appeler, avec Hoffmann, fièvres de l'estomac, du foie, des intestins, les inflammations de ces organes. » Laënnec va même plus loin que tous ses contemporains, lorsqu'il admet que la fièvre peut être compliquée de toutes les maladies ou les compliquer toutes.
Mais c'est surtout vers 1820, au moment même où M. Bouillaud défendait avec autant de talent que de patience la doctrine de la localisation et de la non-essentialité des fièvres, qu'on s'efforça de revenir, au contraire, à la doctrine ancienne de l'essentialilé des fièvres. C'est ainsi que Ghomel persistait à soutenir que, dans l'état actuel de la science, on doit admettre des fièvres idiopalhiques , c'est-à-dire des affections caractérisées par une marche aiguë et par un trouble général des fonctions, indépendantes de toute lésion locale primitive, et ne laissant après la mort, dans les organes, aucune altération à laquelle on puisse attribuer les phénomènes qui ont eu lieu pendant la vie. » Les raisons sur lesquelles s'appuyait Chomel pour défendre cette doctrine étaient surtout cliniques. « 11 n'est aucun praticien, dit-il, dégagé de toute prévention, qui n'ait fréquemment occasion de voir des malades chez lesquels toutes les fonctions offrent un trouble manifeste, sans qu'aucun organe paraisse plus spécialement affecté. » Souvent, d'ailleurs, les lésions locales ne surviennent que plusieurs jours après le développement de la fièvre. De plus, quand on vient à faire l'autopsie des malades qui ont succombé à des fièvres graves, il en est qui ne présentent aucune altération appréciable ; chez quelques autres, on constate une légère rougeur de l'appareil digestif. Enfin, s'il est vrai que dans un certain nombre de cas Ton constate l'existence d'ulcérations intestinales, celles-ci paraissent être u très-souvent l'effet et rarement la cause des symptômes que l'on observe. » Les faits cités d'abord par Chomel à l'appui de ces considérations ne sont pas nombreux ; mais il étudie, pour les opposer à Broussais, ceux que lui ont communiqués Lherminier et Fouquier, Husson, Récamier, etc. ; il rappelle les expériences, peu concluantes il est vrai, de Magendie, qui n'avait rien observé chez des chiens, à qui il avait donné artificiellement la fièvre; et il arrive à cette conclusion, que quelques faits négatifs, si peu nombreux qu'ils soient, suffisent à ruiner le système qui consiste à rattacher toutes les fièvres à des lésions intestinales. Chomel s'empresse d'ailleurs de déclarer que l'étude des fièvres présente encore de nombreuses difficultés, et que o dans l'état actuel de nos connaissances, les fièvres idiopalhiques ne sont que des réunions de symptômes auxquels, en les groupant.
on a donné des dénominations particulières. » Plus tard, lorsque Chomel reconnaît la fréquence des lésions intestinales dans le cours des fièvres continues, il persiste cependant à maintenir la division établie par Pinel. Il applique même cette division aux fièvres intermittentes, et, au lieu de les distinguer comme tous ses contemporains en bénignes et pernicieuses, il crée des fièvres intermittentes, inflammatoires, muqueuses, bilieuses, etc.
Chomel, cependant, reconnaît que les diverses dénominations par lesquelles on désigne les fièvres, sont fort loin d'exprimer nettement l'objet qu'elles déterminent. « 11 faut ici, dit-il, comme dans beaucoup d'autres cas, faire abstraction du sens étymologique, et user de ces termes comme de mots collectifs qui représentent un certain nombre de phénomènes. Ainsi, en employant le mot de fièvre bilieuse, on n'y attachera pas l'idée d'une maladie produite par la bile, mais d'une fièvre dont les symptômes particuliers seront la coloration en jaune des téguments et de la plupart des matières sécrétées, le brisement général, la chaleur acre et la sécheresse de la peau. » 11 considère d'ailleurs les subdivisions qu'il est possible d'établir comme étant jde pure convention, et c'est pourquoi il préfère diviser les fièvres d'après leurs types, et les subdiviser d'après leurs symptômes. Ainsi Chomel divise les fièvres en continues , rémittentes et intermittentes.
Parmi les continues, il fait rentrer : 1° la fièvre continue simple, comprenant la courbature et la continue simple ou légitime; 2° la fièvre inflammatoire ; 3" la fièvre bilieuse; 4" la fièvre nerveuse, qui se subdivise enfièvre ataxique ou maligne, et fièvre adynamique ou ptitride. Les fièvres intermittentes comprennent les fièvres intermittentes régulières (simples, inflammatoires, bilieuses, muqueuses, nerveuses, adynamiques, pernicieuses) ; les fièvres intermittentes pernicieuses, les fièvres intermittentes anormales et partielles, les fièvres intermittentes larvées. Les fièvres rémittentes se divisent en deux séries fort distinctes, dont l'une se rattache aux fièvres continues, l'autre aux fièvres intermittentes. Elles ne constituent pas un ordre régulier. Viennent ensuite les fièvres hectiques; enfin les maladies pestilentielles que Chomel rapproche des fièvres, et qui comprennent le typhus, la peste, la fièvre jaune et la suette.
Peu à peu, cependant, cette division arbitraire devait disparaître. Chomel, après avoir reconnu la fréquence des lésions intestinales dans le cours des fièvres, se voyait obligé de s'incliner devant les observations recueillies dans son service, sous ses yeux, par Louis, dont nous aurons dans un instant à rappeler les consciencieuses recherches sur la fièvre typhoïde. Après avoir longtemps soutenu que les six ordi'es de fièvres admis par Pinel devaient être maintenus, il déclarait, en 1834, dans ses Leçons sur la fièvre typhoïde, que « toutes les fièvres ne sont au fond et dans leur nature qu'une seule et même fièvre ; » et s'il admettait encore, à titre de formes distinctes, les six ordres de Pinel, ce semble n'être plus que par souvenir des luttes qu'il avait soutenues jadis. Chomel est donc l'un des médecins qui, au moment où Broussais régnait en maître, combattit avec le plus d'énergie la doctrine physiologique. Fort de ses convictions, il resta fidèle à la classification de Pinel jusqu'au jom^ où Louis l'amena à accepter l'identité de nature de toutes les fièvres continues, et le poussa à écrire a^nec Genest les Leçons sur la fièvre typhoïde, qui contrastent si nettement avec son Mémoire sur iexistence des fièvres.
Nous ne citerons que très-rapidement le livre de Gendrin, qui, à peu près à la même époque, défendait, par des arguments tout à fait différents, et qui rap-
pellent les idées plutôt doctrinales que cliniques des anciens, l'existence des fièvres essentielles. «Les fièvres, dit-il, sont du nombre des maladies générales, et consistent dans une affection du système nerveux ou circulatoire, affection qui, différente suivant sa cause immédiate, produit les fièvres symptomatiques ou idiopathiques, et, suivant son siège, constitue les fièvres nerveuses ou les fièvres vasculaires et humorales. » Quant à la fièvre essentielle, c'est celle «qui n'est de sa nature directement subordonnée d'aucune autre maladie, qui a son existence distincte, parcourt d'elle-même ses différentes périodes, et manifeste les signes et les symptômes qui la caractérisent. » La division des fièvres admise par Gendrin ne repose que sur des considérations théoriques. Gendiin, qui sépare les maladies en deux grandes divisions : i° celles qui consistent dans l'altération de la vie organique , 2" celles qui consistent dans l'altération des fonctions de la vie de relation, et qui les subdivise en neuf classes principales de maladies : hémorrhagies, diacrises, phlegmasies, pyrexies, anomalotrophies ou modifications de la nutrition des organes, hétérosarcoses ou formation de tissus accidentels, cachexies, névroses et vésanies, divise les fièvres en fièvres nerveuses et fièvres vasculaires. Les premières comprennent les maladies fébriles dues à l'éréthisme du système nerveux (fièvre lente nerveuse), à son exaltation (fièvre phrénétique),au collapsus des forces nerveuses (fièvre adynamique) ou à leur singularité (fièvre ataxique). Les fièvres vasculaires comprennent : 1" celles qui sont caractérisées par des phlegmasies ou des sécrétions critiques nécessaires et résultant de la nature même de la maladie. De là deux sousordres qui constituent les fièvres exanthématiques (variole, rougeole, etc.), et les fièvres eccritiques ou sécrétoires ; 2" celles qui ne s'annoncent nécessairement par aucune lésion locale secondaire (fièvre de lait, fièvre liémorrliagique, suette), et qu'il faut distinguer par le mode d'altération des propriétés vitales du système vasculaire ou des fluides qu'il contient (fièvre inflammatoire, fièvre hectique ou lente vasculaire, fièvre bilieuse, fièvre muqueuse, fièvre putride). Gendrin pense « qu'il est faux de considérer comme symptomatique une fièvre après laquelle on trouve sur le cadavre des altérations locales, puisqu'il est certain que ces altérations sont souvent la suite et l'effet de l'état général qui constitue la fièvre primitive. » 11 affirme d'ailleurs que souvent, à l'autopsie des malades qui ont succombé à des maladies fébriles, on ne rencontre aucune lésion appréciable, et c'est ce qui l'engage à admettre dans le second ordre des fièvres dites vasculaires la fièvre inflammatoire et la fièvre hectique. Quant aux fièvres gastriques, muqueuses, bilieuses, méningo-gastriques, rémittentes, bilieuses, etc., il les classe parmi les diacrises gastro-intestinales, et les désigne par les expressions de dyspepsie muqueuse ou de fièvres dyspeptiques ou associes.
Il nous semble inutile de discuter cette classification qui a laissé fort peu de traces dans l'histoire de la pyrétologie. Nous arrivons de suite aux travaux de Louis, qui, au contraire, signalent une nouvelle révolution pyrétologique, l'une de celles qui méritera le plus, dans un instant, de fixer notre attention. Aussi consciencieux que patient, Louis, le modèle des observateurs, n'hésita point pour arriver à bien comprendre comment il fallait envisager les fièvres, à se remettre à l'étude, en suivant pendant de longs mois tous les malades atteints de fièvres graves, en recueillant ainsi près de 900 observations, dont 13 avec autopsie, en amassant des faits sans se préoccuper des doctrines. Louis, en effet, n'hésite point à déclarer « qu'on parviendrait difficilement à débrouiller le chaos des fièvres essentielles, si l'on n'abandonnait tout ce qui a été jusqu'à
présent dit pour travailler d'après l'observation sur de nouveaux faits, » et il e^iplique ce mépris des doctrines anciennes en faisant remarquer que, dans les questions de ce genre, relatives au siège des maladies, « on ne saui\iit s'appuyer de l'autorité des anciens, vu que ces questions ne peuvent être éclairées que par la comparaison des symptômes avec les lésions, et que les anciens ignoraient l'anatomie pathologique. » En s'exprimant ainsi, Louis n'est pas assez impartial dans son jugement sur les travaux de ses prédécesseurs. S'il lui appartient en effet de revendiquer l'honneur d'avoir, après Broussais, fait faire un grand progrès à l'étude des fièvres, en indiquant bien les nombreuses variétés que peut présenter celle qu'il désigne sous le nom d'affection typhoïde, il est certain cependant qu'il eût pu trouver, dans plusieurs écrits, antérieurs même à ceux de Prost, ou de Petit et Serj'es, le germe de cette doctrine. On trouvera à l'article Fièvre typhoïde l'exposé de tous ces travaux. Nous nous contenterons de mentionner ici Fracastor, qui, dans le groupe des fièvres pestilentielles, admet les formes inflammatoire, bilieuse, pituiteuse, etc. ; Baillou, qui reconnaît que dans presque toutes les fièvres « la surface des intestins est enflammée » ; Willis, ({ui, nous l'avons vu plus haut, considère « la dysenterie comme assez fréquente dans les fièvres continues, » et qui établit un parallèle entre le miasme typhique qui produit les ulcères de l'intestin et le miasme varioleux, qui produit les pustules de la variole; liuxham, qui dans les fièvres nei'veuses trouve l'intestin enflammé et parfois mortifié; Chirac, Pringle, et surtout Rœderer et Wagler « qui observent à la fin de l'iléon, à la superficie de la valvule de Bauhin, dans l'appendice vcrmiforme^ etc., de nombreux follicules agminés non élevés en pointe, mais rendus distincts simplement par leurs orifices noirs réunis en masse..., souvent à l'état de gonflement, et infiltrés d'une matière gris foncé. » Enfin nous avons déjà cité les travaux de Prost et ceux de Petit et Serres, qui indiquent si nettement l'altération des plaques de Peyer, et la considèrent même comme précédant et accompagnant toujours la fièvre entéro-mésentérique. Cependant Louis eut le mérite de montrer non-seulement la fréquence, mais aussi la constance de ces lésions, dans le cours de la fièvre ty[)hoïde. « Nous trouvons, dit-il, pour lésion principale et dans certains cas pour lésion unique en quelque sorte, une altération plus ou moins grave des plaques elliptiques de l'iléon, ulcérées
ou non ulcérées, toujours plus ou moins rouges, ramollies et épaissies La
lésion des plaques de l'iléon a évidemment la priorité. On ne saui'ait considérer cette lésion comme un des effets de la maladie. » Ces caractères de la fièvre typhoïde amènent Louis à déclarer qneV affection typhoïde est une maladie aiguë, dont le caractère anatomique consiste dans une altération spéciale des plaques elliptiques de l'intestin, cette altération devant être considérée « non-seulement comme propre aux affections typhoïdes, mais comme en formant le caractère anatomique, ainsi que les tubercules forment celui delà phthisie. « Mais Louis n'a pas seulement bien décrit tous les caractères de la fièvre typhoïde ; il a réuni toutes les fièvres sous cette même dénomination. Le titre même de son livre : Recherches .... sur la maladie connue sous le nom de fièvre typhoïde, putride, adynamique, ataxique, bilieuse, muqueuse, gastro-entérique, entérite folliculeuse, dothinentérie, le prouve déjà. Il exprime la même idée, lorsque après avoir rappelé les divergences d'ojjinion au sujet des six fièvres de Pinel : « Aujourd'hui, dit-il, la confusion a cessé. On reconnaît que les fièvres de Pinel, à part la peste, ne forment qu'une seule et même maladie, dont le caractère anatomique consiste, non dans une inflammation de l'estomac ou de l'intes-
tin, mais dans une lésion profonde et spéciale des plaques elliptiques de l'intestin grêle. »
Nous verrons plus loin que s'il est rigoureusement exact de considérer l'état typhoïde, l'état bilieux, les formes ataxiques ou adynamiques, comme des acci- •dents qui peuvent être la conséquence de diverses lésions et les symptômes de plusieurs entités fébriles, il n'est pas possible d'admettre, ni avec M. Bouillaud, que l'affection typhoïde soit une inflammation des plaques de Peyer, ni avec Forget, qu'elle soit une entérite folliculeuse [voy. Fièvre typhoïue)..
C'est par l'analyse des œuvres d'Andral que nous devons achever cet exposé des travaux accomplis durant cette période si brillante et si féconde, qui commence en 1816, pour se terminer au moment où la science médicale subit une nouvelle transformation. « C'a été en effet, dit M. Chauffard, le rôle d'Andral de se mêler à tous les débats confus et ardents, au milieu desquels s'organisait la médecine contemporaine, et d'y exercer une action prépondérante sans rien perdre cependant de son calme d'esprit, de son impartiale sérénité, de la sûreté •de son jugement, sans épouser aucune cause exclusive si ce n'est celle des vérités en quelque sorte nécessaires ; sans s'inféodera aucune idée systématique, À aucune passion doctrinale, et en recueillant tous les éléments de progrès d'oi^i qu'ils vinssent. » De même que Broussais eut le mérite d'inaugurer une ère nouvelle pour la pyrétologie, en montrant tous les vices des anciennes classifications nosologiques, en imprimant une nouvelle impulsion aux recherches nécroscopiques, en livrant à la critique une longue série d'observations souvent, il est vrai, peu concluantes, toujours cependant dignes d'être discutées ; de même Andral, par la clarté, la précision, l'honnêteté qu'il apporte à toutes ses descriptions cliniques, par la sûreté de sa méthode, par l'étendue de ses travaux, eut le talent de bien montrer les erreurs et les dangers de la doctrine de Broussais, et de fonder sur des bases plus solides, parce qu'elles s'appuient à la fois sur les enseignements de la science traditionnelle et sur une observation rigoureuse, la pyrétologie moderne.
Dans la première édition de sa Clinique médicale, Andi'al consacre un livre spécial à l'étude des fièvres : « Soit que, dit-il, les fièvres essentielles décrites par les nosographes puissent être considérées comme le résultat constant d'une affection locale, soit qu'il ne soit pas toujours possible d'en déterminer le siège, il semble convenable, dans l'état actuel de la science, de désigner encore celte classe de maladies sous le terme générique de fièvres; de cette manière on ne (préjuge rien sur leur nature et l'on se tient dans la stricte observation des faits. » Comme son maître Lherminier, Andral admet deux sortes de fièvres, les ■continues (légères ou graves) et les intermittentes. « Cette division bien simple, dit M. Chauffard, répondait cependant k d'évidentes réalités. A coup sûr elle a bien moins vieilli que toutes les notions sur les fièvres, imposées par la médecine physiologique dont Andral devait bientôt subir l'influence. » Plus tard, en ■effet, Andral se résigne à imiter Broussais, et à supprimer la classe des fièvres qu'il avait primitivement établie. « Les progrès de la science, éci'it-il en 1829, m'ont engagé à ne pas consacrer, comme dans l'édition précédente, un volume spécial aux fièvres :] ai cependant conservé avec soin toutes les observations que renfermait ce volume ; mais je leur ai donné une autre place. J'ai rangé les unes parmi les observations relatives aux maladies des centres nerveux, et les autres parmi celles relatives aux maladies de l'abdomen. Différemment interprétés, les faits sont restés les mêmes. Aussi est-ce beaucoup moins sur mes
opinions changeantes et progressives comme la science, que sur les faits euxmêmes, que j'appelle l'attention des médecins. » Andral cependant semble luimême comprendre ce qu'une semblable classification peut avoir de vicieux. Les lésions intestinales, si fréquentes, dit-il, dans les fièvres qu'elles l'ont convaincu de leur importance, peuvent manquer ; elles ne s'observent presque jamais dans les fièvres continues de la Grande-Bretagne. Bien plus, l'intensité des symptômes n'est nullement en rapport avec celle des lésions. La lésion elle-même ne saurait jamais être considérée que comme un des éléments de la maladie, élément insuffisant pour l'expliquer tout entière, insuffisant aussi pour en déterminer le traitement. Andral montre que les lésions de l'estomac ne sont pas constantes dans le cours des fièvres essentielles, qu'elles n'ont rien de caractéristique, qu'elles sont fréquemment cadavériques et que par conséquent « toute fièvre dite essentielle n'est pas nécessairement le produit d'une gastrite. » Étudiant ensuite les symptômes des maladies fébriles, et principalement ceux qui ont été considérés par Broussais comme devant servir à caractériser l'inflammation stomacale, Andral ariive à cette conclusion, que l'aspect de la langue n'est nullement pathognomonique de l'inflammation stomacale, et que sa sécheresse et sa noirceur sont « l'indice d'un état de l'économie dans lequel, soit qu'il y ait ou non gastro-entérite, les débilitants de toute espèce deviennent nuisibles. » Même conclusion relative à la douleur épigastrique, au météorisme « qui traduit une disposition de l'oi^ganisme, dans laquelle il y a affaiblissement notable des forces vitales, et tendance de plus en plus grande vers une prostration, que les émissions sanguines ne font plus qu'aggraver, etc. »
Andral ne se contente pas de nier l'existence constante de la gastro-entérite, et des lésions que Broussais avait considérées comme la cause première de toutes les fièvres. Il montre que la rapidité de la mort ne peut rendre compte de l'absence de ces lésions, puisque chez un grand nombre de malades n'ayant succombé qu'au bout de plusieurs jours, on ne pouvait constater aucune lésion manifeste. Andral n'admet pas non plus que l'inflammation viscérale puisse disparaître après la mort. Enfin, discutant la doctrine de M. Bouillaud, il déclare bien, il est vrai, avoir constaté une seule fuis dans le cours d'une fièvre une rougeur artérielle ne disparaissant pas par le lavage, analogue à celle que l'on voit dans le cours des maladies du cœur, et qu'il croit devoir attribuer à une plilegmasie des vaisseaux artériels. Mais « dans les fièvres, dit-il, cette plilegmasie ne doit être considérée que comme une complication assez rare, et qui n'est appréciable jusqu'à présent par aucun signe caractéristique. »
Andral et Lherminier ne se sont point contentés de nier la relation qui existe entre la fièvre et l'inflammation gastro -intestinale, en montrant que des lésions viscérales multiples peuvent être observées dans le cours des fièvres, et que souvent les symptômes ataxo-adynamiques se manifestent alors qu'il n'existe aucune lésion gastro-intestinale, ou bien au moment où celle-ci a disparu. Us se sont efforcés d'expliquer comment on peut comprendre les relations qui existent entre les symptômes fébriles et les lésions observées. Rappelant, à ce propos, les expériences de Magendie, Gaspard et Dupuy, qui, par des injections intra- veineuses de matières putrides, avaient déterminé chez les animaux tous les accidents des fièvres graves et provoqué parfois des lésions multiples du poumon, de la surface interne des cavités du cœur, du tube digestif, de l'encéphale et dos méninges, etc., ils font remarquer que « soit que ces lésions diverses existent ou non, la mort n''en survient pas moins précédée à peu près de la
même série de symptômes. Ces lésions variables ne sont donc, disent-ils, que des phénomènes accessoires ; et ce n'est point en elles que réside le véritable siège de la maladie et la cause de la mort. Le désordre commence, dans ces différents cas, par être général, et il ne se localise en quelque sorte qu'accidentellement. » Comparant ensuite les fièvres graves, aux différentes maladies dues à l'absorption des miasmes, Andral et Lherminier font remarquer combien il serait inexact de rapporter tous les désordres observés à la lésion d'un seul organe. Ils citent à ce propos Bordeu, « qui, dans un passage plein de verve et de génie, a signalé les vaines prétentions de ceux qui ont voulu faire de toutes les fièvres graves une affection locale, » et ils concluent en ces termes : « Plus nous avons médité l'histoire des fièvres, plus nous avons été porté à les envisager sous le même point de vue que Bordeu. Les idées nouvellement émises sur le siège et le traitement des fièvres nous ont paru ne pouvoir être adaptées qu'à quelques cas particuliers. Cependant la plupart de ceux qui ont adopté dans toute son étendue la doctrine physiologique, semblent ne pas même soupçonner les nombreuses objections qui s'élèvent contre elle ; on dirait que pour eux il n'y a plus lien au delà du cercle où les a renfermés un homme d'un talent supérieur. i\és dans un autre siècle, n'eussent-ils pas été exclusivement humoristes avec Sylvius, animistes avec Stahl, mécaniciens avec Boerhaave, vitalistes avec Barthez ? » Malgré les hésitations et les incertitudes qu'il a parfois montrées, bien qu'en 1829, dans la deuxième édition de sa Clinique, il se soit, presque malgré lui, rallié à la doctrine de quelques-uns des médecins physiologistes ou localisateurs, Andral, qui est surtout clinicien, déclare « que les systèmes qui ont dominé la médecine, n'ont été que les divers points de vue sous lesquels ceux qui ont créé ces systèmes ont successivement envisagé la vérité ; » et s'il classe à tort les fièvres parmi les maladies locales, tous les arguments qui lui servent à combattre Broussais et M. Bouillaud le portent à admettre, ainsi qu'il l'avait dit dans la première édition de sa Clinique, que « les fièvres paraissent devoir être considérées comme des affections générales, ayant également leur siège dans les solides et dans les liquides, mais pouvant, dès leur début, se compliquer de différentes affections locales : de là divers groupes de symptômes et divers modes de traitement. »
D'ailleurs il ne devait point tarder à affirmer de nouveau, et de la manière la plus nette, la distinction à établir entre les phlegmasies et les pyrexies : « Les pyrexies, dit-il en 1845, dans son jEssai iV hématologie palhologique, forment une grande classe de maladies aiguës, qu'on a vainement cherché à faire disparaître des cadres nosologiques, pour les rejeter dans l'ordre des simples inflammations. Une pareille prétention ne saurait être soutenue : les pyrexies existent comme des maladies à part : les causes qui souvent les développent, les symptômes qui les caractérisent, la nature spéciale des altérations qu'elles amènent dans les solides, l'époque du développement de ces altérations, souvent postérieur à celui du mouvement fébrile, voilà déjà autant de graves motifs ]iour ne pas confondre les pyrexies et les phlegmasies ; mais l'analyse du sang vient encore établir une différence des plus remarquables entre les unes et les autres ; les résultats fournis par cette analyse ont quelque chose de si tranché, qu'ils me semblent consacrer d'une manière définitive la distinction, vainement combattue, des pyrexies et des phlegmasies. »
Les faits sur lesquels Andral s'appuie pour formuler ses conclusions ont pu recevoir une interprétation qui diffère un peu de la sienne. II n'en a pas moins
eu le mérite de bien monti'er comment l'état putride du sang, qu'il oppose à l'état phlegmasique, peut rendre compte des phénomènes observés dans le cours des fièvres graves et comment cet état putride est le résultat d'une véritable intoxication. « La science moderne, dit à ce propos M. Chauffard, nous ramène donc, avec Andral, à la matière morbide, nuisible, hétérogène ou peccante, introduite dans le sang, laquelle, pour les anciens médecins, était la cause de toutes les pyrexies. Elle nous ramène aussi à l'idée de spécificité et de contagion si puissante dans l'ancienne médecine. Combien nous voilà loin de la doctrine physiologique, où parler de spécificité et de contagion était un crime irrémissible et rangeait celui qui le commettait parmi les fanatiques imbéciles du passéy les partisans de l'ontologie et de l'obscurantisme ! » C'est donc surtout à Andral que l'on doit ce progrès, qui consiste à tenir beaucoup moins compte des systèmes que des faits, à être éclectique au point de vue doctrinal, mais toujours précis, toujours vrai, quand il s'agit d'observations cliniques.
« Opposer à l'absolutisme de chaque système toutes les vérités recueillies par la tradition, dit M. Chauffard, les invoquer tour à tour contre lui, les démonti-er et les développera nouveau, ébranler ainsi l'autorité factice du système quelque acclamée et bruyante qu'elle soit, assister enfin à sa chute et maintenir au milieu de cet écroulement la science traditionnelle, de sorte que ce ne soit point la vraie médecine qui croule, mais seulement ce qui en avait usurpé le nom, telle est l'œuvre de l'éclectique. Cette oeuvre de restitution accomplie, l'éclectique dépose son drapeau ; la tradition est relevée ; il n'y a plus qu'à ajouter des progrès nouveaux aux progrès anciens, sans jamais briser les liens qui unissent les uns aux autres. L'éclectisme, entré dans la science en un jour de combat et de danger, en disparaît lorsque la science est rendue à ses travaux l'éguliers et qu'aucune domination systématique ne la menace. Ce n'est pas là fonder une philosophie médicale nouvelle ; c'est prendre position et suivre une tactique dans les luttes où l'existence de la science est compromise. Ce fut toute la pensée d' Andral. »
Au moment où se termine cette époque si brillante, et qui suffira, grâce aux noms de Broussais, Bouillaud, Andral, Louis, Ci'uveilhier, à illustrer la clinique française, la doctrine des fièvres se trouvait donc singulièrement simplifiée. Les fièvres pouvaient encore être divisées en intermittentes et continues. Mais les innombrables subdivisions admises par les nosologistes avaient disparu; les six ordres de fièvres établis par Pinel n'étaient eux-mêmes considérés que comme des variétés. Il n'existait plus qu'une seule fièvre continue, la fièvre ou l'affection typhoïde. Elle est une inflammation franche, d'après M. Bouillaud ; elle est une maladie de nature spéciale, d'après Louis; elle est une lièvre, d'après Andral et Cruveilhier; mais tous sont d'accord quand il s'agit d'admettre que les fièvres inflammatoires, bilieuses, putrides, ataxiques, adynaniiques, ne sont que des variétés de cette affection typhoïde.
Les successeurs d'Andral n'ont que fort peu modifié ces conclusions, et il nous semble inutile de discuter longuement les classifications que contiennent tous les traités de pathologie générale ou spéciale qui, de nos jours, ont envisagé la question des fièvres. A vrai dire, la plupart de leurs auteurs ne firent que se ralliera la doctrine de Louis, ou bien ils ne discutent même plus la question de l'essentialité des fièvres.
C'est ainsi que M. Dubois (d'Amiens), après avoir rendu justice à Prosi, qui, dit-il, le premier, s'est efforcé de rattacher beaucoup de fièvres regardées à tort
comme primitives à des lésions phlegmasiques du tube digestif, regarde, après lui, les fièvres comme déterminées immédiatement par les centres circulatoires et nerveux; puis, après avoir combattu assez vivement l'exclusivisme absolu et autoritaire de Broussais, se refuse à discuter la question de l'existence des fièvres essentielles. Ce qu'il y a de certain, dit-il, c'est que des états fébriles, plus ou moins durables, ont été observés, depuis leur début jusqu'à leur terminaison, sans traces aucunes dans les organes de phlegmasies locales, et sans congestion des viscères examinés après la mort. C'est en s'appuyant sur ces faits que Cullen, Selle, P. Frank et tant d'autres ont persisté à dire que parfois l'état fébrile est directement provoqué dans l'organisme, sous l'influence de diverses causes morales ou physiques, sans qu'aucun organe ait été préalablement et spécialement affecté. « Telle est, dit M. Dubois, l'expression véritable des faits ; maintenant que l'on emploie une mauvaise expression en désignant cet état de l'organisme sous le nom de fièvre essentielle, nous ne voulons pas examiner cette question ; nous avons voulu dire ce qui est. » Quant à la division des fièvres admise par M. Dubois, elle est des plus simples, puisqu'il les divise en continues simples, intermittentes simples, continues graves ou typhoïdes (d'Europe, d'Amérique et d'Afrique, comprenant la fièvre typlioïde, la fièvre jaune, le vomito negro, la fièvre des Antilles, le typhus d'Orient, la peste, le choléra), et fièvres intermittentes pernicieuses.
Mais le plus souvent on insistait pour rattacher tous les types fébriles continus à la fièvre typhoïde.
En 1841, au moment où parut le Compendium de médecine, telle était encore la théorie la plus généralement admise. Nous ne pouvons mieux faire pour le prouver que de reproduire ici les termes mêmes du jugement porté par les auteurs du Compendium sur les derniers travaux parus à cette époque.
(( Quand on relit aujourd'hui, disent-il, les différents ouvrages que nous avons cités en dernier lieu et qui ont été écrits, soit en faveur, soit contre l'ancienne doctrine des fièvres, on est surpris de l'importance que l'on attachait à certaines questions qui n'ont plus le privilège d'exciter notre intérêt. Est-ce parce que la médecine a fait de tels progrès qu'il ne reste plus de doute sur ces questions, sur l'essentialité fébrile par exemple? Est-ce parce qu'on les a résolues en définitive dans un sens opposé à celui que permettait la théorie de l'irritation? Montrons que ce n'est nullement parce que l'on sait le dernier mot sur cette matière, mais parce que l'on a remplacé une théorie par une autre et substitué à la gastro-entérite la fièvre typhoïde.
Si vous demandez à des médecins instruits, et qui ont fait leurs études depuis quinze ans, s'ils connaissent la fièvre inflammatoire, bilieuse, putride, adynaniique, ataxique, etc., ils vous répondront sans hésiter qu'ils n'ont jamais observé de semblables fièvres ; ils savent seulement qu'on les trouvait du temps de Pinel, et que maintenant on ne les voit plus. Us vous diront aussi que toutes ces fièvres étaient des variétés de la gastro-entérite pour Broussais ; mais que cette doctrine a fait son temps, et qu'aujourd'hui il y a une lièvre qu'on appelle typhoïde et qui est destinée à remplacer toutes les autres. Avec elle, de même qu'avec la gastro- entérite de Broussais, on peut se passer de toutes les fièvres; il n'y a plus de fièvres inflammatoires, adynamiques, ataxiques, bilieuses ; mais une fièvre typhoïde à forme inflammatoire, adynamique, ataxique, bilieuse, etc. 11 y a des fièvres typhoïdes de moyenne, de faible et de grave intensité ; des fièvres typhoïdes qui durent un, deux, trois, huit septénaires, et ainsi de suite. Des symptômes tels qu'un simple étourdissement avec faiblesse, perte d'appétit,
un peu de stupeur, quelques borborygmes, auraient embarrasse les anciens, qui, malgré leurs innombrables groupes de fièvres, n'auraient pas toujours su à quel type rapporter le cas particulier dont il est question. Les médecins actuels ne s'arrêtent pas à si peu de chose : ces symptômes leur annoncent une typhoïde. Quant à la localisation de la maladie, elle est parfaite : ce sont les plaques de Peyer qui sont altérées, ni plus ni moins, de même que pour Broussais c'était une phlegmasie de la membrane gastro-intestinale, qui produisait toutes les fièvres essentielles. Dans le cas où la maladie est de très-faible intensité, les plaques de Peyer sont-elles malades, et si elles le sont, la maladie ressemblet-elle à celle que l'on rencontre dans la typhoïde grave? La réponse se réduit à une probabilité. On s'est élevé avec force contre les théories de Broussais. Que n'a-t-on pas dit et écrit contre les prétentions exorbitantes d'un homme qui voulait nous réduire à la gastro-entérite ! On a eu sans doute raison, mais l'on ne s'est pas aperçu que l'on tombait précisément dans les mêmes défauts que ceux qu'on lui reprochait si fortement. Ce n'était plus la gastro-entérite, qui de fait n'existe pas, mais c'était la lésion des plaques de Peyer, que l'on voulait y substituer dans tous les cas; enfin, on est arrivé à faire rentrer dans la fièvi'e typhoïde le typhus et toutes les fièvres à symptômes graves, le purpura, etc — On est maintenant dans une fausse sécurité avec ce mot fièvre typhoïde, et quand, en présence d'un état fébrile mal dessiné ou difficile à localiser, on a prononcé le mot sacramentel : « fièvre typhoïde », on croit avoir tout dit, et le malade est mis à l'usage d'un purgatif, d'une simple tisane rafraîchissante, ou il est saigné, suivant les temps et les lieux. » Nous avons tenu à rapporter en entier ce passage qui exprime si bien les dangers de toute théorie systématique et absolue. La tendance que signale Monneret est en effet celle qui longtemps après les travaux de Louis a dominé en médecine. Cependant l'influence d'Andral, et l'exemple qu'il a donné, a mieux inspiré quelques-uns de ses successeurs. Nous n'avons pas l'intention, pour le prouver, de citer ici toutes les classifications des fièvres que l'on trouve dans les traités classiques les plus récents. Il nous suffira d'en résumer quelques-unes. C'est ainsi que, dans ce même article du Compendium de médecine, Monneret, après avoir très-nettement établi que la fièvre n'est qu'une manière d'être de l'organisme, en conclut que « dans les maladies qui doivent encore retenir aujourd'hui le nom de fièvre, l'état fébrile n'étant qu'une manifestation de l'organisme souffrant, il y a au fond quelque chose de plus important et que nous ne découvrons pas encore. » Il existe donc toute une série de maladies dans lesquelles « l'état fébrile reste encore ce que nous avons de plus caractéristique. » Parmi celles-ci, les auteurs du Compendium rangent la fièvre inflammatoire, qui comprend la fièvre éphémère, la fièvre provoquée par l'excitation passagère d'une ou de plusieurs fonctions, la fièvre de la menstruation, la fièvre de lait, par exemple. Les observations faites par les médecins qui observent aux Indes, et en général dans les pays chauds, tendent à faire admettre l'existence d'une fièvre bilieuse; cependant la classification suivante ne les comprend pas, non plus que les fièvres putrides, dont, au dire de Monneret, « plusieurs sont de véritables fièvres primitives par altération du sang. » Monneret classe en effet de la manière suivante les maladies qu'il maintient au nombre des fièvres :
Fièvre intermittente simple ou pernicieuse;
Fièvre inflammatoire ;
Fièvre avec détermination vers la peau ou se montrent les lésions caractéris-
tiques de la maladie, mais qui ne sont pas toute la maladie : variole, rougeole, scarlatine, suette miliaire, purpura simplex, hgemorrhagica.
Fièvre avec déterminations principales vers la membrane muqueuse gastrointestinale, et secondairement vers la peau : typhus, iièvre typhoïde;
Fièvre avec détermination vers le tissu cellulaire et les glandes : peste ;
Fièvre avec flux sanguin abondant vers l'intestin : fièvre jaune ;
Fièvre avec tendance à la mortification (morve aiguë et maladies charbonneuses) ;
Fièvre lente nerveuse consistant dans un état d'éréthisme du système nerveux.
Dans son Traité de pathologie générale, Monneret, après avoir cherché à démontrer que la division des pyrexies fondée sur leur cause présumée est tout à fait arbitraire, parce que l'on ignore absolument la cause de beaucoup de ces fièvres, et parce que la plus grande incertitude règne sur toutes les maladies auxquelles on tend à les assimiler, déclare que « l'on doit chercher, sans la moindre hésitation, à prendre pour base de la pyrétologie le phénomène morbide prédominant et subsidiairement la lésion matérielle. 11 ne peut, dit-il, exister de certitude en dehors de cette double considération, qui prévaut d'ailleurs aujourd'hui dans les sciences d'observation, et à laquelle les anciens sont restés fidèles autant qu'ils ont pu. » Monneret reconnaît que l'anatomie pathologique a révélé un certain nombre de lésions caractéristiques dont il faut tenir compte pour classer les fièvres. Cependant il leur préfère encore le symptôme extérieur prédominant ; et il déclare que les noms de fièvre éphémère, synoque, bilieuse, typhoïde, etc., méritent d'être conservés. Nous verrons plus loin qu'on ne saurait admettre la légitimité de cette assertion. Ces dénominations sont provisoires ; elles devront être modifiées le jour où l'on aura pu classer les fièvres d'après leurs lésions ou d'après leurs causes. Alors aussi le nom générique de fièvres disparaîtra sans doute du langage médical. Quoi qu'il en soit d'ailleurs voici les principales divisions admises par Monneret :
Premier ordre. Fièvres endémiques dans les contrées marécageuses ou fièvres à quinquina :
1° Fièvre intermittente (quotidienne, tierce, quarte, quiatane, sextane, septimane, octane, double tierce, double quotidienne, triple tierce, quadruple tierce, double quarte, triple quarte, tierce doublée, quarte doublée).
2° Fièvres intermittentes pernicieuses ( soporeuse , délirante , convulsive algide, sudorale, cholériforme, dysentérique, splénique, hépatique, cardialgique, syucopale, pneumonique, etc.).
0° Fièvres paludéennes rémittentes (rémittente simple quotidienne, tierce double tierce ; compliquées d'état bilieux, gastrique, adynamique, ataxicrue • fièvre rémittente pernicieuse).
4" Fièvres paludéennes continues (dont les espèces correspondent, pour le type et la prédominance des symptômes, à celles qui ont été admises dans les fièvres intermittentes pernicieuses : soporeuse, délirante, convulsive, alo-ide sudorale, etc.).
Deuxième ordre. Fièvres continues sans lésions d'organes, dans lesquelles le mouvement fébrile est continu, souvent accompagné de troubles fonctionnels qui constituent autant de caractères génériques distincts sur lesquels repose une classification très-naturelle de ces maladies :
1" Mouvement continu; aucun trouble fonctionnel important autre que celui de la calorification {fièvre éphémère, fièvre synoque simple ou inflammatoire).
2° Mouvement fébrile continu ou rémittent, avec prédominance de symptômes dans certains appareils {fièvre synoque gastrique ou rémittente gastrique ; fièvre synoque bilieuse ; fièvre rhumatismale ; fièvre catarrhale, comprenant comme variétés la grippe et la diarrhée sporadique, saisonnière ; fièvre rémittente bilieuse des pays chauds; fièvre lente nerveuse).
Troisième ordre. Fièvres continues avec lésions d'organes. La maladie pyrétique s'accompagne d'une détermination morbide vers un ou plusieurs organes. Il en résulte une lésion matérielle évidente qui doit servir à caractériser chaque genre de fièvres :
i" Fièvres exanthématiques (variole, vaccine, rougeole, scarlatine, fièvre miliaire, suetle, fièvre érysipélateuse).
2" Fièvres typhiques [typhus, fièvre typhoïde, fièvre dysentérique).
3" Fièvres gangreneuses [fièvre charbonneuse, peste).
4" Fièvres hémorrhagiques [fièvre scorbutique, fièvre jaune).
5" Fièvre puerpérale.
Cette classification des fièvres, l'une des plus complètes que l'on trouve dans les ouvrages récents, méritait d'être citée textuellement. Elle est, en effet, l'une des plus rationnelles, en ce sens qu'elle est exclusivement fondée sur les caractères symptomatiques ou anatomo-pathologiques, c'est-à-dire sur les caractères cliniques des différentes espèces fébriles. Mais, nous aurons à le montrer, quelques-unes des espèces reconnues par Monneret ne méritent pas d'être comprises dans la classe des fièvres. En admettant les fièvres dysentérique, puerpérale, etc.,^ il confond d'ailleurs de nouveau la classification étiologique avec la classification symptomatique.
Nous ne ferons que citer, sans nous y arrêter, quelques autres classifications plus récentes encore.
Requin déclare que s'il admet une classe de pyrexies ou de fièvres essentielles, c'est « parce que ces maladies constituent des genres nosographiques sans spécification pathogéniquc, comme par exemple la fièvre éphémère, ou que le problème de leur nature spécifique fait encore un sujet de grande controverse entre les maîtres de l'art. » Il en conclut que ces maladies ne peuvent pas prendre place dans la nosographie étiologique et qu'il faut les réserver pour la nosographie symptomatique. Puis, après avoir déclaré que ces fièvres existent et se reconnaissent « au pur et simple point de vue de l'appareil symptomatique, et abstraction faite de la question de spécificité patliogénique », il admet les genres suivants :
1° La fièvre éphémère des auteurs [pyrexie éphémère).
2" La fièvre communément dite inflammatoire [synoque hyperesthésique ou pléthorique) .
3° La fièvre bilieuse proprement dite [synoque bilieuse) .
4° La fièvre typhoïde.
5" Le typhus fever.
6° La peste.
1° La fièvre jaune.
« Rien de plus simple ensuite que d'admettre, à l'exemple de certains auteurs, deux tribus distinctes dans la série des sept genres nosographiques ci-dessus énumérés, savoir la tribu des pyrexies bénignes et celle des pyrexies typhoïdes ou typhodes. A la première tribu appartiennent les trois premiers genres.... Beaucoup plus naturellement encore, les quatre autres genres... constituent la
seconde tribu. « — « A quoi bon, dit aussi Requin, encombrer lu iiosographie par un luxe stérile de dénominations génériques et spécifiques? A quoi bon, en un mot, par une minutie de recensement des variations symptomatiques, dresser un immense catalogue de fièvres essentielles, inutile fardeau de la mémoire? » On voit que, dans cette classification. Requin ne fait rentrer ni les maladies paludéennes, ni les fièvres éruptives. C'est qu'il distingue dans sa nosographie les maladies qui peuvent être classées d'après leur étiologie de celles que spécifient les symptômes. Dès lors les fièvres d'intoxication paludéenne et les fièvres d'éruption contagieuse, qui sont cependant des fièvres essentielles, sont décrites à part. Requin admet d'ailleurs que l'érythème rubéoliforme, l'érysipcle spontané, le pemphigus, le typhus, la fièvre puerpérale, la suette, etc., etc., doivent aussi rentrer dans le groupe polymorphe des fièvres essentielles, mais non, dit-il un peu arbitrairement, dans celui des pyrexies.
Grisolle, pour qui le mot essentiel ne préjuge rien sur la cause qui produit ou entretient la fièvre, mais exprime notre ignorance ou une lacune de la science, admet qu'il existe des fièvres essentielles, c'est-à-dire sans lésions, indique leurs principaux caractères et les divise en continues, intermittentes et rémittentes. Parmi les premières, il classe les fièvres éruptives (variole et varioloïde, varicelle, rougeole, scarlatine et suette miliaire), puis la fièvre éphémère, la fièvre inflammatoire, Yaffection typhoïde, le typhus (VEtirope, la fièvre bilieuse des pays chauds, la fièvre jaune et le ttjphus d'Orient. Il reconnaît, à l'exemple de Louis, que toutes les fièvres continues graves observées dans nos climats ne sont que des variétés de la fièvre typhoïde. « Je ne me dissimule pas, dit-il, qu'on rencontre très-fréquemment dans la pratique des états fébriles qu'il serait absolument impossible de classer dans les espèces précédentes. Les états fébriles dans lesquels prédominent les troubles des organes digestifs qui caractérisent la fièvre muqueuse ou bilieuse de l'embarras gastrique offrent une physionomie spéciale. » Mais Grisolle affirme qu'il n'y a là qu'une apparence, et que les fièvres bilieuses sont des variétés de la fièvre typhoïde quand elles sont graves, ou des états fébriles symptomatiques d'une souffrance de l'estomac ou des voies biliaires dont la nature est indéterminée, quand elles sont bénignes. Après les fièvres continues et les fièvres éruptives, il classe les fièvres intermittentes, puis les fièvres rémittentes ou pseudo-continues qui paraissent n'en être que des variétés, enfin la fièvre hectique lente ou chronique.
Yalleix divise les fièvres, d'après leur type, en fièvres continues, fièvres éruptives et fièvres intermittentes. Les fièvres continues se distinguent des intermittentes par la continuité de la fièvre, et des fièvres éruptives par l'absence d'éruption importante à la surface du corps. On voit que ces caractères sont tout à fait extérieurs. Mais Yalleix, qui se préoccupe beaucoup moins d'émettre des théories nosologiques que de vulgariser les connaissances les plus utiles au praticien, et qui ne discute qu'en quelques lignes, fort sensées d'ailleurs, la question de l'existence et l'essentialité des fièvres, s'est contenté d'énumérer et de bien décrire les principaux types admis. Toutefois, cette classification ellemême est susceptible de bien des critiques. Ainsi, parmi les fièvres continues Yalleix range la fièvre éphémère ou courbature, la synoque ou fièvre simple continue, la fièvre typhoïde, le typhus nosocomial et le typhus fever, la fièvre puerpérale, la fièvre jaune, le choléra et la grippe. Or, il nous semble inutile d'insister pour montrer ici que le choléra, s'il peut être classé parmi les maladies infectieuses, ne saurait que par un artifice nosologique être classé parmi
les fièvres. Nous le verrons dans un instant : si l'on veut admettre une classiiication étiologique, il faut supprimer le nom de fièvres. Si l'on veut, au contraire, conserver cette classe de maladies spécifiées exclusivement d'après leurs symptômes, il ne faut pas identifier les maladies algides aux maladies fébriles proprement dites.
Valleix admet ensuite une classe de fièvres éruptives, comprenant la variole, la varioloïde, la varicelle, la vaccine, la rougeole, la roséole, la scarlatine, la suette miliaire ; enfin une classe de fièvres intermittentes, qui comprennent les fièvres intermittentes simples, les fièvres pernicieuses, la fièvre pseudo-continue et la fièvre rémittente bilieuse ou bilieuse grave des pays cbauds.
Gintrac s'efforce de distinguer les fièvres essentielles proprement dites et ne s'occupe point des fièvres symptomatiques. Mais il va plus loin que ceux qui l'ont précédé, en rangeant parmi ces dernières les fièvres éruptives, qu'il considère comme des maladies de la peau, « parce que c'est là que se passent les phénomènes les plus caractéristiques « ; la fièvre typhoïde, qui a une lésion déterminée ; la fièvre jaune, qui se rattache aux affections des voies digestives ; et la peste, qui est due aux altérations du sang et aux lésions des ganglions lymphatiques. Les fièvres essentielles sont pour lui les maladies fébriles qui existent sans que l'on puisse découvrir autre chose qu'une vive excitation de l'appareil circulatoire. Les fièvres essentielles sont continues ou périodiques. Encore Gintrac hésite-t-il en admettant ces deux groupes. 11 semble disposé à ranger les fièvres continues parmi les maladies de l'appareil circulatoire et les fièvres périodiques à côté de celles du système nerveux. Ces hésitations montrent bien la difficulté que l'on éprouve à établir une distinction rigoureuse entre les fièvres symptomati(iues et les fièvres essentielles. Quoi qu'il en soit, parmi les fièvres continues, Gintrac range la fièvre éphémère et la fièvre synoque; puis parmi les périodiques, les fièvres intermittentes, subintrantes , rémittentes, subcontinues et pernicieuses. La fièvre hectique, bien qu'elle ne soit point une fièvre primitive, bien que Gintrac déclare formellement qu'elle est « nécessairement liée et consécutive à l'un des états déterminés des diverses classes nosologiques, » est cependant considérée par lui comme une fièvre, puisqu'il la classe immédiatement après les fièvres périodiques et sous ce titre : Troisième ordre des fièvres, tandis que les fièvres éruptives sont classées parmi les exanthèmes aigus.
M. Bouchut rejette la division des fièvres en symptomatiques et primitives ou essentielles. « Toutes les fièvres, dit-il, doivent être considérées comme sympathiques ou symptomatiques d'un désordre nerveux, humoral ou organique. Le mot fièvre, synonyme de pyrexie, est réservé aux seules maladies humorales avec ou sans altération organique secondaire; tandis que lorsqu'il s'agit d'une fièvre réellement symptomatique liée à une lésion de structure constante, ce n'est plus une fièvre pyrexie, c'est une inflammation. » Il divise ensuite les fièvres continues en intermittentes, enfin en rémittentes. Cette classification, on le voit, est fondée sur le type fébrile et non sur l'étiologie.
Plus récemment, on s'est efforcé, au contraire, de classer les fièvres, non plus d'après leurs types, mais d'après leurs causes. Murchison, dans son Traité des fièvres continues, n'hésite pas à affirmer que la division établie entre les fièvres continues, les fièvres éruptives et les fièvres intermittentes, est arbitraire. Certaines fièvres continues présentent de l'analogie avec les fièvres éruptives par la contagion, l'éruption, et le fait de n'attaquer qu'une fois le même
individu; mais, d'un autre côté, l'une d'elles {fièvre simple) n'est pas contagieuse; une autre {fièvre entérique) l'est très-peu; deux autres {fièvre simple et relapsing fever) n'ont pas d'éruption spécifique et ne confèrent pas l'immunité. La fièvre typhoïde peut affecter le type intermittent. En somme, les fièvres continues se rapprochent des fièvres intermittentes, mais elles diffèrent toutes des fièvres éruptives, parce que leurs causes peuvent être prévenues et que leur origine peut avoir lieu d'une manière spontanée et indépendante. Les fièvres continues peuvent donc, dit Murchison, constituer un groupe hétérogène entre les fièvres éruptives et les fièvres paludéennes. Il y a une distinction spécifique entre le relapsing fever et lu fièvre typhoïde, entre celle-ci et le typhus. 11 y a donc quatre fièvres : 1" la fièvre simple; 2" la fièvre typhoïde; 5" la fièvre ù rechute; 4° le typhus. Les trois dernières ont des poisons différents de ceux de la variole, de la rougeole et de la scarlatine. On voit donc, par cette citation presque textuelle, que Murchison admet une classification exclusivement fondée sur l'étiologie. A côté des fièvres intermittentes ou mieux des fièvres paludéennes, il range les fièvres continues, puis les fièvres éruptives. Quant aux fièvres continues, dont il s'occupe principalement, il les divise en :
A. Fièvres non spécifiques.
L Fièvre simple causée par la fatigue, l'exposition au soleil et à la chaleur, etc.
B. Fièvres spéciales comprenant les fièvres endémiques et les fièvres épidémiques.
II. Fièvre typhoïde causée par un poison contenu dans les eaux potables, les émanations d'égout, etc.
III. Typhus dû à la contagion, à l'agglomération d'êtres humains, à la malpropreté, etc.