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FOLIE A DOUBLE FORME DE BAILLERGES

Manie. — Mélancolie (accès).

Intermittence.

Manie. — Mélancolie (accès).

Intermittence.

etc.

Quoi qu'il en soit de cette divergence, Baillarger a cru devoir classer les. différents faits, au point de vue de la marche des accès, en cinq catégories, constituant cinq types différents :

« Première catégorie. Elle comprend les accès isolés, soit que le malade n'en ait qu'un seul, soit qu'il en ait au plus quelques-uns séparés par de longs intervalles et provoqués par de nouvelles causes.

« Dans la deuxième catégorie, il s'agit d'accès les uns très-longs, les autres très-courts, qui se reproduisent d'une manière intermittente, mais irrégulière. Le malade a huit, dix, douze accès à des intervalles d'un mois, de trois mois, de six mois, d'un an, de deux ans même, et aucune cause nouvelle ne peut en expliquer l'apparition.

« Troisième catégorie. C'est la folie à double forme périodique; la durée des intermittences est régulière, mais très-variable suivani les cas, tantôt de dix jours, tantôt de six mois, huit mois, un an.

« Quatrième catégorie. Elle comprend les accès qui se succèdent sans interruption, qui sont continus, en un mot, mais dont la durée est de quelques mois au plus. Dubuisson a cité l'observation d'une dame qui, pendant six ans, était un jour mélancolique et un jour maniaque. Dans une observation de M. Brierre, le malade est trois jours gai, expansif, et trois jours triste, abattu. Il n'y a aucune intermittence, ni entre les périodes, ni entre les accès.

« Cinquième catégorie. Cette succession continue qu'on observe pour les accès trcs-courls existe aussi pour les accès à Irès-longucs périodes. Seulement, dans le premier cas, la transition est brusque ; elle est lente et graduelle dans le second. Lorsqu'il en est ainsi, le malade passe sa vie sans s'arrêter jamais à l'état d'équilibre qui constitue la santé. »

Marcé [Traité des maladies mentales, p. 559) classe tous les faits en deux catégories. 11 donne le nom de folie à double forme à la première, qui renferme tous les cas dans lesquels l'accès complet est séparé par un intervalle lucide; et celui de folie circulaire, quand les accès se succèdent immédiatement et sans aucune rémission dans les symptômes. Dans la première de ces classes, rentrent les trois premières catégories de Baillarger; quant aux deux dernières, elles trouvent naturellement place dans la folie circulaire, telle que la conçoit Marcé.

Modes de terminaison. Les modes de terminaison de cette affection sont différents. Rarement, très-rarement même, cette affection se termine par la guérison; souvent, au contraire, elle finit soit par la démence, soit par l'un ou l'autre des états qui la constituent, c'est-à-dire la manie ou la mélancolie, et enfin par la mort. Examinons ces difféi'ents cas.

La guérison survient toujours dans les accès isolés ; malheureusement, la moindre cause morale un peu vive reproduit la maladie. On en trouve un exemple frappant dans l'ouvrage d'Esquirol (t. II, p. 22). C'est l'histoire d'une dame qui eut, depuis l'âge de vingt et un ans jusqu'à celui de quarante-cinq ans, six accès d'une durée moyenne de trois à cinq mois. Le premier accès fut occasionné par une forte terreur — le feu avait pris à son lit six jours après son accouchement; — et chaque accès nouveau fut provoqué par une cause morale vive. On cite néanmoins des cas de guérison complète au bout d'un seul accès ou de deux accès; mais ces cas sont tellement exceptionnels qu'il est permis de se demander si les observateurs qui les citent n'ont pas perdu complètement de vue leurs malades; ils ont guéri l'accès ou même les accès, mais d'autres .ont dû se reproduire ultérieurement. Quant à la folie circulaire proprement dite, une fois bien établie, elle peut subir quelques modifications dans sa marche, mais elle ne guérit pas.

La terminaison par la manie ou la mélancolie simple s'observe quelquefois. Elle est due souvent, surtout quand les accès sont à longues périodes, à l'intensité des symptômes de l'un des deux stades qui, par sa durée et sa force, finit par prédominer. Il peut arriver aussi qu'on parvienne à supprimer ou à prévenir l'une des deux périodes par un traitement approprié. C'est ainsi que Baillarger a supprimé la période d'excitation chez une malade, à l'aide de saignées répétées : la maladie se réduisit à des accès intermittents de mélancolie profonde survenant à intervalles à peu près réguliers, mais resta malgré tout incurable.

La démence, à laquelle aboutissent fatalement presque toutes les affections mentales incurables, jjie survient que très-tard dans la folie à double forme. Nombreux, en effet, sont les malades atteints de cette affection qui, malgré de nombreux accès, malgré les perturbations dans le domaine cérébral qu'on croirait devoir en être la conséquence, conservent encore leur grande vigueur intellectuelle, sinon toute l'intégrité de leurs facultés. On a vu ainsi des' exemples de malades, arrivant à un âge avancé, ayant traversé leur triste existence à passer de l'excitation à la dépression, et qui néanmoins, lorsque leur maladie subissait quelques moments d'arrêt, montraient encore une intelligence souvent

forte et saine, une mémoire sûre et des aptitudes à un travail régulier. Aussi peut-on dire que la folie à double forme est une des rares affections mentales qui ne se terminent par la démence qu'après de longues années, et encore celte clémence n'est-elle pas toujours complète.

Quant à la mort, lorsqu'elle survient dans la folie à double forme, elle présente les particularités propres à chaque état {excitation, dépression), où elle a saisi le malade. Foville fait observer avec raison que, à part les chances heureusement assez rares de suicide causé par le délire mélancolique, et celles d'accidents sérieux, suites d'imprudences, les conditions de longévité de l'aliéné à double forme ne sont pas sensiblement modifiées par le fait de sa maladie mentale.

Diagnostic. « Ce qu'il importe désormais de rechercher, dit Baillarger [Bulletin de l'Académie, 1854, p. 552), ce sont des éléments cliniques qui permettraient, lorsqu'il s'agit d'un premier accès, d'en reconnaître la nature dès la première période. Peut-être alors serait-il possible de prévenir, dans quelques cas, le développement de la seconde phase de la maladie. » Ces éléments cliniques de certitude, on ne les possède pas encore, et la succession des périodes et des accès peut seule révéler la nature de la maladie et en indiquer la gravité.

Une autre question qu'il faut essayer de résoudre ici, c'est celle du diagnostic différentiel de la folie à double forme et de la paralysie générale. Comme on l'a vu plus haut, la période d'excitation de la folie à double forme présente des symptômes qui lui sont communs avec la forme expansive de la paralysie générale : même exaltation générale, mêmes idées de grandeur, mêmes projets ambitieux, même activité fébrile. Il peut arriver aussi que dans le cours de la folie à double forme, on observe de légers troubles de la parole. Tous les auteurs reconnaissent que le problème à résoudre est souvent difficile, et combien il importe, dans ces cas, de bien étudier et le délire même des malades, et les symptômes physiques. Ainsi que l'a fait justement remarquer J. Falret, le délire ambitieux des paralytiques, quel qu'il soit, se complique d'emblée des caractères de la démence. Ajoutez à ce caractère les troubles de la parole, l'inégalité pupillaire, des altérations de la motilité et souvent des troubles de la sensibilité, tous symptômes qui se présentent dès le début de la paralysie générale et qui permettent, s'ils sont continus ou se répètent assez fréquemment, de poser sûrement le diagnostic, folie paralytique.

Pronostic. L'étude des modes de terminaison de cette affection a déjà fait connaître toute la gravité du pronostic. « Chose remarquable, dit à ce propos Falret père [Leçons cliniques, p. 250), ces deux variétés de la manie et de la mélancolie, qui, prises isolément, sont ordinairement plus curables que les autres, présentent la plus grande gravité lorsqu'elles se trouvent réunies pour former la folie circulaire. » Cette gravité du pronostic est encore augmentée par l'hérédité, le jeune âge du sujet, la longueur des périodes et des accès. Il y a toutefois une distinction à faire entre la folie à double forme proprement dite et la folie circulaire ; dans le pi'emier cas, il arrive que les malades guérissent après un seul accès ou n'en ont unnouveau qu'après un très-long intervalle lucide. Quand, au contraire, le cercle morbide est bien établi, l'incurabilité est certaine, et on ne peut plus guère espérer alors que des améliorations dans le degré d'intensité des accès, et une prolongation de durée des intervalles lucides, d'ordinaire si courts, ou encore la suppression d'une des deux périodes.

Le point qu'il importe d'éclaircir relativement au pronostic, tant pour le

malade que pour la famille et la société, c'est la phase de transition d'une période à l'autre, à propos de laquelle il fout être réservé, surtout lorsqu'elle n'a lieu que graduellement. Beaucoup d'erreurs ont été commises dans ce cas. Baillarger avoue sincèrement avoir ainsi rendu à la liberté deux malades qui lui paraissaient convalescentes. A peine étaient-elles sorties de l'hospice, qu'on observait chez elles des symptômes d'excitation, et bientôt on les ramenait, en proie à l'agitation maniaque la plus vive.

Enfin, il fout savoir apprécier à sa juste valeur l'intervalle lucide. Celui-ci ne doit être considéré comme bien établi, que lorsque le retour aux habitudes antérieures est complet. Pour bien juger cette question, il fout comparer les malades à eux-mêmes avant l'invasion de la maladie. Afin de s'éviter dans ce cas des erreurs fociles, le médecin fera appel aux renseignements que peuvent lui fournir les familles.

Étiologie. Comme cause prédisposante, l'hérédité semble jouer le rôle principal dans la production de la folie à double forme. Tous les auteurs s'accordent, en effet, pour considérer cette forme d'aliénation mentale comme une affection essentiellement héréditaire, soit que les malades qui en sont atteints aient parmi leurs proches des personnes atteintes elles-mêmes d'une vésanie semblable, soit aussi que celles-ci aient présenté quelque autre affection. Ach. Foville fils fait remarquer « que, parmi les aliénés qui ont apporté 'en naissant des prédispositions à la folie, ceux qui sont affectés de folie à double forme appartiennent au groupe dans lequel la prédisposition, restant latente jusqu'à l'explosion de la vésanie, ne s'était pas manifestée d'avance par des anomalies physiques et intellectuelles d'un augure menaçant. En d'autres termes, les imbéciles et ceux qui s'en rapprochent par les apparences de leur organisation et la nature de leurs aptitudes, peuvent bien devenir fous, mais leur genre de maladie n'est pas, d'ordinaire, la folie à double forme. Loin de là, celle-ci atteint presque toujours des personnes qui, considérées en elles-mêmes, en dehors de leurs ascendants et de leurs collatéraux, paraissent bien organisées de corps et d'esprit. » [Nouveau dict. de méd., art. Folie a double forme, t. XV, p. 522.)

Quant aux causes occasionnelles, il faudrait énumérer ici toutes celles qu'on est habitué à indiquer pour la folie en général. Le plus souvent, ce serait quelque émotion morale violente qui aurait provoqué le premier accès. Dans d'autres cas, on attribue l'explosion de la maladie à des excès de tout genre, vénériens, alcooliques, à des troubles dans la menstruation, à de la fatigue, à des chutes ou des coups sur la tête, à des fièvres compliquées d'accidents cérébraux, etc.

Quant aux causes qui provoquent les accès isolés, c'est-à-dire ceux qui sont séparéspar des intervalles plus ou moins longs, elles sont ordinairement de nature morale. Ainsi, dans l'observation d'Esquirol dont nous avons parlé plus haut, chaque accès a été précédé d'une émotion morale vive. La première fois, c'est le feu qui prend au lit de la malade, six jours après qu'elle eût accouché; la seconde, c'est la nouvelle de la prise de Batavia, où son mari a été fait prisonnier ; une autre fois, c'est la mort d'une amie intime ; etc. Mais il existe aussi un grand nombre de faits dans lesquels les accès se produisent après un intervalle plus ou moins long, sans qu'aucune cause puisse en expliquer l'apparition.

Il reste à étudier le degré de fréquence de la folie à double forme selon les sexes, les âges et relativement aux autres formes de folie. D'après Falret père, cette forme de folie est infiniment plus fréquente chez la femme que chez l'homme. Il fonde cette affirmation sur une comparaison des malades de Bicêtre

et de la Salpêtrière, sans pouvoir toutefois préciser à cet égard aucun chiffre exact. « Cependant, dans notre établissement, ajoute-t-il, sur quatre malades qui en sont atteints en ce moment, il y trois femmes et un seul homme. » Foville dans son tableau des malades de Charenton (art. Yolie du Noiiv .dict. de méd.), inscrit 19 cas de folie à double forme, dont 5 hommes et 14 femmes. Ces chiffres confirment la proportion établie par Falret.

Quant à l'àge, les faits démontrent que la maladie peut se développer dès l'âge de dix-sept ans, rarement avant ; les observations les plus nombreuses sont relatives à des malades de vingt à trente ans; plus rares sont ceux qui sont atteints de cette affection pour la première fois à un âge plus avancé.

La folie à double forme, en tant que type morbide bien défini, n'étant pas

encore acceptée par la généralité des médecins aliénistes, on ne trouve dans les

rapports médicaux annuels de ces praticiens que peu de renseignements statistiques

sur le degré de fréquence de cette forme de folie. Sur 559 malades de la maison

de Charenton, Foville a rencontré 19 cas de folie à double forme, c'est-à-dire

3,40 pour 100. Dans son rapport médical sur l'hospice de Marsens (Suisse),

Girard de Cailleux constate que sur les 75 malades de cet établissement, il y en

a un seul atteint de folie à double forme, ce qui donne la proportion de 1 ,26

pour 100. Quoi qu'il en soit de ces divers chiffres, nous sommes convaincu, avec

Falret père,- que cette affection est beaucoup plus fréquente qu'on n'est porté à

le croire. Que de médecins font figurer ces malades tantôt parmi les maniaques,

tantôt parmi les mélancoliques ! De plus, comme cette forme de maladie mentale,

dans les deux périodes qui la constituent, ne présente pas toujours un très-grand

degré d'intensité, il arrive que des malades de ce genre ne sont pas toujours

placés dans les établissements spéciaux. Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer

dans la société des personnes qui, durant une semaine, un mois, une saison

même, semblent sous l'empire d'une exaltation quelconque, et, la semaine, le

mois, la saison qui suivent, tombent dans un état de dépression paraissant être

comme une réaction de l'état précédent. Ainsi Baillarger cite l'observation

curieuse d'un membre de l'Institut « qui, malgré une folie à double forme

dont il était atteint, continuait à prendre part aux séances ; seulement, pour un

observateur attentif, ce n'était plus le même homme, suivant qu'il était dans la

période de dépression ou d'excitation. Dans le premier élat, il entrait dans la

salle sans dire une seule parole à ses collègues, allait se mettre à sa place,

paraissait triste et abattu, indifférent à ce qui se disait autour de lui, ne prenait

jamais la parole. Était-il au contraire, dans une période d'excitation, il entz'ait

en se faisant remarquer, causait volontiers avec ses collègues, ne restait pas en

place, prenait à chaque instant la parc^e, avait toujours des objections à adresser.

Rentré chez lui, son activité continuait et n'avait pas. de bornes, pour ainsi dire;

ainsi il écrivait sans cesse, ou bien dictait de nombreux mémoires à deux ou

trois secrétaires qu'il avait sous ses ordres. » {Thèse de Geoffroy, 1861, p. 50).

Un autre malade, qui n'a jamais été séquestré, désignait lui-même les deux

périodes, qu'il traversait successivement, par les mots de crise rose et crise

noire qui les caractérisent parfaitement.

Traitement. Le traitement de la folie à double forme doit répondre à deux indications : prévenir le retour des accès, combattre les accidents de chaque période.

1° Pour prévenir le retour des accès, on s'est appliqué à en combattre la régularité. Le premier agent thérapeutique que l'on a naturellement été porté

à employer en premier lieu, c'est l'antipériodique par excellence, le quinquina et ses préparations. De nombreux essais ont été faits, mais on enregistre peu de succès. Nous devons cependant indiquer les résultats obtenus.

L'efficacité du sulfate de quinine a été reconnue surtout pour les accès à trèscourtes périodes avec intermittences. Le médicament devra être donné, lors de la période de transition pour les accès continus, ou bien lors de l'intermittence, quand les accès sont séparés entre eux par im léger intervalle lucide. Quant à la dose à administrer, on débutera par 30 à 40 centigrammes, pour arriver rapidement à 2 grammes par jour; celte dernière dose paraît, jusqu'à présent, avoir produit les meilleurs résultats. Nous en donnons pour preuve le fait cité par Legrand du SauUe {Ann. médico-psych., 1855, t. I, p. 53). Il s'agit d'une malade ayant des accès très-courts de folie à double forme, les périodes étant d'une durée égale. Mélancolique pendant sept jours, avec hallucinations de l'ouïe et de la vue et délire religieux, elle passait brusquement pendant la nuit à une manie \iolente qui durait huit jours. Quant à l'intermittence, elle était régulière et d'une durée de huit à douze jours. Ni bains, ni acétate de morphine n'étaient parvenus à modifier cet état, quand fut prescrit le sulfate de quinine, 20 centigrammes à prendre en deux doses. Dans l'espace de moins d'un mois, la quantité de sel de quinine est portée à 2 grammes par jour. L'amélioration obtenue fut très-marquée. « L'époque redoutée pour l'invasion de la maladie arrive, dit Legrand du Saulle; Mme M.... est seulement un peu plus triste que les jours précédents, mais ne déraisonne nullement et n'a plus d'hallucinations ; elle se plaint seulement de douleurs céphalalgiques pendant quatre ou cinq jours, qu'il est permis d'attribuer en partie à l'agent antipériodique. A la mélancolie, devait succéder la période d'excitation ; mais, cette fois encore, le mal est conjuré. Il y a bien encoi'e un peu d'animation dans le regard, et la malade a bien adressé quelques mots blessants à une personne qu'elle entourait habituellement de sa plus haute estime; mais ce nuage disparaît bientôt et va se perdre dans le souvenir déjà éloigné d'un état maladif qui n'est plus ; enfin la malade guérit. » Brierre de Boismont a publié l'observation d'un malade traité par le même moyen ; mais la dose trop minime de sulfate de quinine (5 à 10 centigrammes pendant plusieurs jours) qu'il administra explique son insuccès. On n'observa guère qu'un retard dans les accès, une période d'excitation un peu plus longue, enfin des modifications dans l'époque d'apparition de la période d'abattement. Enfin, nous trouvons dans les Annales médico-psychologiques de 1856 {Revue des journaux allemands, par Renaudin) le fait suivant, qui appartient à Steinlhal, médecin de Berlin. « Un homme fort bien constitué était, par suite de piétisme, arrivé à une manie religieuse qui, dans une période de six semaines, passa par diverses formes : fureur, stupidité, démence, lucidité. Pendant plusieurs mois, ces divers phénomènes se reproduisirent et se succédèrent avec une régularité telle, qu'on pouvait préciser l'instant de leur apparition. L'écorce de quinquina fut administrée avec persévérance ; la guérison a été obtenue et ne s'est pas démentie depuis douze ans. d Il est regrettable que l'auteur ait oublié de nous donner des détails sur le mode d'emploi du médicament.

Brierre de Boismont a employé aussi, chez le malade cité plus haut, le haschisch, une fois lors de la période de dépression et à la dose de 50 grammes, une seconde fois au début de l'excitation, à la dose de 48 grammes; toujours il a échoué. Dans le premier cas, l'état d'abattement, qui durait trois jours

pleins, cessa au bout de deux jours et demi, et même dès le commencement du second jour la figure du malade s'était épanouie. Dans la seconde expérience, Texcitalion fit subitement place à la tristesse qui, celte fois, se prolongea iiuatrc jours.

jNous ne citerons que pour mémoire le fait trop concis publié dans le Traité cValiénation mentale de Guislain : « Au rapport d'Engelhart, dit cet auteur, Smaltz a guéri par le stramonium une demoiselle alternativement atteinte de manie et de mélancolie. »

Certains observateurs sont parvenus, à l'aide de moyens divers, à prévenir l'une ou l'autre des deux périodes et à réduire ainsi la maladie à une folie maniaque ou mélancolique, devenant plus susceptible d'amélioration. Ainsi Baillarger, après avoir combattu pendant trois ans, sans succès, et par des médications variées, les accès d'une malade, pratiqua chaque mois une saignée au milieu de l'intervalle des époques menstruelles. Ce traitement, continué pendant huit mois, a eu le résultat suivant : la seconde période, celle d'exaltation maniaque, a été supprimée, et la m;\ladie a été réduite à la seule période mélancolique, continuant à se reproduire par accès périodiques.

2° Quant à la médication symptomatique, destinée à combattre les accidents de chacune des deux périodes, il suffira de l'indiquer ici sommairement, en renvoyant pour plus de détails aux articles Mame et Lyi'émaxie de ce Dictionnaire.

Pendant la période d'excitation, il faudra prescrire les bains prolongés, les affusions, les douches, les boissons acides, les opiacés à haute dose, le chloral, le bromure de potassium, les antiphlogistiques, etc.; pendant la période de dépression, les bains sulfureux, les bains sinapisés, les révulsifs, le nitrite d'amyle en irdialations, les toniques, l'alcool, etc. C'est surtout durant cette période qu'il faut veiller avec soin sur l'alimentation du malade et ne pas hésiter à le nourrir à l'aide de la sonde œsophagienne dès qu'il relusera de prendre régulièrement ses repas. Enfin, chez le malade aux idées de suicide, il faudra une surveillance spéciale et pour ainsi dire de tous les instants. Durant tout le cours de l'accès, on s'appliquera à entretenir constamment la liberté du ventre par des laxatifs, des purgatifs.

Quant au traitement moral, nous n'y insisterons pas, d'autant plus qu'il semble peu applicable dans cette forme de folie. Tout au plus pourrait-on donner à ce sujet une indication pour ainsi dire prophylactique des accès. Ceux-ci, quand ils ont lieu à des intervalles éloignés, étant le plus souvent occasionnés par une cause morale quelconque, le médecin devra conseiller à la famille et à l'entourage du malade d'éloigner de lui, si possible, tout ce qui pourrait lui procurer des sensations trop vives.

Médecine légale. La iolie à double forme soulève des questions importantes au point de vue médico-légal. Ainsi qu'on a pu le voir au paragraphe consacré à la sémiologie, les malades atteints de cette forme de Iblie commettent durant la période d'exaltation, des actes de toute espèce; les uns délictueux tels aue des vols de toute nature; d'autres portant préjudice à leur fortune et à celle de leur famille, tels que achats inconsidérés, contrats de vente, spéculations hasaideuses, testament-, etc. Pendant la période de dépression, le suicide, rare il est vrai, peut provoquer des incidents où le médecin légiste aura à intervenir Pour un aliéné à double forme, il pourrait donc y avoir lieu à apprécier sa capacité au point de vue des actes de la vie civile, ainsi que sa responsabilité au point de vue des actes délictueux ou criminels qu'il a pu commettre. C'est dan CICT. ENC, 4' s. lU, 22

358 FOLIE A DOUBLE FOIIME.

les caractères et la marche de l'affection que l'on trouvera l'appui le plus précieux pour éclairer les magistrats. Que l'acte sur lequel il y a à se prononcer ait été commis au début de l'accès, alors que la maladie semble encore peu définie, ou bien qu'il se soit produit au moment de la transition entre les deux périodes d'un accès, alors qu'il s'établit une sorte d'équilibre et que le malade, qui ne donne plus de signes de délire, paraît entrer en convalescence, la connaissance de la marche de la folie à double forme permettra encore au médecin de répondre d'une manière certaine : dans le premier cas, que la maladie va se présenter de nouveau avec ses deux phases ; dans le second, que le malade, loin d'être guéri, va entrer dans une nouvelle période de son affection, etTévcnement viendra justifier son pronostic. Quant à la conduite à tenir quand il s'agit d'actes commis pendant les intermittences ou l'intervalle lucide, nous renverrons à l'article Lucidité; enfin, à l'article Interdiction, pour tout ce qui concerne cette délicate question.

Deux questions restent à résoudre. Faut-il séquestrer tous ces malades ? Quelles sont les conditions auxquelles il faut subordonner leur sortie des asiles spéciaux ? Le médecin n'hésitera jamais à conseiller le placement de tels malades, lorsque les symptômes qu'ils présentent dans l'une ou l'autre période seront d'une certaine gravité ; une telle mesure étant alors impérieusement réclamée autant par l'intérêt du malade que dans un intérêt d'ordre et de sécurité publics. Quant à la sortie de l'aliéné, il faudra être très-réservé et se rappeler que souvent on a pris pour une convalescence et même pour une guérison ce qui n'était qu'une période de transition.

Pendant la période d'exaltation, certains malades se plaignent aussi d'être séquestrés arbitrairement ; ils poursuivent les autorités de leurs récriminations, réclament à cor et à cri leur sortie afin de mettre à exécution tous les projets fantastiques qui germent dans leur cerveau malade. Dans ces cas encore le médecin trouvera, dans l'état actuel du malade et dans l'ordre clinique de la marche naturelle de son affection, les éléments nécessaires pour son rapport à l'autorité si elle l'exige de lui. Nous en donnerons, comme exemple, le rapport publié par Girard de Cailleux, alors directeur-médecin de l'asile d'Auxerre, et concernant un jeune homme qui, pendant la période d'exaltation, s'était plaint au préfet et aux magistrats du département de sa séquestration arbitraire, accusant sa mère et d'autres personnes de son pays de chercher à se débarrasser de lui pour s'emparer de ses biens {Ann. méd.-psych., 1860).

Dans ce paragraphe, nous n'avons indiqué que quelques considérations générales sur les questions médico-judiciaires relatives à la folie à double forme; la pratique seule peut donner l'habitude de saisir les nuances que peut présenter chaque cas particulier. Ant. Ritti.

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FOLIE DU DOL^TE AVEC DÉORE DU TOUCHER. Sous Cette dénomination, on désigne une variété de folie avec conscience, caractérisée par deux ordres de symptômes prédominants : l'interrogation mentale produite par le doute et la crainte du contact des objets extérieurs.

Historique. La folie du doute n'a sa place marquée dans le cadre nosologique que depuis peu de temps. Est-ce à dire pour cela qu'elle n'a jamais été observée auparavant el que les médecins ont, pour ainsi dire, passé à côté d'elle sans reconnaître ce qu'elle présentait de particulier et même d'original? Non, car en lisant avec soin les auteurs, qui se sont occupés de l'étude des maladies mentales, on trouve de loin en loin une ou plusieurs observations concernant des malades atteints de cette affection ; mais on les classait soit parmi les liypochondriaques ou les hystériques, soit parmi les monomaniaques. La première en date de ces observations me paraît èlre celle de Mlle F..., publiée par Esquirol, dans son Traité des maladies mentales, sous le titre de monomanie raisonnante; cet exemple des plus intéressants renferme à lui seul presque tous les caractères de* la variété de malatlie mentale que nous étudions dans cet article : l'anxiété intellectuelle qui produit les incessantes interrogations, puis plus tard la crainte du contact des objets extérieurs y sont nettement indiquées.

Les observateurs qui ont suivi, entre autres Parchappe [Symptoinatologie de la folie, in Annales méd. psych., 1850-1851), n'ayant sans doute eu l'occasion d'observer ces malades que dans la deuxième période de leur affection, ont surtout été frappés de la crainte du toucher ; mais avec Trélat père, Baillaro-er, Marcé, Delasiauve, Lasègue, la description et l'analyse des faits arrivent à une plus grande précision clinique. En 1861, Bail'arger, dans \es Archives cliniques, publie une observation intéressante, sous le titre de monomanie avec conscience ; dans la discussion sur la monomanie raisonnante qui eut lieu en 1866 à la Société médico-psychologique, Baillarger, Delasiauve, Brierre de Boismont en communiquèrent d'autres; enfin Jules Falret, rappelant que son père avait, le premier, donné aux faits de ce genre le nom de « maladie du doute », proposa de les désigner sous nom d'aliénation partielle avec prédominance de la crainte du contact des objets extérieurs. Dans le courant de la même année, Morel publiait dans les Archives générales de médecine, d'intéressants et curieux articles sur le délire émotif, névrose du système ganglionnaire et viscéral; ce travail, qu'on peut critiquer à divers points de vue, renferme plusieurs observations de folie du doute avec crainte du toucher. Enfin Lc^rand du Saulle rassemblant la plupart des faits épai s dans les annales de la science, auxquels il ajouta un grand nombre d'observations puisées dans sa pratique per-

sonnelle, publie en 1875 une monographie sur cette affection, qui semble devoir définitivement conserver le nom de folie du doute avec délire du toucher. Avant de terminer cet historique, il nous faut dire quelques mots sur les travauxpubliéspar les Allemands sur le même sujet. Gricsinger, à la séance de la Société médico-psychologique de Berlin du 23 mars 1868, fit une communication intitulée : Ueber einen wenig bekannten, psychopatischen Zustand {Archiv fiir Psychiatrie, 1868-1869, p. 626), et dans laquelle il a relaté trois faits. Le premier et le troisième rentrent dans la première période de la folie du doute ; le second appartient à lu deuxième période de cette affection. Griesinger a soin de rappeler que l'état qu'il décrit, a une grande analogie avec ce que Falret père a appelé maladie du doute. Il n'en est pas de même du doctenr Oscar Berger, privât docent à Breslau, qui publiant, il y a deux ans, dans les Archiv fur Psychiatrie un article sur la même maladie, à laquelle il donna le nom de GrûbeJsucht (manie de fouiller ou de raffiner), semble ou ignorer, ou faire bon marché de tout ce qui a été publié sur le même sujet en France. Quoi qu'il en soit de cet oubli volontaire ou involontaire, le mémoire do Berger contient des particularités intéressantes dont nous tiendrons compte dans le courant de cet

article.

Symptomatologie . La folie du doute avec délire du toucher n'est pas une affection d'une seule pièce, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-à-dire présentant d'une façon continue les mêmes symptômes, plus ou moins modifiés pendant tout le cours de sou évolution. Elle procède au contraire par bonds, par poussées, et se trouve traversée par des phases suspensives, quelquefois assez longues pour que l'on ait cru à des guérisons définitives. Son évolution est lente et est caractérisée par des phases distinctes et différentes l'une de l'autre. Ainsi le délire du toucher ne vient pas d'emblée, il est la conséquence des anxiétés produites par le doute, de même que les idées de grandeurs sont déduites des idées imaginaires de persécutions dans l'e délire de ce nom. Legrand du Saulle admet trois périodes dans cette maladie; cette division, que confirme d'ailleurs l'observation des malades, mérite d'être conservée et nous nous en servirons dans notre description.

Comme on peut le prévoir par ce qui vient d'être dit, le début de la maladie peut passer souvent inaperçu et remonter très-fréquemment à l'âge de la puberté, ainsi que Baillarger, le premier, l'a fait remarquer (in Archives cliniques des maladies mentales, 1861, p. 143). La névrose commence de la manière la plus insidieuse, par des scrupules de diverses natures, par des craintes puériles et exagérées, auxquelles l'entourage du malade attache peu d'inportance, jusqu'à ce que l'affection ait acquis un plus grand développement. Il peut arriver aussi que le début a pu être masqué par des phénomènes chloroliques, hystériques, dysménorrhéiques ou même hypochondriaques.

Première période. Ce qui frappe tout d'abord chez ces malades, c'est la conscience complète qu'ils ont de leur état pathologique; pendant un certain temps ils cherchent à dissimuler, mais bientôt, poussés par leurs angoisses, ils font des révélations, témoignent avec la plus grande bonne foi tous leurs tourments et viennent auprès du médecin réclamer leur guérison avec insistance. Au milieu de leurs récits, souvent confus, il est parfois difficile de saisir l'affection à son point d'origine, et pour le trouver, il faut souvent remonter bien haut dans l'histoire de ces malades. Quoi qu'il en soit, ce qui caractérise cette première période, c'est une disposition de l'intelligence à revenir sans cesse

sur les mêmes idées et les mêmes actes, à éprouver le besoin continuel de répéter les mêmes mots ou d'accomplir les mêmes actions, sans jamais réussir à se satisfaire ou à se convaincre, même par l'évidence. Les malades sont dans un état d'hésitation intérieure constante, et ils sont impuissants à arrêter ce travail incessant de leur pensée, s'exerçant continuellement sur elle-même, sans jamais arriver à un résultat définitif. Aussi deviennent-ils ombrageux, susceptibles, pointilleux, égoïstes, craintifs et exigeants. Manquant de confiance en euxmêmes, ils vérifient à maintes reprises ce qu'ils font, contrôlent ce qu'ils disent, lisent et relisent ce qu'ils écrivent et ne font rien, pas le moindre acte, sans prendre des précautions sans fin. Ceci est pour les actes; mais dans le domaine de la pensée, on retrouve les mêmes extravagances, on pourrait dire les mêmes puérilités morbides.

Les idées délirantes qui envahissent le cerveau de ces malades peuvent varier beaucoup, selon les personnes, selon le milieu où elles ont vécu, ou même selon la cause qui a provoqué cette disposition maladive. Toutefois, dès que l'esprit de ces aliénés s'est attaché à certaines séries d'idées particulières, celles-ci deviennent leur préoccupation dominante pendant des mois et même pendant des années. Alors on voit se faire autour de ces idées principales et de leurs dérivés, une sorte de travail de multiplication intellectuelle entraînant à sa suite et des idées nouvelles et surtout des actes qui se ressemblent beaucoup chez les différents malades, malgré la diversité de leurs conceptions délirantes, prédominantes.

Les idées vers lesquelles les plus instruits semblent le plus entraînés, sont des questions incessantes sur Dieu, la Vierge, la naissance du Christ, la création, la nature, la vie, l'immortalité de l'âme, le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, les fluides ; aussi certains médecins avaient-ils proposé d'appeler cette forme de folie, la manie métaphysique. D'autres se préoccupant de problèmes moins élevés, s'intéressent à la différence des sexes, la conformation des organes génitaux, la copulation, la beauté des femmes, la mort subite, les oublis à confesse, les hosties, la grosseur des animaux, la dimension des objets, les monnaies d'or, d'argent et de cuivre, les espagnolettes de fenêtres, etc., etc. Quelques-uns, tourmentés par des scrupules religieux, passent leur vie à se reprocher les idées qui traversent leur esprit, ou les actes les plus insignifiants de leur existence, et passent ainsi tout leur temps à se faire une sorte de meâ cidpâ intérieur. D'autres enfin sont sans cesse occupés à éloigner certaines séries d'idées ou bien à en retenir d'autres qui tendent à s'échapper de leur mémoire.

Pour mieux faire comprendre cette sorte de rumination psychologique, suivant l'heureuse expression de Legrand du Saulle, il faut citer quelques exemples cliniques. Et d'abord celui d'une jeune artiste de vingt-quatre ans, qui donne des leçons dans une grande ville. Quoique très-intelligente et très-active, elle ne peut sortir seule dans la rue sans qu'elle soit immédiatement assaillie par les préoccupations suivantes : « Neva-t-ilpas tomber quelqu'un du haut d'une fenêtre à mes pieds? Sera-ce un homme ou une femme? Cette personne se blessera-t-elle ou se tuera-t-ellc ? Si elle se blesse, sera-ce à la tête ou aux jambes? Est-ce qu'il y aura du sang sur le trottoir? Si elle se tue sur le coup, comment le saurai-je? Devrai-je appeler du secours, prendre la fuite ou réciter un Pater et un Ave? Ne m'accusera-t-on pas d'être la cause de cet événement? Mes élèves ne me quitteront-elles pas? Mon innocence pourra-t-elle être reconnue? » (Legrand du Saulle, loco citato, p. iï). Un autre malade est obligé, malgré lui,

de discuter ceiiaines choses dans lesquelles entrent toujours les couleurs et les nombres. Il se demande pourquoi les arbres sont verts, pourquoi les soldats portent un pantalon rouge, pourquoi la femme se marie en blanc, pourquoi le deuil se porte en noir, etc. Dès qu'il est quelque part, il additionne combien il y a de meubles, d'objets ou de vêtements de telle ou telle couleur. En chemin de fer, il comptera le nombre de rivières et de ponts qu'on voit défiler d'une station à l'autre. Si, pour éviter la fatigue, il a voulu fermer les yeux et chercher le sommeil, il rapportera qu'il a été involontairement forcé de résoudre cette question : « Pourquoi l'arc-en-ciel est-il de sept couleurs? » Il apprécie à merveille son état, déplore ce qu'il appelle « ses manies », se déclare prêt à tout tenter pour arriver à sa guérison et s'éloigne en vous disant : « Vous avez quarante-quatre volumes sur cette table et vous portez un gilet à sept boutons. Excusez-moi, c'est involontaire, mais il faut que je compte! » (Legrand du Saulle, loc. cit., p. 12). En lisant cette observation, on ne peut s'empêcher de penser à la singulière manie qu'avait Napoléon I'^'" de compter les fenêtres des maisons par couples quand il passait dans la rue (V. Bigot, Des périodes raisonnantes de l'aliénation mentale, Paris, 1877, p. 281). Un jeune homme, dont l'histoire est racontée par Griesinger [Archiv fur Psychiatrie, t. I, p. 650) occupait un emploi important dans une usine et rien ne donnait à penser qu'il pût présenter un cas pathologique quelconque, quand il commença par éprouver une sorte de précision maladive, d'attention exagérée et inconnue jusque-là, dans tous les détails de ses occupations oi'dinaires, et provenant évidemment d'un certain manque de confiance en lui. Peu à peu une foule de pensées l'assaillirent, l'obligèrent à méditer, à se répondre à lui-même. Ainsi, dès que son intelligence n'était plus absorbée par ses occupations journalières, le pourqvoi et le comment d'une foule de choses l'envahissaient : D'où provient la terre? D'où proviennent les vers? Quelle est l'origine de la création? Par qui a été créé le créateur? D'où parlent les étoiles? Quelle est l'origine du langage? Pourquoi l'homme et la femme existent-ils? Quel est le dernier mot de la structure du corps, de la création des êtres et de l'existence de l'homme? etc. »

On comprend sans peine, à la lecture de ces observations, que la première conséquence de ces problèmes, le plus souvent mystérieux et insolubles, qui s'imposent d'une façon tyrannique à l'esprit des malades, soit de les troubler, de les égarer, de les impatienter, de les jeter enfin dans le plus profond désespoir. Une seconde, c'est de porter dans les actes les plus futiles le même caractère de doute, d'hésitation systématique. Ainsi le dernier malade dont nous venons de parler ne pouvait plus écrire une lettre sans la relire à plusieurs reprises, afin d'être bien sûr de n'avoir ni omis un mot, ni fait une faute d'orthographe; s'il fermait un meuble, il venait une ou deux fois vérifier si effectivement il l'avait bien fermé. Un autre s'assurait à plusieurs reprises que la porte de son appartement était fermée, qu'il en avait la clef dans sa poche, que sa poche n'était point décousue, etc.

Les malades peuvent rester de longues années dans cette première période; quelquefois même, ils ne la dépassent pas. Dans ces cas même, la folie n'est pas continue et offre de longues rémissions ; puis arrivent de nouveau des paroxysmes de plusieurs mois.

Uu fait curieux à noter et que Baillarger [Monomanie avec conscience, in Archives clinupies des maladies mentales et nerveuses, 1861, p. 140) a fait ressortir avec soin, c'est que la plupart de ces malades éprouvent le besoin

d'une affirmation étrangère, ils sollicitent même des paroles rassurantes et un mot suffit pour dissiper momentanément leurs craintes les plus vives. Ainsi cet auteur raconte l'histoire d'un M. X..., âgé d'environ soixante ans, et qui commença à éprouver vers sa quinzième année une singulière aberration qui n'a jamais cessé depuis plus de quarante-cinq ans. Quand il allait au théâtre, il en revenait tourmenté du désir de connaître tout ce qui se rattachait aux actrices qu'il avait vues, il aurait voulu savoir le lieu de leur naissance, la position de leur famille, leur âge, leurs habitudes, leur genre de vie, etc. Ce désir était si vif, si persistant, qu'il constituait dès lors une véritable idée fixe. Peu à peu il survint un état d'angoisse et de souffrance, et le malade dut renoncer à aller au théâtre ; mais bientôt l'idée fixe, au lieu de s'appliquer aux actrices seulement, survenait à l'occasion de la rencontre de toute femme que M. X.... jugeait jolie. Pendant de longues années il parvint à dissimuler sou trouble mental ; mais il arriva un moment où il ne put plus sortir sans être accompagné d'une personne dont la mission consistait à le rassurer sur toutes les femmes qu'on rencontrait. Pour chacune d'elles, il faisait la même question, et demandait si elle était ou non jolie. On répondait uniformément et dans tous les cas que la femme rencontrée n'était pas jolie, et M. X se contentait de cette réponse. Quand il ne

pouvait pas savoir si telle femme est ou non jolie, il était pris d'une véritable crise d'anxiété et de souffrance ; le fait suivant en est une preuve. M. X.... avait fait quinze lieues en chemin de fer. Avant de partir, il avait à peine entrevu la dame qui donnait les billets ; mais il n'avait pas fait sa question habituelle. Une fois arrivé, il se rappelle qu'il a en effet oublié de faire cette question, et il demande à la personne qui l'accompagnait si la dame du bureau de départ était ou non jolie. C'était au milieu de la nuit; la personne chargée de répondre était très-fatiguée, et elle oublia son rôle habituel. Au lieu de dire que la dame qui avait donné les billets n'était pas jolie, elle répondit qu'elle ne l'avait pas regardée et qu'elle n'en savait rien. Alors commença une crise si forte qu'il fallut consentir à faire partir une personne pour que celle-ci pût au retour affirmer que la dame qui distribuait les billets n'était pas jolie.

Baillarger donne d'autres exemples de ce besoin d'une affirmation étrangère ^t de la facilité avec laquelle les malades s'<in contentent. Nous ne citerons que les deux suivants. Une dame craint à chaque instant d'avoir dit ou fait quelque chose de répréhensible ; une personne dans laquelle elle a une grande confiance lui affirme qu'elle n'a rien dit ou rien fait qui puisse l'inquiéter, et aussitôt elle reprend son calme. — Mlle X..., âgée de vingt-trois ans, demande à une jeune sœur de treize ans de lui écrire telle ou telle affirmation pour calmer une inquiétude chimérique. Si la jeune sœur refuse, elle la prie, la supplie, et ne se calme que quand elle a cédé.

Mais lorsque les malades sollicitent ainsi des paroles rassurantes, ils sont déjà entrés dans la deuxième période.

Deuxième période. En effet, le signe différentiel qui, d'après Legrand du SauUe, sépare la deuxième période de la première, et l'inaugure pour ainsi dire, consiste dans les révélations inattendues du malade, dans le récit prolixe de ses souffrances intimes, dans la sollicitatiou réitérée de paroles rassurantes et dans l'extrême facilité avec laquelle une personne de l'entourage dissipe momentanément les perplexités en apparence les plus vives. C'est à ce moment ^ussi, sans qu'on puisse reconnaître chez le malade aucune altération bien apparente des facultés, qu'il vous déclare '( qu'il a peur de toucher les pièces de

monnaie et qu'il a toujom's des gants pour recevoir ou donner de Toi- ou de l'argent; que les objets métalliques luisants l'effraient, qu'il ne touche aux boutons d'une porte ou aux espagnolettes d'une fenêtre qu'après s'être enveloppé la main de son mouchoir ou du pan de sa redingote ! Vous l'interrogez, el il déclare qu'il craint d'être accusé d'avoir détourné quelques valeurs d'or ou d'argent, qu'il redoute la malpropreté des objets précités ou enfin qu'il tient à éviter le contact des substances malfaisantes ou toxiques >» (Legrand du Saulle, loc. cit., p. 20). Ce tableau n'expliquc-t-il pas le sous-titre de la maladie? Comme exemple de ce détire du toucher, nous rappellerons le cas cité par Morel dans son mémoire sur le délire émotif (t^. 30), de ce suisse d'une église de Rouen qui, depuis vingt-cinq ans, a des craintes absurdes et n'ose pas toucher à sa hallebarde. Le malade se raisonne, s'invective et triomphe de lui-même, mais au prix d'un sacrifice qu'il appréhende de ne plus pouvoir faire le lendemain. Le même auteur rapporte encore le fait d'un conseiller de cour d'appel, qui no pouvait entrer nulle part sans s'être enveloppé la main avec le pan de son habit, ne laissait pénétrer personne dans sa chambre, recevait les visiteurs dans le corridor, n'osait traverser .la rue qu'en marchant sur la pointe des pieds et évitait avec soin de les poser sur les lignes d'intersection des pavés. Cette dernière particularité se ti'ouve chez un malade, dont Baillarger raconte l'histoire et qui en était venu à ne plus vouloir marcher que sur une seule des lames du parquet de sa chambre {Annales médico-psychololoyiques, 1866, t. YUI, p. 93).

Veut-on obliger ces malheureux à toucher de la main nue un objet qui leur répugne, à ouvrir une porte, par exemple, il arrivera le plus souvent ce qui est arrivé à une malade que Morel poussait avec insistance à ouvrir la porte de son cabinet. Dans ses efforts multipliés, cette femme eut des spasmes, des palpitations; la sueur inonda son visage et Morel dut cesser l'expérience de peur de voir survenir une syncope.

Cette crainte du toucher s'applique aux objets les pins divers : ainsi telle malade a la peur des épingles, et elle n'ose rien toucher ; telle autre a peur du verre, elle secoue ses vêtements, se frotte les mains pour se débarrasser des prétendus fragments qu'elle redoute d'avoir ramassés; une autre a' peur des orties, etc. 11 y a des malades enfin qui ont une répulsion instinctive pour certains animaux, tels que le chien, le chat, la souris, la grenouille ou le crapaud ; d'autres, et ce sont les plus à plaindre, ont une peur excessive des chiens enragés, des morsures et du virus rabique. Cette dernière crainte a surtout le triste privilège de jeter les malades dans les plus grandes terreurs et, lorsqu'elle s'est une ibis implantée dans leur esprit, qu'elle est devenue la préoccupation dominante, il n'est pas d'actes étranges, insolites, auxquels ils ne puissent se livrer. Nous en donnerons quelques exemples. Morel rapporte le fait suivant {loc. cit., p. 24) : Une dame, âgée de cinquante-deux ans, s'imagine que le chien de son mari n'a été abattu que parce qu'il était enragé. A partir de ce moment, l'idée d'avoir louché un chien enragé la poursuit jour et nuit. Dans le jardin, auprès de l'animal, il y avait du linge étendu. Ce linge n'avait-il pas été en contact avec la bave rabique? Placé dans une armoire, à côté d'effets à l'usage de la famille, ce linge ne lui a-t-il pas inoculé la rage, à elle, à son mari et à tous les siens? Cette femme n'ose plus alors donner le bras à son mari, ne touche plus à rien dans son ménage, ne chan^je plus de vêtements et garde peudant.deux mois la même chemise. « Suis-je folle où ne le snis-je

pas? demandait-elle à Morel. Faudra-t-il donc me séquestrer' dans mie maison d'aliénés parce que je tremble à la vue d'un chien et que je n'ose rien toucher chez moi? » Cette malade a consenti a faire de l'hydrothérapie, à la condition que l'on n'employât pour elle que du linge neuf et des couvertures n'ayant jamais servi à personne. Marcé [Traité des maladies mentales, Paris, 1862, p. 557) cite l'observation d'une jeune lîlle de la campagne, d'un caractère irrésolu, portée à la mélancolie, ayant une grande tendance à s'occuper des choses les plus futiles, qui fut frappée de l'idée qu'elle pourrait gagner la rage. C'est en entendant parler d'un chien, qui, disait-on, courait dans le pays et venait de mordre un des chiens de la ferme, que cette idée la saisit pour ainsi dire et ne la quitta plus. D'abord elle évita avec soin l'animal suspect, puis elle en vint à prendre en horreur tous les objets qu'elle supposait avoir pu être en contact avec lui. Les cordes qui servaient à étendre le linge ayant été jetées près de l'écuelle du chien, elle n'osait plus toucher ni les cordes, ni même le linge. Chaque fois qu'il fallait changer de vêtements, elle éprouvait une répugnance qu'on ne pouvait vaincre qu'au prix des plus vives instances, et quand, par malheur, elle avait posé la main sur un objet suspect, elle passait des heures entières à se fiotter et à se laver dans un bain de savon. Son père et sa mère, négligeant de prendre les mêmes précautions qu'elle, elle n'osait ni les toucher, ni s'approcher d'eux, et bientôt sa répulsion s'étendit à tous les objets de son entourage qui pouvaient directement et indirectement avoir touché un objet contaminé. Au bout d'une année, les idées délirantes gagnèrent encore du terrain : un médecin ayant été appelé près d'elle, elle le soupçonna de vouloir l'empoisonner et devint défiante vis-à-vis de lui ; elle en arriva à regarder comme dangereux, non seulement le contact des objets suspects, mais encore leurs exhalaisons. C'est ainsi que pendant plusieurs jours, elle fut très inquiète parce qu'on avait cassé auprès d'elle un objet de verre, qui se brisa en un grand nombre de morceaux ; elle craignit d'en avoir introduit des fragments par les voies aériennes, en respirant.

On a remarqué, dans l'observation précédente, que la malade, après avoir posé la main sur un objet suspect, passait des heures entières à se frotter et à se laver dans un bain de savon. Ce besoin, je dirai même cette obligation de se laver les mains ou les endroits du corps qui auraient été touchés par un objet malpropre quelconque, est caractéristique de cette variété de folie. Ces pratiques de propreté peuvent devenir d'une exagération telle que l'on voit, par exemple, certaine malade qui, par peur du cuivre, se bi'osse les dents deux à trois fois par jour et se lave les mains plus de vingt-cinq lois, rien que dans la matinée. Ces lavages répétés sont accompagnés de monologues sans fin sur la question de savoir si toute trace de malpropreté a dispai^u et si les lavages ont été suffisants. Jamais les malades ne réussissent à se convaincre ou à se satisfaire.

Sans doute il y en a qui, honteux de leur état, essayent de lutter, qui font les plus grands efforts pour vaincre leurs répugnances et surmonter leurs 1 épuisions. Il en est qui arrivent ainsi à poser la main sur les objets qui les elfiayent ; mais d'ordinaire ils pâlissent aussitôt et lâchent prise. D'autres ont, comme dans l'observation de Morel, citée plus haut, une véritable attaque de nerfs. Il est digne de remarque que, même à ce moment, ces malades conviennent de la sottise de leurs terreurs. Quelques-uns cependant, craignant oe passer pour ridicules, et surtout d'être pris pour des aliénés, arrivent néanmoins, sinon à vaincre compiètement les singularités de leur conduite, du moins à les

cacher, à les dissimuler, afin de faire croire à leur parfaite intégrité mentale. Ils y arrivent quelquefois, mais pour combien de temps? La plupart, en dehors des périodes de rémission, fréquentes dans cette affection, vivent dans un état d'angoisses perpétuelles, et l'on peut se demander si cette triste existence n'amène pas le tœdium viiœ et même le suicide. Il n'est pas douteux — et Lcgrand du Saulle en cite des exemples — que l'idée de mettre fin à leurs jours peut traverser l'esprit de ces malades, qu'on en a même vu faire quelques tentatives assez sérieuses de mort violente ; mais, en règle générale, ils sont trop irrésolus, trop versatiles pour pouvoir mûrir et exécuter de tels desseins.

Pendant les deux périodes que nous venons de décrire, la santé générale n'est pas altérée du fait même de l'affection mentale ; les forces physiques restent les mêmes ; l'appétit et le sommeil sont à peine troublés. On ne remarque guère que pendant la deuxième période un ensemble de symptômes particuliers, véritable exacerbation, que les malades eux mêmes appellent des crises. « Après une intense contention d'esprit, des interrogations multipliées ou de longues remontrances adressées à eux-mêmes et par eux-mêmes, après des angoisses qu'ils désapprouvent ou des frayeurs qu'ils trouvent ridicules, ils ressentent, à un moment donné, une sorte d'impression vague, confuse, indéfinissable, partant de l'épigastre, une véritable aura avec ramifications entéralgiques profondes et irradiation dans tout le système nerveux cérébro-spinal. On les voit alors aller et venir, ne pas pouvoir rester en place, se plaindre de la chaleur, accuser de la céphalalgie, de la rachialgie, de l'inappétence, de l'insomnie et de la diarrhée. Ils sont couverts de sueur, leur circulation est en désordre, le bruit les irrite, le regard les importune, la parole d'autrui les exaspère, les craintes les plus diverses se font jour, l'inquiétude est à son comble, et les pleurs, les spasmes, les sanglots, les demi -défaillances syncopales et l'excitation turbulente achèvent de constituer une scène morbide réelle, que l'on a eu le tort de croire parfois imaginaire, et qui dure de deux à vingt-quatre heures, mais le plus habituellement quatre, cinq ou six heures. A tous les retours de périodes d'exacerbation, mêmes tendances panophobiques, mêmes impressions morbides et mêmes actes étranges » (Legranddu Saulle, loc. cit., p. 24).

Pendant la seconde période, de même que durant le cours de la précédente, peuvent se présenter de véritables phases suspensives qui peuvent être de deux sortes : l'intermission et la rémission. Pendant l'intermission, qui dure vingtquatre heures, quelques jours, deux ou trois semaines au plus, la suspension des manifestations du délire, sans être complète, est encore assez étendue; c'est moins un arrêt complet des symptômes qu'une diminution dans leur intensité, dont la durée est soumise aux caprices de la température, à la menstruation, aux moindres émotions morales. U n'en est pas de même pour la rémission, qui est un retour complet à la santé antérieure. Le malade alors parle de la meilleure foi du monde de ses scrupules, de ses interrogations personnelles, de ses crises; il touche à tout, ouvre les portes et les fenêtres, caresse les animaux, etc. Cet état peut durer de deux mois à cinq ans. Tous les malades ont des intermissions plus ou moins fréquentes, mais il en est qui n'ont jamais de rémissions. Ce sont ceux chez lesquels la prédisposition héréditaire à la folie ^t plus accentuée.

La folie du doute avec délire du toucher est donc une affection paroxystique, rémittente, dans ses deux premières périodes, mais sans aucun caractère de périodicité proprement dite. Si la menstruation paraît exercer quelque influence

FOLIE Dl]| DOUTE. 347

chez la femme sur l'apparition des intermissions et sur leur durée, elle n'a aucune action sur les rémissions.

Troisième période. Nous dirons peu de chose de cette troisième période, que nous appellerions volontiers la période de cristallisation. 11 n'y a plus, en effet, ni rémission ni même intermission. Les malades, appréciant toujours avec une parfaite conscience et leur situation et les étranges anomahes de leurs actes, perdent tout instinct de sociahilité, refusent et de recevoir du monde et de sortir de chez eux; ils vivent pour ainsi dire exclusivement avec leurs idées délirantes et leurs peurs. Le cercle des idées se rétrécit, mais les angoisses s'accroissent, tout en prenant un caractère confus. Les' malades passent leur temps dans des détails de toilette et dans des hésitations continuelles. A ce moment aussi, ils écrivent très-peu ou même n'écrivent plus du tout ; la conversation les fatigue ou les ennuie, mais ils se parlent à eux-mêmes à demivoix, puis à voix basse, et quelques-uns finissent même par remuer simplement les lèvres, exprimant leurs idées comme par une sorte de mussitation. Mais, malgré tout cet ensemble de symptômes qui semble indiquer un affaiblissement notable de toutes les fonctions cérébrales, on ne peut dire que ces malades soient en démence , ni même qu'ils y arriveront jamais , car, contrairement à ce qui arrive pour le plus grand nombre de maladies mentales, la démence n'est pas l'aboutissant nécessaire et fatal de la folie du doute. « Il est remarquable, en effet, dit à ce sujet Falret, que cet état mental, qui se prolonge souvent pendant toute la vie avec des alternatives irrégulières de paroxysmes et de rémissions quelquefois très-prononcées, n'aboutit jamais à une véritable démence » [De la folie morale, p. 43).

Étiologie. Les causes de la folie du doute sont ou prédisposantes ou occasionnelles. Parmi les premières, l'hérédité joue le principal rôle; presque tous, sinon tous les malades dont on rapporte l'histoire, appartiennent à des familles d'aliénés ou ont dans leurs ascendants des névropathes à un degré quelconque. Cette affection atteint beaucoup plus les femmes que les hommes, et s'observe presque toujours dans les classes élevées de la société. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, elle se montre très-souvent pour la première fois dès l'âge de la puberté.

Quant aux causes occasionnelles, ce sont d'abord tous les grands troubles de la santé physique, tels que les maladies aiguës graves, la variole, l'angine couenneuse, la fièvre typhoïde ou le choléra. Tous les auteurs, et en particulier Griesinger et Berger, ont remarqué l'influence de l'onanisme ou des excès vénériens sur la production de la maladie. Parmi les causes morales, il faut citer une grande émotion, une vive frayeur, quelquefois des incidents de peu d'importance, comme dans le fait suivant, dont a parlé Baillarger [Arch. des maladies mentales, 1861, p. 143) : Une dame a une glande au sein. Un chirurgien, tout en la rassurant, lui recommande de prendre garde de se heurter contre un meuble, une clef, etc. Cette crainte s'empare de la malade à ce point qu'elle n'ose plus se laisser approcher par ses enfants, ni descendre dans la rue, ni monter en voiture, ni franchir une porte, etc.

Diagnostic. Pronostic. Le diagnostic de la folie du doute ne présente pas de difficultés sérieuses, surtout à partir de la seconde période, quand les malades eux-mêmes viennent raconter leurs anxiétés, leurs préoccupations délirantes. Au début, et pendant la première pénode, quand au contraire les malades s'appliquent à dissimuler et à donner le change sur leur véritable état men-

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