A ÉTÉ ATTEINT PAR LES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRE TYPHOÏDE, DE 1838 A
(Briquet : Mém. de l'Acad. de méd., t. XXIX, p. 252, 1869-1870.)
Haute-Saône. Épidémies pendant 24 années. Arrondissement de Gray, 1 4 fois; deYesoul, 10 fois; de Lure, 5 fois.
Moselle. 21 années. Arrondissement Sarreguemines, 9 fois; Metz, 8 fois ; Thionville, 5 fois; Briey, 4 fois.
Doubs. 20 années.. Montbéliard, 7 fois; Beaune, 7 fois; Besançon, 3 fois; Pontarlier, 5 fois.
Côte-d'Or. 17 années. Arr. Dijon, 6 fois ; Semur, 6 fois ; Beaune et Châtillon, 5 fois.
Morbihan. 16 années. Arr. Vannes et Ploermel, 5 fois; Lorient, 4 fois; Pontivy, 1 fois.
Haute-Loire. 16 années. Arr. le Puy, 9 fois; Brioude et Yssengeaux, 1 fois.
Nièvre. 16 années. Arr. Cosne, 6 fois; Nevers et Chàteau-Chinon, o fois; Clamecy, 2 fois.
fîord. 16 années. Arr. Avesnes et Valenciennes, 7 fois ; Hazebrouck et Lille, 5 fois ; Cambrai, 4 fois ; Douai et Dunkerque, 3 fois.
Vosges. 15 années. Mirecourt et Saiut-Dié, 5 fois ; Remiremont, 2 fois.
Meurthe. 14 années. Château-Salins, Lunéville etSarrebourg, 7 fois ; Nancy, 3 fois; Toul, 2 fois.
Pas-de-Calais. 14 ans. Arras et Saint-Pol, 9 fois ; Monfreuil, 7 fois ; Boulogne, Sainl-Omer et Bétlinne, 3 fois.
FRANCE (pathologie). 075
Marne. 12 ans. Reims, i fois; Epernay, Chàlons, o fois.
Ardèche. II ans. Privas, 6 fois; 1 Argentière et Tournon, \ fois.
Hautes-Pij renées. 10 ans. Bagnères, 4 fois; Tarbcs, 5 fois; Argelès, i fois.
Seine-et-Marne. 10 ans. Meaux , 6 fois ; Coulommiers et Provins, 4 fois ; Melun et Fonlainebleau, 1 fois.
Seine-et-Oise. 10 ans. Versailleset Rambouillet, 5 fois ; Pontoise et Gorbeil, 4 fois; Manies, 5 fois ; Étampes, 1 fois.
Vienne. 10 ans. Ghàtellerault, 3 fois ; Poitiers, 2 fois; Givras et Loudun,
0 fois : Montmorilloii, 1 fois.
Aisne. 9 ans. Laon et Saint-Quentin, 8 fois; Vervins, 5 fois; Soissons et Ghâteau-Tbierry, 2 fois.
Allier. 9 ans. Arr. la Palisse et Gannat, 5 fois.
Drôme. 9 ans. Die, 8 fois; Nyons, 3 fois; Montélimarl et Valence, 2 fois.
Deux-Sèvres. 9 ans. Melle, 6 fois ; Niort, 2 fois ; Parthenay, l fois.
Loir-et-Cher. 8 ans. Vendôme, 4 fois ; Blois et Romorantin, 1 fois.
LoiVe. Sans. Saint-Étienne, 4 fois; Boanne, 2 fois; Mombrison, 1 fois.
Lozère. 8 ans. Mende, 4 fois ; Florac, 2 fois.
Oise. 8 ans. Glermont, 4 fois ; Beauvais et Gompiègne, 2 fois.
Somme. 8 ans. Abbeville et Doullens, 4 fois ; Amiens et Péronne, 5 fois ; Montdidier, 1 fois.
Sarthe. 8 ans. Arr. du Mans, 5 fois ; Saint-Calais, 5 fois ; Mamers, 2 fois ; la Flèche, 1 fois.
Maine-et-Loire, 7 ans. Saumur et Beaupre'au, 5 fois ; Segré et Baugé,
1 fois.
Savoie. 7 ans. Saint-Jean de Maurienne, 4 fois; Gliambéi'y, 3 fois; Albertville et Moutiers, 1 fois.
Seine-Inférieure. 7 ans. Dieppe, 3 fois ; Rouen, le Ilavi-e, NeufcbàtcL 1 fois.
Tous les départements suivants ont eu 6 années d'épidémie typhoïque :
Ariécje. Foix, 4 fois ; Saint-Girons, 2 fois.
Charente-Inférieure. Rocliefort et Saintes, 6 fois ; la Rochelle et Marennes, 3 fois; Jonzac, 2 fois, Saint-Jean-d'Angely, 1 fois.
Côtes-du-Nord. Guingamp, 4 fois ; Saint-Brieuc, 3 fois; Dinan, Loudéac, Lanion, 2 fois.
Dordûgne. Nontron, 4 fois; Ribérac, 5 fois; Bergerac et Sarlat, 2 fois.
Finistère. Gbàteaulin, 3 fois; Quimper, Quimperlé, Brest, 2 fois; Morlaix, 1 fois.
Gard. Alais, Uzès, 2 fois ; Nîmes, le Vigan, 1 fois.
Loire-Inférieure. Nantes, 4 fois ; Paimbœuf, 5 fois; Ancenis, 2 fois; Savenay, Ghàteaubriant, 1 fois.
Lot. Figeac, Gourdon, 2 fois.
Pyrénées-Orientales. Prades, 1 fois ; Perpignan, Géret, 1 fois.
Charente. Angoulème, 4 fois; Gonfolens, 2 fois; Gognac, Ruffec, 1 fois.
Mayenyie. Laval, Château-Gonlier, Mayenne, 1 fois.
Haute-Marne. Chaumont, Langres, 2 fois; Vassy, 1 fois.
Les suivants ont 5 années d'épidémies typhoïques :
Hautes-Alpes, Calvados, Loiret, Hérault, Orne, Puy-de-Dôme, Haute-Savoie^
Ont eu 4 années : Ain, Eure, Loir-et-Cher, Haute-Garonne, Gers, Haut-Rhin^ Vaucluse.
676 ■ FRANCE (patuologie).
Ne comptent que trois années d'épidémies : Ardennes, Aube, Aveyroti, Creuse, Lot-et-Garonne, Bas-Rhin, Tarn, Hante-Vienne, Var, Alpes-Maritimes, Boîiches-du-Rhône, Cantal, Cher, Corse, Manche, Gironde, Basses-Pyrénées, Vendée, Yonne. Enfin une année : Aude et Rhône.
Au milieu de tontes ces épidémies, on ne trouve que dix villes sur qui auraient porté les coups de la fièvre typhoïde: Saint-Quentin, le Mans, Ribérac, Châteauroux, Vienne, Orléans, Nevers, Chàtellerault, Reims, Metz et Pau. Toutes les autres épidémies appartiennent aux campagnes. Cette particularité affirme la valeur des documents positifs, mais suffit à prouver que bien des fois les rapports ont fait défaut, là même où l'on en possédait largement la matière.
Formes de la fièvre typhoïde en France. Nous ne saurions entrer dans la pathologie descriptive, qui, d'ailleurs, n'est pas prévue par notre plan, dont l'étiologie est la base et l'esprit. Cependant il e-t utile, même à ce point de vue, de noter que la fièvre typhoïde en France revêt, selon les cas, toutes les formes familièi^es à l'espèce.
La forme classique, avec ses périodes, sa courbe thermique cyclique, si remarquable dans sa partie ascensionnelle, avec la triade symptomalique {diarrhée, bronchite, typhisme) et l'éruption rosée, discrète, est de beaucoup îa plus commune. Tellement commune que les pathologistes descriptifs (voyez Jaccoud : Traité de pathol. int.)ont cru pouvoir traduire en lois presque mathématiques l'histoire de la fièvre typhoïde. Or, ces lois ne sont l'expression que de la physionomie la plus ordinaire de la maladie. Les exceptions trouent à chaque instant ce masque étroit, où la nature est mal à l'aise.
On connaît très bien, en France, la forme ahortive de la fièvre typhoïde, typhus levissimus de Griesinger, typhus aborf.ifde Lebert; M. A. Laveran, qui l'observait, en 1869, à l'hôpital Saint-Martin, en même temps que M. Guyot à l'hôpital Saint-Antoine, lui donne le nom de fébricule typhoïde. M. Yallio {De la forme ambidative ou apyrétique grave de la fièvre typhoïde, in Arch. gén. de rnéd., 1875) a fait brèche d'une façon plus décisive encore aux fameuses lois thermiques de Wunderlich et de M. Jaccoud, en faisant revivre la fièvre lente nerveuse des auteurs, et en rendant son importance à la forme ambulatoire, qu'il appelle nettement apyrétique, ce qui ne l'empêche pas d'être parfois o^rave. Dans ce dernier cas, au moins, l'autopsie permet de constater que le diagnostic n'avait pas pris le change.
Les formes à rechutes, que nous avons nous-même présentées comme la tendance naturelle de tous les typhus, ont frappé depuis longtemps les médecins français (Mabboux : Thèse de Strasbourg, 1866. — C. Paul Lorrain, Dumontpallier : Soc. méd. des hôpitaux, 1869. — Ernest Labbé, Thèse de Pnris, 1869). Tout récemment, M= Maurice Raynaud {De la fièvre à rechutes, in Gazette hebdomad., 1877, n° 12) a repris ce sujet en clinique, avec un grand talent, et en a élevé la valeur au point de faire des formes à rechutes, vis-tà-vis <le la fièvre typhoïde classique, l'équivalent du typhus à rechutes vio-à-vis du typhus exanthéma tique; extrême affinité de nature de part et d'autre, distinctions fondamentales dans la phénoménisation.
Deux modalités sont rares en France; c'est, d'une part, celle qui, par l'intensité du typhisme, la confluence et la généralisation de l'éruption, le passage des papules rosées aux taches hémorrhagiques, rappelle le typhus péléchial; de l'autre, ces formes rapides, presque foudroyantes, d'une hyperthermie extrême, souvent sans aucune éruption, qui auraient plutôt l'air d'un accès pernicieux et
FRANGE (pathologie). 6ÎÎ
qui se terminent de même. Ce sont ces formes qui prêtent à des discussions doctrinales et à des erreurs de diagnostic, niêine théoriques. La fièvre typhoïde, nosologiquement et peut-être par la nature des choses, est située entre le tvphuset les fièvres palustres, confinant par ses limites à l'un et aux autres ; elle paraît, assurément, pouvoir être iniluencce par l'accession du principe de l'une ou de l'autre de ces maladies, ses voisines naturelles. Elle reste foncièrement ellemême ; cependant, elle ne répugne pas à quelq\ies caractères d'emprunt, ébauchant des formes de transition. Nous avons vu, en Algérie, à la veille de l'épidémie de typhus de 1868, des cas du premier genre; on en a signalé à Paris, pendant le siège 1870-1871, à la veille d'un typhus qui, par bonheur, ne devait pas arriver à maturité; nous serions étonné qu'on n'eu vît pas assez souvent dans certains cantons d'Angleterre et d'Allemagne. Quant à l'autre forme, elle est assez commune dans les pays chauds, pendant la saison même des fièvres continues palustres 'a chaleur nous semble déterminer ses caractères particuliers, non moins que le milieu palustre lui-même. Ce type doit se présenter quelquefois dans notre Midi, sur le littoral méditerranéen, qui ressemble tant à l'Algérie. Sa fréquence dans ces parages cadrerait au mieux avec le fait acquis d'une sévérité plus grande de la fièvre typhoïde dans cette même zone.
Diphthérie. Il n'y a pas lieu de soulever ici une discussion nosologique ; nous envisageons la diphthérie comme le fais;iil Trousseau et dans le sens qu'on peut, sans doute, appeler de l'école française; ce paragraphe en vise toutes les modalités et toutes les manifestations. Qu'il s'agisse de croup laryngien, d'angine couenneuse simple, de diphthérite cutanée ou muqueuse, de diphthérie maligne (ou typhoïde), nous ne voyons nulle part de raison sérieuse de dissocier le faisceau morbide représenté par le nom spécifique : la diphthérie. Quelle est la maladie générale et spécifique qui n'ait pas ses variantes, ses formes ébauchées ou frustes? Le croup est une affection locale, dit-on, et qui tue par asphyxie; il est généralement vrai que la localisation est, en effet, dans ce cas, le fait le plus important et le plus grave; mais, pour être atténués, les signes de l'affection générale n'en sont pas moins à peu près constants ; de plus, le croup laryngien, le plus ordinaircuient, est associé à la diphlhéiite du pharynx; ce serait une diphthérie bénigne, sans la localisation respiratoire, mais toujours une diphthérie. C'est probablement à cause de cette bénignité intrinsèque (convertie en malignité par la localisation) que le croup est moins habituellement épidémique que la diphthérie généralisée, plus visiblement infectieuse. Maison a exagéré cette distinction et, comme on le voit dans les relations de nos médecins d'épidémies, il est arrivé souvent que la forme laryngienne a constitué l'élément principal des épidémies diphthériques en France et que le croup a été la raison de leur haute léthalité (voy. plus haut Épidémies de 1867 et 1868 en Bretagne).
A Paris même, la diphthérie est surtout le croup : elle n'en est pas moins épidémique et transmissible avec une grande énergie d'infection. Les médecins des hôpitaux de la capitale réclament, et à bon droit, l'isolement des malades du croup avec autant d'insistance que s'il s'agissait de la variole. « Aux premiers moments, encore peu éloignés de nous, oij la diphlhérie prit cette fréquence et cette gravité sans cesse croissantes, on put croire que ce n'était là qu'une phase passagère, une mauvaise période à passer ; la notion de la contagiosité de la maladie était obscurcie par les idées dominantes, ou dénaturée par des expérimentations imparfaites. Aussi ne songeait-on pas à prendre des
678 FRANCE (pathologie).
mesuies de prophylaxie nosocomiale, alors que, par une véritable inconséquence, on ne manquait pas d'isoler activement dans la pratique civile les enfants ' atteints. Aujourd'hui, messieurs (les médecins des hôpitaux), en présence de cette horrible mortalité devant laquelle nous restons à peu près impuissants, en présence de cette contagion que nous déclarons imminente pour tous les enfants qu'on y expose, certaine pour un grand nombre, mortelle pour tous ceux qu'elle frappe dans ces conditions, a-t-on du moins écouté vos avis, répétés jusqu'à satiété, et pris quelques mesures pour soustraire à cet effroyable danger les malheureux petits êti'es qui sont apportés dans les salles pour des maladies diverses? Non. A Paris, en l'année 1876, on place encore dans les salles communes des enfants malades des sujets atteints de dipiilhérie, affection contagieuse surtout d'enfant à enfant, et dont la mortalité est de 80 pour 100.
« De toutes façons, le moment est venu d'avoir recours à quelques mesures extraordinaires : car les voies ordinaires et régulières ont clé, dans toutes les directions, poursuivies par nous avec persévérance et patience. Ecoutez les paroles de l'un de nos plus éminents collègues qui ne cesse de son côté de blâmer comme nous tous, comme tous les médecins de l'enfance surtout, celte pratique condamnée de la promiscuité des affections communes et des affections contagieuses dans les hôpitaux. Voici ce que nous écrit M. Bergeron, médecin de l'hôpital Sainte-Eugénie, en préambule à la note qu'il nous a adressée pour ce trimestre : « Cette note trimestrielle ne sera pour ainsi dire qu'une lamen- « tation sur la diphthérie, dont la gravité semble s'être encore accrue, et qui, « indépendamment des malades venus du dehors, en a enlevé quatre qui étaien « entrés dans le service pour des affections très-diverses. Ce dernier et lamen- « table fait vous montre que les salles d'isolement destinées aux diphthcries, <( dont je vous annonçais il y a tantôt deux ans la construction prochaine, « n'existent encore qu'à l'état de projet... Pourquoi? Je l'ignore; cependant (( l'automne approche, et avec lui une recrudescence probable de la terrible en- A démo-épidémie parisienne. » (Ern. Besnier, Comptes rendus, 28 juillet 1876.)
Le croup paraît être plus ancien dans nos contrées et affectionner le Nord plus <jue la diphthérie non laryngienne. C'a été un des motifs de la distinction malheureuse dont nous parlons entre les deux affections. Le mot a été emprunte par Home à la langue populaire de l'Ecosse, et l'on sait que le prix institué par Napoléon (1807), dans un but humanitaire et à l'occasion de la mort d'un neveu, ne visait que le croup. La diphthérie, même la diphthérie maligne, éprouva rudement l'Espagne (Nunnez, Herrera, Villalbu, VilJarcal, Cascales. Mercado, delleredia, Fontecha, etc.) et l'Italie (Nola, Foglia, Sgambati, Canievale, Bartholin, Cleto, Buonocore, Séverine, etc.), avant d'acquérir le renom funèbre qu'elle eut depuis en France. Le garotillo et le maie in canna appartiennent au seizième et au dix-septième siècle. On a cru longtemps, quelquesuns croient peut-être encore que les climats méridionaux ont quelque propriété favorable à la diphthérie généralisée.
Hirsch donne le croup comme appartenant plus particulièrement à la pathologie de la France du Nord et du Nord-Est, de la Bretagne, de la Picardie, de la Normandie, de l'Alsace (Fodéré), de la Lorraine (Simonin). Fodéré, dans une pratique de vingt ans dans nos provinces méridionales et particidièrement dans la zone maritime, n'aurait pas observé un seul cas de croup ; à la vérité, de son propre aveu, il ne l'a pas cherché. Il est vulgaire que Lyon est volontiers visité par le croup (Meynet, Mayet) ; i^Iarseille l'est moins, mais ne l'ignore pas abso-
FRANCE (pathologie). 679
lument ; Bordeaux en a toujours quelques cas (Marmisse, H. Gintrac) ; Toulouse, de même (Gaussail, Bonnemaison). Il n'est mêmepas rare à Nice et à Alger.
Admeltons pourtant que cette forme évite jusqu'à un certain point les climats chauds. En correspondance avec ce fait, nous inscrirons sa prédominance apparente pendant la saison froide, et cette autre circonstance que les cas simultanés se multiplient, en hiver et au printemps, sur des points distants les uns des autres et sans communication entre eux; ce qui contredit l'idée d'épidémie, s'il faut absolument que les cas sortent les uns des autres pour que l'on soit autorisé à se servir de ce mot. Mais il en est de même des épidémies diphihériques non contestées ; appartenant à la classe des maladies infectieuses, «lies peuvent naître simultanément, à distance les unes des autres, de foyers isolés multiples, quand l'activité de ces foyers est suffisamment développée; une influence banale, comme le froid, peut être l'occasion commune de toutes ces explosions épidémiques ; ce n'en est pas le lien. A vrai dire, ces épidémies simultanées n'ont pas de lien spécifique entre elles ; là où se trouve ce lien, inséparable de la notion d'épidémie, c'est entre les cas d'une même localité, tous issus du même foyer, de la même infection atmosphérique.
Trousseau, qui a eu au suprême degré le sentiment de la spécificité du croup et delà diphthérie, constate qu'en 1856 et en 1857 deux principaux foyers se formaient d'une diphthérie semblable aux angines malignes du seizième et du dix-septième siècle, fort distants l'un de l'autre, puisque l'un était dans le Pasde-Calais et l'autre dans les Hautes et Basses-Alpes. Les épidémies du Nord- Ouest n'étaient, évidemment, les filles, ni les mères, ni même les sœurs de celles du Sud-Est. Cela prouvait-il leur stérilité? Non, car un autre fait tend à établir fortement leur puissance de propagation, à savoir l'extension de l'épidémie du Pas-de-Calais, de 1856-1857, vers la Normandie, sur les côtes de la Manche et même en Angleterre. Ce qui démontre déjà, disons-le en passant, que, pour avoir atfectionné davantage le Midi, la diphthérie proprement dite est loin de répugner au Nord, La chose, du reste, pourrait être mise hors de doute par quelques-uns des traits les plus anciens de son histoire ; elle régnait sur les bords du Rhin (Lennert) en 154445 ; Jean Wier, de Grave-sur-Meuse, en a décrit une épidémie, qui désola le pays messin, en 1564; plus tard, en Belgique et en Suisse, elle tournait sur notre frontière.
Nous avons pensé qu'il serait de quelque intérêt d'extraire du tableau de A. llirsch, relatif à la diphthérie, ce qui concerne les pays français. :
REVUE CHRONOLOGIQUE DES ÉPIDÉMIES DE DIPHTHÉRIE, DE lo8ô A 1860.
JINNÉES. lOCALlIÉS. AtTEUKS.
1756. Rouen (Notice douteuse) Lecat.
nio. Paris: Collège Louis-le-Grand Astruc.
1746. Paris. Ext(?nsion générale Jlalouin, BouUand, Cliomel.
1747. P.iris et Orléans. Diffusion générale Malouin, Duliamei.
1748. Paris, Lille, Rouen, Châlons-sur-JIanie Malouin, Boulland , Chouiel,
Boucher, Lecat, Clavier.
1748-50. La Guyenne et particulièrement Nérac Raulin.
1774. Normandie: Forges, Lisieux, et d'autres Lepecq.
1787. Poitiers Lamarque.
1818 et suiv. Tours, Paris, Gordon (Lot) Bretonneau,Bibes,Desgenel(ef,
1820. iSanles Priou.
1822. Arras (Environs) Arch. gén. de iné/l.,\ll.
1824. Départament d'Eure-et-Loir, La Ferrière, près Tours. . . . Girouard, Bretonneau.
1823. Kantes, Maine-et-Loire, Touraine , Crontheray, arrondis-
sement de Vendôme Priou, Ouvrard, Menou, Bre-
touneau, Gcndron.
680 FRANCE (pathologie).
ANNÉES. LOCALITÉS. ADTEDRS.
1826. Large extension : Arrondissement de Vendôme, Chapelle-
Vérouge, Seine-et-Murne, Vouvray, Indre-ei-Loire, canton de Magnac-Laval, Haute-Vienne, Villandry, Touraine. Gendron, Ferrand, Guinier, Ma-
zard, Bretonneau.
■1827. Loiret, Sologne, arrondissement de Jlortagne, Orne, Seine,
Maison royale de Saint-Denis Ranque, Lepage, Bianquin,
Bourgeois.
1828. L'Aigle, Orne, Loir-et-Cher, Indre-et-Loire, Loiret .... EmangM\\;~Rev. méd. {i819).
1829. Ecole milit:iire de La Flèche, Ariins, Loir-pt-Cher Lespine, Gendron.
1855. Déparlement delà Mayenne, canton deBIéré, Indre-et-Loire. Lemercier, Bridel. 1859. Beliaupal, Vosges Geori;p,
1840. Paris Becquerel, Boudel.
1841 et suiv. Autun, Saône-et-Loire, JNièvre Davioi.
1846-47. Paris Vanthier.
1848. Paris, hôpiial Netker Empis.
18o0. L'Aigle (Orne), Verdun, Meus-e Mazier, Neucourt.
1851. Vitry, département de la Marne Valentin.
1852. Grande'-Côtps (.Marne), arrond. de Saini-Pol (Pas-de-Calais),
arrond. d'Epernay, de Marniande (Lot-et-Garonne) . . . Valentin, Gaultier de Claubry.
18û3. Arrond. de Vervins (Aisne), Vuleuciennes, Avignon Gaultier de Clanbry, Lespiau.
183S-56. Paris, Boulogne et d'autres Trousseau, Oulmont, Isambert,
Gubler, Fiévé, Cazin, Bouillon-Lagrange.
1857, Vignory (Haute-Marne), Maiçais (près Poitiers), Loire-
Infcrieure et autres Forgeot, Bonnet.
1838. Yonne, Charente-Inférieure et autres Duché, Robert.
1859. Paris, Bayonne, l'Ouest Guersant, Moyiiier, Silva.
Nous ajouterons, d'après les Rapports de l Académie :
1860. Brelagnp, Indre-et-Loire, Paris Jolly.
1861 et suiv. Pjris ; les dépaitements du Nord-Ouest Jolly, de Kergaradec, Briquet.
Et d'après A. Sanné [Traité de la diphthérie. Paris, 1877) :
1856-59. Issoudun lugand.
1860. Paris Suint-Laurent.
1861. Environs de Bordeoux Landeau.
lS6i. Elupes (arrondissement de Montbéliard) Tuettevà {Union méd., I86i}.
1849-63. Arrondissement de Clermont-Ftrrand Nivet.
1863-65. Louhans Guilo.-naut (Thè.-es de Pari-).
1838-66. Bordeaux Marmisse [Journal de méd.
Bord.) .
1871-72. Nogent-le-Pioi (Haute-Marne) Flammarion.
La forme à' angine maligne, dans le sens de Trousseau, le garotillo des Espagnols, se présenta exclusivement ou associt^e soit au croup, soit à la diphthérie ynaligne (typhoïde), dans les épidémies suivantes : Paris, 1745-45: Normandie, 177-4; Poitiers, 1787 ; Tours, 1818 ; Arras, 1822 ; Eure-et-Loir, 1824: Marillais, Vendôme, 1825; Vouvray, Magnac-Laval, 182(3-27; Loiret, 1837-28 (on connaît l'énergique peinture qu'a faite Trousseau de l'épidémie de Sologne); l'Aigle, 1828; la Flèche et Artins, 1829; la Mayenne, 1855; Vosges, 1859; Paris, 1840-41; Paris, 184G-47; Laigle, 1850; Verdun, 1850; Avignon, 1855. On y remarqua très-bien les exsudations croupales, les ulcérations sous-jacentes, les gangrènes : « Souvent il se formait des escharcs gangreneuses qui laissaient après elles de profondes ulcérations », dit Girouard (1824).
Ce n'est que vers 1840 que l'on distingua, à Paris, la diphthérie maligne ou typhoïde (Hirsch) parmi les autres accidents des épidémies diplithériques. Daviot (1841), dans l'épidémie d' Autun, constatait que cette forme était bien plus ordinaire que les types correspondiint au garotillo. On retrouva des fîiits pareils à Paris en 1848 ; à Valenciennes, en 1855; à Boulogne-sur-Mcr, de 1855 à 1857 (Perrochaud). Trousseau ne manque pas de relever, au milieu d'accidents
FRANCE (pathologie). ' 681
dipblh'j ri tiques, cette forme « qui sent sa peste », selon l'expression de Mercatus : Pestiferi morbi naturmn redolens. C'est elle qui prédomine encore, en 1859, à Bayonne.
Or, il semble qu'aujourd'hui que la diphthérie est absolument indigénisée chez nous et devient, malheureusement, une maladie vulgaire ; toutes les formes s'enchevêtrent, soit parmi les cas sporadiques, soit dans les épidémies. L'angine maligne, le croup, la diphthérie maligne (qu'on pourrait bien appeler pernicieuse], offrent leurs types simultanément à côté les uns des autres. Nos épitlémics contemporaines (voy. par exemple celles de 1868) sont de celles oii l'enfance paye le plus lourd tribut à la mortalité, et il est reconnu, de même, que celte mortalité est due essentiellement au croup; cependant, il se mêle toujours, à cette masse d'enfants, un certain nombre d'adultes, qui ont très-rarement le croup, mais d'ordinaire l'angine suffocante ou la diplilbérie maligne. En 18G8, sur 787 décès, il yen a 672 d'enfants; donc, 115 d'adultes, c'està-dire, en somme, près d'un de ces derniers sur 5 décès d'enf;mts. Valleix soignait une enfant atteinte d'angine couenneuse ; Henry Blache, un enfant trachéotomisé par P. Guersant, pour le croup; tous deux moururent d'une troisième forme, la diphthérie maligne. Par contre, Gillette, après avoir eu dans sa voitui'e, pendant plusieurs heures, un enfant « atteint de diplilbérie de lu gorge » (P. Lorrain et l>. Lépine), succomba à une diphthérie laryngée, trachéale et broncbique.
Ces faits caractérisent le mode actuel de cette maladie spécifique dans noire pays ; mais aussi, selon nous, ils rendent tout à fait vaines et dangereuses en pratique les distinctions que l'on a essayé d'introduire entre ses diverses formes. La dipbtbérie est une. C'est, du reste, la doctrine qui semble prévaloir définitivement en France (voy. A. Sauné, Traité de la diphthérie. Paris, 1877).
Après avoir été quelque temps, ver> 1820, coiilinée dans la Touraine, la Sologne, l'Orléanais, la Picardie, la diphthérie s'est étendue dans tous les sens, à presque tout le pays. Pour la période que nous avons envisagée, elle domino manifestement dans la portion nord-ouest du terrntoire. v*^ur 69 épidémies relevées, il y en a 47, c'est-à-dire les deux tiers, qui appartiennent à la zone du JNord (Flandre, Artois, Picardie, Ile-de-France, Normandie, Orléanais, Champagne et Lorraine) ; 14 à l'Ouest (Bretagne, Maine, Anjou, Touraine et Poitou) ; 5 au Sud-Ouest (Saintonge, Marche, Guyenne et Gascogne), et 5 .m Sud-Est (.Nivernais, Bourgogne et Provence). Est-on autorisé, dans ces conditions, à regarder avec llirsch le climat maritime comme favorable à la genèse ou à la propagation de la maladie ?
La météorologie était au froid et à l'humidité dans les épidémies de Paris (1746-1748), de Poitiers (1787), de Laigle, de l'arrondissement de Saint-Pol ; au beau temps, dans les épidémies d'Avignon, du département de l'Yonne. A Paris, en 1841, le nombre des cas s'accrut à mesure que la saison s'avançait vers l'été : ({ Les jours qui ont marqué le début des trois formes de la maladie ont presque toujours présenté une haute température, soit absolue soit relative, pour les mois dans lesquels on les observait » (Becquerel). Bouillon-Lagraiige constate que, dans l'épidémie de Seine-et-Oise de 1857-1858, les cas les plus nombreux furent en été, puis en hiver, en automne et au printemps, dans le rapport des chiffres : 52, 25, 11, 5. A Magnac-Laval, les cas les plus sévères atteignirent les lieux exposés aux vents froids. A Saint-Denis, Bourgeois reconnut une malignité particulière à la maladie au moment où le froid humide réijna.
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On voit que la diphthérie est en somme peu influencée par les circonstances climatériques.
Les conditions du sol lui sont encore plus indifférentes. Mais il n'en est plus de même des propriétés communiquées au sol par le séjour des groupes hum.'iins. La diphthérie naît, ou du moins puise son activité dans les foyers putrides. Lepage s'exprime ainsi, au sujet de l'épidémie d'Orléans (1827) : « Elle se montre dans toutes les localités, mais principalement dans les lieux bas, humides et malsains, à la campagne dans les endroits marécageux, en ville dans les quartiers qui avoisinent les rivières et oîi une nombreuse population est entassée, resserrée dans des rues étroites, humides et élevées. » Gendron, à Vendôme, vit aussi la maladie prospérer particulièrement dans les localités humides, riches en foyers d'effluves putrides. Bourgeois accuse la situation sur un terrain humide de la maison de Saint-Denis et l'encombrement des pensionnaires. Emangard, à Laigle, dénonce les marais qui entourent la ville. Isambert, à l'occasion de l'épidémie de Paris, de 1855, qui sévit particulièrement dans les quartiers de l'est de la ville, le long de la Seine et du canal Saint-Martin, professe l'opinion que la maladie est essentiellement liée à la localité et que la genèse est spécialement favorisée par l'encombrement. C'est l'avis de Bouillon-Lagrange : « L'encombrement, l'étroitesse du logement, la négligence des premières atteintes de la maladie ont été autant de causes d'aggravation de la diphthérite, et si elles n'ont pas toujours amené la mort, elles ont au moins beaucoup augmenté la durée du mal. » 11 est vrai qu'en 182!) à l'école de la Flèche, en 1848 à l'hôpital Necker, on ne put découvrir aucun foyer d'émanations putridei' (il faut croire que l'on a peu cherché !) et qu'à Verdun, en 1850, la population aisée souffrit plus que les pauvres, dans le rapport de 15 : 4 (Neucourt) ; que dans l'arrondissement de Valenciennes, en 1855, la maladie parut prédominer, par l'intensité et la généralisation, dans les localités les plus avantagées et qu'à Raismes, par exemple, sur 3600 habitants riches, il y eut 62 cas et 38 décès, tandis qu'à Thiaut, commune pauvre, il n'y eut que 11 malades et 7 morts sur 1000 habitants. Trousseau rencontra plus d'une fois les mêmes contrastes : les riches villages de la Loire plus maltraités que les malheureux hameaux de la Sologne.
Lespiau fait ressortir les fatigues de la marche et des exercices militaires comme causes possibles de l'épidémie du 75" de ligne à Avignon, en 1853. Mais les enfants de troupe, qui ne font pas l'exercice, y participèrent (4 cas sur 22 sujets) ; la ville elle-même présenta quelques cas isolés.
Si nous avions à prendre parti dans cette question, nous hasarderions l'opinion suivante. La diphthérie naît dans des conditions d'infection atmosphérique fort voisines de celles qui engendrent la flèvre typhoïde ; ce sont les économies qui donnent à la forme morbide sa direction, son évolution spéciales; peutêtre y a-t-il ici une propriété particulière aux organismes jeunes, aux enfants et aux soldats, dont la pathologie a tant de points de contact avec celle de l'enfance (L. Laveran). Une fois établi le miasme diphthérique, la maladie se propage par infection, par fragmentation des foyers, et non par reproduction humaine du principe, non par contagion, malgré les éloquentes tentatives de Trousseau. (On s'explique ainsi l'insuccès' des expériences d'inoculation de l'illustre clinicien et de son éminent élève, M. Peter; le malade ne fouinit rien de virulent. Les médecins qui sont morts de diphthérie transmise, l'ont prise par infection dans un foyer plus ou moins limité, quelquefois