Les déviations de la colonne vertébrale et du tronc
5. La céphalalgie scolaire, observée une fois sur quatre chez les élèves de l'École polytechnique de Paris; les congestions, les saignements de nez ;
4. Le goitre scolaire, peut-être propre aux écoliers de certaines régions (Suisse, Auvergne) ;
5. Uallanguissement des fonctions gastriques et intestinales ;
6. La compression et les déplacements des viscères abdominaux, particulièrement graves chez les jeunes fdles, mères de famille futures ;
7. Là phthisie pidmonaire : la phthisie, une maladie d'école? Non exclusivement, bien s'en faut; mais l'attitude courbée pendant de longues heures d'étude, l'emprisonnement du thorax dans un vêtement étriqué, l'inertie du fonctionnement respiratoire, particulièrement des sommets pulmonaires, peuvent bien jouer un rôle sérieux, que les statistiques, à la vérité, ne permettent pas encore d'affirmer, ni, à plus forte raison, de mesurer;
8. Les maladies nerveuses et même l'aliénation mentale. On accuse beauèoup les passions politiques, de notre temps, de la marche ascendante des névroses et de la folie ; on parle vaguement des excès de la civilisation : étiologie large et commode ; des philanthropes peu avisés incriminent premièrement le tabac. Il y a un peu de vérité chez chacun. Mais pourquoi ne voit-on pas cette pratique si généralisée d'offrir à des cerveaux d'enfants des abstractions et des règles de grammaire qui leur sont matériellement antipathiques, de faire de l'instruction moderne un lit de Procuste intellectuel dont tous les cerveaux jeunes doivent atteindre la mesure? Il y a là de quoi faire dérailler des intelligences ordinaires et, par conséquent, tout ce qu'il faut pour précipiter les dispositions natives aux
d:ct. enc. 4° a. V, 51
802 FRANCE (pathologie).
névroses, s'il y en a, et achever la ruine des organisations cérébrales déjà héréditairement ébranlées.
Nous n'insistons pas, n'ayant pas le moyen de faire plus de précision. Mais nous croyons avoir bien fait d'ouvrir ici un cadre d'attente.
Maladies des femmes. Moins que jamais nous disposons de documents sur lesquels on puisse asseoir une comparaison de la pathologie féminine, en France, avec celle des pays étrangers, ou établir des nuances dans cette pathologie, en France, même selon les régions territoriales. De ce côté aussi, cependant, il y a probablement quelque chose à tenter. Comment se fait-il, par exemple, qu'en France le mariage diminue la mortalité féminine à partir de vingt-cinq ans, tandis qu'en Hollande cette influence heureuse ne commence à prévaloir qu'à partir de quarante ans, s'il n'y a quelque circonstance étiologiquc différente d'un peuple à l'autre ?
Le sexe féminin fournit moins à la mortalité que le sexe masculin, particulièrement dans l'âge de la force, de vingt à trente ans (Bertillon). Mais cette loi n'est pas spéciale à la France. Partout, la femme est moins exposée aux traumatismes, aux maladies qui se transmettent par les contacts, à celles qui viennent des agents météorologiques, autre espèce de traumatisme. En revanche, elle est plus sujette aux maladies qui se font à la maison et s'engendrent du confinement et des habitudes sédentaires. En France, M. Lombard constate que pour 100 décès, il y en a :
Hommes. Femmes.
Par fièvre typhoïde 60 40
— entérite et diarrhée 55 45
— gastrite SO 50
— péritonite 60 40
— pneumonie 53 47
— phthisic pulmonaire 48 52
— maladies du cœur 48 52
Cette prédominance de la phthisie dans le sexe féminin est un des faits les mieux établis (Laennec, Louis, Trousseau, Monneret, M. Bouchardat, M. Jaccoud, M. Peter). Mais il n'a rien de spécial à notre pays parmi les peuples civilisés ; la statistique la plus importante est précisément due à un étranger (Fuller, Diseuses ofthe Lungs, 1867). C'est que « si les femmes sont plus fréquemment tuberculeuses que les hommes, au moins dans les grandes villes, ce n'est pas à leur sexe qu'elles doivent ce fâcheux privilège; leur utérus n'y est pour rien, leurs conditions sociales y sont pour tout. » (Peter in Damaschino : Etiologie de la tuberculose, 1872.)
Deux maladies, qui sont presque des états pathologiques, dominent et caractérisent la pathologie féminine : c'est la chlorose et Vhystérie. Non pas qu'elles soient absolument liées à la physiologie spéciale de la femme, ni à son rôle dans la reproduction de l'espèce : le sexe féminin n'a même pas rigoureusement le monopole de l'hystérie et, quant à la chlorose, si l'on confond avec elle t'anémie, elle est assurément d'une parfaite banalité dans le sexe masculin. Mais, néanmoins, en suivant l'étiologie sur le terrain de l'observation, il est manifeste que l'une et l'autre de ces deux affections, non-seulement sont le privilège décidé de la partie féminine de la population, mais même se rattachent particulièrement à la vie sexuelle de la femme et dépendent, en maintes occasions, de quelque incident important du début, de l'évolution ou de la fin de cette période. Il convient d'ajouter que, réciproquement, l'existence de l'un de
FRANCE (pathologie).
•ces deux étals, ou même des deux, car ils se combinent avecune facilité remarquable, influe d'une façon caractérisée sur la physionomie des diverses phases de la vie sexuelle des femmes. {Voy. Ch. Schiitzenberger : Recherches cliniques sur les causes organiques et le mécanisme de production des affections appelées hijstériques . In Gazette méd. de Paris, 1846. — J.-M. Cliarcot : Leçons sur les maladies dusxjstème nerveux^ S'' éd. Paris, 1877, t. I, p. 520 et suiv.)
Nous ne connaissons pas de statistique sur la chlorose ou l'hystérie, en France ni ailleurs. Elles nous sont, sans aucun doute, communes avec tous les peuples civilisés et peut-être avec les peuples sauvages; elles se rencontrent apparemment dans tous les départements de France ; mais nous n'en savons pas plus et n'avons aucun moyen d'établir des tableaux comparatifs. M. Briquet [Traité clinique et thérapeutique de Vhijstérie. Paris, 1859) estime qu'il peut exister à Paris, entre l'âge de treize ans et celui de trente-cinq ans, 50 000 femmes hystériques, dont 10 000 ont des attaques. Ce sont des chiffres ronds, par conséquent une estimation à vue d'oeil et rien de plus. Il en est de même, sans doute, de celle qui porte à 33 sur 100 malades le nombre des hystériques que l'on trouve dans les hôpitaux consacrés aux adultes.
Les relevés numériques par dates du développement, dans les observations qui ont été recueillies, ne laissent pas que d'avoir une haute signification étiologique. Nous reproduisons le suivant, emprunté à M. Bernutz [Nouv. Dict. de méd. et de chir.prat., article Hystérie) et qui repose sur 820 faits notés par ■Georget, Landouzy, Beau et Briquet.
L'hystérie s'est développée :
De 0 à
ans . . .
foi-^.
De 33
ans ....
25 fois
De 10 à
De 40 De 15
De 15 à
De 2U à
De ^0
De 2o à
De 55
De 30 à
3Ji
De 60
Il résulte de ces chiffres : 1" que de dix à vingt ans, c'est-à-dire un peu avant ou un peu après la révolution pubère, l'hystérie s'est développée -416 fois, sur 820 cas; ou encore, que plus de la moitié des cas appartiennent à cette période; 2° qu'il y a un certain nombre de cas avant dix ans, ce qui rompt l'absolutisme du lien de l'hystérie avec la fonction génitale ; 3° qu'il y a, néanmoins, peu de cas développés avant ou après la période de vie sexuelle chez la femme {voy, Bernutz, loc. cit.).
Il importe encore de signaler la grande fréquence de l'hystérie parmi les prostituées, qui prouverait que les excès vénériens causent plus l'hystérie que la continence, si l'on ne soupçonnait que l'hystérie elle-même a parfois été cause de la prostitution. Dans les hôpitaux de vénériennes, on constate que plus de la moitié des malades sont hystériques.
L'hystérie s'observait autrefois, et de temps en temps avec quelque fracas, dans les maisons religieuses de femmes, qui pullulaient sur notre terrritoire ; nous en avons précédemment rappelé certaines scènes des plus fameuses. Les couvents de femmes ne sont pas encore, aujourd'hui, trop rares; est-ce que l'hystérie n'y est plus? Nous en doutons fort; seulement, il ne lui est pas permis d'être aussi bruyante que par le passé. La continence, comme le veut M. Beinulz, peut bien ne pas être une cause puissante d'hystérie; mais il faut distinguer,
80i FRANCE (pathologie).
comme il le fait d'ailleurs lui-même, entre la continence de fait et la continence de cœur ou d'intention.
Par ailleurs, les idées et les pratiques religieuses, qui parlent si vivement à l'imao^ination et aux sens des femmes, ne sauraient être accusées d'être une cause d'hystérie ; mais on avouera qu'elles en dessinent parfois d'avance les manifestations et que le zèle de quelques personnes pieuses contribue singulièrement à en obscurcir le diagnostic. S'il en était autrement, notre temps serait moins « fertile en miracles )■> . Dans le fond, il n'y aurait peut-être pas moins d'hystériques : le cimetière Saint-Médard et la grotte de Lourdes ne donnent que la forme.
La chlorose et l'hystérie, qui se rencontrent déjà sur le terrain étiologique confinant à la physiologie, ont encore ceci de commun que l'étendue de leur domaine est en rapport avec l'intensité et l'extension de la part de vie factice qu'acceptent les sociétés civilisées. Cette vie factice et anormale s'est élevée à un haut degré, dans les temps modernes, et semble avoir gagné dans tous les rangs à des profondeurs plus considérables que jamais. Les aggloméi'ations urbaines augmentent au détriment de la population des campagnes ; les centres industriels sollicitent le groupement des individus et des familles ; certaines industries appellent plus particulièrement la main des femmes, la machine donnant la force ; dans les classes riches, la femme n'est élevée que pour porter le luxe et être, elle-même, un objet de luxe ; dans les classes inférieures, l'ouvrière, qui contribue à la production des objets destinés à satisfaire le luxe, se prend à en être avide elle-même et se fait petite dame, dût le nécessaire : alimentation, logement, en être réduit d'autant. Comme pour répondre à ces tendances de la génération actuelle, nulle part, ni en haut ni en bas, pas môme dans les institutions dues à l'initiative de municipalités éclairées et libérales, on n'élève les petites filles pour être un jour des fiancées désirables et, plus tard, des mères de famille; peu de liberté d'allures, peu d'exercice physique en vue du développement corporel, beaucoup de culture intellectuelle, trop de livres, et, comme travaux manuels, l'art de produire un certain nombre de choses fort élégantes, très-inutiles et seulement à la portée de ceux qui ne savent que faire de leur argent.
C'est surtout la jeune fille qui, chez nous, est élevée par des religieuses. Il est difficile de ne pas considérer comme une préparation du terrain pour les maladies nerveuses, ces rêveries dont on nourrit l'imagination des enfants, les anges charmants et les démons hideux dont on peuple leur atmosphère, les âmes des morts qui planent sur la tête des vivants, l'amour mystique entre la créature et Dieu, la conception sans rapprochement, la maternité virginale, l'extraordinaire, le fantastique, l'impossible, partout.
Au moins n'a-t-on pas de ces folies de parti pris dans les pays qui n'ont pas conservé, comme nous, la religion de Rome. C'est pour eux une incontestable supériorité. Il semble, du reste, qu'on s'y préoccupe plus que chez nous de la partie physique de l'éducation des filles ; au moins en Allemagne. C'est ce qui ressort du rapport de M. Finkelnbourg (de Berlin) à la réunion des hygiénistes" Allemands à Nuremberg, en 1877, sur l'hygiène pédagogique (Dent. Vierteljahrsschr. f. ôff. Gesundheitspflege, t. X, p. 35 et suiv). Si la jeune fille n'a pas autant que le garçon besoin de gynuiastique, il lui faut du moins quelque aisance de mouvements, ne fût-ce que des mouvements fonctionnels, et de bonnes aptitudes, non faussées par les bancs des écoles. Pour dire crûment les choses.
FRANCE (pathologie). 805
l'hygiène doit se souvenir que le ventre de la femme et les organes qui y sont contenus réclament tout d'abord son attention, comme le cerveau des jeunes hommes : tota muUer in utero.
Quant aux filles des classes inférieures, elles ne sont pas moins, si ce n'est plus, aux mains des institutrices congréganistes et célibataires religieuses que les enfants de la haute bourgeoisie. Sollicitées par l'exemple d'en haut, elles ne visent pas moins que les autres, à leur façon, le luxe extérieur, les supériorités vaines et ruineuses. L'industrie moderne les réunit bientôt en rangs serrés, dans les ateliers et les vastes magasins où l'air est méphitique, où le travail n'est pas un exercice utile au développement, où les perversités précoces gagnent peu à peu celles qui arrivent saines de corps et d'esprit, par Tinfluence de l'exemple et des conversations. On est chlorotique pnr l'air et la nature du travail ; les névroses sont toutes prêtes, et l'atmosphère morale en précipite l'éclosion.
A la mesure du degré de cette situation en France, et selon qu'elle sera plus ou moins accentuée dans telle ou telle région, on jugera de la place que tiennent, dans notre pathologie féminine, par régions ou dans l'ensemble, la chlorose et l'hystérie, qui sont des produits si immédiats des écarts de la civilisation et des excès de vie artificielle. Il est, dans tous les cas, démontré par la statistique que l'extension prodigieuse de l'industrie en France, depuis un demi-siècle, a eu les conséquences sanitaires et morales les plus funestes (Vacher, Journal de statistique, 1876-1877).
Nous sommes forcé de nous borner à la seule nomenclature des maladies des femmes, habituelles en France, mais apparemment sans caractère particulier de fréquence ni de forme ; du moins est-il impossible aujourd'hui d'en rien préjuger : Maladies des organes génitaux exteryies ; Aménorrhée, Dysménorrhée, Métrorrhagie; Métrite; Hypertrophie, cancer, tubercules de l'utérus; Môles utérines; Hydrométrie ; Rupture, névralgie, déviations utérines, hématocèle péri-utérine ; Ovarite; Kystes de l ovaire; Phlegmon péri-utérin, iliaque ; Maladies du sein.
V. Pathologie française, d'après les influences alimentaires. Nous comprenons dans les considérations qui suivent, parmi les influences alimentaires, celle des boissons, pour des raisons physiologiques qui seraient déplacées ici mais qui légitiment parfaitement cette manière de procéder, d'ailleurs avantageuse à l'hygiène et à l'étiologie.
L'alimentation, en France, est dans des conditions que l'on peut dire audessus de la moyenne, au point de vue des ressources en elles-mêmes ; quant à la variété de ces ressources, elle existe aussi, mais n'est pas toujours un bien.
Le pain, le pain de froment et même le pain blanc, est la base de l'alimentation populaire ; le pain de seigle ou d'orge n'est d'usage général que dans quelques départements du Centre et de l'Est ; il est assez remarquable que les cantons à étangs, déjà insalubres par le sol, partagent avec les cantons montueux cette alimentation de qualité inférieure. La farine de maïs est consommée dans cinq ou six départements voisins des Pyrénées ; la farine de châtaignes, dans les départements alpins ; la châtaigne et le blé noir, dans la presqu'île de Bretagne, et particulièrement dans le Morbihan [voy. la section Climatologie).
Les légumes herbacés sont cultivés et consommés partout. Les graines féculentes, la pomme de terre, interviennent pour une large part dans l'alimentation
80C FRANCE (patuologie).
publique. Il est bon de noter, cependant, que la pomme de terre n'est nulle part l'aliment exclusif, ni même principal, des groupes ; encore que cette circonstance puisse se rencontrer, cà et là, chez un certain nombi^e de familles trèsmisérables, disséminées dans quelques cantons ruraux, d'ailleurs peu lavorisés.
La viande, il faut l'avouer, est malheureusement rare en France. « Tandis que pour Paris la consommation annuelle égale par habitant 75 kilogrammes, dans les villes elle est d'environ 55 à 54 kilogrammes et seulement de 5 à 6 kilogr. dans les campagnes. » (Marvaud, les Aliments d'épargne. Paris, 1874.)
Par compensation, les boissons spiritueuses, celles que l'on pourrait appeler naturelles : le vin, la bière, le cidre, abondent ; on verra, plus loin, dans quelles proportions. Il est làcheux que l'industrie y ajoute des quantités énormes de produits, dans lesquels la présence d'éléments toxiques compense le bénéfice que pourrait foui'uir la nature alcoolique de ces liqueurs artilicielles.
Quoi qu'il en soit, la France, d'après ce rapide aperçu, est assez bien gardée contre les maladies d'alimentation, soit générales, soit spéciales. Elle est presque en sûreté, la liberté commerciale aidant, contre cette maladie épidéniique des plus terribles, déjà étudiée précédemment, la famine {voy. ce mot), que ses propres gouvernants lui avaient autrefois ménagée, à l'aide de procédés ingénieux et infaillibles. Nous sommes donc aussi, dans l'ordre habituel des choses, et à moins de quelque visite de la philanthropique Allemagne, savante en l'art d'investir les villes, à l'abri de ces maladies variées qui procèdent directement de la faim et sont le trait d'union le plus approprié entre celle-ci et le typhus. Nous sommes même, pour cette raison encore, généralement assurés contre le typhus, soit par région, soit dans une ville assiégée. Il pourrait se faire, pourtant, que cette règle ne fût pas sans exceptions, et, comme on l'a vu, nous ne sommes pas sans arrière-pensée relativement au lien possible entre l'alimentation et les modernes endémies typhiques de Bretagne.
Nos populations semblent malhabiles à faire le scorbut. Ce qui manque le moins, même dans les années de disette plus ou moins accentuée, ce sont les végétaux frais ; jusque dans les jours d'hiver, il reste des pommes de terre, des choux, des carottes, une assez grande variété de plantes de la famille des alliacées, d'une conservation facile. En France, on peut n'avoir rien à manger et faire le typhus par la famine ; on n'arrive pas à tomber dans le régime exclusif des salaisons, des légumes secs, et à faire le scorbut. Du moins, c'est la règle générale; nous avons vu {voy. Historique) qu'il y a eu quelques exceptions. Celles-ci se sont présentées dans la population libre (notre Nord-Est en 1854) ; mais bien plus communément dans des groupes plus ou moins fermés, casernes, nôpitaux, prisons. Non pas que la vie en commun ou le méphitisme humain ait joué un rôle direct dans la création des épidémies de scorbut, quoique la débilitation des économies par un mode quelconque soit une préparation à le recevoir ; mais parce que l'on a l'habitude d'organiser et d'assurer d'avance l'alimentation de ces grands groupes à l'aide de conserves, de viande salée, de légumes secs, dont la réapparition journalière dans les repas se fait avec une régularité implacable et une monotonie d'autant moins interi'ompue que la cherté générale rend les aliments frais plus inabordables.
Nous reproduisons cette formule parce que, récemment, avec un grand talent et une érudition habilement maniée, M. Villemiu {Causes et nature du scorbut, in Bulletin del'Acad. de me'd., 2« série, III, p. 680) a proposé de substituer la spécificité du scorbut et sa propagation par contagion à l'antique et classique
FRANCE (pathologie). 807
étiologie de l'insuffisance des végétaux frais dans l'alimentation. Rien, dans les faits qui appartiennent à notre pays, n'autorise cette substitution. Cette étio logie est tellement claire qu'elle est sortie du travail de Lind {T réalise on Scurvy. Edinburgh, 1752) plus nette ([ue l'auteur lui-même ne le voulait, puisque Lind ne la proposait que comme cause occasionnelle et qu'il regardait Vhumidité comme la cause prédisposante essentielle. Elle s'est imposée depuis lors, et lorsque M. Le Roy de Méricourt, à l'Académie également, l'eut opposée de nouveau à la tentative brillante de notre savant collaborateur, il sembla que l'échec de la théorie de M. Villemin fût définitif.
Nous n'ajouterons rien à ce qui a été dit plus haut (Historique) sur cette Aialadie qui, en somme, ne joue pas un rôle considérable dans notre pathologie propre, bien qu'elle ait, en diverses occasions, été cruelle à nos armées (guerres de l'Empire : Afrique, Crimée, camp de Boulogne, etc.), comme elle l'est à d'autres, et plus particulièrement aux expéditions maritimes. Mais nous devons une mention à quelques maladies très-voisines du scorbut par leur étiologie et peut-être parleur nature.
Héméralople. Cette affection a été surtout observée et étudiée par les médecins militaires, ce qui n'est pas sans importance dans la question étiologique. M. A. Laveran relève les dates principales de son histoire, que nous résumons sous forme de tableau.
ANNÉES. LOCALITÉS. AliTtURS.
1756. Montpellier (armée) Fourniev {Journnl de Vandermonde, 17S6).
1762. Strasbourg (id.) R. Chamseru {Rec. tle la Soc. de méd., 1191).
176'2-65. Fort-Louis du Khin (régiment de Bretagne, après Briançon, Embrun). . . Guyetand (Rec. de la Soc. de méd., II, 80).
1768. Mont-Daupliin (armée) Bouillaud, cité par baizeau (Rec. de Tnéw. de înérf.
milil., ô' série, VI, 89).
1772. Strasbourg (armée) Lombard, cité par L. Laveran {Rec. de méin. de
méd. milit., 18S8).
1781. Paris, Mantes (civil) • . Roussilhe-Chamseru (Méwi. Soc. de m^d., 1786).
1782-83. Lille, Corse (armée)
1783. Fort-Louis du Rhin (id.) Jacquinet, in Baizeau (Loc. cî7.).
1816. Frontières de l'Est (id.) Larrey {Mémoires de chirurg., IV, 52-59).
1832. K.-Brisach, Colmar, Strasbourg (id.) . . Id.
1832. Belforl(id.) Poullain (Gaa. méd., 1852, p. 271).
1833. Mont-Dauphin (id.) Deconihout {Mém- de méd. milit., XXXVI).
1837-59. Melz, Strasbourg, Verdun (id.) .... Biard, Valette (Bec. me/n. 7?iéd. w/hi., XLIX). 1847. Paris, Metz, Strasbourg, Givet (id.) . . L. Laveran (Loc. ci<.).
1852-54, Besançon (id.) Baiieau {Loc. cit.).
1853. Wissembourg (id.) Baizeau {Loc. cil.).
1854. Strasbourg (id.) Weber (Rec. méin. de wiéd.miJ., 5" série, III, 122).
1854. Limousin (civil) Bardinet, cité par Baizeau.
1854-57. Mauvezm (Gers) (id.) De.spont ({J?iion médico/e, septembre 1858).
1836. Haute-Vienne (id.) Butl. Soc. de méd. de la Baute-Yie}ine,i8o6.
1836-57. Lyon, Avignon, Marseille (armée) ... A. Laveran (Malad. et épid. des armées, 1873).
18S8. Lyon (prisons) Ferrus, cité par Baizeau.
1858. Strasbourg, Paris (Val-de-Grâce) . . . . L. Laveran (Rec. de méw. de méd. wUii., 1838).
Des théories étiologiques assez variées ont été proposées pour donner le mot de l'origine de l'héméralopie. L'âge habituel des sujets le plus communément atteints, c'est-à-dire les soldats, le fait de l'apparition simullanée d'un grand nombre de cas, repoussent l'idée de lésions oculaires organiques ; l'impaludisme est la théorie la plus hasardée, puisque ces épidémies se développent dans les casernes, les prisons, où le miasme humain l'emporte de beaucoup sur l'influence tellurique; l'hypothèse d'un trouble dérivant de l'intensité des impressions lumineuses est non moins aventurée, car on voit l'héméralopie à Strasbourg et dans les brumes de Lille, comme à Marseille et en Corse.
808 FRANGE (pathologie).
Il n'échappe à personne que les conditions dans lesquelles éclalenl les épidémies d'héméralopie, sont largement celles mêmes du scorbut : le groupe soumis à l'alimentation monotone par les conserves, la saison ((in de l'hiver), les privations forcées parla disette régnante ou lejeùne religieux du carême. Les soldats, les prisonniers, fournissent le plus grand nombre d'iiéméralopes, comme de scorbutiques; la marine compte l'héméralopie, comme le scorbut, parmi ses fléaux familiers (Fonssagrives, Dutroulau). Knfm, bien des fois l'héméralopie a coexisté avec le scorbut (Metz, Givet, 1847) et a cessé, de même que celuici, quand on a pu amener dans le milieu atteint l'abondance de vivres frais. MM. L. Laveran , Dutroulau, Guérin-Menneville, ont regardé l'héméralopie comme une forme mitigée et presque comme un symptôme du scorbut.
Nous ne sommes pas loin de partager cet avis. Cependant, il nous semble préférable d'en faire une forme voisine ; une espèce dans le genre. Quant à savoir en quoi réside la raison pour laquelle, sous l'influence de causes sensiblement identiques, la nature fait tantôt le scorbut tantôt l'héméropalie, nous avouons notre impuissance. M. Baizeau a pensé que les vicissitudes atmosphériques jouent un grand rôle dans l'étiologie de l'héméralopie c'est très-exact, mais la même chose arrive pour le scorbut. M. A. Laveran estime que l'infériorité alimentaire eh rapport avec l'héméralopie, serait plutôt du côté de l'élément animal et même des matières grasses ; l'huile de foie de morue, en effet, réussit merveilleusement dans le traitement de l'héméralopie. Mais voilà que le docteur Félix, de Bucharest, traite aussi le scorbut par ce médicament et obtient des succès invariables.
Pui'pura hœmorrhagica, maladie de Werlhoff, morbiis maculosus. Bien que les documents historiques et numériques n'abondent pas, il est impossible de ne pas nommer, après le scorbut, la maladie de Werlhoff, qui n'est pas le scorbut, mais qui forme avec l'héméralopie et peut-être à plus juste titre encore un troisième mode des affections scorbutiques. Il est bien entendu que nous parlons ici du purpura sans fièvre et non des pétéchies symptomatiques, non plus que du purpura febrilis, que l'on a fait quelquefois, à tort, rentrer dans le morbus maculosus.
Le scorbut, comme l'a fait remarquer M. Lasègue avec une grande sagacité, n'a pas l'accentuation et l'invariabilité de formes et de degrés des maladies épidémiques qui sont spécifiques, comme le choléra, le typhus. Aussi a-t-on pu bien des fois porter à son dossier des manifestations qui n'étaient pas le scorbut et n'étaient pas destinées à le devenir. De ce nombre est le purpura, soit isolé, et que l'on a appelé scorbut de terre, scorbut nostras, soit enchevêtré au scorbut véritable, comme cela est arrivé dans l'épidémie de 1871, à la fin du siège de Paris. A cette date néfaste, M. Lasègue était chargé du service des prisons, où le scorbut suivait une marche ascendante et rapide. Il examina un à un tous les détenus : « Tous les prisonniers, dit-il, ont été passés en revue par moi, nus, examinés sans rien omettre et soumis à une constatation toute objective; parmi eux, je trouvai tous les degrés, depuis les pétéchies rares des membres inférieurs jusqu'aux exanthèmes hémorrhagiques les plus accusés. Si les demi-malades étaient devenus les malades de l'avenir, je n'aurais été autorisé qu'à admettre une évolution lente mais fatale, aboutissant au terme obligé; il en était tout autrement. Parmi les candidats au scorbut, les uns avançaient par un progrès rapide, les autres s'arrêtaient à mi-route, d'autres, enfin, ne dépassaient pas les mani-
FRANCE (pathologie). 809
festalions insignifianles du début. » {Lasègue, Éhule rëtrospective sur la maladie de Werlhoff : Archiv. gén. de méd., 1877, vol. I, p. 586.)
L'éminent professeur en conclut que le scorbut procède naturellement, dans ses épidémies, avec des atténuations. Nous inclinons à croire que parmi ces cas atténués, au moins parmi ceux qui n'ont aucune tendance à dépasser leur degré de développement imparfait, il se trouve un certain nombre de types se rapportant au seul purpura heniorrhagica, qui, par conséquent, est bien le plus proche parent du scorbut, s'il n'est pas le scorbut lui-même.
Depuis quelques années, dans la garnison de Lille, à côté de quelques cas de physionomie purement scorbutique, quoique à un faible degré, marqués par les douleurs et les indurations musculaires, l'état fongueux des gencives, la pâleur et la bouffissure de la face, nous voyons des hommes bien moins empreints du cachet scorbutique et ne présentant que l'éruption pétéchiale apyrétique. Chez les uns, ni chez les autres, les accidents ne dépassent pas le degré bénin, et il n'y a jamais transformation d'un type dans l'autre. Le purpura existe donc per se et à part, bien qu'il paraisse dépendre d'une influence identique à celle qui est à l'origine du scorbut.
Il nous a semblé que le purpura est plus habituellement le masque que revêtent les affections scorbutiques, sporadiques ou par épidémies, dans les petits centres ruraux. A la campagne, l'alimentation peut être mauvaise, et l'est, à bien des égards ; mais il est rare que ce soit par l'absence complète de végétaux frais. 11 y aurait peut-être, de ce côté, une nuance étiologique distinctive.
Le purpura, d'après le travail cité de M. Lasègue, paraît avoir prédominé comme forme dans la poussée scorbutique, un peu étrange en elle-même d'ailleurs, qui s'est manifestée à Paris, en mars et avril 1877.
Ergotisvie. Sur les 15 millions d'hectares cultivés eu céréales, près de i millions sont consacrés, en France, à la culture du seigle ; quelques-uns de nos terrains ne se prêtent pas à une autre : ainsi les collines granitiques qui s'étendent à l'ouest des plateaux de la Lozère; ainsi les étangs des Dombes et de la Sologne, dans l'année où la culture succède à la pêche. Une bonne partie du seigle produit ne sert pas à faire du pain, mais est convertie en alcool d'industrie, ce qui n'est pas une substitution positivement heureuse : mais des groupes encore assez considérables se nourrissent de la farine de cette céréale, plus sujette à l'ergot, paraît-il, que toute antre, ou dont l'altération parasitaire est plus nuisible. Toutefois, la consommation du pain de seigle est en décroissance. De plus, l'ergotisme, qui n'a jamais été très-fréquent comme épidémie dans notre pays, se fait également de plus en plus rare, même à l'état sporadique. Peut-être y a-t-il aussi, à côté de la diminution de l'usage du seigle, un perfectionnement des procédés de culture et d'ensemencement, une connaissance plus exacte des récoltes avariées et de leurs dangers, des moyens de séparer le bon grain de l'ergot, etc. Depuis 1854-1855, époque où Barrier mentionna les accidents assez communs dans les départements de l'Isère, de la Loire, de la Haute- Saône, de l'Ardèche, l'ergotisme n'a pas fait parler de lui en France. 11 n'a cependant pas manqué d'années à printemps pluvieux. C'est probablement une forme destinée à se ranger bientôt parmi les maladies éteintes. On sait quel est le mode le plus ordinaire de cette extinction. [Voxj., pour les épidémies d'ergotisme en France : Historiqoe, p. 625.)
Acrodynie. Quand il apparaît dans une région une maladie inconnue jusque-là, ou, ce qui revient au même, une maladie oubliée, les médecins corn-
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mencent par perdre la carte. On ne sait, dit Ilirsch, adopter aucune méthode dans la recherche des causes, dans l'interprétation des phénomènes ; la tliérapeutique elle-même procède par tâtonnements. Quand, au printemps de 1828, se déclara le mal des extrémités, on en jugea la nature d'après de vagues ressemhlances avec l'ergolisme convulsif; personne ne s'avisa de contrôler cette étiologie d'intuition par une comparaison symptomatologique et anatomique rigoureuse ; personne, du moins il n'en reste pas traces, ne songea à soumettre à un examen scrupuleux non-seulement le pain, les farines, mais surtout les grains employés.
Si bien que nous ne savons pas, aujourd'hui, ce qu'était Vacrody nie, ni quelle en fut l'origine. En faveur de l'origine alimentaire, il y a la saison, l'analogie de quelques symptômes avec ceux de l'ergotisme, l'impression des premiers observateurs, élément que l'on ne saurait dédaigner. Ce fut au printemps de 1828 qu'elle se montra à Paris, et au printemps de 1829 qu'elle reprit avec quelque intensité après une période d'accalmie ; or, le printemps est l'époque où les conditions alimentaires sont le plus difficiles, où les provisions s'épuisent, où les productions nouvelles du sol ne sont pas encore utilisables, où les pauvres sont obligés de recourir aux ressources les plus suspectes. Il est vrai que l'atténuation tranche du fléau n'avait lieu qu'en hiver et point dans la saison chaude. Ce furent les douleurs, les fourmillements des extrémités, et quelquefois des spasmes, des crampes, qui portèrent Cayol à songer à l'ergotisme convulsif et, de là, à suggérer l'idée que la source de l'épidémie pouvait être dans les mauvaises qualités du pain, qui est l'aliment principal des classes pauvres. C'était le cas d'expertiser le pain, la farine et le grain dont il était fait; on n'alla pas jusque-là. L'objection ne tarda pas à être faite que, parmi les casernes recevant le pain de la même manutention , les unes étaient épargnées, d'autres envahies. Récamier accusa les pommes de terre, mais se garda de même de dire en quoi elles pouvaient nuire et surtout de le chercher.
Le mal sévissait particulièrement dans les quartiers misérables, encombrés» dans les hôpitaux, les casernes. Quelques-uns purent donc légitimement invoquer le méphitisme et parler de maladie] infectieuse ; on crut même entrevoir la contagion. Mais ceux qui sont le plus mal nourris sont aussi, communément, les plus mal logés, La maladie, du reste, s'étendit à la campagne, gagna dans Paris des maisons parfaitement saines, les étages supérieurs comme les inférieurs, épargna des casernes plus encombrées et s'acharna sur d'autres qui l'étaient moins. Bien plus, la caserne de la Courtille, qui possédait le mal en 1828, fut évacuée, assainie, rebâtie presque, et, néanmoins, quand les soldats y rentrèrent en 1829, ils y retrouvèrent l'acrodynie.
Voilà une maladie fort étrange à ce point de vue et, pour compléter la situation, elle n'a ni parents ni descendance et ne se rattache à aucune épidémie de même nature dans le passé ni ultérieurement. Car il se trouve que l'épidémie de Grimée, décrite par M. Tholozan, n'était autre chose qu'une série de cas de congélation superlicielle, mêlés de scorbut; que celle de Belgique (1845) est très-contes tée et peut bien être de l'ergotisme véritable; qu'enfin même, parmi les cas sporadiques, bon nombre appartiendraient à une maladie nullement spécifique, V asphyxie des extrémités, décrite par M. Maurice Raynaud {voy- A. Laveran, Traité des maladies et épidémies des armées). Il ne s'ensuit pas que nous acceptions ces apparences comme une réalité ; nous avons déjà dit combien il faut être en défiance vis-à-vis des maladies « nouvelles » et des
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maladies « éteintes » . A plus forte raison convient-il de rester en suspens vis-àvis d'une maladie qui n'a ni tenant ni aboutissant. Pourtant, il est difficile de songer à une erreur de diagnostic quand il s'agit de faits auxquels ont assiste' Ândral, Chôme], Hervez de Chégoin, Bielt, Droussais, etc. A la vérité, ce n'est point Broussais qui eût prononcé le mol acrodj/nie, trouvé par Chardon, et que l'on accepta parce qu'il ne préjugeait rien de la nature ni de la provenance du mal.
Nous avons placé l'acrodynie parmi les maladies d'alimentation, non point par conviction, mais par une sorte de respect des souvenirs ; d'autant plus aisément du reste, qu'il n'y a pas de raison valable de la rattacher à une classe différente. M. Le Roy de Méricourt {Bull, de VAcad. de méd., 10 octobre 1865) a trouvé des analogies entre les symptômes, décrits par les auteurs, de l'épidémie de 1828-1829, et les accidents produits en Allemagne par les trichines. Nous ne sachions pas que des observations ultérieures aient confirmé cette manière de voir.
Quoi qu'il en soit, voici en quelques mots l'histoire de l'acrodynie en France, résumée par E. Gintrac {Cours théorique et diniq. de pathol. interne et de thérapie méd. Paris, 1859, t. Y, p. 711) et par M. Desnos (article AcrodViMe in fiouv. dict. de méd. et de chir. prat.).
La maladie se montra à Paris, au printemps de 1828, dans les quartiers de la rive gaujche ; c'est à l'hospice Marie-Thérèse que Cayol constata ses traits superficiels d'analogie avec l'ergotisme. Elle s'étendit successivement aux faubourgs Saint-Germain, Saint-Marceau, aux quartiers de l'Abbaye, de la Cité, de l'Hôtel de Ville. Dans les hôpitaux, où les malades affluaient, elle fut observée par Fouquier, Lerminier, Récamier, Rullier, Bally, Coutanceau, Nacquart, Villeneuve et Chomel qui, le premier, saisit de la question l'Académie de médecine. Elle envahit les casernes de la Courtille, de l'Ave Maria, de Lourcine et la prison de Montaigu. En octobre, elle avait parcouru à peu près tous les quartiers de la capitale et frappé environ quarante mille personnes. Genest, Hervez de Chégoin, François, Bayle, Prus, Biett, Maury, Dalmas, Rue, Chardon, Kuhn, Delaberge et Monneret, Dance, s'en firent les historiens. Broussais la traita de sous-érysipèle épidémique.
Après une accalmie profonde pendant l'hiver, l'aci'odynie reprit avec quelque intensité en mai 1829. Borie et Gaultier de Claubry la revirent à l'Hôtel-Dieu. Adelon et Andral traitèrent des ouvriers de divers quartiers, atteints de troubles digestifs, d'ophthalmie, de bouffissure de la face, que ces médecins crurent pouvoir encore mettre au compte de l'épidémie acrodynique, ce qui est peutêtre hasardé.
En pi'ovince, Houzelot en constatait l'existence, dès 1828, dans l'arrondissement de Meaux ; Longueville près de Saint-Germain-en-Laye, chez des individus qui n'étaient pas venus à Paris depuis longtemps. Dans l'automne de 1829, elle se montra à Coulommiers et dans les arrondissements contigus de Sézanne, Fère-Champenoise, Montmirail, Yitry, etc. ; aux environs de Corbeil, à Soisysous-Étiolle, où elle continuait encore en 1850.
Nous nous défions quelque peu des cas disséminés que l'on a depuis signalés çà et là, à Châteaudun (1845), à Lyon (1850), où Barrier, qui devait quelques années plus tard rapporter une épidémie d'ergotisme, observa deux fois l'acrodynie. Quand une maladie nouvelle est annoncée, chacun devient désireux de la voir et parfois ce désir décide le diagnostic.
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Pellagre. Nous avons indiqué {Climatologie) Télenduc de la région où le mais est un des éléments principaux de l'alimentation populaire. Le point où Hameau, en 1829, démonlra la pellagre, que M. Brierre de Boismont croyait devoir étudier en Italie, est dans l'arrondissement de Bordeaux ; non pas à La Teste de Buch (Landouzy), mais dans le pays environnant.
M. E. Gintrac la conslatait, en 1836, dans une autre partie de la Gironde. Lalesque, Ardusset (deBazas), Dubedout (de Lesperon), Beyris (de Linxe),Courbin (de Mios) et d'autres ne tardèrent pas à la reconnaître en divers points du même département {Actes de VAcad. des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, 18i6). Puis, les médecins des Landes : Cazaban (d'Aurice), Lestelle (de Cauna), Lafargue, Charles Saint-Martin (d'Amon), apportèrent leur tribut, auquel se joignirent presque aussitôt les communications de ceux des Basses- Pyrénées (Nay, Saint-Pé, Morlaas, Saint-Abit, Glaracq, Coaraze, etc.), des Hautes-Pyrénées (Labassère), de l'Aude (Roussilhe), de la Haute-Garonne (cantons de Villefranche et de Caraman : docteur Calés), des Pyrénées-Orientales (vallée de Vernet-les-Bains : docteurs Junquet et Courty).
En 1845, parut le travail de M. Théophile Roussel {De la pellagre), qui avait une importance capitale et allait devenir le point de départ de constatations officielles. Quelques années plus tard, chargé avec L. Marchant d'une enquête régulière, M. Roussel proclamait l'existence de plus de trois mille cas de pellagre dans la contrée où Hameau avait eu une certaine peine à la faire reconnaître.
11 se produisit alors un fait curieux, mais qui n'est pourtant pas rare dans l'histoire des maladies. Cette affection qu'Alibert, en 1814, montrait comme exotique, sur un malade de son service, que Hameau avait péniblement découverte et que M. Roussel révélait comme une endémie sérieuse, dans une portion de notre pays, cette affection tout le monde prétendit l'avoir sous la main et dans n'importe quel coin de la France. Ce n'était certes pas une manière de rehausser le mérite des médecins qui venaient d'en établir l'endémicité dans notre Sud-Ouest. Brugière de Lamothe la vit à Montluçon (Allier), Bertet à Chierzac (Charente), Alaboisselte à Saint-Sulpice-les-Feuilles (Haute-Vienne), Landouzy à Reims, Baillarger à Lyon et à Bourges, Cazenave à Pau, Mérier dans les asiles de Blois et Saint-Dizier; Billod dans les maisons d'aliénés de Reunes et de Sainte-Gemmes (Maine-et-Loire). Aujourd'hui encore, à Paris, M. Hardy et M. Depaul la montreront quand on voudra, sur des malades de n'importe quelle provenance et même qui n'ont jamais mangé de maïs. Il faut dire que, tout aux confins de la région de la pellagre, quelques années après la production de la théorie étiologique de Balardini (1845) et de M. Roussel, au moment même oij Coslallat (de Bagnères-de-Bigorre) soutenait avec la constance et le dévouement qui l'ont illustré l'étioJogie par le vérdet ou verderame {Sporisorium maïdis; Vstilago carbo. Tulasne), E. Gintrac (de Bordeaux) pensait encore que la pellagre peut provenir de la présence dans le pain de l'ergot de seigle, ou de tout autre aliment avarié, ou même de tout autre chose qu'un vice spécial de l'alimentation.
Il semble bien probable que Landouzy et Billod, les plus ardents promoteurs de la pellagre sans mais n'ont que très-peu vu la pellagre et qu'ils en ont fait de toutes pièces avec les éléments, si faciles à réunir, surtout chez des fous, de la fameuse triade : troubles nerveux, troubles digestifs, érytlième cutané. En 18G4, l'Académie des sciences leur donna tort, en couronnant le travail de
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M. Théophile Roussel, paru depuis sous le titre : Traité de la pellagre et des pseudo-pellagres. Paris, 1866. Le rapporteur était pourtant Rayer, très- « engagé » vis-à-vis de l'opinion adverse et que Landouzy (De la pellagre sporaâique. Paris, 1860) regardait comme son principal appui.
La pellagre vraie, les pseudo-pellagres n'existant même pas (Hardy) et n'étant que des accidents peUagri formes, la pellagre endémique paraît bien liée à l'alimentation par le maïs et spécialement à l'usage du mais altéré, atteint par la moisissure que les mauvaises conditions de la récolte ou des procédés de conservalion lui font contracter, par le verderame du vulgaire, en langage scientifique Ustilago carbo, dont Costallat a démontré les effets nuisibles et dont, tout récemment (1872), les professeurs Cesarc Lombroso et Francesco Dupré, de Pavie, ont séparé les principes immédiats : une huile rouge et nue substance toxique dont l'action vénéneuse est analogue à celle de l'ergotine (Gubler, Bull. deVAcad. de me'd., 1878, n° 15). A la vérité, on cultive en France le mais ailleurs encore que dans le Midi; mais il n'y mûrit pas suffisamment et n'y sert pas à la nourriture des humains, à moins que, comme en Bourgogne (Roussel), on n'ait préalablement provoipié une maturation artificielle par la chaleur des fours, qui, naturellement, détruit les germes du sporisorium du même coup. Il est probable, en effet, que dans nos contrées à pellagre la maturation incomplète du maïs est en grande partie l'origine de son altération ultérieure ; au sud de la zone à pellagre et là où le maïs mûrit spontanément d'une façon complète, le parasite ni la maladie n'existent (Roussel et Battaille).
Les rapports de la pellagre avec l'alimentation par le maïs avarié ne paraissent pas encore à tous les médecins un fait intliscutable. La difficulté sera probablement tranchée par l'étude comparative des pellagres sporadiques de Paris et des pellagres dans la région d'endémicité.
Maladies provenant de l'usage de viandes putréfiées. Il est assez difficile de dire quelles maladies résultent spécialement de l'alimentation par des viandes à un degré plus ou moins avancé de décomposition putride. On ne connaît pas bien, d'ailleurs, la nature des phases par lesquelles passe cette décomposition. Nous croyons inutile de redire ici que des aliments semblables, en tant qu'indigestes et impropres à la restitution alimentaire, sont parfaitement aptes à déterminer banalement les troubles gastro-intestinaux et, à la rigueur, à ouvrir de cette façon la porte aux affections spécifiques qui ont plus particulièrement leur détermination anatomique ou même symptomatologique sur l'appareil digestif.
Maladies engendrées ou transmises par l'usage de la viande d'animaux malades. La chair des animaux malades, quels que soient le type et la nature de l'affection, est mauvaise et, sous ce rapport, rentre dans le cadre général de l'étiolo'^ie qui vient d'être indiqué. La vache phthisique, le cheval morveux, le porc ladrique, le mouton charbonneux, ne peuvent fournir et ne fournissent qu'un aliment très-inférieur, peu réparateur, souvent réfractaire à l'action des sucs et des oro-anes digestifs, capable de provoquer tout au moins la nausée, les vomissements la diarrhée ou les phénomènes généraux d'une réparation nutritive insuffisante. Cela n'est ni contesté ni contestable; mais hors de là rien de
précis.
Y a-t-il quelque chose de plus net en ce qui concerne la transmission par ce
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mode, à l'homme, des maladies qu'il est apte à recevoir des espèces animales: la morve, la rage, le tubercule, le charbon, les parasites?
La physiologie a éclairé un des côtés de cette question, l'observation répond à l'autre. La muqueuse digestive ne paraît pas être la véritable voie d'absorption des virus incorporés aux matières animales, telles que la viande ou même le lait (expériences de Renault, d'Alfort; opinion de Raynal, G. Colin, contre Chauveau, Bouley, etc.). Cette absorption perd surtout ses chances de s'exercer par ce fait que, dans nos habitudes, les viandes et le lait n'arrivent à notre estomac qu'après cuisson préalable. 11 est vrai que, à dessein ou non, cette cuisson est souvent loin d'être parfaite. En fait, l'observation prouve que la transmission alimentaire de la rage (Bouley) est possible, que celle du charbon s'est réalisée quelquefois (Fodéré, Enaux et Chaussier, Paulet, J. Levin, Delafond, Verheyen, Sauvage, Fournier, Champouillon), mais qu'elle est loin d'être ordinaire, ou même très-redoutable : on connaît l'histoire des pauvres de Saint-Germain et de Vincennes qui, pendant la Révolution, mangèrent des centaines de chevaux morveux sans contracter la maladie ; celle des Invalides, rapportée par Morand oîi l'on mangea sans accident deux bœufs atteints de charbon, qui, même, avaient communiqué la pustule maligne aux bouchers chargés de les mettre en quartiers; les expériences de M. Decroix sur lui-même, avec la viande de chien enragé. Nous avons vu, personnellement, dans un clos d'équarrissage près de Chartres, en 1864, les ouvriers mettre de côté des gigots charbonneux, pour leur repas et celui de leur famille, tout en prenant des précautions attentives vis-à-vis des coupures ou piqûres de leurs couteaux souillés du sang des bêtes malades. Enfin, à l'assemblée de V Association allemande d'hygiène publique, à Dusseldorf, en 1871, le professeur Bollinger annonça que l'alimentation par les viandes tuberculeuses cuites avait été expérimentée sur l'homme, pendant \m temps suffisamment prolongé (presque un an), dans la personne de plusieurs Bavarois de dévouement, qui, heureusement, n'avaient pas été victimes de leur hardiesse. L'opinion de ce savant paraît être la même vis-à-vis de Tusage du lait des vaches tuberculeuses, sur lequel M. Vallin {Bull, de la Soc. de méd. publique, 1878, t. I, p. 565) vient de ramener l'attention.
Il est à peine utile d'envisager la question qui nous occupe en ce moment au point de vue de la transmission à l'homme du typhus des bêtes bovines, de la maladie aphtheuse, de la clavelée. Notre espèce n'est point apte à ces maladies et ne saurait les contracter par aucun mode. En 181i, 1815, 1870 et 1871, les armées allemandes apportèrent en France la peste bovine; les habitants de Paris, la garnison de Strasbourg, les populations de divers départements s'alimentèrent de la viande d'animaux infestés, sans qu'il y eût jamais d'accidents spécifiques. 11 va sans dire que ce n'est point autrement un aliment louable.
Le parasitisme interne n'est pas tout à fait dans les mêmes conditions que les virus, relativement à l'introduction par les voies digestives. Quand les sucs digestifs modifient la matière animale de la viande, ils modifient probablement aussi et par conséquent détruisent la propriété virulente qui leur est attachée. En désagrégeant la viande, ils mettent au contraire en liberté les larves de parasites et en réveillent la vitalité. II n'y a plus alors que la cuisson parfaite qui fasse obstacle à la transmission d'une maladie parasitaire, en tuant les larves au préalable. Si, comme cela paraît, le charbon est une maladie parasitaire, on s'explique que les viandes charbonneuses présentent plus de dangers que les viandes vraiment virulifères; la bactéridie, ou son germe, est plus
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réfractaire à l'action digestive qu'un véritable virus. Klle est, en outre, plus dure à la cuisson que les autres parasites ; de là, les faits assez nombreux de charbon chez l'homme, pur l'origine alimentaire {voy. Rainibert, article Charbon, in Nouv. Dict. de méd. et de cliir. prat. — Champouillon, Hygiène militaire. La viande; in Rec. de niém. de méd. mil., 5* sér., XXIV, 117).
On retrouvera, d'ailleurs, plus loin, ce qui a trait aux cntozoaires d'alimentation, au chapitre Parasitisme.
Les Français, quoique assez grands consommateurs de charcuterie, ignorent à peu près complètement les empoisonnements par les saucisses et les boudins, traditionnels en Allemagne, où, à la ve'rité, la viande de porc est encore plus en honneur. II se peut que l'attention de nos liygiénistes soit distraite par d'autres sujets. Toujours est-il que nous ne connaissons que le fait d'Ollivier, d'Angers {Arch. gén. de méd., XXII, 1830); les accidents qui, en 1852, furent l'occasion des analyses de Labarraque et Lecanu ; ceux qui, dans une fête de village, résultèrent de l'usage de viandes de charcuterie dans lesquelles Boutigny (d'Evreux) ne put rien découvrir, et quelques autres qui, à divers intervalles, provoquèrent des saisies par la police de Paris (Michel Lévy, Traité d'hyg. publ. et priv. II). Et pourtant, il entre de singuliers éléments dans quelques préparations de charcuterie vendues à la population ouvrière !
Maladies provoquées ou transmises par Veau de boisson. Autrefois, l'on attachait beaucoup d'importance, en étiologie, à l'action directe de l'eau, par ses propriétés physiques ou chimiques. Aujourd'hui, ce côté disparaît devant la considération du rôle que l'eau peut avoir comme réceptacle et véhicule des principes spécifiques, et disons le mot. comme milieu des phénomènes de la putridité. Nous avons à peu près perdu le souvenir des diarrhées de la prison de Saint-Lazare et de la Salpêtrière que Parcnt-Duchâtelet [Hygiène publ., I, 526) et Pinel attribuaient aux eaux séléniteuses de certains quartiers de Paris ; personne ne croit plus à l'influence des eaux calcaires (phosphate ou oxalate de chaux) sur la fréquence des calculs urinaires, à celle des eaux siliceuses sur la carie des dents, que l'on voit d'autre part dépendre des aj)tiludes de race. Les accidents causés par l'ingestion intempestive ou immodéiée d'eau froide, qui préoccupèrent dans le temps Michel Lévy, Guérard, Fleury, assez rares au fond, ne soucient plus guère les hygiénistes. Les contradictions que se sont mutuellement données, selon les lieux d'observation, les théoi ies de l' étiologie du goitre tirées de la présence ou de l'absence de certain élément dans l'eau (Grange, Prévost et Chatin, Maumené, Bertrand, Saint-Lager), ont fini par soustraire, même à un point regrettable, à la considération de la nature des eaux de boisson l'importance qu'elle avait au début.
L'eau de boisson reste comme véhicule des œufs ou des larves d'entozoaires, et nous la retrouverons à ce propos. Mais la question capitale aujourd'hui, relativement à son rôle étiologique, est celle de son intervention dans l'origine et la propagation des maladies infectieuses. Par conséquent, le côté qui devient le plus intéressant n'est plus celui de la constitution, qu'on peut appeler naturelle, de l'eau, mais la richesse de cette boisson en matières putrescibles, c'està-dire organiques, soit banales, soit de provenance morbide spécifique.
Ici se représente tout d'abord la même question préjudicielle que nous avons indiquée tout à l'heure à propos des viandes suspectes, celle de l'absorption gastrique des virus et des miasmes. Nous n'y reviendrons pas. U y a quelques
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année?, la doctrine de la propagation hydraulique de la fièvre typhoïde et du choléra était extrêmement florissante, à l'étranger plus qu'en France, il faut le dire. On n'entendait parler que de Rivers pollution commissionen Angleterre, de Flussverunreinigungs-commission en AUemaone. En France, on dénonçait, mais sans grand fracas, les méfaits de la Seine, souillée par les grands égouts de Paris (Decaisne, .Comptes rendus de VAcad. des sciences, 28 avril 1873), ou ceux de l'irrigation par ces mêmes eaux d'égout delà plaine de Gennevilliers [Assainissement de la Seine, 2" partie : Enquête. Paris, 1876). La théorie tellurique de la propagation de la fièvre typhoïde et du choléra doit peut-être les développements qu'elle a pris entre les mains de M. de Pettenkofer au besoin de réagir contre ces tendances systématiques, corollaires un peu pressés de la doctrine plus générale de la panspermie morbide. Il semble qu'aujourd'hui l'on s'aperçoive qu'on s'est embarrassé gratuitement dans une doctrine incompatible avec la pratique, et qu'il est temps de s'arrêter sur cette pente ; nous en ferons toucher les indices.
Mais il convient de rappeler que, dès 1872, M. Léon Colin faisait les plus expresses réserves vis-à-vis de la véhiculation aqueuse de certains miasmes et indiquait, pour des cas particuliers, le mode réel de l'action d'eaux, même spécifiquement souillées, dans son mémoire : De l'ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes, et que nousmênie, quelque temps après, cherchions à étendre encore ces réserves et ces principes, en les appliquant à la lièvre typhoïde et au choléra (J. Arnould, l'Eau de boisson, considérée comme véhicide des miasmes et des virus, etc.). Nous relevions la rareté des laits allégués comme preuve du transport du miasme palustre par l'eau, nous montrions les côtés faibles de l'interprétation de ceux qui ont paru décisifs, et, avec M. L. Colin, nous ouvrions de graves soupçons sur la légitimité de l'épidémie de fièvre pernicieuse du navire YArgo, rapportée par Boudin et trop souvent invoquée. Nous faisions ressortir la complaisance des auteurs qui, en observant telle épidémie de fièvre typhoïde, négligeaient de remarquer un certain nombre d'éléments étiologiques classiques, pour ne voir que la souillure de l'eau de boisson, réelle ou supposée ; nous opposions à ces^ inductions palhogéniques, en matière de choléra aussi bien que de fièvre typhoïde, les nombreuses circonstances dans lesquelles des épidémies se sont développées sans intervention de la souillure des eaux, ou avec des eaux irréprochables, ou par un autre mode d'action de l'eau que l'absorption digestive. Nous jetions un doute légitime sur la réalité et les propriétés prétendues des germes morbides, à l'existence desquels est naturellement subordonnée l'action spécifique des eaux impures. Enfin, aussi bien comme une preuve de plus de la non-spécificité d'action de l'eau infectée que pour lui reconnaître un rôle positif, nous insistions, après M. L. Colin, sur le rapport direct des eaux de boisson, spécifiquement ou banalement impures, avec la diarrhée ou colite chronique des pays chauds, et même la dysenterie, toutes affections sans spécificité. Nous admettions même que, par les troubles digestifs vulgaires, l'eau impure prépare à merveille l'économie à la fièvre typhoïde ou au choléra en faisant de l'intestin la pars minoris resistentiœ ; au besoin, et en ce qui concerne la fièvre typhoïde, elle réaliserait, dans l'économie, le foyer putride interne, qui est à la rigueur suffisant à la genèse de cette dernière affection.
Les observations produites depuis lors et depuis nos articles [Éliologie de la fièvre typhoïde) dans la Gazette '^médicale, 1875, ne nous ont pas fait changer
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d'avis et nous ont à peine impressionné, malgré une étude attentive de quelquesunes des épidémies signalées, anglaises surtout, et particulièrement di^ l'épidémie de Croydon, en 1875. Tout récemment, le docteur Robinski {De Vinfluence des eaux malsaines sur le développement du typhus e.ranthématique ; in Arch. ge'n. de niéd , décembre 1877), affirmait l'existonce entre l'eau de boisson impure et l'éclosion du typhus, d'un lien qui rentrerait dans notre théorie de la préparation de l'économie, ou même de la ciéation de la réceptivité, par l'usage de mauvaise eau, s'il n'était apparent que l'auteur s'est mépris sur la contagiosité du typhus et a fermé les yeux sur la puissance de propagation par les foyers, qui est cependant évidente dans son récit. Un typhique, plusieurs fyphiques quittent la localité infecti'e pour aller aux e!;virons et n'y transportent pas le typhus : c'est la règle, quelle (jne soit la qualité de l'eau de la localité nouvelle, parce que le foyer se fragmente et se détruit par la dispersion des malades ; parce qu'un malade isolé ne constitue pas un foyer et qu'il ne pourrait en créer un qu'autant que la nouvelle atmosphère serait déjà toute prête. Soit dit sans nier que l'impression faite sur les économies par une eau putride ne soit une disposition favorable ; mais elle n'est ni la seule, ni la plus importante, ni celle qui puisse être décisive.
II y a bien autre chose. C'est que la doctrine de la véhiculation aqueuse des germes entrave l'institution des mesures les plus urgentes de l'hygiène, celles qui assurent l'éloignement des immondices des villes, sans qu'il soit prouvé (|ue l'intégrité et la virginité des eaux diminue la mortalité. L'office sanitaire allemand, prenant à la lettre les théories émises sur les conséquences de la pollution des cours d'eau, avait dans ces derniers temps interdit tout déversement des eaux d'égout dans les fleuves. Les administrations locales furent trèsétourdies du coup, et les hygiénistes allemands, réunis à Nuremberg en septembre 1877, n'hésitèrent pas à déclarer que l'autorité centrale s'était beaucoup trop hâtée de trancher ainsi une question qui n'est pas suffisamment éclairée, et dont la solution ne paraît même pas devoir se produire dans le sens adopté d'avance par le ministère. Les eaux ne sont peut-être pas moins souillées, grâce aux infiltrations dans le sol, dans les villes qui n'ont pas d'égout, que dans celles qui en ont et en versent le contenu dans leiir fleuve ; les eaux d'égout ne sont guère moins chargées de matières putrides, là oii les égouts ne reçoivent pas méthodiquement les matières fécales, que dans les villes qui ont aSopté les water-closets et la vidange à l'égout; quant aux germes, il est d'abord douteux (Pettenkofer, Naegeli) qu'ils se trouvent dans les matières fécales; y seraient-ils, que leur altération ultérieure dans l'eau est probable et que leur dilution est facile à obtenir à un degré qui les rende inoffensifs. Londres emprunte les 16/17 de son eau de boisson à des cours d'eau extrêmement impurs, et cette immense cité a justement le chiffre obituaire le plus faible de toutes les villes du monde. On a relevé dans le IV Report de la Rivers pollution Commission l'état sanitaire des villes du Lancashire et du Cheshire, situées au bord de la Mersey et du Ribble ; dans les villes sans souillures fluviales, la mortalité oscille entre 18,75 et 33,1 pour 1000 ; dans d'autres, qui ne souffrent que peu du voisinage d'un cours d'eau souillé, les chiffres funéraires sont entre 25 et 29 pour 1000; enfin, les villes d'une troisième catégorie, exposées à l'influence de cours d'eau putrides au plus haut degré, ont pour mortalité 24,9 à 32,2 pour 1000 {voy. J. Arnouid : Cinquième réunion générale de la Société allemande d'hygiène publique, à Nuremberg, en septembre 1877; in Gazette médicale de Paris, 1878,
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n" 25). Les diflcrencis obituaires ne montrent pas vraiment de supériorité du côte des villes sans souillures fluviales.
Nous nous sommes étendu un peu longuement sur ce point, quoiqu'il y ait beaucoup moins d'entraînement eu France vers les idées systématiques de l'étiolonie par l'eau de boisson que dans les pays voisins. Nous craignons aussi la souillure fluviale, mais sans y voir la spécificité étlologique et, dans la réalisation des mesures d'hygiène, nous tâchons de combiner ce qui peut le mieux satisfaire aux exigences diverses et divergentes. Les lignes qui précèdent ont pour but d'approuver nos hygiénistes, ingénieurs et administrateurs, dans cette façon d'éviter les points de vue isolés et exclusifs et d'embrasser le plus possible, en pratique, tous les éléments et tous les aboutissants de chaque question, dès qu'il s'agit d'en traduire la solution par des règlements de police sanitaire et de grands travaux d'édilité, de vuirie, de canalisation, etc.
Passons à l'examen de la pathologie française, d'après l'influence de boissons propres à l'homme, et qui interviennent pour une part dans les sources de la production eu travail. Comme toujours, nous préciserons le plus possible les conditions spéciales de l'éliologie.
Maladies provenant de l'usage ou de l'abus de diverses boissons alimentaires. Alcoolisme en France. Il se réc die, en France, année moyenne, environ 00 millions d'hectolitres de vin, dont l'exportation ne diminue pas de 4 millions la consommation dans le pays même ; il se fabrique 7 à 8 millions d'hectolitres de cidre, autant de bière, et 1 million et demi d'hectolitres d'alcool, que l'exportation, heureusement, réduit d'au moins un tiers. La consommation moyenne de vin est, depuis dix ans, d'environ 105 litres par habitant; mais les départements du Nord et du Nord-Ouest pesant très-peu sur cette moyenne (Lille, 23 lit. par hab.; Rouen, 40), ceux du Sud-Ouest prennent pour leur part les chiffres de 200 litres et au delà, dans la consommation générale. En revanche, le département du Nord consomme 220 litres de bière par habitant, celui des Ardennes, 1 70 ; le Pas-de-Calais, 155 ; la moyenne, en France, étant de 21 litres, et les déparlements de la Manche, du Calvados, de l'Orne, fournissent à chacun de leurs habitants aux environs de 200 litres de cidre, boisson à peu près inconnue en France ailleurs que dans les cont-rées normandes et bretonnes. La consommation d'eau-de-vie, esprits ou alcools (ce dernier mot pris dans son acceptiun Commerciale) équivaut, en France, à environ 3 litres d'alcool pur par tête ; mais il se passe ici un fait des plus curieux ; c'est que, tandis que les départements essentiellement vinicoles du Sud et du Sud-Ouest fournissent les chiffres moyens les plus faibles sous le rapport de cette consommation, les pays à bière, et bien plus encore ceux à cidre, tiennent la tête de la liste avec des chiffres fort au-dessus de la moyenne générale. Dans les départements de Sèine- Inférieure, Somme, Aisne, Mayenne, Calvados, Eure, « la consommation par habitant, dit M. Lunier, atteint les chiffres de 6 lit. 80 à 10 litres d'alcool pur, ce qui représente un peu plus de 16 à 23 litres d'eau-de-vie à 42°, et nous avons compris dans le calcul les femmes et les enfants ! » 11 faut, paraît-il, pour digérer la bière fade et plate, peut-être fabriquée avec plus de sucre de fécule que de malt, à l'usage des ouvriers du Nord, l'auxiliaire de cette eau-de-vie de betteraves ou de grains qu'on leur vend sous le nom de genièvre ; et, de même, ou plus encore, les buveurs de cidre, en Bretagne et en Normandie, sous prétexte de « faire passer » ce breuvage indigeste, absorbent pour ainsi dire autant de vîrres d'cau-de-vie que de pots de cidre.