GAZ DE PARIS
Ces exemples suffisent pour se taire une idée de la variété de composition que peut présenter un gaz d'éclairage dit : épuré. Mais en dehors des hydrocarbures, sur l'action nocive desquels nous aurons à revenir {voij. art. Goudron), il se rencontre encore assez souvent dans un gaz livré à la consommation une proportion variable de produits ammoniacaux et sulfurés dont l'influence fâcheuse sur la santé peut se montrer d'une façon toute spéciale, au moment de la combustion du gaz, par la formation de vapeurs d'acide azoteux et d'acide sulfureux auxquelles cette combustion donne naissance.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons dès à présent insister sur la nature des accidents que provoque le gaz d'éclairage quand il se répand dans l'atmosphère d'un appartement et se mêle à l'air respiré.
Parmi les éléments composants du gaz, il faut citer le bicarbure d'hydrogène ou gaz oléfianl (éthylène) et l'oxyde de carbone comme ayant été particulièrement incriminés.
Suivant Devergie, auquel on doit une des premières études sur les accidents provoqués par le gaz de l'éclairage, c'est à l'hydrogène bicarboné qu'il faudrait attribuer ces accidents. Cette opinion a été adoptée par Orfila. Cependant il est facile de reconnaître dans les différentes recherches faites à cet égard que toutes les fois qu'il y a eu des accidents, par la respiration de cet hydrocarbure, c'est qu'il était mélangé en quantité plus ou moins notable avec de l'oxyde de carbone.
lourdes a été le premier à accuser ce dernier gaz des accidents graves d'intoxication produits par le gaz d'éclairage. Cette seconde opinion a pour elle le résultat des autopsies, aujourd'hui assez nombreuses, où l'analyse spectroscopique du sang a démontré l'action caractéristique de l'oxyde de carbone sur les globules sanguins. Il est digne de remarque que dans une des premières autopsies, peut-être la première, d'un sujet intoxiqué par le gaz de l'éclairage, Ollivier (d'Angers) avait déjà constaté la coloration rutilante du sang, avec une fluidité particulière de ce liquide. C'était chez une jeune fille trouvée, le matin, morte dans sa chambre où s'était opérée une fuite de gaz. Il est bon de dire toutefois que la coloration rutilante du sang est aussi le résultat de l'action des gaz cyanures et du gaz bioxyde d'azote, produits qui peuvent se rencontrer quelquefois dans le gaz de l'éclairage.
Les symptômes de l'asphyxie par le gaz de l'éclairage mélangé à l'air des appartements rappellent, de leur côté, ceux de l'asphyxie par le charbon. DICT. ESC. 4° s. Vil. 8
11 y a au début : de la pesanteur de tête, de l'affaissement général, de la prostration des forces ; puis surviennent des troubles profonds de la sensibilité, de la motilité et des facultés intellectuelles. L'assoupissement, d'ordinaire, est tel que la conscience des choses du monde extérieur est voilée, à demi éteinte ou coniplétcmeni anéantie. La victime n'aurait qu'un mouvement à faire pour briser des carreaux et être sauvée, mais elle est réduite à une impuissance qui lui coûte la vie.
Le degré de résistance à l'action du gaz est un phénomène purement individuel ; les uns sont promptement asphyxiés, d'autres résistent un temps trèslong.
lourdes a prétendu que les propriétés odorantes du gaz d'éclairage seraient pour la sécurité publique une garantie sérieuse. Malheureusement, en admettant ce fait, on n'est pas toujours à même d'être prévenu de cette façon, car la plupart des cas d'intoxication arrivent la nuit, pendant le sommeil des victimes. Tantôt c'est à leur propre imprudence qu'il faut s'en prendre parce qu'elles ont oublié de fermer le robinet qui alimente l'appareil brûleur du gaz; tantôt c'est à l'imprudence d'autrui, plus particulièrement des serviteurs. Tel est le cas de cet Américain cité par Taylor, qui périt victime d'un semblable empoisonnement; le gaz provenait d'une des chambres voisines où l'on avait oublié de fermer le compteur. On a signalé aussi, comme une cause de fuites, l'erreur qui résulte de la mauvaise disposition des robinets, qui fait qu'on les laisse ouverts alors qu'on croit les avoir fermés.
D'autres fois c'est à des fuites par des fissures dans les tuyaux ou par des soudures mal faites que sont dus les accidents. W. Taylor insiste sur leur fréquence de plus en plus grande, à Edimbourg, même dans des appartements larges, en apparence bien aérés et bien surveillés, tels que les collèges {Edinb. med. Journ., juillet 1874).
On a admis aussi que le gaz transsude quelquefois, à travers les tubes de caoutchouc dans lesquels on le fait passer. A ce sujet, le docteur Stark, cité par Taylor, aurait fait cette remarque intéressante : que ces sortes d'accidents se multiplient lorsque le baromètre est à une faible pression. Dans ces conditions, en effet, le gaz s'échappe plus facilement au travers des tubes de caoutchouc vulcanisé. 11 faut ajouter qu'il y a des moments où la tension du gaz augmente subitement dans le réseau distributeur ; ce qui encore peut favoriser cette transsudation. Disons tout de suite qu'on a proposé de remédier à cet inconvénient en revêtant les tubes en caoutchouc à leur paroi intérieure d'un enduit qui les rend imperméables.
Le docteur Surcking a rapporté dans le journal the Lancet deux ^ observations d'asphyxie par le gaz d'éclairage dont la cause est assez curieuse pour être signalée. Les deux victimes étaient un palefrenier et un cocher. On les avait trouvés dans l'écurie, où ils couchaient, dans un état de mort apparente. En ouvrant l'écurie, on sentit une forte odeur de gaz qui paraissait s'échapper par une fissure d'un tuyau à gaz placé dans l'écurie, causée par un piaffement d'un des chevaux. Il n'est pas dit, ce qui aurait été intéressant à connaître, si les chevaux avaient éprouvé quelques effets de la part du gaz.
Enfin, on a cité des cas où des tuyaux de plomb, faisant obstacle au passage de certains rats, avaient été rongés et percés par ces derniers.
Dans quelques circonstances les symptômes d'intoxication se manifestent d'une façon d'autant plus insidieuse que le gaz ne se mêle à l'atmosphère
GiZ D'ÉCLAIRAGE. 115
qu'en très-faible quantité ; et cela dans des conditions de salubrité en apparence favorables. En pareil cas : des nausées, de la céphalalgie, des étourdissements, un affaiblissement progressif et profond, sont les troubles que l'on éprouve, sans qu'il vienne à l'idée que c'est à l'inhalation du gaz d'éclairage que ces troubles sont dus, parce qu'il n'y a dans l'appartement ni tuyau ni bec de gaz qui attire l'attention immédiate.
Pettenkofer a recueilli un certain nombre d'observations oiî l'on a attribué à <les affections typhoïdes les symptômes dépendant d'une intoxication par le gaz d'éclairage. C'est qu'alors le gaz toxique provenant d'une fuite de gaz extérieure, souvent éloignée, s'est infiltrée de proche en proche, dans les couches perméables du sous-sol, et a pénétré, à travers les murs de maçonnerie, jusque dans l'habilalion.
Un certain nombre de faits semblables ont été signalés qui montrent qu'une pareille cause de danger n'est pas aussi rare qu'on pourrait le croire. Tel est le fait de Rovereto, dont on doit la relation à Ruggiero Cobelli {Revue de Hayem, 1877). Trois personnes, une femme et ses deux filles, succombèrent à un empoisonnement par le gaz d'éclairage dans des conditions intéiessantes à connaître. Il n'y avait pas de conduite à gaz dans la maison, et il fallut rechercher le chemin que le gaz avait dû parcourir pour arriver dans la chambre des victimes. On constata que, sur la conduite principale qui traversait la rue, à une profondeur de 0'",80, il existait une fuite, en un point distant de 4'", 7 7 du domicile des victimes. Le gaz aspiré pour ainsi dire par la maison remplie d'air beaucoup plus chaud que l'air extérieur (c'était en hiver) traversa les fentes du nmr; en effet, en différents points, on put y percevoir l'odeur caractéristique du gaz d'éclairage. 11 pénétra enfin dans la chambre à coucher, après avoir parcouru un espace de 18'", 44. On se rappela que les jours précédents les victimes avaient déjà éprouvé quelques symptômes particuliers, le matin en se levant, tels que : douleur de tête et vertiges. L'autopsie et l'analyse du sang tirent attribuer le rôle délétère à l'oxyde de carbone. On supposa que l'irruption du gaz dans la chambre avait été favorisée, dans la dernière nuit, par la tension qui s'éleva tout à coup dans les tuyaux par la fermeture des becs de gaz qui brûlaient dans la ville.
Un second fait, celui de l'empoisonnement de la famille Biau, à Albi (Tarn), dans la nuit du 24 au 25 décembre 1874, est d'un intérêt non moins vif, et plus curieux encore à connaître dans ses détails. Il a été l'objet d'une excellente relation due au docteur Séverin Gaussé.
Le père Biau, âgé de soixante-trois ans, et sa femme, âgée de soixante-six ans, habitaient avec leur belle-fille, Jeanne Delteil, un rez-de-chaussée composé d'une chambre et d'une cuisine. Depuis le 21 décembi'e ils étaient malades toutes les nuits. Le premier soir, sans cause connue, ils éprouvèrent de l'insomnie. Le mardi, 22, ils se trouvent mieux dans la journée, mais, le soir, en entrant dans la chambre où ils couchaient tous les trois, ils sont de nouveau indisposés. Ils ont des envies de vomir et accusent les pommes de terre qu'ils ont mangées à leur souper. Le mercredi, 23, la belle-fille s'évanouit dans son lit, elle se plaint de ne plus y voir. La belle-mère va chercher du vinaigre dans la cuisine pour la remettre, et se trouve mal à son tour.
Biau, voyant que sa femme ne revenait pas, va voir ce qui se passe, et les fait revenir à elles avec de l'eau fraîche. Toutes deux vomissent.
Dans le nuit du mercredi au jeudi, tous les trois se trouvent très-maîades et,
ri6 GAZ D'ÉCLAIRAGE.
le matin, Marguerite Biau et sa belle-fille s'évanouissent de nouveau. Le jeudi matin 54, Jeanne Delteil se purge. La nuit de Noël, Biau, ne pouvant se rendre compte de l'indisposition dont ils souffrent tous depuis plusieurs jours, l'attribue à l'odeur d'huile de schiste qu'il accuse sa belle-liile d'emporter tous les soirs de la fabrique où elle travaille.
Cette nuit qui devait leur être si fatale, le père Biau s'évanouit. Sa femme appelle Jeanne qui, à son tour, éprouve des bourdonnements dans les oreilles et n'y voit plus. Elle sent des faiblesses d'estomac et ne peut pas le dire. Cependant elle parvient à se lever, mais il lui est impossible de marcher et elle tombe sur le carreau. Depuis ce moment, elle a perdu connaissance, et ne peut donner d'autres renseio^nements aux médecins experts qui, plus tard, l'interrogèrent. Sa bellemère eut, à ce quelle croit, la force de la porter dans son lit, mais elle. tomba à son tour.
Les experts se trouvèrent le lendemain en présence d'un cadavre, celui de Biau, et des deux femmes entièrement privées de connaissance, et dans un état très-alarraant. Chez la femme Biau, la lace est vultueuse, les yeux sont injectés, convulsés, et roulent dans les orbites; les narines sont fuligineuses, la respiration est stertoreuse, le pouls misérable, la peau froide ; les arcades dentaires sont serrées convulsivement l'une contre l'autre, sans écume à la bouche; immobilité complète de tout le corps. Chez Jeanne Delteil, la face est très-pâle et les narines fuligineuses ; les pupilles sont contractées, le pouls est petit, filiforme, la peau froide; les arcades dentaires sont serrées, sans écume à la bouche. Lorsqu'on secoue un peu cette femme, elle ouvre les yeux, qui sont atones et comme frappés de stupeur. Il y a, sur le devant du corps, quelques vomituritions. Les membres sont souples, la malade pousse de temps en temps quelques cris plaintifs.
Toutes les deux furent envoyées à l'hospice, où elles se rétablirent.
A l'autopsie de Biau, on trouva de la congestion des méninges, du cerveau et de la moelle ; le sang fluide et de couleur rouge-groseille ; les poumons d'un rouge vif, les bronches remplies d'écume sanguinolente et pocheuse.
C'est en recherchant la cause d'un pareil accident, dans l'exploration des coins et recoins de la chambre, qu'un des experts, qui tenait une lumière à la main, alluma le gaz qui sortait de derrière une plinthe et qui, sur certains points, produisit de véritables explosions.
Les employés de l'usine à gaz, appelés à rechercher en quel endroit des tuyaux de conduite il pouvait bien y avoir une fissure, ne trouvèrent rien. En continuant les recherches, on trouva uu siphon oublié, privé d'eau, d'où s'échappait en abondance le gaz d'éclairage. Celui-ci s'était infiltré dans le sol, composé de terres transportées, tandis que la surface était durcie par la gelée, et avait ainsi pénétré à travers un mur en maçonnerie dont l'épaisseur était au moins de 50 centimètres, jusque dans îa chambre occupée par les époux Biau. Le gaz, de proche en proche, avait fini par arriver à un puits qui se trouvait dans une maison voisine et à 13 mètres de distance. 11 fut en effet facile à un ouvrier de l'allumer à 1 mètre environ au-dessous de la margelle et au niveau du sol (in Ann. d'hygiène, t. XLIV, 2« série, p. 355).
Chose curieuse, le fait de l'asphyxie de la famille Béringer, arrivée à Strasbourg, le 51 décembre 1840, et ,qui servit de sujet à l'excellent mémoire de lourdes, était dû à la même cause, c'est-à-dire à un siphon vide. Ce siphon, placé à 8 mètres de la maison, était vide et laissait échapper une quantité consi-
G.VZ D'ÉCLAIRiGE. 117
derable de gaz qui ne pouvant traverser directement les couches supérieures du sol congelées, s'était infiltré sur les côtés, jusque dans la cave sous-jacente au logement des Béringer. Dans un autre cas, relaté également par Tourdes, le gaz qui s'échappait aussi par un siphon vide avait traversé le sol et pénétré dans une pièce au rez-de-chaussée chauffée par un poêle.
Ces siphons, ainsi que nous l'avons vu plus haut, sont destinés à absorber l'eau que le gaz entraîne en quantité plus ou moins considérable; ils doivent toujours être remplis d'eau pour s'opposer à la fuite du gaz et sont adaptés aux points les plus déclives des conduits principaux. Or c'est par là, en effet, que peut se faire la plus grande déperdition du gaz.
La surveillance de ces siphons importe donc beaucoup pour la sécurité publique, et, comme le dit fort bien le docteur Séveriu Gaussé dans son excellent rapport, il serait à désirer que dans toutes les villes éclairées au gaz les Compagnies fissent dresser un plan de la canalisation, en signalant d'une manière toute paiticulière les endroits où sont les siphons, dont on devrait surveiller fréquemment le fonctionnement.
Voici enfui un dernier exemple d'asphyxie par le gaz de l'éclairage, arrivé à Lyon, dans la nuit du 20 au 21 décembre 1879, dans une maison située rue de Vendôme. Les locataires de cette maison, le père, la mère et un enfant de douze ans, furent trouvés ne donnant presque plus de signe de vie ; les deux premiers ont succombé. La cause de cet accident a été attribuée à une fuite de gaz produite au milieu de la chaussée. Le terrain durci par le froid n'a pas permis au gaz de s'échapper par la surface du sol ; il a couru d'une façon souterraine et dans les caves des maisons de presque toute la rue. Dans plusieurs caves de la rue Duquesne, voisine de la rue Vendôme, on a aussi constaté l'invasion du gaz d'éclairage.
On a pu remarquer, au sujet de ce mode de pénétration du gaz d'éclairage dans les habitations, que la chose se présente surtout en hiver. 11 y a à cela plusieurs raisons. D'abord, en hiver, la tension du gaz dans le réseau distributeur est toujours plus élevée à cause de la consommation plus grande, ce qui favorise singulièrement les fuites dans le sol ; en second lieu, la porosité moins grande de ce sol à sa surface, par suite du froid et des gelées, ne permet pas au gaz de s'échapper immédiatement et directement de bas en haut vers l'atmosphère, de là des infiltrations au loin ; enfin l'air intérieur des appartements, étant toujours plus chaud dans cette saison, opère une aspiration du dehors au dedans qui favorise singulièrement, surtout pour les rez-de-chaussées et les magasins, l'arrivée du gaz perdu dans les couches voisines du sol extérieur.
En présence de ces faits qui sont plus nombreux qu'on ne le croit, on comprend toute l'importance qu'il y avait, au point de vue de l'hygiène publique et privée, à rechercher quel était l'élément essentiel du gaz d'éclairage, auquel les accidents devaient être particulièrement attribués, et à démontrer ensuite la nécessité de sa suppression définitive par des procédés d'épuration efficaces. C'est ce que je me suis proposé de faire, en entreprenant des recherches spéciales à ce sujet.
Voici une série d'expériences faites à la Faculté de médecine de Bordeaux, de concert avec mon savant collègue, M. le professeur Jolyet. Les résultats en sont trop importants pour que je ne les transcrive pas ici dans leur intégrité.
Expérience I. Un sac en caoutchouc, de 200 litres de capacité, fut rempli avec un mélange de parties égales de gaz d'éclairage et d'air. — Le gaz d'éclai-
rage consommé à Bordeaux nous a donné, à l'analyse, 8 pour 100, en volume, d'oxyde de carbone. — Nous fîmes respirer le mélange à un chien, au moyen d'un appareil respirateur à double soupape adapté à une muselière d'expérience.
Au bout d'un quart d'heure les signes asphyxiques de l'anesthésie commencèrent à se montrer. 11 y eut des convulsions à vingt-cinq minutes ; la mortarriva à trente-cinq minutes.
Le sang retiré, au bout de vingt-cinq minutes, était rouge (au lieu d'être noir comme dans la simple asphyxie). Examiné au spectroscope : les deux raies qui, pour le sang normal, correspondaient aux divisions 76 et 80, se trouvaient reculées vers la droite à 90 et Ori. De plus, ces deux raies étaient irréductibles par le sulfhydrate d'ammoniaque. Ces caractères sont incontestablement ceux de l'hémoglobine oxycarbonée.
Après ce premier examen, on fait l'analyse des gaz du sang intoxiqué, au moyen de la pompe à mercure.
On trouve que 100 parties de ce sang, en volume, ne contiennent plus que 6,66 d'oxygène, au lieu de 20 pour 100 qu'il contenait à l'état normal.
Ensuite, par le procédé de Grehant, qui consiste à traiter le sang oxycarboné par de l'acide acétique et du sel marin, l'hémoglobine transformée en hématine laisse dégnger l'oxyde de carbone, lequel est recueilli, dans une éprouvette graduée, sur la pompe à mercure.
On introduit dans cette éprouvette de la solution de sous-chlorure de cuivre, avec laquelle on absorbe tout l'oxyde de carbone recueilli.
On reconnaît ainsi que, sur 100 centimètres cubes de sang intoxiqué, il y a 14'^'=, 35 d'oxyde de carbone qui, en se combinant avec les globules rouges, ont pris la place de l'oxygène.
Donc le gaz d'éclairage tue par l'oxyde de carbone qu'il contient.
Mais l'oxyde de carbone n'est-il que le principal agent toxique, ou est-il le seul élément toxique du gaz d'éclairage?
Pour résoudre ce point si intéressant d'hygiène expérimentale, il y avait deux sortes d'expériences à faire :
Une première consistait à dépouiller complètement une assez grande quantité de gaz d'éclairage de son oxyde de carbone et à rechercher l'action de ce gaz, ainsi dépouillé, sur l'économie. Cette expérience a été tentée, mais elle n'a pu être menée à bonne fin, faute d'avoir à notre disposition une quantité suffisante de solution épuratrice au sous-chlorure de cuivre.
Un second ordre d'expériences devait avoir pour but de rechercher l'action spéciale sur l'économie de chacun des autres éléments qui entrent dans la composition du gaz d'éclairage.
C'est, bien entendu, le gaz d'éclairage livré à la consommation comme gaz épuré que nous avons en vue.
Nous avons vu qu'un tel gaz offre généralement dans sa composition : de Y hydrogène, dans la proportion environ de 30 à 50 pour 100 en volume; du gaz des marais, dans la proportion de 35 à 45 pour 100 environ; des hydrocarbures éclairants [éthylène et propylène), dans la proportion de 4 à 10 en moyenne pour 100, ainsi que de très-faibles quantités d'azote et d'acide carbonique.
L'hydrogène, cela n'est pas douteux aujourd'hui, surtout depuis les recherches de Grehant sur la détermination de la capacité pulmonaire, n'est pas un gaz toxique.
Parmi les hydrocarbures e'clairants, l'éthylène ou bicarbure d'hydrogène est celui qui a été le plus incriminé par un certain nombre d'observateurs. J'ai dit plus haut que c'est ce gaz que Devergie regardait comme dangereux, et que cette opinion avait été adoptée par Orfila.
Les expériences suivantes résolvent définitivement la question de non-toxicité de ce gaz.
Expérience IL On fait respirer un chien par la trachée, et au moyen des doubles soupapes, dans un sac contenant le mélange suivant : Hydrogène bicarboné, 27 litres; oxygène, 10 litres ; air, 50 litres. L'animal reste parfaitement tranquille, pendant tout le temps qu'il respire le mélange, sans gêne de la respiration. La pression artérielle mesurée dans la carotide, avant et pendant la respiration dans le mélange, n'éprouve pas de changement notable et reste aussi élevée ; légère augmentation du nombre des pulsations; sang artériel parfaitement rouge. L'animal met trente-cinq minutes à respirer les 87 litres du mélange gazeux.
Alors, on fait le mélange suivant : gaz de l'éclairage, 27 litres; oxygène, 10 litres; air, 50 litres, et on fait respirer le même chien dans le sac contenant ce mélange.
Très-rapidement : gêne de la respiration, agitation; la pression artérielle s'abaisse bientôt considérablement comme dans une saignée abondante, et les pulsations du cœur, accélérées d'abord, se ralentissent, puis s'arrêtent; la mort de l'animal a lieu en quinze minutes.
Expérience III. On place dans une cloche, de 17', 700, dix petites souris. Au fond de la cloche se trouve de la potasse caustique pour absorber l'acide carbonique. La cloche lutée, on fait dépression et on laisse rentrer 5', 5 d'oxygène: nouvelle dépression et entrée dans la cloche de 5', 50 de bicarbure d'hydrogène. Pendant une heure et demie que les animaux respirent le mélange, aucun signe manifeste de gêne ne se montre.
Les animaux, après ce temps, sont sortis de la cloche, et celle-ci est ventilée. On recommence alors l'expérience ci-dessus en remplaçant le bicarbure par le gaz de l'éclairage. En très-peu de temps : gêne respiratoire considérable, cyanose et mort imminente. On sort les souris qui se remettent assez rapidement.
Expérience IV, L'expérience ci-dessus est répétée avec les souris, mais en employant le protocarbure d'hydrogène ou gaz des marais. Les animaux restent deux heures dans la cloche de 1 7 litres contenant 5', 50 de protocarbure, et pendant tout ce temps, se comportent comme s'ils respiraient dans l'air.
Ainsi donc l'hydrogène d'une part, le protocarbure et le bicarbure de l'autre^ les premiers : éléments essentiellement comburants, le dernier : élément éclairant du gaz de l'éclairage, ne sont pas toxiques, mais simplement irrespirables. Si l'on en excepte le propylène, qui n'a pas été essayé, et qui se trouve en petite quantité dans le gaz d'éclairage, on est en droit d'avancer que Yoxyde de carbone est le seul élément toxique.
En résumant les faits qui précèdent et en les signalant dans une récente communicaticn faite à la Société de médecine publique (séance du 28 janvier 1880), je me suis demandé si, en présence d'une proportion toujours assez élevée d'oxyde de carbone dans les gaz d'éclairage les mieux épurés et des accidents plus fréquents qu'on ne le pense qui en sont la conséquence, il n'appartenait pas à l'hygiène de formuler le désir, pour ne pas dire plus, de voir l'oxyde de carbone disparaître de la composition de tout gaz d'éclairage.
« Je ne viens pas, ajoutai-je, faire de procès au gaz d'éclairage extrait de la houille. Bien au contraire ; le point de vue auquel je me place lui est absolument favorable, puisque, si on compare sa composition à celle des divers autres gaz dont on a clierché plus ou moins à généraliser l'emploi, on voit que c'est encore ce gaz qui contient le moins d'oxyde de carbone [voy. plus loin l'analyse chimique des gaz au bois, gaz de tourbe, etc.)-
« Mais cet oxyde de carbone sert-il du moins à donner au gaz d'éclail'age quelque propriété essentielle? Je ne le crois pas, par la simple raison que le pouvoir éclairant d'un gaz dépend absolument des hydrocarbures qui le composent, et que les gaz qui sont les plus éclairants, tels que ceux que l'on extrait des corps gras, des huiles végétales ou de certaines huiles minérales, ne contiennent pas la moindre trace d'oxyde de carbone, tandis que le gaz à Veau, qui est presque entièrement composé d'oxyde de carbone et d'hydrogène, n'est nullement éclairant et nécessite, pour être employé, le secours de quelque procédé particulier destiné à lui procurer des propriétés éclairantes. A cet égard donc l'oxyde de carbone serait encore plutôt nuisible qu'utile.
« Je crois bien que l'unique raison qui fait qu'un gaz d'éclairage livré à la consommation contient de l'oxyde de carbone en quantité assez notable pour constituer un véritable danger, c'est qu'il n'y a pas de procédé, assez économique pour l'industrie, qui permette de faire disparaître ce produit toxique, comme on a fait disparaître l'acide carbonique, les composés ammoniacaux et les composés sulfurés.
« "Voyons cependant s'il n'y a rien à faiie.
« Aucun des agents de dissolution ou de réaction employés actuellement pour la purification du gaz d'éclairage n'absorbe l'oxyde de carbone ; mais il est une substance que l'on trouve indiquée dans les traités de chimie comme étant la seule qui soit capable d'absorber l'oxyde de carbone en très-grande quantité: c'est le protochlorure de cuivre (ou en général un protosel de cuivre) dissous dans de l'acide chlorhydrique. Ce fait étant acquis, je demande s'il n'y aurait pas lieu, pour atteindre le but proposé, de faire barboter le gaz d'éclairage, à sa sortie des épurateurs, dans des appareils spéciaux renfermant une pareille dissolution.
« Je sais bien qu'au point de vue industriel on peut reprocher à ce procédé de n'être pas économique ; de tels procédés chimiques coûtent cher. Mais n'est-ce pas là l'objection traditionnelle toutes les fois qu'il s'agit de prescrire, au nom de l'hygiène, un perfectionnement industriel qui, une fois accepté et appliqué, ne tarde pas à être reconnu comme fort avantageux pour la salubrité publique et la production industrielle? Du reste, on n'aurait qu'à faire ici ce qu'on a fait avec certains des mélanges épurateurs employés actuellement : on pourrait, après qu'il aurait servi pendant un certain temps, régénérer le protochlorure de cuivre afin de le faire servir de nouveau. »
L'hygiène en tirera cette conclusion que : cet élément étant à la fois inutile, puisqu'il ne communique aucune propriété éclairante au gaz, et dangereux, il est nécessaire de trouver un moyen pratique d'épuration qui le fasse disparaître de la composition de tout gaz d'éclairage.
B. Les symptômes d'une intoxication lente et l'asphpie ne sont point les seuls accidents à signaler comme conséquence d'une fuite de gaz dans les appartements privés. Le mélange de l'air avec le gaz d'éclairage peut, dans certaines
proportions, donner lieu à de violentes explosions, alors que l'on entre, dans la pièce où s'est fait ce mélange détonant, avec une lumière.
Il résulte des recherches faites par Devergie que, mêlé à 7 ou 10 fois son volume d'air, le gaz d'éclairage s'enflamme et détone avec force par l'approche d'un corps en combustion ; la détonation est faible quand la proportion d'air s'élève à onze fois le volume de gaz. D'autre part, l'observation démontre que ces proportions sont plus que suffisantes pour amener l'asphyxie ; de telle sorte qu'une atmosphère peut ne pas contenir assez de gaz pour détoner, et cependant en renfermer assez pour empoisonner- Souvent l'explosion est provoquée par la recherche d'une fuite de gaz à l'aide d'une lumière. Combien de catastrophes doivent être attribuées, en pareil cas, à l'ignorance ou à l'imprudence des intéressés ou de V appareilleur lui-même !
Les règlements de police, ainsi qu'on le verra, recommandent formellement l'emploi d'appareils spéciaux pour rechercher les fuites sans employer le flambage.
La nature et le mode de distribution des tuyaux qui amènent le gaz dans les maisons ne sont pas sans influence sur les chances d'explosion à courir. Ces tuyaux sont en fer forgé ou plus fréquemment en plomb. Les tubes de plomb ont le grand avantage d'être extrêmement commodes à manier, mais ils ont aussi l'inconvénient d'être facilement fusibles. Les tuyaux de laiton et de cuivre présentent de grands inconvénients ; les tuyaux de laiton crèvent très-facilement dans la soudure lorsqu'on les courbe ; les tubes de cuivre sont fortement attaqués par le gaz, surtout lorsque celui-ci n'a pas été dépouillé de l'ammoniaque avec tout le soin désirable, ce qui tient sans doute à ce qu'il se forme de l'acide azoteux aux dépens de cet alcali. Enfin le gaz d'éclairage, quand il est ammoniacal, contient de faibles proportions d'acétylène, et les tubes en cuivre peuvent donner naissance à la longue à des petites quantités d'acétylure cuivreux, lequel, ainsi que l'a démontré Crova, est un composé détonant par le choc. On a signalé, en effet, des accidents par suite d'explosions survenues en voulant dégorger ou nettoyer, avec un mandrin métallique, des tuyaux en cuivre ayant servi au passage du gaz de la houille.
A ce propos, il n'est pas sans intérêt de citer les inconvénients que peut avoir, pour les ouvriers chargés d'opérer ce nettoyage, la mauvaise habitude de souffler dans les tuyaux pour les dégorger. Sédillot a relaté dans la Gazette médicale de Strasbourg (n" dn 5 mars 1842) deux cas d'asphyxie subite produite par le gaz de l'éclairage, à la suite de manœuvres d'aspiration faites par les ouvriers dans le but de débarrasser le tuyau de distribution et de faire arriver le gaz. Voici les faits :
Observation 1. Le nommé B..., monté sur une échelle, se mit à souffler dans le conduit pour voir s'il était bouché, et s'assura qu'il n'y avait aucune oblitération. 11 aspira alors fortement le gaz pour le faire monter et en remplir le tuyau. Cet ouvrier vait déjà fait plusieurs fois cette manœuvre sans en éprouver d'autre incommodité qu'un léger vertige promptement dissipé. Mais à peine eut-il aspiré le gaz qu'il se sentit défaillir et tomba lourdement sans connaissance, la tête la première, sur le sol.
Observation 2. Le nommé Z. était en train d'examiner un bec de gaz qu'il n'avait pu allumer la veille. Il reconnut en y soufflant que le tube était bouché, descendit de l'échelle, perfora le conduit à une petite distance au-dessus du sol, y versa de l'alcool pour dissoudre les matières déposées qui formaient
obstacle, puis remonta sur l'échelle pour s'assurer, en aspirant le gaz, que le tuyau de conduite était redevenu libre. Jamais encore il n'avait fait celte opération. Une première aspiration fut sans résultat; il en fit une seconde, et à l'instant même tomba d'une hauteur de 4 mètres sur le pavé, comme véritablement foudroyé.
On a évité depuis lors, et on évitera de pareils accidents, en se gardant de porter la bouche aux orifices des tuyaux, et en se servant d'appareils aspirateurs.
Des accidents d'une autre nature ont été observés chez les ouvriers employés à l'appareillage des tuyaux de gaz. Ce sont des symptômes d'intoxication saturnine dus à l'inhalation de poussières plombiques provenant de la couche de céruse dont ces tuyaux sont parfois revêtus à l'intérieur ; absorption qui se fait au moment où les ouvriers aspirent l'air des conduites.
G. Nous devons maintenant faire connaître les documents administratifs se rapportant spécialement à l'emploi du gaz dans l'intérieur des habitations.
Un premier avis relatif à cet emploi avait été annexé à l'ordonnance du 31 mai 1842. 11 a été repris et complété dans une ordonnance spéciale du 27 octobre 1855. C'est à cette dernière qu'il faut s'en référer aujourd'hui. Elle contient, en substance, toutes les précautions hygiéniques que la question soulève et nécessite.
Ordonnance concernant les conduites et appareils d'éclairage par le gaz, dans l'intérieur des habitations (27 octobre 1855) .
Nous, conseiller d'État, préfet de police, considérant que la mauvaise disposition des conduises et des appareils de cuivre places dans les localités éclairées par le gaz, et la négligence apportée dans les précautions que nécessite ce mode d'éclairage, occasionnent des accidents graves et compromettent la sûreté et la salubrité ;
Considérant, en outre, que la recherche des fuites par le flambage est une cause fréquente de graves accidents, et qu'il est d'autant plus important de l'interdire, du moins dans la plupart des cas où il est employé, qu'il existe, pour la recherche des fuites, des moyens dont l'expérience a démontré les avantages au double point de vue de la salubrité et delà sûreté publiques ;
Vu : 1° les rapports du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine et notamment ceux du 26 mai 1854 sur le nouveau mode de rechercher les fuites par la compression de l'air, et du 12 octobre 1855 ; 2° les rapports de l'inspecteur général de la salubrité et de l'architecte-commissaire de la petite voirie; 5° la loi des 16-24 août 1790; les arrêtés du gouvernement des 12 messidor an 'VIII et ô brumaire an IX, et la loi du 10 juin 1853; 5° l'ordonnance de police du 31 mai 1842, ordonnons ce qui suit :
Article premier. — Aucune localité ne pourra être éclairée par le gaz sans notre autorisation.
A cet effet, toute personne qui voudra placer chez elle des tuyaux de conduites et autres appareils pour l'éclairage au gaz devra préalablement nous en faire la déclaration.
Celte déclaration devra indiquer le nom de l'entrepreneur chargé des travaux.
Art. 2. — L'autorisation d'éclairer ne sera donnée qu'après une visite qui fera connaître si les tuyaux de conduites et autres appareil? sont établis conformément aux prescriptions de la présente ordonnance, et s'ils ne présentent pias de fuites, après les expériences faites conformément aux prescriptions de l'ariicle 15 ci-après.
Art. o. — Les compaf;nies ne pourront délivrer le gaz que sur la présentation qui leur sera laite de l'autorisation prescrite par l'article premier.
Art. 4. — Aucun robinet de branchement ne pourra être établi sous la voie publique sans une autorisation spéciale ; les robinets devront toujours être placés dans les soubassements des maisons ou boutiques, ou dans l'épaisseur des murs.
Les robinets existant sous la voie publique seront supprimés aux fixais de qui de droit, au fur et à mesure de la réfection des trottoirs ou du pavé.
Art. 5. — Le robinet extérieur sera renfermé dans un coffre disposé de manière que le
gaz qui s'y introduirait ne pût se répandre dans les lieux éclairés ou dans les vides des devantures, et dût, au coniraire, s'échapper forcément au dehors.
Ce coffre sera fermé par une porte en métal dont la compagnie seule aura la clef.
Il est expressément défendu de toucher à la porte du colfre et à l'appareil qui y est renfermé, ces pièces devant être manœuvrées exclusivement par les agents de la compagnie qui fournit le gaz.
Art. 6. — Dans le cas où l'éclairage d'une localité serait suspendu, la porte du coffre sera recouverte d'une plaque en métal fixée avec vis, afin que l'agent de la compagnie ne puisse plus l'ouvrir.
j^rt. 7. — Le robinet extérieur sera pourvu d'un appendice disposé de telle sorte ou construit de manière que le consommateur ne puisse point ouvrir ce robinet pour se donner le gaz sans l'action préalable de la compagnie.
Un agent de la compagnie rendra ledit robinet libre à l'heure où l'éclairage doit commencer, et le fermera de nouveau à l'heure où l'éclairage doit cesser.
Art. 8. — Des doubles clefs du robinet et de la porte seront déposées chez les commissaires de police.
Art. 9. — Les tuyaux de conduite et autres appareils devront rester apparents dans tout leur développement.
Toutefois, si une conduite traverse, en quelque sens que ce soit, un mur, un pan de bois, une cloison, un placard, un plancher ou un vide quelconque, elle sera placée, dans toute la longueur de ce parcours, dans un tuyau ouvert à ses deux extrémités, ou au moins à l'extrémité la plus élevée.
Ce tuyau sera en métal, et au besoin parfaitement soudé; il dépassera au moins d'un centimètre le parement des murs, cloisons ou planchers dans lesquels il sera encastré. Son diamètre intérieur aura au moins un centimètre de plus que le diamètre extérieur de la conduite qui y sera renfermée.
Art. 10. — Les clefs de tous les robinets devront être disposées de manière à ne pouvoir t'tre enlevées de leurs boriseaux, même par un violent effort.
Art. 11. — Les tuyaux de conduite et les fourneaux pour l'éclairage devront être enfer étiré ou forgé, en fonte, étain, plomb ou cuivre, et parfaitement ajustés.
Art. 12. — Les montres (c'est-à-dire les espaces fermés destinés à l'étalage des marchandises) dans lesquelles seront placés des appareils d'éclairage devront toujours être bien ventilées.
Art. 15. — Il est défendu de rechercher les fuites par le flambage, excepté dans les lieux en plein air ou parfaitement ventilés.
Chaque entrepreneur d'éclairage par le gaz et chaque fabricant d'appareils devront avoir à leur disposition les appareils nécessaires pour rechercher les fuites sans employer le flambage.
Ces instruments devront être préalablement approuvés par nous et être constamment en bon état.
Les appareils d'éclairage actuellement existants et ceux qui seront placés à l'avenir devront en outre être munis des ajutages et raccords nécessaires pour que l'administi'ation puisse, à tout instant et sans aucun retard, s'assurer que les appareils ne présentent pas de fuites.
Art. 14. — La compagnie qui aura reçu avis d'un accident sera tenue d'envoyer immédiatement un agent sur les lieux.
Art. 15. — Les dispositions de la présente ordonnance sont applicables aux déplacements, réparations, changements, additions ou modifications dont les conduits ou appareils seraient l'objet.
Art. 16. — La présente ordonnance et l'instruction y annoncée seront imprimées sur les polices d'abonnement d'éclairage au gaz délivrées par les compagnies.
Art. 17. — Les consommateurs sont personnellement responsables, sauf leur recours contre qui il appartiendra, de l'exécution des dispositions de la présente ordonnance concernant les appareils intérieurs.
Art. 18. — L'ordonnance de police du 51 mai 1842 est rapportée.
Art. 19. — Les contraventions aux dispositions delà présente ordonnance seront déférées aux tribunaux compétents, sans préjudice des mesures administratives auxquelles elles pourront donner lieu, notamment la suppression des branchements particuliers, lesquels, dans ce cas, ne pourront être rétablis que sur notre autorisation.
Art. 20. — Les sous-préfets des arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis, les maires et les commissaires de police des communes rurales, les commissaires de police de la ville de Paris, le chef de fiolice municipale, les officiers de paix, l'inspecteur général de la salubrité et de l'éclairage, l'architecte-commissaire de la petite voirie et les autres préposés de la préfecture de police, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de la présente ordonnance, qui sera imprimée et affichée dans l'étendue du ressort de notre prélecture.
124 GAZ D'ECLÂIRA E.
A l'ordonnance précédente était annexé un Avis relatif à l" éclairage par le gaz et aux précautions à prendre dans son emploi. Nous le reproduisons ici.
Pour que l'emploi du gaz n'offre dans l'éclairage aucun inconvénient, il importe que les becs n'en laissent écliapper aucune partie sans être brûlée.
Les lieux éclairés doivent être ventilés avec soin, même pendant l'interruption de l'éclairage, c'est-à-dire qu'il doit être pratiqué dans la partie supérieure quelques ouvertures par lesquelles le gaz puisse s'échapper au dehors, en cas de fuite ou de non combustion. Sans cette précaution, le g.iz non brûlé s'accumule dans la pièce et peut occasionner des asphyxies, des explosions et des incendies.
Les robinets doivent être graissés de temps à autre intérieurement, afin d'en faciliter le service.
Pour l'allumage, il est essentiel d'ouvrir d'abord le robinet extérieur dont la clef est entre les mains du consommateur, puis de présenter successivement la flamme à l'orifice de chaque bec au moment même où l'on ouvre le robinet particulier de ce bec, afin qu'aucune portion de gaz non brûlé ne puisse s'écouler.
Lors de l'extinction, il importe de commencer par fermer le robinet extérieur, dans le cas où il n'aurait pas été déjà fermé par l'agent de la compagnie, et de fermer ensuite avec soin le robinet qui est adapté à chacun des becs d'éclairage. Si l'on négligeait de prendre cette dernière précaution, on s'exposerait à des accidents graves, dont il existe malheureusement de nombreux exemples.
Dès qu'une odeur de gaz donne lieu de penser qu'il existe une fuite, il convient d'ouvrir les portes ou croisées pour établir un courant d'air, et de fermer le robinet général d'admis-
sion du gaz.
11 est nécessaire d'en donner avis simultanément au constructeur de l'appareil et à la compagnie qui fournit le gaz, afin que la faite soit réparée immédiatement.
Le consommateur doit bien se garder de rechercher lui-même les fuites par le flambage, c'est-à-dire en approchant une flamme du lieu présumé de la fuite. Les fabricants d'appareils ne doivent eux-mêmes rechercher les fuites par le flambage que dans les cas spécifiés à l'article 15 de l'ordonnance de police.
Dans le cas où, soit par imprudence, soit accidentellement, une fuite de gaz aurait été enflammée, il conviendra pour l'éteindre de poser dessus un linge imbibé d'eau.
Lorsqu'on exécute dans les rues des travaux d'égout, de pavage, de trottoirs ou de pose de condu!^°s d'eau, les consommateurs au devant desquels ces travaux s'exécutent ferontbien de s'assurer que les branchements qui leur fournissent le gaz ne sont point endommagés ni déplacés par ces travaux, et, dans le cas contraire, d'en donner connaissance à la compagnie d'éclairage et à l'administration.
D. Nous devons maintenant rechercher, en dehors de toute fuite de gaz par les tuyaux de conduite qui pénètrent dans les habitations, ce qui est le cas accidentel, quelles sont les conditions de viciation auxquelles la combustion de ce gaz, employé pour l'éclairage et le chauffage, soumet l'air intérieur des pièces d'appartement où on en fait usage, ce qui est le cas ordinaire.
A cet égard, il est incontestable qu'il faut tenir compte de l'état plus ou moins parfait de pureté du gaz livré à la consommation. Or, nous savons à (juoi nous en tenir sur la variation de composition qu'un tel gaz présente.
Il est, par exemple, certains combustibles que l'on peut être forcé d'employer dans un pays et qui, par leur nature, donnent naissance pendant la distillation à des produits sulfurés volatils autres que l'acide sulfhydrique, pour lesquels on ne connaît point encore de moyens efficaces d'épuration. Nous citerons l'Angleterre, où le gaz, fourni par un combustible imprégné de pyrites, est plus exposé à être chargé de soufre, et on les traités des villes avec les Compagnies ont fixé la quantité minimum de soufre tolérable dans un volume donné de gaz, quel que soit l'état de ce soufre. Le dosage de cet élément est, le plus souvent, effectué dans les produits provenant de la combustion d'un volume de gaz, que l'on mesure d'abord au compteur avant d'être brûlé, et c'est sous forme d'acide sulfureux qu'on le constate.
La présence de gaz sulfureux dans l'air des pièces ainsi e'clairées ne saurait être sans inlluence fâcheuse sur la santé. Cette influence a été constatée plus d'une fois en Angleterre.
MM. Letheby et Yerigo ont signalé, chacun de leur côté, les effets corrosifs de ce produit de la combustion du gaz d'éclairage sur certains objets environnants, comme étoffes, livres reliés, métaux, etc. C'est dans le gaz d'éclairage d'Odessa, tel qu'il est livré après purification à la consommation, que M. Yerigo a constaté, dans les produits de la combustion, des proportions parfois assez grandes d'acide sulfureux pour que l'on en puisse sentir l'odeur caractéristique. Il résulte de ses expériences que, dans certaines circonstances favorables d'humidité, cet acide sulfureux peut s'oxyder facilement et se fixer à l'état d'acide sulfurique sur les pièces d'ameublement. C'est à la formation de ce dernier acide qu'il faut rapporter les effets corrosifs que l'on a constatés à diverses reprises, et M. Yerigo cite en particulier ce fait que, dans un magasin largement éclairé par le gaz, la partie métallique d'une lampe avait été fortement corrodée de cette laçon.
La présence de l'hydrogène sulfuré dans le gaz pouirait aussi donner lieu par la combustion à la formation d'acide sulfureux. Mais on sait que tout gaz purifié doit être exempt d'acide sulfhydrique on de sullliydrate d'ammonium, ce qu'il est d'ailleurs facile de vérifier en soumettant le gaz fourni par les Compagnies à l'épreuve de l'acétate de plomb. Pour cela, on fait arriver le gaz dans une cloche en verre, et une bande de papier d'acétate de plomb, suspendue à une pince dans l'atmosphère de la cloche, doit rester entièrement blanche pendant un quart d'heure du passage du gaz.
Nous savons aussi que la présence de l'ammoniaque dans le gaz engendre, par la combustion, du gaz nitreux, dont les propriétés nuisibles ne tardent pas à se faire sentir.
Mais ce ne sont pas les seuls produits gazeux qui peuvent résulter de la combustion du gaz d'éclairage. Dans un mémoire sur l'éclairage et le chauffage par le gaz, au point de vue de l'hygiène, M. Kuhlmann a donné l'éuumération suivante de tous ceux qu'il a été appelé à constater.
C'est ainsi qu'il a trouvé à diverses reprises : de petites quantités d'hydrogène arsénié ; l'arsenic comme le soufre de la houille provient des pyrites qui imprègnent les dépôts de ce combustible — de l'acide cyanhydrique provenant comme le gaz nitreux de l'ammoniaque contenu dans le gaz incomplètement purifié — de l'acide carbonique et de l'oxyde de carbone [De V éclairage et du chauffage par le gaz, au point de vue de Vhjgiène, par Fr. Kuhlmann, in Association française pour V avancement des sciences, congrès de Lille, 1874i).
Pour ce qui concerne ces deux derniers gaz, il faut distinguer la paît qui leur revient, soit comme éléments de composition du gaz d'éclairage, soit comme produits de la combustion de ce gaz. C'est là un point sur lequel nous devons insister. La présence de l'acide carbonique et surtout de l'oxyde de carbone dans l'air d'une pièce éclairée ou chauffée au gaz peut dépendre de l'imparfaite combustion du gaz qui, selon la disposition du brûleur, laisse écouler une partie de ces produits sans être consumés. Un bon brûleur est donc une chose importante, au point de vue de l'hygiène.
Disons aussi que l'acide carbonique que le gaz amène avec lui diminue son pouvoir éclairant dans une forte proportion. Mais, en principe, ainsi qu'on a pu le voir dans les analyses que nous avons citées, un gaz bien épuré n'en doit
contenir que de très-faibles quantités. Il n'en est pas de même de l'oxyde de carbone ; et il s'agit de savoir si ce dernier produit que nous avons reconnu être la cause essentielle de l'empoisonnement par le gaz lui-même joue un rôle non moins considérable après la combustion de ce gaz. C'est, on le comprend, une question d'hygiène lort importante.
Le malaise que l'on éprouve dans les appartements oti l'on se sert du gaz d'éclairage doit être attribué à deux causes : I" à la viciation de l'air par le dégagement des produits de combustion, dégagement considéiable, puisqu'un seul bec brûle environ 160 litres de gaz par heure; 2" à l'énorme quantité de chaleur développée pendant la combustion. D'après Péclet et Hudelo, I kilogramme de gaz d'éclairage fournit en brûlant, lorsque la vapeur d'eau n'est pas condensée, une quantité de chaleur égale ù 10269 calories. D'après M. A. \Yazûn la puissance calorifique du kilogramme de gaz parisien, sans condensation de la vapeui", serait de 9734 calories. Un mètre cube de gaz pesant 0'''',520 pourrait, en brûlant, élever de 17 degrés la température de 1000 mètres cubes d'air.
La viciation de l'air a lieu surtout par la grande consommation d'oxygène que le gaz fait, en brûlant, pour former de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau. Un bec consomme en effet, d'api'ès Dumas, 234 litres d'oxygène par heure, et donne 128 litres et demi d'acide carbonique, avec 169 gr.,660 d'eau. Dans la dernière édition du traité de la chaleur de Péclet, M. Hudelo admet que la combustion de 1 kilogramme de gaz donne 2'''',057 d'acide carbonique, et 2''", 043 de vapeur d'eau. Selon le même auteur, le gaz d'éclairage produit par la combustion 5 volumes de vapeur d'eau pour 2 volumes d'acide carbonique.
La quantité de charbon fourni par les hydiocarbures du gaz est aussi trèsgrande; elle se dépose sur les objets environnants et elle noircit rapidement les surfaces blanches. Comparé enfin comme éclairage à une lampe Carcel donnant une lumière égale, un bec de gaz pour donner cette même somme de lumière produit, dans le même temps, plus d'une fois et demie autant d'acide carbonique.
On comprend donc combien dans les appartements, où ne s'opère pas un renouvellement d'air suffisant pour subvenir à la dépense d'oxygène et écouler rapidement le gaz acide carbonique, il peut se produire, à la longue, des troubles de l'hématose chez les personnes qui y séjournent habituellement.
Ceux qui sont obligés de résider dans des lieux largement éclairés au gaz, a dit Briquet, se plaignent de dyspnée, d'étouffement, de chaleur acre à la gorge, d'une irritation du larynx et des bronches due à l'inhalation des particules charbonneuses.
Dans la respiration continue ou du moins très-fréquente d'une atmosphère appauvrie en oxygène se trouve une des causes les plus sérieuses de l'anémie que présentent la plupart des personnes qui travaillent le soir dans les ateliers et les magasins. Mais ces inconvénients se montrent d'autant plus que la ventilation des locaux est moins parfaite. Pourtant, il ne faudrait point en exagérer les effets, d'autant plus que la combustion du gaz peut servir à assurer la ventilation nécessaire.
Ce n'est point ici le lieu de passer en revue les circonstances particulières, inhérentes aux édifices publics dans lesquels de vastes salles, destinées à une nombreuse assistance sont éclairées au gaz. Là, plus que partout ailleurs, il est urgent d'assurer à l'acide carbonique un écoulement convenable, car sans cela il s'accumule dans les parties reculées et élevées de la salle, entraîné, malgré
sa pesanteur spécifique, par le courant d'air qui se dirige vers les lustres et qui de là se répand en nappes surplombantes. Dans les théâtres, c'est souvent dans l'air des hautes galeries que se rencontre le plus d'acide carbonique.
Que le gaz engendre en brûlant des produits analogues à ceux que fournit tout autre combustible employé aux mêmes usages, qu'il en donne bien davantage, il n'y a rien là qui doive le faire condamner par l'hygiène, puisque, je le répète, il s'agit seulement d'assurer une ventilation compensatrice. Mais ce serait autre chose, si, à des qualités délétères qu'il a déjà comme gaz, qualités que des moyens plus parfaits d'épuration doivent faire disparaître un jour, il ajoutait par le seul fait de sa combustion , c'est-à-dire par le seul fait de l'usage exclusif auquel on le destine, la propriété de vicier l'air ambiant par le dégagement d'un produit éminemment dangereux : l'oxyde de carbone. C'est là, en vérité, toute la question; et c'est ce dont il a été accusé.
Des expérieuces récentes de M. Gréhant sont venues élucider ce point important de l'hygiène publique et privée. Ce savant physiologiste a fait disposer un appareil permettant de brûler le gaz dans un manchon cylindrique de verre, mis en communication par un réfrigérant métallique avec un ballon de caoutchouc aspirateur; le gaz avant d'arriver au brûleur employé (bec d'Argant) passait par un compteur spécial mesurant le débit avec beaucoup d'exactitude. 20 litres de gaz ont brûlé en dix-huit minutes et ont rempli avec l'air entraîné le ballon aspirateur, dont le volume est égal à 200 litres environ.
Chez un chien du poids de 7'''',7, M. Gréhant prend du sang dans l'artère carotide, ce sang donne à l'analyse 17 centimètres cubes d'oxygène pour 100 centimètres cubes de sang ; il fait ensuite respirer les produits de combustion du gaz mêlés à l'air dans le ballon aspirateur à l'aide d'une muselière de caoutchouc et d'nn tube à deux soupapes permettant l'inspiration dans le b;dlon et l'expiration dans l'air; au bout de trente minutes, le ballon est vidé, un second échantillon de sang est pris dans l'artère, et analysé de la même façon que le premier; on trouve lO'^SS d'oxygène pour 100 centimètres cubes de sang; la différence de proportion d'oxygène qui se mesure par 0'='=,5 indique l'action d'une quantité d'oxyde de carbone très-faible et telle que la proportion de ce gaz dans les produits de combustion est inférieure à 1/4000. M. Gréhant recueille ensuite avec le même appareil les produits de la combustion d'un petit bec de Bunsen : 52''', 6 de gaz ont été brûlés en une heure. Un chien du poids de 7''", 3 a mis trente-huit minutes pour faire circuler à travers les poumons ces produits gazeux additionnés d'oxygène ; on fait l'analyse comparative : 100 centimètres cubes de sang normal de la carotide ont absorbé 27", 9 d'oxygène; 100 centimètres cubes de sang pris ensuite ont absorbé 26'^'^^, 9 d'oxygène; la différence indique 1 centimètre cube d'oxyde de carbone fixé, quantité également très-petite.
Ainsi, dans la flamme du gaz de l'éclairage, la combustion paraît être complète et la petite quantité d'oxyde de carbone, qui se trouve dans les produits de la combustion, peut à peine être démontrée chez l'animal vivant, astreint à respirer ces produits gazeux.
Ces résultats obtenus, M. Gréhant a reconnu encore que, si l'on fait passer autour d'un bec d'Argant, dans son appareil, un mélange d'air et d'oxyde de carbone contenant i/100 de ce gaz, mélange très-toxique, l'oxyde de carbone mélangé à l'air brûle complètement et se transforme en acide carbonique ; de sorte que l'air très-toxique peut être respiré, après avoir alimenté la combus-
tion, par un animal, sans qu'on puisse constater dans son sang la présence de l'oxyde de carbone. La combustion du gaz de l'éclairage, ajoute M. Gréhant, pourrait donc servir à débarrasser l'air, employé à la combustion, du gaz oxyde de carbone qu'il pourrait contenir {Compte rendu de la Société de biologie, 2t décembre 1878, etc. Annales d'hygiène et de médecine légale, t. I, 5" série, 1879).
Il résulte selon nous de ces recherches intéressantes que l'oxyde de carbone qui entre dans la composition du gaz d'éclairage peut arriver à être complètement brûlé, mais qu'il ne l'est pas toujours ; et cela dépend absolument, ainsi que nous l'avons déjà dit, de la disposition du brûleur ou bec qui doit mettre le gaz à brûler et l'air nécessaire à sa combustion dans des conditions convenables pour que le gaz, en s'écoulant trop vite, ne soit point soustrait en partie à l'action de l'air; ce qui arrive infailliblement, si le tirage n'est pas suffisamment régularisé. D'une autre part, si l'oxyde de carbone mélangé à l'air destiné à la combustion a été, au contraire, entièrement brûlé, c'est que cette combustion s'est forcément opérée dans l'enveloppe extérieure de la llamme où l'oxygène produit tout son effet, ainsi que l'ont démontré les expériences de M. Kersten.
En somme, en se servant d'un bec d'Argand, avec lequel l'afflux de l'air est très-prononcé, l'oxyde de carbone du gaz doit être entièrement consommé ou à très-peu de chose près. Il en sera de même avec les becs du même système, c'està-dire à double courant d'air, tels que les becs Bengel et Monnier ; et ce sont ceux-là dont il faut spécialement se servir dans l'intérieur des habitations. La chaleur qu'ils développent est un garant de la combustion parfaite des éléments du gaz. H n'en est pas de même avec les becs à flamme plate, entre autres : celui dit bec de ville employé pour l'éclairage de la voie publique et le bec à queue de poisson ou bec de Manchester, si généralement employé dans les cafés et les magasins. Si ces becs ont l'avantage de pouvoir brûler sous des pressions assez faibles et de présenter, pour une même quantité de gaz, une surface éclairante bien plus large, la combustion n'est peut-être pas aussi complète; et par suite, une quantité plus ou moins notable d'oxyde de carbone qui entre dans la composition du gaz échappe à cette combustion et se dégage dans l'atmosphère. Sur la voie publique cela n'a pas d'inconvénient ; mais pour les ateliers, les cafés et les magasins, etc., il n'en saurait être de même.
Les considérations qui précèdent prennent une importance très-grande, lorsqu'il s'agit d'apprécier les procédés de chauffage avec le gaz d'éclairage. Il est évident qu'un tel mode de chauffage ne peut être salubx'c qu'à la condition que le renouvellement d'air soit suffisant. Les quantités d'acide carbonique et de vapeur d'eau rejetées dans l'atmosphère de l'appartement sont considérables.
M. Hudelo, appelé à visiter un appartement chauffé au gaz et dont le locataire se plaignait d'accidents nerveux et de malaises qui présentaient ce caractère particulier de disparaître aussitôt qu'il quittait l'appartement, s'est livré à une série d'expériences très-intéressantes pour s'assurer des variations d'acide carbonique et de vapeur d'eau résultant du chauffage.
Il a constaté que la quantité d'acide carbonique dans l'air avait augmenté dans la proportion de 2 à 3 millièmes, et celle de la tension de la vapeur d'eau dans la proportion de 0™,005 [Des altérations déterminées dans l'atmosphère des appartements par l'usage des appareils de chauffage au gaz, par Hudelo, in Annales d'hygiène, t. XLVI, p. 528, 1876). Cette augmentation de l'humidité est Irès-notable; et il n'est pas douteux qu'en hiver, lorsque l'air
GAZ D'ECLAIUAGE. 129
extérieur est froid et humide, l'air d'un appartement chauflë au gaz n'arrive assez vite à la saturation.
Si, à cela, nous ajoutons que tous les appareils de chauffage sont loin d'opérer une combustion complète du gaz, et que par suite il faut compter avec un certain dégagement d'oxyde de carbone dans l'air de l'appartement, on voit combien cet usage que l'on tend à adopter de chauffer, au moyen d'appareils à gaz, des pièces sans cheminées, en rejetant les produits de la combustion dans la pièce elle-même, sous prétexte que ces produits sont invisibles et sans odeur lorsque la combustion est complète, on voit, disons-nous, combien cet usage doit être proscrit comme dangereux.
Évidemment, c'est là un moyen très-commode d'opérer un chauffage intermittent, et, dans le cas où on ne recherche pas l'économie, il est assez agréable d'allumer son feu au moment seulement où le besoin s'en fait sentir, et de l'éteindre aussi rapidement. Dans les cabinets de toilette, dans les salles à manger, dans les anticliambres, le chauffage au gaz est assez employé. Passe encore pour toutes les pièces cù l'on ne fait qu'un séjour momentané, mais encore faut-il que l'on ménage aux produits de la combustion une issue large et facile, que les dimensions de la cheminée permettent une ventilation suffisante, et assurent ainsi, le plus possible, la combustion complète du gaz. En somme, nous repoussons formellement l'emploi de ce chauffage pour les cabinets de travail, les chambres à coucher, toute pièce où l'on se tient d habitude.
Et si maintenant, à côté de toutes les bonnes raisons que nous venons de donner pour, sinon proscrire, du moins restreindre l'emploi du gaz comme moyen de chauffage, nous ajoutons qu'au point de vue économique il revient à 20 fois le prix de la houille, pour produire un rayonnement égal de chaleur, dans un foyer comme celui de nos cheminées ordinaires, qui sont les plus favorables au dégagement des produits nuisibles, on comprendra que ce soit encore là un argument des plus sérieux à invoquer dans le procès que nous lui intentons, au nom des intérêts de l'hygiène.
Pour terminer, nous devons dire un mot des divers appareils en usage pour le chauffage au gaz. Nous en empruntons la description à l'ouvrage de Péclet et Iludelo.
Les plus employés sont les foyers à réllecteurs du modèle Jacquet. Dans ces appareils, le foyer est formé d'un coffre à ouverture rectangulaire, se plaçant dans la cheminée ; le fond du coffre est formé par une plaque en laiton ou en cuivre poli, ayant une forme paraboloïde ondulée; les côtés de la caisse sont aussi en laiton poli; à la partie supérieure et derrière le bord de l'ouverture se trouve une rampe à gaz non visible de l'extérieur ; le gaz brûle blanc; la réflexion des rayons se fait sur les parois en cuivre poli qui les renvoient dans toutes les directions. Ces foyers ont un aspect triste et ils répandent touours une légère odeur acre et désagréable. Bien entendu, il est indispensable que les produits de la combustion soient évacués au moyen d'une cheminée spéciale.
Malgré cela, c'est principalement avec ces sortes d'appareils que des accidents d'asphyxie et d'explosion s'observent. On a cherché à parer au danger en plaçant, dans les salles où se trouvent des appareils de chaufiage au gaz, des ventilateurs qui ne sont que de faibles ouvertures, garnies d'une hélice et placées près du plafond de la pièce ; mais ce moyen est généralement insuffisant et les sinistres observés prouvent qu'il est malheureusement inefficace.
Les poêles à gaz sont des enveloppes métalliques ou céramiques dans l'intérieur DICT. ENC. 4' s. YII. 9
desquelles on fait brûler le gaz au moyen de champignons, de rampes ou de becs isolés; l'enveloppe est échauffée et rayonne dans la pièce. Ces poêles présentent cet inconvénient particulier de ne pouvoir fournir aucune ventilation de la pièce échauffée.
Les calorifères à gaz se composent de deux compartiments. Dans l'un on brûle du gaz, dans l'autre circule l'air de la ventilation.
Le premier est muni de deux ouvertures ; l'une prend l'air de la pièce nécessaire à la combustion et l'autre sert à l'évacuation des produits de la combustion dans une cheminée. Le compartiment de circulation de l'air est muni d'une ouvci'ture qui amène l'air extérieur, et d'une ou plusieurs bouches de chaleur par lesquelles l'air échauffé s'introduit dans la chambre.
Les calorifères présentent sur les foyers ouverts l'avantage que les produits de la combustion ne peuvent guère l'cntrer dans l'intérieur de la pièce, et ils assurent la ventilation de celle pièce, à la condition toutefois que l'ouverture d'accès de l'air froid soit suffisante et qu'on ait ménagé des ouvertures suffisantes aussi pour la sortie de l'air vicié.
E. Dans celte étude du gaz de l'éclairage, au point de vue de l'hygiène publique et privée, mous avons dû laisser de côté tout ce qui se rattache au pouvoir éclairant de cette lumière artificielle et à son action sur la vue. Les considéialions d'hygiène spéciale que ce côté de la question comporte trouveront naturellement leur place à l'arlicle Eclairage de ce Dictionnaire. Aous y renvoyons donc le lecteur.
D'autre part, nous nous sommes exclusivement occupé du gaz de la houille. Mais, sans entrer dans les détails de la fabrication du gaz d'éclairage provenant de divers autres combustibles, tels que le gaz au bois, le gaz de tourbe, etc., nous croyons devoir donner ici, pour ne rien négliger de notre sujet, en ce qui concerne les conditions de viciation des atmosphères par les gaz employés pour l'éclairage, la composition de chacun de ces gaz à létat brut et à l'état d'épuration. Quelques mots suffiront pour faire apprécier la valeur hygiénique qui leur est propre.
1" Gaz au bois. L'usage du gaz au bois pour l'éclairage public ou privé est assez répandu en Allemagne et en Suisse.
Voici, d'après une analyse de Petlenkofer, la composition d'un gaz non épuré provenant de la distillation du bois de sapin dépouillé autant que possible de sa résine :
Hydrocarbures louids 6,01
Gaz (les marais 11,06
Hydrogène 15,07
Acide carbonique 25,72
Oxyde de carbone i0,o9
Ainsi qu'on le^voit, ce gaz à l'état brut contient de grandes quantités d'acide carbonique et'surtout d'oxyde de carbone ; mais il a cet avantage d'être complètement exempt d'ammoniaque et de combinaisons sulfureuses, de sorte que lorsqu'il brûle il ne peut jamais donner naissance à de l'acide sulfureux et à des gaz nitreux.
Lejgaz au bois épuré a, dans les recherches de Reissig, la composition suivante :
TrAZ D'ÉCLAIRAGE. 151
I" ÉCIIAMILLON. II*. IIl". 1V«.
Hydiocarbures lourds 7,24 7,86 9,00 1,U
Hydrogène 31, 8i 48,67 29,76 29'60
Gaz des marais 35,30 21,17 -20,96 24,02
Oxyde de carbone 2d,62 22,30 40,28 39,04
Ce gaz épuré contient donc d'énormes quantités d'oxyde de carbone, ce qui, au point de vue des fuites et de son mélange à l'air des habitations, le rend particulièrement dangereux, et nécessite, quant à sa combustion, des brûleurs qui la rendent aussi complète que possible.
2" Gaz de tourbe. Les analyses de Reissig montrent que le gaz de tourbe peut être obtenu d'excellente qualité.
Voici deux de ces analyses de gaz de tourbe épuré :
1" ÉCIIANIILLON. II".
Hydrocarbures lourds 9,S2 13,6
Gaz des marais 42,65 53,00
Hydrogène 27,50 33,18
Oxyde de caibone 20,53 18,30
Hydrogène sulfuré } ^^.^^^^
Acide carbonique \
Azote — 0,32
On remarquera qu'ici encore la proportion d'oxyde de carbone est très-grande €t prête à des conclusions analogues.
3" Gaz d'huile de schiste. L'huile de schiste, qui est fournie par le goudron provenant de la distillation du schiste à posidonies du lias de Reutlingen dans le Wurtemberg, n'est pas convenable pour brûler dans les lampes, à cause du soufre qu'elle contient, mais elle est excellente pour la fabrication du gaz d'éclairage, qui est très-bon marché, relativement à son pouvoir éclairant élevé. Aussi est-il employé dans la région, principalement à Tubingue, où depuis quelques années on s'en sert comme moyen de chauffage.
Voici une analyse de ce gaz due à M. Reissig :
Hydrocarbures lourds 25,30
Gaz des marais 64,80
Oxyde de carbone 6,65
Hydrogène 3,05
Acide carbonique 0,20
Oxygène et azote ... traces.
4" Gaz d'huile de paraffine. Cette huile, qui est employée depuis quelque temps pour la préparation du gaz d'éclairage dans les fabriques, les usines, etc., s'obtient dans les fabriques de paraffine et d'huile minérale. Cinquante kilogrammes d'huile de paralfine fournissent trente mètres cubes d'excellent gaz. D'après A. Hilger (d'Erlangen) ce gaz offre la composition suivante :
Hydrocarbures lourds 28,91
Hydrocarbures légers 54,92
Hydrogène .............. 5,65
Oxyde do carbone 8,9i
Acide carbonique 0,82
132 (iAZ HILARANT.
5° Gaz de pétrole. Actuellement on se sert beuucoup en Allemagne, en Autriche, en Russie, de Y appareil de Hirzel qui sert à préparer le gaz d'éclairage avec les résidus du raffinage du pétrole. 11 convient particulièrement pour la préparation du gaz dans les fabriques, les casernes, les hôpitaux, les gares, etc.; il fournit un gaz qui n'a pas besoin d'être purifié, et qui surpasse tous les autres par son pouvoir éclairant.
D'après BoUey, le gaz de pétrole pur a la composition suivante :
I" ÉCIIANTIl.LO.N. U'.
Hydrociirl)iires loiiifN 31, fi 33,4
Gaz (les marais 45,7 10,0
Hydrogène ôî,' 2fl,C
Alexandre Laïkt.
BiBLioGHAPHiE. — Lelun. Tlievmolampes ou poêles qui chauffent, éclairent avec économie et offrent avec plusieurs produits précieux une force motrice applicable à toute espèce de machine. Paris, 1821. — I'érlet. Traité de l'éclairage. Paris, 1827. — Deveucie et Paulin. Asphyxie par le gaz d'éclairage survenue dans les magasins de nouveautés de la rue de r.ussy. In Ann. d'Injg., 1" série, t. III, 1850. — Briquet. De l'éclairage artificiel considéré .sous le point de vue de l'hygiène publique et de l'hygiène privée. Thèse de concours. Paris, 1858. — Pelouze. Traité de l'éclairage au gaz tiré de la houille, etc. Paris, 1859. — TouiiDES (G.). lielalion médicale des asphyxies occasionnées à Strasbourg par le gaz d'éclairage. Paris, 1841. — TnÉBocHET. Recherches sur l'éclairage nu gaz de Paris. Jn Ann. d'hyg., l" série, t. XXX, p. 5, 241, 1843. — Comises (11.). De l'éclairage au gaz étudié au point de vue économique et administratif, et spécialement de son action sur le corps de l homme. Paris, 1844. — IIceder. Miltheilungcn iiber Gasbeleuchtung in hygicnischer, loxicologiscker and sfaalsârztlicher Beziehung. In Zeitschr. Wicn. xier:/e, 1802. — Ix.vhalser (F.). Ueber
Leuchtgas vom sanitât-polizeilichen Standpunkte. In Zeitchr. ]yien. Aerzte, l.*^52. Ber-
TLLUs. Mémoire sur celte question d' hygiène publique : Hechercher l'influence que peut exercer
l'éclairage au gaz sur la santé des masses dans l'intérieur des villes. Marseille, 1853.
Maccaud. Note sur un appareil pour reconnaître les fuiteh de gaz. In Ann. d'hygiène, 2' sér., t. II, 1854. — RcTTER (J.-B.-N.). De l'éclairage au gaz dans les maisons particulières. Tradiict. de J. GaltilTe et P. Pers. Paris, 1856. — Tavigxot. De l'éclairage au gaz. Comment est-il nuisible à la santé publique? Paris, 1858. — Airoix (P.) et Bérard (P.). Etude sur les divers becs employés pour l'éclairage au gaz et recherches des conditions les meilleures pour sa combustion. In Ann. de cliitn. etphijs., 3' sér., t. LXV, 1862. — Lochmvnn (K.-F.). Einige hygienische Bemerkungen iiber Gasbeleuchtung. Ofcnheiz-ung. In Henke's Ztschr., 1863. — llobert d'Arcocirt (E.). De l'éclairage au gaz ; développement sur la composition des gaz destinés à l'éclairage, Paris, 1863. — Zocu (Br.) et GonDP-BEZA>Ez. Beobachtungen iiber den Einfliiss der Idinstlichen Belcuchtung auf die luftqualilât, etc. In Ztschr. f. Biol., t. III, 1867. — IIetmann. Veher kûnslliche Beleuchlung . In Vtjschr. f. prakt. Ileilk. in i'rag, t. G, p. 220, 1868. — Ch. de pREYcnET. Traité d'assainissement industriel et Traité d'assainissement municipal, p. 82-349. Paris, 1870. — Wlrtz (Ad.). Dictionn. de chimie pure et appliquée. .\rt. Gaz de l'éclairage. Paris, 1870. — Hirt (Ludw.). Die Krankheiten der Arbeiler. Breslau und Leipzig, 1873, 2' lasc. Analysé par Schwartz in Ann. d'hyg. publ., 1874. — Taiidieu (.\mb.). Dictionnaire d'hygiène publique, etc. Art. Gaz de l'éclairage, t. II, p. 354, 18U2. — Verxois (Max.). Hygiène industrielle et administrative, t. II, 1860. — Laïet (.\lex.). Hygiène des professions et des industries, p. 330, Paris, 1875. — Eplen- RERG (llerm.). Handbuch der Gewerb- Hygiène auf expérimentale Grundlage. Art. Leuchtqas, Berlin, 1876. — Peclet. Traité de la chaleur, considérée dans ses applications, 4* éiition, publiée par lludeio, t. III. Paris, 1878. — Wagner et Gautier. Nouveau traité de chimie industrielle, t. Il, p. 725. Paris, 1879. — Layet (A.). Des accidents causés pur la pénétration ■mtfcrraine du gaz de l'éclairage dans les habitations. In Revue d'hygiène el de police sanitaire, t. II, p. 160. 1880. — D(jmème. Le gaz d'éclairage devant V hygiène. Communication au Congrès international de Turin, sept. 1880. p^ L
CAZ UILAB.4\T. (Protoxyde d'azote, AzO ou Az-'O^). Anglais : laughing gaz, nitrous oxijd gaz; allemand : Stickoxydul. Depuis l'époque où a été écrit l'article Azote (18G7), les propriétés anesthésiques du gaz hilarant et son mode
GAZ IIlLARiNT. 155
(l'emploi ont été l'objet de recherches trop importantes pour que nous ayons pu nous dispenser de les l'aire connaître au lecteur. De jilu'. en raison nirme du rùle que cet agent peut être appelé dorénavant à jouer dans la pratique, nous avons cru devoir en rap|)eler l'histoire avec quelque développement et entrer dans le détail de sa préparation.
Le protoxydo d'azote, plus communément désigné sous le nom de gaz hilarant, a été étudié pour la première fois par Ilumphry Davy qui, fout en ayant entrevu les propriétés anesthésiques de ce gaz, s'était surtout attaché à en faire ressortir les propriétés physiologiques. Ce n'est qu'en 1844 que Wells découvrit et mit en pratique l'ancsthésie chirurgicale par le protoxyde d'azote. L'éther et le chlol'oforme ayant été découverts peu de temps après, le protoxyde d'azote ne tarda pas à tomber dans un oubli iî peu près complet. 11 fut de nouveau employé à partir de 1866 aux États-Unis par Colton. D'abord limité cà la pratique de la chirurgie dentaire, son emploi se généralisa peu à peu en Amérique et en Angleterre. Mais ce n'est que pendant ces dernières années que, grâce aux travaux de M. Paul Bert, le protoxyde d'azote fut ajipliqué en France aux opérations de la grande chirurgie.
Nous allons successivement étudier dans cet article : 1" Vhisloire du protoxyde d'azote, qui se rattache intimement à celle de la découverte de l'anestliésie chirurgicale ; 2° les caractères chimiques et h préparation de ce gaz; o° ?,es propriétés physiologirptes ; A" les o/^/wreZ/s nécessaires à l'anesthésie proto-azotée ; 5" l'anestliésie par le protoxyde d'azolc et l'éther; 6" enfin la méthode anesthésique de M. Paul Bert par le protoxyde d'azote associé à l'oxygène et employé sous tension.
A. Ihsror.iQUE, des propriétés physiologiques du protoxyde d'.\zote. C'est Humphry qui le premier appela l'attention sur les propriétés physiologiques du protoxyde d'azote. C'est cet éminent chimiste qui le premier inhala ce gaz el éprouva une sensation de bien-être et de gaieté, et lui donna le nom de gaz hilarant [laughing gaz) qui lui est resté.
Les travaux du chimiste anglais datent de 1799. On sait que Davy avait éliattaché h. l'Institut pneumatique de Beddoès, oi^i il s'occupait spécialement de préparer les gaz et d'étudier leur action sur l'organisme. C'est à la suite de ces diverses études qui furent faites sur lui-même soit avec le protoxyde d'azote mélangé à l'air, soit avec le gaz pur, qu'il publia son Mémoire, sorte de journal dans lequel on trouve des aperçus très-ingénieux sur l'action physiologique du protoxyde d'azote.
Voici comment Davy décrivait à cette époque (1799) les effets du gaz hilarant : « Dès la première inspiration, j'ai vidé la vessie. Une saveur sucrée a, dans l'instant, rempli ma bouche et ma poitrine tout entière, qui se dilatait de bienêtre. J'ai vidé mes poumons et les ai remplis encore ; mais, à la troisième reprise, les oreiPes m'ont tinté et j'ai abaadoimé la vessie. Alors, sans perdre précisément connaissance, je suis demeuré un instant promenant les yeux dans une espèce d'étourdissement sourd ; puis je me suis pris, sans y penser, d'éclats de rire tels que je n'en ai jamais fait de ma vie. Après quelques secondes, ce besoin de rire a cessé tout à coup et je n'ai plus éprouvé le moindre symptôme. Ayant réitéré l'épreuve dans la même séance, je n'ai plus éprouvé le besoin de rire. Je n'aurais fait que tomber en syncope, si j'eusse poussé l'expérience plus loin ».
D'une seconde expérience il dit : « La première impression consista dans une
pesanteur de tête avec perte du mouvement volontaire. Mais une demi-minute après, ayant continué les inspirations, ces symptômes diminuèrent peu à peu et firent place à la sensation d'une faible pression sur tous les muscles ; j'éprouvais en même temps dans tout le corps une sorte de chatouillement agréable qui se faisait particulièrement sentir à la poitrine et aux extrémités. Les objets situés autour de moi me paraissaient éblouissants de lumière, et le sens de l'ouïe avait acquis un surcroît de finesse. Dans les dernières inspirations, ce chatouillement augmenta, je ressentis une exaltation toute particulière dans le pouvoir musculaire, et j'éprouvai un besoin irrésistible d'agir. Je ne me souviens que trèsconfusément de ce qui suivit : je sais seulement que mes gestes étaient violents et désordonnés. Tous ces effets dispaiurent lorsque j'eus suspendu l'inspiration du gaz; dix minutes après, j'avais recouvré l'état naturel de mes esprits; la sensation du chatouillement dans les membres se maintint seule pendant quelque temps. »
Dans toutes ces expériences, Davy avait employé du gaz mélangé d'air. S'étant procuré du gaz absolument pur, il a observé les phénomènes suivants :
« Je ressentis immédiatement une sensation s'étendant de la poitrine aux extrémités ; j'éprouvais dans tous les membres comme une sorte d'exagération du sens du tact. Les impressions perçues par le sens de la vue étaient plus vives, j'entendais distinctement tous les bruits de la chambre, et j'avais très-bien conscience de tout ce qui m'environnait. Le plaisir augmentant par degrés, je perdis tout rapport avec le monde extérieur. Une suite de fraîches et rapides images passaient devant mes yeux ; elles se liaient à des mots inconnus et formaient des perceptions toutes nouvelles pour moi. J'existais dans un monde à part. J'étais en train de faire des théories et des découvertes quand je fus éveillé par le docteur Kinglake, qui m'ôta le sac de la bouche. A la vue des personnes qui m'entouraient, j'éprouvai d'abord un sentiment d'orgueil, mes impressions étaient sublimes et pendant quelques minutes je me promenai dans l'appartement, indifférent à ce qui se disait autour de moi. Enfin je m'écriai, avec la foi la plus vive et l'accent le plus pénétré : Rien n'existe que la pensée; l'univers n'est composé que d'idées, d'impressions, de plaisirs et de souffrance.
« Il ne s'était écoulé que trois minutes et demie durant cette expérience, quoique le temps m'eût paru bien plus long en le mesurant au nombre et à la vivacité de mes idées ; je n'avais pas consommé la moitié de la mesure du gaz, je respirai le reste avant que les premiers effets eussent disparu. Je ressentis des sensations pareilles aux précédentes ; je fus promptement plongé dans l'extase du plaisir, et j'y restai plus longtemps que la première fois. Je fus en proie, pendant deux heures, à l'exhilaration. J'éprouvai encore plus longtemps l'espèce de joie déréglée décrite plus haut qui s'accompagnait d'un peu de faiblesse. Cependant elle ne persista pas; je dînai avec appétit, et je me trouvai ensuite plus dispos et plus gai. »
Davy insiste encore sur les sensations agréables que lui procurait le gaz. On en jugera par le passage suivant :
« Lorsque je respirai le gaz après quelques excitations morales, j'ai ressenti des impressions de plaisir vraiment sublimes.
« Le 5 mai, la nuit, je m'étais promené pendant une heure au milieu des prairies' de l'Avon ; un brillant clair de lune rendait ce moment délicieux, et mon esprit était livré aux émotions les plus douces. Je respirai alors le gaz. L'effet seulement fut rapidement produit. Autour de moi les objets étaient parfaitement
GAZ HILARA-M. 155
distincts, la lumière de la lampe n'avait pas sa vivacité ordinaire. La sensation de plaisir l'utd'obord locale; je la perçus sur les lèvres et autour de la bouche. Peu ta peu, elle se répandit dans tout le corps, et au milieu de l'expérience elle atteii^nit à un mooienl uu tel degré d'exaltation qu'elle absorba mon existence. Je perdis alors tout sentiment, il reviut cependant assez vite, et j'essayai de communiquer à un autre assistant, par mes rires et mes gestes animés, tout le bonheur que je ressentais. Deux heures après, au moment de m'endormlr et placé dans cet état intermédiaire entre le sommeil et la veille, j'éprouvai encore comme un souvenir confus de ces impressions délicieuses. Toute la nuit, j'eus des rêves pleins de vivacité et de charme, et je m'éveillai le matin en proie à une énergie inquiète que j'avais déjà éprouvée quelquefois dans le cours de semblables expériences. ■>
Les expériences de Davy firent alors beaucoup de bruit et furent répétées par un grand nombre de chimistes. Berzelius, Vauquehn, Thénard, Orfila et plusieurs autres les contrôlèrent et éprouvèrent des effets identiques. Les sociétés savantes s'occupaient également de la question. Le naturaliste Pictet nous rend compte de la façon suivante des expériences auxquelles il assista dans une société où il fut présenté par Rumford : « Nous étions cinq ou six disposés à faire l'essai, et ma qualité d'étranger me valut le privilège de commencer. A la troisième ou quatrième inspiration j'entrai dans une série rapide de sensations nouvelles pour moi et difficiles à décrire. L'elfet principal était dans la tête; j'entendais un bourdonnement ; les objets s'agrandissaient autour de moi ; il me semblait que ma tète grossissait rapidement. Je ne voyais plus qu'au travers d'un brouillard; je croyais quitter ce monde et m'élever dans l'Empyrée; j'étais pourtant bien aise, par une arrière-pensée que je me rappelle distinctement, d-e sentir autour de moi des amis et le comte de Rumford en particulier, qui observait, ainsi que nous en étions convenus, la marche de mon pouls, lequel devint de l'irrégularité la plus extrême, et telle qu'il était impossible de le compter. Je cessai alors de respirer le gaz, et j'entrai dans un état de calme approchait de la languem', mais extrêmement agréable. Loin de rechercher l'action museu/laire, je répugnais à tout mouvement; j'éprouvais d'une manière exaltée le simple sentiment de l'existence, et ne voulais rien de plus. En peu de minutes, je revins à l'état tout à fait naturel.
« M.BIackford me succéda ; ce fut un tout autre genre : une activité extrême et qui se rapprochait tout à fait de l'état de convulsions; ensuite une gaieté bruyante, bientôt suivie d'une jouissance plus calme, et enfin de l'état naturel.
« M. Eighe vint après. Celui-là n'était pas de la classe des langoureux; son agitation devint si grande sur la fin des inspirations qu'on voulut lui ôter la vessie, il la retint de toutes ses forces; puis, lorsqu'elle fut épuisée, il se mit à rire, à parler avec beaucoup de vivacité; il disait que de sa vie il n'avait éprouvé rien de plus agréable. »
Il est à remarquer que, malgré toutes ces investigations, l'action anesthésiqne du protoxyde d'azote ne fut pas reconnue. Ce gaz fut un objet d'amusement et de curiosité jusqu'en 1844, époque à laquelle Wells en découvrit les propriétés anesthésiques. La découverte de Wells attira d'abord vivement l'attention aux Etats-Unis, mais à la suite d'une expérience malheureuse pratiquée publiquement à l'hôpital de Massachusetts, à Boston, en présence du chirurgien Waren, les propriétés anesthésiques du gaz hilarant furent vivement contestées. C'est sui' ces entrefaites que l'éther, dont l'action était déjà connue de Wells, fut proposé par Jackson et Morton, qui se disputèrent pendant plusieurs années la
découverte de l'anesthésie chirurgicale. Le chloroforme, qui fut introduit en 1849 dans la pralique chirurgicale par Simpson, vint encore contribuer à rejeter le protoxyde d'azote dans l'oubli.
Ce n'est qu'en 1865 ou un peu plus tard qu'un chimiste distingué, M. Colton, qui avait conliibué avec Wells à la découverte des propriétés aneslhésiques de ce gaz, eut l'idée de fonder à New-York une sorte d'instilut aneslhésique, établissement destiné à la pratique des opérations chirurgicales de courte durée pendant l'anesthésie pioto-azotée. Cet établissement eut un grand succès et plus de cent mille anesihésies avaient été pratiquées en 1878 dans l'établissement de M. Colton sans qu'aucun accident soit, dit-on, survenu. C'est après ces expériences que la société du Vl^ arrondissement de Paris entreprit celles dont il est question à Tarlicle Azote de ce Dictionnaire. Tepuis cette époque, l'emploi du protoxyde d'azole s'est graduellement généralisé en Amérique et en Angleterre, où il a été préconisé par un grand nombre de chirurgiens éminents, parmi lesquels il nous suffira de citer Sims, Sayre, Clover, etc.
B. PnÉPAnATIOA CinWIQLE. LlQULFACriON DU PROTOXYDE d' AZOTE. Quoique l'oU
soit arrivé pendant ces dernières années à liquéfier et à condenser le gaz et à le rendre très-portatif sous un très petit volume, il est cependant facile de le fabriquer soi-même. Le modiis operandi présente au point de vue économique des avantages assez considérables pour que nous décrivions avec quelques détails les appareils employés pour la préparation du protoxyde d'azote pour l'usage aneslhésique.
Le moyen le plus primitif pour obtenir le protoxyde d'azole est celui qui a été employé par Wells et par les premiers médecins qui l'ont mis en usage. 11 suffit pour cela de se procurer une simple cornue munie d'un tube de dégagement, et une barrique, qu'on emplit d'eau. Le nitrate d'ammoniaque est placé dans la cornue et chauffé au moyen d'une lampe à esprit-de-vin. L'azotate d'ammoniaque se décompose par la chaleur et le gaz se rend dans la barrique d'où il chasse l'eau qui y était contenue. L'eau s'écoule dans un récipient et le gaz peut être lecueilli par un lube et placé dans un gazomètre.
Cet appareil, comme on le voit, est fort primitif. Il a pour lui le mérite delà simplicité et j eut être préparé pour ainsi dire instantanément. Mais le gaz ainsi obtenu n'a pas le degré de pureté nécessaire pour l'usage anesthésique. On peut s'en servir pour d'autres usages et pour pratiquer des expériences chimiques où la pureté du gaz n'est pas absolument nécessaire. Le docteur Colton s'en est servi dans la première expérience anesthésique, pratiquée sur Wells le 10 décembre 1844, dale de la découverte de l'anesthésie.
Le gaz nécessaire pour la pratique chirurgicale doit subir une petite préparation, qui consiste à le purifier des corps étrangers qu'il peut contenir. On emploie à cet effet des vases à deux tubulures, dont la forme varie, qui sont à moitié ren plis d'eau et réunis entre eux par des tubes en caoutchouc trèssolides. Ils doivent être bien bouchés.
L'appareil complet se compose donc ; 1" d'une cornue avec tube de dégagement ; 2° d'un fourneau à gaz qu'on fait communiquer avec les conduits du gaz d'éclairage, mais qu'on peut remplacer par un fourneau au charbon ou une lampe à esprit-de-vin; 3° d'un certain nombre de vases destinés à purifier le gaz ; 4° d'un gazomètre dont le fonctionnemf nt est très-simple ; la partie inférieure contient l'eau, la partie supérieure le gaz ; 5° enfin, d'un appareil inhalateur (sorte de manque), destiné à administrer le gaz aux patients {voy. Gazogèwe, p. 185)-.
Rien n'est plus simple que la fabrication du gaz avec cet appareil. On place le nitrate d'ammoniaque dans la cornue; !e nitrate se décompose sous l'influence de la chaleur et le gaz s'échappe par le tube de dégagement; il traverse les gaz purificateurs et se rend dans le gazomètre.
La seule prccaulion à prendre consiste à surveiller l'action de la chaleur sous la cornue. Il ai rive en effet, lorsque celle-ci est tiop considérable, que le gaz se dégage avec trop de force et passe en bouillonnant à travers les vases sans avoir subi la purification nécessaire. Le processus de fabricalion doit èire lent et régulier: il importe donc de le surveiller. M. Sprague a imaginé un petit appareil très-ingénieux destiné à régulariser l'action de la chaleur pendant la fabrication du gaz. Cràce àcepetit perfectionnement, l'obtention du proloxyde d'azote est, pour ainsi dire, automatique. 11 suffit de remplir la cornue d'azotate d'ammoniaque et d'allumer le fourneau à gaz.
Nous avons déjà dit que, sous une pression de cinquante atmosphères, le protoxyde d'azote pouvait être liqué/îé. Cette propriété a été utilisée pour la . praticjue de l'anesthésie chirurgicale par plusieurs fabricants anglais et américains parmi lesquels nous citerons MM. Barth et Coxeter, de Londres.
Les appareils employés pour la liquéfaction du gaz sont trop compliqués pour être décrits ici; ils ressemblent, du reste, à ceux qui ont été mis en usage récemment pour la liquéfaction des gaz qui, jus(ju'à ce jour, avaient été considérés comme permanents.
Une fois liquéfié, le gaz est conservé dans des récipients métalliques d'une gi-ande solidité. Chaque bouteille métallique contient habituellement de 200 à 400 litres de gaz. On peut en recueillir une plus grande quantité, mais le récipient deviendrait alors trop lourd et trop volumineux.
On comprend facilement tous les avantages qui résultent de ce mode de condensation du protoxyde d'azote. Préparé avec les appareils que nous venons de décrire, le gaz était recueilli par un gazomètre, et, comme il occupe un certain volume, il devait être consommé sur place. Il était du moins trèsdésagréable, pour le chirurgien qui avait une anesthésie à pratiquer en ville, d'emporter avec lui un ballon contenant de 80 à 100 litres de gaz. Grâce au procédé de liquéfaction on peut avoir, sous le volume d'une bouteille ordinaire, de 200 à 400 litres de protoxyde d'azote, c'est-à-dire de quoi pratiquer plusieurs anesthésies.
Indépendamment de ces avantages, le gaz liquéfié présente encore celui d'être d'une grande pureté. On a même cru jusqu'à ce jour qu'il était absolument pur. Mais les récents travaux du professeur Zuntz et du docteur Martin Goltstein, que nous reproduisons plus loin, ont démontré que le gaz ainsi préparé contenait un quart pour 100 d'air, ce qui paraît extraordinaire à première vue, puisque l'air ne se liquéfie pas ; le docteur Rottenstein l'explique par ce fait que, une fois liquéfié, le gaz a pu absorber une certaine quantité d'air.
G. Propriétés physiologiques du protoxyde d'azote. Nous avons vu, au commencement de cet article, que les propriétés physiologiques de ce gaz avaient déjà été entrevues par Davy. Quoique n'ayant jamais eu, comme Horace Wells, l'idée d'appliquer le gaz hilarant à l'anesthésie, ce savant en avait déjà signalé les principales qualités et avait pensé les utiliser en thérapeutique.
Mais les propriétés physiologiques du protoxyde d'azote n'ont été l'objet d'études vraiment scientifiques que pendant ces quinze dernières années. En raison de l'importance de ces propriétés, nous avons) cru devoir donner
158 GAZ UILARA^T.
quelques développements à celle partie. Nous pensons en eftel que le gaz a un grand avenir non-seulement pour la pratique de l'anesthésie, mais encore en thérapeutique.
Nous reproduisons une analyse des travaux les plus importants publiés sur cette question par MM. Herraann, Jolyet et Blanche, Krishaber, Zimtz et Goltstein. Les uns sont relatifs à l'action du protoxyde d'azote sur les animaux; les autres sur les plantes.
I. Expériences de Hermann. Cet auteur a d'abord employé un mélang* d'oxygène et de protoxyde d'azote (quatre volumes de protoxyde d'azote sur un volume d'oxygène) ; il a obtenu les phénomènes suivants : saveur sucrée, bourdonnements d'oreilles ; troubles de la vision ; augmentation de la chaleur interne; picotements, principalement aux extrémités; sensation d'allégement dans tout le corps, probablement obtenue par la perte de la sensibilité musculaire; litubation, diminution de l'activité fonctionnelle, perte graduelle du mouvement, diminution de la sensibilité, particulièrement lorsqu'une douleur est provoqiiée; la sensibilité tactile se conserve plus longtemps. L'intelligence est excitée, il existe dans la grande majorité des cas une tendance à la gaieté et à l'hilarité. La connaissance n'est jamais complètement perdue et l'anesthésie n'est jamais complète. Lorsqu'on interrompt l'inhalation du gaz, on revient trèsrapidement à l'état normal sans se ressentir de l'action du médicament, quelquefois cependant il existe une tendance au sommeil.
Lorsque l'individu subit l'action du gaz, il existe une légère accélération du pouls. Le visage rougit légèrement. Les conjonctives s'injectent, les pupilles se dilatent.
Dans presque toutes les expériences pratiquées sur l'homme, l'inhalation n'a été continuée que très-peu de temps (une minute et demie à deux minuies). Si l'on respiie dans le spiromètre, le manque d'oxygène ne tarde pas à produire de la dyspnée.
Davy avait dit que la répétition fréquente des inhalations augmente l'intensité des effets obtenus. Le contraire a été observé par Hermann et par nous-mème. Chez les animaux on n'obtient avec ce mélange que des résultats peu appréciables et qui ne permettent pas d'arriver à des conclusions utiles.
Gaz pur. D'après Hermann, le protoxyde d'azote pur et sans oxygèûe produit sur les hommes et les animaux l'asphyxie comme tous les autres gaz, à l'exception de l'oxygène. Humphry Davy avait signalé ce fait chez les animaux. Il n'a pas observé les mêmes faits sur l'homme, parce qu'il recueillait son gaz dans des ballons de soie oii il se mélangeait avec l'air par diffusion.
Pour les animaux, il recueillait son gaz dans des cloches. H a noté l'asphyxie chez l'homme, mais il l'a expliquée par une susceptibilité spéciale de certains individus qui ne pouvaient supporter les inhalations du gaz pur (il est probable qu'il a observé cela avec du gaz nouvellement préparé et non mélangé dair).
Les grenouilles deviennent très-rapidement dyspnéiques dans le protoxyde d'azote pur; mais elles ne succombent que longtemps après, comme cela s'observe avec l'hydrogène.
Les animaux à sang chaud auxquels on fait inhaler du gaz pur éprouvent immédiatement un sentiment d'inquiétude, ime dyspnée très-prononcée, des convulsions, et ils meurent avec tous les phénomènes de l'asphyxie. A l'autopsie on trouve le sang très-foncé.
L'homme éprouve très-rapidement les phénomènes décrits pour les animaux,
respiration dyspnéique, sensation d'anéantissement qui se transforme en anesthésie complète. Le pouls devient imperceptible, le visage prend un aspect cadavérique, les muqueuses livides ; il est hors de doute que des convulsions et l'asphyxie apparaîtraient, si l'on ne donnait pas immédiatement de l'air, qui amène un prompt retour à l'état normal. Mais la sensation de l'asphyxie lait défaut.
Les phénomènes élémentaires résultant du protoxyde d'azote ne diffèrent pas, d'après Ilermann, de ceux de tous les gaz indifférents. On avait d'abord cru que ce gaz décomposerait le sang à la manièie de l'acide carbonique et de l'hydrogène, en mettant l'azote en liberté comme cela a lieu pour l'hydrogène et la combustion du charbon ; mais Hermann a trouvé qu'en agitant du sang artériel avec du protoxyde d'azote il devient noir comme avec l'hydrogène et que le sang veineux ne devient pas artériel. De même que Jiirgensen, il a trouvé que le coefficient de l'absorption du sang par ce gaz est à peu près égal à celui de l'eau distillée. Les muscles, les nerfs, le cœur de la grenouille, meurent dans le protoxyde d'azote un peu plus vite que dans l'hydrogène.
En ce qui concerne les fonctions respiratoires, le protoxyde d'azote agit comme un gaz indifférent. Son actionsur le sensorium, qui ne peut être observée que sur l'iiomme, résulte de l'absorption du gaz par le sang, qui arrive ensuite au cerveau, action qui jusqu'à présent n'a pas encore pu être expliquée. Les changements matériels du cerveau peuvent être très-peu prononcés, parce que la suppression des fonctions cesse aussitôt que l'air arrive.
L'élimination du gaz se fait surtout par les poumons, ce qui peut êti'e démontré par une expérience très-simple. Si l'on respire avec le spiromètre le mélange indiqué plus haut (protoxyde d'azote et oxygène), on observe une trèsgrande diminution de volume du gaz, qui est évidemment due à l'absorption du gaz dans le sang; si l'on remplace ce spiromètre par un autre qui contient de l'air et qu'on continue de respirer, on voit que le volume du gaz augmente, ce qui est dû à l'éhmination du gaz par le sang d'après la loi de Dalton.
11. Expériences de Ki'ishaber . En 1866, à l'époque où le protoxyde d'azote, qui avait été abandonné pendant plus de vingt ans, reparut en Amérique dans la pratique chirurgicale, la Société médicale du Vl^ arrondissement de Paris li:solut de remettre cette question à l'étude et nomma à cet effet une commission qui entreprit une série d'expériences qui fui'ent en grande partie exécutées par U. Krishaber. Ce travail important n'était pas encore terminé au moment où parurent les premiers volumes de ce Dictionnaire ; il fut cependant signalé par M. Magitot.
Le mémoire publié à cette époque par M. Krishaber constitue un des premiers et des plus importants travaux publiés en France sur cette importante question. Quoique d'autres travaux parus depuis en Allemagne et en Angleterre aient intîrmé quelques-unes des conclusions de M. Krishaber, il nous a paru utile de reproduire une partie de ses expériences.
Notre confrère s'était proposé de rechercher à l'aide d'expériences pratiques sur des mammifères :
i" Si le protoxyde d'azote produit l'insensibilité complète ; 2» Si cet agent peut produire la mort comme les autres anesthésiques, et en ce cas à quelles causes elle doit être attribuée;
0" Si ce gaz offre oui ou non un avantage sur les autres anesthésiques ; 4° Dans quels cas son application pourrait avoir une indication spéciale. Pour obtenir la solution de ces questions, les animaux ont été soumis à
l'action du pioloxyde d'azote mélangé d'air et à l'action de celte même substance à Vétat pur; puis d'autres animaux de la même espère ont été soumis à l'action de l'anestliésique le plus fréquemment employé, qui est le chloroforme, et eu dernier lieu on a produit sur une troisième série d'animaux l'asphyxie simple, afin de comparer les phénomènes obtenus par la privation d'air avec les phénomènes obtenus par les anesthésiques.
Dans la première série, M. Krishaber introduisit la tète des animaux dans une vessie de porc, dans laquelle il fit arriver un courant de proloxyde d'azote venant d'un yrand ballon en caoutchouc. La vessie, incomplètement fermée. peimit à l'air de pénétrer largement. Il simula de cette façon les conditions ordinaires des opérations dans lesquelles on fait respirer le gaz anesthésique avec l'air atmosphérique, dans une proportion indéterminée. La durée de< inhalations fut très variable, mais chez tous les animaux on obtint une insensibilité comi)lète après cinq ài vingt-cinq minutes. 6 lapins furent successivement soumis à cette expérience; les résultats obtenus furent, à la durée des accidents près, sensiblement les mêmes. Huit jours après ces expériences furent répétées sur 5 autres lapins, et les résultats furent encore semblables. Alin de ne pas nous étendre inutilement sur les expériences, nous en décrirons une seule dans tous ses détails, qui pourra servir de type moyen.
Voici le tableau d'ensemble d'une de ces expériences, qui dnra quatorze minutes.
L'animal fit d'abord des mouvements violents de défense, pendant lesquels les battements du cœur s'accélérèrent au point de rendre tout contrôle impossible. Cet état dnra peu; bientôt il put compter le nombre des battements, qui était de 145. Respiration tranquille. Quatre-vingt-quinze secondes environ s'étaient écoulées quand survint subitement un ralentissement dans les battements du cœur, suivi presque aussitôt d'un nouvel accroissement considérable (178). Celle accélération dura à peu près vingt secondes ; nouveau ralentissement de vingt secondes, suivi d'une accélération très-courte. Insensibilité incomplète. L'allernance dans le nombre des battements durait depuis plus de trois minutes, pendant lesquelles la somme des battements avait plutôt augmenté que diminué. Ce qui est donc remarquable pendant cette première période, c'est Yirrégularité du rhythme : l'aiguille, au lieu de décrire cette double courbe qui, à l'état normal, donne presque l'image d'un 8, était jetée dans tous les sens, et ses mouvements irréguliers formaient un va-et-vient saccadé et rapide assez semblable aux oscillations précipitées d'un pendule brisé. Le nombre des balfcraents du cœur dimiima ensuite considérablement sans transition. Insensibilité complète. Le cœur s'arrêta au moment ofj le nombre des battements pouvait encore s'évaluer à 78 ou 80 pulsations.
La respiration était peu en harmonie avec les mouvements du cœur pendant la première période de l'expérience; elle semblait plutôt concorder avec les mouvements de défense de l'animal. Mais, dès que les battements du cœur furent descendus à environ 100 pulsations, la respiration devint extrêmement lente; de 55 par minute elle arriva immédiatement à 20 et s'arrêta ensuite tout d'un coup.
En résumé, le protoxyde d'azote avec des quantités d'air atmosphérique non déterminées produisit sur les lapins nne irrégularité dans le rhythme du cœur et dans le nombre des battements. Accélérées d'abord, les contractions se ralentirent subitement et la mort survint brusquement. L'insensibilité complète
GAZ IHLARA.NT. • ii\
coïncidait chaque fois avec le moment qui précédait presque immédiatement r arrêt du cœur.
Les résultats turent sensiblement les mêmes sur tous les animaux soumis an même mode d'inhalation.
Plusieurs fois sur les animaux en expérience, après avoir produit un ralentissement très-considérable des battements du cœur, M. Krishaber éloignait unmériiatcmeiit la substance aiieslhésique et il fut frappé de la rapidité aveu laquelle ils récupérèrent leurs fonctions normales. Après cet essai on put recommencer l'expérience sans qu(! l'animal ainsi traité montrât une susceptibilité plus grande qu'au début.
Trois autres lapins subirent l'inhalation du protoxyde d'azote pur. Voici le ])rocédé qu'on employa pour m'assurer que le gaz n'était pas mélangé d'air atmosphérique.
Après avoir mis à nu la trachée de l'animal, on introduisit un tube en argent dans la trachée, tube par lequel l'animal respira de l'air atmosphérique pendant quelques instants. Quand il fut un peu remis de celte opération qui, du reste, est incffensive sur le lapin, en passa un fil au-dessus de la trachée, de manière à la lier étroitement sur le tube. L'animal ne put donc pas respirer par les voies naturelles; le tube fui mis en communication avec le conduit du ballon contenant le protoxyde d'azote; on put ainsi étudier les phénomènes, pour l'observation desquels on était dans les mêmes conditions que dans les expériences précédentes.
11 serait cependant plus difficile d'cnumérer cette fois la succession des phénomènes par fractions de minutes; l'action fut tellement prompte que la plus grande attention ne put sulfire pour observer les symptômes dans Kurs détails minutieux. Les animaux sucombèrent après deux à trois minutes et demie; ce qui appela surtout l'attention, c'est l'action tumultueuse et irrégulière des battements du cœur, bien plus prononcée que dans la première série des expériences. Cette irrégularité était suivie, presque sans ralentissement, d'arrêt subit. La resfiration était considérablement augmentée d'abord ; elle cessa au moment où on comptait encore une inspiration dans l'espace de trois secondes.
Il n'y avait point eu de mouvement violent des membres comme dans la première série. L'insensibilité partielle survint très-vite; l'insensibilité complète ne survint que fort tard au contraire (relativement à la durée totale de l'expérience), comme dans la première série, et était presque immédiatement suivie de la mort de l'animal.
Dans une troisième série, M. Krishaber étudia les phénomènes de l'asphyxie pure et simple avec élimination de tout agent toxique.
Pour cela il lia successivement la trachée sur deux lapins qu'il avait attachés et immobilisés de la môme façon que les précédentes fois. Au moment de la ligature, il y avait sur le premier animal 11 battements en cinq secondes. Les premières dix secondes qui suivirent la ligature donnèrent à peu près le même résultat. Les efforts du thorax, simulant les mouvements de la respiration, ne purent pas d'abord être comptés, se confondant avec les mouvements d'effort de l'animal, qui se débattait violemment. Les battements du cœur se ralentirent après une minute et demie seulement ; le rhythme, au contraire, ne semblait guère changé et la force des contractions restait à peu près la même pendant quatre minutes. C'est alors que les contractions devinrent irrégulières ; les courbes décrites par l'aiguille se rapetissaient et le cœur s'arrêta totalement
à la septième minute la première fois, et la seconde fois vers la fin de la onzième minute senlement. Dans les deux cas, pendant la dure'e de l'asphyxie, l'animal donna jusqu'au moment de l'arrêt du cœur des symptômes de sensibilité.
Dans les deux cas on ne put parvenir à ranimer les animaux par insufflation presque aussitôt le cœur complètement arrêté (un troisième lapin soumis au même procédé d'asphyxie revint à la vie après une compression de six minutes de durée exercée sur la trachée au moyen d'une pince, et ayant produit aussi la cessation des battements du cœur. M. Krishaber attribue ce succès à ce que la respiration a pu se rétablir immédiatement, tandis que dans les cas précédents il a fallu inciser la trachée, y introduire un tube, ce qui fit perdre plusieurs secondes).
Deux lapins furent soumis ensuite à des inhalations de vapeurs de chloroforme. Les animaux furent traités de la même manière, et la mort fut produite dans les deux cas.
Yoici les chiffres obtenus dans le premier cas ; l'animal respira à distance un linge imbibé de chloroforme : avant l'expérience, nombre des battements du cœur compté cinq minutes après la fixation, 152 — resjnration, 48 — l'aiguille introduite dans le cœur décrit des courbes normales. Respiration de chloroforme. Quinze secondes d'inspirations produisent une diminution sensible dans le nombre des battement;, dont le relevé fait après trente secondes est de treize sur dix secondes — respiration, 7 (78 battements et 42 respirations par minute). L'animal est encore très-sensible; dix secondes plus tard, les battements descendaient à 58 cà la minute. — La respiration ne fut pas comptée, mais elle paraît peu ralentie; l'animal est insensible et sans mouvement; les courbes île ïaignille ne changent pas de forme.
A partir de ce moment le nombre des battements du cœur et le nombre des inspirations descendent très-rapidement, mais par degrés, et l'aiguille ne montre pas d'irrégularité.
En éloiiinant le linge imbibé de chloroforme, le nombre des battements s'accélérait, pour diminuer aussitôt que je le rapprochais. On put ainsi, à volonté, produire et faire cesser l'anesthésie, sans avoir étéune seule fois surpris par des phénomènes irréguliers. L'arrêt du cœur fut produit quatorze minutes quarante secondes après la première inspiration de vapeurs.
Frappé par la régularité des phénomènes, différant en cela de ceux obtenus par le protoxyde d'azote, M. Ki'ishaber voulut par ime seconde expérience faire la contre-épreuve de la première en me proposant à priori de produire des symptômes analogues aux premiers et d'amener la mort dans le délai déterminé. Je pris à cet effet un lapin de même sexe (mâle) et de même taille. Mais avant de soumettre l'animal à l'examen comparatif des symptômes, il voulut lui faire subir une expérience préalable et lui fit respirer brusquement le linge fortement imbibé de chloroforme. Les battements du cœur se ralentirent très-rapidement alors, et, au moment où il prévoyait l'arrêt complet, il cessa l'anesthésie, afin de laisser l'animal se remettre. En comparant cette expérience à celle analogue faite avec le gaz hilarant pur, il constata très-nettement que l'animal mit trois fois plus de temps à se remettre tout à fait des accidents causés par l'action subite du chloroforme que de ceux causés par le protoxyde d'azote pur. En soumettant le même animal ensuite à la contre-épreuve projetée, il constata que les effets du chloroforme furent à peu près les mêmes, et que la succession des
phénomènes suivit sensiblement la forme que lui avait tlonne'e l'expérience qu'il voulait imiter, selon qu'il approchait ou qu'il éloignait le linge imbibé de chloroforme. L'animal ne succomba cependant qu'ime minute dix secondes plus tard. A peine quelques secondes écoulées depuis la cessation complète des battements, la respiration artificielle fut établie, mais sans aucun résultait.
11 est à noter, en effet, que dans toutes ces expériences les animaux ne purent [à l'exception d'une seule fois) être rappelés à la vie p;ir la respiration artificielle après la complète cessation des battements du cœur. La ligature de la trachée donnait sous ce rapport le même résultat que la mort produite par les substances anesthésiques. Tant que les contractions existent, si faibles qu'elles soient devenues et si longues qu'ait été la durée de l'asphyxie ou de l'anesthésie , les animaux reviennent à la vie par l'insufflation ; mais dans ce cas seulement M. Krisliaber arrivait alors aux conclusions suivantes :
« i" Le mode d'action des anesthésiques est différent de celui de l'asphyxie simple en ce que :
a. L'asphyxie simple ne produit pas l'insensibilité ;
b. Les elfets de l'asphyxie sur le cœur et la respiration sont très-différents du mode d'action des anesthésiques;
2" Le protoxyde d'azote amène l'anesthésie et la mort au même titre que le chloroforme ;
0° Le caractère essentiel du gaz hilarant est de troubler le rJnjthme du cœur et de produire l'irrégularité dans ses fonctions ; il ralentit, en outre, les battements du cœur, comme le chloroforme, mais, tandis que ce dernier agent a une action progressive et régulière, le gaz hilarant amène une succession imprévue des symptômes, son emploi est par conséquent bien plus difficile à sui veiller; l'action sur la respiration du jirotoxyde d'azote est également irrégulière, tandis que le chloroforme diminue |irogressiveinent le nombre des inspirations ;
A° Les phénomènes d'anesthésieavec le protoxyde d'azote pur sont très-prompts à apparaître, ils se dissipent très-prom|)tement aussi; quand le protoxyde d'azote n'entraîne pas la mort, les animaux récupèrent presque instantanément toutes leurs fonctions;
5" Si le protoxyde d'azote offre un certain avantage sous le rapport de la fugacité des symptômes qu'il provoque, il a le grand désavantage de devenir promplement funeste, tandis que l'anesthésie par le chloroforme peut être prolongée pendant longtemps avec infiniment moins de danger;
6" Autant qu'il est permis de conclure des mammifères inférieurs à l'homme, je crois que le protoxyde d'azote n'est point appelé à remplacer le ( hloroforme. Dans les opérations de très-courte durée, il offre l'avantage d'anesthésier trèsrapidement et de laisser peu de malaise après lui. Mais le chloroforme, même dans les courtes opérations, peut être administré d'une façon que nous appellerions pa?* surprise; elle consiste à faire respirer rapidement et pendant très-peu de temps une atmosphère fortement chargée de vapeurs de chloroforme. L'anesthésie survient ainsi instantanément. Tout ce qui importe, c'est de ne pas prolonger le sommeil obtenu de cette manière. Le chloroforme donne alors le même résultat que le protoxyde d'azote et trouve son emploi dans les opérations de très-courte durée. Il est vrai que le malaise qui suit est plus durable, mais c'est là tout l'inconvénient. Le danger me semble même, dans ce cas, moindre dans l'emploi du chloroforme, ne fût-ce que par la nécessité de faire respirer le gaz hilarant pur pour obtenir un effet prompt; ceci ajoute à l'action du gaz
toxique l'effet de la privation d'air atmosphérique, tandis que les vapeurs de chloroforme, si condensées qu'elles soient, contiennent toujours de l'air en quantité plus ou moins grande.
Dans les opérations de longue durée, ou encore dans les accouchements, le protoxyde d'azote, ne fut-ce qu'en raison de l'irrégularité de son action, ne saurait en aucune façon se substituer au chloroforme; au danger plus grand qu'il offrirait dans ce cas s'ajoute l'inconvénient pratique que le gaz hilarant exige des appareils spéciaux, qu'il a un volume considérable, et que sa préparation et sa conservation à l'état de pureté offrent certaines difficultés.
Nous ne discuterons pas ici les conclusions formulées en 1866 par M. Krishaber. Les progrès accomplis depuis cette époque dans la conservation et la préparation du protoxyde d'azote annulent quelques-unes des objections formulées par notre confrère contre cet agent. Nous avons dit eu effet au commencement de cet article que le protoxyde d'azote pouvait être liquélié, ce qui le rendait très-portatif et assurait sa pureté.
Quant aux inconvénients qui résultent du peu de durée de l'anesthésie protoazotée, il serait puéril do les nier; mais la narcose obtenue à l'aide de cet agent est cependant assez prolongée pour pratiquer des opérations de courte durée. Nous verrons plus loin que grâce à lu découverte de M. Paul Bert le protoxyde d'azote peut être employé pendant plusieurs heures, à la condition de le mélanger à l'oxygène et d'opérer sous tension.
111. Expériences de Joliet et Blanche. Les travaux de ces deux expérimentateurs, qui présentent un grand intérêt au point de vue physiologique, n'ont qu'une importance secondaire au point de vue pratique. Ces auteurs ont surtout étudié l'action du protoxyde d'azote sur la végétation et la respiration. Ils ont ensuite recherché si le protoxyde d'azote possédait des propriétés anesthésiques; mais ils ont accordé moins d'importance à celte seconde question.
La première question a été ainsi posée par MM. Joliet et Blanche.
i" Le protoxyde d'azote est-il un gaz respirable pour les végétaux et les animaux ?
Végétaux. Dans une première série d'expériences sur les végétaux, les auteurs ont recherché si des graines d'orge et de cresson pourraient germer dans une atmosphère de protoxyde d'azote pur, et si la germination déjà commentée continuerait à s'effectuer en présence de ce gaz. On sait, d'après les expériences de Saussure, que la germination et le développement des plantes est impossible en dehors d'un milieu contenant de l'oxygène, les graines n'ayant jamais germé dans l'azote, l'hydrogène, l'acide carbonique, etc. On pouvait donc se demander si le protoxyde d'azote, gaz instable et riche en oxygène, pourrait par cet oxygène servir à la respiration des plantes.
Dans une atmosphère de protoxyde d'azote pur, on a mis des graines de cresson et d'orge placées sur papier <à fdtre humide. Au bout de neuf jours dans une expérience et de quinze jours dans une autre, ces graines ne présentaient aucun commencement de germination, tandis que d'autres graines, placées dans les mêmes conditions, mais dans une atmosphère d'air ordinaire, entraient en complète germination dès le troisième jour.
Laissant alors rentrer dans l'atmosphère de protoxyde d'azote, où les graines n'avaient pas germé, quelques centièmes d'oxygène, les auteurs virent dans l'une et l'autre expérience la germination se produire du deuxième au troisième iour.
Dans d'autres expériences, ils ont mis les graines en voie de développement dans le protoxyde d'azote pur ; le développement se trouvait ai'rêté et reprenait lorsqu'on laissait pénétrer dans la oloche de l'air atmosphérique. Ils ont constaté de plus que, dans le protoxyde d'azote, les plantes n'exhalaient pas d'acide carbonique.
De ces diverses expériences ils ont cru pouvoir conclure que l'oxygène du protoxyde d'azote ne peut être utilisé par les plantes pour leur respiration, et que, si le contraire a été dit, c'est que le gaz expérimenté, imparfaitement pur, contenait une faible quantité d'oxygène ; et Ton sait que pour le début de la germination il suffit d'une quantité extrêmement minime de ce gaz.
Animaux. Les auteurs ont placé des grenouilles dans divers ballons, remplis chacun des gaz purs suivants : protoxyde d'azote, acide carbonique, oxyde de carbone, hydrogène, azote. Tandis que les grenouilles plongées dans l'hydrogène, l'azote et l'oxyde de carbone, ne mouraient qu'après trois et plus de séjour dan? ces gaz en présentant à la fin de la stupeur et de la somnolence, comme Jean Millier l'avait déjà constaté, celles qui avaient été placées dans l'acide carbonique étaient atteintes tout d'abord et mouraient très-rapidement. Les grenouilles placées dans le protoxyde d'azote venaient après, et elles succombaient au bout de deux heures de séjour environ dans le gaz.
Us ont placé sous une cloche, contenant 2,5 de protoxyde d'azote, un moineau dont la mort a eu lieu après trente secondes. Un moineau placé comparativement dans une cloche contenant de l'hydrogène mourait dans le même temps. Un cobaye, inspirant par la trachée du protoxyde d'azote pur, mourait après deux minutes trente secondes.
De même chez un lapin la mort arrivait subitement au bout de deux minutes vingt-quatre secondes de respiration de protoxyde d'azote pur.
Par ces expériences et d'autres que nous ne rapportons pas, les auteurs ont été amenés à dire que le protoxyde d'azote chimiquement pur, pas plus chez les animaux que chez les végétaux, ne peut servir à la respiration. Si certains auteurs ont cru pouvoir conclure que le protoxyd e d'azote est un gaz qui peut entretenir la respiration, c'est qu'ils expérimentaient avec du protoxyde d'azote impur contenant une quantité plus ou moins grande d'oxygène, suivant le temps plus ou moins long que vivaient les animaux dans des mélanges gazeux d'ailleurs peu comparables.
2". Le protoxyde d'azote jouit-il de propriétés particulières? Si le gaz protoxyde d'azote pur ne peut entretenir la respiration des plantes et des animaux, est-il un gaz inerte au même titre que l'hydrogène ou l'azote, ou bien au contraire le protoxyde d'azote, gaz, comme on sait, très-soluble (l'eau en dissout les 4/5 de son volume), pénétrant dans l'organisme par voie d'absorption, se dissolvant en plus ou moins grande proportion dans le sang, étant porté par ce fluide aux centres nerveux, aura-t-il une action toxique et produira-t-il des effets particuliers : stupeur, anesthésie, etc.?
Dans ce but, Joliet et Blanche ont cherché quels sont les phénomènes qui se montrent lorsqu'on fait respirer à des animaux du protoxyde d'azote pur ou des atmosphères artificielles de protoxyde d'azote pur et d'oxygène.
Les grenouilles placées dans le protoxyde d'azote pur ont présenté les phénomènes suivants : après quatre à sept minutes, ralentissement des mouvements respiratoires hyoïdiens et des flancs plus ou moins marqué, suivi bientôt de stupeur et de somnolence, d'où la grenouille sort de temps à autre, à des inter- DicT. ENC. i.' s, vil. JO
UG GAZ HILARANT.
valles plus ou moins longs. L'animal, spontanément ou à la suite d'excitation extérieure, fait quelques respirations, se replace sur le ventre, s'il était sur le dos, pour retomber bientôt dans l'état antérieur. Dans cet état, la grenouille reste très-sensible au pincement des pattes, sensibilité qu'on peut constater quarante-cinq minutes après le séjour de la grenouille dans le gaz.
On fait respirer par la trachée un cobaye dans un sac contenant huit litres de protoxyde d'azote pur ; trente-cinq secondes après, l'animal est très-sensible au pincement des pattes ; après quarante-cinq secondes, la respiration est trèsgcnée, la sensibilité reste intacte. On fait respirer l'animal à l'air libre, il revient en quelques secondes.
Une demi-heure après, on fait respirer h. un nouveau cobaye le protoxyde d'azote pur. Après une minute quaranle-cinq secondes de respiration, la sensibilité est conservée; après deux minutes vingt secondes, elle est éteinte, et la mort arrive après deux minutes trente secondes à partir du début de l'expérience.
On fait respirer à un lapin du protoxyde d'azote pur : après une minute quarante-cinq secondes, l'animal s'agite et présente les signes de l'asphyxie, on constate que la sensibilité persiste. On arrête les respirations du protoxyde d'azote et on met le lapin à respirer à l'air libre. L'animal se remet très-vite.
Dans une autre expérience, la sensibilité existait encore après deux minutes vingt-quatre secondes chez un lapin : à ce moment, la respiration cessait brusquement, mais on parvenait à rappeler l'animal à la vie après quelques minutes de respiration artificielle.
Les expériences qui précèdent montrent que le protoxyde d'azote pur produit l'asphyxie avec tous ses signes. Ayant remarqué que l'anesthésie arrivait à un moment oîi l'animal a le sang artériel noir (or on sait que l'anesthésie chez les animaux soumis à l'asphyxie a lieu au moment où le sang ne contient que 2 à 5 pour 100 d'oxygène), pour ne pas attribuer au protoxyde d'azote la cause de l'anesthésie qui se montre alors et qui peut être attribuée à l'asphyxie pure et simple, on fait les expériences suivantes.
Les auteurs ont l'ait des mélanges de protoxyde d'azote pur et d'oxygène plus ou moins riche, de façon que le mélange gazeux contenait 18 à 21 pour lOO d'oxygène et 60 à 80 pour 100 de protoxyde d'azote. De cette manière les animaux respirant ces mélanges avaient à leur disposition une quantité d'oxygène à peu près égale à celle qui existe dans l'air atmosphérique ; cependant l'atmosphère était suffisamment riche en protoxyde d'azote pour produire des effets, si ce gaz avait réellement une action particulière.
Des grenouilles laissées vingt-quatre heures dans un mélange de 4/5 de protoxyde d'azote et 1/5 d'oxygène ne présentaient aucun phénomène appréciable : sensibilité très-nette au moindre pincement des pattes.
Deux autres grenouilles restées cinq jours dans un ballon contenant 500 centimètres cubes d'oxygène à 60 pour 100 et 1 litre de protoxyde d'azote pur ne présentaient après ce temps ni stupéfiction ni anesthésie.
On place comparativement dans deux cloches égales, l'une remplie d'air, l'autre de protoxyde d'azote et d'oxygène, dans les proportions de l'air, deux moineaux à 5''2o : — 7 heures, un peu de gêne dans la respiration égale chez l'un et l'autre oiseau. — 7''30, on quitte les moineaux haletants, gonflés et assez semblables. — 9 heures, on retrouve les deux oiseaux morts. On fait l'analyse de l'air des cloches et l'on trouve pour l'air normal : acide carbonique, H
pour 100; oxygène, 6 pour 100; dans le protoxyde d'azote : acide carbonique, 12 pour 100; oxygène 5,8 pour 100.
Dans un mélange de 4 litres de protoxyde d'azote et 600 centimètres cubes d'oxygène on met un moineau à 2^40.
S'^SO, même état, pas de changement dans l'allure de l'oiseau ; à 4 heures, il devient haletant ; on recueille de l'air de la cloche, qui donne à l'analyse 9,2 pour 100 d'acide carbonique. L'animal, rais à l'air, revient très-vite.
A 6''45, on place dans une cloche de 2 litres contenant une atmosphère artificielle d'oxygène et de protoxyde d'azote, dans les proportions de 18 d'oxygène et 82 de protoxyde d'azote, un moineau. L'oiseau reste calme jusqu'à 7''45 ; il commence alors à être gôné dans sa respiration. Revu à neuf heures, il est haletant, et la mort a lieu à ^^[5. L'analyse des gaz de la cloche a donné 12 pour 100 d'acide carbonique, 3 pour 100 d'oxygène.
On fait respirer à un petit chien un mélange de protoxyde d'azote et d'oxygène dans les proportions de l'air atmosphérique. L'animal respire au moyen d'une muselière de caoutchouc, et au travers des soupapes de Millier, le mélange contenu dans un sac, de telle manière que l'animal inspirant les gaz du sac expire au dehors, et par ce fait il n'y a point complication d'asphyxie par l'acide carbonique. On met l'animal à respirer le mélange de 12''28 à 12''50, c'est-àdire pendant vingt-deux minutes; pendant tout ce temps l'animal reste sensible à l'œil et la galvanisation de son nerf sciatiq ue à un faible courant produit une vive douleur; pas de stupeur ni de somnolence; l'animal regarde quand on l'appelle.
Ces expériences montrent donc que les animaux peuvent respirer des atmosphères artificielles contenant 18 à 20 pour 100 d'oxygène et 60 à 80 pour 100 de protoxyde d'azote, pendant un temps suffisamment long, sans présenter de phénomènes manifestes et surtout sans offrir d'anestliésie.
Gomme le protoxyde d'azote est très-sol uble dans l'eau, qui en dissout les 4/5 de son volume, il était intéressant de rechercher la quantité de ce gaz qui se dissout dans le sang des animaux qui respirent ces atmosphères artificielles, et qui, cependant, ne présentent aucuu trouble de la sensibilité, pour la comparer à celle du sang chez les animaux respirant le protoxyde d'azote pur au moment où l'asphyxie et l'anesthésie se montrent, afin déjuger ainsi de la part qu'on pouvait attribuer au protoxyde d'azote dans ce phénomène. Il importait également de dctarminer la quantité d'oxygène existant dans le sang au même moment.
Un chien respirant au travers des soupapes de Miiller l'air ambiant, et qui avait pour 100 centimètres cubes de sang artériel,
Acide carbonique 48,8
Oxygène 21
Azote 2
est mis à respirer dans un sac un mélange gazeux renfermant pour 100 :
Protoxyde d'azote 62
Oxygène 21
Azote 17
L'animal met sept minutes trente secondes à inspirer 50 litres de ce mélange et pendant tout ce temps reste sensible à l'œil et au pincement des orteils. L'an?-
i48 GAZ HILARANT.
lyse des gaz du sang faite alors donne pour 100 centimètres cubes de sang
artériel bien rouge :
Acido carbonique ' ^^
Oxygène ^''t'
Proioxjde d'azote ^^ ^
Azote "'■'
Le même animal ayant été laissé reposer pendant une demi-heure est mis à respirer du protoxyde d'azote pur pendant une minute quarante-cinq secondes : l'animal étant alors gêné dans sa respiration, mais restant toujours sensible, on fait l'analyse dos gaz du sang artériel noir et l'on trouve :
Acide carbonique 5"
Oxygène 5,2
Protoxyde d'azolc 28,1
Azote.' 0,7
Un second chien, respirant par le- système que nous avons déjà indiqué, dans un sac de protoxyde d'azote, est trouvé insensible à l'œil et au pincement du doigt après trois minutes de respiration dans le sac. L'analyse des gaz du sang, faite alors, donne pour 100 centimètres cubes de sang artériel très-noir :
Acide carbonique 56,6
Oxygène 5,5
Protoxyde d'azote 54,6
Un troisième chien, inspirant dans un sac de protoxyde d'azote, étant encore un peu sensible à la troisième minute, est trouvé complètement insensible à l'électrisation du nerf sciatique après quatre minutes. L'analyse des gaz du sang artériel très-noir faite alors a donné :
Acide carbonique 34
Oxygène 0,03
Protoxyde d'azolc 57
De ces expériences MM. Joliet et Blanche tirent les conclusions suivantes : « Puisqu'il y a dans le sang artériel des chiens qui respirent une atmosphère artificielle de protoxyde d'azote et d'oxygène à peu près la même quantité de protoxyde d'azote dissous qu'on en retrouve dans le sang des mêmes animaux respirant le protoxyde d'azote pur, à l'asphyxie, on ne peut attribuer l'anesthésie qui se montre alors à la présence du gaz protoxyde d'azote dans le sang artériel. La cause de l'anesthésie se trouve tout naturellement être le résultat de l'asphyxie par privation plus ou moins complète de l'oxygène du sang artériel. On sait, en eflet, que, lorsqu'il n'y a plus que 2 à 5 pour 100 d'oxygène dans le sang artériel, l'anesthésie commence à se montrer « (Paul Bert).
Les opinions de ces auteurs se résument donc dans les propositions suivantes : « Le protoxyde d'azote chimiqtiement pur ne peut entretenir la respiration des animaux, non plus que celle des végétaux, la combustion, dans laquelle consiste la respiration, n'étant pas assez énergique pour décomposer le gaz protoxyde d'azote.
Respiré pur par les animaux, le protoxyde d'azote est donc un gaz asphyxiant qui amène la mort en produisant tous les signes généraux de l'asphyxie par strangulation ou par respiration de gaz inertes (azote ou hydrogène), et à peu près dans le même temps.
Respiré pur, si le protoxyde d'azote produit l'anesthésie, c'est par privation d'oxygène dans le sang; l'insensibilité se montre lorsqu'il commence à n'y avoir plus dans le sang artériel que 2 à 3 pour 100 d'oxygène. Le sang artériel est alors très-noir et contient 50 à 40 pour 100 de protoxyde d'azote.
Les animaux peuvent vivre en respirant des atmosphères artificielles de protoxyde d'azote et d'oxygène dans la proportion des gaz de l'air, le protoxyde d'azote remplaçant l'azote, sans présenter de troubles de la sensibilité. Le sang artériel contient alors environ 30 à 55 pour 100 de protoxyde d'azote. Des oiseaux plongés dans une atmosphère confinée semblable se comportent comme ceux placés dans une cloche d'air de même capacité et meurent après avoir épuisé à peu près également l'oxygène des cloches et formé autant d'acide carbonique.
Le protoxyde d'azote étant un gaz irrespirable et ne possédant pas les propriétés anesthésiques qu'on lui a attribuées, son emploi ne peut être que dangereux et doit, à ce titre, ètie proscrit de la pratique médicale ».
Nous accordons aux expériences de MM. Joliet et Blanche toute l'importance qu'elles comportent et nous admettons avec ces auteurs que le protoxyde d'azote est un gaz irrespirable et doué de propriétés toxiques ; mais nous pensons que ses propriétés anesthésiques ne peuvent être mises en doute, surtout depuis les remarquables travaux de M. Paul Bert qui démontre, en employant le [irotoxyde d'azote sans tension, que ce gaz plonge les animaux qui le respirent dans une complète insensibilité.
IV. Expériences de Goltstein. Ces expériences récomment exécutées dans le laboratoire de physiologie de Pflùger à Bonn sont surtout remarquables par la précision des méthodes employées et par la variété des questions étudiées. L'auteur a commencé par rechercher si l'oxygène dégagé par la décomposition du protoxyde d'azote dans le corps peut être utilisé par 'l'organisme. Cette question méritait uns solution, malgré la justesse de la conclusion d'IIermann qui niait la possibilité d'entretenir la respiration eu remplaçant l'oxygène de l'air atmosphéi-ique par l'oxygène provenant de la décomposition que nous venons de mentionner.
En effet, s'il est hors de doute que le protoxyde d'azote ne peut être regarde comme un gaz respirable, capable de remplacer l'air, il restait encore à prouver que des petites quantités d'oxygène formées par la décomposition du protoxyde d'azote ne peuvent être utilisées pour l'organisme.
Les difficultés expérimentales que Goltstein a rencontrées dès le premier pas dans ses recherches dirigées sur le point indiqué l'ont empêché d'arriver à des résultats tout à fait concluants. Pour donner une idée de ces difficultés il suffirait de citer une] série de ces expériences. Goltstein a renfermé des grenouilles dans des tubes cylindriques dont le bouchon était muni de deux ouvertures. Deux tubes en verre traversaient ces ouvertures : bouchon et tubes plongeaient dans un bain de mercure. Pendant quelques heures il faisait traverser son verre cylindrique par un courant d'oxygène pur pour être sûr qu'il n'y restait pas la moindre trace d'azote. Après quoi il remplaçait l'oxygène par le protoxyde d'azote. Aussitôt que l'animal avait respiré ce gaz pendant quelques instants on trouvait dans le cylindre des traces d'azote.
On aurait pu conclure de cette expérience qu'une décomposition de protoxyde d'azote a eu lieu dans le corps de la grenouille; mais Goltstein a remarqué én^ujte que Ie> proto^iyde d'axote employé »'était pas absolument dépourvu
d'air. H était donc impossible de tirer de ces expériences une conclusion définitive.
Les expériences faites sur des lapins n'étaient pas plus heureuses, quant à la question principale qu'elles devaient élucider. Mais elles ont donné comme résultat la conslatatlon d'un fait qui n'est pas sans intérêt. Les analyses faites par Goltstein pendant ses expériences lui ont démontré que non-seulement le sang, mais tous les liquides organiques du corps, absorbent le protoxyde d'azote.
Les expériences ayant pour but de déterminer si le protoxyde d'azote est capable de produire une narcose complète ont été exécutées comparalivement sur des grenouilles; les unes respiraient le protoxyde pur, les autres respiraient l'hydrogène. Tandis que les premières perdaient cinq minutes après toute sensibilité et ne donnaient plus aucune réaclion réflexe par l'excitation de la peau avec de l'acide, les secondes conservaient encore pendant une heure et quart l'excitabilité réflexe.
En même temps, Goltstein a pu confirmer ce fait si souvent observé avant lui, à savoir qu'au moment où l'anesthésie déterminée par le protoxyde d'azote est profonde il suffit de donner libre accès à l'air pour immédiatement rappeler la grenouille à la vie et faire revenir l'excitabilité perdue.
De ce dernier fait Goltstein conclut avec raison qu'une narcose complète ne peut être produite et entretenue que quand l'action du protoxyde d'azote est conduite avec ïabsenceàe l'oxygène, c'est-à-dire avec l'asphyxie.
En effet, la quantité minime d'air qui suffit pour rétablir l'excitabilité indique clairement que ce rétablissement ne peut être dû qu'à l'interruption de l'asphyxie.
Dans toutes ses expériences, l'auteur a pu constater la différence relative qui existe entre l'asphyxie par la respiration d'un gaz indifférent et l'asphyxie produite par la respiration du protoxyde d'azote. Une grenouille conserve pendant des heures entières son excitabilité et son pouvoir léflexe quand elle ne souffre que de l'absence de l'oxygène, tandis que cette absence combinée avec l'introduction du protoxyde d'azote dans l'organisme produit déjà, après cinq à dix min utes, la perte complète de la sensibilité et des actions réflexes.
Goltstein a, en outre, exécuté de nombreuses expériences sur les lapins et les chiens pour étudier comparativement les phénomènes de l'asphyxie pure et de l'asphyxie produite par la respiration du protoxyde d'azote. Ces expériences lui ont premièrement démontré que dans l'asphyxie provoquée par le protoxyde d'azote il faut distinguer trois phases distinctes. Dans la première, la respiration devient moins fréquente et plus profonde. Cette phase correspond presque complètement à la première phase de l'asphyxie ordinaire telle qu'elle a été décrite parllôgyes.
La seconde phase de l'asphyxie par le protoxyde d'azote diffère de celle produite par l'occlusion de la trachée en ce que l'aspiration active cesse bien vite. Soixante-cinq secondes après l'inhalation du protoxyde d'azote l'aspiration active a cessé, tandis qu'elle dure cent deux à cent huit secondes après le commencement de l'asphyxie ordinaire.
Tandis que dans cette dernière asphyxie l'animal garde encore sa sensibilité pendant celte seconde phase, elle est déjà complètement disparue dans la première. Ainsi, par exemple, l'excitation de la cornée reste dans cette phase sans effet chez un chien aneslhésié par le protoxyde d'azote, tandis qu'elle est
encore très-efficace cliez un chien sur lequel on a simplement pratiqué l'occlusion de la trachée.
Cette différence est d'une très-grande importance pratique, parce qu'elle permet d'interrompre la respiration du gaz avant que la troisième phase de l'asphyxie, celle qui présente le véritable danger, soit commencée. En effet, l'anestliésie élant déjà obtenue dans cette seconde phase, il est complètement inutile pour le praticien de continuer l'inhalation.
La troisième phase de l'anesthésie par le protoxyde d'azote diffère de celle de l'asphyxie en ce qu'elle manque complètement des symptômes convulsifs. Goltstein explique cette absence de la même manière que llermann. La narcose produite par le protoxyde empêche l'apparition des convulsions provoquée par la suffocation.
La série d'expériences exécutées par Goltstein pour étudier l'influence du protoxyde d'azote sur la pression du sang et sur le nombre des battements du cœur ne présente pas un grand intérêt pratique. Ces expériences ont été faites avec toutes les précautions méthodiques exigées par la physiologie moderne pour de pareilles recherches. Comme résultat général, les recherches de cet auteur ont prouvé que la pression du sang et la fréquence des battements du cœur changent sous l'influence du protoxyde d'azote de la même manière que sous l'influence de l'asphyxie par suffocation.
M. Goltstein a aussi essayé de déterminer exactement le moment où commence chez le lapin et le chien l'anesthésie sous l'influence du protoxyde. Il a ainsi démontré que l'anesthésie appaïaît de trente à quarante secondes après le commencement de l'inhalation, tandis que l'asphyxie complète ne commence qu'une minute plus tard. Chez l'homme, Goltstein a constaté l'anesthésie après soixante à soixante-cinq secondes d'inhalation.
D. Appapeils nécessaires pour l'anesthésie parle protoxyde d'azote. L'anesthésie par le'protoxyde d'azote, dont les effets sont si rapides, nécessite des appareils relativement plus compliqués que celle par le chloroforme ou l'éther. 11 est en -effet moins facile de recueillir le protoxyde d'azote et de le manipuler que d'employer un agent liquide. Disons cependant que les procédés de liquéfaction dont nous avons parlé ont de beaucoup simplifié l'administration de cet agent anestliésique. On peut, en effet, par ces procédés, recueillir dans des appareils peu volumineux et même élégants le protoxyde d'azote liquide et le conserver indéfiniment.
Ces appareils sont en métal très-épais ; ils sont munis d'une soupape qui permet de diminuer la pression contenue dans la bouteille métallique; lorsque cette pression diminue , le liquide retourne à l'état gazeux , et s'échappe en sifflant par l'orifice et en dégageant un froid très-intense.
Les appareils qu'il convient d'employer pour l'administration du protoxyde d'azote sont de deux sortes. Les uns sont destinés à être employés dans les hôpitaux, les autres sont destinés à être transportés et servent plus spécialement pour les opérations à pratiquer en ville.
Pour être très-complets, les premiers doivent être munis d'un gazomètre. De cette façon, le gaz peut être recueilli aussitôt qu'il sort de son récipient métallique, et l'opérateur n'est pas exposé à en perdre ou à le voir se mélanger à l'air, ce qui présente quelques inconvénients.
Les appareils que nous venons de décrire sont peu portatifs et ne pouvaient guère être utilisés pour la pratique de la ville. Les chirurgiens anglais et amé-
ricains se sont efforcés de remédiei' à ces inconvénients, et ont fait construire des appareils qui permettent de conserver et de transporter, sous un petit volume, des quantités considérables de protoxyde d'azote. Ces différents appareils se composent tous d'une cornue en fer contenant le gaz liquéfié, d'un ballon en caoutchouc ou en toile gommée, destiné à recueillir une certaine quantité de gaz, et d'un inhalateur.
L'embouchure ou l'inhalateur, qui ne sont pas indispensables pour l'éther ou le chloroforme, le deviennent pour le protoxyde d'azote. Il importe, en effet, que cet agent soit administré pur, sans mélange d'air, et l'on ne peut obtenir ce résultat qu'avec des appareils qui conduisent directement le gaz dans la bouche ou les narines du malade.
Les appareils employés à cet effet sont des inhalateurs qui, pour être bien faits, doivent se mouler aussi exactement que possible sur le visage et embrasser seulement la bouche et les narines. On en emploie de différents modèles, mais nous préférons ceux dont les bords sont revêtus d'un tube de caoutchouc rempli d'air, parce qu'ils se moulent beaucoup mieux sur le visage du patient. Un des principaux vulgarisateurs de cette méthode anesthésique, le docteur Colton, propose de remplacer l'inhalateur par un simple robinet. C'est là une modihcation que nous avons rejetée, pour les raisons que nous allons exposer :
1" Beaucoup de malades n'aiment pas à introduire dans leur bouche un robinet qui a été déjà employé pour d'autres personnes.
2° Il faut, avec le robinet, pincer le nez avec lés doigts ou avec une sorte de pince-nez.
3° Outre l'emploi du pince-nez, il faut encore, lorsqu'on emploie le robinet, appliquer les lèvres du malade contre l'instrument, afin d'empêcher la pénétration de l'air atmosphérique dans les bronches.
Telles sont les raisons qui ont fait abandonner le robinet pour l'inhalateur. Disons cependant que, lorque le robinet est bien appliqué, on perd une quantité moins considérable de gaz.
Pour les opérations dentaires, l'inhalateur exige, comme complètement indispensable, l'emploi de petits instruments destinés à maintenir l'écartement des dents pendant l'opération. Ceux-ci se font généralement en bois ou en caoutchouc durci ; mais on peut, à la rigueur, les remplacer par de simples bouchons de liège qu'il est toujours facile de se procurer.
Précautions à prendre pour l'anesthésie proto-azotée. Après avoir fait connaître les effets pathologiques et physiologiques de l'anesthésie proto-azotée, il est neces'saire de dire quelques mots du viodiis operandi de cette anesthésie.
Voici es indications les plus importantes :
1° Le gaz employé doit être aussi pur que possible, et il faut toujours éviter qu'il se mélange avec l'air atmosphérique.
2° Les inhalateurs doivent s'ajuster parfaitement sur le visage du patient, et il faut toujours s'assurer du fonctionnement régulier des soupapes d'inhalation.
5" La position du malade pendant l'anesthésie a quelque peu d'importance; que celui-ci soit couché ou assis, il faut toujours avoir la précaution de soulever la tête ou de la placer en avant. Cette recommandation est toujours importante pour les opérations pratiquées dans la bouche, car elle a pour but d'empêcher le sang de couler dans l'arrière-gorge où il pourrait produire des accidents de sulfocation.
4° La pièce où l'on opère doit être spacieuse et bien aérée. Il faut, autant que possible, rassurer le malade et l'engager dans une conversation plaisante au moment de commencer l'administration du gaz. Les préparatifs doivent être faits simplement, de manière à ne pas l'effrayer. Une fois que les inlialations ont commencé, il faut qu'un silence complet règne dans la pièce.
5° Si l'opérateur n'a pu atteindre rapidement le but désiré et si le malade indique par ses mouvements un retour à la sensibilité, il faut cesser l'opération et redonner une nouvelle dose de gaz.
L'emploi successif du protoxyde d'azote chez la même personne n'a aucun inconvénient; chez les enfants sintout, où les effets de l'anestliésie se dissipent très-rapidement, on peut donner le gaz un grand nombre de fois. Le docteur Rottenstein a publié un nombre considérable d'observations cliniques qui démontrent l'innocuité de cet agent lorsqu'il est employé successivement cliez la même personne.
6° Il importe d'éloigner les parents et les amis du malade et de ne conserver dans la chambre d'opération que les aides indispensables. Outre les inconvénients qui résultent pour l'opérateur de la présence de témoins inutiles, ceuxci pourraient être inutilement alarmés par les effets ancsthésiants et asphyxiants du protoxyde d'azote.
E. ÂNESTHÉsiE PAR LE PROTOXYDE d'azote ET l'éther. Les développements qui précèdent sur les propriétés physiologiques du protoxyde d'azote montrent que l'anesthésie produite par cet agent est de très-courte durée et qu'elle ne peut être appliquée qu'aux opérations dont l'exécution ne demande qu'une ou deux minutes. Aussi les recherches des physiologistes ont-elles eu surtout pour but de prolonger l'action de cet agent anesthésique en évitant les inconvénients et les dangers qui l'ésuiteraient de son emploi prolongé.
C'est pour obvier à cet inconvénient qu'un chirurgien anglais distingué, M. Clover, a proposé l'emploi d'une méthode d'anesthésie mixte qui consiste à sidérer le malade avec le protoxyde d'azote et à continuer ensu ite sans transition l'anesthésie par l'éther.
Grâce à ce procédé très-ingénieux on peut éviter la période d'excitation de l'éther, placer en quelques secondes le malade sous l'inlluence de l'anesthésie et prolonger la narcose aussi longtemps que l'exige l'opération. On a donc les avantages suivants :
i° Bien-être du malade, qui évite la période si pénible de suffocation et d'excitation ;
2" Avantage pour le chirurgien et ses aides, qui ne sont pas obligés de maintenir le malade par la force ;
S" Économie de temps, puisque l'opération peut èti^e commencée immédiatement.
De tels avantages ne pouvaient rester inappréciés. Aussi la méthode d'anesthésie de Clover ne tarda pas à se généraliser chez nos voisins d'outre-Manche, toujours empressés à saisir les inventions pratiques et utiles. La plus grande partie des hôpitaux de Londres, et plusieurs chirurgiens éminents, parmi lesquels il nous suffira de citer sir Henri Thompson, en font journellement usage. Dans un récent voyage que nous avons lait à Londres, nous avons eu l'occasion d'apprécier tous les avantages que présente cette méthode anesthésique.
Nous avons mis en pratique la méthode de Clover dans un assez grand nombre de cas, et les résultats que nous avons obtenus ont été asset avantageai pour ea
lU GAZ HILARANT.
recommander l'emploi, surtout sur des malades chez lesquels on redoute la période d'excitation que déterminent l'élher et le chloroforme.
L'appareil employé par M. Clover pour l'anesthésie par lé protoxyde d'azote et l'éther se compose d'une bouteille métallique contenant le gaz liquéfié et à peu près semblable à celle que nous avons décrite plus haut. Cette bouteille est surmontée d'une sorte de clef qui permet de donner issue au gaz en imprimant des mouvements de rotation avec le pied. Un récipient métallique, annexé à cette bouteille, est destiné à recevoir un peu d'eau chaude pour combattre les effets frigorifiques que détermine le passage du protoxyde d'azote de l'état liquide à l'état gazeux. Cette première partie de l'appareil diffère peu de ceux que nous avons déjà décrits pour l'anesthésie proto-azotée.
La deuxième partie se compose d'un récipient destiné à contenir l'éther et pouvant être suspendu par un crochet aux vêtements de la personne chargée de l'anesthésie. Ce récipient communique avec un masque en caoutchouc auquel le gaz arrive également. Enfin l'appareil est muni d'un robinet très-ingénieux qui permet de donner alternativement au malade soit du protoxyde d'azote, soit de l'éther, soit de l'air.
F. Méthode de M. Paul Bërt. Anesthésie par le protoxyde (Vazote sous tension. La méthode que nous venons de décrire a pour but de supprimer les inconvénients qui résultent de la courte durée de l'anesthésie proto-azotée en s'adressant à un autre agent pour prolonger l'insensibilité. C'est pour remédier aux mêmes inconvénients que M. Paul Bert avait institué une série d'expériences dans lesquelles il employait le protoxyde d'azote mélangé à l'oxygène et à d'auti^es gaz inertes. On arrivait assez facilement par les mélanges à faire cesser les accidents asphyxiques, mais l'aneslhésie était alors incomplète et donnait lieu à des phénomènes d'excitation qui rendaient l'opération impraticable. Il fallait donc employer le protoxyde pur, et c'est alors que le savant physiologiste eut l'idée de chercher, par la pression, à combattre les phénomènes asphyxiques.
Voici sur quel raisonnement théorique M. Paul Bert appuya ses premières expériences : « Le fait que le protoxyde d'azote doit être administré pur signifie que la tension de ce gaz doit, pour qu'il en pénètre une quantité suffisante dans l'organisme, être égale à une atmosphère. Sous la pression normale, il faut pour l'obtenir que le gaz soit à la proportion de 100 pour iOO. Mais, si nous supposons le malade placé dans un appareil où la pression soit poussée à deux atmosphères, on pourra le soumettre à la tension voulue en lui faisant respirer un mélange de 50 pour 400 de protoxyde d'azote et 50 pour 100 d'air : on devra donc obtenir de la sorte l'anesthésie, tout en maintenant dans le sangla quantité normale d'oxygène, et par suite en conservant les conditions normales de la respiration. «
Cette théorie fut complètement justifiée par l'expérimentation. Les animaux auxquels on faisait respirer, sous une augmentation de pression d'un cinquième d'atmosphère, im mélange de cinq sixièmes de protoxyde d'azote et d'un sixième d'oxygène, tombaient rapidement dans une anesthésie profonde, qu'on pouvait prolonger fort longtemps sans déterminer aucun phénomène d'asphyxie. Le sang conservait sa coloration normale, le cœur battait avec la même force et la même régularité, une excitation portée sur un nerf centripète provoquait sur la respiration et la circulation tous les phénomènes d'ordre réflexe qui se produisent chez l'animal sain. En un mot, tous les phénomènes dits de la vie
végétative demeuraient intacts, tandis que ceux delà vie animale étaient absolument abolis. Lorsque, au bout d'un temps quelconque, on enlève le sac qui contenait le mélange gazeux, on voit ces animaux, à la troisième ou à la quatrième respiration à l'air libre, recouvrer tout à coup la sensibilité, la volonté et l'intelligence.
Cette innocuité ressort non moins nettement du nombre infiniment petit d'accidents qui ont suivi les inhalations exécutées par les dentistes, souvent en dehors de toute prudence et de toute compétence, et dans des conditions où l'asphyxie vient augmenter, s'ils existent, les dangers de l'anesthésie. II est incontestable que, quoi que nous n'ayons pas de chiffres précis, le protoxyde a été employé dans plus d'un million de cas. Le docteur Collon, qui recueille avec le plus grand soin les observations à l'institut anesthésique de New-York, a employé cet agent cent cinq mille fois sans accident. Mous n'avons pu trouver jusqu'à ce jour que huit cas de mort par le protoxyde d'azote dont l'authenticité est encore douteuse. Nous reviendrons, dans un chapitre spécial, sur la question de mortalité relative des agents anestliésiques.
Le rapide retour à l'état normal, si dilférent de ce qu'on observe avec le chloroforme, tient à ce que le protoxyde d'azote ne contracte pas, comme le chloroforme, de combinaison chimique dans l'organisme, mais est simplement dissous dans le sang. Dès qu'il n'y en a plus dans l'air inspiré, il s'échappe rapidement par le poumon, comme l'ont montré les analyses des gaz du sang pratiijuées par M. Paul Bert.
L'innocuité d'action du protoxode d'azote s'explique du reste assez facilement au point de vue théorique. D'une part, en effet, l'anesthésie, en frappant la sensibilité médullaire, respecte les réflexes de la vie organique, dont la suppression facile par le chloroforme peut seule mettre la vie en danger; d'autre part, le retour rapide à l'état normal, lorsqu'on revient à l'air libre, fait que l'opérateur est toujours maître de la situation.
Mais la méthode d'anesthésie sous pression, appliquée par M. Bert sur des animaux, pouvait-elle s'étendre à la pratique chirurgicale? Les expériences du laboratoire pouvaient-elles servir de base à la clinique? Telles étaient les questions qui avaient accueilli les remarquables communications faites par le savant physiologiste à l'Académie des sciences et à la Société de biologie, communications que nous avons reproduites dans une autre partie de cet article. Il était à craindre, en effet, que les résultats obtenus sur des animaux avec la nouvelle méthode ne fussent pas les mêmes chez l'homme. Les appareils compliqués nécessités pour l'application du protoxyde d'azote sous pression étaient également de nature à inspirer quelque défiance aux chirurgiens. Aussi attendionsnous avec une certaine inquiétude la publication des premières observations cliniques.
Dans une première expérience pratiquée le 13 février 1879 et dont M. Paul Bert a déjà fait connaître l'observation à la Société de biologie, M. Léon Labbé a opéré sous une cloche à air comprimé une jeune fille atteinte d'ongle incarné. L'anesthésie a été prolongée pendant quatre minutes, et la malade a déclaré n'avoir rien senti; mais, comme il ne s'agissait en somme que d'une opération de courte durée, pour laquelle le protoxyde d'azote seul est généralement suffisant, on pouvait ne pas considérer cette première expérience comme très-concluante.
Voici un résumé de l'observation de M. Labbé. Elle présente une certaine
importance, parce que c'est la première opération pratiquée en France par la nouvelle méthode anestliésique.
Il s'agissait de l'extirpation d'un ongle incarné avec ablation de la matrice de l'ongle. La malade était une jeune tille de vingt ans très-tiraorée et trèsnerveuse. La malade, M. Labbé et ses aides entrèrent dans la grande chambre en tôle de l'établissement du docteur Daupley, où la pression d'air fut, en quelques minutf^s, augmentée, sous courant, de 0'",17 (pression totale, 0"',92). La malade s'étendit sur un matelas, et on lui appliqua sur la bouche et sur le nez l'embouchure à soupapes qu'on a coutume d'employer pour l'inhalation du protoxyde d'azote pur ; le sac avec lequel elle communiquait était rempli d'un mélange contenant 85 de protoxyde d'azote et 15 d'oxygène. « Je tenais, dit M. Paul Bert, l'un des bras de la malade dont le pouls était assez rapide, lorsque soudain, sans qu'aucun changement dans le pouls, dans la respiration, dans la couleur de la peau, dans l'aspect du visage, nous eût avertis, sans qu'aucune roideur, aucune agitation, aucune excitation se fût produite, lorsque, dis-je, dix à quinze secondes après la première inspiration du gaz auesthésique, je sentis le bras s'affaisser complètement. L'insensibilité et la résolution musculaire étaient obtenues ; la cornée elle-même pouvait être impunément touchée. L'opération commença aussitôt et le pansement suivit, sans un seul mouvement de la patiente, qui dormait du plus calme sommeil; le pouls était revenu à un chiffre normal. Au bout de quatre minutes, au moment où M. Labbé terminait le pansement, survinrent de légères contractures dans un bras, puis dans une jambe. Tout était fini, on enleva l'embouchure et aussitôt la contracture cessa. Pendant trente secondes, l'enfant continua à dormir ; puis, quelqu'un lui ayant frappé sur l'épaule, elle s'éveilla, nous regarda d'un air étonné, se mit sur son séant et soudain s'écria que son pied lui faisait bien mal, assez mal pour qu'elle se mît à pleurer pendant quelques secondes. Interrogée, elle déclara se trouver fort bien, sans aucun malaise, et fort désireuse de manger, car dans sa terreur elle n'avait ni déjeuné Je matin, ni dîné la veille. Elle déclara de plus n'avoir rien senti, rien rêvé, mais se rappeler qu'aux premières inhalations du gaz elle éprouva un grand bien-être, qu"il lui semblait monter au ciel et « qu'elle voyait bleu avec des étoiles». Cela dit, elle se leva, s'en alla à pied regagner la voiture qui devait la ramener à l'hôpital et se plaignit tellement de la faim en route, qu'il fallut s'arrêter pour la faire manger. Elle n'eut du reste aucun accident consécutif.
Mais cette première observation était insuffisante pour démontrer la supéiùorité de la méthode, soit à cause du peu de durée de l'anesthésie, soit à cause du peu d'importance de l'opération. Les développements qui précèdent démontrent que pour les opérations de cette nature le protoxyde d'azote seul pouvait déterminer une anestliésie suffisante. Il fallait donc de nouveaux faits cliniques pour établir les avantages de la méthode de M. Paul Bert. Dans une série d'opérations remarquables pratiquées d'abord dans l'établissement de M. le docteur Fontaine, puis à l'hôpital Saint-Louis et à Lariboisière, il a été parfaitement démontré que le protoxyde d'azote mélangé d'oxygène et employé sous pression détermine une anesthésie complète, prolongée et sans phénomènes asphyxiques. Nous avons assisté à la plupart de ces opérations et nous avons pu juger par nous-mèrae de l'innocuité et des grands avantages de cette méthode.
L'observation suivante, que nous allons brièvement rapporter et dont nous avons pu nous-même contrôler tous les détails, est certainerapnt de nature
GAZ HILAKANT. 157
à lever tous les doutes et elle peut être considérée comme la première grande opération faite sous pression à l'aide de cette méthode.
Il s'agissait d'une femme de quarante ans, atteinte d'un carcinome de la glande mammaire. L'opération fut pratiquée par M. Péan, dans l'une des cloches à air comprimé de l'étahlissement aérothérapique de M. le docteur Fontaine, et sous une pression de 17 à 19 centimètres. On avait emmagasiné dans un vaste sac de caoutchouc et dans plusieurs ballons annexés 200 litres d'un mélange de protoxyde d'azote et d'oxygène, dans la proportion de 14,8 d'oxygène pour 85,2 de protoxyde d'azote. Cette préparation des gaz avait été confiée à M. Limousin. La malade, l'opérateur et ses aides entrés sous la cloche, la compression a été commencée à midi cinquante-huit minutes. L'inhalation, confiée à nos soins, a commencé à une heure neuf minutes, la pression était alors tout près de 18 centimètres. La malade n'a donné aucun signe d'agitation, elle n'a fait aucun mouvement, elle était dans un état de calme et de relâchement musculaire complet, lorsque M. Péan afait, à une heure dix minutes quinze secondes, la double incision elliptique circonscrivant la tumeur. La malade n'a donné à ce moment aucun signe de sensibilité. Le sein était enlevé à une heure douze minutes. L'application des pinces hémostatiques prend environ deux minutes. A une heure quatorze minutes on remplace l'un des ballons de gaz épuisé et la malade fait quelques respirations à l'air libre; à ce moment elle fait un léger mouvement des deux jambes (jusque-là elle était restée dans une immobilité complète) ; à une heure quinze minutes, léger réveil, la malade dit quelques mots, porte la main à la plaie et paraît sentir quelque douleur, mais sans se douter que l'opération est faite. On reprend l'inhalation un instant interrompue. Repos absolu pendant que l'opérateur procède à la réunion des lèvres de la plaie (de une heure quinze minutes à une heure vingt minutes). A une heure vingt minutes, on enlève le sac de protoxyde. Le pansement est fait sous l'air comprimé. Des 200 litres de gaz contenus dans les sacs il en restait 50. La malade en avait respiré par conséquent 150 litres en quatorze minutes, durée totale de l'opération.
A une heure vingt-deux minutes cinquante secondes, tout était terminé ; la malade complètement réveillée s'aide quand on la soulève pour passer le bandage du corps, à une heure vingt-cinq minutes, elle descend seule du lit d'opération, sans aide, et déclare n'avoir rien senti.
Le pouls, compté avant l'opération, était à 60 ; au moment de l'inhalation, il était monté à 104; quand l'aneslhésie a été complète, il est redescendu à 60. Au moment du premier réveil passager, il était remonté à 92 et retombé à 68 dès que l'anesthésie a été reprise. Au réveil définitif il était à 84; dix minutes après la sortie de la cloche il était à 76. Ces variations du pouls sont du reste celles qu'on observe habituellement dans l'anesthésie.
En somme, dans cette observation, l'aneslhésie par le protoxyde d'azote a été prolongée pendant quinze minutes sans déterminer aucun accident, aucune menace d'asphyxie ; l'insensibilité complète a été obtenue sans période d'excitation en moins d'une minute, et le retour à la sensibilité a été instantané ; la malade n'a éprouvé ni suffocation, ni douleur, ni nausée, ni aucun des phénomènes désagréables qui accompagnent l'emploi du chloroforme ou de l'éther.
Les deux premières applications chirurgicales de la nouvelle méthode ont été rapportées avec assez de détails pour qu'il soit inutile d'y revenir. Ces deux observations, très-concluantes, permettaient déjà de se prononcer d'une façon
définitive sur la valeur de la méthode. Nous avons néanmoins suivi avec le plus grand intérêt les expériences qui ont continué depuis le mois de mars 1879 dans l'établissement de M. le docteur Fontaine et dans les hôpitaux. Ces opérations ont été assez importantes et assez variées pour démontrer que la méthode est applicable à toutes les branches de la chirurgie opératoire. Elles nous semblent également démontrer que le protoxyde d'azote mélangé d'oxygène et employé sous pression présente par la suppression de l'asphyxie une beaucoup plus grande innocuité que lorsqu'il est employé pur.
A partir du mois d'octobre, les opérations se sont continuées dans les hôpitaux. M. Labbé a fait à l'hôpital Ijariboisière, où la cloche mobile du docteur Fontaine est installée pour le service des bains d'air comprimé, vingt opérations de toute nature. De plus, la cloche a e'té amenée plusieurs fois à Saint-Louis ou M. Péan a fait plusieurs grandes opérations.
Parmi les opérations pratiquées, nous citerons trois ablations du sein, quatre opérations sur les os, six extirpations de tumeurs diverses, une résection du nerf sous-orbitaire et deux réductions de luxation d'épaule datant de trois à quatre jours. La durée de l'anesthésie a varié de quatre à vingt-six minutes. L'anesthésie complète a été obtenue sans traverser aucune période d'excitation et au bout d'un temps qui oscillait entre quinze secondes et deux minutes. Le relour à la sensibilité avait lieu habituellement après une demi-minute ou une minute; dans quelques cas très-rares, un certain degré d'analgésie persistait encore pendant les deux ou trois minutes qui suivaient l'inhalation.
Les expériences de M. Paul Bert ont permis de constater que le pouls et la respiration s'accélèrent au début de l'anesthésie par le protoxyde d'azote sous tension ; ce phénomène, qui avait déjà été signalé par Hermann et plusiems observateurs, n'a aucune importance pratique, car il disparaît aussitôt que l'anesthésie est complète.
Contrairement à ce qui a lieu avec le chloroforme ou l'éther, le protoxyde d'azote mélangé d'oxygène et sous tension augmentée ne donne lieu ni à des vomissements, ni à aucun malaise consécutif. Dans la grande majorité des cas, les malades sortent eux-mêmes de la cloche sans se plaindre et sans qu'il soit nécessaire de les transporter sur un brancard. Cette absence de vomissements nous paraît être l'un des grands avantages de l'anesthésie proto-azotée, car on sait que le succès d'un certain nombre d'opérations pratiquées sur l'abdomen ou sur les yeux est souvent compromis par les vomissements, parfois incoercibles, que l'on observe après l'administration du chloroforme.
On a souvent observé, pendant les premières anesthésies pratiquées selon la nouvelle méthode, l'apparition de contractures dans les membres. Cette complication, qui semblait assez grave, avait d'abord inquiété les opérateurs ; mais M. Paul Eert a reconnu qu'elle tenait à ce que le protoxyde d'azote n'était pas sous une tension suffisante. Il suffit en effet, pour calmer ces contractures ou les faire disparaître, de faire monter la pression dans la chambre de 2 ou 5 centimètres, ce qui peut être obtenu avec une grande facilité.
La surpression a oscillé entre 15 et 22 centimètres. Dans quelques cas trèsrares, il a fallu aller jusqu'à 26 centimètres pour obtenir l'insensibilité et la résolution. Cette facilité avec laquelle on augmente la pression, et par suite Pinsensibilité, constitue un des grands avantages de la méthode.
Jusqu'à présent les expériences ont eu lieu [dans des cloches fixes, et il était nécessaire de transporter les malades dans un établissement de M. le docteur
Fontaine pour y être opérés. De plus, les dimensions des cloches ne permettent pas aux chirurgiens d'avoir un grand nombre d'aides. Tous ces inconvénients ont aujourd'hui disparu, depuis que M. Fontaine a fait construire une cloche mobile et beaucoup plus spacieuse que celles qui avaient été employées jusqu'à ce jour dans un but thérapeutique.
Voici quelques détails sur la cloche mobile du docteur Fontaine, qui est employée à Lariboisière et à Saint-Louis.
Cet appareil, monté sur un camion faisant corps avec lui, est peint en blanc intérieurement. Il reçoit la lumière par dix hublots, dont quatre supérieurs éclairent directement le lit d'opération ; sa largeur est de 2 mètres, sa longueur de 3 mètres 50 et sa hauteur de 2 mètres 65. Dix ou douze personnes peuvent y tenir très à l'aise.
La cloche dans laquelle M. Péan a opéré pendant trois mois, et dans laquelle il prenait cinq ou six aides, n'avait pas Je tiers de la surface utihsable de celle-ci. On peut régler la pression soit de l'intérieur, soit de l'extérieur, au choix ; dans les deux cas, un manomètre métallique sert de guide ,
A côté de la cloche se trouvent sur un pelit chariot : 1° une pompe à bras à double corps, avec piston liquide pouvant donner de 400 à 600 litres d'air à la minute ; 2" un réfrigérateur, placé sur le chemin de l'air comprimé par le corps de pompe, pour empêcher la température de la cloche de s'élever à plus de 1 ou 2 degrés au-dessus de celle de l'air ambiant. Pendant l'hiver, ce réfrigérateur peut être remplacé par un calorifère à eau ; serpentin plongé dans l'eau chaude ; 5" un récipient en tôle, contenant 550 litres du mélange anesthésique gazeux, comprimé à dix atmosphères (soit 3 mètres cubes 1/2 à la pression ordinaire).
Sur les parois de la cloche se trouvent deux clefs : la première manœuvre un robinet qui est raccordé avec le récipient sous pression et avec le sac placé sous le lit d'opération. Quand le sac est près d'être vidé, on le remplit en y détendant une certaine quantité du mélange gazeux du récipient ; la seconde appartient à un sifflet pour la commande de l'équipe des pompes.
Le masque employé pour l'anesthésie est en caoutchouc ; il porte à sa périphérie un bourrelet qu'où peut gonfler à volonté et qui permet de faire joint parfait ; pendant l'inspiralion, la soupape d'expiration est fermée par la pression ambiante, sollicitée par le vide pulmonaire ; pendant l'expiration cette soupape s'ouvre, et celle de l'inspiration est fermée par l'excès de pression du gaz expiré sur celle du mélange gazeux.
Celle cloche permet d'opéi-er dans les hôpitaux, dans les maisons de santé et les maisons particulières. 11 faudra toujours amener le malade dans la cour, mais on sait qu'on peut, avec un lit bien entendu et des porteurs intelligents, descendre un malade d'un ou plusieurs étages sans lui faire perdre son horizontalité.
Le nouvel anesthésique a sur le chlorotorme et l'éther d'incontestables avantages, mais on objectera qu'il est encombrant. Cela est vrai et cela ne l'est pas : à la ville, il faudra l'outillage qui vient d'être décrit; mais à l'hôpital, une cloche fixe suffira. Il faut aussi que, quelle que soit la température des cours, on puisse avoir dans ces cloches une température variant entre 12 et 15 degrés. 11 faut, d'autre part, qu'on puisse faire sortir ou enlrer les assistants ou les malades opérés ou à opérer sans avoir à décomprimer la cloche entière. M. Fontaine étudie actuellement une cloche amphitre pouvant contenir trois cents personnes. Le sol de cette cloche serait fait en ciment, et dans ce
160 G.\Z HILARAM.
ciment passeraient les conduites métalliques servant à l'admission de l'eau froide et de l'eau chaude, dont on a toujours besoin dans les opérations, — les eaux de Paris ont une pression toujours suffisante pour pénétrer dans un milieu n'ayant qu'une atmosphère et demie de pression, celle du gaz anesthésiquc et enfin celle qui sert à régler la ventilation de l'appareil ; la cloche serait faite en tôle sans hublols, elle serait munie de deux écluses se faisant face et assez grandes pour qu'on puisse y admettre les malades à opérer couchés sur un brancard ; la partie centrale du dôme serait faite de petits cubes de verre dépoli pris dans du caoutchouc et enclavés dans des armatures en fer formant plafond lumineux. Dans une cloche au grand air, l'éclairage sera parfait, comme ill'est du reste dans la cloche du docteur Fontaine, où l'on a un aussi grand jour que dans les salles d'opérations de Paris. Dans la cloche projetée, des gradins circulaires permettraient de recevoir, comme nous l'avons dit, un grand nombre d'étudiants. Pour maintenir dans l'appareil une température convenable suivant les saisons, l'air, après avoir été comprimé, traverserait des frigorifères ou des calorifères à eau, et on pourrait régler la température aussi aisément qu'on règle la pression, ainsi que cela se pratique dans les établissements aérothérapiques.
Comme l'appareil serait installé dans un pavillon vitré relié à l'hôpital par une galerie, les malades pourraient y entrer et en sortir sans danger de refroidissement.
La force motrice nécessaire à l'alimentation et à la ventilation de cette cloche sous une pression d'un tiers d'atmosphère pour trois cents spectateurs serait de douze chevaux environ. Or, en comptant le chevdl à 15 centimes l'heure (5 à 4 kilogrammes de charbon), on voit qu'une séance opératoire de deux heures reviendra à 3 francs 50 centimes.
Le mélange de protoxyde d'azote et d'oxygène coûte actuellement assez cher; si les hôpitaux fabriquaient ces deux gaz, ce qui ne leur demanderait que l'installation de quel.]ues gazomètres et de quelques cornues, le prix de revient se réduirait considérablement et on pourrait obtenir le gaz à raison de 1 fr. 50 l'hectolitre. Comme la cloche mobile a parfaitement réalisé les promesses de sou inventeur le docteur Fontaine, il est permis de supposer que le projet de cloche fixe dont nous venons de parler réussira aussi bien.
En résumé, toutes les prévisions qu'avaient permis d'établir les expériences faites sur les animaux ont été vérifiées dans les observations sur l'homme. Le protoxyde d'azote a montré sa supériorité surl'éther, le chloroforme et les autres combinaisons de l'hydrogène avec le chlore ou le carbone : 1° par l'absence de cette période d'excitation initiale souvent si pénible et parfois même dangereuse; 2° par la tranquillité absolue du malade pendant toute la durée du sommeil anesthésique ; 3° par le retour quasi-instantané, même après 26 minutes d'anesthésie, à la sensibilité complète, si bien qu'on peut, si l'on veut, réveiller le malade à un temps quelconque de l'opération, pour le rendormir aussitôt ; 4° par l'absence des malaises et vomissements, si fréquents, si fatigants et parfois si durables chez les malades soumis au chloroforme ou à l'éther.
Mais il y a des raisons plus importantes encore de préféi-er, partout où cela sera possible, le protoxyde d'azote aux auesthésiques anciens. Ceux-ci, en effet, ne sont rien moins qu'inoffensifs. Sans doute, grâce aux précautions les plus minutieuses, le nombre des accidents mortels est fort restreint, mais il n'est guère d'opération pendant laquelle le chirurgien ne se préoccupe avec quelque iuquié-
GAZ HILARAiNT. 161
tude de son malade, de ses agitations et même de son repos, lorsqu'il lui semble trop complet; à chaque instant on entend demander des nouvelles du pouls et de la respiration, questions souvent niotive'es par les changements de couleur du sang.
Il en est tout autrement pour le protoxyde d'azote. Et cela s'explique aisément. En effet, d'une part, l'administration de ce gaz est aussi re'gulière que celle des anesthésiques liquides l'est peu. Pour ceux-ci on emploie des linges ondes éponges imbibés qu'on place sous le nez du malade, qui en absorbe des quantités fort variables suivant le degré d'imprégnation du véhicule et sa distance des voies respiratoires, deux conditions les plus irrégulières du monde dans la pratique, sans compter que l'aide, trop souvent, se préoccupe au moins autant de l'opération qu'il suit de l'œil que du malade qu'il est chargé d'endormir. Rien de plus fixe, au contraire, que la quantité du protoxyde d'azote dans le sang du patient pendant toute la durée de l'opération, car il est impossible qu'elle change tant que la pression de l'air reste constante. Donc, une fois la dose anesthésique obtenue, le chirurgien n'aura plus à s'inquiéter. On a conseillé d'enlever le manque de temps à autre, mais cette précaution n'est pas imlispensable. Le chlorolorme et l'éther dissolvent les matières grasses, comme chacun sait, et réciproquement se dissolvent en elles. 11 en résulte qu'ils se fixent dans l'organisme, peut-être même dans le cerveau et la moelle épinière, d'où ils ne s'échappent qu'après un temps plus ou moins long ; c'est ce qui explique pourquoi l'haleine des malades anesthésiés par ces substances en conserve l'odeur caractéristique pendant des heures et même des jours. De là le danger qu'elles présentent; car en vain éloigne-t-on, lorsque quelque accident survient, la compresse imbibée et fait- on respiration artificielle, on n'obtient pas l'élimination immédiate de la substance toxique. Le protoxyde d'azote, au contraire, simplement dissous dans le sang où il ne contracte aucune combinaison chimique, s'élimine presque instantanément dès les premières respirations à l'air libre, de telle sorte que, si la dose aneslhésique avait été dépassée, tout danger disparaîtrait dès que le masque serait enlevé.
Duieste, ce danger ne saurait jamais menacer le patient. M. PaulBert estime, en effet, que la dose redoutable du protoxyde d'azote correspond à au moins une atmosphère de surcompression, et, pour obtenir l'insensibilité, on n'a jamais besoin de dépasser un tiers d'atmosphère.
Cette notion lui a permis d'apporter à sa méthode un perfectionnement qui rendra les plus grands services aux dentistes. Ceux-ci agissent dans les conditions les plus défavorables, puisqu'il faut pour leurs opérations enlever l'embouchure et laisser le patient respirer l'air pur : aussi n'ont-ils, même par la métiiode de M. Paul Bert, que quelques secondes à leur disposition. L'inventeur a eu l'idée d'élever la pression un peu au-dessus du degré nécessaire pour l'anesthésie et d'attendre quelques minutes, afin que le sang et les tissus du patient soient imprégnés et en quelque sorte sursaturés par le gaz. Lorsque alors arrive la respiration à l'état libre, on a du temps devant soi avant que tout l'excès du gaz soit éliminé.
L'innocuité du protoxyde d'azote peut encore être conclue de ce fait que les centaines de mille opérations faites par les dentistes n'ont amené aucune mort pouvant être attribuée à l'anesthésique. Et cependant il s'en faut que les opérateurs aient toujours eu la compétence désirable et pris les précautions nécessaires. D'autre part, il ne faut pas oublier que, dans leur procédé, l'asphyxie DICT. ENC. 4" s. Yll. 11
162 GAZAGE (hygiène industrielle).
marche de pair avec l'anesthésie, ce qui devrait augmenter le )iombre des accidents. *
Ainsi aux grands avantages que nous avons plus haut signalés, relativement à l'absence d'excitation préalable et de malaises consécutifs, le protoxyde d'azote en joint un bien plus grand encore, celui d'une innocuité qu'on peut considérer comme absolue.
Une seule objection se présente : les difficultés de l'application et la complication des appareils. Il faut en effet une chambre en tôle et une pompe à compression, on a même exagéré les dépenses que nécessite la pratique du nouveau système. D'abord la question n'en est pas une pour les hôpitaux des grandes villes. Le prix de revient de la vaste cloche pour trois cents personnes projetée par le docteur Fontaine et dont nous avons parlé plus haut serait d'environ oOOOO francs ; mais on peut avoir pour une somme de beaucoup inférieure une installation complète avec moteur à gaz ou à vapeur et pompe à point hydraulique. Pour les opérations en ville la cloche mobile du docteur Fontaine nous paraît sulfisante ; quoique d'assez grande dimension pour contenir le malade, le chirurgien et trois ou quatre aides, elle peut être admise sans difficultés dans toutes les cours des maisons munies de porte cochère et dans toutes les maisons de sauté où opèrent les chirurgiens.
On peut donc dire aujourd'hui que, grâce à la belle découverte de M. Paul Bert, et après l'initiative chirurgicale de MM. Labbé et Péan, le protoxyde mérite d'entrer dans le domaine de la grande chirurgie. Cet agent est en effet supérieur au chloroforme et à l'éther par l'absence de toute période d'excitation au début de l'anesthésie, par le retour rapide à l'état normal et par l'absence de vomissements consécutifs.
Nous ne croyons pas cependant que le protoxyde d'azote puisse remplacer le ciiloroforme et l'éther dans tous les cas. Lorsque le chirurgien doit pratiquer une opération de longue durée, l'ovariolomie, par exemple, nous pensons qu'il devra recourir aux anciens agents aneslhésiques, qui amènent une résolution musculaire plus parfaite. Mais pour un grand nombre d'opérations chirurgicales on pourra recourir au protoxyde d'azote, soit pur, soit mélangé à l'oxygène et employé sous tension. A. Lbtatjd.
BiBLioGRAFiiiE. — Davy. Chemical Researches on the GazeousOxid of Azote, 1799. — Wells. Hislory of AppUcatioii of Nitrous Oxyde Gaz. Hartford, 1847.— Bordier. Note su?- les effets narcotiques du protoxyde d'azote. In Journal de thérapeutique, décembre i876. — Rottex- STEiN. De l'emploi du protoxyde d'azote. In Journal de thérapeutique, 10 février 1877. — Clover. De Vanesllicsie par le protoxyde d'azote. In British Med. Journ., 20 janvier 1877. — Ldtaud. Question de médecine légale soulevée par lemploi des anesthésiques. Paris, 1878. — Paul Bert. De l'emploi du protoxyde d'azote sous tension. In Comptes rendus de l'Acad. des se, 1878. — Zdntz et Goltsteln-. Étude sur le protoxyde d'azote. In P/liiger's Archiv, 1878. — Bert. Nouvelle communication sur l'anesthésie par le protoxyde d'aiole. In Comptes rend, de l'Acad. des sciences, 1879. — Lutaud. Sur les nouvelles méthodes anesthésiques. In Bulletin de la Soc. de méd. de Paris, 1879. — Kapi>eler. Anesthetica. In Deutsche Chirurgie, 1880. — Rottenstek. Traité d'anesthésie chirurgicale, Paris, 1880. — Raphaël Blanchard. De l'anesthésie par le protoxyde d'azote, d'après la méthode de Paul Bert. Paris, 1880. A. L.
«AZAGE (Hygièxe Industrielle). Le gazage ou grillage est une opération de la filature qui a pour objet de débarrasser le fil de coton, avant de le mettre en écheveaux, des aspérités, villosités ou barbes qu'il présente à sa surface.
Cette opération se pratique en faisant passer, à travers deux ou trois flamme
GAZAGE (hygiène industrielle). 165
de gaz, le fil de coton allant d'une bobine à une autre; et cela assez rapidement pour que les barbes carbonisées et rendues friables tombent d'elles-mêmes sous l'orme de poussière. Mon savant collègue et collaborateur M. le professeur Araould a publié récemment dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (numéro de février 1879) une étude très-intéressante sur les conditions de salubrité des ateliers de gazage : nous la résumerons ici.
Ce sont, en général, des ouvrières qui sont cbargées de surveiller l'opération du gazage, et souvent de toutes jeunes filles. Elle se pratique dans une pièce isolée, ou bien dans la salle commune à tous les travaux de la filature.
Les inconvénients du gazage proviennent de la température, des poussières et de la viciation de l'atmosphère intérieure par les produits de la combustion où les éléments constituants du gaz employé.
La température est toujours très-élevée dans un atelier de gazage, à cause du grand nombre de flammes de gaz qui sont nécessaires. 11 faut 60 flammes par appareil de 30 broches ; et en moyenne ou peut allumer dans une filature de coton : 6, 7 ou 800 flammes. Voici comment elles sont distribuées :
Le gaz d'éclairage arrive dans l'atelier par deux tuyaux cylindriques de o à 4 centimètres de diamètre, longs d'un peu plus de 2 mètres, disposés par paires (ou par trois) sur un plan horizontal, à 70 ou 75 centimètres au-dessus du sol. Ces tuyaux, écartés l'un de l'autre d'un décimètre, sont percés le long de la ligne supérieure des rayons, de 7 en 7 centimètres, de trous d'un calibre variable, en moyenne capables d'admettre une aiguille à tricoter. C'est par là que passe le gaz et sur ces trous que se trouve la flamme.
Il est difficile, dans un atelier de gazage, de maintenir une ventilation active pendant la durée du travail, par la raison que le moindre courant d'air fait vaciller les flammes de gaz et entrave l'opération. Aussi l'aération ne peut-elle se faire que pendant les suspensions de travail : de là une augmentation progressive et constante de la température ambiante. M. Arnould a constaté une augmentation de 2 degrés par demi-heure, et dans une salle de 800 mètres cubes, avec 560 flammes allumées, il a trouvé, après quatre heures de travail, une température de 28 degrés, alors que, dans la rue, le thermomètre ne marquait que 5 degrés.
La poussière qui flotte dans l'atmosphère d'un atelier de gazage, et qui se dépose à la surface de tous les objets qui y séjournent, est un mélange de fragments de fibres carbonisées, racornies, cassées irrégulièrement avec des molécules de charbon informes. Ces fragments, ajoute M. Arnould, sont raides, résistants, et leurs extrémités, armées d'angles ou de pointes, en font des agents d'irritation des plus remarquables.
La viciation d'une pareille atmosphère, favorisée par l'extrême élévation de la température, est due au dégagement des produits de la combustion du gaz et de la combustion incomplète du coton. « L'atmosphère, bien que transparente, est un peu grise ou bleuâtre; on est frappé de l'odeur de bois brûlé qui y règne se mêlant à celle du gaz d'éclairage ; on ne tarde pas à éprouver de la raideur et des picotements sous les paupières, de l'âcreté à la gorge. »
A l'article Gaz d'éclairage nous avons montré que dans la combustion complète d'un gaz parfaitement épuré, l'altération de l'air est due à la production considérable d'acide carbonique et de vapeur d'eau. On comprend combien, dans un atelier de gazage, où. il se bi'ûle 8 mètres cubes de gaz par heure, et oii la ventilation est toujours insuffisante, une pareille cause d'altéra-
164 GAZAGE (hygiène i>dusti;ielle).
tion prend de l'importance. Nous avons montré aussi que l'oxyde de carbone qui entre dans la composition du gaz d'éclairage n'est complètement brûlé qu'à la condition que le courant d'air qui alimente la flamme soit suffisamment régularisé. Or, dans un atelier de gazage les brûleurs présentent- ils ces conditions? D'un autre côté, le principe comburant lui-même, l'oxygène, va en diminuant dans l'atmosphère de la pièce, par suite de la stagnation relative des couches d'air. On comprend donc combien une atmosphère ainsi altérée dans sa constitution peut être préjudiciable pour les ouvrières qui y respirent.
Loiset avait déjà signalé l'action nuisible d'un pareil milieu en faisant remarquer que l'opération du « grillage » du fil de coton serait plus désastreuse encore , si au lieu d'être périodique elle devenait continuelle.
Voyons donc quels sont les inconvénients qui en résultent pour la santé de ces jeunes ouvrières,
« Les débuts dans le métier sont pénibles, dit M. Arnould, c'est un acclimatement à réaliser. L'ouvrière est tout d'abord désagréablement affectée par l'odeur et la chaleur de l'atelier et en remporte comme une disposition nauséeuse, entraînant le dégoût des aliments. Aux premières séances , après quelques heures de travail, surtout dans les ateliers où l'on essaye de ventiler à l'aide de l'appel par en haut, elle est prise d'une sensation d'àcreté à la gorge qui détermine une toux superficielle. Un peu plus tard, elle éprouve une véritable gêne respiratoire, de l'oppression, une anhélation plus ou moins anxieuse. Puis la participation des centres nerveux se manifeste ; c'est tantôt une simple tendance à la syncope, tantôt une céphalalgie avec sentiment de tension douloureuse dans le crâne. Ce mal de tète poursuit l'ouvrière jusqu'au dehors, dans les intervalles du travail.
Malgré une sorte d'accoutumance qui paraît s'établir à la longue, il est rare de voir des ouvrières ne pas chercher à abandonner le travail du gazage dès qu'elles peuvent faire autre chose. On en rencontre peu au-dessus de 25 ans.
C'est surtout pendant les chaleurs de l'été qu'elles ont à souffrir des mauvaises conditions du milieu professionnel. On les voit chercher à combattre la lourdeur de tête et le malaise qu'elles éprouvent en s'appliquant sur le front des compresses d'eau froide ou d'eau sédative; quelques-unes sont forcées de sortir fréquemment pour échapper à la syncope. »
M. Arnould fait la plus grande part, dans la production des accidents, à la température élevée des ateliers qui, pendant deux ou trois mois de l'année, ne serait guère inférieure à 40 degrés ; et il compare certains symptômes présentés par les ouvrières, tels que : tendance aux lipothymies et à la syncope, céphalalgie, sueurs profuses, aux effets du coup de chaleur dans les chambres de chauffe à bord des navires. Selon notre distingué collègue, ia viciation de l'air préparerait et aggraverait les manifestations plus directement sous la dépendance de la chaleur.
Nous reconnaissons volontiers le rôle important que doit jouer la chaleur dans la manifestation des symptômes observés chez les gazières, mais nous serions porté à accuser, avant tout, le degré de viciation de l'air respiré. Il est assez difficile de ne pas voir qu'il y a la plus grande analogie entre les accidents constatés par M. Arnould et ceux que l'on rencontre chez les repasseuses, qui, elles aussi, subissent l'action de la chaleur des fourneaux et des fers, chaleur qui favorise sans doute, mais qui ne fait pas naître, à elle seule, ces tendances à la syncope, (es vertiges, ces étouffements, ces troubles digestifs, cette anémie consé-