GL\UBER
entre le vinaigre et l'acide obtenu par la distillation du bois, et insiste avec force sur les avantages industriels de ce dernier. Il a indiqué la manière de préparer avec les fruits "secs ces boissons vineuses devenues aujourd'hui d'un usage populaire, et de faire soit de l'eau-de-vie, soit du vinaigre avec le marc de raisin. Dans son petit, mais bien curieux ouvrage, La consolation des marins {Consolatlo navigantiuin), il a conseillé aux marins l'usage de la drèclie comme étant le moyen "de conserver leur santé dans les voyages de longs cours. On ne peut trop recommander la lecture du livre intitule : Prosperitas Germaniœ; on y verra les idées ingénieuses que Glauber y émet pour faire donner au vin, au froment et au bois tout ce qu'ils peuvent donner, et les tendances de l'infiUigab'.e chercheur vers le bonheur de ses compatriotes.
Jean-Iiodolphe Glauber est mort en 1C68, en Hollande, dans un âge trèsavancé, après avoir habité successivement Salzbourg, Kissingen, Francfort-sur-le Meiu et Cologne. Sa bibliographie est fort considérable. Jourdan l'a donnée presque tout entière dans un article de la Biographie médicale, faisant suite au Dictionnaire de médecine en 60 volimicf: Nous indiquons ici les principaux ouvrages de l'illustre chimiste :
] De Aurilindura sive aura pol/ibili... Amsterdam, 1C50, iii-12, mis ou français : Ln teinture de l'or, oh le véritable or polnble ; xn nainrc, cl sa différence d' avec l'or potable faux et sophistique, sa préparation spargique, et son usage dans la médecine; mise en t'rançois parle S'-Du Teil. Paris, 1G59, in-12, et in-8°. — 11. Furni novi philosophici oder Besclireibung ciner iiew-erfundenen Dislillir-huiist. Amsterdam, 1G58, i)i-12, cimj parties et un appendice; ibid., 1601-10135, in-12; traduit en français : La description des nouveaux fourneaux philosophiques, ou art distilla loire ; mise en f'rançois piar Dn Teil. Paris, 1059, in-8°. — III. Annotaliones ûber den Appendicem welcher tu Ende des fiinften Theils Philosophischer Ocfen geselzet und von underscliiedliclicn gulcu, iiutzbaren und ungemcinen Secrelcn Iractiret... Amsterdam, 1050, in-12. — IV. Opcrn inincralia oder vieler hansllichcn und niitzlichen metallichcn Arbeilen Beschrcibung. Amsterdam, 1051, in-12, qnatie parties; mis en fi-ançais : OEuvre minérale où est enseignée la séparation de l'or, des jjierres à feu, sable, argile, cl autres fossiles, j)ar l'esprit de sel, ce qui ne se j)eut faire par autre voyc. Comme aussi une panacée, ou médecine universelle, antlnioniale, cl son usage... Mise en f'rançois par le S' Du Teil. Paris, 1059, in-12 (divisé en trois parties); Paris, 1074, in-8°. — Y. Miraculum niundi, oder aussfiihrliche Beschrcibung der wundcrbaren ISatur, Art, und Eigenschafft des grossmàchligen Subjecls, von den Allen Menstruum universale oder Mercurius philosophorum genandt. Amsterdam, 1055, in-12. Publié la même année en latin : Miraculum mundi, sive plena perfeclaque desciiptio admirabilis l^aturœ, ar Proprietalis polentissimi Subjecti, ab andijuis menstruum universale, sive Mercurius Philosophorum dicli... Amstelodami, 1055, in-12. — VI. Jokannis hudotphi Glauberi Apologiu contra mendaces Christophori calinnnias, ex Germanico in Latinum Idioma transfusa. Amstelodami, 1655, in-12. — VU. Vera ac perfecta desciiptio, qua ratione ex Yini fecibus bonum plurimumque tartarum sit extrahendmn. Amstelodami, 1655, in-12. — 'SIW. Explicatio Iractaluli, qui miraculum mundi inscribitur. Amstelodami, 1050, in-12. — IX. Dissertatio medico hermelica de catholicis magnœ naturœ magisterialis mysteriis. Francof., 1050, in-8°.— X. Prosperitatis Germaniœ Pars prima, in quâde Vini, Frumenli, et Ligni concentratione, corumdemque utiliore, quam hac tenus , usu agilur. Amstelodami, 1050, in-12, —XI. Prosperitatis Germaniœ Pars secundo, Mineralia per ISitrum condensandi, ant concentrandi, et in Metallica, ac meliora corpora mutandi motum et rutionem cornplectens. Amstelodami, 1057, in-12. —XII. Pharmacopoea Spargyrica, sive exacta descriptio quâ ratione ex Vegetabilibus, Animalibus et Mineralibus, modo iiaud usitato faciliorique, ulilia, efficacia, et penetrantia medicamenta fieri j}raepararique possunt. Amstelodami, 1050-1657, trois parties. — XlII. Consolatio navigantium; in quâ docetur, et deducitur.
Teil. Pans, 1659, in-12 et in-8'>. — XIV. Miraculi mundi contimiatio, in qua tota nalura </cnM(/«h(r. Amstelodami, \(>?>'&/m-n.— \'^. Miraculi mundi pars altéra, in quâ jamdudum prœdicti Eliœ Artistœ magnificus describilur.... Amstelodami, 1600, in-12. — XVI. Trac-
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tatus de medicina universali, sive aura potabili vero, hoc est accurata descriplio verœ mcdicinœ univer.salis, ejusqnc admirabilis cfficacix et ulrlutis, quas in Vegelubilia, Animal la et Mbieralia exercet.... Amstelodami, 1C58, in-12. Trad. en français : Traité de la médecine universelle, ou le vrai/ or potable. C'est-à-dire, une exacte description de la vraije médecine universelle, et de l'admirable vertu quelle exerce sur les végétaux, animaux et minéraux. Pour servir de clair flambeau au monde aveugle, luy enseignant le inoyen de discerner le mensonge d'avec la vérité; et de secourir les pauvres malades abandonnez. Mis en françois par le S' Du Tell. Paris, 1659, in-12 et in-8°. — XYH. Opéra mineralia, ubi docetur separatio auri è silicibus, arenâ, argillû, aliisque fossilibus per Salis Spiritum, quœ alias eliquari nequeunl. Amstelodami, 1659, in- 12, trois parties. — XVIII. Tractalus de naturû Salium.... Amstelodami, 1659, in-12. — XIX. Tractalus de signaturâ salium, metallorum, planctarum. Amstelodami, 1659, in-12. —XX. Arca Ihesauris opidenta, sive Appendix generalis omnium librorum hactenus editorum, quœ non soluni cunctatam in Pliilosophicis et Medicis, quam C/iymicis scriptis loca obscura illustrât.... Amstelodami, 1660-1661, in-12, divisé en deu.x: centuries. — XXI. Libellus dialogorum, sive colloquia nonnullorum Hermeticœ medicinœ, ac Tincturœ universalis slndiosorum, ingratiam eorum qui Hermeticam Philosopliimn amplectunlur , conscripta et édita. Amstelodami , 1665, in-12. — XXII. Novuni Lumen Chginicum, hue est cujusdam recens inrenti et mundo nondum unquam pate/'acii secreti ardui Revelalio. Amstelodami, 1664, in-12''. — XXIII. De Elia Arlista oder Wass Elias Arlista fùreincn seg und wass Er in der Welt reformiren oder verbessern werde ivann Er komnie? Amsterdam, 1667, in-12. — XXIV. Tractalus de tribus Principiis metallorum, videlicet sulfure, Mercurio, et sale plnlosophorum... Amstelodami. 1667, in-12. — XXV. Pluirmacopoc(V spargijricœ siebendcr Tlieil... Amslerdam, 1667, in-12. — XXVI. Kurtze Erkiuhrung itber die hôllische Gôttin Proserpinam, Plutonis haussfrawen.., Amslerdam, 16C7, in-12. — XXVII. Glauberus concentratus, oder Laboratoriuni Glauberianum... Amsterdam, 1668, in-12. — XXVIII. De tribus Lapidibus Ignium Secretorum... Amsterdam, 1668, in-12. — XXIX. De purgatorio philosophorum... Amsterdam, 1668, in-12. — XXX. Zweiter Appendix iiber den siebenlen Theil dessen spargyrischen Apothekcn. Amsterdam, 1668, in-12. — XXXI. De lapide animali, oder von dieser materischen Maleri oder subjecto... Amsterdam, 1669, in-12. — XXXII. De signe secrelo philosophorum... Amsterdam, 1669, in-12. — XXXIIl. Explicalio verborum Salonioms : in Ilerbis, Verbis et Lapidibus magna est virtus ;'JUnà cum adjuncta Tractatiuncula De quinta Essentia Metallorum. Amstelodami, 1675, in-12. A. C.
GLAL'CIAS. Médecin de la secte des empiriques, et qui vivait dans le deuxième ou le troisième siècle avant J.-C. 11 vient après Sérapion d'Alexandrie et avant Iléraclide d'Alexandrie. Galien le mentionne plusieurs lois (Galien, De la méthode; éd. Kuhn, t. X, p. d42; Galien, Des humeurs, éd. Kuhn, t. XVI, p. 197 et 525; Galien, Des maladies populaires, éd. Kuhn, t. XYII, p. 792/. 11 assure qu'il a commenté la plupart des livres d'Hippocrate, entre autres, le sixième livre, Des maladies épidémiques. On assure encore que Glaucias écrivit un glossaire alphabétique sur les mots difficiles qui se trouvent dans Hippocrate. De cela il ne reste que quelques passages rapportés par Galien. A. C.
GLAUCIER. GL.1.L'CIAIRE. Ps'oms français des Glaucium.
GLAUC'ii\'£. Alcaloïde de composition encore inconnue, découvert en 1859 par Probst dans les feuilles de première année du Glaucium luteum Scop. Pour le préparer, on exprime les feuilles, débarrassées des racines et des fleurs, et on jnécipite le suc clarifié par l'acétate de plomb, on filtre et on se débarrasse de l'excès de plomb par l'hydrogène sulfuré. On ajoute ensuite à la liqueur du tannin ou une décoction d'écorce de chêne, et Ton obtient un précipité qui contient la glaucine. Ce précipité est lavé, exprimé et mélangé encore humide avec de la chaux et de l'alcool. L'extrait alcoolique est ensuite soumis à un courant d'acide carbonique qui enlève la chaux ; on liltre, on fait évaporer et on lave
GLAUCIUM. 125
le résidu à l'eau froide. On obtient de la glaucine impure qu'on reprend par l'eau cliaude; on la fait cristalliser par évaporation.
La glaucine est en croûtes cristallines, formées de petites lames nacrées. La saveur en est acre et amère, la réaction nettement alcaline. Elle fond vers 100 degrés en un liquide huileux et rougit au soleil. Une température plus élevée la décompose.
Peu soluble dans l'eau froide, la glaucine se dissout mieux dans l'eau bouillante et très-aisément dans l'alcool et l'éther. Le noir animal la précipite de ses solutions et ne la cède que difficilement à l'alcool.
La glaucine se sépare de sa solution éthérée sous forme d'une masse poisseuse.
Chauffée avec l'acide sulfurique concentré, elle prend une belle coloration violette; par addition d'eau il se forme une solution rouge foncé, que l'ammoniaque précipite en bleu indigo; ce précipité est insoluble dans l'eau et dans l'éther. L'action de l'acide chlorhydrique concentré est analogue à celle de l'acide sulfurique. L'acide nitrique la décompose.
On connaît un chlorhydrate, un sulfate et un phosphate cristallisés. Ces sels sont solubles dans l'eau et dans l'alcool, insolubles dans l'éther et doués d'une saveur acre et brûlante; eu traitant leurs solutions par l'ammoniaque, on obtient la glaucine sous forme d'un précipité floconneux. L. Hahin.
«LAlXWIjrE (Acide). Nom donné par quelques chimistes à un acide extrait du Glaucium luteum; il est identique avec l'acide fumai'ique.
On désigne encore par cette dénomination Vacide vercUque de Run^e (acide verdeiixde Berzelius), découvert par Runge dans un grand nombre de plantes appartenant aux fiimillcs des Gnprifoliacées, des Composées, des Ombellifères, etc., etc. C'est im principe mal défini, qui se présente sous forme d'une masse jaunâtre, cassante. II rougit la teinture de tournesol et neutralise les alcalis. Exposé à l'air, il verdit et donne naissance à un acide plus oxy^^éné, Vacide verdique de BerzeVnis. L Hn
GLAUCIL'M (T.). Genre de plantes dicotylédones, de la famille des Papavéracées, souvent nommées vulgairement Pavots cornus, à cause delà forme de leurs fruits. Leurs fleurs sont construites comme celles des Pavots quant au périanthe et à l'androcée. Elles ressemblent aussi beaucoup à celles des Chélidoines, notamment quant à la structure du gynécée. Mais celui-ci, dont l'ovaire a deux placentas pariétaux multiovulés, devient un fruit siliquiforme, très-Ion'^ cvlindroïde et plus ou moins arqué. II est surmonté des restes du sli'>mate quT dans la Heur, comporte quatre lobes prononcés, persistants. Deux d%.itre eux sont d'ongine placentaire, et deux d'origine carpellaire. Dans l'intérieur du fruit il y a une grosse masse cylindrique et charnue, qui dépend de la fausse cloison. Les deux placentas, chargés de semences, sont réunis par cette fausse cloison, finalement durcie et englobant plus ou moins complètement les «^raines Le tégument séminal, dépourvu d'arille, est scrobiculé ; et quand le fruités 'ouvré suivant sa longueur en deux valves allongées et étroites, les graines restent enchâssées dans cette colonne centrale, et les deux panneaux carpellaires s'écartent de bas en haut. Les graines sont pourvues d'un petit embrvon et d'un épais albumen, riche en huile. Les Glaucium sont des herbes à suc coloré en jaune
126 GLAUCIUM.
ou en orangé paie, à feuilles glauques, alternes, lobées ou disséquées. Leurs fleurs sont solitaires, terminales, ou disposées en cymes lâches, souvent pauciflores. Il y en a cinq ou six espèces, de la région méditerranéenne ; et l'une d"entre elles se trouve à l'ouest de l'Europe, sur les bord> de la mer, de même qu'en Asie et dans 1" Afrique du nord. Les pétales sont jaunes ou rougeàtres.
Ou trouve en France le G. luteum Scop., spécifiquement identique pour beaucoup d'auteurs au G. flavum Cua.ntz et au G. fulvum Loisel. C'est le Chelidonium Glaucium de Linné, qui a une tige haute de 20 à 60 cenlimèlrcs, glabre, décombante et rameuse. Les fleurs sont d'un jaune doré, et leurs pédoncules sont glabres. Le G. commidatum Ccrt. est aussi une espèce de notre flore ; on le trouve dans les champs et les moissons de la région méditerranéenne. Ses liges sont couvertes de poils, et ses fleurs, à pédoncules hérissés, ont des pétales orangés, avec une tache basilaire d'un pourpre noirâtre. C'est le G. piiœniceum W. et le Chelidonium corniciilatiim IL
Ces plantes ont des semences riches en huile presque dépourvue d'àcreté, el on a proposé de les cultiver en grand pour en exirairc cette matière grasse. M. Cloëz a insisté sur ce fait que ces herbes venant sur les bords de la mer dans les endroits les plus arides, les sables et les plaines caillouteuses, pourraient être cultivées dans ces terrains d'ordinaire improductifs (voy. Ann. chim. el phys., sér. 5, LIX, 129). L'huile peut être employée pour les usages domestiques et médicaux. Toute la plante exhale une odeur un peu vireuse, et sa saveur ■est un peu amère et pi(juante. On en a préparé un extrait qui a été vanté comme médicament calmant et narcotique. Cet extrait ne renferme pas de morphine, mais de la Chélidonine [voij. Chéudowe, p. 653} et de la Chélérijthrine oa Sanguinaruie [voy. ce mol), plus, au dire de Probst, un alcaloïde particulier, la Glaucine [voy. ce mot). On a prétendu qu'aux environs mêmes de Smyrne, cet extrait servait à falsifier l'opium et entrait dans la composition de la thériaque. Ces faits sont au moins douteux ; mais les Glaucium sont certainement des poisons narcotiques, comme l'a constaté G. Worth sur lui-même. Garidel a vu leur suc déterger rapidement les ulcères rebelles que les chevaux présentent souvent aux jambes ; et Cazin {Tr.pl. méd. indig., éd. o, 805), qui dit avoir souvent prescrit ces plantes, s'exprime ainsi qu'il suit à leur sujet : « Les feuilles du Pavot cornu, pilées avec quelques gouttes d'Jiuile d'olive, et appliquées sur la partie malade, sont aussi efficaces que l'opium contre les contusions, les plaies avec Jéchii'ures, le panaris commençant, les piqûres de saniïsues enflammées, l'irritation phlegmasique des vésicatoires, les brûlures, etc. Comme, dans les campagnes, une décoction d'opium n'est pas à la portée de tout le monde, on peut se servir avantageusement et gratuitement de cette plante. Girard (de Lyon) a rapporté {Journ. gén. de médec, sér. 2, XXV, 354) plusieurs observations qui constatent les bons effets de cette plante dans les cas que nous venons de citer, et je l'ai employée moi-même avec succès sur des plaies contnses avec déchirement, et surtout dans un cas de douleurs hémorrhoïdales atroces contre lesquelles on avait inutilement mis en usage les bains, les sanosues, les émollients. J'ai fait cesser, dans l'espace de quinze jours, une constriction spasmodique de l'anus, sans fissures, qui datait de douze ans, chez une femme de Saint-Pierre-lès-Calais, au moyen d'onctions faites deux fois par jour avec un mélange de 16 grammes de suc de Glaucier jaune, de 12 grammes de
suc de Jusquiame et d'un jaune d'œuf. » Peut-être ce remède n'ost-il pas à dédaigner. H- BiV-
BiBLioGnAPiiiE. — T., IiisL, 254, t. 150. — J., Gen., 25(). — Lamk, Dkt., Suppl., Il, '109, 780. — DC, Prodr., I, 122. — Endl., Gen., n. 4820. — Guib., Diwj. simpL, éd. 0, III. '697. — Bentm. et llooiv, F., Gen., 1, W, n. 12. — Gukn. elGouu., FI. de l'r., 1,01. — H. Bn, Ilist. des planl., III, 117, 137, 142, fig. 157. H. B.n.
GLAUCOME. Le mot glaucome existe dans la science depuis les temps les plus reculés, mais il n'a pas toujours eu la même signilicalion. Sa racine n'a pas un sens absolument pre'cis et exempt de toute conlostation ; signi(ic-l-il verdâtre ou bleuâtre? c'est là un point assez difficile à éclaircir.
Siebel, dans son savant mémoire de 1841 , consacre de longues pages à la solution (Je ce problème, et prétend que le vrai sens de ylavy.ôç est bleuâtre ou gris bleuâtre , et que c'est à une fausse interprétation d'Aulu-Gelle , commentant Virgile, que l'on doit l'introduction fâcheuse de la traduction « verdâtre ».
11 est assez difficile, au milieu de textes nombreux, et dont quelques-uns sont dus à des poètes, toujours disposés à sacrifier l'exactitude à l'effet, de discerner le vrai sens d'une expression destinée plutôt à exprimer une nuance qu'une couleur; néanmoins les raisons développées par Sichel et la série des citations qu'il a choisies nous font incliner à ci'oire que c'est au sens de hieuàtre qu'il faut nous rattacher.
Et d'abord y^auzo; veut dire hibou; or le hibou d'Athènes, l'oiseau de Minerve, comme nous avons pu nous en assurer, a les yeux d'un gris bleuâtre, d'une teinte à la /ois charmante et douce bien faite pour frapper un poëte comme Homère, dans un pays oij les yeux noirs sont la règle ; aussi, quand il a voulu doter Pallas, sa déesse favorite, d'une beauté rare et exquise, il en a fait y),auz&j-
Le même Homère a parlé de la mer glauque ; or, qui ne sait de quel beau bleu est la Méditerranée ! Enfin des naturalistes, Aristote en tête, ont assigné la teinte glauque à des choses que nous ne saurions voir aujourd'hui que bleues, bleuâtres ou gris-bleuàtres.
C'est à ce sens que paraît s'être rattaché M. Chassang, auteur d'un savant Dictionnaire grec-français en usage à cette heure dans les établissements de l'Université. Nous avons, en effet, relevé dans cet important ouvrage tous les dérivés de ylaw.ô;, et nous n'avons pas vu qu'un autre sens que bleu bleuâtre ou gris bleuâtre leur ait été assigné. Seul le mot yiauy.à; lui-même est traduit par glauque, azuré, bleuâtre, verdâtre, mais il est possible que M. Chassang, pour cette dernière signification, ait obéi plutôt à l'usage qu'à une conviction arrêtée.
Cette discussion, qui pourrait paraître oiseuse au premier abord, n'est cependant pas sans importance lorsqu'il s'agit de résoudre un problème qui nous intéresse beaucoup plus directement-, celui de savoir si les anciens ont connu et nommé la maladie que nous appelons aujourd'hui le "laucome.
En effet, si pour eux le mot jlavAô; signifie jaune verdâtre, il y a tout lieu de croire qu'en l'appliquant à certains états de la pupille ils ont voulu les distino-uer de la cataracte; si, au contraire, c'est gris bleuâtre qu'ils ont entendu dire on ne peut plus douter qu'ils n'aient voulu désigner la cataracte, qui a cette couleur.
C'est cette opinion que Sicliel développe longuement {hc. cit.), à grand renfort de citations toutes puisées à des sources sûres et variées. C'est celle que Hugo Magnus émet dans son Histoire de la cataracte, lorsqu'il dit le plus naturellement du monde et sans élever la moindre discussion : « par elle fut complètement chassée de la science grecque l'expression usitée ■v'),aiJ/ta(7tç ou 7)ia0x&)|:/a, par laquelle Hippocrate et Aristote, se fondant surtout sur les changements de couleur de la pupille, avaient désigné la cataracte. »
Mais est-ce à dire que les générations médicales qui se sont succédé depuis l'antiquité jusqu'à des temps assez rapprochés de nous, n'aient eu aucune idée de l'aifection si grave dont nous écrivons l'histoire; la chose vaut la peine d'être examinée.
Les admirateurs à outrance d'Hippocrate et de Galien, et Dieu sait s'ils ont été nombreux à une certaine époque, ne se seraient jamais permis de supposer que les maîtres ignorassent rien en si grave matière ; et ils ont cité et commenté des textes qui, heureusement, peuvent être soumis à une critique moins partiale et ramenés à leur sens juste.
C'est à ce travail ingrat que s'est livré Sichel dans le mémoire que nous ne nous lassons pas de citer, parce que, comme il le dit lui-même, il a passé beaucoup de temps à soulever la poussière des bibliothèques, de manière à rendre désormais superihies toutes recherches semblables.
Or le profond érudit, apiès avoir cité les textes, après les avoir rétablis et commentés, après les avoir péniblement coUationnés sur des manuscrits anciens, après s'être entouré enfin des conseils des hellénistes et des latinistes les plus distingués, est arrivé à cette conclusion, qu'avant Brisseau aucun médecin n'avait songé à attacher au mot glaucome le sens d'une opacité profonde et verdàtre siégeant dans le corps vitré, et qu'il ne désignait que la cataracte simple.
Ce n'est pas que, dans cette longue période de l'antiquité et du moyen âge, on n'ait eu l'idée d'une affection à la fois si grave et si frappante; çà et là il est fait mention de cataractes qui ne guérissent pas, qui sont mauvaises. Rufus d'Ephèse, cité par Oribase et Paul d'Égine, font une distinction entre glaucome et snffusion, mais elle est sans la moindre valeur. Les Arabes copient plus ou moins servilement Hippocrate et Galien, Paul d'Égine et Rufus. Le moyen âge, plus fantaisiste, obscurcit tout par ses commentaires, mais, en somme, rien nulle part qui puisse avoir la moindre valeur au point de vue historique.
A la vérité, les découvertes de Kepler et de Gassendi sur la valeur optique du cristallin amenèrent Quarré, Lasnier et Rolfin à admettre que la cataracte est une opacité du cristallin, mais cela ne les empêcha pas de voir dans le glaucome une opacité incurable de la lentille.
C'est eu 1705 que Brisseau, chirurgien-major et pensionnaire de Tournay, se basant sur des dissections consciencieuses, établit la différence qu'il faut faire entre la cataracte et le glaucome, regardant la première comme un trouble cristallinien et le second comme un trouble de l'humeur vitrée; le passage de Brisseau mérite d'être cité : « C'est donc dans l'humeur vitrée que consiste le vrai glaucome ou cataracte incurable, et non dans le cristallin, qu'on abattra très inutilement, quand la maladie est dans la vitrée. Or, il est très possible que cette humeur se condense et devienne opaque aussi bien que le cristallin, conijiie je l'ai ti'ouvé dans cet œil qui me fut envoyé de Dunkerque, quoique cela arrive plus rarement » [Traité de la cataracte et du glaucome. Paris,
1709, n° 115). Plus loin, il ajoute : « Toutes les fois que l'humeur vilre'e se rencontrera épaissie, de quelque couleur qu'elle puisse être, ce sera toujours un vrai glaucome » (p. 210); et plus loin encore : « Le glaucome peut être produit par différentes causes tant internes qu'externes, et les mêmes à peu près que celles de la cataracte, que je n'examinerai pas ici à fond. Je me contenterai de dire qu'une humeur fort acide, et d'un certain caractère, pourra figer l'humeur vitrée et en même temps détremper l'humeur noire qui enduit l'uvéc ou choroïde ; laquelle humeur se mêlant avec la vitrée lui fait perdre la diaphanéité et la teint quelquefois en vert, ou d'une autre couleur, selon la différente nature du sel acide. Qui ne voit que cette maladie, de quelque manière qu'elle soit engendrée, est incurahle : étant absolument impossible de remédier au corps vitré, qui est placé au fond de l'œil et oîi l'instrument n'a du tout point lieu d'agir. » (P. 211.)
Voilà donc une ébauche de description du glaucome, elle porte à la fois sur le siège anatomique, l'étiologie et la thérapeutique; c'est la première et elle est encore bien incomplète, comme le reconnaît Bx'isseau lui-même avec cette modestie inséparable du mérite : c J'aurais pu ajouter bien des choses à ce que je viens de dire touchant le glaucome; mais il me manque des expériences que je n'ai encore pu faire jusqu'à présent. » (P. 212.)
Laurent Ileister, d'abord professeur de chirurgie à Altorf (Bavière), puis à Helmstadt (Brunswick), guidé par l'observation clinique, adopta dans toute leur étendue les idées de Brisseau et s'en fit le défenseur dans son ouvrage De Cataracte, glaucomate et amaurosi Tractatus. Altorfii 1720. Pour lui le glaucome est une maladie incurable, une opacité du corps vitré, le j)lus souvent de couleur glauque. Cette opacité du corps vitré apparaît à travers le cristallin. Aussi un observateur attentif remarquera-t-il que, dans Je glaucome, l'opacité siège plus profondément derrière la pupille. Cette symptomatologie exacte, bien que très restreinte, prouve au moins que Ileister l'avait établie sur l'observation rigoureuse des faits.
Il est dans l'ordre naturel des choses qu'une idée juste ne saurait se produire dans le monde sans soulever aussitôt la contradiction; c'est ce qui ne manqua pas d'arriver à l'opinion de Brisseau, dès que sa communication à l'Académie l'eut fait connaître du monde savant.
Woolhouse, oculiste anglais, venu en France à la suite de Jacques 11, que Siebel nous montre « comme un homme de beaucoup d'expérience, d'un savoir étendu mais superficiel et de manières charlatanesques, » commence, en 1707, avec le chirurgien de Tournay, une polémique qu'il mène à grand bruit dans les gazettes du temps, le Mercure galant, la Bibliothèque choisie de Leclerc, le Journal des savants, etc., etc. Plus tard, en 1715, il s'attaqua à Ileister et le poursuivit de ses observations sur les animaux et de ses centaines de dissections plus ou moins réelles et à coup sûr mal faites.
Néanmoins, ces discussions ne furent pas inutiles, et au milieu du fatras des opinions de Woolhouse on peut déjà reconnaître plusieurs remarques précieuses sur des faits qui avaient échappé à Brisseau et à Ileister : telles sont la rétraction de riris, la dilatation et Virrégularité de la pupille, les varicosités des vaisseaux de la conjonctive, etc., etc., qui vinrent peu à peu s'ajouter au ta- Ijleau symptomatique du glaucome. Il montra aussi l'insuffisance des dissections de Brisseau pour établir la véritable nature de la maladie, et il si'^nala la vision des objets en rouge dont on devait faire plus tard un signe de choroïdite.
BICT. EKC. 4° S. IX. 0 •
A côté des hommes à visées spéculatives, qui cherchaient à éclairer la nature de raffection, il y avait des hommes pratiques qui se préoccupaient particulièrement de ses caractères cliniques et de ses conséquences. Maître-Jean, Méry et Saint-Yves furent de ce nombre, le dernier surtout qui, dans son Traité des maladies des yeux (Paris, i722), décrivit sous le nom de glaucome « une espèce d'altération dans le cristallin survenue après une paralysie des nerfs de la vision,
laquelle paraît d'abord par une dilatation de la prunelle Peu à peu, ajoute-
t-il, la vue se perd et les malades ne voient plus que la clarté du jour, pour lors le cristallin vient à s'altérer et à perdre sa transparence, prenant d'abord la
couleur de mer »; et plus loin : « Le glaucome commence quelquefois après
une fièvre, dans la crise par laquelle il se fait un transport dans l'œil de 'humeur qui la causait, d'où toutes les membranes de cet organe souffrent inflammation sans que la conjonctive soit beaucoup intéressée. Les malades ressentent une douleur vive dans le fond de l'œil et dans la tempe. La goutte sereine suit cette fluxion, après laquelle il succède un glaucome. Quelquefois
un coup de soleil produit le même effet » Ou nous nous trompons fort, ou
tout le monde trouvera comme nous, daus les lignes qui précèdent, une esquisse plus (|u'ébaucht'e du glaucome chronique et du glaucome aigu au point de vue clinique.
Taylor et Palfyn désignent la maladie du cristallin comme pathognomonique du glaucome.
Plattner distingue deux formes de glaucome; dansl'une, le cristallin augmente tellement de volume qu'il comprime les autres parties de l'œil, d'où sa dureté; dans l'autre, c'est le corps vitré qui gonfle et se trouble, et le globe devient alors flasque (irido-choroïdite, Reeb, Thèse de Paris, 1876).
Au [loint où nous en sommes, il est intéressant de connaître l'opinion d'un homme illustre, accoutumé, comme le dit Siebel, à ne se prononcer positivement que lorsque le scalpel lui avait fourni des preuves irrécusables : l'opinion de Morgagni, en un mot. Elle est exprimée dans sa lettre XYIII, § 56, p. 351, en ces termes : « Je crois préférable d'appeler cataracte ou sulfusion la concrétion de l'humeur aqueuse, glaucome au contraire l'opacité de l'humeur vitrée ou du cristallin. Car je n ai point d'idée arrêtée; si je dois assigner le nom de glaucome à l'ojiacité du cristallin ou à celle de l'humeur vitrée, les symptômes de cette maladie étant fort feu sûrs, comme nous l'avons vu, et les auteurs différant beaucoup sur ce point. )> Et plus loin, § 41, p. 35, il ajoute que le nombre des dissections faites jusqu'à son temps ne suffit point pour porter un diagnostic
sur les opacités du corps vitré « C'est à cause de l'obscurité qui règne encore'
sur le diagnostic des maladies du corps vitré, qu'on nous pardonnera, à Valsalva et à moi, de ne point encore adopter le nom de glaucome pour l'opacité de cette humeur, § 42, p. 358.
Telle était en 1740, époque où écrivait Morgagni, l'attitude réservée de la science vis-à-vis de cette notion du glaucome, qui néanmoins se dégageait peu à peu de ses obscurités premières.
Jusqu'à la fm du dix-huitième siècle et malgré le nombre assez grand de traités des maladies des yeux qui furent publiés à cette époque, nous ne trouvons à signaler que trois documents qui aient pour nous une cei-taine valeur historique. C'est, en premier lieu, un écrit anonyme traduit de l'anglais en allemand par Thomas Arnold en 1760, et qui dénote chez son auteur, quel qu'il soit, une connaissance nette de la maladie. Dans cet écrit se trouvent énumérés pour la pre-
mière fois les symptômes précurseurs que l'on a, depuis Weller, attribués au glaucome, mais à tort, suivant Siebel.
« Le premier symptôme de cette affection, dit notre anonyme, est un brouillard devant les yeux. Gela s'observe surtout le matin au moment du lever, et le soir lorsque la lumière est apportée dans la chambre. 11 n'est pas de la nature des taches ou pellicules qui, lors du début d'une cataracte, semblent suspendues devant les yeux, ni de celles des poussières obscures qui gênent la vision par des causes moins importantes; mais c'est au contraire une espèce de vapeur permanente qui fiât que l'œil parait faible et la vision trouble. A mesure que l'affection augmente, cette vapeur devient plus épaisse, et la vision par le milieu de la pupille se perd, tandis que près des parties latérales il reste encore quelque faculté de voir, quoique imparfaitement. Ceci est le second degré du glaucome. Pendant le premier degré, l'examen de l'œil ne découvre rien; pendant le second, l'humeur cristalline commence à changer de couleur. Plus tard, au troisième degré, dans lequel la maladie doit être regardée comme conlirmée, le malade distingue le jour des ténèbres, sans pouvoir reconnaître aucun objet ; et l'humeur cristalline prend une couleur vert bleuâtre. Le globe oculaire est, dès le commencement, distendu, et le malade ressent des douleurs violentes, non-seulement dans le globe oculaire, mais aussi dans les tempes.
« Les causes de celte maladie sont multiples Lorsque la maladie se forme
successivement et plus lentement, d'ordinaire un œil se prend le premier. Mais lorsque le mal s'est fixé dans l'un des deux yeux, le jdus souvent elle attaque aussi Vautre, et d'après le cours ordinaire de la natuie, tous les deux se perdent.
« Dans ce dernier degré de la maladie, il n'y arien à espérer des médicaments, et en effet presque aussi peu de la main de l'opérateur. »
Le second document se trouve dans le curieux livre de l'abbé Desmonceaux [Traite des maladies des ijeux et des oreilles. Paris, 1776), oîi nous lisons : « La section transversale faite de l'œil, j'ai employé la longitudinale pour reconnaître les parties en place; c'est alors que j'ai trouvé que la choroïde avait perdu de sa couleur naturelle, que le tissu de la rétine était comme enveloppé d'une humeur gélatineuse, qui paraissait faire corps avec la capsule membraneuse de l'humeur vitrée ; que le cristallin, qui est dans sa partie antérieure, était comme collé avec sa capsule à cette même humeur qui, de même que ce corps lenticulaire, avait perdu sa transparence. La section faite de la capsule de l'humeur vitrée, j'ai reconnu que cette liqueur était plus épaisse que dans l'état de santé, mais que sa capsule y formait une espèce d'opacité qui avait une teinte de vert de mer azurée, d'où l'on peut conclure que le glaucome n'est autre chose que l'obstruction de la capsule membraneuse de l'humeur vitrée, qui communique les mêmes effets à toutes les parties internes. »
€et exposé devait plaire à Siebel, car il signalait pour la première fois le changement de couleur de la choroïde. Enlîn la troisième pièce dont nous ayons à tenir compte est un traité inédit d'Arrachart sur les maladies des yeux, dans lequel il est fait mention, pour la première fois, d'un symptôme clinique important, celui de la décoloration de l'iris. « Les couleurs de l'iris, dit l'auteur, se perdent ; quelquefois cette partie se trouve tellement dilatée, qu'à peine son grand cercle peut-il s'apercevoir. »
Il est assez curieux de constater que dans cette période de soixante années environ l'histoire du glaucome se dessine par les efforts de quelques médecins
bien obscurs aujourd'hui, tandis que les hommes éminentsqui ont nom Morgagni, Richter, Béer, etc., restent à peu près étrangers à son développement.
En 4807, Autenrieth, professeur à l'université de Tubingue, émet une idée toute nouvelle : c'est que le glaucome pourrait bien n'être qu'une atfeclion de la choroïde. Il étaya cette manière de voir sur une bizarre observation de gale rentrée qui l'amena, de déduction en déduction, à se demander si une pustule choroïdienne, vue à travers la sphère réfringente des milieux, n'était pas capable de donner lieu à des apparences glaucomaleuses.
Je doute que s'il n'eût pas professé pour son maître une vénération toute particulière, Siebel eût voulu lui donner une place d'honneur parmi les fondateurs de nos connaissances sur le glaucome ; il a en vérité trop peu fait pour la mériter. Mais les vues anatomo-pathologiques du professeur de Tu])ingue devant être plus tard adoptées par l'oculiste de Paris, il n'est pas étonnant qu'il les ait fait connaître. Il les préfère à celles de Béer et de Benedict son élève, qui, restés fidèle à la doctrine de Brisseau, eurent pourtant le mérite de parler de la maladie en praticiens éminents.
Le premier, dans son Traité d'ophthalmie pratique (Leipzig, 1825), nous dit que le glaucome aigu peut se développer en quelques heures; et c'est à ce cas que peut être appliquée l'expression d'apoplexie oculaire employée par Dcmours. C'est le même aussi qui prétend que le glaucome est extrêmement fréquent chez les juifs à cause de leur malpropreté, observation qui n'est acceptée ni par Siebel, ni par Jiiger, qui ont pourtant pratiqué en pays allemand. Quant à Béer, que nous avons vu pendant la lin du dix-huitième siècle se tenir en dehors de la question, dans son traité intitulé : Doctrine des maladies des yeux (Vienne, 1815), il insiste sur la valeur de la goutte dans le développement du
L'article de Jourdan dans le Dictionnaire en 60 volumes publié en 1817, le traité de Demouis qui parut en 1818, et le cours de Delarue imprimé en 1820, montrent combien l'idée de glaucome avait fait peu de progrès dans le pays même où elle était née. Elle était même singulièrement obscurcie par les vieilles doctrines, si l'on en juge parles influences attribuées soit au périoste orbitaire, soit à la muqueuse des sinus frontaux dans le développement de la maladie ; il est vrai qu'il faut pardonner à Demours ces erreurs qui faisaient partie de l'héritage paternel.
Himly croit que dans un certain nombre de glaucomes il y a inflammation de l'hyaloïde et que la plupart d'entre eux ne sont pas une maladie du corps vitré, mais bien des parties situées derrière lui.
Caron du Villard appelle également l'attention sur les altérations de la membrane hyaloïde et de la choroïde, dont les vaisseaux sont toujours plus ou moins variqueux (Reeb, thèse de Paris, 1876).
En 1825, Weller inséra dans ses Icônes ophthalmologicœ^ ouvrage incomplet et aujourd'hui peu connu, un mémoire sur le glaucome ; il y parle des symptômes précurseurs de la maladie, et pendant un certain temps on n'a liiit que le copier sur ce point.
Il signale encore du trouble de la cornée et de Ihumeur aqueuse ; le corps vitré plus ou moins obscurci et d'une couleur vert brunâtre et non pas vert de mer: « cependant, ajoute-t-il ailleurs, l'obscurcissement du corps vitré n'est point la chose principale; il y a tous les symptômes de l'amaurose. L'affection du vitré n'est que secondaire. )>
En 1851 se place un mémoire de Canstalt, suivi d'une lettre de Sicliel, dans laquelle ce dernier dit : « Sans connaître les opinions d'Autenrielh, nous regardions la choroïde comme l'organe primitivement et principalement malade par suite de sa plileginasie, et nous cherchions dans sa couleur, plus ou moins bleuâtre, l'élément essentiel de l'opacité verdàtre du fond de l'œil. »
La même année, Fabini, dans sa Doctrina de morbix ociiloriim, insiste sur la dureté pierreuse du globe et fait la remarque très-juste que la maladie se développe quel([uelois chez des personnes bien portantes et sans aucune cause connue. »
Jungken {Traité des maladies des yeux. Berlin, \S7)2 et 1850, p. 5(35) revient à l'opinion ancienne: le glaucome est une opacité du corps vitré produite par exsudation ; cette opacité est la terminaison d'une hyalite chronique. Lu rétine souffrant toujours sympathiquement pendant l'inflammation du corps vitré, l'invasion simultanée de l'amaurose s'explique par cela.
Dans le Dictionnaire de chirurgie de Rush, vol. VIî, le même auteur distingue trois espèces de glaucomes, l'arthritique, le rhumatismal et le syphilitique, dont il s'éverUie à donner les signes dilTérentiels dans un long passage ijui n'a plus beaucoup d'intérêt pour nous.
Avec Fischer [Cours clinicjiced'oplithalmologie. Prague, 1852), une idée nouvelle se fait jour. Pour l'auteur, le glaucome présente bien tous les cnractèies d'une choroïdite chronique, mais le système veineux oculaire lui parait principalement enflammé, parce que tout ce système, et surtout celui des organes abdominaux, est presque constamment affecté chez les malades glaucomateux. Cette relation entre l'état du système vasculaire de l'œil et celui des organes abdominaux était d'une grande importance aux yeux de l'école allemande, et Sichel lui-même la faisait ressortir dans ses écrits.
A l'époque où nous sommes, les Anglais ue paraissent pas avoir eu sur le glaucome des idées très-arrètées ; tandis ijue Lawrence croyait à la choroïdite, Mackenzie confondait la cataracte verte, qu'il appelle glaucome lenticulaire, avec le vrai glaucome, et Middlemore faisait' des distinctions entre le vrai glaucome, l'aigu, qu'il attribuait à une phlegmasic de rhyaloïde,ct le glaucome sénile, qui se rapproche plus ou moins de la cataracte verte de Mackenzie.
L'article Glaucome du Dictionnaire en 50 volumes, dii à la plume de Cloquet et A. Bérard en 1855, est juste de 5 pages et n'a rien de compromettant pour ses auteurs. Us rapportent les opinions de Béer, de Lawrence et S. Cooper, surtout celles de Weller.
Pour Guthrie, la maladie tient à une altération des parties constituantes de l'humeur vitrée, accompagnée d'un changement de texture de l'byaloïde, de la rétine et de la choroïde, doiit les vaisseaux sont toujoui's variqueux.
Pour Wenzel, c'est une véritable affection du nerf optique qui s'étend à la rétine.
En 1857, Aug. Andi\T, revenant à la théorie du trouble vitré, signale la presbytie comme très-frappante, et il s'attache à donner une description minutieuse de l'apparence du trouble vitré et des moyens de le bien connaître.
En 1841, Schrœder van der Kolk, anatomiste distingué, à la suite de recherches très-intéressantes et très-pré;ises sur l'analomie des vaisseaux du globe, s'occupe de l'ophthalmie interne et de la choroïdite; il regarde celle dernière comme la cause du glaucome, mais par un procédé différent de celui admis par les autres auteurs. « Pour lui, il se lait un exsudât entre la choroïde et la
loi GLAUCOME.
rélino, un cpanchcment d'un liquide fibroalbumineux blanchâtre ou jaunâtre, sécrété à la surface antérieure de la première de ces deux membranes par suite de son inflammation. »
Tant que cette humeur reste claire, la pupille reste noire, mais dès qu'elle s'épaissit et devient opaque, alors l'aspect du fond de l'œil doit changer.
Ici s'arrêtent les recherches de Siebel, et il va lui-même prendre place parmi tous ceux qu'il nous a si laborieusement et si complètement fait connaître ; il va nous exposer ses idées dans un mémoire important paru dans les Annales (VocuUstique, année 1841, ou plutôt il nous les a déjà exposées, puisque ses immenses recherches historiques ont succédé à la publication de ses opinions et ne paraissent avoir été entreprises que pour les mettre en valeur. Si nous avons bien compris le sens, nous pourrons les résumer ainsi :
Les anciens avaient confondu le glaucome avec la cataracte et ne lui avaient fciit aucune place dans leur nosologie; tout au plus avaient-ils reconnu parmi les cataractes une espèce incurable que nous pouvons soupçonner être le glaucome. Le môme silence règne dans toute la longue période qui s'étend depuis l'antiquité jusqu'au commencement du dix-huitième siècle.
A cette époque, Brisseau sépare nettement le glaucome, le déclare une entité morbide et lui donne même un siège anatoniique, dans le corps vitré. Tout le dix-huilicme siècle et les quatre premières décades du dix-neuvième sont employés, d'abord à affirmer l'existence de la maladie, à en discuter le véritable siège, enfin à en décrire, un à un, tous les symptômes. Au point de vue anatomique, le débat, qui semlde pourtant assez facile à vider, se restreint sur deux ou trois points : pour les uns, le glaucome est une altération inflammatoire de l'humeur vitrée ou de la membrane hyaloïde; pour les autres, une choroïdite ou choriorétmite; pour un troisième, le cristallin est toujours intéressé, tandis que pour le quatrième il ne saurait en être question.
L'anatomie paraît en somme si impuissante à résoudre ce problème, que nous voyons les plus grands savants dans cet ordre non-seulement refuser leur opinion, mais se garder d'en avoir une ; tel est Môrgagni.
En clinique c'est autre chose : le portrait du glaucome, à peine ébauché par Brisseau, va s'accentuant de plus en plus. Chacun y apporte son trait et la ressemblance se perfectionne.
En 1841 il n'y a plusgrand'chose à y ajouter ; il y aurait plutôt à faire quelques retouches en sens contraire, parce qu'on a encombré le tableau de quelques signes douteux ou positivement étrangers.
Dans son mémoire paru dans les Annales crociiUstit]ue{[S'i[, page 177), Siebel donne comme }iatli()gnomoni(|ucs les symptômes suivants : 1» Derrière la pupille une teinte glauque, c'est-à-dire verdàtre, se rap|irochant du vert de mer ou du vert de bouteille, située à une plus grande profondeur que l'opacité dans la cataracte et accompagnée d'une abolition plus ou moins notable de la vision ; "2" forme pres({ue toujours ovalaire, et • dilatation souvent transversale de la pupille, dont le bord est frange et renversé; 3" cercle bleuâtre autour de la cornée; 4" varicosités de la conjonctive et de la sclérotique ; 5» teinte plombée et quelquefois staphylome de celte dernière.
Dans l'étude de la symptomatologie sont signalés les phénomènes précurseurs de Weller, comme les troubles de la vision, surtout le matin ; les douleurs gravatives, les tiraillements dans la région sourcilière. Mais déjà l'idée théorique que notre auteur se faisait du glaucome s'impose à son jugement et le dispose à
GLAUCOME. I5"i
n'accueillir que ce qui s'y rapporte. Pour lui, le glaucome est une phlegmasle choroïdienne, et toute manifestation qui n'aboutit pas là est laissée dans l'ombre. Si l'iris se dilate transversalement, c'est parce que la plilcgmasie porte surtout sur les parties latérales de l'uvée. Si l'opacité est verdàtre, c'est qu'elle est due à une altération de couleur de la membrane, vue à travers l'humeur vitrée. Les inflammations de l'iris sont rares et partielles ; cependant il peut changer de couleur, devenir terne, se décolorer. Le cristallin peut se gonfler et diminuer ainsi la capacité de la chambre antérieure. Mais ni le trouble de la cornée constaté par Béer, ni son aplatissement signalé par lîosas, ne sont admis, parce qu'ils ne sauraient s'expliquer par la cboroïdite. La stase veineuse de celte tunique explique très-bien au contraire l'injection conjonctivale et les varices de l'épisclère. Quand il s'agit de justifier son opinion par l'anatomie patliologique, Sicliel s'évertue longuement à expliquer comme quoi la teinte glauque n'appartient pas au corps vitré, mais qu'elle résulte de l'aspect bleuâtre de la choroïde malade, vue par transparence à travers un cristallin jaunâtre, comme il l'est toujours après quarante ans. « Parmi les caractères anatomiques du glaucome, ajoute-t-il [ilus loin, j'attache surtout une grande importance à une altération toute particulière de la structure et de la couleur de l'iris. » Et cette altération, dont la description est trèsexacte, se rapporte bien plus à une atrophie de l'iris qu'à un état phlegmasi(pie de celte membrane.
Enfin le tableau des altérations visuelles est tronqué, incomplet, soit parce que notre auteur manquait de moyens d'investigation, soit parce que ses préoccupations l'empêchaient de tenir compte de tous les faits.
Les douleurs névralgiques si caractéristiques de la maladie, bien que signalées par lui, ne prennent encore sous sa plume ni leur véritable place, ni leur entière signification.
C'est avec une véritable curiosité (|ue nous avons analysé la portion du mémoire destinée à nous faire connaître les idées de Siebel sur la marche de la maladie ; mais là encore le patliologiste a gcné le clinicien et l'a obligé à ne donner qu'une ébauche, tandis que, plus à son aise, il nous eût doimé un portrait.
La distinction capilale entre la forme chronique et la forme aiguë du glaucome -est à coup sur indiquée ; mais elle n'est pas tracée avec le relief qui lui convient. La variété foudroyante est un glaucome nerveux. « Il y a probablement aussi une congestion soudaine, une subintlammation, dit ttîxtuellement notre auteur, mais moins violente cependant », et cette manière de s'exprimer montre bien qu'il ne se faisait pas une idée juste d'une attaque de glaucome aigu.
La même indécision règne dans la nomenclature et la description des formes bâtardes; et lorsqu'il s'agit des terminaisons de la maladie, on voit un grand embarras pour lier les symptômes de la fin à ceux du commencement ; et les ulcérations de la cornée, les dégénérescences fongueuses apparaissent plutôt comme un bors-d'œuvrc chargé d'expliquer la phthisie finale du globe, que comm;' une phase possible de l'affection.
A propos du traitement et par conséquent du pronostic, Siebel montre toutes les qualités du clinicien et aussi tous ses découragements. Impuissant contre le mal, il faut s'adresser à ce qui paraît accessoire, calmer les névralgies, parer aux accidents de ménopause, d'arthritisme, aux engorgements abdominaux, etc.; €t encore avec cela ne guérira-l-on pas le véritable glaucome, et si Mackenzie croit y être parvenu, cela tient, de sa part, à une confusion.
Sur le chapitre des causes, les idées doctrinales marquent encore leur
empreintes; mais comme il n'y a là que des faits d'observation à établir, nous trouvons bon nombre de remarques dont nous pourrons faire notre profit. L'âge au-dessus de quarante ans, le sexe, la couleur des yeux, la race juive, la suppression brusque des ulcères, sont établis ou discutés au point de vue étiologique ainsi que le rôle des diatbèses.
Je terminerai cette analyse par la mention du diagnostic différentiel, qui plus que tous les autres paragraphes est didcile à lire, parce que l'idée du glaucome n'étunt pas nette, moins nettes encore peuvent être les distinctions à établir entre lui et les affections qui peuvent lui ressembler.
La forme du mémoire de Siebel atteste qu'il a été écrit pour les besoins d'une polémique, sous l'empire de discussions théoriques, au milieu des réflexions et des doutes soulevés dons son esprit par des recherches sans cesse renouvelées et souvent contradictoires; et il en résulte quelque chose d'obscur et de diffus.
C'est pourquoi, en d842, noire auteur crut devoir résumer son œuvre, sous le titre de Propositions sur le (jkmcome, insérées in Annales d'ocnlistique, t. Vlll, p. 59.
Je vais citer les principales de ces propositions qui hxent l'état de la science à cette époque :
« 1 . Le glaucome est une désorganisation de la choroïde consécutive à son inflanimation aiguë ou chronique.
« 2. Une simple congestion choroïdienne peut quelquefois être cause occasionnelle de glaucome. Alors, ou la choroïdite a existé auparavant à l'état chronique et a passé inaperçue, ou elle se forme plus tard et les mêmes altérations organiques ont lieu.
« Le glaucome nerveux n'est rien autre chose qu'une congestion de cette espèce, survenant d'une manière soudaine, sur des individus d'une constitution nerveuse.
u 5. La rétine et les autres membranes oculaires internes participent toujours plus ou moins à la phlegmasie et à la désorganisation consécutive.
« 4. Par cette raison, des symptômes de cécité amaurotique et de désorganisation plus ou moins avancée des membranes oculaires internes accompagnent
toujours le vrai glaucome »
La teinte verdàtre du glaucome et sa forme concave profonde tiennent à la combinaison de la teinte violacée de la choroïde altérée avec la couleur jaunâtre
du cristallin et peut-être du corps vitré
u 15. La forme de la pupille n'a rien de constant ni d'essentiel dans cette maladie.
« 14. La dénomination d'amaurose glaucomateuse désigne seule le glaucome. On devrait la restreindre, si l'on voulait la conserver, aux amauroses qui commencent à se transformer en glaucomes.
« 15. Le glaucome, en général, peut s'accompagner de douleurs névralgiques, non-seulement quand la maladie débute par une choroïdite manifeste, mais encore lorsqu'il ne s'y joint aucun symptôme de phlegmasie ou longtemps avant leur apparition. Cette névralgie, dont le siège est dans la branche ophlhalmique du nert trifacial, précède quelquefois de loin le glaucome, accompagné seulement d'une ou de plusieurs des taches ardoisées de l'iris, ou de plus ou moins de
dilatation et d'irrégularité de la pupille
« 17. L'état anatomique de l'artère ophthalmique des nerfs de l'œil, du
cerveau et de ses artères, sur les individus ;j;laucomateux, n'a pas encore été
suffisamment examiné et mérite une atlention toute particulière
« 20. Les causes du glaucome sont celles de la choroïditc; la goutte ou arthritis en est une fréquente, mais non pas la seule, la ménopause en est une
bien plus ordinaire
(( 22. Il n'existe point d'exemple avéré deguérison du glaucome. « 25. Les observations de guérison ou d'amélioration du glaucome, par des opérations, doivent avoir pour base des erreurs de diagnostic ou la confusion
dans la terminologie »
Telle est, autant du moins que nous pouvons en donner une idée par une brève analyse, l'œuvre de Siebel ; si on la considère au })oint de vue purement bistorique, elle est considérable, et ne laisse à peu près plus rien à faire.
Au point de vue pathologique, c'est autre cbose, et nous lui reprocberons une confusion évidente entre le glaucome vrai et certaines affections atrophiques de l'uvée, que sa conception tbcorique l'avait conduit à faire. Nous lui reprocherons bien plus encore d'avoir, dans son désaccord avec l'école anglaise, perdu les notions importantes que celle-ci avait recueillies.
Nous ne savons pas au juste les idées que professait Mackenzie, dans les trois premières éditions de son excellent ouvrage, nous ne voulons pas nous faire .jnges dans la petite polémique qui s'éleva entre lui et Siebel, à propos des idées qui tenaient le plus au cœur de celui-ci, à savoir : le siège du glaucome dans la choroïde, et la teinte glaucomateuse comme résultant de la combinaison de la teinte violacée de la choroïde avec le jaune ambré du cristallin; nous voulons seulement déclarer que la description de Middlemore, écrite en 1835, dans son Traite des maladies de l'œil, est bien plus conforme à la réalité que les pages que nous venons d'analyser.
La notion de la tension oculaire y est mise en relief avec tout le soin qu'elle mérite, les causes en sont recherchées, et de telle manière que nous y avons peu ajouté depuis. Par quelle préoccupation Siebel a-t-il pu laisser dans l'ombre un pareil symptôme? Pourquoi ne s'est-il pas expliqué sur les altérations de l'humeur vitrée, qui sont pourtant certaines? Involontairement, nous ne pouvons échapper à cette pensée, que l'érudit avait un peu étoulfé l'anatomiste, et que le désir d'établir une doctrine lui avait fait négliger les faits établis par d'autres.
Somme toute, on ne peut pas dire que les mémoires de Siebel aient révolutionné la science et fait faire un grand pas à la question.
11 paraît, du reste, que ses opinions ne reçurent pas, au moment où il les exprima, un bien grand accueil, car nous trouvons dans le livre de Rognetta une appréciation assez dédaigneuse de la manière de voir du « jeune oculiste », incapable de porter une véritable atteinte aux opinions de l'école anglaise et de Mackenzie en particulier.
Mais Siebel n'était pas, en 1841, le seul qui s'occupât du glaucome, et nous avons même quelque raison de croire que ses mémoires, si singulièrement ordonnés, avaient été ainsi publiés pour assurer à leur auteur une priorité. En effet, la rédaction des Annales d'ociilistique avait eu, en l'année 1840-41, l'heureuse idée de mettre au concours la question du glaucome; elle avait reçu' dès le mois d'août 1841, c'est-à-dire avant l'époque où parut la première partie du travail de Siebel, ou tout au moins en même temps, trois mémoires qu'elle renvoyait à une commission d'examen. De ces trois mémoires, l'un lut iu-^é
digne d'un prix, l'autre d'une mention honorable. Tous les deux étaient écrits en allemand et furent traduits plus tard en français pour les lecteurs des Annales. Le premier, celui de Warnatz, en 1844, le second, celui de Rigler, en 1845. Malgré ces dates tardives, ils appartiennent à l'époque qui nous occupe et sont contemporains, sinon antérieurs à ceux de Sicliel.
Le travail de >\ arnatz mérite toute notre attention, parce qu'il résume d'une façon très-nette et très-scientifique les connaissances acquises sur le glaucome. 11 débute par un poi trait d'une exactitude saisissante, distingue une forme chronique et une forme aiguë, décrit les symptômes de l'une et de l'autre avec une admirable [)récision et une fidélité non moins admirable, particulièrement ce qui a trait aux troubles fonctionnels. Les stades du glaucome chronique se dessinent sous sa plume avec tous leurs caractères physiques et fonctionnels; ceux du glaucome aigu sont presque aussi bien étudiés et rapportés à une iridochoroïdile ou à une hyalo-clioroïdile. Enfin la discussion de quelques symptômes amène l'auteur à apprécier certaines opinions émises avant lui. La tension de l'œil et l'état variqueux des vaisseaux comme conséquence l'un de l'autre, sont mis en lumière comme il convient. La durée et les terminaisons du glaucome sont indiquées à la fin avec exactitude. Quant au traitement, néant; à cette époque, on n'y croyait guère.
Tel est ce court mémoire, mais si substantiel, que je n'hésite pas à le considérer comme l'expression la plus exacte et la plus scientifique des idées justes d'alors. Tiavail bien supérieur, par certains côtés, aux notions plus ou moins confuses de Siebel.
Tout autre, dans son esprit et dans sa forme, est le mémoire de Rigler, médecin en chef de la garde du Sultan, dont la traduction commença aux Annales en septembre 1845. Nous y retrouvons toutes les idées surannées appuyées sur les autorités que nous connaissons déjà. Trois autopsies, dont une sur un œil observé par l'auteur, donnent des renseignements tels que ceux-ci : (( la membrane du pigment (?) ainsi que la choroïde étaient très-variqueuses dans toute leur étendue » ; et plus loin : « 11 ne fut pas possible de noter des corps en forme de bâton, en séparant la rétine de la choroïde, dont on a tant parlé récemment. »
Lorsqu'il s'agit du siège du glaucome : « 11 suffit de jeter un coup d'oeil sur
l'ensemble des symptômes pour reconnaître qu'un tissu ?io5/e et doué d'une
grande vitalité doit être en jeu. »
« La nature du processus qui amène le glaucome est manifestement arthritique se trouve en rapport étroit avec cette maladie du système de la veineporte qui attaque le système veineux, comme hémorrhoïdes, le système
artériel, comme goutte h.
Tout ce qui excite violemment les organes digestifs, la suppression de la respiration cutanée, les fréquentes atteintes de rhumatisme, voilà les causes occasionnelles du glaucome.
La violence de la douleur qui accompagne la maladie, trouve son explication dans l'état de souffrance du système nerveux.
!( La diminution, l'abolition complète même de la fonction visuelle, s'explique nécessairement par la nature de la maladie, puisque l'altération primitive et secondaire des parties détermine un dérangement tel du mécanisme de l'œil qu'on doit considérer la mort du sensorium comme une suite inévitable. »
Rigler, on le voit, appartenait à celte école qui résout tous les problèmes avec la plus extrême simplicité.
Le diagnostic différentiel est à peu près de même force, il distingue le glaucome.
De l'absence partielle ou totale du pigment ;
Des épanchements de lymphe dans la rétine;
De l'œil-de-chat amaurotique ;
De l'hydropisie aiguë du corps vitré; de la cataracte capsulaire postérieure; de la cataracte lenticulaire avec ou sans obscurcissement de la capsule antérieure; del'amaurose; des obscurcissements centraux de la cornée.
Viennent enfin la prophylaxie et le traitement, qui se présentent avec ce tour à la fois naïf et pompeux si caractéristique de notre vieille niédecme. On conseille « de porter des vêtements en rapport avec le froid existant », le régime végétal, l'eau et les gilets de flanelle.
On peut compter parmi les méthodes curatives l'inonction, avec la cure parla faim.
Il faut se garder de su})primer trop violemment la réaction locale, ainsi que l'éréthisme fébrile, absolument comme si l'on en était les maîtres, et enfin on termine par ces derniers mots :
« Si l'on envisage le processus au point de vue de l'anatomio pathologique, il résulte manifestement qu'une opération chirurgicale faite dans le but d'extraire la lentille opaque, ou la ponction de la sclérotique et de la choroïde, dans le but de diminuer la pression sur la rétine, ne sont que des propositions iniustifiables. »
Ne pas ponctionner Vœil et porter de la flanelle, voilà donc deux points importants de cette thérapeuti(|ue.
En résumé, les connaissances acquises sur le glaucome à cette époque sont à peu près exposées tout entières dans les trois mémoires que nous venons d'analyser brièvement; Rigler et Sithel sont enc(!re enserrés dans les nuages des anciennes théories, précisément parce qu'ils ont voulu être trop théoriciens sans posséder les moyens de l'être. Warnatz au contraire, clinicien précis, nous retrace de main de maître un tableau que nous avons bien pu compléter, mais qui restera fidèle dans tous les temps.
A part quelques nouvelles études de Siebel sur la névralgie dans le glaucome qui ne prouvent qu'une chose, c'est que sa négligence systématique de la tension de l'œil lui avait obscurci l'intelligence d'un bon nombre de phénomènes'; à part quelques nouvelles recherches anatomiques de Schrôder van der Kolk, sans importance aujourd'hui, nous ne trouvons rien qui puisse nous intéresser jusqu'en 1846.
Le 'la février de cette année, Tavignot présenta à l'Académie des sciences des propositions qu'il se promettait d'appuyer plus tard par un mémoire, et qui méritent d'être reproduites, parce que nous y trouvons une idée nouvelle :
« 1» C'est à tort qu'on a voulu considérer le glaucome comme une maladie de la choroïde, de la rétine, du corps vitré.
« 2" Le glaucome est une affection générale de l'organe de la vue, ayant pour caractère invariable sa désorganisation successive, lente ou rapide, selon les différents tissus.
« 5° L'origine du glaucome n'est autre qu'une perturbation fonctionnelle du système nerveux ciliaire.
« 5" Le glaucome est-il accompagné dans sa marche de douleurs excessivement vives, il est alors sous l'influence d'un état névralgique des nerfs ciliaires.
« 5" Le glaucome parcourt-il ses périodes sans présenter les phénomènes névralgiques, il est le résultat d'une paralysie complète ou incomplète de ces mêmes nerfs ciliaires.
« 6» Le glaucome n'est donc autre chose, en définitive, qu'une désorganisation chronique de l'œil, analogue sous tous les rapports à la désorganisation aiguë qui survient après la section de la cinquième paire pratiquée sur les animaux.
« 7" Le traitement du glaucome se déduit logiquement de sa nature : traitement de la névralgie, quand il existe des douleurs concomitantes; traitement de la paralysie, lorsqu'il n'existe pas de douleurs névialgiques. «
La troisième proposition contient une idée originale, et dans la quatrième et la cinquième nous voyons exprimées des opinions qui seront plus tard ardemment discutées. Nous aurions aimé à savoir sur quoi les appuyait leur auteur, malheureusement nous n'avons pu trouver aucune trace du travail annoncé par lui.
Pendant dix ans, le silence se fait de nouveau autour du glaucome, et à part un mémoire italien de Furio, nous n'avons rien à citer.
Arrive 1851, année pendant laquelle Ilelmhollz publia la fameuse découverte de l'oplithalmoscopie, malheureusement un peu inaperçue chez nous, et dont profita la jeune école allemande pour faire les belles découvertes qui l'ont tant illustrée.
Le premier travail sur le glaucome dans lequel il soit fait mention d'ophthalmoscopie, est la thèse inaugurale de Jacobson, en 1853; mais les changements visibles au miroir oculaire échappèrent à l'auteur, qui enconclut « que le glaucome ne peut être rangé dans la catégorie des processus morbides bien déterminés et circonscrits ».
Jâger, plus heureux, découvrit une altération de la papille optique chez un malade atteint d'amaurose arthritique glaucomateuse : « Le nerf optique, dit-il, a subi des altérations pathologiques : il présente des couleurs d'un jaune verdàtre et fait saillie. Les vaisseaux à ce niveau sont peu visibles, mais ceux de lu rétine sont fortement dilatés (surtout les veines) et d'une couleur rouge-bleue. La rétine, plus sombre, montre en certains endroits des taches grises, plus ou moins grandes, qui sont le résidu des extravasas sanguins à la périphérie; elle est cependant assez fortement colorée en jaune à la périphérie. »
Cette description, si courte qu'elle soit, contient sur le point le plus important une grosse erreur; erreur partagée du reste par l'homme qui, bien jeune encore, allait se mettre sans conteste à la tête de l'ophthalmologie allemande; je veux parler de von Graefe.
Reprenant la question du glaucome, en apparence assoupie depuis quelque temps, le maître de Berlin fit paraître, en novembre 1854. dans les Archiv. fur Ophth., un article ïnlûuié Notice provisoire sur l'essence du glaucome, où, sans s'attarder à de vaines discussions, il énonçait les syniplùmes récemment révélés par l'ophllialmoscopie. C'étaient : 1» une modification déterminée dans l'insertion des nerfs optiques ; 2" l'existence d'une pulsation spontanée dans Varlère centrale de la rétine, ou bien produite par la plus légère compiession du doigt.
La nature de la modification parut à de Graefe comme à Jager être la formation d'une saillie, dont il décrivit soigneusement les détails, surtout en ce qui concerne la disparition des vaisseaux en certains points de leur trajet. L'erreur
du brillant ophthalmologiste ne dura pas longtemps, et bien avant 1850, où Henry Muller, dans une communication à la Société médico-physique de Marburg, établit l'existence de l'excavation, sur des préparations microscopiques, la vérité était rétablie. Le fait n'en reste pas moins curieux pour nous, et nous comprenons à peine aujourd'hui l'illusion à laquelle l'ophthalmoscopie conduisit ceux qui s'en servirent les premiers.
Quoi qu'il en soit, l'excavation de la pupille et la pulsation artérielle prirent aux yeux de von Graefe une importance capitale, et dès ce moment, par une fortune singulière, toutes les modifications des membranes internes ou externes, toutes les altérations des milieux sur lesquelles on avait tant disserté, furent reléguées au second pian. Après de mûres réflexions et des recherches cliniques prolongées, il les fit passer du rôle important de causes à celui plus modeste d'effets, et la tension oculaire révélée par les deux grands symptômes qu'il avait mis en relief vint occuper le premier rang.
L'observation de Donders sur les effets de la pression du doigt qui amène à la fois l'abolition de la vision et les battements de l'artère centrale, fut le point d'appui de la théorie nouvelle, et tout en reconnaissant que l'obscuration visuelle n'est pas indispensable, de Graefe admit la tension comme certaine.
Celte manière de voir le conduisit aussitôt à pratiquer la ponction de la chambre antérieure, ce qu'il fit avec quelque succès ; et tout en admettant que l'expulsion d'une humeur aqueuse, légèrement trouble, peut jouer sou rôle dans l'amélioration obtenue, il en attribuait la plus grande part à la dépression oculaire.
C'est ici le moment de discuter un point d'histoire assez délicat, celui de savoir si le chirurgien de Berlin a eu tout l'honneur de cette invention, ou bien s'il mérite le reproche qui lui a été adressé d'avoir trop oublié des enseignements antérieurement reçus.
11 est certain que bien avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés, l'idée de tension oculaire et celle de la paracentèse qui en est la conséquence avaient fait leur apparition dans le monde scientifique. Dès 1855, Middlemore les avait mises en avant, et Desniarres en avait fait l'objet de ses préoccupations cliniques.
Mais, on peut l'affirmer, théorie et manœuvre opératoire flottaient indécises, sans certitude, sans règle et encore infécondes. Elles n'étaient, à vrai dire, la propriété de personne, et celui-là aurait le droit de les revendiquer comme siennes qui allait les illuminer au jour de la clinique.
Ce fut là l'œuvre de von Graefe ; il la poursuivit avec une ténacité et une lucidité admirables, et lorsqu'on 1856 il publia sa note à l'Institut de France, il eut la gloire d'avoir fait faire un pas énorme à la théorie du glaucome et la satisfaction plus grande encore d'en avoir trouvé le remède. Ne lui envions donc ni l'une ni l'autre, et n'allons pas, à la faveur de la lumière qu'il a répandue, lui disputer des découvertes que sans lui nous ignorerions peut-être encore.
La note en question, ainsi que le travail qui parut bientôt après dans le tome m de l'ircAiy./wr OpMm/m., firent époque dans la science et nous devons nous y arrêter un peu.
L'auteur y fait d'abord remarquer que l'ophthalmoscopie, loin de circonscrire le champ de la maladie, l'a étendu. En effet, l'instrument ayant fait reconnaître certaines modifications de la pupille optique comme propres au glaucome, on
regarde comme tel toutes les alfections qui les pre'sentent. De là la nécessite' pour s'entendre de bien séparer les catégories suivantes :
1^ Le glaucome inflammatoire ou aigu (choroïdite glaucomateuse, oplithalmie artliritique), dont suit un portrait tracé de main de maître;
2» Le glaucome chronique, qui ne présenterait avec le premier qu'une différence de degré ;
3" Entin les amauroses qui s'accompagnent d'une excavation du nerf optique.
Celles-là, de Graefe éprouve un véritable embarras pour trouver leur exacte signification, et finalement il croit pouvoir proposer, pour désigner la cavité qui se forme dans la pupille, le mot de rétraction au lieu de celui à! excavation.
C'est en effet le nœud du problème qui nous est encore aujourd'hui posé, et l'apparition, au cours des affections les plus diverses, de l'élément tension, jettera toujours une certaine confusion dans l'élude du glaucome proprement dit, jusqu'au jour, bien entendu, où nous connaîtrons la cause et les modes de la tension oculaire.
Les chapitres II et 111 du Mémoire sont consacrés à l'iridectomie et à la façon dont l'auteur a été conduit à la piettre en usage. On y trouve l'exemple, peutêtre unique dans la science, d'un empirisme éclairé, conduisant à la découverte d'un procédé thérapeutique sur et brillant, sans que son auteur, malgré toute sa sagacité, ait pu deviner les rapports exacts qui existent entre sa manœuvre opératoire et les accidents qu'elle arrive à conjurer.
La tension oculaire comme clément générateur et prépondérant dans le glaucome, l'iridectomie comme moyen de faire cesser celte tension d'une manière durable, voilà les deux pôles de l'œuvre de von Graefe ; quant aux explications, il avoue lui-même n'en pouvoir donner que d'hypothétiques.
La recherche de la valeur de l'iridectomie dans les différentes espèces de glaucome couronne dignement cette brillante étude.
Les travaux de la clinique de Berlin firent dans le public scientifique la plus grande sensation el provoquèrent des applications multipliées et plus ou moinsheureuses de la nouvelle méthode thérapeutique. Elles furent publiées par leurs auteurs dans divers recueils. Les Annales d'oculistique en reçurent plusieurs^ communications, qu'elles ne crurent pas devoir livrer à la publicité avant que de Graefe eût fait connaître, avec une expérience plus approfondie, son opinion définitive. Elles se départirent pourtant de cette réserve en faveur de Critchett,. dont elles analysèrent un mémoire qui avait vu le jour dans Ophthalmic Médical Reports.
Le chirurgien anglais, après avoir décrit le glaucome aigu et lui avoir attribué pour cause la tension ([ui provient de l'inégale distribution entre le contenant et le contenu, se demande comment il pourra la faire cesser. Pour cela il propose une grande incision au niveau du limbe cornéen et l'enclavement dans cette incision d'une large portion de l'iris amené au dehors avec un crochet. 11 laisse intact ou il résèque, suivant que Li portion de membrane est plus ou moins considérable.
Nous ne pouvons nous empêcher de dire que cette idée de l'enclavement a étC' une idée malheureuse, et il est probable que malgré le conseil de Bowman d'endissimuler la difformité sous la paupière supérieure, elle a été abandonnée par son auteur et son apparition n'a été à cette époque qu'un accident.
Pendant ce temps-là, de Graefe ne perdait pas de vue son sujet et, reprenant ses recherches, il publiait dans le tome III de ÏAixh. fur Ophthalm. un mémoire
qui lut traduit par le docteur Van Bervliet de Bruges, et qui n'est que la confirmation de ce qu'il avait pensé et écrit.
C'est un plaidoyer avec preuves à l'appui pour l'iridectomie appliquée au glaucome et une analyse des cas dans lesquels celle opération doit être suivie de succès, ainsi que de ceux dans lesquels il n'y faut pas compter.
Un court historique nous montre ce que nous savions déjà : combien ont^ été vaines et confuses les opinions des anciens et des modernes sur les altérations pathologiques du glaucome et sur leur siège.
L'introduction de l'ophlbalmoscopie fit naître de grandes espérances, qui ne furent pas justifiées. Ses premiers résultats furent négatifs, car on n'aperçut pas les exsiulats sous-rétiniens que l'on avait admis de confiance, ni les altérations chorio-rétiniennes comparables à celles de beaucoup d'autres maladies.
En revanche, la papille optique se montre toujours le siège de désordres qui attirèrent fortement l'attention ; je veux parler de l'excavation, du déplacement des vaisseaux et du pouls rétinien.
Après quelques tâtonnements et une fois les phénomènes en question bien interprétés, on voulut savoir par quel enchaînement ils se produisaient et l'on fut conduit à donner à la pression intra-oculaire toute sa valeur.
Deux voies s'étaient présentées pour arriver à ce résultat, celle de l'anatomie pathologique et celle de l'appréciation clinicpie des faits.
La difficulté de suivre la première, vu la rareté dcsénucléalions à cette époque, engagea notre auteur à s'attacher à l'observation clinique, et la lecture de son mémoire nous fournit la preuve de la sagacité et de la profondeur qu'il mit à cette étude.
On n'ajoutera rien au portrait admirable qu'il nous a donné du glaucome chronique, et si l'on repousse avec juste raison le rapprochement établi par lui entre ces maladies et les excavations alrophiques du nerf optique, on conviendra que la préoccupation de la lésion papillaire qui dominait son époque, le justifie en partie.
De Graefe poursuit avec une grande vigueur toutes les preuves de la pression intra-oculaire. Dans ce but tout lui sert, et les symptômes, et les effets de certaines manœuvres, et la dureté du globe, et la gène de la circulation interne trahie par le gonflement des veines éplsclérales, et la paracentèse cornéennc suivie d'ecchymoses rétiniennes, péripapillaires, mais plus souvent équatoriales.
Les preuves directes de la choroïdite sont fournies : par l'ectasie finale simple ou multiple de beaucoup de glaucomes, accompagnée, selon Arlt, d'amincissement et d'inflammation ; par les hémorrhagies choroïdiennes, bien moins faciles à observer que celles de la rétine ; enfin par des altérations pigmentaires plus ou moins variées.
L'iris, que des rapports intimes unissent à la choroïde, est pris à son tour ; on le trouve rigide et infiltré, et enfin le corps vitré et l'humeur aqueuse, tous deux sous la dépendance de l'uvée, se troublent et la dernière augmente de quantité. Ce serait donc une hydro-iritis ou ce qu'on appelle une iritis séreuse.
« En résumé, ajoute de Graefe, je considère le glaucome aigu comme une choroïdite (ou une irido-choroïdite) avec infiltration diffuse du corps vitré (et de l'humeur aqueuse), qui, le faisant augmenter de volume, augmente rapidement la pression intra-oculaire, comprime la rétine et détermine toute la série des phénomènes déjà connus. »
14i GLAUCOME.
Le glaucome chronique se distingue de l'aigu par l'absence d'inflammations étendues et périodiques. Il pourrait être méconnu, si là encore les phénomènes, quoique avec moins de violence et une lenteur plus insidieuse, ne pouvaient tous se rapporter à la pression intra-oculaire. Du reste le passage fréquent de l'état aigu à l'état chronique et réciproquement est une preuve iri-écusable de la parenté intime des deux affections.
La conclusion qui résulte pour de Graefe de l'analyse à laquelle il se livre à propos de l'excavation atropliique du nerf optique, est que : « dans l'état actuel des choses, on ne peut plus considérer l'altération du nerf optique comme constituant l'essence du glaucome, puisque dans une série considérable de faits, elle reconnaît ime tout autre pathogénie. »
L'incurabilité du glaucome était alors chose parfaitement établie. Le traitement médical échouait toujours. L'idée de diminuer la pression du bulbe conduisit le maître de Berlin à la paracentèse, qui lui donna des résultats importants, mais peu sûrs et surtout peu durables.
Ce sont les heureux effets de l'iridectomie dans les ulcérations avec infdtrats de la cornée, joints à ceux que l'on obtient dans les cas de staphylome, qui provoquèrent l'application au glaucome de la même manœuvre opératoire.
C'est au mois de juin 1850 que fut faite la première tentative, et l'on en sait aujourd'hui les résultats.
Us furent étudiés par l'auteur:
a I» Dans la période prodromique du glaucome;
« 'i" Dans la période aiguë du glaucome inflammatoire ;
« 3" Dans les périodes plus avancées du glaucome inflammatoire ;
« 4" Dans le glaucome chronique ;
« o" Dans l'amaurose avec excavation du nerf optique. »
i° L'iridectomie dans la période piodromique a les plus grandes chances de beau succès. Néanmoins il faut attendre que les signes du mal soient certains et d'une signification réelle.
L'opération à cette époque entraîne la formation d'ecchymoses rétiniennes, mais peu étendues et facilement résorbables; pas d'hémorrhagie du corps vitré, ni de l'humeur aqueuse ;
2" Dans la période aiguë.
L'opération est indiquée d'abord parce que rien autre ne guérit; en second lieu, parce que ses effets sont admirables de rapidité, et qu'on éclaircissant les milieux, elle permet de constater :
a. L'intégrité du nerf optique après une première attaque, pourvu que celle-ci n'ait point liiit invasion dans un glaucome chronique;
b. La cessation du pouls artériel ;
c. Des ecchymoses arrondies de la rétine, probablement post opemtionem, disparaissant au quatrième ou cinquième septénaire, et des ecchymoses choroïdienncs plus difficdes à voir disparaissant en quelques jours.
L'amélioration rapide de la vue est due au rétablissement de la transparence des milieux, mais pas tout entière ; il y a même disproportion entre les deux phénomènes, u Toutes les fois, ajoute de Graefe, que les malades furent opérés dès la première quinzaine après le début de l'inflammation, la vue se rétablit complètement.
L'iridectomie n'a pas d'influence réelle sur l'autre œil.
5° L'iridectomie dans les périodes plus avancées du glaucome inflammatoire
est souvent utile. Une période de plusieurs semaines et même de plusieurs mois n'exclut pas la guérison. Tout dépend de la violence des attaques, de leur fréquence, de leur rémittence, etc.
La diminution du champ visuel, l'excavation profonde de la pupille, sont de fâcheuses conditions, mais il y a encore du hien à faire.
La dureté du bulbe, l'iridoplégie, le trouble de la cornée et l'aplatissement de la chambre antérieure, ne sont pas de mauvais signes.
Lorsqu'après quelque temps les symptômes d'amélioration ne persistent pas, cela tient au développement d'une amaurose et non à un retour du glaucome (ceci est trop absolu, quoique vrai en partie).
L'iridectomie a toujours l'avantage de calmer les douleurs, de prévenir le ramollissement de la cornée, etc., etc.
¥ Dans le glaucome chronique, l'effet de l'opération est plus que douteux.
5" Iridectomie dans l'amaurose avec excavation.
Rien de bon à en attendre, mais elle peut être pratique'e à titre expérimental.
Procédé. Incision aussi excentrique que possible. Lambeau large.
Laisser l'humeur aqueuse s'écouler lentement, pour empêcher autant que possible les hémorrhagies de la rétine; établir ensuite une légère compression.
Conclusions. 1° Le meilleur résultat s'obtient dans le cas où un œil est menacé de glaucome, l'autre étant perdu,
2° Le glaucome étant en voie de développement, les résultats de l'opération sont d'autant plus prononcés et plus durables que l'on opère plus tôt.
3" L'iridectomie n'a pas la même efficacité dans toutes les périodes de la maladie; dans les derniers stades, le résultat est incertain, le succès rare.
Le mémoire dont je viens de donner une brève analyse était à peine livré à la publicité, que l'opération qu'il préconisait fut, comme il fallait s'y attendre, l'objet d'études, d'expériences et de critiques. Jaîger à Vienne, Rothmund à Munich, Pagenstecher à Wiesbaden, publièrent tour à tour des travaux sur ce sujet, et étendirent encore, le dernier surtout, le cercle de l'iridectomie puis on passa à la théorie et on essaya d'expliquer les effets de l'opération. C'est encore à Hermann Pagenstecher que nous devons l'exposé suivant des effets de l'incision de l'iris.
« Par elle on obtient : 1» l'écoulement de l'humeur aqueuse ; 2» la diminution de la sui-face sécrétante de l'iris; 5" une hémorrhagie légère provenant de l'excision des vaisseaux iridiens; A" le rétablissement de la communication entre les deux chambres; 5» l'écoulement de l'épanchement le plus souvent liquide qui se trouve dans la chambre postérieure, lequel, par sa pression en avant dès le principe de son accumulation, a été la première cause de l'iiritation, et est devenue plus tard celle de la compression de l'iris.
(( On obtient en second lieu, ajoute Pagenstecher, la suppression de cette énorme compression qu'éprouvaient toutes les membranes du globe et ses milieux. ))
Plus loin : «La véritable propriété antiphlogistique de l'iridectomie s'explique par l'étude de la circulation de l'iris et de la choroïde. »
La choroïde est plus riche en sang veineux qu'en sang artériel. En excisant l'iris, on empêche l'arrivée d'une quantité de sang veineux d'autant plus considérable que la portion excisée est plus étendue.
L'iridectomie fut introduite en Russie par Fraebelius et Blessino-, puis elle passa d'Allemagne en Italie, où elle fut pratiquée par Sperino et o'u'a^iio oui devait plus tard la battre en brèche. ° ' '
DICT. ENC. r S. ÏX. .„
En France, on fut un peu plus réfraclaire, et en 1860 un auteur, dont l'autorité, il est vrai, n'est pas incontestée, pouvait écrire dans un article du Moniteur des sciences médicales et pharmaceutiques, cette phrase significative : « Pour remplacer par la ponction de l'iris la pratique de l'excision, qui fait, paraît-il, quelque bruit en Allemagne. »
J'ai déjà dit qu'en Angleterre les chirurgiens de l'hôpilai de Moorfield, tout en admettant le principe de l'opération, avaient essayé de la modifier; mais on ne s'en tint pas là de l'autre côté de la Manche, et un praticien de Westminster Ilospital, Hancock, croyant que la maladie avait pour cause une contracture spasniodique du muscle ciliaire, et particulièrement de ses fibres circulaires, proposa de substituer à l'iridectomie la section des fibres en spasmes,
La théorie et l'opération d'Hancock firent quelque bruit dans leur temps, et dans notre pays elles furent préconisées par un oculiste de mérite, M. Serre d'Alais, qui s'en fil, le champion avec quelques modifications toutefois. Je me souviens moi-même d'avoir écrit quelques pages en leur faveur, dans un mémoire présenté à la Société de médecine de Lyon.
La période dans laquelle nous entrons fut dans l'histoire du glaucome une des plus agitées et des plus fécondes.
Déjà ïi\i:e sur la physionomie clinique de la maladie, sur sa marche et même sur son traitement, l'ophthalmologie se mit avec une ardeur nouvelle à en rechercher la nature. Elle reprit déplus belle les dissections, qui jusque-là ne lui avaient fourni que des renseignements insuffisants; elle se tourna aussi vers la physiologie, dont les découvertes récentes lui promettaient des éclaircissements.
Qu'était-ce, en dernière analyse, que la tension oculaire, que de Graefe venait de faire passer au rang de symptôme dominant? Quelle en était la cause? Comment, une fois établie, était-elle capable de s'entretenir elle-même? Tout autant de problèmes bien faits pour exciter à la fois la curiosité et la sagacité des savants.
Chose digne de remarque, l'illustre maître de Berlin ne prit qu'une part très-réservée aux discussions sur ces divers points ; ses préoccupations n'étaient pas là, et jusqu'à sa mort il ne se laissa pas distraire du côté clinique de son sujet. Dès les premiers pas que l'on fit dans l'étude de la tension, on fut arrêté par une difficulté inattendue : comment la mesurer avec précision?
A coup sur, il est facile de se faire une idée sommaire de la consistance normale du globe; pour peu que nous touchions notre œil ou celui de nos semblables, nous acquérons bien vite une notion sur ce point. Mais s'agit-il de serrer de plusprès le sujet, de le prendre par son côté scientifique, de l'analyser, en un mot, en vue des démonstrations auxquelles il doit servir de base, on trouve alors bien primitif le doigt explorateur et l'on sent le besoin d'avoir recours à des appareils mensurateurs plus précis.
C'est de ce besoin que sont nées les tentatives de de Graefe, celles de Donders, de Ilammer, de Dor, de Monnich et de tant d'autres tentatives dont il sera fait mention à l'article ToiSOMétrie.
Malheureusement l'œil est un organe d'une sensibilité si particulière et d'une telle réaction, que Ion comprit bien vite que l'influence même des tonomètres était capable d'apporter des troubles dans le phénomène que l'on recherchait avec eux; et jamais, quelle que fût l'ingéniosité des appareils ou leur perfection mécanique, on ne leur a accordé grande confiance ni osé faire, sur leurs indications, des courbes tonométriques, par exemple.
Bo\vman, avec cet esprit pratique qui caracte'rise les hommes de son pays,
comprit que le doigt d'un praticien exercé était encore le meilleur appréciateur
de la tension oculaire, et que pour les nécessités habituelles il suffisait d'établir
une échelle : de là sa division en tension 4- et tension — , placées de chaque côté
de la tension normale, et comptant chacune 5 degrés, chose que l'on peut éc-rire
sous cette forme :
T, rp l'i j,j ^ XI ^ X2 ^ X-'.
Depuis l'époque où parut cette échelle, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, nous n'avons rien trouvé de mieux, et l'on peut dire que les reclierches sur la consistance de l'œil sommeillfnt encore en attendant une méthode nouvelle qui, sans toucher au globe, nous révélera les variations pathologiques de sa tension.
Je n'hésite pas à considérer la construction des courbes tonométriques comme le moyen le plus sûr d'arracher son secret au glaucome, et j'a[tpelle de tous mes vœux le moment où nous serons en possession de ce précieux document.
Mais, si la tension était en elle-même mal connue, ne pouvait-on du moins savoir d'où elle provenait?
De Graefe, en eu reconnaissant la valeur, n'avait pas manqué de se poser la question, et il s'était arrêté à l'idée que le glaucome était une plilegmasie de la choroïde, dans laquelle la circulation veineuse s'entravait : d'où liltialion dans les humeurs de l'œil des éléments les plus liquides du sang, et accroissement de volume de ces milieux. Mais cette théorie était passible de bien des objections, et Donders comprit que la difiiculté n'était que reculée, lorsqu'il émit son idée de névrose ciliaire comme origine de la tension. S'appujant sur les découvertes de Budge, qui venait de trouver dans la moelle, entre la deuxième et la sixième dorsale, un centre irien, de celle de Wegner, qui venait de signaler l'influence du grand sympathique sur la vascularisalion de l'œil, sur celle de Claude Bernard , qui avait démontré l'existence de nerfs vaso-moteurs, Donders supposa que les nerfs exerçaient sur l'œil comme sur tous les organes une action dont l'effet était d'activer le courant excrétoire des vaisseaux, en les amenant à verser dans la coque plus de liquides qu'elle n'a l'habitude d'en contenir. Pour lui, le glaucome était donc le résultat d'une névrose ciliaire, et il n'y voyait pas, comme de Graefe, une maladie d'ordre inflammatoire.
Malgré l'autorité scientifique de son auteur, cette doctrine fut reçue avec défiance et ne satisfit surtout pas le clinicien de Berlin.
Pour lui donner plus de vigueur et lui fournir le point d'appui expérimental dont elle avait besoin, Hippel et Grûnhagen entreprirent à Utrecht même des recherches destinées à savoir: 1" quels nerfs, parmi ceux qui arrivent au ganolion ophthalmique, sont susceptibles d'influencer la pression intra-oculaire ; 2" comment s'effectuait le phénomène.
Les vivisections décidèrent en faveur du phénomène, et dès ce moment fut posée la question de savoir si les névralgies ciliaires ne pouvaient pas être causes aussi bien qu'effet.
A côté des opinions que nous venons d'énoncer et qui firent le plus de bruit, nous devons encore énumérer celles de Magni, qui crut à une atrophie des nerfs ciliaii'es suivie de leur paralysie; d'Hancock, qui admit que la goutte et le rhumatisme se propageaient au tissu musculaire et aux vaisseaux de l'uvée; de
"Warton Jones, qui vit dans le glaucome une forte congestion veineuse de la choroïde et de la rétine; enfin, de Desmarres fils, qui, sur une notion inexacte de la circulation de l'œil et la séparation, à ce point de vue, de l'iris et de la choroïde, admit un glaucome antérieur et un glaucome postérieur.
Ces opinions, à la fois hypothétiques et vagues, appuyées sur quelques observations rares et équivoques, faisaient remonter la question vers son passé au lieu de la pousser du côté du progrès : aussi les laisserons-nous dormir dans l'oubli oii elles sont tombées, pour nous appesantir un instant sur ce qu'on a appelé la théorie sclérale, (|ui lit aussi vers cette épo(]ne son apparition.
Chercher la cause de la tension dans l'augmentation des milieux était bien, mais ne fallait-il pas comme corollaire admettre la réaction de l'enveloppe?
C'est cette préoccupation qui amena les oculistes à examiner attentivement la sclérotique et engendra les prétendues découvertes pathologiques qu'on devait y faire.
Cusco crut reman|uer (jue les yeux glaucomateux étaient réduits de volume et avaient la libreuse plus épaisse qu'à l'état normal : de là à supposer que la tension venait de la réduction du contenant oculaire il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi par le chirurgien de Lariboisièrc. Et comme le nouvel état de la membrane était, pour lui, le résultat d'une inflammation entraînant à sa suite une dégénérescence graisseuse, la théorie du glaucome par sclérite fut créée. De l'autre côté du Rhin, Coccius se fit le défenseur de la même théorie, qui plus récemment encore a trouvé dans Slellwag de Carion un partisan convaincu. .
C'est en 1861, dans la thèse inaugurale de Pamard (d'Avignon), que la théorie sclérale se trouve développée tout au long. Elle y est habilement étayée sur les remarques de Gerdy, à propos de la sénescence des fibreuses, sur les recherches de Pilz à propos de l'inflammation scléroticale ; mais l'interprétation à coup sûr erronée de l'excavation papillaire met avec justice l'ensemble de la théorie en suspicion légitime.
Giraldès l'attaqua à la Société de chirurgie le 7 septembre 1864, disant que, si elle est admissible pour le glaucome chronique, elle ne saurait l'être pour le glaucome aigu, comme en font foi les pièces qu'il a observées à Moorûeld.
Magni, à son tour, présenta les arguments suivants pour la combattre :
1° 11 n'existe aucune trace de phlogose scléroticale dans le glaucome;
2° La sclérolite franche et aiguë ne produit pas cette lésion ;
0* La sclérotite chronique détermine de préférence un ramollissement : d'où l'ectasie;
4° La sclérotite est toujours partielle (Belloc, De Vophthalmie glaucomateuse, thèse de Paris, 1817).
Quelques années plus tard, en 1867, Adamiùk, assistant à la clinique ophthalmologique de Kazan, vint remettre en cause la fibreuse oculaire, mais en invoquant un tout autre mécanisme.
Frappé de voir dans le glaucome l'état des vaisseaux tout autre que ce qu'il devrait être, en vertu de la simple tension, Adamiiïk se demande si cette cause est bien celle à laquelle il faut attribuer la paternité de l'affection. Or l'irritatiou de la moelle au centre de Budge amène précisément une circulation semblable à celle que l'on voit dans l'œil glaucomateux, seulement elle ne produit pas immédiatement un accroissement de tension; ce n'est qu'une ou deux minutes après que cet effet se produit par l'intermédiaire d'un arrêt dans la circulation veineuse, encore faut-il que cet arrêt agisse sur les vasa vorticosa, car la stase
veineuse rétinienne n'est pas capable, vu son exiguïté, d'amener à elle seule de l'hypertonie.
En examinant les veines d'un œil glaucomateux, on les trouve gonflées d'un côté de la sclérotique, et au contraire rétrécies de l'autre. Il faut donc que ce soit dans l'épaisseur de la membrane que se trouve la raison de cette différence; elle peut être, soit son amincissement avec perte de sou élasticité, soit, comme l'ont vu Gusco et Coccius, son épaississement. Et c'est ainsi que la théorie sclérale reparaît, la (ibreuse ne jouant plus qu'un rôle indirect.
Telles sont brièvement les idées qui s'agitèrent à cette époque sur les différents points du monde savant. Leurs auteurs essayèrent avec plus ou moins de bonheur d'y rattacher les faits acquis, soit au point de vue symptomatologique, soit au point de vue thérapeutique lui-même. Quelques-uns adoptèrent résohjment une doctrine exclusive, d'autres se montrèrent éclectiques et admirent différentes espèces de glaucomes, les uns d'origine scléroticale, les autres d'origine choroïdienne, rétinienne ou vitrée.
En France, on trouve le reflet de ces différentes théories dans les thèses de Jaumes, de Pamard, de Couche, dans les articles publiés par Follin dans les Archives générales de médecine, enlin dans les Compte!^ rendus des discussions de la Société de chirurgie, auxquelles prirent part Giraud-Teulon, Panas et Maurice Perrin, Foucher, Le Fort, Dolbeau, Giraldès, etc.
J'ai déjà dit que de Graefe n'essaya point de s'engager à fond dans le conflit, préférant poursuivre ses études cliniques et débrouiller le chaos des formes bâfardes du glaucome, restées aujourd'hui encore la pierre d'achoppement des théories. C'est à des préoccupations de cet ordre que nous devons le mémoire de j869, qui tut, on l'a dit avec justice, le « chant du cygne. »
Avant d'en parler plus longuement, mentionnons deux travaux d'une véritable importance, dus l'un à Testelin et Warlomont et insérés par eux dans leur traduction de Mackenzie (1867), l'autre à Laqueur, qui l'a publié dans les Annales d'ocuUstique.
On peut voir dans ces deux mémoires de forme didactique le chemin qui a été parcouru depuis Sichel, car ils sont comme l'inventaire scientifique de l'époque où ils ont paru.
Ils fixent les formes incontestables du glaucome, ils en donnent la symptomatologie fidèle, l'étiologie même. Ils en discutent la nature et le traitement. En possession de certaines méthodes relativement modernes et particulièrement de la statistique, ils les appliquent avec bonheur à la solution de bon nombre de questions que leurs devanciers ne s'étaient pas même posées. Par eux sont définitivement fixés les résultats relatifs à la fréquence du glaucome, à l'âge et au sexe des patients, ainsi qu'à certaines conditions prédisposantes, comme l'hypermétropie et la presbyopie. Laqueur surtout, venu le dernier, remplit son travail de faits intéressants qui le rendront toujours utile à consulter.
Ajoutons que dès cette année 1869 les idées de de Graefe étaient partout en honneur, que presque tous les auteurs n'écrivaient que pour les confirmer et les compléter, et que ce n'était en Europe qu'un concert unanime en faveur du jeune maître de Berlin et de son œuvre. En France, oii nous avons dit qu'on se montrait un peu réfractaire, elles faisaient leur chemin par lui ou par cetta pléiade de brillants élèves venue à Paris pour y exercer l'oculistique.
La seule note discordante qui trouble cette harmonie générale, c'est un mémoire de Mazzei destiné à faire triompher la doctrine deMagni (de Bologne),
loO GLAUCOME.
basée sur l'atrophie des nerfs ciliaires comme cause du glaucome; aujourd'hui on ne se souvient guère ni du mémoire ni de la théorie.
Le dernier travail de de Graefe est intitulé : Contributions à la patholoçjie et à la thérapie du glaucome.
Bien des questions y sont reprises à nouveau, étudiées avec une conscience admirable, et le doute éminemment scientifique qui n'appartient qu'aux grands observateurs.
Ainsi le glaucome primaire lui paraît toujours une affection inflammatoire, une irido-choroïdite séreuse, mais il faut lui admettre des prédispositions accessoires, soit dans les nerfx, soit dans les vaisseaux. Doit-on voir dans cet aveu un reflet des opinions de Donders?
Plus loin, l'influence de la pression sur la rétine est analysée avec soin et aussi certaines prédispositions requises pour la suppression de ses fonctions.
L'iridoctomie est revue à son tour; ses avantages sont maintenus, ses indications raffermies, son manuel opératoire confirmé. Son influence sur l'autre œil est admise, quoique à un degré moindre que celui fixé par Laqueur.
Mais de Graefe a hâte d'arriver au cœur de ses préoccupations, au glaucome secondaire, à propos duquel il débute en ces termes :
« La doctrine du glaucome secondaire est bien plus complexe que la pathologie du glaucome primaire inflammatoire. En effet, la diversité de l'affection primitive, les différences de degré, la modalité de l'état consécutif et leur réaction mutuelle, donnent au glaucome secondaire une infinité de physionomies différentes qui ne sont pas toujours faciles à débrouiller. »
N'ajoutons rien à ces phrases qui ont encore aujourd'hui tout leur à-propos. jLe sphynx avec lequel de Graefe a été aux prises garde toujours son secret, et peut-être n'est-ce pas notre génération qui le lui arrachera. Nous aurons aussi trop souvent à revenir sur ce mémoire pour en poursuivre l'analyse: qu'il nous suffise de dire, dans cet aperçu historique, que l'auteur y a examiné successivement toutes les affections capables de se compliquer du glaucome ou de l'engendrer ; qu'il a étudié pour chacun le mécanisme possible de cette génération, et la physionomie nouvelle que donne à la marche des symptômes la tension oculaire intervenue. Puis, avec le coup d'œil inflexible de l'observateur, et sans aucune indulgence d'inventeur, il a dit ce que pouvait l'iridotomie pour chacun de ces cas.
L'œuvre du maître était finie, moins d'un an après il mourait, et nous devons clore ici ce que nous pouiTions appeler la seconde période historique du glaucome.
Si nous essayons de la résumer, comme nous l'avons fait pour celle qui a fini avec Siebel, nous dirons que pendant son cours le glaucome s'est définitivement fixé, en tant qu'entité nosologique, qu'il s'est convenablement divisé suivant ses formes naturelles, que ses symptômes se sont complétés.
L'anatomie, que, pendant un certain temps, on avait torturée pour lui arracher des réponses voulues, a parlé en maîtresse et dit qu'elle ne donnait pas la caractéristique de la maladie, sauf l'excavation de la papille.
L'ophthalmoscope, interrogé à son tour, n'a pas révélé ce que les théories toutes faites attendaient de lui , mais seulement l'excavation et le pouls artériel.
Le fait de la tension intra-oculaire, que certaines écoles avaient conservé sans le comprendre, s'est illuminé soudain de vives lueurs, et a pris une place si
GLAUCOME. iSl
prépondérante, que nous en sommes à nous demander s'il n'est pas ù lui seul tout le glaucome.
Enfin, l'iridectomie est venue, à la fois empirique et raisonnée, guérir la maladie et remuer de nouveaux problèmes.
Est-il une seule de ces méthodes scienLifiques qui n'ait fructifié entre les mains de de Graefe? un seul de ces progrès au(|iiel il n'ait été associé? Ajoutons que sa découverte thérapeutique en a fait un des grands et vrais bienfaiteurs de l'humanité. Il est même possible que l'avenir ne lui réserve aucun démenti, ■tant sa prudence aura été grande et tant son honnêteté scientifique l'aura bien garanti des assertions liasardées et des qiieslims ■personnelle f..
Ce qui caractérise la troisième période de l'histoire du glaucome, dans laquelle nous allons entrer, c'est la multitude des travaux de toutes provenances et de toute natui^e qui s'y rapportent, ainsi que la mise en œuvre de la physiologie avec tous ses moyens d'action pour la solution du problème de la tension oculaire.
Nous ne gagnerions rien, pour la clarté de notre sujet, à analyser dans leur ordre chronologique les innombrables observations, les thèses et les mémoires •qui s'y rapportent : aussi nous contenterons-nous de mettre en relief les travaux qui ont touché aux problèmes les plus importants, ou résolu quelques points obscurs. Nous citerons un travail de Schweigger, qui établit une bonne division de différentes espèces de glaucome, et attribue l'excavation à une disposition particulière de la lamina cribrosa ; un autre , d'Hermann Schmidt, appelant l'attention sur l'existence simultanée de l'excavation du disque optique avec une atrophie du nerf s'étendant jusqu'au chiasma. Cette coïncidence soulève une question de diagnostic différentiel des plus délicates, et il est permis de croire que, sans augmentation préalable de la pression , la simple disparition des faisceaux nerveux amène une dépression semblable à celle qui se développe à la «uite de l'hypertonie. Ce serait même là l'explication de l'insuccès de l'iiidectomie ■dans ces cas-là.
Nous mentionnei'ons aussi une discussion intéressante qui eut lieu en 1875, à la Société des médecins de Vienne, entre Schnabel et Arit, le premier [soutenant que Donders n'a pas apprécié à sa juste valeur l'inflammation dans le glaucome, tandis que le second l'aurait prisée trop haut, déclarant en outre que les troubles des milieux siègent non dans le corps vitré, mais bien dans la cornée, où ils sont les signes évidents d'une névrose, affirmant enfin ijue tous les symptômes, sauf le pouls artériel, pouvaient s'expliquer plutôt par l'action ■nerveuse que par la tension, opinion par laquelle il se ralliait aux idées du maître d'Utrecht qu'il avait paru combattre en débutant.
A ces arguments Arlt répondit en invoquant les recherches de Sattler, qui •ont démontré le trouble du corps vitré et celui de l'humeur aqueuse, et il ajouta que la pression dans le glaucome joue le principal rôle et qu'elle est engendrée par l'obstruction du courant d'écoulement des vasa vorticosa et par une rigidité spéciale de la sclérotique.
Mais pendant que s'agitaient ces questions théoriques, soit au sein des sociétés ■savantes, soit dans les publications périodiques ou autres, les nécessités de la thérapeutique journalière ramenaient incessamment les ophthalmologues à la recherche d'une raison scientifique de leur conduite. L'empirisme leur pesait et les poussait à demander à tous les échos de la science une explicatiijn de leurs revers et plus encore de leurs succès. Restée jusque-là inexplicable, l'iridectomie
semblait appeler une critique incessante, et c'est précisément à cette heure là (|iie la découverte auatomique des voies de filtration de l'œil vint ouvrir de nouveaux horizons.
Avant même la publication du dernier mémoire de de Graefe, de sérieuses tentatives avaient été faites pour substituer à l'iridectoraie une opération nouvelle, ayant pour but de décharger l'œil par l'évacuation pure et simple de son trop-plein : j'ai nommé la sclérotomie. C'est incontestablement à de Wecker qu'en est due la première idée. D'après une note sortie de la plume de Mauthner, et insérée à la page 207 de sa chirurgie oculaire, cet oculiste aurait dit, en 1867» que, « s'il était possible de faire près du bord cornéen une large plaie scléroticale sans qu'il en résultât un enclavement de l'iris, il abandonnerait tout à fait l'excision d'une partie de cette membrane. » En 1868, Stellwag rendit compte de deux sclërotomies pratiquées avec succès, dans des cas de glaucomes chroniques inflammatoires anciens, avec notable augmentation de la pression intraoculaire. Enfin, en 1869 et en 1871, la question fut portée au Congrès de lleidelberg par de Wecker lui-même et discutée théoriquement.
C'est alors que Quaglino publia le mémoire dans lequel il se proposait de rechercher si l'iridectomie est indispensable à la guérison du glaucome, question à laquelle il répondit par la négative, avec 5 sclérotomies à l'appui. Au dire des partisans de ce nouveau mode de thérapeutique, l'anatomie vint apporter bien vite la base rationnelle sur laquelle elle devait s'appuyer.
La découverte de Schwalbe sur les voies lymphatiques de l'œil, publiée dans les Archives d'anatomie de Max Schûltzc, bientôt complétée par celles de Leber sur l'action filtrante de la cornée et la signification réelle du canal de Schlemm et des lacunes de Fontana, en ouvrant une voie nouvelle à la théorie de la pression intra-oculaire, sembla fournir une explication très-naturelle de la sclérotomie.
Mais les partisans de cette opération ne furent pas les seuls à vouloir en proliler. Sichel fils la revendiqua en faveur des doctrines de de Graefe, et dans un mémoire écrit d'enthousiasme déclara que, depuis qu'il avait compris la circulation des liquides dans l'œil, l'accumulation de ces liquides n'avait plus rien d'obscur pour lui. A la vérité, le maître s'était trompé, quant au siège de cette accumulation, mais il ne connaissait pas l'espace lymphatique de Schwalbe. A présent tout s'expliquait. Chaque symptôme pris à part devenait d'une clarté limpide; les diverses formes du glaucome se rangeaient d'elles-mêmes dans les différentes variétés d'épanchement. Il n'était pas jusqu'à l'iridectomie qui ne s'expliquât sans peine : c'était une paracentèse !
Je ne sais ce qu'eût pensé de Graefe des idées de Sichel fils, mais il est permis de croire que cette manière de le défendre l'eîit laissé peu satisfait.
11 eût certainement défendu son opération favorite de l'assimilation à une paracentèse, lui qui avait autrefois rompu des lances à ce propos. En tous cas, il eût demandé des raisons plus solides.
Ces raisons , Quaglino essaya de les fournir dans le mémoire dont j'ai fait mention, et oii il défendit la sclérotomie, mais en s'appuyant sur de tout autres motifs.
C'est au nom de la théorie sclérale que le professeur de Pavic plaida pour la ponction de la fibreuse. Soit qu'il ignorât la découverte de Schwalbe, soit qu'il eu eût ét.é peu touché, il ne croyait pas possible de mettre en cause l'accumulation du liquide, mais bien le retrait de la sclérotique.
Quant à l'iridectomie, est-il bien sûr que ses effets soient dus plutôt ù l'excision de la membrane qu'à la paracentèse si large préalablement nécessaire?
Yoos, Salomon, Hancock et lleiberg ne guérissent-ils pas par la ponction? Stelwag von Carion ne l'a-t-il pas pratiquée lui-même avec succès en 1868?
Le branle semblait donné contre l'iridectomie , et c'est alors qu'à Heidclberg de Wecker insista sur ce sujet en préconisant sa propre manière de ponctionner.
Rosmini à Milan , Vincenzo Gliislat à Séville, marchèrent sur les mêmes traces, et l'on peut dire que le moment fut brillant pour la sclérotomie.
Ce n'est pas cependant la seule préoccupation qui se lit jour pendant cette période. Cbacun, de son côté, cherchait à apporter sa pierre à l'édifice, et de toutes paris affluaient des travaux d'observation ou de critique. Pagenstecher publiait un important mémoire sur le glaucome hémorrliagique, dont il essayait de faire une entité nosologique, en s'appuyant sur la base de l'anatomie. Thomas, de Tours, frappé du fait que de Graefe avait signalé, à propos de l'influence de l'iridectomie de l'œil glaucomaleux, pour amener sur l'œil sain une attaque du même mal, proposait sans hésiler de pratiquer l'opération sur les deux yeux à la fois. Cette proposition hardie, reprise plus tard au Congrès de Genève, 1879, par Fieuzal, devait y être appuyée par Meyer, Dor et Martin.
De leur côté, Rydel, de Gracovie, cherchait à expliquer par l'ischémie rétinienne les troubles glaucomateux de la vision, tandis qu'Hermann (de Marburg) faisait ses efforts pour concilier la théorie de Conheim avec celle de l'hypertonie oculaire.
Dans un autre ordre d'idées, Higgens et Argyl Robertson, revenant à la question thérapeutique et à la sclérotomie, nous montraient, h» premier, qu'elle peut engendrer l'ophthalmie sympathique; le second, que pour la rendre plus efficace il faut la pratiquer avec un trépan.
Ces visées thérapeutiques n'étaient en somme que la conséquence du chemin que faisait dans les esprits la théorie de l'arrêt des filtrations. Elles ne sauraient, en effet, avoir d'autre justification que l'idée de fournir une voie artificielle aux liquides retenus et de débrider l'enveloppe fibreuse.
Du reste, les recherches de Schwalbe et celles de Leber sur l'espace lacunaire de Fontana, en nous faisant connaître les voies lymphatiques de l'œil, avaient fourni à la discussion un terrain nouveau dont elle s'empara sur-le-champ.
Deux mémoires d'une grande importance parurent presque en même temps dans YAjxhiv fur Ophthalmohgie : celui de Max Knies et celui de Ad. Wcber, de Darmstadt. Tous les deux mirent en lumière des faits considérables et engagèrent l'étude du glaucome dans une voie encore inexplorée.
Quoique Weber nous dise, en débutant, que son travail était prêt depuis dix ans, et que, s'il en avait retardé la publication, c'était pour s'assurer de l'exactitude de ses assertions, nous devons reconnaître que la priorité appartient à Max Knies, si toutefois il y a priorité en des matières oii ni l'un ni l'autre des deux émules ne soutiennent des opinions semblables. Il en résulte que cette petite question d'historique, à laquelle nous verrons bientôt se mêler le nom de Wecker, est en réalité de peu de valeur, et prouve que bon nombre d'excellents esprits se préoccupaient pareillement de ce sujet et allaient concourir ensemble à l'éclairer.
Commençons par Max Knies dans l'analyse de ces travaux. Celui-ci avait fait la remarque importante que l'examen de 14 yeux glaucomateux lui avait toujours révélé une soudure périphérique de l'iris à la
cornée, soudure plus ou moins large, acconipagne'e df tiraillement sur les procès ciliaires et d'inflammation des lacunes de Fontana, ainsi que du canal de Schlemm. C'est à l'obstruction de ces voies de filtration que serait dû le glaucome.
A la fin de 1878, Knies revient encore sur ce sujet et le confirme par cinq autopsies nouvelles : d'où la preuve pour lui que la pratique de la sclérotomie simple au lieu de l'iridotomie a une base rationnelle et doit tôt ou tard s'imposer.
Dans son important mémoire, Ad. Weber, après avoir passé en revue toutes les causes capables d'augmenter la tension oculaire, augmentation de sécrétion d'une part, diminution d'evcrétion de l'autre, arrive à cette conviction qu'il existe un moment mécanique fait pour s'accroître lui-même par ses propres effets et pour augmenter d'une façon permanente la tension du globe. Ce moment est la résultante de certaines altérations anatomiques qui doivent être recherchées avec soin. Pour lui, il le place dans le rétrécissement successif des voies d'excrétion qui, d'après les expériences de Leber, résident dans les trabécules de Fontana.
Une injection d'imile dans la chambre antérieure de l'œil d'un lapin, en provoquant une oblitération lente des voies d'excrétion, détermine des symptômes en tout semblables à ceux du glaucome aigu, tels qu'on les observe sur un œil humain énucléé après une poussée de cette maladie.
L'iris, projeté eu avant par les procès ciliaires énormément distendus, adhère à la périphérie de la cornée transparente; le canal de Fontana est oblitéré, les procès démesurément gonflés occupent tout l'espace compris entre le ligament «uspenseur du cristallin et la face postérieure de l'iris, et ils paraissent s'étrangler sur l'angle intéro-interne du muscle ciliaire; enfin, ce gonflement cesse juste à leur origine, au point où la zonule se soude à la choroïde. Celle-ci n'étant pas du tout gonflée, il y a donc comme un étranglement à ce niveau. Le muscle ciliaire, de son côté, est atrophié et tiré en avant comme chez les myopes.
Dans les glaucomes secondaires et complets on trouve la même disposition de> parties, seulement les procès et le muscle ciliaires sont plus atrophiés. Ici les opinions de Knies et de ^Yeber se rencontrent ; seulement le premier admet comme accident initial la soudure inflammatoire de Viris à la cornée, le second nie l'inflammation et croit au gonflement des procès.
Les voies d'excrétion étant bouchées, les symptômes du glaucome doivent se développer dès qu'arrive le gonflement du corps ciliaire. \N'eber explique comment une hyperémie passive donne lieu au glaucome simple, et comment on touche au glaucome inflammatoire, si on a affaire à une véritable stase amenant l'œ.dème.
Dans la production du glaucome inflammatoire, le grand cercle irien jouerait un rôle important lorsque, tiraillé d'un côté par la poussée de l'iris en avant et par celle des procès en dehors, il vient à s'oblitérer.
Quant à l'étranglement des procès, Weber l'attribue à ce que, la zonule soutenant tout l'effort de la tension de la chambre postérieure, celle-ci vient à être plus forte dans cette chambre que dans l'antérieure. Dans ce cas, le développement des capillaires des procès est arrêté juste au point qui a été désigné, ce qui est parfaitement réel. On ne saurait placer le point de départ du gonflement dans la stase des vasa vorticosa, puisque ces vaisseaux sont atrophiés dans tous les yeux glaucomateux.*
Donc, étant donné une certaine prédisposition au mal qui nous occupe telle que peuvent la créer la rigidité scléroticale, l'hypermétropie, etc., toutes les
causes capables de fermer passagèrement, les voies à l'excrétion sont en même temps susceptibles d'engendrer le glaucome.
La fermeture du canal de Fontana peut constituer ce moment mécanique cherché, celui qui s'augmente par lui-même et ouvre le cercle vicieux.
Weber cite parmi les causes du glaucome les irritations du trijumeau, les tumeurs intra-oculaires ou post-oculaires et tous les troubles circulatoires.
H a observé un œil énucléé pour un glaucome malin où l'iridectomie n'avait eu aucun succès, et il a constaté que le cristallin porté en avant s'était engagé entre la cornée et les procès. Il donne le conseil, en cas pareil, de ponctionner la chambre postérieure et de réduire la lentille par des pressions méthodiques exercées en avant.
Ce fait nous frappe d'autant plus, que nous en avons observé le pendant chez une femme Brijlard, dont l'œil a été photographié et se trouve dans notre collection.
Ici se place dans l'ordre clironologique le chapitre que de Wecker a consacré à cette question dans sa Thérapeutique oculaire. Le livre était encore sous presse lorsqu'il fut publié dans les Annales d'ocuUstiqne (mars et avril 187X). L'auteur y réclame la priorité de l'opinion que l'byperlonie est le résultat non d'un excès de sécrétion, mais d'une entrave à l'excrétion des liquides de Tœil; suivant lui, Âd. Weber n'aurait fait que substituer le mot de filtration à celui d'excrétion, alors que l'encombrement des voies lymphatiques de Leber par des produits véruqueux avait été depuis longtemps mis en lumière par ses soins.
A la vérité, l'exclusion du canal de Fontana n'est pas chose nécessaire à la production du glaucome, et on a eu raison, en 1877, au Congrès d'IIeidelberg, d'appuyer sur ce fait, mais dans les glaucomes consécutifs on trouve beaucoup de cas favorables à cette manière de voir, quoiqu'elle ne puisse pas expliquer le développement de tous les types.
Comment s'établit le glaucome? et d'abord le glaucome simple, celui qui e.st dépourvu de tout signe irritatif et qui se borne à creuser la papille optique. Peut-être faut-il en chercber la cause dans une obstruction de la voie de fdtration postérieure, de celle qui se fait à travers la papille optique. Si cette idée était exacte, nous serions ramenés d'une façon détournée, il est vrai, à l'opinion de Desmarres fils, qui a soutenu, ainsi que nous l'avons constaté plus haut, l'existence d'un glaucome postérieur.
Voyons maintenant comment se développe celui qui est accompagné de symptômes aigus ou irritatifs.
La rigidité de la sclérotique y doit jouer un rôle important; si elle cède, pas de glaucome. Aussi voyons-nous la maladie ne devenir fréquente que dans un âge avancé, au moment oii des dégénérescences graisseuses des dépôts calcaires se montrent dans la tunique fibreuse, où des masses vitreuses encombrent les voies de filtration. 11 n'est pas surprenant alors que les causes les plus légères provoquent des accidents. Ainsi agissent les athéromes dans les vaisseaux pour amener leurs varices, leurs avévrysmcs et les hémorrhagies.
C'est là, en somme, la théorie de l'équilibre instable rompu au profit de la rétention et amenant de redoutables hypertonies. C'est encore dans l'état de la sclérotique qu'il faudrait chercher la cause des prédispositions au glaucome, race juive? ou des immunités, race arabe?
La prédilection du mal pour les hypermétropes tient sans doute aux mêmes dispositions. Mais, ajoute de Wecker, il ne suffît pas de prouver que l'on est
dans le vrai, il faut encore démontrer que ceux qui soutiennent des opinions contraires aux nôtres ont tort. Ainsi la théorie de Donders sur l'hypersécrétion par névrose ciliaire n'est pas soutenable.
Hippel et Griinhagen, sur les expériences de qui elle s'appuie, ont bien admis que le trijumeau dilate et que le grand sympathique fait contracter les vaisseaux oculaires. Mais ils se sont trouvés dans un grand embarras lorsqu'il s'est agi de prouver que seule la dilatation active provoquée par l'irritation de la cinquième paire pouvait engendrer le glaucome, tandis que la dilatation passive provenant de la paralysie du grand sympatiiique était hors d'état de le faire naître, alors surtout que l'action de l'atropine semblerait le faire croire. Ils furent alors obligés d'admettre que l'unique dilatation ne suffisait pas et que l'action nerveuse du trijumeau au moment de la stase diminuait aussi la résistance des parois à la liitiation, effet que ne pouvait produire la paralysie du grand sympathique. Par les expériences, on n'amenait qu'une stase temporaire, et on ne pouvait pas produire une tension capable de se soutenir elle-même, en un mot, le glaucome.
A cela on répondait qu'à la vérité on ne pouvait pas, sans l'épuiser, maintenir assez longtemps l'irritation du trijumeau, mais que l'action des névralgies de la cinquième paire sur le développement de la maladie n'était pas à démontrer. Ainsi se trahissait la préoccupation évidente de vérifier une théorie et non pas de découvrir la vérité.
Quant aux influences produites sur les nerfs par un corps étranger, elles seront très-différentes, toutes choses égales d'ailleurs, dans l'œil d'un adolescent et dans celui d'un vieillard; chez ce dernier seul elle aboutira au glaucome. Il importe de discuter tout cela pour arriver à la thérapeutique. De Graefe avait été frappé à la clinique de Desmarres, des étonnants effets des ponctions sur le glaucome, et surtout des vastes ponctions exécutées dans le but de l'iridectomie.
Il ne put expliquer les effets de celle-ci, mais il est probable qu'elle n'en a pas d'autres que d'assurer le nettoyage de la plaie de filtration, et de ne pas l'embarrasser d'un lambeau de la membrane.
C'est par l'excision de la coque oculaire qu'agit surtout l'iridectomie; les opérations de Quaglino et Ch. Mauthner l'ont bien montré. Ces faits prouvent qu'il ne faut pas faire fond sur l'idée de Weber, que le tiraillement que l'on exerce sur l'iris pour l'exciser dégage le canal de Fontana. Et dans tous les cas qu'aurait à laire cela avec le glaucome chronique simple ?
Outre le rétablissement de la liltration à travers la cicatrice, peut-on admettre que la section remet en communication le canal de Schlemm avec les veines?
La théorie d'Enner, qui suppose que l'ouverture des arlèi'es et des veines dans l'espace lymphatique de la chambre antérieure produite par l'iridectomie facilite le passage des unes dans les autres n'a rien de contradictoire avec les faits anatomiques, mais elle n'est pas non plus démontrée. Ce qui paraît certain, c'est qu'il faut ouvrir à la filtration une voie à travers la région de Leber et que c'est par là, comme certains malades l'ont observé eux-mêmes, que s'effectue la détente : témoin l'officier d'artillerie cité par l'auteur.
L'opération de de Gruefe sera pour lui un immortel titre de gloire, mais n'estil pas possible de la perfectionner et de supprimer ce qu'elle a de superflu?
De Wecker décrit ensuite son opération. Avec le couteau lancéolaire de 2 millimètres, il obtient une section de 10 millimètres.
Le couteau étroit est préférable aux lances de Quaglino, Watson et Bader, il faut ensuite employer l'ésérine.
La sclérotomie doit être appliquée dans le glaucome héuiorrhagique et dans le glaucome absolu.
L'ésérine, préconisée empiriquement par Laqueur parce que l'atropine fait quelquefois éclater le glaucome, est surtout recommandable dans les circonstances suivantes :
1" Quand la sclérotomie a mis le malade en état de subir l'effet de l'alcaloïde.
Malheureusement, son action continue irritant la conjonctive, on doit la remplacer par une solution de 0''''',10 de chlorhydrate de pilocarpine sur -JO grammes d'eau.
2* Au moment des prodromes glaucomateux, il faut aussi en mettre dans l'œil sain, plusieurs jours après l'opération de l'organe malade.
3° Quand on veut préserver un œil malade d'un glaucome consécutif.
Un nombre considérable d'yeux peuvent être sauvés par la substitution de l'ésérine à l'atropine.
En même temps que ce chapitre dans les Annales, paraissait dans ÏArch. fur Ophth. un article du même auteur où étaient reproduiles les mêmes idées sur l'essence du glaucome et où était préconisé le drainage oculaire dans certaines de ses espèces, le glaucome hémorrhagique et tous les cas où l'iridectouùe se montrerait insuffisante.
La même année, la question du glaucome fut soulevée à Heidelberg par Hermann Pagenstecher, qui soutient :
1" Qu'il y a des glaucomes dans lesquels le canal de Fontana n'est pas oblitéré.
Exemples. Un œil devenu glaucomateux à la suite d'un coup de feu, et un autre atteint d'iritis séreuse. Les pièces montrent le canal libre et même en communication avec la chambre antérieure ;
2" Que le canal de Fontana peut être oblitéré sans glaucome, ainsi que le prouvent deux observations;
3" Que dans la grande majorité des glaucomes l'iris et le corps ciliairc subissent des altérations étendues. L'iris à sa périphérie s'adosse à la coinée et les procès ciliaires sont déplacés en avant ou en arrière. Trois glaucomes hémorrhagiques et un inflammatoire chronique montrent ces changements qui peuvent être elfets aussi bien que causes.
Il y a donc lieu de se demander si l'occlusion du canal a sur le développement du glaucome l'influence qu'on lui a prêtée? 11 y a bien quelques raisons de croire au bien fondé de l'opinion de Kniess, mais souvent l'adossement de l'nis à la cornée résulte d'une tension préalable.
Ad. Weber pense que les voies d'écoulement peuvent être diminuées, sans oblitération complète du canal de Fontana. Dans certains yeux atrophiques l'apport peut être diminué : de là moins de facilité dans la^ production du glaucome.
Laqueur fait remarquer qu'une myopie très- for te et le décollement rétinien sont en antagonisme avec le glaucome : il n'est donc pas étonnant que celui-ci ne se produise pas en pareil cas.
Stilling pense qu'il y a deux groupes de glaucome : celui où l'obstacle est antérieur, et celui où il est postérieur.
Quant aux glaucomes qui résistent à riridectomie, il a de la peine à croire que ce soit à cause du déplacement du cristallin.
Le mémoire de Wecker attira, comme le méritait son importance, l'attention des savants, et parmi eux le docteur Chibret (de Glermont-Ferrand) ne crut pas devoir en adopter toutes les conclusions.
Si la théorie de "Wecker est viaia, s'était dit M. Chibret, il doit y avoir, en raison de la filtration ou de l'ectasie, dont la cicatrice scléroticale est le siège, une déformation de la cornée qui se traduira par un astigmatisme régulier.
Pour vérifier ce fait, il a mesuré >ivec un soin extrême et à plusieurs reprises les cornées de deux de ses opérés.
Chez l'un d'eux, l'intégrité du nerf optique fut sauvée par l'iridectomie, mais il se développa un astigmatisme qui diminua l'acuité en déformant la membrane transparente. La même chose se produisit sur les deux yeux d'une demoiselle qui fut eu outre privée de l'accommodation. Ici l'uclion de l'acte opératoire fut si évidente, que les axes de l'astigmatisme s'inclinèrent mathématiquement avec ceux de l'iridectomie.
Si la théorie de AVecker est exacte, l'astigmatisme qui se produira devra être hypermétropique dans le méridien vertical : or ce n'est pas le cas, et nous avons un astigmatisme myopiijue dans le méridien horizontal, lequel est susceptible de devenir mixte ou composé myopique, sous l'influence des variations de pression intra-oculaire, avec permanence d'un excès de réfraction dans le méridien horizontal.
La cicatrice scléroticale et la pression invoquée par de Wecker ne paraissent pas expliquer suffisamment les faits pour M. Chibret, et il invoque la cicatrice irienne comme capable de détendre la chambre postérieure aux dépens de la chambre antérieure, de sauver la rétine aux dépens de la cornée : de là sa véritable utilité.
La membrane transparente cède à son centre : de là augmentation de courbure et partant myopie du méridien horizontal. Si le méridien vertical ne suit pas, c'est que l'ectasie scléroticale permet son redressement : ainsi sera-t-il plus hypermétrope dans les fortes tensions, plus myope dans les fiiibles.
C'est dans les cas oii l'on trouvera l'astigmatisme sans diminution de l'acuité qu'il importera de recourir à la sclérotomie ou aux paracentèses.
J'avoue que les arguments du chirurgien distingué de Clermont me paraissent d'une extrême subtilité. Je ne trouve pas que ses deux malades aient été examinés, au point de vue de leur astigmatisme, avant d'être opérés, ce qui eût été bien nécessaire en vue de la comparaison à établir; enfin, je ne comprends pas du tout en quoi une circatrice irienne peut favoriser une déséquilibration entre les pressions des deux chambres, et j'ai peine à croire que de tels arguments puissent porter un coup bien sérieux à la théorie de la filtration.
Quoi qu'il en soit, les travaux de Kniess, de Weber et de Wecker, ne pouvaient pas rester sans influence sur la thérapeutique, c'est ce que l'on reconnaît bien vite aux discussions, qui se raniment de plus belle. L'iridectomie, qui semblait en paisible possession de la confiance publique, fut soumise à de nouvelles controverses. Elle était restée inexplicable, on lui chercha des imperfections, des défauts et des dangers.
L. Maulhner, dans le tome Ylll de VArchiv fur Augenheilkunde , se demanda s'il est permis de pratiquer l'excision de l'iris sur des yeux qui fonctionnent encore, car, dit-il, cette opération peut conduire ti'ès-vite à la perte de
lu vision, et la sclérotomie par le procédé de Wecker me semble moins grave.
Hirschberg, se faisant alors le défenseur de l'opération, avoua néanmoins que, pour répondre à la question de Mauthner, il faudrait pouvoir s'appuyer sur une vaste statistique. Quant à lui, se basant sur 77 cas de sa pratique, il croit devoir prendre la défense de l'iridectomie dans la mesure où de Graefe lui-même l'a préconisée.
De son côté, à Innsprûck, Schnabel s'élevait contre l'interprétation donnée à la sclérotomie et à la illtration cicatricielle des humeurs après cette manœuvre.
En France, Abadie fut conduit à son tour à examiner les nouvelles méthodes opératoires et les nouvelles théories qui les justifiaient; son mémoire mérite notre attention, nous essayerons d'en donner une brève et fidèle analyse.
De Graefe avait dit que la caractéristique du glaucome consistait dans l'élévation de la tension oculaire au-dessus de la normale; que cette élévation de tension était produite par une hypersécrétion des liquides intra-oculaires.
Les partisans de l'autre théorie ont un point de départ tout opposé. Pour eux, il n'y a pas d'hypersécrétion et la tension s'élève parce que V écoulement des liquides devient moins facile, les voies de filtration élanl plus ou moins oblitérées.
Les preuves de ce fait sont :
1° La formalion de cicatrices cystoïdes après l'iridectomie;
2° La découverte des voies de filtration de l'œil;
5" L'examen des yeux glaucomateux énucléés ;
•4° L'observation des faits cliniques.
Quelle est la valeur de ces preuves ?
1" La cicatrice prend la forme cystoïde lorsque quelque chose s'oppose à la réunion immédiate, un lambeau d'iris, par exemple.
Chez les veillards opérés de la cataracte, lorsque les lèvres de la plaie pour une cause quelconque se seront trouvées écartées.
Dans le glaucome, lorsque la tension persiste et maintient les lèvres séparées.
Du reste, la cicatrice cystoïde n'est pas de règle, et, quand elle existe, elle n'assure pas la guérison.
2" Rien n'est plus exact et plus beau que la découverte des voies de filtration, mais il ne faut pas en forcer les conséquences.
Les expériences de Leber et de Schwalbe prouvent bien le passage par les espaces de Fontana et le canal de Schlemn, mais elles ne prouvent pas que l'humeur aqueuse ne filtre pas à travers la cornée, et que les liquides ne sortent pas de l'œil par diffusion. L'humeur aqueuse ne peut être considérée comme une pure excrétion.
5° L'examen anatomique des yeux énucléés étant fait sur des yeux arrivés au dernier stade de la maladie, il n'est pas sûr qu'on ait examiné des lésions initiales, peut-être n'a-t-on vu que les lésions terminales : de là les divergences de vues entre Max Knies, Brailey, Weber et Pagenstecher. Ce dernier a montré la soudure de l'iris à la cornée avec tension moins.
En ce qui regarde les faits cliniques, le glaucome aigu s'expliquerait par une gêne préalable des voies de filtration et un afflux brusque du sang : il y aurait donc une lésion préétablie sans trouble fonctionnel et un afflux sanguin considérable. Enfin comment expliquer le glaucome subaigu avec ses rémittences ? Comment comprendre l'intégrité de la chambre antérieure ou sa diminution si l'humeur aqueuse s'écoulait difficilement et s'y accumulait, n'y aurait-il pas
plutôt agrandissement excentrique de la chambre aqueuse? A tout prendre, ajoute Abadie, la névrose ciliaire deDonders me paraît encore l'idée la plus rationnelle : une luxation du cristallin, une adhérence de l'iris, irritent les nerfs, et on ne saurait nier que les attaques soient généralement précédées de névralgie de la cinquième pane.
Les expériences de liippel et Griinhagen laissent peu de prise à la critique. L'irritation du trijumeau dans l'intérieur du crâne donnait toujours lieu à un excès de tension. Avec elle, l'attaque brusque et le glaucome intermittent s'expliquent très-bien, et dans ces cas la rigidité sclérale joue un rôle secondaire, niais important.
La sclérotomie à laquelle on est conduit par des vues théoriques a des effets qu'on ne s'explique guère.
i\e peut-on pas chercher la raison des succès de l'iridectomie dans les sections nerveuses qui en sont la conséquence nécessaire? En coupant la cornée, en emportant un lambeau d'iris, on sectionne une multitude de filets nerveux, et l'on a par conséquent beaucoup de chances d'emporter ceux qui causent l'irritation.
Ces objections d'Abadie aux doctrines nouvelles ont gardé toute leur valeur, et nous les retrouvons encore debout aujourd'hui. Xous devons cependant à la vérité d'ajouter que le savant oculiste ne paraît pas en avoir subi l'influence définitive, puisque dans ses leçons, publiées en 1881 par le docteur Parenteau, il exprime une opinion fovorable à la sclérotomie et il en recherche avec soin les indications. De son aveu, elle doit même se substituer à l'iridectomie dans bon nombre de circonstances, et "Wecker doit être loué de la persévérance qu'il a mise à soutenir ses idées sur ce point.
Mais avant cette conversion et au moment où ces objections étaient formulées on avait essayé d'y répondre d'une façon détournée, en mettant à prolit les effets d'un agent thérapeutique dont l'influence sur le glaucome a été trèsvantée par quelques-uns, niée par d'autres, discutée par tous : je veux parler de l'ésérine.
Dans le mémoire auquel j'ai fait allusion plus haut, Laqueur avait conseillé dans le glaucome l'usage de l'extrait de Galabar parce qu'il lui avait reconnu des effets antagonistes à ceux de l'atropine, et qu'il avait vu l'emploi de ce dernier agent provoquer des accidents formidables.
Quelques médecins avaient suivi sozi exemple et s'en étaient bieii trouvés. W'ecker entre autres, qui n'hésita pas à écrire", que l'effet utile de l'ésérine tenait à sa propriété de contracter la pupille et de tirer sur le limbe irieii en l'écartant de la cornée et en agrandissant ainsi l'angle de la chambre antérieure, si essentiel à la filtration.
"Weber, de son côté, avait fait faire sous ses yeux, à son assistant Ad. Moler, des études sur ce précieux agent, et en était arrivé, en ce qui concerne le glaucome, à penser qu'il avait été utile dans quelques cas, nuisibles dans d'autres, et que c'était à l'analyse clinique d'en faire une détermination convenable.
De même nature sont les conclusions que Knapp a consignées dans le volume VII de ÏArchiv fiir Augen- und Ohreti-Heitkunde, p. 257.
Depuis 1877, il a essayé l'ésérine dans des cas variés, il a eu parfois de beaux succès dans le glaucome aigu, mais parfois aussi des ^nsuccès et même des inconvénients.
Dans le glaucome chronique, résérine reste sans valeur; elle est même nuisible. Dans un cas de glaucome absolu, elle est restée inactivo. Bien que généralement utile pour préparer l'iridoctomie, elle a mie fois provoqué l'iritil.
Ses effets sont médiocres sur les ulcères cornéens pour lesquels on l'a vantée.
Exceptionnellement, elle guérit le glaucome aigu, soulage et prépare l'iridcctomie.
Elle est utile dans le glaucome subaigu; inutile ou nuisible dans le glaucome chronique, avec ou sans accidents inflammatoires ; elle n'a pas d'effets curateurs sur le glaucome qui frappe l'œil sain après une iridectomie sur le malade.
Il est facile de voir, d'après les opinions si diverses de ces hommes expérimentés, que la question de tension oculaire n'est pas près d'être vidée sur ce terrain, et que l'introduction de la fève de Calabar dans la thérapeutique a soulevé plus de problèmes qu'elle n'en a résolu. Le glaucome continue donc à préoccuper tous les esprits et à chaque instant nous voyons éclore de nouveaux travaux sur ce sujet. Nous mentionnerons seulement ceux qui présentent quelque chose d'original.
Ainsi, dans le Neiv-York Médical Record, juin 1879, Webster se demande si le glaucome peut être sympathique. Stellwag et Horner l'affirment; Alf. de Gracie, Mooren, Coccius, Carter, H. Muller, Pommeroy, en ont fourni des preuves; Mauthner, Schweiger, Schmidt (de Marbourg), le nient; l'auteur, à son tour, donne deux observations de blessures ayant amené la perte d'un œil avec développement bien postérieur de glaucome sur l'autre.
L'énucléation de l'œil blessé et î'iridectomie sur le second ont donné de bons résultats.
A son tour, le docteur Fr. Gosseti cite le cas d'un glaucome chronique simple, rebelle à I'iridectomie, qui guérit par l'énucléation de l'autre œil atteint depuis plusieurs années d'un glaucome absolu.
En ce qui me concerne, depuis plusieurs années je n'hésite jamais, lorsqu'un malade se présente pour un second glaucome, à faire, avant tout traitement, le sacrifice du premier œil, et j'ai toujours à me louer des résultats de cette pratique. Il me sera facile, lorsque je traiterai ce sujet, de fournir les pièces justificatives.
Pendant que toutes ces questions se discutaient en Allemagne et en France, les Anglais ne restaient pas inactifs et l'école de Moorfield poursuivait la voie des recherches qui lui avait été si largement ouverte par ses chefs.
Nous devons signaler parmi les travaux les plus importants ceux de M. Brailey, qui portent le cachet d'une consciencieuse recherche et d'un esprit éminemment pratique.
Dans un premier travail, le chirurgien anglais donne les résultats de nombreuses autopsies, faites sur des bulbes ayant tous présenté la tension glaucomateuse. Il partage ses 55 pièces en deux groupes : l'un dans lequel l'iris a été le sié^^e unique ou le point de départ de la maladie, l'autre dans lequel il range toutes les lésions ayant débuté par les régions postérieures du tractus uvéal.
Ce mémoire rempli de faits, semé d'aperçus intéressants, échappe à toute analyse; c'est une mine où il faut puiser sans demander à son auteur l'expression d'une opinion personnelle bien arrêtée.
Celte opinion, on ne la trouve même pas dans un second travail intitulé :
DICT. ENC. 4" s. LX. ,|J
Sur une théorie du glaucome, où Brailey semble essayer les diverses théories à la pierre de touche de ses observations personnelles.
Le tableau qui résume tout est des plus intéressants, en ce sens qu'on y voit clairement qu'aucune opinion, pas plus celle de Cusco que celle de Dondeif, pas plus celle de Knies que celle de Weber, ne saurait être reconnue comme absolument vraie, puisque toujours quelque fait lui échappe.
L'accumulation des fluides, qu'elle soit due à un apport augmenté ou à un départ insuffisant, constitue le glaucome. Quelle part prennent dans celte accumulation les diverses portions de l'œil? Dans quelle direction se font les courants? Quelles causes peuvent les activer ou y mettre obstacle? Enfin quelles membranes et quels systèmes vasculaires entrent en jeu? Telles sont les questions que Brailey essaye de résoudre, et il résulte de son étude qu'il serait téméraire de vouloir restreindre le système des causes et qu'on risquerait fort de Lisser de côté des agents importants. On voit poindre là un éclectisme sage et prudent qui pourrait bien être plus près de la vérité que certaines idées trop absolues. Au mois d'octobre précédent, un autre Anglais, Priestley Smith (de Manchester), avait mis en avant une théorie qu'il croyait nouvelle, mais qui, comme nous l'avons vu, remonte à Plattner; elle consisistait à attribuer le glaucome au grossissement croissant du cristallin à mesure que l'on avance en âge.
Grâce à cet accroissement de la lentille, l'espace compris entre son équateur et les exti émités des procès va en diminuant, et comme cet espace est la seule voie pour l'échange des fluides du vitré, il en résulte ({u'avec les années cet échange devient de plus en plus dilïicile. De là, la prédisposition des vieilles gens pour le glaucome.
Lorsque cette prédisposition est ainsi établie, qu'il survienne une cause de turgescence de la collerette ciliaire, et voilà le glaucome déclaré.
Telle est en peu de mots la théorie de Priestley Smith, qu'un au de méditation n'a fait que confirmer dans son espiit, puisqu'il vient de l'affirmer encore devant la section ophthalmologique du Congrès de Londres, et«qu'il a essayé de l'appuyer de preuves anatomiques et physiologiques, sans songer au glaucome des jeunes sujets et à celui des aphakes.
Cette théorie ne sera sans doute pas la dernière, et nous verrons encore le glaucome inspirer de nouveaux travaux ou provoquer des discussions au sein des sociétés savantes, jusqu'au jour où la science définitivement fixée jouira paisiblement d'une thérapeutique sûre et rationnelle basée sur une connaissance complète des conditions de la maladie.
Il ressort de ce long historique que les Anciens ne paraissent point avoir connu le glaucome : tout au plus avaient-ils une notion très-imparfaite d'une espèce de cataracte incurable qui ne devait être autre chose que cette maladie. Peu à peu cette notion s'est perfectionnée, et au commencement du dix-huitième siècle il était réservé à un homme éminemment observateur, à Brisseau, d'établir une distinction nette et définitive entre la cataracte et le glaucome, qui selon lui siège dans l'humeur vitrée.
Près de cent cinquante ans furent consacrés à disputer sur l'opinion de Brisseau et la nature du glaucome, et l'on comprendra sans peine la stérilité de ces discussions, si l'on veut bien réfléchir qu'on n'était en possession d'aucune des notions anatomiques et physiologiques indispensables à l'éclaircissemeat de cette obscure question.
Mais, comme la discussion n'est jamais inutile, il est arrivé que le côté clinique
<lu glaucome s'est dégage peu à peu et que le moment est venu où ses traits véritables ont été assez bien tracés.
Les mémoires de Siebel ont marqué une ère dans cette histoire, non pas une ère de découvertes ni de progrès, mais une de ces époques d'inventaire où la science semble vouloir établir le bilan de ses richesses, pour, de ce point de départ, s'élancer vers de nouvelles spéculations.
Dans ce travail de laborieuse compilation, Siebel, et nous lui en avons fait le reproche, aveuglé par certaines idées théoriques, a négligé quelques points des plus importants, et au mérite d'avoir compris mieux que personne la valeur du sujet il n'a pas joint celui d'y avoir jeté quelque lumière.
Les phénomènes de tension si bien notés par l'école anglaise sont négligés par lui, et il faut attendre plus de vingt ans encore pour que de Graefe les remette à leur place véritable et, en leur donnant leur juste interprétation, fasse faire à la science son second grand pas depuis Brisseau.
L'opbthalmoscope, venu juste à propos pour mettre en relief certains symptômes, révéla aussi ce fait inattendu, que le glaucome ne laisse pas voir de lésions pathognomoniques, et qu'il ne faut pas chercher dans telle ou telle membrane sa première origine.
Le voilà donc de nouveau livré aux discussions, et ces discussions diu'ent encore aujourd'hui, à ce point qu'il est permis d'aflirmer qu'au moment où j'écris ces lignes la question du glaucome n'est ni épuisée ni résolue.
Chaque fois que l'anatomie et la physiologie font quelque découverte relative à l'œil, tous aussitôt de se demander si on ne va pas enfin avoir la clef du grand problème de la tension oculaire. C'est ainsi que les études de Schwalbe et de Leber sur les voies lymphatiques, les expériences de Wegner sur les centres excitateurs de la moelle, celles de Claude Bernard sur les vaso-moteurs, celles de Knies sur les adhérences iriennes, ont toujours à leur apparition soulevé un regain de travaux et de discussions.
Il faut pourtant reconnaître qu'au point de vue clinique un foit incontestable se dégage, à savoir que tout le monde admet au glaucome deux formes au-dessus de toute contestation : 1° la forme aiguë, nommée indifféremment glaucome aigu, glaucome foudroyant; 2° la forme chronique, qui s'appelle glaucome chronique, excavation glaucomateuse progressive de la papille, et qui ne serait en somme que la monnaie du glaucome aigu lentement dépensée.
A ces deux formes s'appliquent deux descriptions cliniques auxquelles il n'y a presque rien à ajouter et que tout le monde reconnaît.
A ces deux formes s'applique surtout le moyen curateur et encore empirique de l'iridectomie.
Mais ce qui est non moins incontestable, c'est qu'à côté de ces deux formes s'ouvre un véritable champ de bataille obscur et disputé, sur lequel se rencontrent pêle-mêle une foule d'états pathologiques d'origines diverses et de marche variable, qui n'ont de lien commun que le phénomène tension.
Pour eux, plus de tableaux cliniques communs, plus de descriptions précises, et surtout plus de thérapeutique sûre. Les esprits les plus sagaces, lorsqu'ils veulent s'engager dans ce dédale, deviennent incertains et obscurs ; la sûreté même de leur observation les conduit à des divisions et subdivisions sans fin à des distinctions de plus en plus subtiles, et leurs efforts pour verser la lumière n'aboutissent souvent qu'à augmenter l'obscurité.
Pour moi, je ne fais aucune difficulté à avouer que, tout en admirant dans
16/t GLAUCOME.
le dei^nier mémoire de de Graefe une foule de remarques qui dénotent le clinicien profond, je ne sors de sa lecture, que j'ai répétée trois ou quatre fois, que plus perplexe et plus embarrassé que jamais.
Je ne puis m'empêclicr de me demander alors si cette tension oculaire, à laquelle on a donné une importance si complète que, partout où elle paraît, tout semble s'effacer devant elle, est bien en réalité la caractéristique de tout glaucome, et si, parce qu'elle se montre dans un œil atteint primitivement d'ulcère perforant de la cornée, de synécbie irienne, de sclérose des vaisseaux rétiniens, etc., ces lésions doivent perdre leur nom et tomber dans le domaine des glaucomes. Après y avoir mûrement réfléchi, je déclare que je me sens de plus en plus de défiance contre cette manière de voir, parce que j'y reconnais une des grandes causes de l'obscurité qui plane encore sur cette question.
Oui, certainement, l'augmentation de tension donne aux glaucomes chronique et aigu toute leur physionomie; oui, l'augmentation de tension intervenant dans le cours d'une aflection de l'œil lui imprime un caractère tout nouveau : mais est-elle bien dans l'un et l'autre cas le phénomène primordial, l'essence de la maladie? n'est-eile pas plutôt un symptôme, un effet de causes plus profondes et préparées de longue main? Oue dans le glaucome aigu et dans le glaucome chronique il n'y ait de maladie proprement dite que lorsque la tension a paru, je l'admets pleinement et, tout en me réservant le droit d'en chercher l'origine et d'étudier le mécanisme en vertu duquel elle s'entretient elle-même, je pense qu'elle suffit à engendrer un état morbide très-net, très-fidèle à lui-même, tout à fait digne, en un mot, de figurer dans un cadre nosologique.
Mais qu'il me soit permis aussi de ne voir en elle qu'un symptôme intercurrent, une complication, quand elle se déclare au coui's d'une maladie; et, si elle s'impose à la raison sociale, qu'elle n'ait pas la prétention d'en changer l'enseigne. La tension est comme l'étranglement, elle peut survenir brusquement et créer des états dans lesquels elle est tout et qui semblent disparaître avec elle; elle peut aussi s'introduire dans des situations qu'elle complique sans les avoir faites, et qui subsistent après sa disparition.
Ces prémisses posées, je diviserai donc l'étude du glaucome en trois parties et j'étudierai dans trois chapitres séparés :
1" Le glaucome aigu, chronico-aigu, foudroyant, etc., c'est-à-dire cet ensemble de formes dans lesquelles la maladie se montre avec des crises;
2" Le glaucome chronique, c'est-à-dire la forme dans laquelle il n'ij en a pas;
0° Les glaucomes secondaires, c'est-à-dire ces affections si diverses d'origine au cours desquelles vient à se produire l'hypertonie.
CHAPITRE I. Glaucome aigu^. Le glaucome aigu débute d'ordinaire d'une façon brusque, au milieu de la nuit, et sous forme d'une crise névralgique qui, ayant le globe pour siège principal, s'irradie vers le front, la tempe, le nez et jusque sur le sommet du crâne, en suivant le trajet des rameaux de la branche ophtbalmique.
Cette douleur est sourde, constante, avec des lancées, qui arrachent aux
' J'ai décrit au long dans ce cliapitre des détails qui auraient été mieux à leur place dans celui du glaucome chronique, ceux qui regardent l'excavation de la papille, par exemple. Mais il m'a semblé utile pour le lecteur de ne pas disperser des choses plus facDes à comprendre lorsqu'elles sont rapprochées les unes des autres.
malades les plus courageux de véritables cris, ou les font se livrer aux mouvements les plus désordonnés.
J'ai gardé le souvenir d'un homme vigoureux, de cinquante ans environ, qui me demandait d'un air égaré un soulagement, faute duquel il allait se jeter par la fenêtre. Peu à peu et plus généralement vers le matin les douleurs se calment, et le malade ne ressent plus qu'une espèce d'engourdissement pénible, jusqu'à la crise suivante dont l'apparition peut revenir après quelques heures, quelques jours et même quelques semaines.
Pendant cette attaque douloureuse, l'œil prend un aspect très-caractéristique. La paupière se gonfle et rougit légèrement le long du bord d'implantation des cils, elle tombe et paraît se mouvoir diflicilement. La conjonctive palpébrale est rouge et injectée surtout dans la région méibomienne.
La conjonctive bulbaire est luisante, rosée, et soulevée d'ordinaire par un bourrelet cliémosilique, elle n'a pas de tendance à sécréter et d'une façon génél'ale tous les appareils glandulaires sont peu disposés à le faire.
La cornée est terne, dépolie, et on l'a comparée avec juste raison à un miroir sur lequel on aurait soufflé; examinée à la loupe et à l'éclairage oblique, sa surface est comme rugueuse et molle. Souvent sa forme générale est un peu modifiée par l'avancement en haut et en bas de l'épisclère injecté. Un point curieux de son histoire, c'est son insensibilité qui peut être complète ou seulement émoussée à des degrés divers; et ce n'est pas un des points les moins étranges de ce mal que de pouvoir promener sur cette membrane d'ordinaire si sensible, et sans l'émouvoir, soit un stylet, soit la pulpe du doigt.
Souvent l'humeur aqueuse est transparente, souvent aussi elle est louche; ce qui ne contribue pas peu à donner à l'œil un aspect terne et morne. L'iris que l'on aperçoit à travers les premiers milieux est légèrement décoloré, mais ce qui est surtout caractéristique, c'est sa projection en avant, et, chose à remarquer, son avancement ne se fait pas en dôme, mais comme si ses insertions périphériques avaient été avancées.
La pupille est dilatée, surtout dans le sens transversal. Elle est immobile et indifférente à la lumière comme à l'obscurité. L'atropine n'agit pas sur elle. Derrière, apparaissent les milieux avec cette teinte verdàtre, vert glauque, vert bouteille, qui avait si fort frappé les Anciens, et qui s'accuse sous forme de reflets bronzés et chatoyants quand on y promène le pinceau de l'éclairage oblique.
C'est à ce niveau que s'arrête l'examen de l'observateur à l'aide de ses yeux et pendant la crise, car les milieux ne sont pas alors assez transparents pour que la lumière ophthalmoscopique puisse les traverser. Plus tard, lorsque tout sera rentré dans l'ordre, il se pourra que le miroir révèle une altération de la papille, si le mal n'est pas à son début, mais il pourra bien arriver aussi que rien ne semble modifié.
Si après ces observations on porte le doigt sur le globe, on est tout de suite frappé de sa dureté, et l'on éprouve cette sensation de bille de marbre si caractéristique.
Pendant la crise, la vision est toujours plus ou moins troublée, les objets apparaissent confus, comme au milieu d'un nuage, d'une fumée, et chaque crise amène une diminution plus marquée de la sensibilité de la rétine. Chaque marche descendue dans cette échelle fatale ne se remonte plus, ce dont le patient s'aperçoit très-bien dans l'intervalle de ses douleurs.
Deux phénomènes que révèlent encore les recherclies exactes faites sur 1» vision, c'est une presbytie en général très-augmentée et un rétrécissement concentrique du champ visuel, mais, il faut bien le dire, ce genre d'exploration ne peut se faire que dans les intervalles des crises, celles-ci ne laissant guère au malade la possibilité de les supporter.
Il faut d'ordinaire plusieurs attaques glaucomateuses pour abolir la vision, d'autres fois, mais rarement, une seule suffit. En tout cas, on p^'ut voir le mal tantôt frapper à coups rapides et redoublés, tantôt au contraire faire des apparitions plus rares, mais non moins dangereuses.
Dans le début les rémittcnces permettent aux parties de se réparer, à l'injection épisclérale et conjonctivale de disparaître, à la cornée de reprendre s» transparence, à l'iris de revenir à sa place et à la pupille de recouvrer sa mobilité. Mais à mesure que le mal reparaît, ou lorsqu'il agit vite, on voit la cornée s'altérer, se perforer, donner issue au cristallin, puis le globe marcher à la phthisic, sans souffrances désormais, puisque la tension n'est plus capable de s'élever.
Dans d'autres cas moins sévères, les altérations se produisent plus lentement, mais s'additionnent peu à peu et acheminent l'organe vers la seule solution thérapeutique possible alors : l'énucléation.
Telle est, rendue aussi fidèlement que possible, la marche d'un glaucome aigu déclaré; telle est la physionomie de la crise; tel est ce tableau que tout praticien a vu ou verra se dérouler sous ses yeux et qui fait de cette maladie une des plus nettes du cadre nosologique. Nous devons cependant y ajouter un trait.
Quelque soudaine que soit une attaque de glaucome aigu, elle ne vient jamais sans phénomènes précurseurs, sans qu'elle ait été annoncée par ce qu'on a appelé une période prodromique. Selon Soelberg-Wells, il y a prodrome dans 72 cas pour 400.
Quelques semaines et même quelques mois avant l'attaque, les malades ont souvent été frappés de voir leur presbytie augmenter brusquement et fortement; d'autres sont devenus tout à coup hypermétropes, ou atteints de micropsie; la fatigue des travaux appliquants se faisait aussi plus vite sentir.
Bon nombre accusent encore la formation de rayons irisés autour des lumières, l'apparition de bluettes ou de phantasmes lumineux, dans leur champ visuel, surtout lorsqu'ils se relèvent après s'être baissés. Quelques-uns encore se plaignent d'obnubilations passagères plus ou moins prolongées, et presque tous de douleurs sourdes du globe accompagnées de lancées dans la tête, qu'ils reconnaissent bien lorsqu'après cette avant-garde arrive le gros de la crise : signes prémonitoires précieux parce qu'ils avertissent tous les médecins instruits du danger qui menace.
Livré à lui-même, le glaucome aigu paraît absolument incurable et il est d'autant plus terrible qu'il frappe souvent les deux yeux à des intervalles plus ou moins longs, 161 fois sur 234 cas, suivant Laqueur.
Quelle est la nature du glaucome? C'est ce que nous devrions peut-être rechercher dès à présent, mais, comme c'est encore là le point du litige, je préfère poursuivre mon étude clinique et accumuler le plus de matériaux possibles pour le moment où il faudra prononcer son jugement. Je passe donc à l'étiologie.
Étiologie. — llerrmann Schmidt a réuni plusieurs statistiques pour montrer
quelle est la fréquence relative du glaucome par rapport aux autres affections oculaires. Elles ont donné le résultat suivant :
Sur 21076 patients de la clinique de de Graefe, de 1859 à 1865, sur lesquels on a fait un relevé dans ce but, se trouvent 269 affections glaucomateuses, soit 1,27 pour 100; les glaucomes secondaires n'y figurent pas. Dans l'établissement opbtalraologique de Wiesbaden, sur 14 619 malades pendant les années de 1860 à 1865 se trouvent 217 glaucomes, soit 1,48 pour 100. Dans le compte rendu des cliniques ophtbalmologiques de l'Université de Vienne, 1867, sur 8451 malades en traitement de 1865 à 1865 nous trouvons 107 glaucomes ou 1,26 pour 100. Fôrster sur 1 1 000 malades a observé 95 glaucomes, soit 0,84 pour 1 00. H. Cohn sur un total de 1 H 691 maladies d'yeux donne comme chiffre moyen 9 glaucomes sur 1000 malades ou 0,90 pour 100.
Les documents capables de nous éclairer sur la fréquence du glaucome dans les divers pays ne sont ni bien nomljreux, ni bien importants, cependant ils mettent en lumière quelques faits intéressants.
D'après lutlk, à Costa-Rica les habitants des plal-eaux supérieurs où règne un climat tempéré et ceux de la côte oij domine une chaleur humide y sont également prédiposés. Il n'y a même pas de différence entre les nègres et les créoles. Derby nous dit que, tandis que la proportion des glaucomes aux autres maladies est en Europe de 12,4 pour 1000, en Amérique elle n'est que de 5,1, et dans le Massachusetts elle n'est que de 2,8. Lui-même sur 8719 maladies d'yeux n'a observé que 07 cas de glaucome, dont 4 aigus.
Bonvetsch, dans un travail publié ta Saint-Pétersbourg, nous apprend qu'à Saratow la proportion est de 25,9 pour 1000; qu'à Moscou, d'après Woïnow, elle est de 29,8, et à Riga, d'après Waldhauer, de 22,9. Dans 17 cliniques non Slaves elle s'abaisse à 8,4. Ces chiffres marquent une prédisposition toute spécifie des races Slaves pour la maladie qui nous occupe. Cette prédisposition se retrouve en Espagne où Carrera y Arago a trouvé une proportion de 22,9 pour 1000.
Gayal, dans une note à l'Académie des sciences, dit que le glaucome n'est ni plus ni moins fréquent dans le nord de l'Afrique qu'en Europe.
Le mal, suivant II. Schmidt, frapperait presque également les deux sexes ; cette notion n'est pourtant pas justifiée par la statistique suivante :
Hommes. Femmes.
Rydel, sur iQ donne 35 = 79
Schmidt I54 237 = 291