TITRE XI. — CHAPITRE II. — DE L'INTERDICTION
Art. 489. — Le majeur qui est dans un élat habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur, doit être interdit, même lorsque cet état présente des intervalles lucides.
Arl. 490. — Tout parent est recevable à provoquer l'interdiction de son parent. Il en est de même pour l'un des époux à l'égard de l'autre.
Ai-t. 491. — Dans les cas de fureur, si l'interdiction n'est provoquée ni par l'époux ni par les parents, elle doit l'être par le procureur de la République, qui, dans le cas d'imbécillité ou de démence, peut aussi la provoquer contre un individu (jui n'a ni époux, ni épouse, ni parents connus.
Art. 492. — Toute demande eu interdiction sera portée devant le tribunal de première instance.
Art. 493. — Les faits d'imbécillité, de démence ou de fiu-eur, seront articulés jiar écrit. Ceux qui poursuivront l'interdiction présenteront les témoins et les pièces.
Art. 494. — Le iriljunal ordonnera que le conseil de famille, formé selon le mode déterminé à la section IV du chapitre n du titre: De la minoritr, de la tutelle et de l'imancipalion, donne son avis sur l'état de la personne dont l'interdiction est demandée.
Art. 493. — Ceux qui auront provoqué l'interdiction ne pourront faire partie du conseil de famille : cependant l'époux ou l'épouse, et les enfants de la personne dont l'interdiction sera provoquée, pourront y être admis sans y avoir voix délibérative.
Art. 496. — Après avoir reçu l'avis du conseil de famille, le tribunal interrogera le défendeur à la cliambre du conseil : s'il ne peut s'y présenter, il sera interroge dans sa demeure par l'un des juges à ce commis, assisté du greflier. Dans tous les cas, le procureur delà République sera présent à l'interrogatoire.
Art. 497. — Après le premier interrogatoire, le tribunal commettra, s'il y a lieu, un administrateur provisoire, pour prendre soin de la personne et des biens du défendeur.
Art. 498. — Le jugement sur une demande en interdiction ne pourra être rendu qu'à l'audience publique, les parties entendues ou appelées.
Art. 499. — En rejetant la demande d'interdiction, le tribunal pourra néanmoins, si les circonstances l'exigent, ordonner que le défendeur ne pourra désormais plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital mobilier, ni en donner décharge, aliéner ni grever ses biens d'hypothéqués, sans l'assistance d'un conseil nommé par le même jugement.
Art. 500. — En cas d'appel du jugement rendu en première instance, la cour d'appel pourra, si elle le juge nécessaire, interroger de nouveau ou faire interroger par un commissaire la personne dont l'interdiction est demandée.
Art. 501. — Tout arrêt ou jugement portant interdiction, ou nomination d'un conseil, sera, à la diligence des demandeurs, levé, signifié à partie, et inscrit, dans les dix jours, sur des tableaux qui doivent être affichés dans la salle de l'auditoire et dans les éludes des notaires de l'arrondissement.
Art. 502. — L'interdiction ou la nomination d'un conseil aura son effet du jour du jugement. Tous actes passés postérieurement par l'interdit, ou sans l'assistance du conseil, seront nuls de droit.
Art. 503. — Les actes antérieurs à l'interdiction pourront être annulés, si la cause de l'interdiction existait notoirement à l'époque desdils actes
Art. 504. — Après la mort d'un individu, les actes par lui faits ne pourront être attaqués pour cause de démence qu'autant que son interdiction aura été prononcée ou provoquée avant son décès, à moins que la preuve de la démence ne résulte de l'acte même qui est attaqué.
Art. 505. — S'il n'y a pas d'appel du jugement d'interdiction rendu en première instance, ou s'il est confirmé sur l'appel, il sera pourvu à la nomination d'un tuteur et d'un subrogé tuteur à l'interdit, suivant les règles prescrites au titre : De la minorité, de la tutelle et de l'émancipation. L'administrateur provisoire cessera ses fonctions et rendra compte au tuteur, s'il ne l'est pas lui-même.
Art. 506. — Le mari est, de droit, le tuteur de sa femme interdite.
Art. 507. — La femme pourra être nommée tutrice de son mari. En ce cas le conseil de famille réglera la forme et les conditions de l'administration, sauf le recours devant les tribunaux de la part de la femme qui se croirait lésée par l'arrêté de sa famille.
Art. 508. — Nul, à l'exception des époux, des ascendants ou des descendants, ne sera tenu de conserver la tutelle d'un interdit au delà de dix ans. A l'expiration de ce délai, le tuteur pourra demander et devra obtenir son remplacement.
Art. 509. — L'interdit est assimile au mineur, pour sa personne et pour ses biens; les lois sur la tutelle des mineurs s'appliqueront à la tutelle des interdits.
Art. 510. — Les revenus d'un interdit doivent être essentiellement employés à adoucir son sort et à accélérer sa guérison.
Selon les caractères de sa maladie et l'état de sa fortune le conseil de famille pourra arrêter qu'il sera traité dans son domicile ou qu'il sera placé dans une maison de santé et même dans un hospice.
Art. 511. — Lorsqu'il sera question du mariage de l'enfant d'un interdit, la dot, ou l'avancement d'hoirie, et les autres conventions matrimoniales, seront réglées par un avis du conseil de famille, homologué par le tribunal sur les conclusions du procureur de la Képuhlique.
Art. 512. — L'interdiction cesse avec les causes qui l'ont déterminée; néanmoins la mainlevée ne sera prononcée qu'en observant les formalités prescrites pour parvenir à l'interdiction, et l'interdit ne pourra reprendi^e l'exercice de ses droits qu'api-ès le jugement de mainlevée.
Nous fondant sur les texte.'î de loi qui viennent d'être reproduits, ainsi que sur la jurisprudence, nous allons étudier les différentes phases de l'interdiction, en insistant tout particulièrement sur le rôle que le médecin est appelé à y jouer. Nous nous inspirerons dans celte tâche des travaux de nos savants médecins légistes, et en particulier de ceux de Legrand du SauUe, de sa savante Étude médico-légale sur f interdiction des aliénés et sur le conseil judiciaire, que nous avons déjà citée, et de son Traité de médecine légale (Paris, 1886).
D'après cet auteur, cinq points sont à examiner à propos de l'interdiction :
1° Dans quels cas et pour quelles causes l'interdiction peut -elle être demandée?
2" Par quelles personnes?
Z" Sous quelles formes?
¥ Quels sont les effets que produit l'interdiction?
5" De quelle manière l'interdiction peut-elle cesser?
1° Da7is quels cas et pour quelles causes l'interdiction peut- elle être demandée ? La seule cause pour laquelle on puisse demander l'interdiction d'un individu est le trouble ou l'absence de la raison. Mais les troubles de la raison sont très-variés. L'article du Code spécifie qu'il faut être « dans un état habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur ». Donc, légalement, ne devraient être interdits que les imbéciles, c'est-à-dire ceux qui sont atteints de faiblesse d'esprit congénitale, les déments ou ceux qui, pour une cause pathologique
quelconque, ont perdu leurs facultés, enfin les individus en e'tat habituel de fureur, ou, en termes médicaux, les maniaques chroniques.
Celte nomenclature de Varlide 489 laissait déjà à désirer, au point de vue de l'état de la science, à l'époque où le Code a été promulgué. En 1804, en effet, Pinel acceptait, outre la démence et l'idiotisme, la manie et la mélancolie. Depuis lors bien d'autres états pathologiques sont venus élargir le cadre nosologique, dont plus d'un aurait de la peine à rentrer dans l'une ou l'autre des formes admises par le législateur.
Que deviennent dans ces cas les formes mélancoliques, les délires partiels et d'autres variétés délirantes qui, autant que l'imbécillité et la démence, mettent ceux qui en sont atteints dans l'incapacité de gouverner leur personne et d'administrer leurs biens? Tel mélancolique chronique, tel persécuté, qui ne sont ni déments, ni en état habituel de fureur, ne pourraient donc être interdits? La question ainsi posée prouve combien est insuffisante la lettre du Code. Heureusement, dans la pratique, les tribunaux sont obligés d'étendre le sens de la loi et donnent au texte de celle-ci une interprétation plus large.
La loi gagnerait-elle en clarté et en précision, si sa nomenclature des maladies mentales était plus conforme aux classifications scientifiijucs généralement adoptées? Il est permis d'en douter. Outre que ces dernières sont bien contradictoires et souvent très-chaotiques, on ne saurait admettre qu'il fût possible de faire entrer dans un texte de loi, qui doit-ètre sinon définitif, du moins permanent, des indications mobiles, changeantes, vraies aujourd'hui, demain reconnues fausses par suite du progrès de la science.
Le plus simple serait peut-être d'admettre, au point de vue qui nous occupe, la division des aliénés en deux grandes classes : les curables et les incurables. Ces derniers seuls pourraient être soumis à l'interdiction, comme étant dans un état habituel d'aliénation mentale. Mais, comme toutes les questions relatives aux aliénés doivent être considérées individuellement, sont, comme on dit au Palais, des questions d'espèce, il faut laisser aux magistrats tout pouvoir d'appréciation, surtout en ce qui concerne les états délirants partiels, qui laissent au malade une connaissance suffisante, souvent même très-nette, de ses affaires personnelles. 11 est toutefois à désirer que, dans ces cas comme dans tous ceux qui peuvent se présenter, une plus grande place soit accordée au jugement et aux appréciations des médecins.
L'article 489 décide aussi que l'existence des intervalles lucides n'empêche pas l'interdiction. Ce point ayant été déjà traité dans ce Dictionnaire par le docteur Linas, nous renvoyons le lecteur à l'excellent article Lucidité de notre savant et regretté confrère.
La vieillesse est-elle une cause d'interdiction? C'est une question qui est parfois posée au médecin. Legrand du Saulle {loc. cit., p. 20) y répond par la négative; il n'y a lieu suivant lui qu'à la nomination d'un conseil judiciaire. « 11 peut se faire, ajoute cet auteur, que les héritiers éventuels du vieillard reculent devant les très-nombreuses formalités d'une procédure compliquée. Que faire alors, si le vieillard est incapable de gérer ses affaires, s'il est exposé à être trompé par tous ceux qui l'entourent? Notre ancien droit avait imaginé une espèce de demi-interdiction, et les accords qu'il permettait entre l'incapable et ses héritiers présomptifs, tout en donnant à ces derniers le droit d'administrer les biens de leur auteur, laissaient au vieillard le pouvoir de toucher tout ou partie de ses revenus. Il est certain que notre loi ne permet pas
de pareils arrangements et que la justice ne pourrait pas les homologuer. Demolombe conseille aux parents de Tincapaljle de s'entendre entre eux et d'administrer sa fortune à titre de gérants d'affaires, mais il avoue lui-même que la doctrine qu'il propose présente d'inévitables dangers dans le cas où l'administration des biens devra être confiée à des collatéraux ».
La surdi-mntiié esi-aWe cause d'iiiterdiclion? Cette question a surtout préoccupé les jurisconsultes; voici la solution que lui donne l'un d'eux, Sacase, dans son travail De la folie dans ses rapports avec la capacilé civile (Paris, 4851, p. 70 et suivantes). Il divise les sourds-muets en trois classes : dans la première il fait rentrer ceux qui n'ont reçu aucune éducation; dans la deuxième, ceux qui, ayant reçu l'éducation mimicpie, ne savent pas écrire, et dans la troisième, ceux qui savent lire et écrire. Ces derniers conserveraient l'exercice de leurs dipits; à ceux de la deuxième classe il faudrait doimer un conseil judiciaire, et enfin on devrait interdire les sourds-muets de la première classe.
Sacase trouve le bien-fondé de sa doctrine non-seulement dans l'observation mentale, mais encore dans Varticle 956 du Code civil : « Le sourd-muet qui saura écrire pourra accepter lui-même ou par un fondé do pouvoir. S'il ne sait pas écrire, l'acceptation doit être faite par un curateur nommé à cet effet, suivant les règles établies au titre de la minorité, de la tutelle et de l'émancipation ». Ainsi, selon Sacase, le sourd-muet qui sait écrire accepte lui-même; celui qui ne sait pas écrire, mais qui comprend l'importance des actes qu'il fait et qui peut, par la langue des signes, exprimer sa pensée, peut accepter avec l'assistance d'un curateur. Quant au sourd-muet qui, « n'étant pas entré en jouissance d'une langue artificielle et n'ayant pas même reçu une culture imparfaite )), il est assimilé à l'imbécile et, comme tel, doit être interdit.
La doctrine de Sacase est sans doute très-séduisante et elle mérite très-justement d'être citée en médecine légale, mais il est de lait que les magistrats ont seuls le droit d'apprécier, suivant les circonstances, s'il faut interdire un sourdmuet, lui nommer un conseil judiciaire, ou lui laisser l'administration de ses biens.
2" Par quelles personnes ï interdiction peut-elle être demandée? Pour protéger les intérêts engagés dans une instance en interdiction, le législateur a créé une procédure destinée à protéger sérieusement les droits de l'interdit, et n'a accordé le droit de former une demande en interdiction qu'à trois catégories de personnes : les parents, l'un des deux époux, le ministère public.
Tout parent, dit Varticle 490 du Code civil, est recevable à provoquer l'interdiction de son parent; et par ce « tout parent » il entend même ceux qui ne sont pas héritiers présomptifs : l'intérêt de famille qu'ils peuvent aAoir suffit pour leur donner le droit de provoquer l'interdiction. 11 est bien entendu que la parenté naturelle devra être légalement constatée.
Le même article du Code accorde à l'un des époux le droit de demander l'interdiction de son conjoint : ainsi le mari peut provoquer l'interdiction de son épouse, la femme l'interdiction de son mari, mais celle-ci devi-a se faire autoriser en justice, puisqu'elle ne peut, sans autorisation, ester en jugement.
L'époux contre lequel la séparation de corps a été prononcée est recevable à demander l'interdiction de son conjoint.
Quant au droit du ministère public, il se trouve indiqué dans Varticle 491. Dans le cas de fureur, si l'interdiction n'est pas provoquée par les parents, elle doit l'être par le ministère public ; la loi lui en fait une obligation, attendu que
le furieux menace la sécurité publique; dans le cas d'imbécillité ou de démence, le ministère public peut provoquer l'interdiction, mais ce n'est pas pour lui une obligation, et encore ne peut-il user de cette faculté que si l'on ne connaît à celui qu'il s'agit d'interdire ni conjoint ni parent; si l'on en connaît, leur inaction paralyse le droit du ministère public, qui ne peut agir; eux seuls sont intéressés, et ils peuvent avoir des motifs respectables pour éviter de former la demande. Le procureur de la République ne peut donc pas provoquer Tinterdiction pour cause de démence ou d'imbécillité, lorsqu'il y a des parents.
Les parents, l'époux et, dans certains cas, le ministère public, ont le droit, on vient de le voir, de demander l'interdiction d'un aliéné, et eux seuls ont ce droit. En effet, aux alliés, qui cependant peuvent faire partie du conseil de famille {art. 407 du Code civil), est refusé ce droit, à moins toutefois qu'ils ne l'exercent au nom de leurs femmes et de leurs enfants. En outre la jurisprudence a décidé que le beau-père ne pouvait provoquer l'interdiction de son gendre, ni le gendre celle de son beau-père, ni le beau-frère celle de son beaufrère.
Legrand du Saulle se demande {loc. cit., p. 70) « si une personne qui se trouve dans un état babituel de démence ou do, fureur peut, pendant un intervalle lucide, provoquer elle-même son interdiction ». Uien de plus simple au premier abord. On conçoit aisément qu'il serait de toute équité d'accorder à une personne ayant conscience de son incapacité le droit de faire désigner par la justice un tuteur qui prendrait soin de sa personne et de ses biens. Mais u on ne voit pas quelle serait la procédure d'une affaire si singulière, puisque la loi ne l'a pas indiquée. Dans tout le titre de l'interdiction, l'individu qu'il s'agit d'interdire est présenté comme jouant le rôle de défendeur: dès lors comment appliquer les règles de cette procédure, si le défendeur est luimême demandeur? »
5" Suivant quelles formes l'interdiction doit-elle être poursuivie ? La demande s'introduit en matière d'interdiction par une requête adressée au président du tiibunal du domicile de la personne qu'il s'agit d'interdire. Cette requête devra exposer les faits d'imbécillité, de démence ou de fureur, sur lesquels on se fonde, désigner les témoins qui pourront les attester et être accompagnée des pièces qui peuvent les prouver.
Parmi ces pièces la principale est d'ordinaire un certificat médical. Il est important que ce rapport fourni à la famille par le médecin traitant soit détaillé et concluant. 11 ne suffit pas d'attester que tel individu est atteint d'aliénation mentale ou qu'il est dans un état habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur : il devra relater les principaux symptômes de la malade, les caractères du délire, les hallucinations et les illusions des sens, les troubles des diverses facultés et en particulier ceux de la mémoire, les tendances instinctives, les actes excentriques, etc., en un mot, il devra contenir un véritable historique de la maladie, prouvant l'incapacité de celui qui en est atteint d'administrer sa personne et ses biens.
Le président du tribunal ordonne la communication de la requête au ministère public et commet un juge pour faire le rapport. Sur le rapport du jugecommissaire et les conclusions du ministère public, le tribunal ordonne que le conseil de famille donnera son avis; si les faits articulés ne paraissaient pas pertinents, le tribunal pourrait, sans convocation du conseil de famille, rejeter la demande.
Le conseil de famille, convoijné dans la l'orme ordinaire, donne son avis. Les demandeurs en interdiction ne pourront en faire partie, parce qu'ils ne doivent pas être juges dans leur propre cause; cependant l'époux ou l'épouse, et les enfants de la personne dont l'interdiction est provoquée, pourront y être admis, sans y avoir voix délibérative.
Ici se pose la question suivante : La personne dont l'interdiction est provoquée doit-elle assister au conseil de famille chargé de donner un avis sur son état? La cour d'Aix a consacré la négative : « La loi, a dit cette cour (arrêt du 19 mars 1855), n'a pas exigé que le jugement sur requête, qui ordonne de rapporter un avis du conseil de famille, fût signifié à la personne à interdire, avec sommation d'assister au conseil de famille; Yarticle 889 du Code de procédure civile permet, au contraire, en même temps, la signification de la requête en interdiction et de l'avis du conseil de famille au défendeur : celui que l'on veut faire interdire n'a donc connaissance de la demande qu'après l'avis du conseil de famille. La présence d'une personne que l'on suppose en démence ou imbécile ne serait qu'un embarras pour le conseil de famille. Ce conseil n'a pas à juger de l'état de la personne, pendant qu'il est assemblé, mais il doit donner son avis sur l'état de la personne depuis qu'elle est au monde, lorsqu'il s'agit surtout d'imbécillité ».
Après la délibération du conseil de famille, le tribunal interroge le défendeur en la chambre du conseil : s'il y a empêchement à la comparution du défendeur, ce qui est le fait ordinaire, lorsqu'il s'agit d'un aliéné, l'interrogatoire a lieu en sa demeure par les soins d'un juge délégué, mais toujours en présence du procureur de la République.
Il peut arriver que le tribunal, suffisamment éclairé par l'avis du conseil de famille, pense que la demande en interdiction n'est pas fondée et la rejette immédiatement sans procéder à l'interrogatoire. Dans le cas contraire, l'interrogatoire doit être fait, selon les prescriptions indiquées plus haut, et, à cet effet, la requête et l'avis du conseil de famille doivent être signifiées au défendeur {art. 893 du Code de procédure), car la loi est foi^melle; elle désire que celui-ci puisse recueillir ses souvenirs et présenter ses explications en pleine connaissance de cause.
Interrogatoire des aliénés. C'est évidemment le point capital de toute procédure en interdiction. L'interrogatoire a lieu, le plus ordinairement, à l'asile par un juge délégué en présence du procureur de la République. Le résultat dépendra de l'attitude du malade. Les magistrats peuvent se trouver en présence de trois sortes de cas : les cas faciles, les cas difficiles et les cas douteux.
Il est certain qu'en présence d'un paraljtique qui promet des décorations, qui parle de milliards, qui bégaie et se tient à peine sur ses jambes ; en présence d'un imbécile qui sait à peine lire et écrire et qui porte gravés sur sa figure les stigmates de son insuffisance mentale ; en présence de tel dément qui a perdu la mémoire, qui ne se souvient ni de son âge, ni de l'endroit où il^estné, ni de l'année ou du mois où nous sommes, ou bien encore en présence d'un mélancolique avec stupeur, les magistrats les plus prévenus n'auront pas d'hésitation. 11 leur suffira de faire quelques questions, souvent les plus simples; les réponses qu'ils recevront, les divagations qui succéderont aux réponses, les éclaireront. Même le silence de certains malades sera suffisamment démonstratif.
Mais à côté de ces cas simples, faciles, il en existe de plus difficiles, et pour ceux-là les moyens ordinaires employés par les magistrats sont insuffisants. Ceux-ci ayant pour habitude de procéder par des questions sur des faits usuels, il est rare que les malades ne puissent y répondre avec une certaine précision. Quel est l'aliéné, à moins de rentrer dans une des catégories indiquées plus haut — • et encore — qui ne puisse dire la valeur de pièces de monnaie, qui ne sache distinguer une pièce d'argent d'une pièce d'or, etc. ? C'est pourtant sur des points aussi élémentaiies que roule principalement l'interrogatoire des malades, et il est évident que ce n'est pas par ce procédé qu'on arrivera à jauger leur degré d'intelligence, encore moins à les faire délirer. D'ailleurs, comme le fait remarquer avec raison Legrand du Saulle [loc. cit., p. 151), « il est d'observation commune que, pendant ([ue certains aliénés subissent l'interrogatoire et que, pour cela même, leur attention est vivement frappée, ils semblent avoir presque recouvré la raison. Ce n'est pas tout : la nécessité où se trouve le magistrat de répéter au greffier, pour qu'il les inscrive, chaque demande et chaque réponse, lient le malade en éveil, lui donne le temps de réfléchir et de modifier même ses expressions » .
Ce qui rend l'interrogatoire plus difficile et plus complique et amène par suite des doutes dans l'esprit des magistrats, c'est la dissimulalion de certains aliénés, tels que les persécutés, qui, par exemple, acceptent bien d'avoir été malades, mais affirment ne plus l'être aujourd'hui; c'est aussi l'intelligence que manifestent ces aliénés raisonnants, raisoimeurs, qui mettent, au service de leur défense, une dialectique souvent serrée et qui cependant, par suite même des actes excentriques qu'ils commettent, méritent plus que tous autres d'être interdits.
Pour éviter des méprises trop fréquentes il serait bon que les magistrats fussent mieux au courant de nos procédés d'observation clinique; ils sauraient que, pour bien reconnaître l'état d'esprit d'un aliéné, il faut, tout en lui posant des questions, l'abandonner le plus possible à lui-même, le laisser parler, et ne l'interrompre que pour le diriger dans la voie indiquée par ses propres paroles. « 11 serait certainement bien plus profitable pour la justice, dit à ce sujet M. V. Parant {La raison dans la folie. Paris, 1888, p. 65), que, dans la plupart des cas, le magistrat, au lieu de procéder par demandes et par réponses, et de consigner immédiatement par écrit les unes et les autres, laissât parler l'aliéné, pour apprécier ensuite, d'une manière générale, l'ensemble de sa conversation. Le malade, dont les réponses sont parfois tout indiquées d'avance, dans les questions peut, nous le répétons, paraître bien plus intelligent qu'il ne l'est en réalité, et ne point laisser facilement percer le désordre de ses facultés morales.
« Une autre observation qu'il est à propos de faire ici, c'est que les magistrats procèdent souvent aux interrogations judiciaires, même lorsqu'ils sont avertis de l'existence de la folie, avant de prendre des informations sur les particularités de la maladie mentale, sur les conceptions délirantes de l'individu dont ils s'occupent. Le défaut de renseignements préalables, qui n'est point compensé par l'habitude d'examiner les aliénés, fait qu'ils marchent au hasard, que rien ne les aide à se mettre sur la trace du délire et que, malgré toute leur pénétration et leur perspicacité, ils sont tout à fait impuissants à recon. naître des troubles intellectuels même faciles à découvrir. Cela ne manque presque jamais d'arriver avec des aliénés capables de se maîtriser et de dissi-
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muler leurs idées délirantes. Les aliénés de ce genre sont assez nombreux... d.
Bien que la loi n'exige pas l'avis d'un médecin, on a cependant fréquemment recours à ses lumières. Souvent la partie qui poursuit l'interdiction s'appuie sur des certificats ou sur une consultation ; souvent ses conclusions sont combattues par un autre certilicat ou une autre consultation ; souvent aussi des médecins sont appelés par les parties dans l'enquête. Enfin il peut arriver que le tribunal commette d'oflice un ou plusieurs médecins chargés de visiter la iiersonne que l'on veut interdire ou de donner leur avis sur les faits énoncés dans les certificats et les consultations.
Il est évident que dans ces cas la tâche du médecin est autre, et surtout plus complexe, que celle du magistrat. Son examen ne saurait s'arrêter à la surface, il devra aller au fond des choses. Ce n'est pas seulement l'état mental du malade, au moment de l'interrogatoire, qu'il y aura à constater: il faudra rechercher ses antécédents héréditaires et personnels, remonter aux origines de l'affection mentale, en montrer les diverses phases, indiquer les modifications successives qui ont |)u se produire dans le délire, etc. Les symptômes somatiques ne sauraient être oubliés, qu'il s'agisse de troubles de la sensibilité générale ou spéciale, de la molilité, ou bien encore des maladies d'autresorganes de l'économie.
Un des points sur lequel il y aura lieu d'insister tout particulièrement, c'est l'état de la mémoire. Dans le cas particulier il est de toute évidence que les lésions de cette fonction cérébrale prennent une grande importance : tout phénomène d'amnésie devra donc être spécialement noté.
Les écrits des malades devront être examinés avec soin, tant au point de vue de leur contenu que sous le rapport calligraphique. Rappelons tout d'abord que des lettres très-sensées peuvent être écrites par des aliénés très-délirants,^ maniaques, agités, etc., et que des malades qui paraissent, au contraire, calmes, raisonnables, chez lesquels rien ne semble indiquer de trouble mental, confient leurs conceptions délirantes au papier. C'est donc surtout chez ces dissimulateurs que l'examen des écrits pourra être de la plus grande utilité pour le diagnostic, car ce qu'ils refusent de dire, généralement ils l'écrivent, et avec d'amples détails. Dans un style ampoulé, étrange, licencieux même, selon la variété du délire, ils racontent toutes leurs sensations, toutes leurs pensées; ils emploient des termes nouveaux, mystérieux, qu'ils soulignent avec intention et qui ont pour eux une signification particulière ; ils sont pleins de réticences et de sous-entendus, emploient des signes symboliques, des hiérof^lyphes, etc. Ce sont surtout les persécutés et tous les délirants partiels qu'on reconnaît à cette manière d'écrire.
Les écrits des paralytiques généraux sont surtout caractérisés par des motsoubliés, d'autres plusieurs fois répétés, les caractères graphiques sont incertains et irréguliers, etc. On pourrait en dire autant des écrits des déments.
Le diagnostic établi et justifié par l'analyse des symptômes mentaux et physiques, les médecins devront formuler leurs conclusions, mais, « au lieu de conclure d'une manière générale, comme on le fait presque toujours, que telle personne est incapable de se diriger et d'administrer ses biens, les médecins devront déterminer quelles 'sont les facultés qui sont perdues ou affaiblies, quelles sont celles qui sont conservées, si celles qui ne sont qu'affaiblies ou celles qui sont conservées suffisent pour permettre à l'aliéné d'apprécier les faits les plus simples et de comprendre les premiers devoirs de la vie sociale ;
INTERDICTION DES ALIÈNES. 07
entin, si l'état de rindividu qu'ils ont examiné offre des chances de guérison, ou si, au contraire, il doit, d'après les données de la science, rester pendant longtemps stationnaire ou s'aggraver provisoirement » (IL de Castelnau, De l interdiction des aliénés, p. 121),
Ces considérations générales sur l'examen médical des aliénés dont on veut provoquer l'interdiction suffisent, sans qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans des détails sur les diverses formes de folie. Celles-ci sont décrites dans des arlicles spéciaux de ce Dictionnaire, oii le lecteur trouvera tous les éléments de diagnostic nécessaires. H est cependant un point qui mérite une mention spéciale, c'est celui de Xinterdiction des aphasiques, question médico-légale non traitée par M. J. Falret, dans son savant article Aphasie du Dictionnaire encyclopédique.
L'aphasique peut-il être interdit? La Cour de Caen (1^'' mai 1879) conclut à la négative. « L'interdiction, n'ayant été établie que pour remédier aux maladies mentales, ne doit pas être appliquée aux maladies physiques : ausbi le juge ne doit pas prononcer l'interdiction de l'individu qui n'est atteint que d'une paralysie de la langue le mettant dans l'impossibilité de parler ».
C'est là une conclusion trop absolue. Il y a, en effet, à établir des degrés dans l'aphasie comme l'a démontré M. J. Falret. Dans certains cas, en effet, malgré la perle de certains mots, l'intelligence est conservée, les malades peuvent communiquer leurs pensées, rien n'est troublé dans leur mode d'existence, dans leurs sentiments, dans la connaissance de leurs affaires. L'état intellectuel de ces malades peut d'ailleurs être constaté d'ordinaire, grâce à la faculté d'écrire qui a persisté chez eux, et qui ont ainsi conservé un mode de communication de leurs pensées.
Mais il existe des aphasiques qui, moins bien servis par la parole que les précédents ou bien n'ayant plus l'écriture pour exprimer leurs pensées, ont beaucoup de peine à faire comprendre ce qu'ils désirent : de là une certaine tristesse, des impatiences constantes, souvent des colère?, finissant par se traduire en véritables inimitiés. Ils ne pensent plus à leurs affaires, n'ont plus aucun goût aux relations sociales. En un mot, ils sont diminués. Ce sont des apoplectiques aux rapports difficiles, sinon désagréables, qui peuvent même à un certain moment manifester des conceptions délirantes.
Un degré de plus, et l'aphasique est un dément complet, qui a perdu nonseulement ses facultés intellectuelles, mais tout sens moral. « Incapable de tout effort intellectuel, à la merci du premier venu, dévalisé par ses domestiques ou ses voisins, il demeure à la discrétion de quiconque jette les yeux sur lui » (Legrand du Saulle, loc. cit., p. 205).
Il est évident que pour les malades de la première catégorie, pour ceux qui demeurent intelligents, pleins d'initiative et de volonté, il ne saurait être question de leur enlever leur capacité civile, de les interdire.
Les aphasiques du second degré, ceux qui sont diminués intellectuellement, qui ne parlent plus du tout, mais qui écrivent, ou qui parient encore un peu, mais qui ne peuvent plus écrire, ont évidemment besoin d'assistance et de protection de la part d'autrui. Dans la plupart des cas, on leur rend un grand service en les pourvoyant d'un conseil judiciaire.
Restent les aphasiques de la dernière catégorie. Comme ils sont en état continuel de démence, l'article 489 du Code civil leur est applicable : ils doivent être interdits.
es INTERDICTION DES ALIÉNÉS.
Pour établir l'état mental d'un aphasique, la tâche n'est pas toujours aisée. L'examen du malade et son interrogatoire présentent souvent de grandes difficultés, et il ne faut pas moins de toutes les ressources que peuvent fournir toutes les connaissances que nous possédons sur les troubles du langage pour mener à bonne fin une enquête aussi délicate.
Outre les antécédents héréditaires et personnels que fournit l'entourage du malade, le médecin se renseignera avec soin des moyens employés par lui pour communiquer avec le monde extérieur, puis il explorera lui-même toutes les formes du langage.
La parole sera d'abord consultée. Lorsqu'il ne manque que quelques mots ou quelques groupes de mots, on ne saurait rester longtemps indécis : ainsi, par exemple, le malade qui n'a perdu (jue la mémoire des substantifs arrivera toujours à tourner la difficulté et saura faire comprendre ce qu'il veut dire, grâce à des périphrases.
Lorsque le malade n'a plus la ressource de la parole, il faudra s adresser à la mimique. On constatera que souvent il répond aux interrogations par un geste habile et toujours bien adapté à l'idée qu'il veut exprimer : il ne saurait être dans ce cas considéré comme un dément. On en trouve un exemple dans le cas de L..., sur lequel M. J. Falret a fait un rapport des plus intéressants {voy. Legrand du Saulle, loc. cit., p. 194). Ce malade avait conservé outre le langage mimique la faculté d'additionner les chiffres écrits, de compter sur ses doigts, de se rappeler les sommes qui lui étaient dues ou qui lui avaient été payées, etc. Il était donc bien permis de conclure qu'il n'était pas dans un état d'atfaiblissemenl intellectuel suffisant pour motiver son interdiction.
Cette question du calcul, qui joue un rôle si important dans le rapport de M. J. Falret sur le malade L..., doit tout spécialement appeler l'attention du médecin expert. 11 est de toute évidence qu'il existe une distinction capitale entre l'aphasique qui a perdu le souvenir de la valeur des objets, qui ne peut plus compter sur ses doigts, qui ne distingue plus la valeur de la monnaie, et celui qui sait très-bien le prix des choses qu'il consomme, la valeur des objets dont il se sert.
Il est donc de la plus haute importance, pour bien apprécier le degré d'intelligence des aphasiques, de rechercher si la faculté de compter persiste chez eux; aussi faut-il avoir soin de toujours les faire compter, de voir s'il leur est possible de faire connaître leur âge; enfin, pour pousser l'examen plus à fond, il sera bon de leur présenter une certaine quantité d'argent en les priant d'en séparer une somme déterminée.
La tâche est rendue plus facile lorsque le malade a conservé la faculté d'écrire. L'interrogatoire est considérablement simplifié : grâce à des questions nettement posées, on peut se rendre compte par les réponses écrites de l'aphasique du degré de conservation de son intelligence, de son aptitude à diriger ses affaires et à administrer sa fortune.
Le cas le plus simple d'aphasie est, au point de vue qui nous occupe, un cas difficile, et pour résoudre un tel problème clinique, tout de nuances, il faut avoir — on ne saurait assez le répéter — des connaissances sérieuses sur les divers modes de troubles du langage. L'intervention médicale est donc absolument nécessaire, car, comme le dit avec raison Legrand du Saulle {loc. cit., p. 212), « les magistrats ne sont-ils pas portés à se faire une idée complètement fausse sur l'aphasique, sur le sujet qui leur répond « oui » quand ils
attendent « non », ou bien « bonjour, monsieur », quand ils lui demandent son
âge? »
Formalités de la procédure. Si le tribunal est insuffisamment éclairé par le premier interrogatoire, il peut en ordonner un ou plusieurs autres. 11 peut aussi, après le premier interroiiatoire, nommer un administrateur provisoire, chargé de prendre soin de la personne et des biens du défendeur. H n'agira ainsi que dans le cas de nécessité ou d'urgence. D'ailleurs, l'administration provisoire ne doit faire que les actes d'administration qui sont nécessaires et ne peuvent souffrir aucun délai.
Jusqu'ici l'instruction a été secrète dans la chambre du conseil, pour ne pas jeter publiquement sur la personne attaquée des soupçons peut-être faux, ou tout au moins exagérés, de démence, de fureur ou d'imbécillité. L'affaire va maintenant être portée à l'audience publique, et le débat est par défaut, si le défendeur n'a pas constitué d'avoué, contradictoire dans le cas contraire.
Le tribunal peut, suivant les circonstances, ou prononcer l'interdiction, ou la rejeter purement ou simplement.
Entre ces deux parties extrêmes la loi admet un moyen terme, la nomination d'un conseil judiciaire. Si, en effet, le défendeur n'est pas dans un état d'imbécillité, de démence ou de fureur assez grave pour être interdit, mais ([ue cependant la f.ùblesse de sa raison o»i son ignorance dans les affaires le laissent exposé à des erreurs ou à des surprises préjudiciables à ses intérêts, le tribunal pourra, aux termes de l'article 499, « ordonner que le défendeur ne pourra désormais plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital mobilier, ni en donner décharge, aliéner, ni grever ses biens d'hypothèques, sans l'assistance d'un conseil qui lui sera nommé par le même jugement » qui rejette la demande en interdiction.
Le jugement, quel qu'il soit, est susceptible d'appel. Si l'interdiction est prononcée, l'appel peut être interjeté par le défendeur; si elle n'a pas été admise, l'appel peut être fait par le demandeur et par chaque membre du conseil de famille.
En cas d'appel, la Cour peut, si elle le juge nécessaire, faire procéder à un nouvel interrogatoire, mais elle n'y est pas obligée, même lorsque l'appelant a refusé en première instance de subir l'interrogatoire ; elle peut même, sans fair» procéder à un nouvel interrogatoire, infirmer le jugement qui a prononcé l'interdiction. La Cour peut aussi, que la demande en interdiction ait été admise ou non par les premiers juges, nommer seulement un conseil judiciaire.
Aux termes du décret du 30 mars 1808, article 22, les demandes en interdiction portées devant la Cour d'appel doivent être jugées en audience solennelle ; qu'il s'agisse de prononcer sur le fond ou sur un incident, par exemple, sur une question d'incompétence. Il en est de même de l'appel du jugement nommant un administrateur provisoire à celui dont l'interdiction est demandée. Le jugement au fond qui rejette ou qui prononce l'interdiction est, avons-nous dit, rendu en séance publique, afin que, dans le premier cas, tous les soupçons que le public avait pu concevoir se dissipent, ou bien afin que, si l'interdiction est prononcée, chacun apprenne qu'on ne peut plus valablement contracter avec l'interdit. D'ailleurs, est-il besoin de le dire? l'interdiction n'est pas une peine humiliante, mais une sauvegarde dans un grand malheur.
Le jugement du tribunal de première instance, aussi bien que l'arrêt de la Cour d'appel portant interdiction, seront levés, c'est-à-dire que copie en sera
70 LNTERDICTION DES ALIÉNÉS.
délivrée, par le greffier, à la partie qui a obtenu jugement ou arrêt. En outre signification du jugement sera laite à la personne dont l'interdiction est prononcée.
A" Quels sont les effets que produit r interdiction? Elle a un double effet: 1° elle donne ouverture à la tutelle de l'interdit ; 2° elle rend l'interdit incapable.
Lorsque l'interdiction est prononcée, il y a lieu d'organiser la tutelle, de nommer un tuteur et un subrogé-tuteur ; on y procède selon les règles ordinaires. On décide généralement qu'il n'y a pas lieu dans ce cas à la tutelle légitime, mais à la tutelle dative, et qu'en conséquence c'est au conseil de famille qu'il appartient de désigner le tuteur. Le mari est de droit nommé tuteur de sa femme, mais celte règle n'est pas applicable au cas où il y a séparation de corps entre les époux. La femme n'est pas de droit tutrice de son mari, elle peut seulement être nommée par le conseil de famille, mais elle aurait le droit d'attaquer la délibération du conseil de famille qui ne l'aurait pas nommée, si ce conseil avait présenté des irrégularités. Les enfants peuvent être nommés tuteurs de leurs parents.
Quant à l'interdit, il est assimilé au mineur pour sa personne et pour ses biens; son incapacité est même plus grande, car il ne peut ni se marier ni tester. Ses revenus doivent être essentiellement employés à adoucir son sort et à accélérer sa guérison. Le conseil de famille décide s'il doit être traité dans son domicile ou dans une maison de santé ou établissement spécial.
Les actes passés par l'interdit postérieurement au jugement sont nuls de droit; cette nullité repose sur une présomption légale d'incapacité, et l'on ne pourrait soutenir que l'acte est valable parce qu'il a été passé dans un intervalle lucide.
Cette doctrine juridique paraît trop absolue, car, en fait, l'interdit peut avoir des intermissions pendant lesquelles il a récupéré le complet exercice de ses facultés intellectuelles et, par suite, il est capable d'avoir et de manifester une volonté intelligente et libre.
Les opinions sont trè-:- divisées sur ce point, chez les jurisconsultes de même que chez les médecins. Voici quel est la doctrine proposée par Legrand du Saulle {loc. cit., p. 526) : « Nous disons que, pendant un intervalle lucide scientifiquement constaté, l'interdit peut se marier, reconnaître un enfant naturel, adopter, être adopté, tester, révoquer un testament; nous prétendons, en d'autres termes, que l'article 502 du Code civil ne s'applique pas à ces actes, à ces facultés de la vie civile dont l'exercice, inséparable de la jouissance, est essentiellement personnel. Nous ne faisons aucune exception à notre doctrine et nous dirons même que, pendant un intervalle lucide, attesté par des médecins très-compétents, l'interdit peut consentir une donation. »
Quant aux actes antérieur?, au jugement d'interdiction, ils ne sont pas nuls de droit, seulement ils peuvent être annulés, si la cause de l'interdiction existait notoirement à l'époque à laquelle ils ont été faits.
5° De quelle manière V interdiction peut-elle cesser? L'interdiction cesse avec les causes qui l'ont déterminée, mais l'interdit ne reprend l'exercice de ses droits qu'après un jugement de mainlevée qui n'est rendu qu'en observant les formalités prescrites pour parvenir à l'interdiction.
La demande en mainlevée ne peut être formée que par l'interdit et elle ne peut être intentée que contre le tuteur de l'interdit. Le tribunal compétent est
INTERDICTION DES ALIÉNÉS. Tl
celui qui a prononcé l'inlcrdiction, c'est-à-dire le tribunal du domicile à l'époque de son interdiction et de l'organisation de la tutelle.
Quant aux formalités à suivre, semblables à celles suivies pour l'interdiction, elle peuvent se résumer ainsi qu'il suit :
1" Requête au président du tribunal ;
2" Communication au minislère public et nomination d'un rapporteur;
5" Rapport d'un juge commis et conclusions du ministère public;
4" Avis du conseil de famille sur l'état actuel de l'interdit;
5° Interrogatoire de l'interdit en cbambre du conseil ;
6" Jugement en audience publique et arrêt en audience solennelle, puisqu'il s'agit d'une question d'état.
Il est évident que, durant le cours de cette procédure, peut-être même dès son début, le médecin sera appelé à se prononcer sur la guérison de celui qui demande la mainlevée : mission délicate au service de laquelle; il devra mettre toutes ses connaissances. Les conclusions devront être nettes et aflirmatives, le moindre doute pouvant porter préjudice aux intérêts du requérant.
Critiques contre i interdiction. Ces critiques sont nombreuses ; elles portent sur le fond et sur la forme.
Des premières nous dirons peu de cliose. Quelques-unes sont entacliées d'exagération et ne méritent pas (pi'on s'y arrête. L'interdiction est une mesure tutélaire, avons-nous dit, destinée à protéger les biens des aliénés : faut-il en conclure, avec H. de Caslclnau {De l' interdiction des aliénés, p. 15), que >( la liberté est ravie, chaque année en France, par application de l'article 489 du Code civil, à plus de 600 citoyens, uniquement coupables d'avoir subi une altération plus ou moins marquée des facultés intellectuelles et de posséder quelques biens? » On ne ravit pas la liberté à un dément ou à tel auti'e aliéné clironique à qui l'on donne un tuteur pour la gestion des intérêts qu'ils peuvent avoir.
Les critiques plus justes sont celles qui portent sur la forme. >'ous avons eu l'occasion d'en indiquer quelques-unes dans le cours de cet article. Et d'abord il serait de la plus grande importance de n'interdire que les aliénés incurables. Le médecin devra employer toute son influence auprès des familles pour éviter l'interdiction des malades qu'il considère comme curables. 11 est, en eftét, pénible, douloureux même, pour un individu qui vient de recouvrer la raison après un accès plus ou moins long de folie, de se voir privé de ses droits et de ne pouvoir les récupérer qu'après de longues formalités et le prononcé d'un jugement.
D'autres reproches faites à l'interdiction, c'est la lenteur de la procédure, mais surtout la défectuosité de l'interrogatoire. Là est, en effet, le point faible, et nous l'avons assez fait ressortir plus haut. Si la législation ne permet pas que l'interrogatoire se fasse en présence, ou plutôt avec l'assistance d'un médecin, il serait utile cependant que toute demande d'interdiction fût précédée d'une enquête médicale, faite par des experts commis par le parquet. Le rapport fourni servirait de base, d'indicateur aux magistrats chargés de l'interrogatoire, •et alors nous ne verrions plus un tribunal refuser l'interdiction d'une imbécile, sous prétexte qu'elle sait distinguer une pièce de 5 francs d'une pièce de 2 francs et qu'elle s'est plainte que sa mère lui en voulait et cherchait à lui prendre ses biens en la faisant interdire. Mieux renseignés, les magistrats n'auraient pas manqué de reconnaître dans les dires de cette malade une de ces
idées délirantes, de ces altérations des sentiments affectifs, si fréquentes chez les imbéciles.
Conseil judiciaire. Au lieu de prononcer l'interdiction, les tribunaux peu- Tent se borner, d'après l'article 499 du Code civil, à nommer un conseil judiciaire, c'est-à-dire désigner une personne pour assister dans certains actes le prodigue et celui qui n'est pas assez dépourvu de raison pour être interdit.
Les différences existant entre cette demi-interdiction résultant de la nomination d'un conseil judiciaire et l'interdiction proprement dite peuvent se résumer ainsi qu'il suit :
I" L'interdit est frappé d'une incapacité générale; le demi-interdit, c'est-àdire le prodigue ou le faible d'esprit, n'est frappé que d'une incapacité spéciale, restreinte à certains actes énumérés par la loi ; en dehors de ces actes, il est aussi capable qu'un majeur ordinaire.
2° L'interdit n'agit point en personne, il est représenté par son tuteur; le demi-interdit, au contraire, exerce lui-même et en personne tous ses droits, sauf à prendre l'assistance de son conseil dans les cas spécifiés par la loi.
5" L'interdiction produit son effet quant aux actes postérieurs et quant aux actes antérieurs au jugement qui l'a prononcée. La demi-inlerdiction, au contraire, ne produit d'elfet que dans l'avenir; elle n'a aucune influence sur les actes antérieurs au jugement qui l'a prononcée {voij. Legrand du Saulle, loc. cit., p. 405).
A quels hommes est-il opportun de donner un conseil judiciaire? Si on consulte la jurisprudence, on constate que les tribunaux ont conclu à la dation d'un conseil judiciaire dans les cas suivants : lorsqu'il résulte des faits qu'à raison de son grand âge un individu a éprouvé un affaiblissement considérable de la mémoire, mais que néanmoins il a conservé son bon sens ; lorsqu'à une faiblesse d'esprit viennent se joindre des attaques d'épilepsie ; lorsqu'il résulte de l'interrogatoire que, bien que d'un esprit plus faible que celui du commua des hommes, on est loin de se trouver dans un état de démence complète. Un conseil judiciaire peut être donné à une personne qui, sans présenter les caractères de la prodigalité, de la démence ou de la fureur, est entraînée, sous l'empire d'idées perverses, k une exaltation dont la violence va jusqu'à lui enlever son libre arbitre, p;ir exemple, lorsque cette personne manifeste par des tentatives d'exécution la pensée de réduire sa famille à la misère sans autre moliile qu'un sentiment de haine ou de vengeance aveugle. 11 y a lieu de nommer un conseil judiciaire à une femme parvenue à un état de vieillesse tel qu'elle serait susceptible d'impressions dont on pourrait abuser pour la porter à faire des ventes ou autres actes contre sa volonté et sans qu'elle en profitât personnellement. La manie des procès, ou bien une maladie qui prive par intervalles de ses facultés intellectuelles celui qui eu est affecté, peuvent donner lieu à la nomination d'un conseil judiciaire.
En résumé, il existe une catégorie d'individus qui, ne pouvant être interdits, sont pourvus par la loi d'un conseil judiciaire, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent plus « plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital mobilier, ni en donner décharge, aliéner, ni grever leurs biens d'hypothèques, sans l'assistance d'un conseil ». Et dans cette catégorie rentrent tous ces êtres exaltés, excentriques, ces délirants partiels, dont les actes extravagants sont caractérisés par un manque absolu de jugement, ou marqués du sceau de l'affaiblissement mental; ou
IiNTERMITTElNTES (FIÈVKES). 73
encore tous ceux qui vivent sur ces « frontières de la folie », candidats permanents à l'aliénation, qui, par la bizarrerie de leur conduite, par l'extravagance de leurs actes, compromettent leur fortune : ceux-là surtout ont besoin d'une protection e'clairée, d'une assistance bienfaisante. Ant. Uitti.
IWIERÉPIXEUX (Muscles). Les interépineux sont de tout petits muscles disposés par paires entre les apophyses épineuses de deux vertèbres voisines. On les rencontre également, mais à un degré de développement différent, au cou, au dos et aux lombes.
1" Au cou, les interépineux sont généralement au nombre de six de cbaque côté : les premiers s'étendent de l'axis à la 5" cervicale ; les derniers de la 7^ cervicale à la l'"'^ dorsale. Ils affectent la forme de petites languettes en partie charnues, en partie tendineuses, et s'insèrent : d'une part, sur le bord correspondant de la gouttière épineuse de la vertèbre qui est au-dessus, d'autre part, sur le bord supérieur de l'apophyse éj)ineuse qui est au-dessous. Ces petits muscles répondent en dehors aux faisceaux du Iransversaire épineux ; en dedans, chacun d'eux est séparé de celui du cote opposé, sur la ligne médiane, par le ligament inlerépineux correspondant.
2" Au dos, les interépineux font défaut pour les vertèbres moyennes; ce n'est qu'aux deux extrémités de la série qu'on les rencontre parfois, et alors les interépineux supérieurs se rappiochent par leur morphologie de ceux de la nuque, tandis que les inférieurs aflectent la forme des interépineux de la région lombaire. Le dernier inlerépineux dorsal, situé entre la 12" dorsale et la i""" lombaire, est à peu près constant.
5" Aux lombes, on compte en général quatre inlerépineux de chaque côté : les premiers entre la i"^ lombaire et la 2% les derniers entre la 4" et la 5''. Quadrilatères, aplatis et minces, ils s'attachent non-seulement sur le sommet de l'apophyse épineuse, mais encore sur toute la longueur de cette apophyse. On renconire assez fréquenmient une nouvelle paire d'intorépineux entre la S'' lombaire et lu !'•'' vertèbre sacrée.
Au point de vue de leur action, les interépineux rapprochent les unes des autres les apophyses épineuses sur lesquelles ils s'insèrent et deviennent, en conséquence, des muscles extenseurs de la colonne vertébrale. L. Testut.
irVTERFÉREIKCES. VoiJ. OPTIQUE.
Il\TERI)ljtXlLL.\IRE (Os). Voy. Maxillaire supérieur. IHTER.TIÉDIAIRE DE WRISBERG (Nerf). VoiJ. Facial [Nerf).
IXTERMITTEXTES (fiÈvres). Sous le titre générique de fièvres intermittentes nous réunissons l'ensemble des affections dues au miasme palustre ou lellnrique.
Est-il une affection plus commune, pesant et ayant pesé plus lourdement sur l'humanité? Les fièvres intermittentes n'ont pas de date de naissance; elles sont aussi anciennes que le monde, et leur pérennité n'a d'égale que leur extension géographique.
Communes dans nos cUmats, elles tendent, à mesure qu'on se rapproche de l'équateur, à absoiber la plus large part du centre pathologique, et dans la
zone tropicale on peut dire que les localités indemnes constituent l'exception.
Si elles n'offrent la gravité ni du choléra, ni de la fièvre jaune, ni du typhus, «lies laissent loin derrière elles ces redoutables affections par l'immensité de leurs foyers originels, par l«ur ancienneté à la surface du globe, leur tendance iiux récidives; chaque année elles reparaissent, avec une régularité fatale, dans les régions atteintes.
Elles ne peuvent guère être comparées, au point de vue de l'étendue et de la ténacité de leurs manifestations, qu'à la dysenterie, et encore dépassent-elles notablement les limites de cette dernière maladie, puisqu'elles ont de bien plus nombreux foyers d'endémicité au delà du 50' degré de latitude boréale.
Ruinant, dans leur vitalité, les populations indigènes, elles constituent, pour l'étranger, le danger principal de l'acclimatement. Depuis l'anéantissement, par les fièvres, de l'armée gauloise de Brennus campée sur le sol fébrigène du Forum romain et du Vélabre, l'histoire nous fournit une série ininterrompue de désastres subis, de leur fait, par les armées en campagne; c'est par l'insalubrité de leur sol que Ja Hollande, la Hongrie, l'Egypte, ont été tant de fois fatales aux armées européennes. Et d'ailleurs, sans remonter aux guerres des ■temps passés, n'a-t-on pjs vu rinijialudisme moissonner nos soldats et nos marins dans presque tous les pays où ils ont été envoyés en ce siècle : en Espagne, en Grèce, en Algérie, à Rome, en Crimée, en Lombardie, en Syrie, ^n Guchinchine, au Mexique, au Tonkin, à Madag^iscar et dans presque toutes nos colonies ?
Mêmes dangers dans leurs stations coloniales pour les troupes anglaise, espagnole, hollandaise ; ces atteintes ne se bornent pas aux armées européennes et, durant la guerre de Sécession, les fièvres ont occasionné, à elles seules, plus du quart de la morbidité totale de l'armée des États-Unis (i 522 000 atteintes «ur 5845480 cas de maladie).
Géographie générale. Dans un auti^e article de ce Dictionnaire [voij. Miasmes), nous avons établi que de toutes les causes morbides spécifiques le miasme palustre était celui qui augmentait le plus régulièrement d'intensité et de nocuité dès qu'on se rapprochait de l'équateur: aussi l'augmentation de fréquence des fièvres intermittentes, à mesure que des climats froids on descend vers les régions intertropicaies, constitue-t-elle l'une des caractéristiques principales de la géographie médicale. Celte augmentation est démontrée par la statistique ■des différentes armées.
En France, le chiffre annuel des cas dans l'armée atteint le dixième du total des entrants aux hôpitaux (105 entrants sur 1000 en 1865); en Algérie, il en représente plus des deux cinquièmes (428 sur 1000 en cette même année 1865); au Sénégal, plus des trois quarts.
Pour l'armée anglaise, tandis que les garnisons de la Grande-Bretagne, de
Gibraltar, de Malte, de l'Amérique du Nord, sont à peu près exemptes de ces
manifestations morbides, la moyenne des cas annuels variant de 4 à 7 sur
iCOO hommes d'effectif, cette moyenne s'élève, dans la mer des Antilles, à
222 pour les troupes blanches, 'a 179 pour les troupes de couleur. Les chiffres
les plus élevés, impliquant une intensité spéciale de l'intoxication, sont ceux de
Ceylan (400 atteints sur 1000 soldats nègres), de la Chine (450 malades sur
1000 soldats anglais, et 524 sur 1000 noirs), du Bengale (486) et de Bombay
En Autriche, elles sont communes dans les garnisons du littoral Adriatique.
INTLHMITTENTES (FIÈVRES). 75
Dans l'armée russe, la progression de fréquence vers le Sud est plus rapide encore, et les deux tiers des malades admis dans les hôpitaux militaires du gouvernement du Caucase le sont pour fièvre intermittente.
Les chiffres mortuaires apportent à cette loi une imposante confirmation. Rien de plus frappant encore ici que les documents fournis par les armées européennes : tandis que dans la plupart de leurs garnisons à l'intérieur ces armées sont absolument indemnes de toute mortalité palustre, on voit cette mortalité se prononcer dans les régiments qui descendent vers le sud; elle s'accuse déjà notablement sur le littoral de la Méditerranée pour prendre une importance majeure et dominer, avec la dysenterie, toutes les autres causes de mort, à mesure que ces régiments pénètrent plus avant dans le continent africain ou dans les régions, correspondantes comme latitude, des autres parties du monde.
Le mode géographique de la fièvre in termil tente se transforme en outre à mesure qu'on l'étudié sur ces divei's théâtres. Tandis que dans la zone intertropicale elle surgit sur d'immenses surfaces, constituant, par sa généralisation, une véritable endémie de climat [voy. Endémik), elle se circonscrit peu à peu à mesure qu'on remonte vers le nord, présentant ainsi progressivement les attributs géographiques des endémies de localité. C'est que, nous le verrons plus loin, le sol à lui seul, dans les régions chaudes, est apte à l'élaboration du miasme fébrigène; il n'y sufiit plus sans marais proprement dits, à des latitudes plus élevées; ici le mal, se limitant aux zones marécageuses, perd sa pandémicité des climats chauds et se cantonne en des foyers circonscrits.
Géographie spéciale. 1" Europe. États du Nord. C'est naturellement dans les régions les plus septentrionales de l'Europe, dans celles qui, vu leur faible population, lui fourniraient d'ailleurs le moins de victimes, que la malaria rencontre ses moindres chances de développement. L'immunité est absolue pour l'Islande, malgré ses nombreux marais; il«n est de même du nord de la Suède et de la Russie. Mais en ces deux derniers pays les conditions pathologiques changent complètement à mesure qu'on descend vers le sud. En Suède, la fièvre apparaît dès le 0(3'^ degré de latitude (Haparanda), et dans les régions méridionales prend un caractère d'endémicité bien caractérisé, k tel point qu'en certaines années elle a occasionné à elle seule, à Stockholm, la moitié des entrées à l'iiôpital militaire {voij. Bergman, Om sueriges Fulsjukdomar, 1875).
Le Danemark est relativement plus salubre, et ce n'est d'ordinaire qu'après des étés exceptionnellement chauds que s'y développent de graves épidémies de fièvres intermittentes.
En Russie, comme en Suède, mais sur une plus vaste échelle, on voit s'accroitre le rôle de la malaria à mesure que l'on s'éloigne des régions polaires.
En premier lieu surgit un foyer redoutable, la Finlande, où les lièvres intermittentes constituent l'une des maladies populaires les plus répandues, et réclament une part importante de la mortalité générale. 11 en est de même des provinces baltiques de la Russie, notamment de la Livonie.
D'après les recherches de Lombard, les gouvernements du centre de la Russie, quoique moins gravement atteints que ceux de l'ouest, fournissent encore beaucoup de cas de ûèvre intermittente, ceux notamment qui sont situés sur le cours des grands fleuves : Simbirsk, Samara, Kazan. Quant à la Russie méridionale, les fièvres intermittentes y dominent le cadre pathologique; elles vont
en augmentant à mesure qu'on se rapproche du littoral de la mer d'Azoff, de la mer Noire et de la Caspienne, acquérant leur maximum de fréquence et d'intensité sur le parcours et à l'embouchure des grands fleuves le Volga, le Don et le Dnieper.
Les autres États de l'Europe, appartenant dans toute leur étendue à la zone tempérée, ne renferment à vrai dire aucune région indemne de malaria du fait seul de sa latitude, et les différences locales de salubrité à cet égard ne tiennent plus seulement aux différences de température, mais pour une large part aux conditions du sol.
C'est ainsi qu'un des États les plus insalubres, bien qu'il soit le plus septentrional de ceux dont il nous reste à parler, c'est la Hollande, avec des différences considérables suivant les provinces; Hotlerdam et Leydesont relativement ménagées, si on les compare à Amsterdam, Middelbourg et Harlem, où le dixième des décès est causé par les fièvres, sans parler de la gravité imprimée à la plupart des autres affections du fait de l'affaiblissement antérieur de l'organisme par l'affaiblissement palustre.
De la Belgique on peut dire que d'une manière générale les provinces les plus impaludées (Anvers et Flandre occidentale) sont sous ce rapport comparables à celles lies provinces de Hollande qui sont le moins gravement atteintes ; quant au Brabant, au Luxembourg, à Liège et à Namur, la fièvre intermittente y est extrêmement rare.
La partie la plus impaludée de l'Allemagne est la grande plaine du nord, particulièrement les régions avoisiuant l'embouchure de l'Elbe (Holstein et Hanovre) et celle du Weser (duché d'Oldenbourg). Dantzig, Kœnigsberg, sont fréquemment atteints à la suite des inondations de la Vislule. A l'intérieur du pays, la fièvre est comnmne en divers districts, notamment dans ceux de Leipzig et de Baiitzen, de Kœnigswarten {voij. Lombard, Climatologie médicale).
États du Centre €t du Sud. Nous réunissons en un seul groupe ces divers États de l'Europe, non pas en raison de leur similitude générale au point de vue de l'impaludisme (personne ne songera, par exemple, à comparer la France à l'Italie sous ce rapport), mais en raison de l'analogie de celles de leurs provinces qui constituent le littoral de la Méditerranée. C'est en effet le long de ce littoral que se rencontrent les foyers malariens les plus intenses de l'Europe, aussi bien en France (Aigues-Mortes, Cette) qu'en Espagne, en Italie, en Autriche, en Grèce et en Turquie.
En dehors de celte analogie, les différences, comme nous venons de le dire, sont nombreuses et profondes.
On peut dire qu'à l'intérieur l'Autriche et la France sont relativement ménagées, la malaria ne sévissant guère, dans le premier de ces pays, que sur les rives du Danube et de l'Adige et dans les plaines de la Hongrie, qui constituent un immense foyer maremmatique; dans le second, qu'en certaines localités que nous indiquons brièvement :
1° Départements comptant de 50 à 10000 hectares de terrains marécageux (Charente-Inférieure, Loire-Inférieure, Bouches-du-Rhône, Landes, Gard, Gironde) ;
2° Départements comptant de 9 à 5000 hectares (Somme, Manche, Oise, Pas-de-Calais, Aisne, Aude, Isère) ;
5° Départements comptant de 4 à 2000 hectares (Hérault, Vendée, Marne, Morbihan, Deux-Sèvres) ;
4" Départemenis comptant de 2 à 1000 hectares (Doubs, Ain, Nord, Corse, Maine-et-Loire, Seine-Inférieure, Basses-Pyrénées).
Ajoutons que le niveau de la mortalité palustre par départonicnl dépend nonseulement du nombre d'hectares impaludés, mais des conditions de température; c'est en particulier sur son littoral méditerranéen et sur le littoral océanien des Charentes que la France présente du fait de l'impaludisme des conditions pathologiques analogues à celles de la Hollande.
La Turquie, dans presque toute son étendue, notamment dans les districts riverains du Danube, paie un lourd tribut à la malaria; la Grèce, l'Italie et l'Espagne, ces trois péninsules pénétrant chacune dans la zone méditerranéenne, doivent et à leur latitude plus méridionale et à la négligence de leur sol des conditions iébrigènes presque aussi intenses que celles de l'Afrique septentrionale.
Ainsi, pour la Grèce, les travaux des médecins modernes, ceux des médecins mihtaires de l'expédition de Morée, notamment Uoux {Histoire médicale de V armée française en Morée pendant la campagne de 18!28), Raymond Faure, Judas [Topographie médicale de Patras), témoignent de la prédominance en ce pays des fièvres palustres, qui constituaient déjà il y a trois mille ans le fond de la pathologie hippocratique.
« La Grèce antique, a dit Littré, et la Grèce moderne, sont, à vingt-deux siècles de distance, afiligées par les mêmes fièvres. »
11 en est de même de l'Italie, insalubre aujourd'hui comme au temps d'Horace; notre séjour à Rome nous a permis non-seulement de démontrer l'importance capitale du rôle de la fièvre dans la pathologie de la population civile et de la garnison, mais encore de retrouver, au cours de trois années seulement, les divers types des manifestations simples ou pernicieuses de cette intoxication. Et la Campagne romaine ne constitue qu'un des nombreux foyers de la péninsule italienne; les plaines de Lombardie, le littoral adriatique, de Venise à Ravenne, le littoral méditerranéen de presque toute la Toscane, les marais Ponlins, les environs de Naples, sont tout aussi dangereux; à l'intérieur même de l'Italie, il n'est guère que les contreforts des Apennins qui soient indemnes de malaria, conditions que nous retrouvons dans les grandes lies méditerranéennes, Sicile, Corse et Sardaigne.
En Espagne enfin, la fièvre ne se limite pas non plus au littoral méditerranéen, oij elle sévit surtout sur les plaines basses de l'Andalousie ; elle envahit le centre du pays, spécialement les régions méridionales où le riz est cultivé.
2" Amérique. Rares dans les régions plus septentrionales que les États-Unis, les fièvres intermittentes jouent le principal rôle dans la morbidité et la mortalité de ces États, soit qu'elles y représentent purement et simplement lintoxication palustre, soit qu'elles concourent, par l'association de plusieurs causes pathogéniques, à la production de ce type, si commun déjà chez nous sous le nom de fièvre typhoïde palustre, plus commun encore dans le Nouveau-Monde oîi il a reçu le nom identique de typho-malarial Fever.
C'est un des pays où l'observation de chaque jour est venue le plus amplement confirmer notre thèse de V intoxication telUirique, la fièvre y trouvant naissance bien moins dans les marais que dans les défrichements, et la mise en culture, par le flot d'émigrants qui s'y déverse incessamment, de vastes surfaces de terre vierge. D'après les recherches de Lombard, les États-Unis d'Amérique sont en somme, et même avant la Hollande, un des pays tempérés où la malaria exerce le plus de ravages (Lombard, lac. cit., t. HI, p. 315). Le lléau y sévit spéciale-
ment dans les États du sud et\du sud-est; parmi les États du centre, les plus atteints sont, d'une part, l'illinois et le Michigan, qui avoisinent les lacs, et, d'autre part, le Missouri, le Kansas et le Nebraska, où le miasme surgit surtout du fait des dcfricliements.
Coindet, Fuzier, Libermann, ont de'montré, d'après les faits recueillis durant notre expédition du Mexique (1862-1867), la profonde insalubrité des terres chaudes; la malaria, qui, aux environs de la YeraCruz, représente à elle seule le tiers des causes de mort, n'en constitue pas la centième partie sur les hauts plateaux, à Mexico et dans les villages environnants.
L'énergie du miasme tellurique dans l'Amérique centrale est extrême; mais elle a été singulièrement exagérée en ces dernières années, en ce qui concerne les ouvriers employés à la construction du chemin de fer interocéanique, chemin <le fer dont on a été jusqu'à dire que cliaque traverse avait coûté la vie d'un homme? Les noms de Panama, Porto-Bello, Honduras, rappellent en revanche les plus cruelles épidémies palustres subies dans les pays chauds par les Européens, et peuvent sous ce rapport s'associer à ceux des Antilles qui toutes, petites ou grandes, constituent de redoutables foyers d'élaboration palustre.
L'endémie malarienne joue le même rôle eu Colombie et dans la Guyane, qui de ce fait constituent, pour les armées européennes, anglaise, française ou hollandaise, les plus dangereuses peut-être de leurs garnisons coloniales.
Son inlluence se prolonge vers le sud, soit à l'orient des Cordillières, sur le Brésil, dont l'impaludismedétermine presque toute la pathologie (i)Oî/. art. Brésil), et a singulièrement entravé la construction du chemin de fer, soit à l'occident, de Guayaquil à Lima.
Boudin avait affirmé trop catégoriquement l'immunité de certaines régions de la
zone australe, notamment de celles qui sont limitrophes du Brésil. Quoi qu'il en
ait dit, i'impaludisme est loin d'être inconnu sur les rives de l'Uruguay et du
Paraguay, à preuve les atteintes subies par les équipages des canonnières fran-
'çaises, italiennes et anglaises, qui en 1868 et 1869 remontaient C3 fleuve.
Ce qui paraît certain, c'est que les pampas argentines et patagoniennes sont complètement à l'abri de la malaria ; à plus forte raison, toute la pointe méridionale de l'Amérique, et les terres voisines du détroit de Magellan. En sorte qu'on peut dire que l'influence malarienne, sur le Continent américain, ne dépasse pas le 27'' degré de latitude méridionale.
3" Afrique. L'article Algérie de ce Dictionnaire démontre le rôle, en notre colonie, de l'intoxication palustre analogue, comme fréquence, type et gravité, à celle qui se manifeste en Italie et en Grèce. 3Ioins communes depuis que la vie de garnison a remplacé la période de vie en plein air, depuis que le sol a été assaini sur de vastes surfaces par une culture intensive, les fièvres constituent encore, avec la dysenterie, l'affection dominante soit à la moindre expédition, soit même en nombre de garnisons qui n'ont pas reçu encore le bénéfice des améliorations hygiéniques postérieures à la conquête.
La Basse-Egypte, la Tunisie, le Maroc, offrent les mêmes conditions d'élaboration palustre que l'Algérie.
Cette influence pathologique va s'aggravant à mesure qu'on descend vers le sud; les observations recueillies en ce siècle surtout, notamment par Thévenot, Barthélémy Benoît, Borius, Bérenger-Féraud, démontrent que les côtes occidentales d'Afrique, du Sénégal, dans l'hémisphère boréal, àBenguela, dans l'hémisphère austral, constituent un immense et redoutable foyer d'impaludisme, oii
liîTERMITTE^TKS (FIÈVRES). 7&
nous verrons la fièvre prendre des caractères tout particuliers de gravité et des allures symptomatiques inconnues ou fort rares sur leurs autres théâtres. Les résultats mortuaires des expéditions sur le Sénégal, le Niger et autres fleuves de cette région, témoignent de l'augmentation du danger à mesure que l'on pénètre plus avant dans l'intérieur des terres {voy. Léon Colin, L expédition anglaise de la Côte d'Or de Gtiinée, in Gaz. hehdom., 1874).
Il en est presque de même du littoral oriental d'Afrique, en particulier des côtes d'Abyssinie, de celles de Mozambique, où la malaria est presque aussi intense qu'au Sénégal et en Guinée, et des vastes régions intra-continontales, où cette influence morbide constitue le plus redoutable des obstacles pour les Européens, soldats ou explorateurs.
Quant à l'extrémité australe du continent africain, elle peut être assimilée aux régions les plus salubres des climats tempérés de notre hémisphère.
4° Asie. Nous pouvons éliminer d'abord comme indemnes les vastes régions septentrionales : Sibérie, Mongolie, Tbibet. nord de la Chine. En revanche, la malaria constitue l'influence pathologique dominante sur d'immenses surfaces : Asie Mineure, Syrie et îles qui en dépendent : Chypre, Crète, Archipel; en Mésopotamie, elle va croissant à mesure qu'on se rapproche du golfe Persique, et a constitué l'une des plus sérieuses difficultés aux fouilles modernes entreprises sur l'emplacement de Ninive et de Babylone. L'Arabie, le plateau central de la Perse, enfin l'Empire des Indes, y compris Ceylan, sont envahis dans toute leur étendue.
Nos expéditions récentes ont donné la preuve de l'énergie toxique du sol en Cochiacliine et au Tonkin, des régions méridionales de la Chine, des îles voisines de Hainan, Formose; il en est de même des grandes îles du Japon, des archipels de la Sonde, des Célèbes et des Philippines.
Ici encore préservation relative des terres situées au sud de l'équateur, notamment l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle Calédonie, etc.
Eu résumé, toutes les régions centrales du globe constituent des foyers souvent intenses de malaria; dans l'hémisphère austral, l'influence ne se manifeste guère, soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Monde, au delà du 20*^ degré de latitude; dans rhémii;phère boréal, au contraire, notamment en Europe, cette influence atteint et parfois dépasse le cercle polaire.
Nous en étudierons les raisons à l'étiologie.
Etiologie. 1" Météores: Chaleur. La chaleur joue un rôle considérable dans le développement de la malaria; dans la zone intertropicale surtout, où la fièvre se développe si fréquemment en dehors de toute zone palustre proprement dite, on a maintes fois accusé la chaleur de la produire à elle seule. Dans les régions mêmes où la fièvre naît surtout des effluves marécageuses, comme dans les climats tempérés, l'explosion annuelle coïncide avec le maximum des chaleurs; nous avons pu écrire : « Les fièvres intermittentes apparaissent à date régulière et se terminent de même, constituant chaque année cette période endémo-épidémique, qui a la régularité de retour et d'évolution d'un phénomène astronomique. » Nous eu avons donné comme preuve (art. Rome) les mouvements de l'hôpital militaire français à Piome pendant seize ans.
Chaque année ces chiffres, composés pour la plus grande partie de fébricitants, augmentent brusquement à partir du mois de juillet, pour décliner au courant du mois d'octobre.
Ce n'est pas seulement dans leur fréquence, c'est encore dans leurs formes et
80 l.NTERMITTENTES (FIÈVRES).
leurs types, que les fièvies interniiltentes sont en rapport intime avec les saisons; sur le littoral méditerranéen, par exemple, les types rémittents et continus n'.ipparaissent guère qu'au moment des grandes chaleurs, au mois de juillet et pendant la première quinzaine du mois d'août: ils signalent le début de la période épidémique ; les lièvres quotidiennes et tierces ne deviennent communes qu'à la iin d'août, et, de tous les types, le dernier a se produire est le type quarte, n'apparaissant qu'en octobre et en novembre, époque où avec l'abaissement de la température va cesser la période épidémique annuelle.
Il en est de même des fièvres pernicieuses; les fièvres à réaction fébrile violente, comme la plupart des délirantes et comateuses, ou à symptômes gastrointestinaux très-intenses, comme les cholériques, sont plus fréquentes en judlet et en août; celles, au contraire, où la tendance au collapsus est plus considérable, comme les cardialgiques, les ictériques, se manifestent de préférence à la fin de l'épidémie annuelle, c'est-à-dire à la fin des chaleurs.
Ce mode d'évolution annuelle de l'endémo-épidémie que nous avons personnellement observé eu Italie et en Algérie pouvait nous disposer tout particulièrement à nous rendre à la doctrine des auteurs qui ont affirmé la genèse météorique de la fièvre intermittente; c'eût été oublier que cette affection ne naît qu'au contact d'im sol favorable à l'élaboration de son miasme originel, qu'elle épargne les équipages naviguant aux latitudes des régions terrestres les plus insalubres, que les accès les plus graves se contractent surtout pour avoir subi l'influence des marais, non pas aux heures les plus chaudes de la journée, mais pendant la soirée ou la nuit.
Malgré le maintien de leurs conditions habituelles de température, certains pays, où jadis les fièvres étaient fréquentes, en sont exempts aujourd'hui, uniquement parce que le sol en a été modifié : ainsi, au temps de Sydenham, qui connaissait si bien cette affection, Londres, sur une po[iulation alors bien moindre que celle d'aujourd'hui, perdait annuellement plus de deux mille personnes de fièvre intermittente; à peine de nos jours en observe-t-on un seulcos mortel par au. Les graves épidémies do Normandie, signalées encore au siècle donier par Lepecq de la Clôture, sont actuellement réduites à quelques manifestations très-bénignes et très-localisées.
Oscillations thermo-hygrométriques. Cette influence a été plus particulièrement invoquée par Armand, qui prétendait même en faire la cause absolue de la fièvre.
Nous-même en avons démontré le rôle important en invoquant cette série de faits banals qui ont frappé tant d'observateurs : apparition des premiers accès quand on s'est exposé aux brouillards fébrifères du soir et de la nuit, d'où tendance des malades à considérer ces accès comme résultat de l'impression de froid humide qu'ils ont ressentie; retour des accès chez les anciens fébricitants à la moindre impression de ce genre, si redoutée pour ce motif par les habitants des régions palustres. JEstate sudore madère, a dit Baglivi, et cmram frigidam accipere, pestis est. N'avons-nous pas de notre côté signalé l'influence sur le retour des accès d'une simple variation de température, et rapporté à la diminution des fonctions éliminatrices de la peau les accès pernicieux relativement fréquents chez les personnes qui, ^'éloignant des foyers d'impaludisme les plus redoutables, passent rapidement en une zone plus fraîche; chez les navigateurs, par exemple, qui, au sortir de l'atmosphère empoisonnée des fleuves de l'Afrique, remontent vers le nord, ou encore chez les personnes qui, revenant de Rome
ou d'Algérie, semblaient, par leur retour en France, soustraites à ces redoutables accidents ? Mais, qu'on le remarque bien, ces refroidissements n'agissent qu'à la condition soit d'affecter un organisme antérieurement intoxiqué, soit de dépendre eux-mêmes d'un météore qui renferme la cause toxique, comme le brouillard qui se forme à la snrface des plaines marécageuses et qui contient à leur maximum de concentration, vu le refroidissement, les efOuves qui en émanent. Sur le littoral des pays chauds, malgré la diminution des ampliations thermiques du nyctémère, les fièvres sont habituellement plus communes et plus graves qu'à l'intérieur du continent. A Rome, comme eu Afrique, c'est au moment où règne le sirocco, dont le souftle est aussi chaud la nuit que le jour, et qui égahse la température des diverses périodes nyctémérales, que le nombre des accès, et des accès graves, prend les proportions les plus élevées.
Pluies et vents. L'inlluence des pluies est loin d'être univoque; elle est toute différente suivant qu'il s'agit d'un pays marécageux ou non.
Dans le premier cas, la fièvre est habituellement plus commune pendant les années sèches qui, diminuant la couche d'eau qui le recouvre, mettent plus complètement à nu le fond même du marais. Il en est ainsi en Hollande où les étés chauds sont particulièrement dangereux.
Mais dans les immenses régions des zones chaude et interlropicale où la malaria résulte des exhalaisons d'un sol aride et qui n'a rien de marécageux, les pluies sont au contraire dangereuses parce qu'elles favorisent singulièrement ces exhalaisons. A Rome, les pluies d'été, si vivement désirées par les étrangers, vu l'intensité de la chaleur, sont redoutables; l'extrême sécheresse du sol le rend inoffensif : OEstas sicca Romœ saluherrima. Chacune des premières pluies de la fin de l'été est suivie de recrudescence des fièvres. Dien mieux vaut, pour la santé publique, que les pluies ne tombent qu'après la chaleur, quand la terre n'est plus à la période làvorable pour la production du miasme fébrigène. D'une façon générale, on peut dire qu'en ce qui concerne les pays à fièvre les étés chauds et secs seront moins dangereux au sud; au nord, mieux vaut qu'ils soient humides et froids, car alors la température fera défaut à la production de la malaria.
L'action des vents est également diverse suivant nombre de circonstances, j'ai établi [Traité des fièvres interm., p. 70 et suiv.) que tel vent ici réputé dangereux ou salubre jouissait là, et à juste titre, de la réputation opposée : simple résultat de la situation des foyers palustres relativement aux lieux habités.
En résume', les agents météoriques et en particulier la chaleur, l'humidité, les vents, jouent un rôle immense dans le développement delà malaria; ils peuvent en centupler ou en annihiler la production, mais ils ne la produisent pas à eux seuls.
Sol. C'est du sol que surgit la fièvre, que ce sol soit le marais qui en est le principal foyer, ou qu'il réunisse un certain nombre de conditions en apparence toutes différentes du sol marécageux.
Pour qu'une affection, non transmissible et ne se développant que par le contact de Thomme avec ses foyers originels, soit aussi commune, il faut que ces foyers présentent une étendue bien autrement considérable que celle des surfaces marécageuses dont l'action est incontestable, mais qu'on a trop exclusivement incriminées. Chaque jour on reconnaît davantage que, môme en no: pays, le marais n'est pas une condition essentielle du développement des fièvres ;
DICT. ENC. 4* S. XVI. 6
82 I.\TERMITTEiNTES (FIÈVRES).
011 a pu s'en assurer pendant les travaux de terrassement faits pour les fortifications de Paris en 1840; plus récemment (1874-1880), la construction d'une seconde enceinte de forts autour de Paris a entraîné de nouveaux cas de fièvre intermittente chez les ouvriers. N'en est-il pas de même en nos provinces?
Rappellerons-nous les épidémies de fièvre intermittente consécutives à des travaux de creusement : dans le Languedoc, pour le canal du 51idi; dans la Beauce, pour le canal deMaintenon; dans les Bouches-du-Rhône, four le canal de Beaucaire; dans l'arrondissement de Nemours, pour le canal du Loing; dans celui de Sarrebourg, pour le canal de la Marne au Rhin, etc.?
Le germe des fièvres intermittentes est un poison à la formation duquel le sol prend un rôle équivalent à celui de la putréfaction végétale. 11 y a plus : les cléments connus de la décomposition végétale ne semblent pas fébrigènes, et l'hydrogène sulfuré ne donnera pas plus la fièvre intermittente que tel gaz déterminé de la putréfaction animale ne produira la fièvre typhoïde.
L'élément le plus certain dans la genèse de la malaria, celui dont nous avons prouvé la prédominance en tout pays fébrigène, c'est la puissance végétatrice du sol, quand cette puissance n'est pas épuisée par un rendement suffisant.
Le terme d'intoxication tellurique nous semble dès lors préférable au terme intoxication palustre, qui ne rappelle iju'une condition moins essentielle de la genèse morbifique.
Il est en rapport plus logique avec l'immense développement, à la surface du globe, de ces affections dont l'apparition n'est subordonnée :
I" Ni à l'existence de foyers marécageux, dans la zone tropicale surtout, où le sol est assez riche et assez échauffé par le soleil pour suffire à la production du miasme fébrigène le plus énergique ;
!2° Ni à la distribution géographique de certaines plantes, puisque les plus grandes différences peuvent exister entre les espèces végétales des régions également atteintes.
En reconnaissant au miasme tellurique un caractère matériel et pondérable, nous nous séparons d'ailleurs absolument des auteurs qui ont considéré cette cause fébrigène comme de nature incoercible, analogue au calorique ou à l'électricité. Suivant Folchi, l'accès de fièvre serait le fait de la soustraction brusque du fluide thermo-électrique de l'organisme; cette hypothèse a été reprisa par Burdel, suivant qui l'insalubrité des pays atteints a pour cause essentielle la perturbation de l'électricité atmosphérique; c'est à la soustraction prompte et rapide de l'électricité des couches inférieures de l'atmosphère que seraientdusles ti'oubles spéciaux que l'auteur nomme sidération paludéenne (Burdel, Recherches sur les fièvres paludéennes. Paris, 1859, p. 28 et 157).
La cause de la fièbre est donc, pour Burdel, un agent physique impondérable {loc. cit., p. 25), non susceptible comme tel d'être condensé dans les vapeurs atmosphériques, au point que les dangers de l'intoxication soient moins considérables durant la nuit que pendant le jour [loc. cit., p. 41 et 4o) ; au même titre, ce fluide ne serait sans doute pas susceptible d'être transporté par les courants atmosphériques. Autant de points que nous ne saurions accepter.
Depuis la publication de notre Traité des fièvres intermittentes, la doctrine de l'intoxication tellurique s'est affirmée chaque jour, ralliant à elle les médecins des pays à fièvres, soit en nos climats, soit dans la zone tropicale.
Si le sol est le point de départ de l'élaboration toxique, l'intermédiaire entre le poison et l'organisme est l'atmosphère. Nous le verrons ci-après.
Altitudes. Les altitudes remplissent un rôle considérable, plus complexe qu'on ne l'admet en général, dans la localisation ou l'expansion de la fièvre intermittente.
Nous ne rappellerons pas les exemples nombreux de localités protégées contre l'influence d un marais voisin par l'interposition d'une montagne, ou de tout relief à la surface du sol (forêts, murs, etc.). Les altitudes jouent souvent un rôle absolument opposé : par le rempart dont elles entourent telle ou telle ville, telle ou telle région, elles en entravent la purification par les courants aériens ; Pauly a fait ressortir, par des preuves nombreuses, l'importance des reliefs montagneux dans la constitution de divers foyers fébrigènes : « Les plaines littorales étroites, surplombées par les crêtes d'une cliaîne côtière, comme le rivage brésilien de Rio à Bahia, les côtes atlantiques de l'Amérique centrale, sont en général des contrées à malaria intense. Même remarque pour certaines îles barrées dans leur longueur par une muraille de montagnes élevées formant l'axe du pays, comme Madagascar, Sumatra, Java, etc., quand ces montagnes, au lieu d'être parallèles aux vents alizés ou moussons, sont plus ou moins en travers de ces courants.
Même remarque pour une foule de points des contrées qui forment le littoral de la Méditerranée. Toutes les côtes de cette mer sont en effet liérissées de montagnes assez élevées ; les divers contreforts détachés des chaînes principales y créent une foule de bassins circonscrits, encerclés de montagnes, etc. (Pauly, Climats et endémies).
Chacun sait que l'altitude d'une localité au-dessus d'un marais ne lui confère d'avantages réels qu'en tant qu'altitude relative, c'est-à-dire par son degré d'élévation au-dessus du lieu oiî se produit le miasme ; comme l'ont prouvé Franck au Saint-Golhard, Tschudi au Pérou, Ilamilton aux Indes, comme l'ont particulièrement établi les médecins militaires français pendant l'expédition du Mexique, la malaria peut se développer à 2, T) et même -4000 mètres au-dessus du niveau de la mer, pourvu qu'à cette hauteur se trouve le foyer nécessaire à sa production.
Mais un fait moins connu et sur lequel j'ai particulièrement insisté dans mon Traité des fièvres intermittentes, c'est que l'élévation d'une localité, si elle n'est pas assez considérable pour mettre cette localité au-dessus du niveau atteint par le miasme, ne la rendra nullement plus salubre que celles qui sont au-dessous d'elle, la rendra même parfois plus dangereuse pour ses habitants.
Dans la campagne romaine, les habitations situées dans les bas-fonds ne sont pas plus redoutables que celles qui occupent le sommet des ondulations du sol ; il n'y a guère moins de danger à demeurer sur l'ancien plateau de Véies (à 70 mètres d'altitude), que dans les autres habitations rurales dont l'élévation au-dessus du niveau de la mer varie de 25 à 50 mètres. Aux portes de Rome, la villa Pamphih, qui a 82 mètres d'altitude et qui est éloignée du Tibre, est tout aussi insalubre que la villa Borghèse, qui est au niveau et sur les bords de ce fleuve (15 à 20 mètres d'altitude).
Mais c'est dans la ville même [voy. art. Rome) que ces altitudes insuffisantes semblent plus dangereuses; qu'utiles; la partie la plus salubre de la Rome moderne est cette plaine basse dont les anciens Romains avaient fait leur champ de Mars et dont le niveau est si peu élevé que le Tibre en couvre la moitié à chacune de ses inondations ; il y a, au contraire, danger à habiter quelquesunes des antiques collines qui doivent sans doute à leur élévation le fâcheux
84 INTEKMITTENTES (FIÈVRES).
privilège de recevoir, par les moindres courants atmosphérique?, toutes les émanations de la plaine, tandis que, par celle même élévation, elles protègent relativement contre ces influences les autres quartiers de la ville.
En somme, pour la malaria, il faut distinguer soigneusement deux genres d'altitude : 1° Taltitude entièrement préservatrice par son élévation; 2° l'altitude insuflisante qui maintient les résidents dans une sphère d'action spécialement nocive du miasme palustre.
Configuration du sol. La configuration plane du sol est favorable au développement de la malaria pour deux raisons principales : 1" difficulté d'écoulement des eaux, d'où maintien d'un des éléments lavorables à l'élaboration du miasme tellurique ; 2° condensation plus facile, à la surface des terrains plans, du brouillard fébrifère. J'ai insisté tout particulièrement sur cette dernière influence de la configuration plane du sol (Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 47 et suiv.) : la radiation nocturne est en effet plus intense à la surface des plaines unies que dans les régions plus ou moins accidentées; il en résulte dans le premier cas une rélrigération plus considérable de la couche atmosphérique la plus voisine du sol et une formation plus facile de ce brouillard nocturne que nous considérons non pas comme constituant en lui-même, mais comme recelant la cause, microbienne ou non, de la fièvre intermittente ; brouillard, qui chaque soir, surtout pendant la période estivo-automnale, vient recouvrir, comme d'une nappe, les foyers fébrilères les plus redoutés, plaines de l'Italie, de la Hongrie et de la Hollande, aussi bien que celles de la 31itidja ou des terres basses du Mexique. Habitat. Une condition de lieu extrêmement importante, c'est l'habitat considéré à un point de vue spécial : suivant que l'individu réside à la ville ou à la campagne. Gomme le fait pressentir à l'avance leur éliologie, et contrairement à la majorité des autres affections épidémiques, les fièvres intermittentes sont, avant tout, maladies des campagnes. En nos climats déjà, où l'impaludisme ne joue qu'un rôle relativement faible, nous le voyons manifester ses atteintes les plus fréquentes sur la population rurale.
Voilà pourquoi en Hollande, de nos jours encore, la mortalité de cette population l'emporte sur celle de la population urbaine. A Paris, où, depuis cinq ans, je centralise les observations médicales recueillies sur l'ensemble de la garnison, je ne constate guère d'atteinte palustre que sur la population des forts élevés en dehors de l'enceinte; et les casernes du centre sont tellement ménagées que j'ai mal à accepter le diagnostic ; fièvre pernicieuse, si fréquemment formulé à l'égard de personnes qui jamais n'ont quitté Paris.
C'est bien pis encore dans les régions notoirement fébrigènes ; je l'ai spécialement indiqué en ce qui concerne l'une des plus célèbres de ces régions; dans mon Traité des fièvres intermittentes, basé en particulier sur mes observations en cette région, j'ai accumulé nombre d'autres faits appelés à démontrer que depuis des siècles Rome constitue un véritable refuge au milieu d'une plaine insalubre et que ses habitants ont été d'autant plus préservés que la population générale de la ville était plus nombreuse, ou qu'ils habitaient les quartiers les plus centraux, aux rues les plus étroites et les plus peuplées.
A l'article Miasmes j'ai également établi cette immunité relative, contre les
miasmes des plaines avoisinanles, de certains autres centres de population :
Tunis, Constantinople, Ravenne, la Nouvelle-Orléans, où la fièvre palustre ne
pénètre pas plus avant que l'extrémité des faubourgs.
Je ne reviendrai pas ici sur les explications que j'ai données de ce fait à
l'article Rome (p. 150 et suiv.), me bornant à rappeler que j'attribue la préservation relative des centres de population aux deux circonstances suivantes : 1'^ protection de ces centres par les obstacles physiques, murs, maisons, édifices, dont l'ensemble les isole de l'infection atmosphérique de la campagne avoisinante; 2° purification de cette atmospiière par les loyers de chaleur de chaque maison, foyers qui, d'autant plus nombreux que cette maison est plus liabitée, seraient le motif principal du parallélisme qui existe entre le chiffre de la population et la salubrité de la ville.
Mode de ■pénétration du miasme. On admet généralement que le miasme palustre peut être absorbé, non-seulement par les poumons, mais encore par la surface interne du tube digestif. Eu instituant la thérapeutique spéciale des fièvres intermittentes, Torti émettait l'opinion que l'écorce du ï*érou atteignait le ferment fébrile qui avait pénétré dans l'intestin et le neutralisait avant son introduction dans les vaisseaux chylifères.
Des observateurs modernes citent un certain nombre de faits qui confirmeraient, à leurs yeux, la réalité textuelle de la doctrine hippocratique sur la production des fièvres palustres par l'emploi, en boissons, de l'eau des marais : « Ceux qui en font usage, dit llippocrale, ont toujours la rate volumineuse et dnre, le ventre resserré, émacié et chaud, les épaules et les clavicules décharnées. En effet, les chairs se fondent au profit de la rate, et c'est la cause de la maigreur de ces hommes » (Ilippocrate, OEnvres complètes, trad. par Littré, t. II, p. 27).
Nous admettons volontiers qu'il s'agit ici d'intoxication palustre, et nous ne chercherons pas, avec Mead, ù rapporter ces symptômes à la cachexie scorbutique. Notons seulement que ce passage s'applique aux habitants de régions marécageuses; il faut dès lors tenir grand compte des émanations miasmatiques au milieu desquelles ils vivaient et qui, absorbées par la surface pulmonaire, constituaient sans doute la cause principale de leur affection.
La même difficulté surgit encore aujourdhui dans l'interprétation des faits de ce genre : comment affirmer que dans tel pays oiî les fièvres sont endémiques l'habitant s'empoisonne soit par la malaria qu'il respire, soit par l'eau marécageuse qu'il boit? Nous verrons cependant que, par l'analyse de ces faits complexes, on peut arriver déjà à les utiliser presque tous pour une conclusion rigoureusement scientifique; mais il faut regarder comme d'une bien autre valeur, pour la solution de ce problème, les observations recueillies dans certaines conditions spéciales où l'individu n'a pu subir l'infection que par l'une seule de ces deux voies, muqueuse digestive, ou muqueuse pulmonaire; par conséquent d'une part : chez ceux qui, soustraits aux émanations miasmatiques d'un sol fébrifère, à bord d'un bâtiment en pleine mer, par exemple, ou dans une résidence à terre suffisamment élevée ou éloignée, sont obligés de faire usage alimentaire d'une eau marécageuse ; d'autre part : chez ceux qui, habitant un pays à émanations insalubres, y boivent de l'eau de bonne qualité.
J'avoue que, si je consultais uniquement mon expérience et mes souvenirs, je serais peu disposé dès l'abord à admettre l'infiuence fébrigène de l'emploi, en boisson, de l'eau stagnante, même dans les pays o\\ les fièvres constituent l'endémie principale ; il m'est arrivé en Algérie, où j'ai suivi plusieurs fois des régiments en marche en plein été, de voir cette eau seule employée à la consommation quotidienne de plusieurs milliers d'hommes pendant des semaines entières : or à cette saison de l'année les ruisseaux et les mares se trouvent,
grâce à l'intensité de l'évaporation et à la durée de la sécheresse, surchargés de matières organiques, non-seulement dissoutes ou suspendues, mais en pleine putréfaction, comme l'indiquent et l'odeur et la saveur repoussantes de ces eaux : chacun cependant, oflicier comme soldat, est bien obligé d'y recourir; les plus riches ou les mieux pourvus en déguisent le mauvais goût au moyen d'une légère addition soit d'eau-de-vie, soit d'absinthe; les plus prudents s'abstiennent autant qu'il leur est possible, mais toujours un assez grand nombre de soldats, malgré les ordres et les consignes, non-seulement y recourent sans ménagement, mais parfois s'y abreuvent à longs traits : « 11 faut avoir vu des soldats en marclie, excédés de fatigue, de chaleur et de soif, arriver au bord d'un cours d'eau, pour avoir une idée du désordre et de la confusion extrêmes qui se mettent dans les rangs, sans qu'aucune puissance humaine puisse leur faire entendre la voix de la raison. Peu importent, au premier instant, la qualité et la température de l'eau : il faut, avant tout, satisfaire le plus cruel et le plus impérieux des besoins (E. Grellois, Éludes hygiéniques sia' les eaux potables {Reciieil de Mémoires de médecine militaire, 2'= série, t. Il, p. 146) ! » Or, dans ces circonstances, j'ai vu fréquemment se produire des accidents gastro-intestinaux plus ou moins graves, vomissements, diarrhée, atteinte ou rechute de dysenterie, mais je n'ai pas remarqué que les fièvres apparussent en plus grand nombre dans ces conditions que dans certains camps où les hommes subissent les mêmes influences atmosphériques, mais dont on avait choisi l'emplacement à cause du voisinage d'une source de bonne qualité. La plupart de nos colonies agricoles ont été fondées en Algérie dans des localités souvent déterminées par l'existence d'eaux potables excellentes, et cependant les habitants en ont été décimés par les fièvres aussi rapidement que les soldats qui, pendant les expéditions, n'avaient pour boisson que l'eau stagnante des mares et des ruisseaux. En Italie j'ai pu constater une série imposante de faits beaucoup plus probants parce que, dans ce pays, certaines villes et certains villages se trouvent précisément dans des conditions excellentes pour permettre de discerner ce qui, dans la production de l'intoxication palustre, doit être attribué à l'infection de l'organisme par les voies digestives, de ce qui appartient uniquement à l'influence du mauvais air. Ces faits, dont la conclusion s'établit d'elle-même, peuvent se résumer dans les deux pro])ositions suivantes :
A. La population actuelle de Rome doit encore à l'ancienne splendeur de la ville un certain nombre d'aqueducs suffisants pour assurer à chaque habitant l'usage abondant d'eaux fraîches, limpides, directement amenées des flancs des montagnes voisines, sans avoir subi aucun contact avec le sol dangereux de la campagne immédiatement environnante; et cependant on sait tout ce que cette population souffre de la fièvre, en raison de l'insalubrité de la plaine dont elle occupe le centre.
B. Les alentours de cette Campagne romaine sont remarquables par l'emplacement pittoresque de certains centres de population, villes, villages, villas, couvents, au sommet de collines plus ou moins élevées, souvent même sur le faîte de véritables montagnes; les populations s'y sont réfugiées pour échapper aux miasmes de la plaine, mais dans quelques-unes de ces localités on paye cet avantage, aujourd'hui du moins, par l'obligation de boire soit de l'eau de pluie recueillie dans des citernes, soit de l'eau des ruisseaux à demi desséchés et des mares des plaines sous-jacentes, où chaque jour des muletiers vont la puiser dans de petits barils. Ces eaux sont en général de très-mauvaise qualité,
chargées d'une quantité considérable de matières organiques dont la décomi)Osition, sous l'influence et de la température élevée de ces régions et du mouvement pendant la durée d'un transport parfois assez long, s'augmente encore notablement. Chacun les regarde à bon droit comme indigestes ; et pourtant l'habitant de Rome, qui attache un si grand prix à la fraîcheur et à la pureté des fontaines de la grande ville, surmonte sa répugnance pour ces eaux stagnantes et il vient, en été, se réfugier sur ces altitudes pour éviter le danger bien autrement redoutable de l'atmosphère de VAgro Roniano.
Pourquoi, d'ailleurs, dans ces régions'/iévreuses de la zone méditerranéenne, soit en Italie, soit en Algérie, soit en Corse, où tant de localités n'ont, pendant toute l'année, pour l'usage alimentaire de leurs habitants, qu'une eau toujours chargée de produits de décomposition organique, la fièvre ne règne-t-elle en général que du mois de juillet au mois de novembre? Pourquoi, pendant le mois de juin, où la sécheresse a été assez longue déjà pour concentrer au maximum cette masse de matières organiques, constate-t-on si peu d'accès intermittents?
En somme, nos impressions personnelles sont, pour le moins, contraires à toute comparaison possible entre les dangers de l'usage interne de l'eau stagnante et ceux de l'absorption pulmonaire ou cutanée du miasme fébrifèrc; l'ingestion de cette eau nous paraît bien autrement favorable au développement des affections intestinales, de la dyssenterie spécialement, qu'à celui de l'intoxication palustre; voyons si notre opinion correspond aux faits mentionnés par d'autres observateurs.
Au lieu de chercher, comme nous venons de le faire, à constater si l'usage interne de l'eau marécageuse pouvait développer soit la dysenterie, soit la fièvre, plusieurs observateurs n'ont pas établi cette distinction, par le motif qu'à leurs yeux la dysenterie et les fièvres relevaient d'une origine identique; de l'apparition si fréquente de la dysenterie à la suite de l'ingeslion des eaux chargées de matières organiques quelques auteurs ont même conclu, par induction, que les fièvres intermittentes se produisaient également sous la même influence : « Nous reconnaissons, dit M. J.-N. Périer, que les diarrhées et les dysenteries ont une origine commune avec les diverses formes pathologiques régnantes en Algérie. Or, étant admise l'influence des eaux dans le premier cas, il en résulte que la même cause pourra bien, devra même aider à la production de ces autres états morbides et des fièvres pernicieuses, par exemple (J.-N. Périer, De r infection palustre en Algérie [Journal de médecine, février et mars 1844]). »
De même, après avoir rappelé la fréquence des explosions de dysenterie épidémique dans les armées qui ont dû faire usage d'eaux stagnantes, M. Grellois ajoute : « Deux fléaux accompagnent presque toujours les contrées et les saisons chaudes et humides, la dysenterie et la fièvre intermittente. Il est donc bien naturel de reconnaître que, si les eaux corrompues peuvent donner naissance à la dysenterie, elles peuvent aussi provoquer les fièvres intermittentes {E. Grellois, Études hygiéniques sur les eaux potables [Recueil de Mém. de méd. mil, 5^ série, t. Il, p. 186]).
Même opinion dans un travail plus récent dont l'auteur attribue à l'eau stagnante la faculté de produire indifféremment fièvre ou dysenterie (H. Blanc, Notes recueillies durant une mission en Abyssinie, in Gaz. hebd., 1874).
Nous avons donné au contraire, à l'article Dysemerie de ce Dictionnaire,
trop de preuves de la différence de genèse entre ceUe affection et les fièvres intermittentes, pour que nous y revenions ici.
Or, cette diffe'rence étant établie, examinons les témoignages des auteurs liabituellement invoqués pour prouver que l'usage interne de l'eau stagnante peut donner la fièvre; ces témoignages peuvent être réunis en deux groupes : A, dans l'un, nous verrons des relations, données comme preuves de celte étiologie, ne prouver précisément que le développement de la dysenterie sous l'influence de celte boisson; B, dans l'autre groupe, nous verrons combien sont vagues ou discutables les opinions qui rapportent à cette même cause la production de maladies appartenant réellement au cadre des affections palustres.
1^'" GRoiPE. Faits rapportés par erreur aux fièvres intermittentes, mais appartenant à la dysenterie. Le témoignage le plus fréquemment invoqué est celui de Dazille, auquel on attribue une observation de la plus haute importance : il aurait constaté que l'endémo-épidémie de fièvres qui menaça de destruction la colonie naissante de Saint-Louis, île Dourbon, avait cessé dès que le gouverneur La Bourdonnais fit venir de l'eau de la Grande-Bivière, pour rera- ])lacer l'eau corrompue dont on s'était servi jusqu'alors (F. Jacquot, De l'origine miasmatique des fièvres intermittentes, p. 90). Or voici, sauf erreur, le texte même de cette observation : « Le Port-Louis, de l'île de France, est entouré de hautes montagnes à une certaine distance. On trouve dans ces montagnes des eaux très-pures à leur source, qui, en parcourant le court espace qui les conduit à la mer, acquièrent des qualités malfaisantes en passant sur des couches de terre chargées de particules cuivreuses. Sous le gouvernement de M, de la Bourdonnais, l'usage de ces eaux ayant occasionné une épidémie dysentérique qui enleva un grand nombre d'hommes, il prit le parti de faire venir au port des eaux de la Grande Rivière, par un long canal bien pratiqué, dont la maçonnerie n'est pas encore finie, etc. » (Dazille, Observations sur les maladies des JSègres. Paris, 1776, p. 285, note 45).
Il n'est pas question de fièvre, on le voit, mais simplement de dysenterie ; de plus, il n'est rien dit là qui ressemble à la description d'une eau corrompue, c'est-à-dire altérée par des matières organiques en putréfaction.
On a invoqué dans le même sens l'autorité de Thévenot qui, après avoir indiqué les causes principales d'insalubrité des eaux du Sénégal, altérées tant par leur mélange aux eaux de la mer que par une masse énorme de matières organiques en décomposition, ajoute : « Bien ne dispose, comme les eaux impures, aux désorganisations du gros intestin. C'est aux mauvaises eaux que Ton a attribué le grand nombre de dysenteries développées en 1855, et la grande mortalité qui les a suivies » (Thévenot, Traité des maladies des Européens dans les paijs chauds, p. 313 et 314).
Ces deux auteurs ont donc été regardés à tort comme ayant observé le développement des fièvres par l'usage interne des eaux corrompues; leurs témoignages viennent tout simplement faire nombre avec tous ceux que nous avons précédemment cités comme preuve de l'influence de ces eaux sur la production de la dysenterie.
2^ Groupe. Faits se rapportant aux fièvres intermittentes. 1" Nous n'attacherons pas grande valeur à un passage de Schnurrer qui, sans commentaire scientifique, rapporte qu'en certains points de l'Asie on regarde l'eau comme l'unique cause des engorgements de la rate, qui sont si fréquents dans
ces contrées (Schnurrer, Distribution géographique de la fièvre intermittente et de ses causes).
2° Macquart dit que « les eaux de mares et croupissantes sont Irès-dangereuses à boire et causent des engorgements, de l'hydropisie, des dysenteries, des maladies épidémiques et zooliques, etc. » (Maquart, Manuel sur les propriétés de Veau, 1782, p. 149); l'auteur ne cite du reste aucun fuit à l'appui de cette opinion, que nous ne révoquons nullement en doute.
3° Virey (article Sol du Dict. des se. médicales) reproduit une opinion de Linné en disant : « Les territoires argileux présentent des eaux souvent troubles et stagnantes qui deviennent lourdes, indigestes, et sont les causes des fièvres intermittentes qui régnent dans ces régions, telles que les polders de Zélande. » L'auteur, qui ne cite pas un fait précis, aurait dû, au moins, démontrer en quoi l'ingestion de cette eau lui semblait, pour la production des fièvres, plus dangereuse que l'air notoirement insalubre des polders de Zélande; ici la difficulté est précisément de distinguer entre les effets de cette ingestion et ceux de l'absorption pulmonaire.
¥ On peut en dire autant du passage suivant, qui ne représente non plus qu'un dicton populaire : a On reconnaît que les eaux du pays de Caux sont troubles, lourdes, peu aérées et indigestes ; qu'au soleil elles se recouvrent rapidement d'une nappe organisée composée de nombreux végétaux des classes inférieures, parmi lesquels surtout différents genres de Lemma : aussi les populations qui s'alimentent avec ces sortes d'eaux, surtout lorsqu'elles les emploient en boissons, sont-elles sujettes à contracter des maladies dans lesquelles les accidents fébriles, intermittents, spéciaux aux affections palustres, sont souvent reconnaissables » (Marchand, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1855, p. 722).
5» Nous empruntons à Alibert {Traité des fièvres pernicieuses intermittentes, p. 288) la citation suivante :
« Raymond attribue principalement les fièvres pernicieuses qui dominent à Middelbourg et aux environs à la qualité de l'eau qu'on y boit habituellement. En effet, l'île de Walcheren, dont cette ville est la capitale, est plus basse que la mer et manque absolument de ruisseaux et de fontaines. On n'a, pour les usages domestiques, que l'eau de pluie que l'on conserve dans des citernes. Si l'on néglige d'en prendre soin, elle ne tarde pas à se corrompre par le mélange des insectes, des vers, des germes et d'autres substances qui s'y putréfient. »
Quand on se rappelle l'insalubrité du sol de l'île de Walcheren, insalubrité qui a anéanti en 1807 une armée anglaise, on a peine à comprendre qu'un auteur puisse incriminer, comme cause de la fièvre, l'usage interne de l'eau, et de quelle eau : l'eau de pluie! Si encore c'était l'eau des mares ou des ruisseaux de ce sol éminemment palustre et toxique.
6" Pn'ngle, qui a si bien étudié les maladies de ces régions, a dit : « On doit •ajouter aux causes des fièvres des pays plats et marécageux l'eau malsaine qu'on y boit communément » (Pringle, Maladies des armées, p. 3 et 4); mais il ne revient nulle part sur cette opinion et ne la démontre pas. Cette eau est donc, à ses yeux, absolument comme aux nôtres, une cause morbide secondaire, comparativement aux exhalaisons du sol dont il dépeint si énergiquement l'influence fébrigène.
7" Parlerons-nous du témoignage invoqué de Cassan? Après avoir noté la mauvaise qualité des eaux aux Antilles, il engage les habitants à prendre cer-
taînes précautions hygiéniques, à purifier ces eaux soit par le repos, soit par l'ébullition, etc. ; quant aux affections produites par leur usage interne, il dit seulement : « J'invite surtout les habitants à employer ces moyens pour leurs nègres qui, n'ayant aucune espèce de boisson spiritueuse pour corriger l'eau qu'ils boivent, sont plus exposés qu'eux aux effets dangereux d'une eau malsaine; je puis les assurer que leur négligence à cet égard est la cause principale des maux d'estomac et des maladies de langueur qui font périr une si grande quantité de ces malheureux » (Cassan, Mémoires de la Société médicale d'émuhUion, t. V, p. 146).
8° Une relation très-intéressante a été faite, au siècle dernier, par A. de Jussieu, touchant l'altération subie par les eaux de la Seine, à la suite d'une sécheresse trcs-prolongée, et l'apparition d'une maladie épidémique qui se manifesta parmi ceux qui en firent usage (voy. Mémoires de F Académie des sciences [Collection académique, partie française, t. Vil, p. 98]). De Jussieu attribua l'altération de l'eau et la maladie au développement excessif de plantes pernicieuses, et en particulier des hippuris et des conferves. « C'étaient, dit-il, surtout ces deux espèces de ]»lantes dont ces petites mares d'eau dormante, répandues le long du lit de la rivière, étaient pleines, qui, par le défaut d'eau suffisante pour les couvrir entièrement, se fanaient à l'extrémité de leurs tiges et se corrompaient ensuite par le pied. La chaleur du soleil attiédissait encore cette eau dormante, dans laquelle ces plantes étaient comme en macération, l'imprégnait tellement de leurs mauvaises qualités qu'elles exhalaient jusqu'au delà des bords de la rivière une odeur marécageuse et désagréable que l'on s'apercevait n'être point ordinaire. » Par son mélange avec l'eau de ces mares, l'eau de la Seine fut elle-même altérée dans tout son courant : « Les maladies qui régnèrent parmi ceux qui en burent furent des sécheresses de bouche qui causaient une altération fréquente, des dégoûts et des nausées qu'on ne savait à quoi attribuer, quantité de maux de gorge, dont quelques-uns se tournèrent en esquinancie, différentes fluxions à la tète, et plusieurs sortes de fièvres irrégulières et opiniâtres; en sorte que ces incommodités se faisaient remarquer principalement dans les communautés religieuses, dans les collèges et les pensions, qui ne guérissaient que par le changement de boisson, ou par des tisanes dont la coction servait de correctif à la mauvaise qualité de l'eau ordinaire.
Cette relation d'A. de Jussieu prouve avec une admirable netteté la relation de cause à effet entre l'altération de l'eau et la maladie : mais, d'après les formes de cette dernière, peut-on conclure à son identité avec les fièvres dites palustres? Je ne l'oserais pas pour mon compte; je me demande même si ce terme, fièvres irréguUères, n'exclut pas la possibilité de rapprocher ces fièvres de maladies qui, en général, sont, dans nos climats, caractérisées par une périodicité et un type réguliers ; ce qui augmente mes doutes, c'est la préservation des habitants qui ne buvaient pas cette eau altérée, bien que l'odeur marécageuse s'étendit au delà des bords de la rivière ; si la cause d'infection eût été comparable réellement à un sol palustre, l'intoxication se fût certainement produite aussi par l'absorption pulmonaire de ces effluves, et le mal n'eût pas été limité aux communautés qui faisaient usage de cette eau.
Mon opinion me semble confirmée par la discussion sur les eaux potables qui s'est élevée, il y a dix ans, à l'Académie de médecine; dans cette discussion, où fut abordée l'étude non-seulement de la composition chimique, mais des
effets physiologiques et pathologiques des différentes eaux, et spécialement de celle de la Seine, aucun fait n'a, je crois, été cité démontrant que cette dernière eau, même à l'époque de l'année où elle renferme le plus de matières organiques, à la suite de chaleurs et de sécheresses exceptionnelles, ait occasionné jamais, par sou usage interne, le développement de fièvres intermittentes ; il n'a été question que d'accidents gastro-intestinaux et surtout de diarrhée. Et pourtant, dans le cours de cette discussion, on ne se fit pas faute d'émettre des propositions très-hasardées, à notre avis, sur l'influence morbifique de certaines eaux chargées de matières organiques auxquelles on attribua le développement du goitre et celui des boutons d'Alep et de Biskra.
Il est vrai qu'en France nous avons peut-être des preuves évidentes de la complète innocuité, au point de vue de la production des fièvres, de certaines eaux dont la composition semblerait tout d'abord redoutable à cet égard : telles sont les eaux de plusieurs vallées tourbeuses, surchargées de principes végétaux, et qui sont bues impunément par les populations.
9" On oublie trop facilement que dans les localités habitées, villes ou villages, la répartition de la malaria est loin d'être uniforme pour tous les quartiers, pour toutes les habitations ; j'ai même démontré qu'à Rome telle rue, telle maison, notoirement dangereuse pour ceux qui l'occupaient, était parfois contiguë à tel quartier réputé sain. Or, quand je vois un observaleur aussi éminent que Parkes citer tel village des Indes ou de l'Angleterre où la lièvre ne frappait que ceux qui buvaient de l'eau marécageuse, respectant absolument les autres habitants, je suis porté à croire, malgré la grande autorité de cet hygiéniste, qu'une immunité aussi absolue indique que ces derniers seuls ne respiraient pas le miasme palustre, et que, par conséquent, certaines conditions de leurs habitations, altitude, orientation, position centrale ou périphérique, salubrité du voisinage, constituaient leur principale sauvegarde. J'en dirai autant du fait de ce village où la fièvre endémique cesse d'une manière complète après l'installation d'une fontaine publique; il est probable que iraménagemcnt de cette fontaine aura supprimé, à la surface du sol, certaines causes d'insalubrité, mares, eaux stagnsnles; ne sait-on pas que l'assèchement et l'assainissement du sol, soit par le drainage, soit par l'installation des conduites d'eau vers les centres de population, constituent la cause principale de l'amélioration considérable de conditions hygiéniques de l'Angleterre, et spécialement de la disparition, en ce pays, de vastes foyers de fièvres intermittentes?
10» En est-il autrement des faits qu'aurait observés M. Pereyra (de Bordeaux)? « Les habitants des Landes bordelaises et de plusieurs points du département de la Gironde n'ont pour boisson que l'eau impaludée de leur puits : or ce médecin a observé pendant treize ans que ceux qui filtrent ces eaux au charbon échappent à la fièvre endémo-épidémique, tandis que la maladie sévit sur ceux qui ne prennent pas cette précaution » (F. Jacquot, loc. cit., p. 90). Je ne connais pas le travail original de M. Pereyra, mais je m'étonne de cette absence totale de fièvre chez ceux qui ne boivent pas d'eau filtrée, et je me demande si cette immunité absolue ne prouve pas en faveur de la salubrité de leurs résidences, où ne pénétreraient pas les exhalaisons miasmatiques. Ce qui m'engage spécialement à douter ici de l'action des eaux, c'est que, dans son travail si intéressant sur les fièvres de cette même région de la France, M. Duboué ne dit pas un mot de cette influence, tandis qu'il fait merveilleusement ressortir, en comparant l'intensité de la cause morbide suivant les lieux, toute l'importance
92 INTEUMITTENTIlS (FIÈVRES).
(les conditions topographiques de la résidence Duboué (de Pau [De l'impaîU' ilisme. Paris, 1867]).
41» 11 reste un fait q\ù, par le tliéàtre de son observation, par l'autorité de celui qui nous l'a transmis, pourrait à lui seul cependant suppléer à l'insuffisance des observations précédentes, et prouver, sans conteste, l'action fébrigène de l'eau marécageuse. C'est le fait célèbre, et partout cité, du navire VArgo; nous laissons parler Boudin : « Au mois de juillet 1854, le navire sarde VArgo, parti de Bône, avec 120 militaires en santé, arrive au lazaret de Marseille. 15 hommes sont morts dans celte courte traversée] et ont été jetés à la mer; 1)8 sont déposés à l'hôpital du lazaret, offrant les signes les moins équivoques de l'intoxication paludéenne, sous toutes les formes, sous tous les types, et portés sur quelques-uns au plus haut degré de gravité, ou, si mieux on airae, de perniciosité.
Tandis que ces militaires se montrent atteints de fièvres cholérique, épileptique, comateuse, tétanique et autres, qui cèdent comme par enchantement au sulfate de quinine à haute dose, l'équipage du navire contraste d'une manière frappajite par une santé intacte. Or quelle pouvait être la cause d'une telle différence chez des individus qui avaient, en apparence au moins, subi des influences identiques? L'enquête démontra que, si les hommes de l'équipage avaient conservé la santé, ils le devaient à la pureté de l'eau qui constituait leurs provisions particulières, tandis que les militaires avaient été contraints de boire une eau puisée près de Donc, dans un lieu marécageux, et embarquée avec précipitation au moment du départ. Les militaires qui avaient échappé à cet empoisonnement étaient ceux qui, ayant quelques économies, avaient pu acheter de l'eau aux marins sardes. Ce fait démontre, d'une matière péremptoire, que la matière paludéenne, à l'état liquide comme à l'état gazeux, absorbée par la surface gastro-intestinale comme par la surface bronchique, provoque également l'intoxication » (Boudin, Traité des fièvres intermittentes. Paris, 1848, p. 66-68).
Quoi de plus convaincant que cette relation? 11 n'y a pas d'émanations palustres, puisqu'on est en mer, et qu'à bord il n'existe aucune cause d'infection analogue, comme le prouve la bonne santé des marins ; une seule influence morbifique existe: l'usage d'une eau puisée à une source éminemment suspecte, dans la plaine marécageuse de Bône. Malgré la grande autorité de Boudin et tout mon respect pour l'œuvre qu'il a accomplie, ce récit m'avait toujours inspiré plus d'étonnement que de conviction ; c'est là un fait complètement étrange, sans analogue dans 1 histoire des fièvres intermittentes : a-t-on vu jamais exemple de pareille gravité d'une épidémie d'origine palustre, sous la latitude de la Méditerranée et dans le court espace d'une traversée, difficile, il estvrai, entre l'Algérie et la France? 15 mortset 98 malades sur 120 individus buvant, à la vérité, de mauvaise eau, mais entièrement soustraits aux effluves telluriques! c'est un chiffre de mortalité décuple de ce que donnera, pendant une année entière, et même aux mauvaises époques, la fièvre palustre dans notre armée d'Afrique, c'est-à-dire chez des individus subissant l'intoxication, nonseulement par les voies digestives, mais en même temps par les surfaces pulmonaire et cutanée; si la traversée eût été de quelques mois, aucun de ces passagers n'aurait survécu; et cependant, chaque jour, sous la zone tropicale, des bâtiments embarquent, par nécessité, de l'eau tout aussi dangereuse que
INTEIUHTTENTES (FIÈVRES). 93
celle de la plaine de Bône ; et, sous ces latitudes bien autrement redoutables, durant des traversées bien plus longues, aucun fait ne s'est produit que l'on puisse comparer à celui de VArgo. Lind a bien vu des marins, en assez grand nombre, frappés d'accès pernicieux pour être allés à terre i'aire de l'eau sur différentes côtes insalubres, mais les seules victimes étaient ceux qui étaient descendus à terre, non ceux qui consommaient ces approvisionnements. J'avoue donc que celte épidémie du navire VArgo déroutait mon esptit et contredisait tout ce que l'étude et l'expérience avaient pu m'apprendre de la patbogénie des fièvres intermittentes, spécialement de la rapidité et de la gravité de leurs formes suivant les climats; je me demandais d'autre part si, à l'époque de cette épidémie, Boudin, encore au début de sa carrière, avait su apporter à l'étude de ce fait unique dans la science, au moins comme importance et comme gravité, toutes les conditions de sévère observation que lui donnait plus tard sa vaste expérience. Il me semblait qu'il devait y avoir eu, à bord de VArgo, non pas des (ièvres intermittentes, mais explosion d'une de ces graves affections, typhiques ou dysentériques, d'autant plus redoutables que la cause infectieuse qui les engendre agit dans un milieu à limites infranchissables, caserne, maison, navire.
J'eus occasion, sur ces entrefaites, en m'occupant d'une autre question dépidémiologie militaire, la stomatite ulcéreuse, de relire un travail que j'avais autrefois parcouru sans être alors frappé de quelques analogies entre le fait qui en est le sujet et celui de VArgo. Voici comment débute ce travail, dii à Léonard, et intitulé : Notice sur une stomatile épidémù/ite, sur son mode de propagation, et sur l'emploi du sulfate d'alumine pour la combattre :
« Je liens de M. Ducoux, chirurgien aide-major du 5*^ bataillon du 55"^ de ligne, une partie des renseignements qui suivent :
« Au mois d'août 1834, ce qui restait en Afrique de l'ancien régiment reçut l'ordre de quitter Bône pour retourner en France; des bâtiments marchands furent nolisés pour en clfecluer le transport. Je signalerai, entre autres, un navire napolitain qui prit cent vingt-cinq hommes à son bord où, pendant la traversée qui dura dix-huit jours, la rareté des vivres frais força d'avoir recours à des salaisons et à de l'eau qui, renfermée dans de vieux tonneaux, ne tarda pas à devenir de mauvaise qualité. Au milieu de cette absence des conditions de l'hygiène, des maladies graves se déclarèrent; les symptômes de la fièvre typhoïde apparurent, et 50 passagers environ succombèrent, soit sur le bâtiment, soit au lazaret de Marseille. En même temps un mal de bouche se développa chez presque tous ceux que cette maladie grave n'atteignit pas » {Rec. de mém. deméd. milit., l'''^ série, t. XXXVllI, p. 29G).
Ainsi, dans cette seconde relation nous constatons : 1" que c'est encore de Bône que part le détachement; 1" le nombre des passagers est de 125; o" le départ a lieu au mois d'août 1854; 4° le bâtiment est encore un bâtiment d'origine italienne ; 5'^ enfin c'est encore à Marseille qu'a lieu le débarquement.
On peut dire que ces circonstances, étrangères au fait médical lui-même, établissent déjà une frappante ressemblance entre ces deux traversées. Dans l'un des récits, il est vrai, nous apprenons que les militaires appartenaient au 55*= de ligne; dans l'autre, le numéro du régiment n'est pas indiqué; l'un des observateurs donne le nom du navire, l'autre ne le cite pas. Sous ces deux rapports, il n'y a pas du moins contradiction. L'une des relations parle de 15 morts jetés à la mer; l'autre parle de 50 victimes en tout, mais sans indiquer séparément les décès survenus en mer et ceux qui n'eurent lieu qu'au lazaret.
Au point (le vue des faits me'dicaux proprement dits, il est remarquable que dans les deux cas, s'il y en a deux, la maladie a été attribuée, soit totalement, soit partiellement, à l'usage alimentaire d'une eau insalubre : dès lors, si une enquête plus précise, plus de cinquante ans en arrière, nous paraît bien difficile, il nous est au moins permis de nous étonner, dans l'hypothèse où il y aurait eu là deux faits distincts, de ne voir aucun des deux observateurs mentionner, pour mémoire ou comparaison, l'autre de ces faits, qui cependant se seraient accomplis à quelques jours d'intervalle, se passant tous les deux sur la Mt'diterranée entre Bône et Marseille, et tous deux sa terminant par l'entrée, à ce même lazaret de Marseille, d'un grand nombre de malades gravement atteints.
J'avoue que, pour mon compte, j'ai été immédiatement entraîné à ne voir là que deux interprétations d'un fait unique, et, dans ces conditions, je me rangeai au diagnostic de M. Léonard, celui de fièvre typhoïde : 1" parce que, dans la saison chaude et sous le climat méditerranéen, cette affection peut offrir un décours assez rapide pour occasionner une proportion élevée de décès avant le dix-huitième jour; 2» parce que des faits, plus nombreux chaque jour, viennent prouver la fréquence des épidémies de fièvre typhoïde sous l'influence d'une alimentation vicieuse et de boissons altérées par la décomposition de matières organiques; o° parce que, dans le cas actuel, la maladie principale fut accompagnée d'une épidémie de stomatites, affections qui ont été à bon droit signalées par Bergeron comme accompagnant fréquemment les épidémies de fièvre typhoïde, au moins dans l'armée française; 4" parce qu'enfin ni l'un ni l'autre des deux auteurs, ni Boudin, ni Léonard dans la suite de son récit, ne parlent de signes de cachexie palustre chez aucun des individus qui ont survécu à cette traversée.
Il y a seize ans, quand j'ai publié pour la première fois la critique de ce fait Ivoy. Léon Colin, De l'ingestion des eaux marécageuses comme came de la dysenterie et de la fièvre intermittente), j'ajoutais que cette critique n'avait d'autre valeur que celle de mon opinion personnelle, tous les auteurs s'étant bornés à i-eproduire le récit de Boudin, comme preuve irréfragable de la production de la lièvre par l'eau de boisson.
Depuis lors mon opinion à ce sujet a été consacrée par un homme dont personne, j'en suis convaincu, ne récusera l'autorité, par Maillot, qui avait été témoin de l'embarquement des passagers à bord de VArgo : « Vous avez eu raison, m'écrit-il, en vous demandant si les trois relations de MM. Boudin, Léonard et Ducoux, ne se l'apportaient pas au même événement; cela est certain. » Il m'apprend que les passagers de VArgo n'eurent d'autres vivres que des viandes altérées et il continue : « Les accidents éprouvés par les passagers de YArgo me semblent donc, comme à vous, relever spécialement d'une mauvaise alimentation; quant aux fièvres intermittentes constatées chez eux, elles me paraissent d'ordre secondaire » (Maillot, lettre du 15 novembre 1870).
Mais ce n'est pas tout, le 21 août 1884, notre illustre maître m'écrivait de nouveau : « Je ne veux pas retarder d'une minute l'envoi d'un renseignement officiel qui est un bien grand argument en faveur de l'opinion que vous soutenez sur la question de YArgo : c'est la démonstration absolue) de l'erreur de Boudin sur la nature et sur la provenance de l'eau qu'il a tant incriminée ». Ce renseignement est emprunté à un document officiel (Raimbert, Tableau de la situation des établissements français de l'Algérie, 1857) établissant que
tous les bâtiments partant de Bône empruntaient leur eau à Vaiguade française y située entre les Caroubiers et Ras-el-Hamam.
Autres faits. Ily a quelqties années la marineanglaise puisait l'eau qu'elle devait embarquer en un point de la Tamise où ce fleuve était chargé d'une grande quantité de détritus organiques; aujourd'hui, grâce à l'emploi en agriculture des eaux d'égout de la métropole, les marins qui s'approvisionnent encore dans ce même fleuve, au milieu de Londres, ne retrouvent plus dans leurs tonneaux le limon infect qu'ils avaient coutume d'y voir [L'emploi des eaux d'égout en agriculture [Annales dlujgiène, 2^ série, t. XXVIII, p. 336). Certainement on ne peut qu'applaudir à ce changement, mais les rapports médicaux ne lui attribuent aucune influence au point de vue spécial des fièvres intermittentes qui jadis n'étaient pas plus communes qu'aujourd'hui à bord de la flotte anglaise.
Nos grands ports militaires français ont aujourd'hui, pour l'approvisionnement de la flotte, des aiguades qui assurent en permanence la bonne qualité de l'eau destinée aux embarquements (A. Lefèvre, loc. cit.); mais il faut bien néanmoins, pendant les longues traversées et dans les climats chauds, recourir aux ressources des localités parcourues et s'approvisionner parfois, et pour de longs besoins, d'une eau qui, en règle générale, est d'autant plus chargée de matières organiques qu'on la puise au voisinage plus immédiat de l'équateur, dans les régions précisément où les fièvres sont elles-mêmes à leur maximum de fréquence et de gravité.
Les rivières et les fleuves, à ces latitudes, donnent une eau tout aussi insalubre que les marais et les étangs. Lind avait remarqué déjà la rapidité de putréfaction de l'eau prise dans les fleuves de la côte occidentale d'Afrique; elle se corrompait en quelques jours dans les bouteilles où il l'avait enfermée.
« Les eaux de rivières qui coulent dans les contrées marécageuses des régions tropicales, c'esl-à-dire celles auxquelles les navires s'approvisionnent le plus habituellement, sont les plus dangereuses de toutes; elle passent sur un limon fangeux, détritus de nombreuses générations végétales, s'embarrassent dans les racines des palétuviers fébrigènes, n'ont pas d'encaissement, forment, par les grandes crues, des diverliculums lacustres qui leur apportent ensuite le produit délétère de leur stagnation; leur mélange avec les flots de la mer les rend saumàtres, et la putréfaction des matières organiques qu'elles contiennent est activée par une radiation solaire et une chaleur profuse ; tout, en un mot, contribue à les rendre délétères » (Ragot, Campagne de /' a Erigone », cité par A. Foucaut [Archives de médecine navale, t. IV, p. 234]).
On le voit, la cause d'infection est à son maximum dans ces rivières, et pourtant les équipages qui s'y approvisionnent chaque jour, qui, par son usage à bord peuvent contracter la dysenterie, ne paraissent susceptibles de prendre la fièvre que s'ils débarquent et respirent les émanations du sol.
C'est l'endémie dysentérique, et cette endémie exclusivement, que Foucaut voit se développer sur les populations qui font usage de ces eaux du Cambodge surchargées encore de matières organiques après trois filtrations successives.
Grâce aux chaloupes à vapeur, on peut aujourdh'ui remonter rapidement au delà des embouchures de ces grands fleuves, y puiser de l'eau qui se corrompra moins rapidement à bord, et n'ayant subi aucun mélange avec l'eau de mer, si elle a été cherchée très-haut, là où le flux et le reflux ne se font plus sentir.
Mais, même avec ces précautions, la quantité des détritus organiques est
encore énorme, et, comme les caisses à eau sont placées à fond de cale, où la température monte parfois à 40 degrés centigrades, on comprend que la putréfaction s'y développe rapidement.
Cette putréfaction est très-fréquemment observée du reste, même dans les climats tempérés, sans avoir les conséquences redoutables que l'on s'imagine habituellement. Quand les marins anglais puisaient l'eau de la Tamise avant l'exécution des travaux qui ont en partie purifié ce fleuve, ils remarquaient que, peu de temps après avoir été embarillée, cette eau subissait un mouvement de fermentation avec dégagement de gaz fétides, puis elle devenait limpide et presque inodore; on voit parfois l'eau se troubler et s'éclaircir ainsi à plusieurs reprises, quand elle est renfermée dans des tonneaux de bois; Fonssagrives attribue ces aUernativos d'altération et de purification à une oxydation qui changerait les sulfures alcalins en sulfates inodores, puis, une nouvelle quantité des matières extractives du bois du tonneau reproduisant la désoxydation, l'eau peut s'altérer et se purifier plusieurs fois de suite. Il y aurait même, suivant A. Lcfèvre, avantage à choisir, pour la fabrication des merrains, du bois qui a été flotté et qui a, par conséquent, perdu partie de sa scve: la putréfaction s'y manifeste moins facilement.
Mais une circonstance remarquable, et dont il faut tenir compte en bonne hygiène, où les faits passent avant la théorie, c'est que cette putréfaction passagère de l'eau embarquée, qui n'est en somme que le corollaire de sa richesse en matière organique, n'a pas toujours été redoutée des navigateurs ; et le célèbre Lapérouse estimait spécialement l'eau ayant subi plusieurs putréfactions; peut-être y voyait-il avec raison une garantie pour les conditions ultérieures de cette eau, une vraie dépuration.
On voit, en résumé, combien serait commune la cause morbifique, combien serait rare la maladie, si la putréfaction des détritus organiques donnait à l'eau la puissance d'engendrer la fièvre par son ingestion ; dans les conditions mêmes où cette boisson semble devoir être dangereuse au plus haut degré, nous ne voyons pas signaler l'apparition des formes redoutables de l'intoxication palustre: Thévenot rapporte qu'au Sénégal, « après les grandes pluies de 1857, l'eau des marigots salés s'est mêlée aux eaux douces des sources et les a corrompues; il a fallu cependant que la garnison et les malades s'en servissent, malgré de vives réclamations. » Ce mélange constituait certainement, sous cotte latitude, ce qu'on peut imaginer de plus redoutable comme eau marécageuse; et cependant l'auteur ne. dit pas qu'il en soit résulté, pour ceux qui la buvaient, des accidents spéciaux à rapporter au groupe des maladies palustres.
La circonstance suivante, dont j'ai été le témoin en plusieurs villes de garnison d'Italie, et d'Algérie se représente chaque jour à l'observation de nos collèsues de l'armée : Immunité relative de l'ensemble des militaires d'un même régiment; atteinte, souvent pernicieuse, mais en tous cas fréquente, du petit groupe de soldats de ce régiment employés aux travaux de jardinage, malgré l'identité pour tous de l'eau consommée.
Qu'ont éprouvé du reste les personnes qui, par expérience, ont bu de l'eau chargée de détritus organiques en décomposition? Quelques-unes n'ont rien ressenti et, surmontant leur dégoût, ont supporté cette boisson sans plus d'accidents que ceux qui, avec Parent-Duchàtelet, buvaient une macération de chanvre; d'autres ont éprouvé non-seulement du dégoût, mais des nausées, des pandiculations, parfois des vomissements ou des troubles intestinaux : est-ce
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assez de ces symptômes pour indiquer une intoxication comparable à la fièvre inlermittenie? Je le pense d'autant moins que chez les animaux qui, eux, ne sont pas susceptibles de prendre cette fièvre, l'ingestion de certains produits de putréfaction végétale a donné lieu aux mêmes accidents ; Eynaud les a observés sur des chiens auxquels il avait fait avaler une certaine quantité de matière verdâtre, éminemment putrescible, qui s'était développée à la partie interne de conduits d'eau en bois, dans un pays où l'on attribuait à cette altération le développement d'un certain nombre de fièvres intermittentes.
Les expériences qui sembleraient, au premier abord, devoir le mieux réussir, sont celles qui ont été faites avec le li(|uide regardé partout comme plus spécialement chargé de l'élément pyrogène, car, de tous les liquides que l'on puisse recueillir à la surface du sol, il est le plus riche en matières organiques, le plus fécond en protozoaires : je veux parler de la rosée condensée par le refroidissement nocturne. Or Minzi en a recueilli, dans certaines localités notoirement insalubres, aux environs immédiats soit de Rome, soit deTerracine, des quantités suffisantes pour en avaler lui-même plusieurs onces, ainsi que huit autres personnes qui se prêtèrent à cette expérimentation; bien que l'on eût choisi la saison la plus dangereuse de l'année (seconde quinzaine d'août), cette ingestion ne fut suivie d'aucun accident. Tel est le principal motif pour lequel Minzi niait l'existence du miasme palustre, rapportant la production de la fièvre à l'influence des agents météorologiques {voy. L. Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 65).
Nous sommes convaincu de l'existence matérielle, pondérable, du miasme palustre, mais nous doutons fort qu'on l'introduise soit dans les barils, soit dans les bouteilles où l'on renferme l'eau marécageuse ; quand on voit le marais lui-même offrir des conditions de nocuité toutes différentes suivant le climat, suivant la saison, suivant même la période du nycthémère à laquelle l'homme s'y expose, il faut se résoudre à admettre que sans doute l'atmosphère intervient puissamment elle-même pour, développer les propriétés toxiques de cet agent morbide.
Dans les marais, du reste, est-ce l'eau corrompue qui est la cause de la fièvre? ne constitue-t-elle pas, parfois, une jvéritable sauvegarde contre le sol qu'elle recouvre? Quel que soit le degré de putréfaction de l'eau des mares et des étangs, le danger est moins grand encore, pour les habitants voisins, que si cette eou infecte disparaît pour laisser à nu un sol bien plus dangereux qu'elle. C'est du sol que vient surtout la fièvre, du sol riche, dont la végétation n'épuise pas la puissance de production, et le type en est le sol des marais : c'est du sol donc que proviennent surtout les émanations toxiques. Ce n'est pas en agitant l'eau putride d'un marais pour en dégager le gaz, c'est en agitant la vase que l'on donnera issue à ces émanations ; dans sa topographie"" de l'île de Ceylan, Marshall dit que les indigènes attribuent la fièvre à l'eau impure de leurs mares, quand les buffles et les éléphants s'y sont baignés en ont agité le fond.
A Paris même, n'avons-nous pas eu la preuve que l'eau stagnante est moins dangereuse que les émanations du sol, lors même que celui-ci n'est pas marécageux? Quand les longues sécheresses de ilôi eurent causé l'abaissement du niveau des eaux de la Seine et entraîné la putréfaction d'un grand nombre de plantes qui exhalaient une odeur désagréable au delà des bords de la rivière, les fièvres intermittentes ne se développèrent point chez les habitants riverains
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(A. de Jussieu, loc. cit.). Nous les voyons, au contraire, apparaître avec une grande fréquence, et en 18H et en 1840, époques où de grands remuements de terre furent nécessités, et pour creuser le canal Saint-Martin, et pour construire les fortifications de Paris ; ici on ne peut évidemment s'en prendre qu'aux émanations d'un sol vierge ; il n'y avait ni mares, ni étangs, ni rivières, dont on put invoquer l'action comme centre de putréfaction organique.
Depuis que mes 'recherches ont mis cette question à l'ordre du jour, plusieurs observations ont été publiées à l'appui du rôle fébrigène des eaux stagnantes; mais elles ne sont ni assez nombreuses ni assez convaincantes pour avoir modifié mes convictions.
Que l'on ne tire pas de cette étude la conclusion que, dans les pays marécageux, l'usage interne de l'eau stagnante est entièrement indifférent au point de vue du développement des fièvres. Chez l'habitant anémié de ces régions, de ' même que chez le soldai ou le voyageur qui va traverser une plaine marécageuse, il faut se rappeler les avantages spéciaux des boissons toniques et nourrissantes; on sait quels services a rendus l'habitude prise en Algérie de distribuer aux troupes du café avant les marches; en Chine, l'usage si répandu du thé repose et sur la valeur alimentaire de cette infusion (Morache, Pékin et ses habitante. In Ami. dliyg. publique, 1869, S'' série, t. XXXII, p. 61), et sur la mauvaise qualité de l'eau dont elle déguise le goût; ou peut se créer ainsi une véritable prophylaxie en augmentant les conditions de résistance de l'organisme. Aussi ne puis-je qu'approuver, en expliquant ainsi son utilité, la précaution prise par certains voyageurs, comme Blanc, en Abyssinie, de ne boire l'eau saumâtre que sous forme de thé ; la précaution sera bonne surtout chez ceux qui ne prennent cette eau qu'avec répugnance, chez lesquels elle produit des nausées, parfois de la diarrhée, et par suite des conditions d'affaiblissement favorables à l'impression du miasme tellurique.
L'ingestion d'eau parfaitement pure et limpide, mais très-froide, est susceptible, elle aussi, de provoquer des rechutes chez les anciens fiévreux.
On devra toujours chercher à diminuer les dangers ou tout au moins le dégoût que provoque l'eau stagnante, soit en la filtrant, soit en précipitant par l'alun les matières en suspension, soit en l'additionnant de vin, d'eau-de-vie ou même d'une très-faible quantité d'absinthe.
Enrésumé, l'eau marécageuse n'a pas l'action spécifique du miasme palustre atmosphérique, et n'agit, dans le développement de cette intoxication, que comme la série des causes banales qui diminuent la résistance de l'organisme aux influences morbides.
Nature du poison palustre. En 1879, Klebs et Tomasi Crudelli ont vu se développer certains bacilles et des filaments très-longs dans les liquides de culture ensemencés avec la terre des marais Pontins. Ces mêmes éléments auraient été retrouvés dans le sang des lapins inoculés et dans celui des fébricitants.
Ces expériences ont été reprises par plusieurs observateurs avec des résultats trop inconstants pour qu'on puisse considérer ces bacilles et filaments comme caractéristiques de l'affection. 11 y a longtemps que nous avons mis les expérimentateurs en garde contre la valeur des inoculations pratiquées sur des animaux absolument réfractaires à la fièvre palustre et constituant dès lors des milieux, suivant nous, entièrement impropres à l'évolution du microbe, quel qu'il soit, dont relèverait cette affection.
Laverai! a décrit en IBS^ sous le nom de parasites de l' impaludisme une série de micro-organismes observés dans le sang des fébricitants durant deux années de pratique en Algérie. Appartenant à l'ordre des protistes, les germes de ces micro-organismes s'introduiraient dans l'économie humaine par l'intermédiaire des boissons et se révéleraient, à l'examen du sang des malades, sous trois formes différentes : 1° éléments cylindriques, incurvés en croissant, effilés à leurs deux extrémités, de 8 à 9 // dans leur |)lus grand diamètre, de 3 fx dans leur diamètre transversal; 2" corps sphériqiies, transparents, dont le diamètre varie de 1 i^i à celui d'une hématie, garnis à leur pourtour de filaments déliés; ces filaments, renflés à leur extrémité libre, sont animés de mouvements rapides et parfois se détachent du corps sphérique en conservant toute l'activité de qes mouvements; 3» d'autres corps sphériques, beaucoup plus gros, de 8 à 10 ^ de diamètre, sans filament ni mouvement, que l'auteur considère comme les cadavres des corps précédents.
Sur 228 cas, Laveran a constaté 184 fois la présence de ces corps et il arrive aux conclusions suivantes : ces parasites se rencontrent toujours dans l'impaludisme, au moins dans les vaisseaux du foie et de la rate; leur abondance est en rapport avec la gravité des accidents; on ne les retrouve eu aucune autre maladie; ils disparaissent à la suite de la médication spécifique.
Plusieurs observateurs de premier ordre ont retrouvé les parasites de Laveran, et, si telle est la cause réelle de la fièvre intermittente, il nest pas douteux, vu l'immensité du champ d'observation, que la masse des faits vienne bientôt corroborer la découverte dont tout l'honneur revient à notre distingué collègue.
Prédispositions personnelles. On peut dire que d'une manière générale li; miasme palustre ne reconnaît aucune immunité d'âge, de sexe, de race.
Ce miasme n'est point dangereux pour les diverses espèces animales; j'en ai longuement donné la preuve [Traité des fièvres iiit.,]). 378). L'homme seul en subit l'influence, et l'on doit révoquer en doute la prétendue sagesse des aruspices qui affirmaient trouver dans les entrailles des animaux les traces des vapeurs qui s'exhalent du sol.
Les prédispositions spéciales offertes par certaines catégories d'individus sont presque toujours le résultat de conditions indépendantes des particularités de leur organisme, mais qui entrahient leur exposition plus complète à la cause morbide. C'est dire combien est considérable ici l'influence des professions.
Celle de ces professions (jui, dans les climats salubres, est considérée nonseulement comme la plus inoffensive, mais la plus favorable au développement des forces et de la santé, la profession de cultivateur, est pleine de danger, bien plus que toute profession industrielle, dans les foyers palustres; plus on avance vers le sud, plus ces dangers augmentent. Aussi est-ce à la hâte que s'exécutent les plus indispensables de ces travaux, ceux surtout qui correspondent à la saison épidémique. « En Corse, dès que les blés sont mûrs, les cultivateurs se hâtent de les récolter et de regagner leurs villages au sein des montagnes. Si, par suite de circonstances accidentelles, la moisson est retardée, ils se trouvent dans la nécessité ou de l'abandonner ou de compromettre leur s:mté. La fertile plaine d'Âléria (Corse) est conune un piège continuel tendu aux populations environnantes. Ainsi que l'a dit Gaudin, les fruits qu'on y recueille sont toujours mêlés à des semences de maladie et de mort (Scipion Gras, Assainissement du
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littoral de la Corse. Paris, 1866). En est-il aiitiement de la plaine de Rome, dont nous avons décrit tous les dangers pour les malheureux moissonneuis ? {Voy. art. Rome, p. 151.) Il en est de même des travaux de terrassement, de défrichement surtout, qui mettent ordinairement à jour un sol dont la végétation n'a pas encore utilisé la richesse.
Le péril devient |)lus grand pour ceux que leur métier oblige à séjourner en permanence dans l'atmosphère miasmatique, et surtout à en subir l'action pendant la nuit, c'est-à-dire au moment où cette atmosphère est particulièrement dangereuse : telle est la raison des atteintes si nombreuses et si graves des douaniers, des employés de chemin de fer, obligés d'occuper la nuit des gares au milieu de campagnes pestilentielles; dans un voyage à Aigues-Mortes, j'ai retrouvé à la vue du personnel de la gare de cette ville les souvenirs que m'avaient laissés les employés des stations de la campagne de Rome. Il arrive que des chasseurs, qui auront impunément parcouru des marais durant le jour, seront atteints d'accès pernicieux pour avoir de nuit traversé les mêmes lieux.
Quelques conditions professionnelles, en revanche, confèrent un certain degré d'immunité au milieu des circonstances les plus favorables d'ailleurs à l'action de la malaria; rappelons comme exemple type ces briquetiers signales par Lancisi et qui, bien qu'installés par leur industrie sur un des points les plus légitimement suspects de l'enceinte de Rome, devaient leur immunité absolue à l'influence préservatrice de leurs fours continuellement allumés.
Le miasme tellurique ne ménage aucune race humaine et les nègres ne jouissent point de la préservation absolue qu'on leur avait attribuée.
Lind est le premier auteur, croyons-nous, qui ait insisté sur cette prétendue immunité des nègres et sur le parti que l'autorité pouvait en tirer pour imposer aux hommes de couleur les travaux que l'Européen ne saurait entreprendre sans danger dans les pays chauds, notamment la culture du sol.
« Le blanc vit avec peine aux colonies; sans le secours des noirs, il ne pourra jamais cultiver un sol vierge; sa constitution s'y refuse, aussi bien que l'indomptable climat de l'équateur ». Cette opinion de Laure met, il est vrai, surtout en cause l'influence de la chaleur.
Boudin s'est placé nettement au point de vue de l'intoxication palustre et a prétendu que les nègres y étaient absolument réfractaires ; c'était là une des thèses principales de sa fameuse doctrine de l'antagonisme. L'énorme mortalité subie par les nègres enlevés à leur pays natal et transportés, comme colons ou soldats, dans les localités les plus dangereuses : aux Antilles, à Cevlan, au Bengale, dépendrait uniquement de maladies de l'appareil respiratoire (Boudin, Acclimatement des races humaines sur divers points du globe. In Rec. des mem. deméd. mil., o'^ série, t. XXII, XIII et XV). Cet exclusivisme est excessif; il est certain que les affections pulmonaires, et en particulier la tuberculose, jouent un rôle considérable dans la mortalité des nègres transportés loin de leur pays d'origine, mais, lorsque cette translation a pour résultat de les amener en un loyer palustre, ils en subissent en outre l'influence spéciale, et paient souvent un lourd tribut à l'infection malarienne; Fuzier a mis ce fait hors de doute par ses observations à la Vera-Cruz où, médecin en chef de l'armée française pendant près de cinq ans (1862-1866), il constata que les soldats noirs du bataillon égyptien n'étaient réfractaires qu'à la fièvre jaune, et fournissaient un contin^ient notable de victimes à la fièvre intermittente, llirsch a démontré la fréquence de cette dernière fièvre chez les nègres, aussi bien chez ceux d'Abyssinie que parmi
les peuplades du littoral ou du centre de l'Afrique. Dutioulau cite à cet égard l'opinion d'observateurs trcs-autorisés : à Mayotte, les diverses races de couleur de l'Inde et de la côte orientale d'Afrique, importées et employées aux travaux d'installation, furent éprouvées tout autant, si ce n'est plus, que les Européens, par les fièvres pernicieuses de toutes formes. Au Gabon, Griffon du Bellay a également reconnu chez les nègres la fréquence de la fièvre et de la cachexie palustre, comme Sigaud aux Antilles et Richaud en Cochinchine (Dutroulau, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds) .
Les rapports statistiques et sanitaires de l'armée anglaise, dont les troupes blanches vivent au contact de régiments de couleur en nombre de garnisons de la zone intertropicale, fournissent de leur côté des preuves imposantes de l'aptitude du nègre aux atteintes de la malaria; sur les points les plus divers de cette zone, au sud de la Chine, à Ceylan, aux Antilles, les soldats de coulem donnent une proportion de fébricitants parfois supérieure à celle des soldats d'origine européenne.
Des faits du même genre sont cités à l'article Antagonisme de ce Dictionnaire.
L'auteur de cet article fait observer avec raison que les atteintes des nègres dans les régions palustres sont communes surtout lorsque ces nègres ne sont pas originaires de ces régions.
La question de races vient donc ici céder la place à cette influence sur laquelle nous insistons dans la plupart de nos travaux d'épidémiologie, l'influence de la non-accoutumance, de la qualité de nouveau venu.
« Qui puro è cœlo ad palustre se conferunt eo delerius afficiwitur (jiio feliciori assueverint » (Lancisi, De noviis paludum effluviis). Nous verrons plus loin que les lièvres pernicieuses frappent plus spécialement ceux qui n'ont pas subi cette imprégnation lente qui constitue l'intoxication chronique (anémie et cachexie palustres); c'est à ce titre et sous cette dernière réserve qu'on peut admettre, encore avec Lancisi, que l'indigène des pays palustres s'habitue sans danger à leurs émanations. C'est ce qui a été également établi par Maillot : « L'habitude émousse l'activité des émanations marécageuses » .
L'étranger qui respire cet air empoisonné est frappé quelquefois comme d'un coup de foudre. 11 a d'autant plus à craindre que son climat natal diffère davantage de celui dans lequel il se trouve (Monfalcon, Histoire des maraii^, p. 552).
D'après les données précédentes, n'a-t-on pas la clef de ces faits, inexplicables au premier abord, d'épidémies palustres anéantissant des armées, alors que la population résidente est relativement ménagée? C'est que le soldat ne peut choisir ni son jour ni son heure pour affronter ces dangers; c'est souvent au moment de la saison dangereuse qu'il parcourt ces foyers désertés par leurs habitants; c'est souvent la nuit qu'il les traverse, n'ayant pour se défendre aucun des privilèges d'assuétude de l'indigène, mais apportant au contraire toutes les prédispositions du nouveau venu {voy. art. Épidémie).
Nous verrons, en indiquant les règles prophylactiques, combien les prédispositions individuelles peuvent être modifiées par les conditions hygiéniques personnelles : alimentations, vêtements, etc.
Evolution épidémique. 1" Épidémies régulières. Dans l'article Saisons de ce Dictionnaire (p. 229 et suiv.) nous avons placé les fièvres intermittentes en tête des affections dont le retour annuel est empreint de la périodicité la plus remarquable, et rappelé que c'est en raison de la coïncidence de ce retour avec
102 INTERMITTENTES (FIÈVKi;S).
la saison chaude que les auteurs modernes ont soutenu la théorie de l'origine purement météorique de ces affections.
Au commencement de ce siècle, Villermé avait fait la démonstration de cette périodicité pour les foyers marécageux de Franée et de Hollande; il avait constaté, d'après la répartition par mois d'un chiffre considérable de décès, 180 000, qu'en ces dernières localités le maximum de la mortalité ne se produisait pas aux mêmes époques que dans les autres régions des climats tempérés, et que ce maximum correspondait aux mois de juillet, août, septembre et octobre (Villermé, De l'influence des marais sur la vie. In Ann. d'Jujg. publ., 1854, t. XI).
D'une manière générale on peut dire que dans les régions palustres de la zone tempérée, les deux premiers trimestres de l'année sont les moins dangereux, puis le quatrième; c'est au troisième trimestre (juillet, août et septembre) qu'appartient la période épidémique.
Cela est vrai de toute la zone méditerranéenne; tous les ans la statistique médicale de l'armée française le démontre pour l'Algérie. Quant à l'Italie, j'emprunte à mon Traité des fièvres intenniltenles le tableau ci-contre; il indique pour une période de seize ans et demi les chiffres des malades de l'armée française qui se trouvaient en traitement aux hôpitaux militaires de Rome le 1" et le 15 de chaque mois. C'est la meilleure démonstration que nous puissions donner du rapport intime qui existe, à cette latitude, entre le nombre des fébricitants et la marche des saisons.
Si le lecteur veut bien accorder en particulier un coup d'œil aux modifications subies chaque année du I" juillet au 15 août, il verra que le chiffe des malades hôpitalisés va presque se doublant en quel.jues semaines et ne commence à s'infléchir que pendant le courant du mois d'octobre ; cette preuve de l'influence de la saison chaude sur la morbidité de l'armée française à Rome serait bien autre, si, durant la période épidémique, on n'eût pas habituellement dirigé sur France, en congé, tout malade dont le transport devenait possible.
Puis, à partir du mois d'octobre, ce chiffre va déclinant pour atteindre vers la liii de décembre un minimum qu'il conserve, à quelques oscillations près, durant tout le premier semestre de l'année suivante.
Cette influence de la chaleur estivale va s'affîrmant à mesure qu'on se rapproche de l'équateur; seulement la période épidémique devient de plus en plus longue et finit par envahir la presque totalité de l'année.
Il importe de noter que cette périodicité de l'épidémie, dans les foyers palustres, est surtout le propre des atteintes des personnes provenant de climats salubres : soldats, marins, colons, qui, pour un grand nombre, quand ils ont été malades, sont renvoyés dans la mère-patrie.
Pour la population stable, l'influence malarienne se manifeste encore par l'exagération subite, au début de l'été, des chiffres des malades, aussi bien dans les foyers palustres de nos climats que dans ceux de la région méditerranéenne, à Rome, par exemple, où la popalation nosocomiale triple ou quadruple du mois de juin au mois d'août suivant, mais la descente de cette période est beaucoup moins tranchée; intoxiqués souvent dès leur enfance, et en tous cas obligés de demeurer sur place une fois leur première atteinte, n'ayant pas le bénéfice du retour en des régions salubres, les indigènes subissent jusque dans l'arrièresaison l'action du miasme palustre et, quand les froids surviennent qui suspendent la production de ce miasme, ils se trouvent dans im état de cachexie
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