‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.55Chapitre 16 sur 65 · LUCENA · texte numérisé non relu

LUCENA

udeunles et co mitantes. Frankfurt a M., 1811, in-i», fig. — III. Analomischc Untcrauchiingen cler Thymus in Menschen und Thieren. Ibid., 1811-17, 2 part. in-i". — IV. De cerebriin homine vasis et inotu. Heidelberg, 181*2, 111-4°. — V. De facic humana cogitala anatomicophysiologica. P. I, II. Heidelberg, 1812-14, in-i". — VI. Plujsiologisch-mcdicinische Unlersuchungcn ilber einige Gegenstânde der Lelire vom Zeugungsgeschâftc. Ftankf. a M., 1814, in-12. — VIF. Anatomische Bemerkungen ilber die Diverlicula atn Darmkanal, und ilber die Hôlilen der Thymus. NiJrnberg, 1815, pi. 1. — VIII. Einige Bemerkungen iiber das Yerhàltniss des menschlichen Organismus su âussern Verlttziingen in Bezug auf Tôdlichkeit und deren Bcurthcilung . Heidelb., 18U, in-8\ et Marburg, 1819, in-8°. — IX. Einige Scitze aus der physiologischen Lehre von den secernirten Snflen. etc. Frankf., 1816, in-8°. — X. Entwurf eines Systems der medicinischen Anthropologie, zum Gebrauch bei Studiiim, etc. Frankf., 1810, iii-8°. — XI. De ossescentia arteriorum senili, Marburgi, 1818, in-4». — XII. Grundriss der Entivickelungsgechichte des menschlichen Kôrpers. Marburg, 1819, in-4".

E. Bgd.

IjUCAI^e {Lucanus, de lucus, bois sacré (Erichson), onlucanus, deLucanie, pays d'Italie où les bœufs ont de longues cornes (Mulsant). Genre d'insectes coléoptères, de grande taille, formant le type de la famille des Lucanides et caractérisés surtout: par la forme des antennes à massue pectinée ou disposée en dents dépeigne avec les feuillets immobdes ; par des mandibules très-fortement saillantes au delcà de la tète el, énormément développées chez les mâles.

Le Lucanus cerims Linn. est l'espèce la plus connue, elle est très-variable pour la taille et la forme de la tête. C'est un très-grand insecte brun, vulgairement désigné sous le nom de Cerf-volant, dont la larve ronge les vieux troncs d'arbre et qui à l'état parfait se trouve dans les contrées boisées oià il reste immobile le jour pour voler lourdement au crépuscule.

Un préjugé absurde a lait redouter les Lucanes, on croyait qu'ils pouvaient prendre des charbons ardents entre leurs cornes mandibulaires et propager ainsi les incendies ; ces animaux peuvent pincer fortement au moyen de leurs mandibules, les femelles ont aussi une grande force, quoique chez elles les parties buccales soient raccourcies, mais elles sont mues par des muscles très-puissants.

On a jadis fait entrer dans la matière médicale la poudre des grandes mandibules du Lwcani/s cerwMS. A. LabodlbÈi>e.

LUCAS-cnAMPIOI%'iVlÈRE (Jdst). Né à Nantes en 1805, vint terminera Paris ses études médicales commencées dans sa ville natale, et se montra disciple enthousiaste de Brou ssais ; reçu docteur en 1828, il pratiqua pendant quelque temps la médecine à Paris, mais bientôt dégoiité de la clientèle, il se consacra exclusivement à la création et à la direction d'une œuvre véritablement utile pour les pauvres praticiens de la campagne, un journal à très-bon marché qui reproduisant les cliniques et la thérapeutique des principaux médecins et chirurgiens des hôpitaux et le mouvement général de la science. Lucas-Championnière y consacra sa vie tout entière et s'assura ainsi une existence et une fortune indépendantes. 11 mourut emporté par un étranglement interne le 16 mai 1858.

On a de lui :

I. Dissertation sur une observation de gastro- entérite avec symptômes d'adynamie. Tli. de Paris, 1828, n° 32. — II. Recherches sur la thérapeutique de la syphilis. Paris, 1856, in-K". — III. Statistique du personnel médical en France et dans quelques contrées de l'Europe. Paris, 1845, in-S". — IV. Dictionnaire des médecins praticiens (c'est une table analytique et raisonnée des 20 preniiers volumes de son journal). Paris, 1850, 2 t. en! vol. in-S». — V. Hédaction à peu près exclusive du Journal de médecine et de chirurgie pratiques, fondé eu 1830, 1 vol, par an. E. Bgd.

LUCEWJA (Luiz). Médecin que les Espagnols citent avec orgueil comme un de

leurs savants les plus émineiits, mais qui ne fit guère jouir sa pairie des grands talents qu il avait reçus de la nature. Né à Guadalaxara en 1491 , il fit ses études à l'université d'AIcaJa où il prit le bonnet de docteur. Bientôt, il quitta l'Espagne et voyagea dans divers pays; on dit (Nie. Antonio) qu'il pratiqua à Toulouse et y occupa une chaire de médecine. Un fait certain, c'est que le seul uvragc de lui que nous possédions, dédié à un magistrat de cette ville, y fut imprimé en 1 525 . Lucena se retira ensuite à Rome oi\ raccompagnait une grande réputation, et c'est dans cette capitale qu'il mourut en 155'2, comme eu fait foi l'épitaphe qui orne son tombeau dans l'église N.-D. del Popolo.

11 a laissé l'ouvrage suivant :

De tuenda prœsertim a peste intégra valetudine deque hujus mali remédia. Tolosœ, 1523, in-4». E. Bgd.

Luceoiv (Eaux MINÉRALES DEj . Voy. Bagnères-de-Luchon.

LUCIDITÉ (du lat. lucidiis, du provençal luciditat, de l'ital. lucidilà). LU- CIDE (intervalle, moment, folie, aliéné).

Aucune étude spéciale et complète n'a été publiée encore sur ce sujet important. Nous allons essayer de combler cette lacune.

La folie étant considérée métaphoriquement comme une obnubilation de rintelligence et un obscurcissement de la raison, on s'est servi aussi, dès la plus haute antiquité, de l'expression figurée de lucidité pour désigner l'éclaircissement passager de l'entendement chez les aliénés, ou, si l'on veut, pour exprimer le retour temporaire du calme et de la raison, soit dans le cours d'une maladie mentale, soit entre deux accès. Celte période de calme et de raison a reçu le nom d'intervalle lucide. Telle est l'acception la plus ancienne et la plus ordinaire du mol lucidité'.

Mais, à mesure que les phénomènes de la folie ont été mieux analysés, on a reconnu que, chez un grand nombre d'aliénés, l'intelligence restait intacte et la conscience nette, — du moins en apparence, — taudis que les facultés affectives et morales étaient seules visiblement atteintes et gravement lésées. Le mot lucidité a reçu alors une seconde acception ; quelques manigraphes l'ont employé pour spécifier l'état mental de cette catégorie d'aliénés. Ceux-ci ont été nommés fous lucides, et leur maladie folie lucide.

On voit, d'après cela, que le mot lucidité a, dans le langage psychiatrique, deux acceptions, suivant qu'il s'applique aux intervalles ou à un groupe déterminé de maladies mentales. — Dans le premier cas, lucidité est pris dans un sens général; cette expression s'étend à l'ensemble des fonctions psychiques; elle esl, à vrai dire, synonyme de retour à la raison. — Dans le second cas, lucidité n'a qu'un sens restreint et relatif; ce mot ne s'applique qu'à une partie des facultés mentales, il n'exprime seulement que la clarté de l'mtelligence au milieu du trouble des sentiments aftectifs et du désordre des actes.

Nous aurons donc à étudier, au double point de vue de la clinique et de la médecine légale : 1" les intervalles lucides ; 2" les aliénés lucides.

Mais, à côté de la folie proprement dite et en dehors d'elle, il y a d'autres états morbides, tels que certaines névroses, le délire, le coma et l'agonie, dans lesquels l'intelligence est profondément troublée, la conscience obscurcie ou éteinte le libre arbitre suspendu ou anéanti. Comme la folie, ces états peuvent présenter des moments de lucidité. En conséquence, pour être complète, l'étude clinique et mcT. li c, 2' s. III. jQ

médico-légale des intervalles lucides doit s'appliquer non-senlemoiit à la folie, mais encore à tous les troubles pathologiques de renteiidenieat ctraugers à VAïcnation mentale.

I. Des intervalles ou moments lucides. Existe-t-il, dans le cours de la folie, des moments ou intervalles lucides ? Cette locution est-elle exacte, répond-elle à un fait réel, et doit-on la conserver dans le vocabulaire psycliiatri(jue ? ou bien faut-il l'abandonner comme impropre, la condamner comme défectueuse, et la repousser comme consacrant un vieux préjugé et une erreur surannée?

Cette dernière opinion a été soutenue par M. Billod dans les Annales me'dicopsycJiologiqiies de juillet 1852, mais elle n'a pas trouvé d'adeptes parmi les autres médecins aliénistes. Nous reconnaissons volontiers, avec M. Billod, que ces mots de moments et d'intervalles lucides n'ont aucune origine scientifique. Ils sont incontestablement d'extraction populaire ; leur forme figurée, leur sens métaphorique, ne laissent aucun doute à cet égard. Mais ils ont été adoptés de bonne heure parles législateurs et les jurisconsultes; et il y a plus de vingt-deux siècles (Lois des Douze tables, 451 av. ,1. C.) qu'ils sont passés de la langue vulgaire dans la langue juridique. Les intervalles lucides sont expressément désignés dans la législation romaine par les mots intervaUa et intervaUa perfectissima. Plus tard ces expressions furent reprises et développées par les commentateurs d'Ulpian et de Justinien, par les célèbres professeurs de Salerne, de Bologne, de Pavie, de Plaisance, de Toulouse et de Poitiers. On les trouve dans les ouvrages d'Irnerius, de Barthole, de Balde, de Petrus .lacobi, d'Alexandre, de Tiraqaeau, cle Farinacius, de Mascardi, d'Alciat et de Cujas. A son tour, Paul Zacchias emprunta cette locution aux jurisconsultes, et l'introduisit dans la médecine légale, (( dilucida intervaUa. » Et depuis lors (1621) elle est acceptée sans conteste par les magistrats et par les médecins légistes.

11 laut donc conserver ces mots d'intervalles ou de moments lucides, qui sont consacrés par l'usage et par le temps; il faut les conserver tout en les dépouillant de leur acception primitive, vague et banale, pour les réduire à une signification précise et scientifique.

C'est ce que nous allons essayer de faire.

Il y a, dans les intervalles lucides, deux éléments essentiels à considérer : la durée et le degré.

Durée. Dans les intervalles lucides le retour de la raison n'est point définitif; il n'est que temporaire, passager; c'est là un des caractères de la lucidité sur lequel tous les auteurs sont d'accord. Mais ils sont loin de s'entendre sur retendue qu'on doit assigner à cette durée. Et ici se présente la question de savoir si les intervalles lucides diffèrent des intermittences, et doivent en être formellement distingués. <

Dans le langage juridique et médico-légal ces deux expressions sont synonymes. Zacchias, Fodéré, Marc, Casper, Briant et Chav:dé les confondent. « On peut considérer comme intervalles lucides , dit Marc, aussi bien ceux qui sont de courte durée que ceux qui se prolongent pendant des semaines, des mois et même des années entières ; qu'ils arrivent à des époques régulières ou irrégulières, ils forment la folie intermittente. » La plupart des aliénistes confonden aussi les intervalles lucides et les intermittences, ou du moins n'établissent entre eux aucun caractère disliiictif. Seul, M. Falret père a exprimé sur ce sujet une opinion foi-mellc : « Les intervalles lucides se distinguent, dit-il, des intermittences pr leur brièveté et par leur absence de périodicité, » Ces caractères ne nous

LUCIDITE. m

paraissent pas suffisants pour foire admettre une différence réelle entre les intervalles lucides et les intermittences. Il y a, en effet, des intermittences courtes et des intermittences irrégulières ou non périodiques. La longueur et la périodicité ne peuvent donc pas être invoquées comme la marque de l'intermittence. D'ailleurs, il y aurait de grands inconvénients à donner cliniquement une signification distincte à deux locutions que la médecine légale rapproche et confond depuis des siècles. En conséquence, nous croyons qu'il est plus avantageux et en même temps plus conforme à la tradition et à l'habitude de considérer les intervalles lucides comme un genre dans lequel rentreraient, à titre d'espèces, l'intermittence et la périodicité.

D'après cela, l'intervalle lucide exprimerait d'une manière générale tout retour temporaire, passager, de la raison, sans considération d'époque ni de durée. Mais lorsque l'intervalle lucide se montre entre deux accès, il pi-endrait la dénomination spéciale A'inlermitieyice; et lorsqu'il apparaît à des époques régulières, il s'appellerait j^eViof/icife. Avec cette interprétation; on ne risque plus de s'égarer en de vaines et subtiles distinctions, toute confusion disparaît sur ce point dans le langage médico-légal, et l'accord devient plus facile entre les médecins légistes et les magistrats.

Envisagés comme nous venons de le faire, les intervalles lucides ont une durée très-variable. Ceux qui se montrent dans le coui^s même d'un accès de folie, sont courts et momentanés. Sans avoir jamais cette instantanéité en quelque sorte électrique que le vulgaire leur attribue, ils ne durent parfois que peu de temps, un quart d'heure, une heure, deux ou trois heures, une demi-journée au plus.

Ceux, au contraire, qui se manifestent entre deux accès, et qui sont, à proprement parler, des intermittences, ceux-là ont au moins un jour de durée, et ils peuvent se prolonger pendant des semaines, des mois et des annéos.

Degré. Les auteurs ne s'accordent pas non plus sur le degré que doit

présenter le retour de la raison dans les intervalles lucides. Suivant les uns, il

doit être complet et absolu ; selon d'autres, il est toujours incomplet et relatif.

La première opinion a été soutenue avec une grande conviction, et développée

avec un rare talent par le chancelier d'Aguesseau. Sa doctrine sur ce sujet fait

encore autorité, si bien qu'on la trouve exposée tout au long dans les livres les

plus récents sur la folie et sur la médecine légale. Yoici donc en quels termes

lit s'exprime d'Aguesseau sur l'intervalle lucide : « Il faut que ce ne soit pas une

jol tranquillité superlicielle, une ombre de repos, mais au contraire une tranquillité

|(! profonde, un repos véritable ; il ' que ce soit, non une simple lueur de rai-

jj! son, non un éclair, non un crépuscule, mais une lumière parfaite, un éclat vif

tji et continu, un jour plein et entier qui sépare deux nuits, c'est-à-dire la fureur

■|qui précède et la fureur qui suit... ; ce n'est point une paix trompeuse et infi-

lit i^lèle, une bonace qui suit une tempête ou qui l'annonce, mais une paix sûre et

,lil I stable pour un temps, un calme véritable et une parfaite sérénité; enfin, il faut

0^ que ce soit, non pas une simple diminution, une rémission du mal, mais une

0 espèce de guérison passagère, une intermission si clairement marquée, qu'elle

jjjj soit entièrement semblable au retour de la santé. » Et afin qu'il ne puisse sub-

J sister ni doute, ni équivoque sur le caractère et le sens absolus qu'il attache à la

,jj lucidité, d'Aguesseau établit un vrai diagnostic différentiel entre un acte raison-

.,( nable ou une action sage et un intervalle lucide. « L'action, dit-il, n'est qu'un

L effet rapide et momentané de l'àme; l'intervalle dure et se soutient. L'action ne

, marque qu'un seul acte; l'intervalle est un étal composé d'une suite d'actions.

Donc rien de plus distinct qu'une action de sagesse et nn intervalle. » On [jourrait dire que l'un est un acte et l'autre un état.

n conséquence, d'Aguesseau définit l'intervalle lucide : « Une enlière suspension de la folie, une véritable trêve de la fureur, qui ne diflère de la pai.v que parce qu'elle n'a son effet que pendant un temps... Sa nature est un calme réel, non apparent; sa durée doit être assez longue pour pouvoir juger de la vérité. »

Fodéré, Marc, la plupart des aliénistes, des médecins légistes et des jurisconsultes partagent, en la reproduisant textuellement, l'opinion de l'illustre cliancelier- Au point de vue juridique et médico-légal, rica de plus juste et de plus rationnel. Comme nous le verrons bientôt, pour que l'intervalle lucide soit valable tant en droit civil qu'en droit criminel, il doit être évident, certain, complet, absolu et suffisamment prolongé.

En est-il de même sous le rapport clinique? et cela implique-t-il que la lucidité ne puisse pas se montrer incomplète, apparente, relative? Cette seconde opinion a cours également dans la science. On en trouve les premiers éléments dans Paul Zacchias : « In quibusdam dementiis, dit le savant professeur, haec intervalla manifestissima ac vera ; in aliis nonnisi obscura et apparentia ; taies enim dementiae remittere potins dici possunt quam iutermittere. ( Qucestiones medico-legales, lib. II, tit. I, quœst. xxt.) On voit par cette citation que Zacchias distingue deux degrés dans les intervalles lucides : — les intervalles très-manifestes et vrais, « intervalla manifestissima ac vera, » qu'il ne sépare pas des intermittences, (( intermittere, » — et les intervalles obscurs et apparents, « obscura et apparentia, » qu'il ne sépare point des rémittences, « remittere. »

Casper, se rapprochant en cela de Zacchias, admet une lucidité « réelle, » qu'il considère comme très-rare, et une lucidité « apparente » ou « pseudo-lucidité, )) qui serait, au contraire, d'après lui, la plus commune.

De l'exposition qui précède nous tirerons les conclusions suivantes, qui sont comme l'expression et la formule de notre manière de voir sur les intervalles lucides :

Dans la plupart des maladies mentales, des délires et des troubles cérébraux, on observe des retours temporaires de la raison qui constituent les intervalles lucides;

Les intervalles sont courts ou longs, complets ou incomplets, réguliers ou irréguliers ;

Ils se montrent tantôt entre deux accès, tantôt dans le cours même d'un accès;

Les intervalles lucides qui surviennent entre deux accès se nomment plus spécialement intermittences ou intermissions. Ils sont caractérisés par une lucidité entière et réelle, par une certaine régularité dans leur apparition, par une durîe toujours notable et souvent longue, variant entre un jour et une ou plusieurs années;

Les intervalles lucides qui se manitestent dans le cours d'une vésanie ou d'un délire sont de deux espèces. Les uns sont incomplets, variables dans leur durée, mais généralement assez longs, souvent irréguliers, quelquefois réguliers dans leur apparition : ce sont les rémittences ou rémissions. Dans cet état intermédiaire entre la folie et la raison, la lucidité est confuse, imparfaite, relative. Les autres sont caractérisés p?.r une lucidité le plus souvent complète, mais rapide, courte, momentanée, irréguhère, capricieuse; c'est comme une illumination soudaine et un éclair de raison qui traverse le chaos et le désordre du délire. C'est

ce dernier genre de lucidité qu'on a plus particulièrement désigné sous le nom à'intervalle lucide.

Début, marche, terminaison des intervalles lucides. L'apparition des intervalles lucides est tantôt bruscpie, tantôt progressive. Dans le premier cas, qui est le plus rare, le délire cesse subitement pour faire place à la raison. Dans le second cas, qui est le plus commun, le délire s'affaisse progressivement et le retour de la raison s'opère d'une manière graduelle.

Nous avons déjà dit que la durée des intervalles lucides est très-variable : elle peut être de quelpies instants, de quelques heures, d'un ou de plusieurs jours, d'une ou de plusieurs semaines, d'un ou de plusieurs mois, d'une ou de plusieurs années.

Les intervalles se montrent plus fréquemment le matin ou le soir que dans le milieu du jour. L'automne et l'hiver sont les deux saisons de l'année où on les observe le plus souvent.

Eu géui'ral, le retour des moments lucides est irrcgulier et s'opère à des é|)oques inégales et imprévues. Quelquefois, cependant, les intervalles se reproduisent avec régularité et d'une manière périodique, revêtant le type quotidien, tierce, quarte, hebdomadaire, mensuel, annuel, etc.

Quant cà leur terminaison, elle est sujette aux mêmes variations que leur début. Dans certains cas, en effet, les intervalles lucides sont brusquement, interrompus par l'explosion subite d'un nouvel accès de folie; dans d'autres cas, la raison se trouble peu à peu, l'iateUigence s'obscurcit graduellement, et ce n'est que d'une taçon progressive et lente que la lucidité s'efface devant le délire.

Des maladies mentales, des délires et des troubles cérébraux dans lesquels se montrent les intervalles lucides. Paul Zaccliias, dont nous aimons toujours à citer l'opinion, admet des intervalles lucides complets dans toutes les formes de la mélancolie, et des intervalles lucides incomplets dans la manie, surtout lorsqu'elle est chronique, et dans toutes les variétés de la folie démoniaque : « Manifestissime remittunt melancholia? species omues, prœcipue vero hypochondria, ectasis, epilepsia, apoplexia (quando non fuerit forfis), lycantlu'opia, perculsio fanatica, furor uterinus, uteri suffocatio, et bis similes ; obscure vero, furor seu mania, pra3sertim cum est inveterata, daemouiacorum species omnes et hujusmodi. »

Le même auteur refuse la lucidité aux déments, aux idiots et aux apoplectiques plongés dans le coma. Il la refuse aussi, pendant tout le temps que dure leur délire ou leur crise, aux frénétiques, aux hydrophobes, aux catalejitiques, aux foudroyés, aux alcooliques et aux personnes empoisonnées par des substances narcotiques ou stupéfiantes.

Les observations de Zaccliias sur ce point sont pleines de justesse, et elles ont une incontestable portée en médecine légale. Ce que nous avons à dire ne diffère pas sensiblement de l'opinion de l'éminent médecin légiste.

D'une manière générale, on peut établir que les intervalles lucides sont plus fréquents dans les formes aiguës que dans les formes chroniques de la folie; plus fréquents aussi dans les périodes prodromique^ et dans les jiériodes de déclin que dans les périodes moyennes et stationuaires.

La manie est une des espèces de plirénopathie oiî l'on observe le plus souvent les intervalles lucides ; et on y observe non-seulement des intervalles incomplets ou rémittences, mais surtout des intervalles complets ou intermittences. Ces rémittences et ces intermittences sont même tellement marquées dans la plupart

des cas, qu'elles impriment à la marche de la maladie des allures spéciales : d'où les deux formes, détiuitivement admises depuis Ksquirol, de manie rémittente et de manie intermittente, par opposition à la manie continue.

Des moments lucides francs peuvent se montrer encore dans le cours même de l'accès maniaque. Mais c'est principalement pendant la période de déclin qu'ils se manifestent; tantôt ils sont courts et fugaces, tantôt ils se prolongent pendant une ou plusieurs heures, même pendant une journée, et présagent en général uneguérison prochaine.

La folie mélancolique peut revêtir, comme la manie, la forme rémittente et la forme intermittente; elle présente donc aussi des intervalles incomplets et des intervalles conq^lets. Les intervalles lucides sont très-rares dans la mélancolie avec stupem-, où l'exercice de l'intelligence est comme suspendu; ils sont p^us fréquents dans la mélancolie simple. Il existe enfin une troisième variété de mélancolie, la mélancolie sans délire, dans laquelle les malades jouissent d'une véri' table lucidité intellectuelle au milieu d'une dépression profonde et d'une sorte d'anéantissement de leurs facultés morales. -Nous reviendrons sur ce point à l'occasion de la folie lucide.

M. Falret (père) a décrit sous le nom de folie circulaire, et M. Baillarger sous celui de folie à double forme, une variété d'aliénation mentale, déjà entrevue par Willis, indiquée par Esquirol, signalée par Griesinger, et caractérisée par deux périodes régulières et alternatives de manie et de mélancolie, dont la réunion constitue un accès. Quelquefois la période de dépression mélancolique succède rapidement, en l'espace de quelques heures, d'une nuit, à la période d'excitation maniaque sans trace d'intervalle lucide. Mais, en général, les malades passent graduellement, d'une phase à l'autre, de sorte qu'il se produit entre les deux périodes une courte rémittence, un intervalle lucide incomplet, servant de transition de la manie à la mélancolie. Dans quelque: cas excepiionnels on observe une petite intei'mittence, une lucidité complète de peu de durée.

Il est rare que deux accès de folie à double forme se suivent sans interruption; ils sont généralement séparés par un intervalle lucide complet ou intermittence. Cet intervalle serait même assez constant, d'après certains manigraphes, pour constituer une des périodes de la folie circulaire, et pour en compléter le cycle. L'intervalle lucide arrive petit à petit et par gradations insensibles ; sa durée est très-variable; elle est habituellement proportionnelle à la durée des périodes d'exaltation et d'affaissement.

Dans les monoiuanies ou délires partiels, la lucidité se présente sous des aspects divers qu'il importe de distinguer. Il y a d'abord, mais beaucoup plus rarement que dans les autres formes de folie, des intermittences qui séparent les accès, et des rémittences qui précèdent ou suivent les paroxysmes. En second lieu, il y a un état de lucidité complète, mais vacillante et fugace, qui caractérise généralement le début de la monomanie. Le malade a conscience de ses idées fixes, de ses illusions, de ses hallucinations ou de ses impulsions instinctives; il reconnaît ce qu'elles ont ^ d absurde, de déraisonnable ou de criminel; il lutte contre elles, il cherche à les surmonter , il résiste à leurs obsessions ; il conserve encore la libre direction de ses actes et de sa volonté. Mais peu à peu les conceptions délirantes, les fausses sensations ou les préoccupations maladives gagnent de proche en proche, s'emparent de toutes les facultés de l'esprit, rayonnent sur toutes les idées, dominent la raison, subjuguent le libre arbitre, font disparaître toute trace de lucidité, et exercent leur funeste influence sur les actes eux-mêmes. Tantôt cet état n'est

LUCIDITÉ. îàl

qu'un paroxysme, suivi tôt ou tard d'une rémission ou d'une intermittence; tantôt il persiste et passe à l'état chronique. Une lois que le délire ] artiel est organisé et systématisé, l'aliéné inteiprèle toutes les paroles et toutes les actions dans le sens de ses fausses conceptions ; il subordonne à ses idées lixes sa conduite, ses discours, ses raisonnements, et il en déduit toutes les conséquences avec une vigueur de logique qui étonne, mais avec une fausse lucidité qui ne tromue personne.

Beaucoup de monomanes déraisonnent et donnent pleine carrière :■ leur folie quand ils sont entraînés dans la sphère de leurs idées iiNcs; mais, placés sur un teirain diflérent, ils raisonnent avec justesse, jugent avec discernement et semblent jouir de la plénitude de leur intehigence. C'est là une espèce de lucidité, qu'on pourrait appeler lucidité partielle.

Une autre tonne de lucidité, spéciale à la monomanie raisonnante, est celte lucidité ap|jarentc, i'cinfe, empruntée, de mauvaise aloi, sous laquelle les aliénés de cette catégorie, dont il sera question plus bas, dissimulent et masquent leur délire.

Par exception on rencontre des monomanes qui finissent par se laisser convaincre, se rendre à l'évidence et avouer leurs erreurs; mallicurcusement cela dure peu, et, quelques heures après, l'idée fixe a repris le dessus. C'est là une dernière espèce de lucidité, propre à la monomanie, et qui oflre tous les caractères de l'intervalle lucide, mais de l'intervalle de courte durée.

Les hypochondriaqucs et les hallucinés n'étant que des variétés de monomanes, tout ce qui\ient d'être dit de la lucidité et des intervalles lucides chez ceux-ci est applicable de tous points aux premiers. En deliois de leurs préoccupations maladives ou lorsqu'elles ne les obsèdent pas outre mesure, les nosomanes peuvent aisément iairc preuve de sens et de raison. Quant aux hallucmations, elles paraissent être compatibles, non-seulement avec la raison, mais encore a\ec une intelligence supérieure, avec letalent, avec le génie. Socratc, Blaiioniet, Dante, Luther et Pascal étaient hallucinés, ce qui n'ôtait rien à la force et à la lucidité de leur esprit. Pourtant, ce sont là des exceptions : le plus ordinairement, les hallucinations amènent immédiatement où à la longue la plus grande perturbation dans les actes intellectuels et moraux, et suppriment toute lucidité.

Les folies impulsives, qui entraînent irréMstiblement la volonté à des actes désordonnés ou criminels, suspendent complélcment la lucidité au moment même de l'action délirante. Mais, avant cette action, l'agent est le plus souvent en entière possession de sa lucidité, et souvent aussi il la recouvre immédiatement après l'accès.

Les imbécdes ont quelquefois des moments lucides. Quelques-uns même possèdent une certaine dose d'intelligence, que l'on peut regarder comme une lucidité l'elative. Mais cette demi-lucidité est souvent compromise ou obscurcie par l'infirmité des facultés aftectives, par de mauvais instincts et des impulsions irrésistibles.

La paralysie générale des aliénés présente as?ez souvent une période d'iiicubation longue et insidieuse, pendant laquelle les malades jouissent d'une lucidité intellectuelle parfaite en apparence, continuent à vaquer à leurs occupations habituelles,: à administrer leurs affaires et à remplir exactement les devoirs de leur profession. Cependant, sous l'influence probable d'un trouble commençant de la raison, qui ne se trahit pas assez pour qu'on le remarque, ils fout des spéculations hasardeuses, des achats inutiles et inconsidérés, des acquisitions abu-

sivcs et mineuses; quelquefois même ils commettent des actes déshonorants. Plus tard la maladie se révèle et vient donner l'explication de ces faits étranges.

Pendant le cours de cette redoutable maladie, il se produit aussi des rémissions qui ont, ajuste titre, fixé d'une manière spéciale l'attention des aliénistes. Ces rémissions, qui succèdent quelquefois au délire le mieux caractérisé, peuvent durer des mois et des années. C'est un état de lucidité trop souvent apparent et trompeur, dans lequel les malades, tout en reprenant les habitudes régulières de la vie, conservent l'empreinte du coup qui a frappé leur intelligence et restent sous l'imminence prochaine ou éloignée, mais inévitable, d'atteintes nouvelles et plus graves.

Des intervalles lucides incomplets apparaissent encore, de plus en plus rares, de plus en pins courts et de pins en plus obscurs, dans les pliases moyennes de la folie paralytique ; mais à mesure que cette fatale maladie marche vers sa fin, les facultés intellectuelles et affectives s'anéantissent, et tout vestige de lucidité s'efface à jamais.

La folie dite puerpérale présente des intervalles lucides, dont la fréquence varie suivant que la maladie mentale se manifeste pendant la grossesse, pendant l'accouchement et la délivrance, ou à la suite des couches. Les troubles intellectuels qui accompagnent la gestation sont généralement modérés et souvent interrompus par des intervalles complets ou incomplets. Le délire qui éclate à l'occasion du travail ou de la délivrance offre, en général, une violence qui exclut la lucidité; ce n'est que vers le déclin de ce délire qu'apparaissent des moments lucides. Quant à la folie des nourrices, elle est sujette à des rémissions et à des intermittences nombreuses, comme celles des femmes grosses.

La manifestation des intervalles lucides présente de grandes diversités, quant à la fréquence et à la durée, dans les déhres qui s'associent à certaines névroses, telles que l'éj ilepsie, l'hystéi'ie, la cliorée, la catalepsie, l'extase et le somnambulisme.

Pendant les grandes attaques d'épilepsie, l'exercice des facultés mentales e.-t absolument suspendu, toute lucidité intellectuelle disparait. Après la cri;e, le malade tombe dans une espèce d'hébétude ou de démence relative et temporaire, durant laquelle l'intelligence reste troublée, confuse, obscurcie. Les petites attaques ou vertiges, si souvent latentes et méconnues, produisent aussi une perturbation profonde dans les fonctions psychiques ; elles laissent, après elles, comme les grandes crises, un notable degré de confusion dans les idées et d'embarras dans les opérations de l'esprit. Beaucoup d'épileptiques sont pris, soit immédiatement après leurs attaques, soit dans l'intervalle de leurs crises, de violents accès de folie qui revêtent tantôt la forme maniaque, tantôt la forme mélancolique, assez souvent aussi la forme impulsive. Les accès qui succèdent immédiatement aux attaques acquièrent généralement un tel degré d'intensité, quelquefois même de fureur, que les malades n'ont ni un moment de trêve, ni un éclair de lucidité, et qu'ils se livrent aux actes les plus désordonnés ou aux plus hoi'ribles attentats. Les accès qui surviennent dans les intervalles des crises sont, en général, beaucoup moins violents que les précédents et traversés par des intervalles lucides ordinairement courts et incomplets.

Les désordres de l'intelligence, à marcî;e chronique, qui se développent à la longue chez les épileptiques, sont, pendant quelque temps, compatibles avec un certain degré de lucidité ; mais peu à peu l'entendement s'oblitère, la lucidité disparaît et la démence se confirme.

L'intermittence c>t un des caractères les plus tranchés de la i'oiie qui complique quelquefois l'hystérie et la'chorée, et que M. le docteur Moieau (de Tours) a hien décrite sous le nom de folie névropathique. La très-grande majorité des malades ont conscience de leur délire, les uns d'une manière très-nette, les autres d'une manière ohscure. Les accès sont comme entrecoupés de moments lucides, d'éclairs de lucidité qui leur donnent un aspect singulier, bizarre. Au milieu de phrases incohérentes ou de propos insensés, tout à coup, sans transition, les malades répondent avec justesse aux questions qu'on leur adresse; puis ils recommencent à divaguer.

Dans la catalepsie il y a une sus])ension plus ou moins complète de l'entendement, suivant l'intensité de l'attaque. La cri>e passée, le retour de la lucidité peut s'effectuer rapidement ; mais un certain nombre de malades conservent une grande agitation d'esprit, de l'embarras dans les idées, du trouble dans les conceptions; d'autres tombent dans une mélancolie profonde.

Durant les ravissements de l'extase, l'e-^prit est tellement concentré sur une pensée, sur un sentiment, ou tellement absorbé par la contemplation d'un objet unique, qu'il est incapable de toute autre conception et qu'il reste étranger à toute impression venue du dehors.

Dans le somnambulisme, la lucidité intellectuelle est singulièrement exaltée et quelquefois poussée jusqu'à ses extrêmes limites. Mais cette surexcitation des facultés intellectuelles semble se produire au détriment des facultés morales et du libre arbitiv, qui sont comme enchaînés pendant le paroxysme des crises.

11 n'y a point d'intervalles lucides dans la forme aiguë du délire alcoolique. Ces intervalles existent dans les premières périodes de la forme chronique; mais, dans les dernières phases, surviennent souvent la démence et la paralysie qui éteignent toute lucidité.

Il y a des intermittences et des rémitteuces dans la forme maniaque de la folie pellagreuse. Mais on n'observe guère de moments lucides dans le cours même des accès, qui sont, en général, très-intenses et remarquables par la violence et la nature dangereuse des impulsions. La forme mélancolique générale exclut aussi toute lucidité, quand elle est portée, ce qui arrive souvent, jusqu'à l'hébétude et la stupeur la plus profonde. Mais la folie pellagreuse est compatible avec des moments lucides ou même avec un certain degré de lucidité persistante lorsqu'elle consiste simplement dans un délire partiel de nature triste constitué par un mélange d'idées mélancoliques et de conceptions hypochondriaques.

Dans les délires toxiques, occasionnés par l'ingestion de substances narcotiques ou stupéfiantes, opium, belladone, datura, jusquiame, haschisch, toute trace de lucidité s'efface pendant le paroxysme ou pendant la période comateuse. La lucidité reparait, soit par intervalles, soit d'une manière continue, au fur et à mesure que les phénomènes d'intoxication se dissipent.

Les inhalations d'éther et de chloroforme suspendent l'exercice des facultés intellectuelles, en même temps qu'elles produisent l'anesthésie.

Les opérations de l'intelligence sont également suspendues pendant l'asphyxie et la syncope.

Le délire de la méningite et celui de l'encéphalite aiguë ne comportent pas de moments lucides pendant les périodes d'augment et d'état; la lucidité renaît, incomplète et confuse, pcnda:it la période de déchu ; elle ne reprend toute sa netteté et toute sa force qu'après la disparition des derniers vestiges de la lésion cérébrale.

Quelquefois dans les pyrexies, notamment dans la fièvre typhoïde, le délire atteint de telles proportions que le malade reste, durant un assez long temps, absolument privé de lucidité. La même remarque s'applique au délire traumatique. Mais il y a de fréquents et courts intervalles lucides dans le subdelirium et dans le coma vigil.

Les apoplectiques plongés dans le coma profond ont perdu toute lucidité. D'autres, dont l'intelligence est simplement affaiblie et l'activité engourdie, demeurent frappés d'un certain degré de démence qui ne leur laisse qu'une lucidité vague et relative.

Quelques agonisants conservent toute la lucidité de leur esprit jusqu'au dernier soupir : c'est l'exception. Dans la majorité des cas, l'agonie supprime la lucidité, en amenant le ti'ouble et l'anéantissement des facultés mentales, le délire ou le coma.

En résumé, la lucidité et les intervalles lucides s'observent dans toutes les variétés de troubles cérébraux — lolie, délire, coma . etc . — oi'i l'exercice des iacultés mentales est seulement déréglé, perverti ou suspendu. On ne les observe jamais dans les formes de troubles cérébraux où l'intelligence est éteinte et la raison anéantie. C'est ainsi que la lucidité et les intervalles lucides sont absolument incompatibles avec l'idiotie, la démence confirmée et les dernières périodes de la paralysie générale.

Des influences sous lesquelles se produisent les intervalles lucides. 7'antôt les intervalles lucides se montrent d'une manière toute spontanée, ou du moins sans qu'il soit possible de les rattacher à une cause apparente ou déterminée. Tantôt au contraire, la lucidité semble se manilester sous l'influence ou à l'occasion d'une cause physique, physiologique, pathologique ou morale, qui vient modifier peu à peu ou interrompre subitement le cours de la lolie.

Nous avons dit plus haut que les intervalles lucides s'observent plus souvent le matin ou le soir que dans les autres moments de la journée. Nous avons signalé aussi l'influence favorable des saisons tempérées sur l'état des aliénés, et nous avons noté que c'était en automne qu'on voyait le plus de rémissions et d'intermittences. Ce qui est vrai pour les saisons l'est aussi pour les climats. Les contrées les plus propices au soulagement dos maladies mentales et à l'apaisement du système nerveux sont celles où régnent les températures les plus égales et les plus douces. Les orages, les tempêtes, les brusques vicissitudes atmosphériques, les temps sombres et pluvieux provoquent souvent des recrudescences dans l'agitation des aliénés ; le calme et la sérénité du ciel les disposent, au contraire, à la lucidité. Les anciens attribuaient aux influences sidérales, notamment aux phases lunaires, une importance extrême, que l'observation rigoureuse est loin de justifier. Les changements de lieu, les excursions, les voyages, les grands spectacles de la nature, l'aspect de la mer ou des montagnes, la vue des chefsd'œuvre de l'art et de l'industrie, exercent quelquefois sur l'esprit des aliénés de salutaires diversions. En général, le séjour de la campagne, une vie paisible, ua isolement relatif, une tranquille solitude, sont plus favorables au retour des moments lucides que les bruyantes distractions du monde et l'existence agitée des grandes villes. Un régime régulier, une alimentation modérée et des habitudes de sobriété sont encore des conditions propices à l'aniendement des maladies mentales.

La menstruation, la grossesse, l'allaitement, la ménopause proiluisent, relativement à la lucidité, des résultats très- variables. Dans certains cas, ces états pliy-

siologiques soutl origine ou l'occasion d'accès de manie ou de méhiicolie. Dans d'autres, au contraire, ils déterminent ou des rémissions marquées ou des moments lucides de courte durée, ou bien ils deviennent le point de départ de brusques et franches intermittences.

On a vu des intervalles lucides complets ou incomplets surveniràla suite d'une hémorrliagie spontanée ou provoquée, d'une épistaxis, d'un flux hémorrhoïdal, d'une saignée, d'une application de sangsues. L'apparition ou la réapparition d'un eczéma, d'une dartre, d'une diarrhée, d'une transpiration générale ou partielle peuvent aboutir au même résultat.

Une maladie aiguë intercurrente, telle qu'une fièvre typhoïde, une pneumonie, un rhumatisme articulaire, un exanthème, un accès de goutte, détermine aussi quelquefois chez les aliénés des crises efficaces ramenant, pour un temps plus ou moins long, le calme et la raison. Un accident trauniatique, une chute, une plaie, une fracture, une opération cliirurgicale peuvent produire de semblables effets.

Les impressions morales ont une influence incontestable sur la manifestation des intervalles lucides. Qui ne sait que beaucoup d'aliénés ont éprouvé comme des illuminations soudaines sous le coup de la joie, de la douleur, de la surprise, de la frayeur, d'une comuiotion vive et profonde occasionnée ])ar une nouvelle inattendue, un événement imprévu, une grande catastrophe, la vue d'un objet agréable, l'arrivée d'un ami ou d'un parent, le retour d'une personne aimée depuis longtemps absente? Nous ajouterons que les émotions joyeuses produisent plus souvent la lucidité que les émotions tristes.

Valeur pronostique des intervalles lucides. L'apparition des intervalles lucides proprement dits dans le cours d'une maladie mentale doit être regardée comme un signe de bon augure. Lorsque ces intervalles se multiplient, se rapprochent, se prolongent, ils annoncent un déclin notable dans l'intensité de la vésanie et ne tardent pas à se transformer en une franche convalescence.

Les mêmes remarques sont applicables aux rémissions; plus elles sont fréquentes, soutenues et prononcées, plus elles autorisent à porter un pronostic favorable. Il faut néanmoins faire une exception pour la paralysie générale, dans laquelle les rémitlences, si longues et si marquées qu'elles soient, ne retranchent rien à la gravité primordiale et inexorable du mal.

Les intermitleuces impliquent généralement un pronostic sérieux ; car elles indiquent une tendance à peu près certaine de la folie à devenir chronique et incurable. Elles ont, à cet égard, une portée d'autant plus grave qu'elles se montrent plus franches, plus persistantes et plus régulières. La manie, par exemple, olfre d'autant moins d'espoir de guérison que la régularisation des accès devient plus parfaite et se rapproche davantage de la périodicité.

Signification et valeur médico-légales des intervalles lucides. La valeur médico-légale des intervalles lucides est diversement appréciée par les aliéaistes, les législateurs, les magistrats et les jm'isconsultes, suivant l'idée qu'ils se font de la nature et du degré de la lucidité.

Pour quelques-uns la folie n'est pas une maladie curable dans le sens rigoureux et radical du mot. Elle laisse toujours sa fatale eniprcinte sur les facultés mentales; même de loin, elle exerce d'une manière sourde, insidieuse, latente, sa funeste influence sur les conceptions, les sentiments et les déterminations du malheureux qui en a subi une fois les atteintes. Pour ceux-là il ne saurait y avoir d'intervalles lucides réels, complets, absolus; pour eux, conséquemment, l'aliéné

est toujours et de fait irresponsable de ses actes civils et criminels, même lors, qu'ils sont accomplis dans une période d'intermission. D'après cette doctrine, une seule manifestation de folie bien caractérisée suffit pour créer une sorte d'immunité légale à vie.

D'autres admettent non-seulement la curabilité absolue de la folie, mais encore la possibilité d'une guérison temporaire constituée par des intermittences franches et des intervalles lucides complets. Suivant cette opinion, les accès d'aliénalion mentale, notamment ceux de manie et de mélancolie, peuvent être séparés par des périodes plus ou moins longues de calme et de lucidité, où la conscience, le discernement et le libre arbitre reprennent toute leur plénitude et où, par conséquent le sujet recouvre, avec sa raison, l'exercice de ses droits légaux et l'imputabilité de ses actes.

Les législations et la jurisprudence des différents peuples se sont ressenties de ces incertitudes. Cependant la plupart des lois et des tribunaux adoptent la solution la plus favorable aux aliénés, et inclinent de préférence vers la première doctrine en matière criminelle, et vers la seconde en matière civile. Ils ont toujours égard à un accès préalable de folie, et ils considèrent l'aliénation mentale antérieure sinon comme un motif absolu d'excuse et d'exonération, du moins comme une circonstance atténuante. Quant aux intervalles lucides, ils sont l'objet de dispositions spéciales dans le code prussien ; les lois anglaises et les lois de Hanovre reconnaissent aussi leur valeur en termes formels ; par contre, les codes français et les codes suédois n'en font aucune mention particulière ; mais, en revanche, la jurisprudence en tient compte tout en se montrant, ainsi que nous allons le voir, très-réservée dans leur admission. 11 faut, en effet, pour que les moments lucides aient une réelle valeur, qu'ils soient, non pas apparents, douteux, obscurs et de courte durée, mais certains et complets, « non pas une simple diminution, une rémission du mal, comme dit d'Aguesseau, mais une espèce de guérison passagère, une intermission clairement marquée, entièrement semblable au retour de la santé. » Il faut en outre « qu'ils durent assez longtemps pour pouvoir donner une entière certitude du rétablissement passager de la raison. »

Nous compléterons ces considérations en traitant du diagnostic des intervalles lucides au point de vue médico-judiciaire, après avoir exposé les dispositions légales qui les concernent tant au civil qu'au criminel.

En droit civil, a. Interdiction. L'article 489 du code Napoléon dispose que « le majeur qui est dans un état habituel d'imbécillité, de démence ou de fureur, doit être interdit, même lorsqu'il présente des intervalles lucides. » Comment doit-on entendre ici les intervalles lucides? Faut-il les prendre dans leur acception la plus étroite ou dans leur signification la plus large? Bien que la loi ne s'expKque pas à cet égard, nul doute qu'il soit parfaitement conforme à son esprit de donner, dans l'espèce, aux intervalles lucides leur sens le plus général et le plus étendu, en y comprenant non-seulement les moments lucides proprement dits, mais encordes rémissions et les intermittences. En effet, le législateur en assimilant l'aliéné à un mineur a voulu iormellement protéger ses intérêts, ses biens et ceux de sa famille contre l'insuffisance de sa raison, les erreurs de son esprit et les suggestions de son délire; il a voulu encore les défendre contre les entreprises coupables de la cupidité, de la convoitise et de la captation d'autnù. Or, pour que la mesure tutélaire de l'interdiction remplît ce but, pour qu'elle fût pleinement efficace, il fallait qu'elle ne s'arrêtât pas devant l'alléga-

lion d'un intervalle lucide, et qu'elle s'appliquât aussi bien aux folies rémittentes et intermittentes qu'aux folies continues. Il y a plus : d'après les jurisconsultes, les intervalles lucides, loin de faire obstacle à l'interdiction, ne fon', que la rendre plus nécessaire, attendu que si la validité des actes dépendait de la question de savoir si l'agent était privé de raison au moment où il les a accomplis, ou s'il se trouvait à la même époque dans un intervalle lucide, on créerait des questions de fait qui jetteraient toutes sortes d'embarras et d'entraves dans les affaires. L'interdiction, au contraire, prévient ces difficultés eu rendant l'incapacité permanente, non interrompue, sans intervalles. 11 résulte donc de l'article 489 : ]" que les intervalles lucides ne constituent pas un empêchement à l'interdiction ; 2° que cette mesure est applicable non-seulement aux cas où la vésanie est continuelle, incessante, mais encoi'e à ceux où le trouble mental est sujet à des rémissions et à des intermittences ; 5" que tout acte fait pendant l'interdiction est réputé fait en temps d'incapacité. Cette présomption est telle, qu'elle n'admet pas de preuve contraire ; les tiers qui ont contracté avec uu interdit ne sont, dans aucun cas, admis à prouver qu'il était dans un intervalle lucide à l'époque où ils sont entzvs en relation d'affaires avec lui.

Ici cependant se présente une importante question, qui n'a pas été suffisamment examinée par les jurisconsultes et par les médecins légistes. Dans les folies intermittentes à longues périodes, l'interdiction doit-elle être rigoureusement maintenue malgré l'intermittence?

Nous croyons qu'il y a une distinction à faire et trois cas à considérer : 1° Si l'intermittence est de courte durée, quelque complète qu'elle soit, quelque parfait que puisse être le retour de la raison, il est prudent de maintenir l'interdiction, en prévision d'un nouvel et prochain accès.

2" Si l'intermittence est de longue durée, mais incertaine et douteuse ; si la raison de l'ahcné conserve quelque trace de trouble précédent; si ses facultés intellectuelles restent affaiblies ou obscurcies, l'interdiction pourra être levée, mais elle de\ra être remplacée par un conseil judiciaire. L'aliéné, en effet, se trouve alors dans la situation de ces faibles d'esprit auxquels la loi prête l'assistance d'un conseil pour la gestion de leurs biens et la direction de leurs intérêts. [Vou t. Ilf, p. 128.)

5° Enfin lorsque l'intermittence est franche, plénière et de longue durée, de deux, trois ou quatre ans, par exemple, Userait excessif et même inique de maintenir l'interdiction; il y a donc lieu de provoquer mi jugement de main-levée, à charge de revenir à l'interdiction dès qu'un nouvel accès se manifeste.

La législation allemande, concernant l'interdiction, diffère de la législation française en ce qu'elle reconnaît la valeur des nitervalles lucides. « Les personnes qui sont atteintes d'une maladie mentale à certains intervalles, devront être mises sous tutelle, » dit le code de procédure prussien ; et il ajoute : « Mais elles pourront disposer par testament dans les intervalles lucides. » D'où il suit que la lucidité détruit les efiéts de l'interdiction et ramène L\ capacité civile. . D'après Knaggs, le code anglais regarde un acte accompli dans un mtervalle lucide comme un acte imputable à un homme sain.

b. Mariage, contrais. Nous avons déjà vu (t. III, p. 129) que notre code ne lait aucune mention spéciale de la iolie ni des intervalles lucides dans les articles rclatiis au mariage ; toutefois il résulte du texte même de l'article 146 et de l'interprétation que la 'urisprudcnce s'accorde à lui dormer, que le mariage d'un aliéné est annulable s'il a été contracté sans discernement, sans libre arbitre au

ïuilieu (les égarements de la folie ; tandis qu'il est valable s'il a été célébré pendant un intervalle lucide et consenti à bon escient.

Les intervalles lucides jouent donc un rôle considérable dans la question médico-légale du mariage ; car de la présence ou de l'absence de lucidité au moment de cet acte important résulte sa validité ou sa nullité. En conséquence, dans une demande d'annulation, le défendeur est tenu de fournir la preuve difficile qu'il était dans une période lucide, et qu'il jouissait de la plénitude de sa raison et de sa liberté morale lorsqu'il s'est marié.

Ce que nous venons de dire du mariage s'applique à toute autre espèce de contrats.

c. Donations, testaments. La loi romaine déclarait valable un testament fait dans un intervalle lucide. D'accord en cela avec la loi de Rome, la législation prussienne établit que « ceux qui ne sont privés de leur raison que de temps en temps pourront disposer par testament dans les intervalles lucides. » Le code suédois admet aussi la valeur des intervalles lucides : « Le testament d'un individu présumé aliéné, dit-il, n'est valable qu'autant que deux témoins peuvent affirmer que le testateur était sain d'esprit et jouissait de la plénitude de sa volonté au moment de la rédaction de l'acte. » La loi française, beaucoup plus réservée, est restée muette sur les intervalles lucides ; elle se borne à dire, article 901 du code Napoléon : « Pour faire un testament, il faut être sain d'esprit )> Cela veut-il dire qu'il faut être absolument et habituellement sain d'esprit, c'està-dire n'avoir jamais été fou? ou bien suffit-il, aux yeux de la loi, de jouir temporairement de sa raison et de sa clairvoyance au moment de la rédaction de l'acte, pour que celui-ci soit valable ? On doit remarquer d'abord que l'ai'ticle 90 i ne s'applique pas uniquement aux aliénés ; il a eu aussi en vue tous ceux dont l'intelligence est affaiblie ou compromise par une longue maladie somatique, par des accidents cérébraux, par des troubles nerveux, par le délire ou par Yasoiùe. De là les termes généraux dont la loi s'est intentioimeLement servie.

Mais quelles que soient la cause et la nature du trouble mental ou de l'insanité d'esprit, les tribunaux se sont toujours appliqués à donner à l'article 901 l'interprétation la plus sage, la plus libérale, et aussi la plus propre à concilier le respect des dernières volontés du testateur avec le souci des intérêts ou des droits des héritiers légilimes. La jurisprudence sur ce point délicat a été fixée magistralement, on peut le dire, par le chancelier d'Âguesseau , dans le procès célèbre entre le prince de Conti et madame de Nemours, au sujet du testament de l'abbé d'Orléans. L'illustre chancelier a conclu que le testament d'un aliéné n'était valable qu'à la condition expresse d'avoir été fait pendant un intervalle lucide parfait et assez prolongé [jOur pouvoir juger de la vérité. Cet équitable principe a prévalu depuis lors, et la cour de cassation a décidé (16 nov. 1 829, 29 juillet 1842) que, bien qu'un individu ait commis des actes de démence avant et depuis la confection de son testament, il suffit qu'il fût sain d'esprit au moment de cet acte, pour que sa nullité ne puisse pas être prononcée. N'est-ce pas reconnaître d'une manière formelle que la valeur légale des intervalles lucides en matière de testament est implicitement contenue dans l'art. 901 du code civil?

Néanmoins, pour que les testaments ou donations jouissent du bénéfice légal des intervalles lucides, il faut que le donateur ne soit pas interdit, ou du moins que son interdiction soit postérieure à l'acte de libéralité. L'interdiction préalable frappe de nullité de piano tout acte civil accompli ultérieurement. Ce n'est que d'une manière toute exceptionnelle que les tribunaux ont eu égard à la lucidité,

chez un interdit, et seulement dans le cas où les dispositions de l'acte étaient raisonnables, et où l'intermittence avait été assez franche et assez longue pour mettre à l'abri de tout soupçon le discernemeat de l'auteur.

Les intervalles lucides incomplets et de courte durce sont insuffisants pour faire rentrer \ni aliéné en possession de sa capacité civile, de sa puissance paternelle, de son aptitude à témoigner en justice. Mais une intermittence complète, de plusieurs années, nous paraît justifier amplement la l'eslitution de ses droits civils à un individu que son insanité d'esprit en avait temporairement privé.

En droit criminel. Le code pénal, comme le code civil, ne fait aucune mention expresse des intervalles lucides. L'article 64 dit simplement : « Il n'y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action. » Mais si la question des intervalles lucides n'est pas spécialement posée dans la formule de cet article, elle s'j trouve implicitement contenue, et les interprétations juridiques n'ont pas manqué de l'en dégager.

En présence des termes de la loi, il y avait, en effet, à se demander si un aliéné n'était pas pleinement responsable d'actes délictueux ou criminels accomplis pendant une période de lucidité. Certains criminahstes, trop esclaves de la lettre, ont résolu la question par lairirmative ; ils ont jugé que la loi n'admettait d'excuses en faveur de la folie qu'autant que celle-ci existait au moment de l'action ; que le retour, même temporaire, de la raison faisait rentrer les fous dans le droit commun, et leur rendait, au criminel, leur responsabilité pénale, comme, au civil, leur capacité légale ; qu'en conséquence, un débt ou un crime, commis dans une iutermission ou un intervalle lucide, était imputable à son auteur, quels que fussent la nature et le degré de la folie avant et après l'action.

Cette interprétation, évidemment excessive, de l'article 64, n'est plus admise par la majorité des jurisconsultes. Aujourd'hui une doctrine plus humaine et plus conforme aux données de la saine observation a prévalu, grâce aux persévérants efforts et aux démonstrations convjùncantes des aliénistes. Sans nier que les fous criminels soient moralement responsables pendant une suspension plus ou moins prolongée de leur délire, les magistrats et les juristes, d'accord sur ce point avec les médecins légistes, reconnaissent que cette responsabihté puise dans les antécédents luorbides et dans les dispositions anormales de l'individu des motifs sérieux d'atténuation, et qu'elle ne doit pas entraîner les effets légaux de la responsabilité vulgaire. D'ailleurs, sur quelles preuves décisives pourra-t-on établir l'existence d'un intervalle lucide au moment même de l'action? D'après quels signes certains pourra-t-ou vérifier la parfaite lucidité d'une raison longtemps obscurcie ou longtemps égarée? Et puis, n'est-il pas possible que l'intervalle lucide le plus net et le plus complet soit interrompu brusquement par une hallucination soudaine et violente, par une im[iulsion délirante irrésistible, qui aveuglent tout à coup le discernement de l'agent et subjuguent son libre arbitre? Enfin, comme nous l'avons dit en traitant de la médecine légale des aliénés, qui pourrait affirmer que l'état habituel de folie n'a point réagi sur la détermination de l'ogent, alors même que nul symptôme n'en trahit la persistance ou le retour ? Aussi, au milieu des incertitudes que soulève la question des intervalles lucides, le médecin expert doit-il.apporter dans son témoignage la plus grande réserve et baser le plus souvent les conclusions de sou rapport sur la présomption d'aliénation mentale, laissant ensuite à la conscience éclaiiée des juges le soin de prononcer en dernier ressort.

du diagnostic des intervalles lucides sous le rapport médico-judiciaire. Il

ressort de ce qui vieiil d'être exj-osé que le diagnostic des intervalles lucides est très-souvent plein d'obscurité, et que le soin d'en fournir la preuve est une des missions les plus difficiles qui puissent incomber à un expert. Aussi, les médecins légistes, même les plus expérimentés, ont-ils renoncé à poser sur ce point délicat des préceptes spéciaux et des règles précises.

Le diagnostic des intervalles lucides doit reposer sur deux bases : 1° sur l'étude attentive et la comiaissance exacte de l'état mental de l'auteur ou de l'agent ; 2° sur la notion de la nature et du caractère de l'acte.

Avant tout, le médecin expert doit rechercher si l'état mental soumis à son appréciation est de ceux qui comportent des intervalles lucides. S'il est en présence d'un de ces troubles psychiques exclusifs de toute lucidité i idiotie, démence confirmée, délires dans leur paroxysme, coma apoplectique, etc.), rien de pins simple: l'expert doit écarter jusqu'à la présomption même d'un intervalle lucide. Mais sa tâche devient plus complexe et plus embairassante si l'état mental rentre dans la catégorie de ceux qui offrent des périodes de lucidité. Il faut alors prendre eu Irès-sérieuse considération le genre et l'espèce de la folie, la nature, la forme, le mode d'invasion, la marche, la durée, le degré d'intensité du déhre. Plus les accès d'aliénation mentale auront été rares, courts et éloignés les uns des autres, et plus il y aura de probabilité en faveur de la lucidité de l'auteur ou de l'agent au moment de l'acte civil ou de l'action ci'iminelle. 11 importe aussi d'avoir égard aux complications (épilepsie, hystérie, hallucmations), qui aggravent si profondément les troubles phrénopathiques. Enfin, il faut tenir compte des circonstances étiologiques, notamment de l'hérédité, et s'enquérir des causes qui ont pu provoquer des accès antérieurs, afin de savoir si elles n'ont pas exercé aussi une influence directe et décisive sur l'action soumise à l'enquête.

Mais ce n'est pas assez d'étabhr l'existence d'un intervalle lucide. Il est nécessaire encore de rechercher s'il a été court ou long, comp'et ou incomplet. La solution de ces deux éléments du problème est possible, quoique difficile, toutes les fois que le médecin peut examiner par lui-même et assez longtemps le malade. Mais elle est à peu près impossible dans les cas beaucoup plus nombreux oii l'expert est réduit à s'en rapporter à des informations indirectes, à des renseignements insuffisants ou à des témoignages trop souvent intéressés. L'expert ne doit alors, suivant le sage précepte de Marc, donner qu'une décision conditionnelle, c'est-à-dire ne conclure que dans la supposition de l'exactitude des documents oii il aura puisé sa conviction, et exprimer cette réserve dans son rapport ou dans sa consultation.

La nature et le caractère de l'acte ont une importance majeure et souvent décisive dans le diagnostic des intervalles lucides.

Au civil, si l'acte est raisonnable et sensé, s'il ne renferme dans aucune de ses dispositions rien qui dénote un trouble dans les idées de l'auteur, ni une perversion dans ses sentiments, il y a tout lieu d'admettre qu'il a été accompli dans uu intervalle lucide ; et alors les tiibunaux prononcent, très-généralemeiit, sa validité ipso fado, sans même recourir à l'mtervention d'un expert.

Si, au contraire, l'îicte est notoirement insensé, ou s'il contient des clauses manifestement opposées à la raison, aux habitudes sociales, aux devoirs de famille, s'il porte, en un mot, dans son ensemble ou dans ses détails, la marque certaine d'une aberration intellectuelle ou morale, il doit être considéré comme n'ayant pas été accompli dans une période de lucidité, et, comme tel, frappé de nul'ité.

LUCIDITÉ. iM

Dans les causes criminelle-, pour juger si l'action incriminée a été commise 1-iendant un intervalle lucide ou si elle est due à un retour passager de la déraison, il convient de rechercher si elle ne se rattache pas d'une manière étroite ou éloignée à l'objet partiel ou dominant du délire, si elle ne dépend pas d'hallucinations ou d'illusions anciennes ou récentes, si elle n'a pas été exécutée sous l'influence d'un état né\Topathique. Il faut aussi comparer la nature de l'acte avec les motifs qui ont pu le déterminer, le caractère et les hahitudes de l'agent. On saura ainsi s'il existe entre eux une corrélation suffisante, si la détermination offre quelques rapports avec la forme et la nature du délire qui s'est manifesté à d'autres époques, si enfin les mobiles sont proportionnés à la gravité de l'acte. Lorsque ces recherches auront pour conséquence une solution négative, on pourra penser que l'action a été le résultat de l'immoralité plutôt que d'un état de foiie. Toutefois le médecin expert ne doit jamais oublier que l'honneur, la liberté ou la vie d'un homme dépendent très-souvent de ses conclusions. C'est assez dire quelle réserve il doit apporter dans l'admission des intervalles lucides en matière criminelle.

II. De la folie lucide. M. Trélat a décrit, sous ce titre, non pas une forme spéciale et nouvelle d'aliénation mentale, mais un groupe de manies et monomanies diverses, offrant entre elles ce caractère commun de laisser intactes^ du moins en apparence, la plupart des facultés intellectuelles, notamment les facultés syllogistiques, et de porter une perversion plus ou moins profonde dans les sentiments, les affections et les instincts.

Les aliénés de cette catégorie ne paraissent point fous, dit M. Trélat, parce qu'ils répondent exactement aux questions qu'on leur fait, s'exprinjent avec clarté, causent agréablement, racontent avec précision, et font souvent preuve de discernement et de sagacité. Quelques-uns raisonnent comme le dialecticien le mieux exercé, écrivent avec élégance et avec correction; d'autres surprennent parla grâce de leur imagination, par l'élévation de leurs idées, par l'étendue de leur savoir et par la variété de leurs connaissances. Doués d'une grande puissance de dissimulation et d'un empire extraordinaire sur eux-mêmes, beaucoup d'entre eux affectent les dehors de gens sensés et les formes les plus séduisantes ; ils sont charmants dans le monde, où ils aiment à briller ; ils ne se laissent pénétrer ni deviner que dans leur vie intime , réservant, les uns leurs caprices et leurs exigences, d'autres leur orgueil blessant, un certain nombre leurs fureurs pour la famille. Ils ont assez d'attention pour ne laisser échapper rien de ce qui se passe autour d'eux, pour ne laisser sans réponse rien de ce qu'ils entendent, souvent pour ne faire aucune omission dans l'accomplissement d'un projet, et pour trouver quelque raison plausible afin de justifier leurs écarts ou leurs emportements. Us sont lucides jusque dans leurs conceptions délirantes : leur folie est lucide. En résumé, ces malades délirent dans leurs actes, mais ne délirent pas dans leurs paroles.

M. Trélat range parmi les fous lucides : 1° Les imbéciles ou faibles d'intelligence, incapables de suffire aux difficultés de la vie, de remplir des fonctions sociales et privées, de s'acquitter de leurs devoirs de famille, de conserver, d'administrer et de transmettre ce qu'ils possèdent, d'acquérir la connaissance et l'exercice d'un état ;

2° Les saù/res ou les nymphomanes, impuissants à dominer leurs penchants ■et à contenir leurs fureurs amoureuses, corrompant tout ce qui les entoure et ^'abandonnant sans mesure et sans frein à leurs appétits brutaux;

DicT. ENc. i' s. III. a

5" Les monamanes, dilliciles, égoïstes, opiniâtres, astucieux, dissimulés, raisonneurs, entêtés d'une idée fixe, quelquefois menaçants, injurieux, agresseurs, s'affraucbissant de tout égard et de toute règle ;

4" Les érotomanes, tourmentés par des passions ordinairement platoniques , vivant dans une exaltation et dans un attendrissement continuels, méprisant les convenances sociales, négligeant leurs devoirs, fuyant leurs parents, leurs amis, pour s'adonner exclusivement au culte de l'être aimé.

5° Les jaloux, poursuivis par des soupçons injustes, par des craintes mal fondées, ne goûtant et ne laissant goûter aucune tranquillité, interprétant tout en mal, dénaturant les faits, accusant les intentions, fatiguant leur famille de leurs plaintes et de leurs reproches ; menaçant, outrageant, persécutant, quelquefois même frappant et tuant l'objet de leur jalousie.

6° Les (Upsomanes, sujets cà de véritables accès de délire qui les poussent à boire d'Orne manière aveugle et irrésistible ;

7° Les dissipateurs ou prodigues et les aventuriers, se livrant à de folles et excessives dépenses, ruinant leur famille par des prodigalités insensées, exerçant autour d'eux une influence démoralisatrice, entraînant à des actions perverses des natures primitivement organisées pour le bien ;

8° Les orgueilleux, que rien n'arrête, que rien n'intimide, susceptibles et présomptueux à l'excès, capables de se laisser aller aux plus fougueux écarts pour la moindre blessure faite à leur vanité ;

9° Les méchants ou pervers, malades insociables, menteurs et destructeurs, exclusivement occupés à préparer et à commettre de mauvaises actions ;

10" Les kleptomanes, invinciblement poussés à s'emparer de ce qui ne leur appartient pas ;

i\° Les suicides, qu'une impulsion aveugle, irrésistible, porte à se détruire;

12" Les inertes, malades d'une paresse indomptable, d'une indolence que rien ne peut vaincre, d'une apathie dont rien ne [leut triompher ;

15" Les maniaques lucides qui, tout en ayant des accès de manie bien caractérisés, exercent assez de puissance sur eux-mêmes pour les contenir, et, jusqu'à un certain point les ajourner. Us sont hypocrites, haineux, vindicatifs, violents. Leurs emportements ont quelque analogie avec les accès de colère et paraissent souvent, comme ces aci'ès, avoir une cause accidentelle ; mais la prudence et les ménagements les plus extrêmes n'eussent pu ni éviter ni tourner cette cause. Ce sont les plus redoutables et les plus malfaisants des fous lucides.

La nomenclature que nous venons d'exposer d'après M. Trélat n'est peut-être pas à l'abri de toute critique. Ainsi l'on pourrait contester l'opportunité de compter les imbéciles et les inertes parmi les fous lucides, ce qui range et rapproche dans un môme groupe des aliénés dont l'intelligence est ébauchée comme chez les premiers, ou engourdie comme chez les seconds, et des fous dont le délire est actif comme chez les satyres , les monomanes, les pervers et les maniaques.

D'autre part, puisque M. Trélat fait consister la folie lucide principalement dans • le délire des actes, on a lieu d'être surpris qu'il n'ait pas ajouté à sa nomenclature, pour la rendre complète, toutes les vai'iétés de monomanie impulsive, notamment la monomanie homicide et la monomanie incendiaire, qui auraient assez bien trouvé leur place à côté de la folie suicide.

D'autres objections ont été faites à la doctrine delà folie lucide; mais M. Trélat les a prévues ou réfutées d'avance. Ainsi on lui a reproché d'agrandir arbitraire-

ment le domaine de la folie et de tenir pour aliénés des individus qui ne sont qu'originaux, esccnlriques ou passionnés. M. Trélat, loin de tomber dans cette confusion, a pris soin d'établir nettement la ligne de démarcation qui sépare les folies lucides des travers, des défauts et des passions. La folie lucide se distingue essentiellement de ces divers états moraux en ce qu'elle est une maladie, une phrénopathie, s'associant quelquefois à des hallucinations ou à des illusions, présentant des accès plus ou moins marqués, ayant presque toujours sa cause principale dans l'hérédité et son critérium dans la transmission ou dans la dégénérescence. En général les lous lucides sont issus d'ascendants aliénés ou névropatliiques, et ils engendrent des névropathiques ou des aliénés.

Une autre particularité caractéristique que nous n'avons pas trouvée signalée par M. Trélat, c'est que la fohe lucide n'est assez souvent que le prélude de tioubles psychiques plus graves et le début d'une aliénation mentale complète.

M. Trélat, comme il le déclare lui-même et comme l'indique sa nomenclature des aliénés lucides, a eu surtout en vue de signaler et de faire connaître ces {( demi-fous » qui vivent en liberté au milieu de nous et qui, se mêlant à nos actes, à nos intérêts, à nos affections, les compromettent, les troublent ou les détruisent ; mais nous sommes d'avis que la quahlication de fous lucides ne convient pas uniquement à cette catégorie d'aliénés méconnus qui passent aux yeux du monde pour des êtres simplement bizarres, originaux ou fantasques. Il y a aussi des fous lucides parmi les individus dont la folie est manifeste, avérée, notoire, éclatante, parmi les aliénés séquestrés dans les asiles.

Il faut donc comprendre encore dans le cadre de la folie lucide les variétés suivantes d'aliénation mentale confirmée, dans lesquelles l'intelligence conserve ou du moins semble conserver sa lucidité :

a. La. manie raisonnante, autrement nommée manie sans délire (Pinel), folie morale (Pritchardj, folie d'action (Brierre de Boismont), caractérisée parla perversion des facultés affectives et morales, par le désordre et la violence des actes, l'agitation et l'extravagance des mouvements, l'exaltation des idées, la richesse de l'imagination, la vivacité de la mémoire, l'exubérance du langage, en un mot la sm'excitation des fonctions intellectuelles sans que ces facultés soient ou paraissent autrement lésées.

b. La folie impulsive, instinctive ou transitoire, trop souvent confondue à tort avec la forme précédente, et dans laquelle la volonté et la hberté morale sont subjuguées ou par une hallucination impérieuse, opiniâtre, ou par une impulsion aveugle, irrésistible, dont le malheureux aliéné se rend compte, contre lesquelles il lutte, qui le poussent invinciblement, et pour ainsi dire d'une manière automatique , à des actes de méchanceté, de fureur et même d'une effroyable cruauté.

c. La monomanie raisonnante, dans laquelle une ou plusieurs idées fixes sont cachées sous les apparences les plus séduisantes de la raison. Les malades atteints de cette forme de monomanie sont doués d'une puissance et d'une habileté de dissimulation surprenantes. Seuls, ils donnent libre carrière à leurs conceptions délirantes ; mais devant le monde ils affectent des dehors sensés, tiennent des propos raisonnables, discutent sainement et exercent la plus grande vigilance sur leurs actions, afin de donner le change.

d. Les monomanies instinctives ou impulsives, constiUiées non par une conception fausse, mais par un instinct aveugle, un penchant irrésistible qui entraînent les malades à commettre un acte de violence déterminé, presque toujours le même

un meurtre (monomanie homicide), un vol (kleptomanie), un incendie (pyromanie), etc.

e. Lu pseudo-vionomanie ou délire partiel diffus (Delasiauve), état dans lequel, sous une influence cérébrale ou nerveuse qui semble laisser intact le pourvoir de raisonner sinon la raison, l'aliéné fortuitement assiégé par des conceptions folles, par des impressions bizarres, par de sinistres incitations, lutte péniblement et quelquefois inégalement contre elles s'il en a conscience, ou, dans le cas contraire, leur obéissant à son insu s'abandonne à de fâcheux écarts et accomplit des actes déplorables.

f. Tous les genres de folie avec conscience, dans lesquels les aliénés apprécient d'une manière nette le désordre de leurs facultés et le trouble de leur raison; reconnaissent les aberrations de leurs sens, les illusions de leur esprit, les erreurs de leur jugement, l'incohérence de leurs idées, l'extravagance de leurs discours, la perversion de leurs sentiments et la bizarrerie de leurs actes. Mais la volonté est impuissante à réagir contre l'active et funeste influence du mal.

g. La folie hypochondriaque, constituée bien plus par une aberration de la sensibilité que par une lésion de rentendement, et qui, eu dehors de certaines préoccupations exagérées ou fausses relatives à la santé, n'altère pas d'une manière notable la lucidité des flicultés intellectuelles.

h. La folie névr apathique, qui, suivant M. Moreau (de Tours), épargne le plus souvent ou du moins entame peu la partie intellectuelle proprement dite de l'être moral ; tandis qu'elle produit dans la partie aiïective les plus graves perturbations : l'entraînement, l'irrésistibilité des penchants, la perversion des désirs, l'anéantissement de la volonté, la brusque spontanéité des idées morbides, les impulsions au suicide, au meurtre, etc., etc.

M. Trélat a exposé toutes les douleurs, tous les tourments, toutes les calamités, tous les désastres, dont les fous lucides sont la cause dans les familles, et il a insisté avec raison sur le danger des alliances avec des aliénés de cette espèce.

La folie lucide sous le rapport médico-légal. L'étude de la folie lucide offre le plus vif intérêt et la plus grande importance en médecine légale. Comme ce grave sujet sera traité d'une manière spéciale dans l'histoire de chacune des variétés de la folie lucide, nous nous bornerons ici à des réllexions générales et sommaires.

Nos lois ne renferment aucune disposition qui soit particulièrement applicable aux fous lucides, et jusqu'à présent la jurisprudence n'a guère comblé sur ce point les insuffisances et les lacunes de la législation.

Tous les jours, des aliénés lucides contractent, mariage, souscrivent des engagements, vendent des biens, concluent des acrjuisitions, font des libéralités et des testaments, à leur détriment ou au préjudice d' autrui. Et ces actes sont trop souvent tenus pour valables, parce que nul symptôme apparent, aucun signe appréciable dans la vie habituelle de l'individu n'est venu trahir l'état maladif, latent ou dissimulé, de son esprit. En cette matière l'erreur est possible, excusable et facile pour les personnes étrangères aux connaissances médico-psychologiques ; mais elle doit être soigneusement évitée par un médecin légiste appelé à élucider devant la justice ces problèmes obscurs. Toutes les fois qu'un acte civil n'est pas strictement conforme au bon sens et à l'équité, qu'il contient des dispositions insolites, bizarres, absurdes, contraires aux usages reçus, aux contenances sociales, aux intérêts domestiques, aux sentiments de la famille et de l'amitié, il faut le tenir pour suspect et se défier de la raison de l'auteur. L'acte en lui-même fournit déjà une présomption d'insanité d'esprit. Mais cela ne siilfit

LUCIDITÉ. 16â

pas, et d'autres preuves plus décisives encore doivent èlre cherchées dans une enquête minutieuse sur les anlécédents de l'auteur, sur sa vie, sur ses habitudes, dans un examen approiondi de ses écrits, dans un rigoureux contrôle de ses actes et de ses paroles. Presque toujours, dans ce cas, un observateur expérimenté, habile, persévérant, finira par pénétrer le mystère de cette existence double, raisonnable et sensée en dehors, extravagante et folle en dedans, qui est le propre et la caractéristique de l'aliéné lucide. La moindre action, une phrase, un mot, suftiront quelquefois pour dévoiler à des yeux exercés le triste secret d'une folie cachée et pour mettre sur la trace d'une monomanie méconnue et de longue date.

Malheureusement ces idées sur la folie lucide n'ont pas encore prévalu dans l'esprit des magistrats et des juges ; et beaucoup de tribunaux confirment, en dépit des d^'-clarations du médecin expert, la validité d'actes accomplis par des aliénés de cette catégorie, surtout des testaments, lorsqu'ils ne portent pas des marques éclatantes et irrécusables d'insanité d'esprit.

Les fous lucides sont les plus dangereux et les plus malfaisants des aliénés. Leur folie est d'autant plus redoutable, d'autant plus funeste que bien souvent elle n'est ni connue, ni soupçonnée. Aussi est-ce parmi eux que l'on rencontre le plus de fous criminels.

Ici encore la démonstration de la folie est difficile à étabhr, à moins que, pendant ou après l'accomplissement du délit ou du crime, l'agent, comme cela se voit quelquefois, ne donne des signes non équivoques d'aliénation mentale, soit par son attitude ou ses discours, soit en entrant dans un accès de manie furieuse.

Hors de là, le médecin légiste se heurte à toutes sortes de contradictions et d'obscurités. Cependant, quelque embarrassant que soit le cas, il doit le soumettre à un examen rigoureux, à une exploration patiente, à, une étude approfondie. Son investigation n'aura pas été vaine s'il parvient à découvrir des influences héréditaires, des manifestations névropathiques, des idées fixes adroitement dissimulées, des illusions ou des hallucinations secrètement entretenues, des propos insensés, des bizarreries d'humeur, des irrégularités de caractère, des déûances, des antipathies et des haines injustes, des changements imprévus dans les goûts et dans les habitudes, des emportements fréquents que rien ne justifie, des actions qui ne sont conformes ni à l'éducation, ni à la position sociale de l'accusé. A de tels signes le médecin expert pourra présumer qu'il a affaire à un fou lucide.

« C'est, dit M. Trélat, en observant longtemps, en n'omettant rien, en ne négligeant rien, en tenant compte de tout, en explorant avec calme, sans passion, sans colère, après même les événements les plus terribles, que nous parviendrons à la vérité ; mais cela ne suffit pas : il faut que nous la rendions évidente pour les yeux. Quand la conviction du médecin est faite, son devoir est de la faire partager aux autres. » A. Lixas.

BiBLioGR-^PHiE. — La question de la lucidité n'a été traitée encore d'une manière complète dans aucun ouvrage. On trouvera seulement des documents épars dans les livres suivants : Zacchias (Paulus). Qiiœstiones médico-légales. — Pi>el. Piésultats cl obso-vations pour servir de base aux rapports juridiques dans les cas d'aliénation mentale. In Mém. de la Soc. méd. d'émul., t. VIII, p. (575; 1817. — Du même. Traité sur la manie. — Fodéré. Traité du délire appliqué à la médecine, à la morale et à la législation. Paris, 1827. — Geokget. Des maladies mentales considérées dans leurs rappoits avec la législation civile et criminelle, Paris, 1827. — Esqdirol. Mémoires sur l' aliénation mentale considérée sous le rapport médico-légal. — }Urc De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médicojudiciaires. Paris, 1840. — Marge. Traité pratique des maladies menlaies. Paris, 1862. — De MÊME. Traité de la folie des femmes enceintes. Paris, 1858. — Legrand db Saulle, La

folie devant les tribunaux. Paris, 1864. — Briand et Chaude, Manuel complet de médecine léf/ale.— Caspek. Médecine légale. Trad. de M. Germer-Baillière. Paris, 1862. — Trélat. La folie lucide. Paris, 1861. — Dagoxxet. Traité des maladies tnentales. Paris, 1862. — Delasiauve. De la pscudo-monomanie. In Journal de médecine mentale. — Binon Des intervalles lucides chez les aliénés. In Annales 7nédico-psychologiqucs, juillet 1852. — Faiiret. Des maladies mentales. Paris, 1864. — Campagne. Traité de la manie raisonnante. Paris, 1869. — Moreau (de Tours). Traité de la folie névropalhique. Paris, 1869. —Annales médico-psyckologigucs, discussions sur la manie raisonnante, sur les aliénés avec conscience, sur les aliénés dangereux (années 1866, 1867, 1868, 1869). A. L.

liUCiHE. £,s:cïiLiA DïOMEXlTOKAX. Genre d'iiîsectes diptères créé par Robineau-Desvoidy, pour des Muscides créophiles à teintes très-brillantes, qu'il avait appelées Muscidœ metallicce et dont la Mouche dorée de la viande (Lncilia cœsar) constitue le type. Les caractères des Lucilies sont les suivants : Têle déprimée, avec l'épistome peu ou point saillant ; antennes atteignant ordinairement l'épistome, à troisième article quatre fois plus long que le deuxième et avec le style très-largement plumeux; abdomen court et arrondi; ailes fort écartées, première cellule postérieure atteignant le bord peu avant l'extréaiité, nervure externo-médiaire peu arquée après le coude et quelquefois droite.

Ces caractères, joints au vif éclat des couleurs métalliques, donnent un faciès spécial aux Lucilies parmi les autres Muscides et les fontdislinguer au premier coup d'œil. Ces insectes à l'état parfait se trouvent sur les fleurs et plus souvent encore sur les matières animales décomposées, ou près de l'être, auxquelles la femelle confie SCS œufs. Les larves de plusieurs espèces sont connues et se développent très-vite.

Les Lucilies se distinguent facilement des Calîiphores, genre auquel appartient la Mouche bleue de la viande {Calliphora vomitoria), car ces dernières ont de? couleurs sans reflet métallique, bleues ou azurées, la tète déprimée et l'épistome saillant, le style des antennes à panache moins plumeux, la nervure externomédiaire des ailes plus fortement courbée. Elles ressemblent moins encore aux Sarcophages qui ont des teintes grises et noires, avec l'abdomen souvent rouge ou noir à l'extrémité, et dont les femelles sont vivipares.

Les Lucilies de notre climat ne peuvent devenir nuisibles que d'une manière accidentelle en déposant leurs œufs soit sur des plaies, soit sur le corjis de personnes malades ou malpropres et en état d'ivresse. C'est ainsi queW. Hope {On Insects and their Larvce occasionaUy found in the Hiiinan Body) cite plusieurs exemples de larves de Mouches trouvées dans ces conditions et j'en donnerai la nomenclature au mot Mouche ; les faits si connus de Roulin, de Jules Gloquet, etc., etc., qui seront exposés en détail au même article, mentionnent des larves dans les plaies ; ces larves ont été vues trop souvent dans les hôpitaux, surtout dans le midi de la France, en Algérie et en Grimée. Mais je ferai expressément remarquer qu'il faut peut-être rapporter la plupart des faits cités par les auteurs et relatifs aux larves qui ont vécu dans les plaies ou qui se sont développées dans les narines, le conduit auditif ou le corps de personnes blessées ou mal- j propres, non-seulement à des espèces de Lucilies, mais aussi à des Calliphores et surtout à des Sarcophages. 11 serait fort utile que les figures des larves les plus communes de ces divers genres fussent exactement faites pour qu'on pût rattacher avec certitude les larves trouvées à celles des espèces connues ; il est aussi à désirer que les observateurs élèvent les larves qu'ils rencontreront pour obtenir l'insecte parfait et en établir rigoureusement l'espèce. La science ne pourra être faite sur ce point que par la distinction des insectes très-voisins les uns des autres.

Mais si les Lucilies de nos climats ne sont pas très-souvent nocives à l'état de larve, il est certain aujourd'hui qu'une mouche de ce genre décrite pour la première fois par un très-regretté médecin de la marine, Charles Coquerel, cause à la Guyane et au Mexique les accidents les plus redoutables.

Les docteurs Saint-Pair et Chapuis , médecins en chef de la marine à la Guyane, avaient eu l'occasion d'étudier plusieurs faits de larves développées dans les sinus frontaux et les fosses nasales de transportés ou de résidants de la colonie. Le docteur Chapuis eut le bonheur d'élever une de ces larves, c'est-àdire de suivre les métamorphoses et de recueiUir l'insecte parfait, ce que personne n'avait fait avant lui. Cet insecte et les observations prises au Ut des malades ayant été transmis à Paris, Quoy, inspecteur général du service de santé <le la marine, remit à Ch. Coquerel ces précieux documents pour les publier.

Depuis les travaux de Charles Coquerel qui parurent dans les Annales de la société entomologique, et dans le?: Arcliives de médecine en 1848, les médecins de la marine ont confirmé ces premières études par de nouveaux faits. Deux thèses ont été soutenues à la Faculté de Paris et ont ajouté des renseignements précieux. Le docteur Lucas a rapporté en France dans l'alcool des larves et des Mouches hominivores recueillies au Mexique, et colles-ci, que j'ai pu examiner, sont identiques avec la Lucilie dont le type existe dans une des collections de Paris. Il n'y a donc aucun doute sur l'authenticité des observations et sur l'identité de l'espèce, et ilfaut célébrer la sagacité et le zèle de nos contrèresde la marine qui ont fait connaître une affreuse lésion des fosses nasales causée par la présence des larves hominivores.

Les observations que j'ai rassemblées sont assez nombreuses, et c'est d'après elles que je vais tracer le tableau symptomatique des ravages causés par la Lucilie de Cayenne : le début est très-insidieux, à peine y a-t-il quelques fourmillements des fosses nasales, puis les fourmillements augmentent rapidement et la céphalalgie se déclare dans la région sus-orbitaire. Bientôt on constate un gonflement oedémateux de la région nasale, et l'œdème se prononce de plus en plus et s'étend du nez aux parties voisines de la face: il survient des épistaxis, parfois trèsabondantes et difficiles à arrêter, la douleur sus-orbitaire est des plus vives, comparée par un malade à un coup de barre de fer.

A cette période et plusieurs jours après le début, il s'échappe ordinairement <|uelques larves qui sortent soit par l'orifice des fosses nasales, soit par des ulcérations qui se produisent sur la peau, gonflée et violacée par places, de la région supérieure du nez. 11 s'écoule une sérosité fétide par les narines.

D'autres fois les larves se répandent dans le voile du palais, le pharynx, les orbites, les paupières el même dans la cavité buccale et les gencives.

Les symptômes généraux prennent une grande intensité, il y a de la fièvre, presque toujours de l'agitation ou du délire, on constate la réaction d'une inflammation des plus vives des fosses nasales et des sinus frontaux avec propagation aux méninges cérébrales, alors la mort est inévitable. On a trouvé le cuir chevelu enflammé et décollé.

Si ces larves sont sorties par suite de manœuvres thérapeutiques et dans les cas les plus favorables, la guérison n'a lieu qu'avec une perte de substance et avec des cicatrices plus ou moins difformes de la région nasale.

Disons enfin qu'aujourd'hui avec les injections insecticides la guérison devien- <ira la règle.

Voici le tableau résumé des observations recueillies par divers auteurs:

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