‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.56Chapitre 34 sur 80 · MALADIE DES SCYTHES · texte numérisé non relu

MALADIE DES SCYTHES

se servent, pour exercer leur art, de l'écorce de tilleul, etc. {Ibicl, IV, 67), » Ilipjiocrate, contemporain d'IK'rodote, bien que plus jeune, complète ces documimts un peu vagues. Un grand nombre de Scylbes, dit-il, deviennent impuissants (svitovyjxi) , s'occupent h des ouvrages de femmes et parlent comme elles. On les appelle anandres (âvavfîoteî,-) ou el'féminés. Les indigènes attribuent ce cliangenienl à Dieu; ils respectent et adorent ces bonunes, chacun craignant ponr soi un pareil malheur {Des airs, des eaux et des lieux). Ainsi, les énarées d'Hérodote sont bien exactement les anandres d'Hippocrate.

Et maintenant faut-il reléguer l'existence de ce phénomène au rang des fables comme l'antiquité nous en a transmis un si grand nombre? L'^s voyageurs modernes qui ont parcouru les pays habités par les Tartares, descendants des anciens Scythes, vont nous répondre. Reinegg, dans sa description du Caucase, s'exprime aiiisi ; « Le plus remarquable des peuples nomades du Kubanest celui desNogays ou des Montugays. Ils se distinguent des autres par le caractère moligol que présente leur physionomie... lorsqu'ils sont épuisés par une maladie ou qu'ils avancent en âge, la peau de tout leur corps se sillonne de rides profondes, leur barbe tombe, et dans cet état ils ressemblent tout à fait à des fenmies. Ils deviennent inaptes à l'acte de la génération, et leurs sensations comme leurs actions cessent de ressembler à celles du sexe auquel ils appartiennent. Obligés de fuir la société des hommes, ils vivent au milieu des femmes dont ils adoptent le costume. On parierait même cent contre un que ce sont de vieilles femmes fort laides {Besclireibung der Kauliasiis, Th. I, p. 269, Pétersb., 1796; et Sprengel, Hist. de la méd., trad. de Jourdan, t. I, p. 208. Paris, 181 5). » Jules Klaproth, le fils du célèbre chimiste, a constaté la même chose chez ces mômes Tartares Nogays, et il ne manque pas de comparer l'état qu'il a observé avec celui qni a été signalé par Hérodote et par Hippocrate {Reise in der Caucasus und nacli Géorgien, Th. I, p. 283, Berlin, 1812). Enfin, suivant une note fournie à M, Daremberg par un médecin qui a voyagé dans les mêmes contrées, M. Chotomsky, on observe parmi les Tartares beaucoup d'individus affectés d'impuissance par suite de l'équitation (Hippocrate, OEuvr. chois., trad. par Daremberg, note p. 497. Paris, 1842, in-12).

Le fait est donc bien établi, il ne reste plus qu'à l'expliquer, et, ici, les auteurs ont largement donné carrière à leur imagination, faisant assaut de sagacité rétrospective et d'érudition.

Le pieux Hérodote accepte franchement la légende, c'est une vengeance de Vénus; passons. Hippocrate, lui, n'est pas d'aussi facile composition : il n'admettait pas les maladies divines ; aucune, selon lui, n'est produite sans l'intervention d'une cause naturelle. Malheureusement, cette cause naturelle, il la cherche dans une hypothèse tout à fait inadmissible. L'équitation habituelle, fait-il observer, démine des fluxions sur les articulations inférieures, et les Scythes traitent celte maladie par la section des veines situées derrière les oreilles ; or, dit-il, si l'on ouvre certaines veines placées derrière les oreilles, cette opération rend les hommes impuissants ; il pense donc que les Scythes coupent précisément ces veines-là. Au total, la cause première serait l'équitation, et la preuve qu'il e!i donne c est que la maladie affecte surtout les riches qui vont toujours à cheval. Remarquons qu'un peu plus haut il avait noté, en parlant des mœurs des Scythes, que la mollesse et l'humidité de leur constitution, dues elles-mêmes au climat, diminuent leurs facultés génératrices, et que, déplus, l'exercice journalier du cheval atténue encore lenr puissance virile; et ailleurs aussi : partout où l'équiiation est

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liabiliielle, beaucoup sont sujets aux fluxions articulaires, à la sciatique, et perdent le goût des plaisirs vénériens.

A l'époque de la renaissance, l'explosion des manifestations syphilitiques ramena forcément l'attention des médecins vers les maladies des organes génitaux observées par les anciens, et quelques auteurs crurent pouvoir admettre que l'anapbrodisiedes Scytbes était la conséquence des écoulements gonorrliéiques, comme on les appelait alors (Ch. Patin, Comment, in vêtus monum. Vlpue MarcelL, p. 415,etc). On voit, par tout ce qui précède, que rien ne saurait justifier une semblable assertion, qui a déjà été réfutée par Mercuriali (Var. lect., 111, 7) et par Astruc (de Morh. ven., I, 2).

Bouhier, dans ses commentaires sur Hérodote, voit, dans la maladie féminine [hfiliia. voû(7o;), une allusion à un vice infâme. Les Scythes dont il s'agit seraient tout simplement ce que les anciens désignaient sous le nom de Pathici, des hommes servant de femmes aux autres hommes (Rech. et dissert, sur Hérodote. Dijon, 1746, p. 292). Cette nouvelle supposition n'est pas plus acceptable que la précédente; elle a cependant été reproduite dans ces derniers temps par un des plus grands érudits de l'Allemagne, M. Uosenbaum, qui s'est eflorcé de la faire prévaloir [Geschichte der Lustseuche. Halle, 1839, t. 1, p. 141), s'appuyant particulièrement sur cette circonstance que les anciens désignaient par les mots Gyj>£ta voûo-oç le genre de débauche dont il s'agit ici.

D'autres, s'en référant aux généralités d'Hippocrale sur les Scythes ou Sarmales, ont accusé l'intempérie du climat. D'autres encore ont vu là des causes multiples. Bagard, l'un des premiers qui se soient occupes de la question d'une manière spéciale, met bien en cause le froid extrême et l'humidité, mais il admet en outre l'absence de mouvement pendant l'enfance, une équitation continuelle pendant la jeunesse, une fiiiblesse originelle due à des pareiits obèses et lymphatiques; enfin, il croit pouvoir y joindre un état moral analogue à celui des personnes qui croyaient qu'on leur avait noué l'aiguillelte. Le célèbre aliéniste Friedreich a relevé, api'ès quelques autres, la dernière influence signalée par Bagaixl et lui a fait jouer le principal rôle dans la maladie des Scythes. H la regarde trèspositivement comme une véritable monomanie, dans laquelle les hommes se croient changés en femmes.

Mais c'est particulièrement à l'équitation forcée que le plus grand nombre des médecins ont, avec raison, je crois, rapporté l'origine des phénomènes qui nous occupent. Seulement, encore ici, que d'explications différentes ! Sprengel avance que les Scythes nomades, excités par l'exercice du cheval, auraient été trèsadonnés à la masturbation, d'oij la stérihté, l'effémination, la pusillanimilé et une sorte d'aliénation {Apologie des Hippokrates, 2*= part., p. 616. Leipzig, 1792, in-S"). Hippocrate avait, en quelque sorte, réfuté à l'avance cette assertion quand il avait dit {loc. cit.) que les Scythes, toujours à cheval et portant des culottes, ne touchaient presque jamais à leurs parties sexuelles. Citons actuellement l'autorité d'un grand praticien, Lallemand, qui est entré en partie dans les idées de Sprengel. Après avoir rapporté plusieurs cas d'anaphrodisie, suite de pertes séminales chez des individus qui avaient fait abus de l'équitation, il fait voir que l'exercice du cheval, par suite des frottements et des secousses du périnée, a pour résultat d'irriter les canaux déférents; de là, l'irritation gagne l'épididyme et le testicule. D'autres fois c'est en agissant sur la marge de l'anus et en pro\oquant une constipation opiniâtre, et comme conséquence des pollutions diurnes très-énervantes ; ailleurs, c'est en stimulant des besoins factices et les portant à l'excès, ou bien

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