‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.56Chapitre 50 sur 80 · II. Bn · texte numérisé non relu

II. Bn

J MA\GET (Jean-Jacques), né à Genève, le 19 juin 1652, mort dans la même ville le 15 août 1742. Manget est un véritable type duniédecin du dix-septième siècle ; honnête, laborieux, chercheur, compilateur par-dessus tout, très-fort sur le raisonnement et le syllogisme, théoricien ferré, et probablement assez mauvais praticien, malgré sa grande réputation. Il se consacra d'abord à l'étude de la théologie, mais ne tarda pas à l'abiuKlonner pour la médecine, qu'il étudia avec un grand succès, non point au ht du malade, comme on pourrait le croire, m'ais uniquement dans les livres, ce qui ne l'empccha pas de prendre avec éclat son titre de docteur à Valence, en Dauphiné, en 1678. 11 devint môme, en 1699, médecin de l'électeur de Brandebourg, plus tard roi de Prusse. Si Manget avait pris une devise, il aurait dû choisir la suivante : Il compilait, compilait, compilait; seulement il ne compilait pas seul, et, au dire d'ÉJoy, le savant Daniel Leclerc fut un de ses plus actifs collaborateurs. Malgré cette collaboration, on devra se métier beaucoup de ses indications biographiques et bibliographiques, et en particulier de sa Bibliotheca scriptorum viediconim.

Manget a édité les Opéra medica de Barbette, h Pliarmacopœa Schradero^ Hoffmania, le Tractatus de febribiis de Fr. Pierrs, le Compendium praclicœ medicinœ de Schmittz, le Sepulchretiim de Bonnet. Voici, en outre, la longue liste de ses ouvrages :

I. Messis medico-spagirica, qiia abundanlissima seges pharmaceutica è selectissimis, qm~ busqué, tum pliarmacologis et c/njmialris, celeberrimis inter recentiorcs jwaclicis, tum va~ nû operibus miscellaneis , necnon curiosioribus reruin naturalium scriptoribus resecta^ compositissimo ordine cumulatur. Genève, 1685, in-fol. — Jl. Bibliotheca anatomica, sive recens 171 anatomia invcntorum thésaurus locupletissiimis. Genève, 1685-1099. 2 vol. in-lol.

— III. Bibliotheca mcdico-practica, quaomnes humani corporis morbosa a/fectiones, arlem viedicam propius spectantcs explicantur, et per curationes, consilia, observationes ctcadavcrum inspectiunes anatomicœ Iractantur. Genève, 1G95-1098. 4 vol. in-fol — IV Bibliotheca chemica curiosa, sive rerum ad alcliimiam perlinentium thésaurus. Genève, 1702. — V. Biblivtlicca pharmaceutico-medica, seu reruin ad pharviaciam galenico-chijmicam spectaniium Ihcsannis refertissimus. Genève, 1705-1704. 2 vol. in-fol. — \I. Observations sur la maladie qui a commencé depuis quelques années à attaquer le gros bétail en divers endroits de r Europe. Genève, 1710; Paris, 1745, in-12 — VII. Theatrum anatomicum, quo corporis humani fabrica et quœstiones subtiliores conlinentur. Genève, 1717, 2 vol. in-fol.

— VIII Bibliotheca chirurgica, qua omnes morbi chirurgicia capite ad calcem recensentur, cum suis remediis et curationibus. Genève, 1721. 4 vol. in-fol. — IX. Traité de la peste, recueilli des meilleurs auteurs anciens et modernes. Genève, 1721 ; Lyon, 1722. 2 vol. in-12.

— X Nouvelles réflexions sur l'origine, la cause, la préservation et la cure de ta peste. Genève, 1722, in-12. — XI. Bibliotheca scriptorum medicorum veterum et recentiorum, in qua sub eorum omnium qui a mundi primoraiis ad hune usque annum vixerunt, nomimbus, ordine alphabetico adscriptis, vitœ compendio enarrantur, opiniones et scripla, modesta tubinde adjecta epicrisei, recensentur. Genève, 1751. 4 vol in-fol. H. M. ..a.

MAlVGnAS {Voy. Manguier et Gerbera).

MAKGIFERA {Voy. MaNGUIER).

MAIVGLES. Expression souvent employée, dans les pays à Palétuviers, comme synonyme de Manglier. On en dislingue de plusieurs sortes. Le M. noir est le Rhizophora Mangle L. Le R. Candel L. s'appelle M. rouge. Le M. cantivo est le

50fl MANGUE.

Sapium aiicaparium; et le M. aveuglant, VExcœcaria Agalhcha. Les M. blancs et gris sont des Avicennia et des Conocarpus ou des Lumnitzera. l,e M. vénéneux est le Cerbera manghas.

MA\GLIERS. Le véritable Manglier est le Rhizophora Mangle L. Mais beaucoup d'autres plantes partagent avec lui ce nom et celui de Palétuviers, notamment plusieurs lUiizophorées, tels que Bruguiera, Carallia, etc., les Avicennia, JEqicera, etc., qui tous croissent dans les marais saumâtres ou marais formés le louo- des côtes tropicales, et dont les longues racines advenlives se couvrent de mollusques et autres invertébrés marins. H. B.v.

HIAKGOL.D (Les deux). Ces deux célèbres médecins ne paraissent pas appartenir à la même famille.

^lungoid (Pierre), né à Mœncbenstein le 26 décembre 1686, mort à Purlacli le 1 1 mai 1758, fut docteur en médecine de Bàle, parcourut la Suisse, la France, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne; obtint la cbarge déconseiller du m.irgrave deBade-Durlacb, le titre do comte palatin; s'occupa beaucoup plus de jurisprudence que de médecine, et n'a laissé qu'une petite dissertation sans importance : Dissertatio de sex rébus non naturalibiis, Bàle, 1706, in-4".

^Mangold (Christophe-André), né à Erfurt en 1719, mort le 2 juillet 1767, après avoir été professeur d'anatomie à l'université de cette ville, s'est fait connaître par de nombreuses publications, dont voici les principales :

I. Programma de generatione fossilium figuvatoritm. Erfurt, 1748, in-4°. — ïl.C/tymisc/ie Erfaliricngen und Vortheile in Bereilung einiger sehr bewàhrten Arneijmiltel, nebst vcrschiedcnen physikalisclien Anmerkungen uber dieselben. Erfurt, 1748, in-4"'. — III. Vorgeselzte clujmisclie Èrfahrungen und Vortheile. Francf., 1749, in-4°. — IV. Dissertalio de ingenti exantliematum aculorum differenliâ, qiioad causam et curationem.Evimt, l'GJ, in-4°. — V. Dissertatio de gêner ibus et speciebus tumoriim. Erford., 1764, in-4°. — VI. Dissertatio de generibus et speciebus vulnerum. Erford., 1765, in-i". A. C.

MAXGOL'ST.\X. On donne ce nom à une plante du genre Garcinia L,, dont le fruit est mangé dans les Indes orientales et uux Philippines, et qui a des propriétés li'gèremeut laxativcs. Cette espèce, ainsi que son fruit, sera décrite avec ses nombreuses congénères à l'article G.\rclme.

Le Mangoustan du Malabar, que Ion a longtemps regardé comme un Garc/witt {Garcinia malabarica Lau.), est en réalité un PlaquemIlNier {Diospyros}. {Voy. ce mot).

KIAIVGL'E, MA^'GI'IER {Mangifera L.). Le genre .Manguier appartient à la famille des Anacardiacées. 11 s'y distingue par des fleurs polygames dioïques, à androcée très-irrégulier. Leur calice est à quatre ou cinq pétales imbriqués et caducs. Leur corolle a autant de (létales alternes, imbriqués, souvent épaissis sur la ligne médiane et vers la base. En dedans de la corolle, se trouve un gros dis que charnu, glanduleux, circulaire, en lorme de bourrelet. L'androcée est formé d'un nombre variable d'étamines, insérées à la base de ce gros disque ; il y en a souvent cinq, superposées aux sépales, mais elles sont stériles, sauf une seule, celle qui est superposée au sépale 1 , ainsi que l'a démontré Payer. Le uynécée» est celui d'une Anacardiacée en général : libre, formé d'un ovaire sessile, uniloculaire, surmonté d'un style simple et latéral, à extrémité stigmatif ère. Dans la loge ovarieime, se voit un seul ovule ascendant, anatrope, à micropyle dirigé en bas.

Le fruit ou la Mangue, le Mango, est une grosse drupe, ovoïde ou réniforme, à îioyau fibreux, continu ou bivalve. Il renferme une seule graine comprimée, à téguments minces, avec un gros embryon charnu à radicule inlère, à cotylédons flans-convexes, volumineux, souvent lobés. Les Manguiers sont de beaux arbres, à feuilles alternes, pétiolées, simples, entières, coriaces. Leurs fleurs sont réunies •en grappes ramifiées de cymes, au sommet des rameaux. Tous sont originaires de l'Inde et des régions voisines de l'Asie tropicale ; mais les Manguiers, étant souvent des arbres à fruits, cultivés comme tels, et ayant produit un grand nombre de variétés horticoles, ont été introduits dans presque toutes les régions tropicales du ^lobe. Le M. de l'Inde, ou Mangifera indica L. {M. domestica G.ertn.), est un bel arbre qui atteint 10 à 15 mètres de hauteur. Sa tige, couverte d'une écorce «paisse et rugueuse, d'un brun ou d'un gris noirâtre, se partage en branches nombreuses et étalées. Les feuilles sont oblongues-laucéolées, de 1 pied de long au plus, fermes, coriaces, d'un beau vert. Les fleurs sont jaunâtres, striées de rouge pourpré; elles sont petites et réunies en grand nombre sur des inflorescences dont les axes prennent une teinte jaune ou rouge, suivant les variétés. Le fruit est jaune, rouge, verdàtre ou d'un pourpre noirâtre. La peau est mince et ferme. La pulpe, jaunâtre, succulente, odorante, est souvent filandreuse, mêlée de longs poils ou filaments qui proviennent du noyau. Sa graine est ovale-aplatie ; son embryon est très-amer. La véritable patrie de cet arbr^ est le Malabar ; il a été introduit et naturalisé aux îles de France et de la Réunion, à Madagascar, aux Antilles, à la Guyane, elc. Ses nombreuses variétés sont souvent, dans nos colonies, greffées sur sauvageons. Toutes ses parties sont résineuses. Son bois briile facilement, et en répandant un parlum qui le fait rechercher comme le Santal. La résine qui «n découle est recommandée comme antisyphilitique et comme antidysentérique. Les feuilles servent à l'ornementation; elles passent pour guérir les odontalgies. Les graines amères sont, dit-on, anthelminthiques. Elles sont fort astringentes, riches en taimin. Suivant M. Aveiiuin {in Journ. Pharm., XVII, 421), c'est de l'acide galfique que contient l'embryon, et son extraction serait profitable et lacile. Le péricarpe est la partie la plus usitée dans la Mangue, dite parlois M. à perruque, à cause des filaments qui s'y rencontrent. Cette chair est lort sucrée, juteuse, parfumée; on la mange fréquemment comme fruit de dessert, soit seule, soit coupée en tranches avec du sucre, du vin, des hqueurs alcooliques, des aroines divers, soit bouillie, ou salée, ou confite au vinaigre, au sucre. On en lait <les envois en Europe, ordinairement dans du sirop de sucre ou en confitures. Cette chair est considérée comme tonique, rafraîchissante; on la croit bonne à guérir les maladies intestinales et les affections scorbutiques. Mais, dans la plupart des variétés, la saveur de ce fruit est plus ou moins térébiuthacée, ce qui le rend nien inférieur à nos bons fruits fondants de la famille des Rosacées. On dit que l'abus de ce fruit produit des purgations et des éruptions cutanées. Les jeunes bourgeons s'emploient encore dans l'Inde contre la toux et l'asthme.

H. Br<.

L., Gen., n. 278; Spec, 290.— G^rtn., Fruct., Il, t. 100. — Kuxth, Terebinth., 3. — DC , Prodr., Il, 63. — Emdl., Gen., n. 5915; Enchirid., 600. — Mér. et Del., Dict. Mat. méd., IV, 210. — GciB., Brog. simpl., éd. 6, 111, 495. — A. Rich., Elém., éd. 4, 11,542. — Kosenth., Syn.pl. diaphor., 85*. — Uenth. et Hook., Gen., 420, n. 7. — H. Bâillon, in Payer J^eç. sur les fam. nat., 409.

IMAIVIE [mania., furor, insania). Les étymologistes ne sont pas d'accord sur l'origine du mot iaocvLoc. Suivant les uns, il dérive de n^mç, furor,

colère; suivant d'autres, de piâva ou //«vv;, luna, lune (on a cru longtemps que la folie était un effet de l'influence des astres, et surtout de la lune) ; enfin, d'après l'opinion qui nous paraît le mieux fondée, uavîa viendrait de y-atvotixt, insanio, je déraisonne, je délire.

Quoi qu'il en soit de son origine, le mot pia<jia a été employé par les médecins, poètes, orateurs et historiens grecs pour désigner la folie et plus particulièrement les formes exaltées et furieuses de cette maladie. On troiive cette dénomination dans les écrits liippocratiques, mais sans aucune signification nosologique déterminée. Celse,dans le tableau un peu confus qu'il trace delà folie, ne sépare pas avec une netteté suffisante, la manie de la frénésie. Ârétée donne au mot mania un sens plus précis en l'appliquant spécialement à une variété d'aliénation mentale caractérisée par l'agitation, la violence et la fureur. Cet observateur habile nous a laissé une description animée , vive et saisissante de la manie. Cœhus Aurélianus, traducteur et commentateur de Soranus dont les œuvres ne sont point parvenues jusqu'à nous, énumère les causes de la manie, indique sa marche, tantôt continue, tantôt intermittente, et signale avec assez d'exactitude l'état physique des maniaques pendant les accès. Galien, loin d'ajouter quelques éclaircissements à l'histoire de la manie, la noie dans les théories troubles de l'humorisme et de la bile noire.

Pendant le moyen âge, les saines notions de l'antiquité sur la manie sont faussées par les aberrations du galénisme ou obscurcies par les préjugés et les superstitions de ce temps-là. Les médecins d'alors, Alexandre de Tralles, Marcellus de Sida, Aétius, Sylvaticus, Jacob Sylvius, frappés surtout par le spectacle des vésanies épidémiciues qui désolaient la plus grande partie de l'Europe, ne nous ont guère transmis que le récit des phénomènes crisiaques dont ils ont été les témoins ; et, sous l'influence de cette préoccupation à peu près exclusive, ils ont laissé de côté la manie pour ne s'occuper que de l'étude de la mélancolie et particulièremtnt de ses deux manifestations prédominantes à cette époque, la ïycanlhropie et la démonopathie. Cependant van Helmont mentionne la manie, qu'il attribue à la fureur de l'archée, Forestus en publie des observations, Fernel en donne une description concise, et Félix Plater, dans son essai de classification, la fait figurer parmi les aliénations d'esprit « mentis alienatiojiea. »

Sennert, François Sylvius de Le Boë parlent de la manie, sans apporter à son histoire aucun élément nouveau. Sydenham signale la manie développée à la suite de fièvres intermittentes. WilUs expose sur cette maladie des considérations pratiques intéressantes que déparent des vues théoriques empruntées aux fantaisies chimiatriques du temps : « Dans la manie, dit-il, les esprits animaux font effervescence, de même que certains réactifs au contact des acides concentrés. » La théorie de Vieussens ne vaut pas mieux. Suivant lui, la manie tient à l'agitation des esprits animaux provenant d'un grand feu existant dans le sang. Boerhaave décrit la manie avec exactitude et la distingue soigneusement de la frénésie. Paul Zaccliias s'étend longuement sur la manie, la frénésie et la fureur, et sur leurs conséquences médico-légales. Dans sa classification. Sauvages range la manie parmi les délires, qui forment la troisième classe des vésanies. Lorry, en exagérant les connexions qui unissent entre eux les divers troubles fonctionnels du système nerveux, a établi une confusion fâcheuse entre la manie, la mélancolie elles antres formes d'aliénation mentale. Cullen émet sur la manie des idées plus vraies et plus pratiques que ses devanciers, en dégageant la notion de celte

muladie de toute préoccupation systématique et en rattachant son origine et sa nature à une lésion de l'appareil cérébral.

Malgré tous ces efforts, malgré tous ces travaux, l'histoire de la manie restait encore pleine d'équivoques et d'obscurités, lorsque parut, en 1802, le Traité médico-philosophique de Pinel sur la mauie, première et heureuse tentative de monographie, qui devint le signal et le point de départ d'une féconde impulsion pour l'étude clinique de l'aliénation mentale.

Le raémou'e publié par Esquirol en 1818, l'article inséré par Calmeil eu 1859 dans le Dictionnaire de médecine, renferment des descriptions ti'ès-détaillées et très-complètes, auxquelles on a peu ajouté depuis, et qui ont servi de guide et de modèle à tous ceux qui ont écrit sur la manie.

Les mcertitudes et les confusions qui ont longtemps pesé sur la détermination nosologique de la manie, se trahissent surtout dans les définitions que les auteurs ont essayé de donner de cette vésanie.

D'après Pinel, la manie « est marquée au moral comme au physique par une vive excitation nerveuse, par la lésion d'une ou de plusieurs fonctions de l'entendement, avec des émotions gaies ou tristes, extravagantes ou furieuses {Traité de la ma7iie, édit. de l'an IX, p. 160). »

« La manie, dit Esquirol, est une affection cérébrale chronique, ordinairement sans lièvre, caractérisée par la perlurbation et l'exaltation de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté {Des maladies mentales, édit. de 1858, p. 152). »

Ces deux définitions, analogues en apparence, présentent, en réalité, des ditférences profondes, essentielles. Celle de Pinel ne préjuge rien de la nature et du siège de la manie ; elle ne compte pas, non plus, la marche et la durée du délire, parmi les élémenls pathognomoniques de la maladie. La définition d'Esquirol, au contraire, fait très-formellement de la manie une affection cérébrale ; elle la localise analomiquement et fonctionnellement dans le cerveau ; et, de plus, elle attribue à la chronicité une valeur caractéristique.

Dans sa simplicité, la définition de Pinel nous paraît préférable à celle d'Esquirol, qui a le tort grave d'exclure de la manie les iormes aiguë et fébrile, généralement admises et déintcs aujourd'hui par les manigraphes. Aussi les définitions les plus récentes se rapprochent-plies davantage de la formule plus large de Pinel que de la formule trop étroite d'Esquirol. « La manie, dit Baillarger, esi caractérisée par une surexcitation générale et permanente des facultés intellectuelles et morales, n Marcé la définit : « Un délire général qui s'accompagne d'excitation, de conceptions délirantes et d'hallucinations. » Dagonet : « Une affection caractérisée par la surexcitation désordonnée des facultés, d'où résultent l'incohérence des idées, des erreurs de jugement, la lésion de l'attention, une mobihté sans but et des impulsions instinctives violentes. » Griesinger a donné à la manie une définition qui s'éloigne sensiblement des précédentes par sa signification métaphysique et sa tournure hautement spiritualiste. D'après le regrettable professeur de Berlin, « la lésion fondamentale de la manie consiste dans une perturbation de Ja force motrice de l'âme, de l'effort, par suite de laquelle cette dernière est libre, n'est plus retenue par rien, et est même considérablement exagérée, et pour cette raison même le malade sent le besoin de manifester au dehors cette surexcitation de ses forces. »>

A toutes ces définitions, nous n'essayerons pas d'en ajouter une nouvelle. Il n'est pas plus lacile de déiinir la manie que la folie. La seule chose qu'il importe de

retenir, c'est que la marque spécifique de cette vésauie consiste dans une surexcitation ou dans une perturbation générale des facultés psychiques, surexci' tation ou perturbation qui, tout en conservant leur caractère essentiel de généralité, peuvent néanmoins prédominer dans un des trois ordres de lacultés qui concourent au fonctionnement mental, comme nous le verrons à propos des divisions de la manie.

La manie est, sans contredit, l'espèce de folie la plus fréquente. Les documents de tons les temps et de tous les pays sont unanimes sur ce point. Les statistiques les plus récentes s'accordent à prouver que les maniaques forment à peu près le cinquième de la population des établissements d'aliénés.

Le printemps et l'été sont les saisons les plus favorables au développement de la manie. Dans tous les asiles la proportion des maniaques s'accroit depuis le mois de mars jusqu'à la fin d'août. Pendant les trois mois qui correspondent aux plus grandes chaleurs, cette proportion est environ de moitié plus élevée que dans le reste de l'année. D'après Lombroso (de Pavie), le chiffre le plus haut des entrées, dans tous les manicomes d'Italie, correspond aux mois de juillet et d'août. Néanmoins, il n'est pas rare que le mois de décembre fournisse une proportion de maniaques aussi grande que les mois de l'été.

La jeunesse et l'âge viril sont les périodes de la vie où la manie se montre avec le plus de fréquence. Cette maladie éclate surtout de 20 à 35 ans. Au-dessous de 20 ans elle est fort rare ; de 35 à 50 ans, elle suit une progression décroissante; dans la vieillesse, elle fait place à la démence. Quoique très-rares dans l'enfance, des cas authentiques de manie ont été observés sur des sujets de 5 à 9 ans par Haslam, Esquirol, Marc, Prichard, Foville, Stoll, Jàcobi, Zeller, Pignoco, Guislain, Forbes Winslow, Engelken, Romberg, Ch. West, Schubert, Morel, Griesinger, Brierre de Boismont, John Mislar et Vanderkolk. La manie infantile est rarement primitive; elle s'associe presque toujours à une dentilion difficile, à des accidents convulsifs, et notamment à la chorée ; ou bien elle se montre à la suite d'une maladie aiguë, telle que la méningite, la fièvre typhoïde, la variole, etc.

Suivant Esquirol et Calmeil, le sexe masculin aurait une aptitude plus grande que le sexe féminin à contracter la manie. D'après Marcé, au contraire, les femmes fourniraient à la manie un contingent plus nombreux que les hommes. D'où vient cette divergence? Elle vient probablement des sources différentes auxquelles ces observateurs ont puisé leurs renseignements. Esquirol et Calmeil ont consulté les statistiques de Charenlon, c'est-à-dire d'un établissement ouvert aux aliénés de tous les pays ; Marcé s'en est rapporté aux statistiques de Bicètre et de la Salpêtrière, qui ne reçoivent que les aliénés du département de la Seine. Les résultats indiqués par Esquirol et par Calmeil sont exacts ; ceux qu'a signalés Marcé le sont également. Que faul-il en conclure? C'est qu'on province la manie est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes, et qu'à Paris, au contraire, les femmes y semblent plus sujettes que les hommes. Ce fait est confirmé par les relevés des asiles départementaux ; il est6urtout corroboré par une statistique officielle consignée dans les Études pratiques sur les maladies mentales, du docteur Girard de Caillenx : dans le tableau des maniaques venant du département de l'Yonne, les hommes figurent en plus grand nombre que les femmes ; tandis que dans la colonne des maniaques venant du département de la Seine, le chiffre des femmes est plus élevé que celui des hommes.

Quoi qu'il eu soit, la différence dans la proportion des maniaques, hommes et femmes, n'est pas aussi tranchée de nos jours que du temps d'Esquirol, et cette différence tend de plus en plus à s'elïacer, à mesure, que la paralysie générale, par sa fréquence toujours croissante, chez l'iiomme, se substitue , dans les stalisques, aux autres formes de vésanies et notamment à la manie (Marcé).

L'hérédité joue certainement un rôle prépondérant dans l'étiologie de la manie. Ce n'est pas à dire que la manie procède fatalement de la manie. Non ; cela signifie plus justement que le délire maniaque est assez souvent le produit héréditaire d'une forme quelconque de névropathie, d'alit'nation mentale ou de faiblesse intellectuelle chez les ascendants, ainsi que Morel l'a très-bien fait ressortir dans son mémoire sur la Folie héréditaire. Près d'un tiers des maniaques, dit Calmeil, comptent dans leur parenté des imbéciles, des épileptiques, des sujets en démence, des paralytiques, des aveugles-nés et des sourds-muets. D après les recherches plus récentes du docteur Grainger Steward, la proportion des cas héréditaires de manie serait de 51 pour 100.

La plupart des manigraphes inscrivent le tempérament sanguin et le tempérement nerveux au nombre des causes prédisposantes de la manie. Sans exagérer l'influence, toujours incertaine et obscure des tempéraments, on peut dire que la manie frappe de préférence les sujets doués d'une constitution pléthorique, furte et robuste, les personnes impressionnables, celles d'un caractère vif, irritable et colère, d'une imagination ardente et fougueuse. Morel a beaucoup insisté sur l'influence prédisposante du tempérament nerveux congénital, qui constituerait, suivant lui, une sorte d'aptitui^vS et une condition particuHère de réceptivité pour la folie. Griesinger va encore plus loin. Pour lui, la prédominance du système nerveux est plus qu'une prédisposition à la folie, c'est un état prodromique, un acheminement, un premier pas vers l'aliénation mentale.

Quelques manigraphes, entre autres Schrœder van der Kolk, Clouston, Mandsley, Dupouy et Berthier, attribuent un rôle important aux diaihèses et aux maladies constitutionnelles dans l'étiologie de la manie. Toutefois, nous crovons que Dupouy et Berthier ont exagéré la portée de cette influence, lorsqu'ils ont admis des folies chlorotique, scrofuleuse, rhumatismale, goutteuse, cancéreuse, syphilitique.

Il serait intéressant de savoir si une conformation particuhère du crâne et une certaine disposition anatomique de l'encéphale ne pourraient point créer une prédisposition au délire maniaque. Malheureusement, la réaction excessive qui s'est faite et qui se perpétue encore contre la doctrine de Gall a détourné systématiquement de cette utile voie les investigations des ahénistes, et nous en sommes toujours réduits sur ce point aux recherches ébauchées de Greding, de Broussais, ; d'Esquirol, de Parchappe, de Calmeil, de Mitivié et de Leuret. Ces observateurs | ont rencontré, chez un certain nombre de maniaques, une configuration bizarre, ' plus ou moins extraordinaire, de la face et du crâne, une proéminence marquée i de l'occiput, des régions pariétales et de l'os frontal ; sur différents points de la tête, des crêtes, des saillies osseuses, des bosses nombreuses , un allongement insolite de l'ovale antéro-postérieur du crâne, un abaissement et une étroitesse notable du front, un rétrécissement de toute la cavité crânienne, et quelquefois une densité plus grande de la masse cérébrale.

Les névroses, comme l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, favorisent la production de la manie et lui communiquent une physionomie particulière en rapport avec îa nature de l'état nerveux. Suivant Griesinger, la filiation serait même tellement

étroite entre la névrose et l'aliénation mentale que l'une ne serait qu'une transformation de l'autre.

Loiseau, dans sa thèse sur la folie sympathique, a réuni un grand nombre d'exemples de manie liée sympatliiquement, par consensus, par voie réllexe, à diverses affections des viscères ahdominaux, des poumons, de l'appareil vasculaire et des organes géiiito-urinaires.

Quelle est la part d'influence des professions sur la production de la manie? Les statistiques que nous avons compulsées pour éclaircir ce sujet offrent des résultais tellement variables et disparates, suivant le temps et les lieux oià elles ont été dressées, qu'il nous a paru impossible d'en tirer aucune conclusion formelle et définitive. Ce qui ressort, en effet, le plus clairement de ces documents, c'est que les professions qui dominent dans une contrée sont généralement celles qui y produisent les cas les plus nombreux de manie. Ainsi dans les pays agricoles, les maniaques se recrutent surtout parmi les agriculteurs; dans les centres industriels, parmi les manufacturiers et les artisans ; dans les grandes cités, on voit la manie éclater surtout parmi les riches qui abusent de la vie, parmi les spéculateurs que la fortune enivre de ses faveurs ou frappe de ses revers, parmi les négociants auxquels les préoccupations d'aftaires ne laissent ni trêve ni repos, parmi les artistes et les gens de lettres qui s'épuisent dans l'élude et dans la veille et qui luttent avec désespoir contre les dillîcultés de l'existence et contre l'indifférence du public, enfin parmi les ouvrières que l'insuffisance des salaires réduit à une vie misérable et dont rimaginalion est sans cesse exaltée par mille sujets de surexcitation.

Le manie est assez commune chez les militaires. En temps de paix et dans les loisirs de la garnison elle se manifeste plus particulièrement sur les vieux soldats adonnés à l'intempérance ; en temps de guerre et dans les camps , elle frappe surtout les jeunes recrues rudement éprouvées par les fatigues, les privations, les émotions et les périls des combats.

L'excès delà population, la vie agitée, tumultueuse, difficile, des grandes villes, le conflit incessant et terrible pour se procurer les moyens de subsistance, disposent plus à la manie que l'existence plus facile, plus calme et plus douce des campagnes.

On a prétendu que la proportion des maniaques était plus grande parmi les célibataires que parmi les gens mariés. Cette assertion aurait besoin d'être fondée sur des preuves nouvelles et plus décisives. A Charenton, nous avons toujours vu autant ou plus de maniaques mariés que de maniaques célibataires. En tous cas, le mariage, avec les responsabilités et les soucis qu'il entrauie le plus souvent après lui, nous semble bien plus propre à engendrer la manie que le célibat égoïste et affranchi de toutes les préoccupations de la famille. Tout bien considéré, à l'inverse de la plupart des manigraphes, nous serions porté à regarder le célibat plutôt comme un effet que comme une cause de Li manie; car ne pourrait-on pas soutenir avec quel(|ue apparence de raison que s'il y a beaucoup de célibataires parmi les maniaques, c'est parce que leur état d'aliénation mentale les a éloignés du mariage ou ne leur a pas permis de trouver un parti?

L'inconduite, le libertinage , la débauche, la dépravation elle désordre des mœurs, les excès vénériens, les abus de boisson, liguiciit ajuste titre au premier rang des causes déterminantes de la manie. En parcourant les statistiques d'Es' quirol, de iJesportes et de Parent-Duchàielct, on est frj|.'pé de la proportion dans laquelle cette espècede folie atteint Its tiUespubliques, livrées à toutes sortes d'excès .

MA.NIE 51?i

On doit compter encore parmi les causes de la manie : les travaux intellectuels excessifs amenant d'abord ^e^citation, puis la fatigue des fonctions cérébrales ; les fortes et vives émotions morales, les chagrins prolonges, les passions contenues, l'orgueil, l'ambition, l'exaltation religieuse, les déceptions ou les contrariétés d'amour, la crainte de la pauvreté et l'ardente poursuite de la richesse, les revers de fortune et les pertes de jeu.

Les accès de manie se sont montrés en Europe avec une fréquence insolite à la suite des grandes crises sociales et des grandes commotions politiques, révolutions ou guerres, qui entrahient toujours tant de catastrophes financières, tant de ruines commerciales et tant de désastres industriels. D'après les aliénistes américains, un pareil fait ne se serait pas produit dans les États-Unis pendant la dernière guerre de la sécession. La proportion ordinaire des aliénés n'aurait pas augmenté dans ce pays durant celte longue et terrible lutte.

Selon les manigraphes français les lésions traumatiques du crâne produisent rarement la manie, et Ton peut tenir pour exceptionnels les cas où cette maladie est survenue à l'occasion d'une chute ou d'un coup sur la tête. Telle n'est pas l'opinion du docteur Skae, qui, sur 10 observations de manie traumatique, en signale 6 où la maladie a été l'effet d'un coup ou d'une violence sur la tète.

L'insolation est une cause assez active du délire maniaque, surtout pour les soldats en campagne dans les pays chauds, et pour les cultivateurs exposés sans abri aux ardeurs du soled.

Les irrégularités, les troubles et notamment la suppression du flux menstruel déterminent quelquefois, chez les femmes, des accès de manie ou en provoquent le retour.

La grossesse et l'allaitement excercent une influence incontestable sur le développement de la manie, mais l'influence étiologique de l'état puerpéral est encore plus grande et plus manifeste. Sur 44 cas de folie puerpérale Marcé a noté 29 fois la forme maniaque.

Enfin, on a rapporté des cas de manie déterminés ou aggravés par la présence d'helminthes dans les organes digestifs, de larves dans les cavités naïales ou dans le conduit auditif externe.

Esquirol et Calmeil ont décrit la manie tout d'une pièce. Les seules divisions admises et indiquées par ces auteurs sont celles qui ressortent de la marche et de l'intensité du délire : manie aiguë, manie chronique; manie continue, manie intermittente, manie rémittente. Ces divisions sont légitimes, pratiques, et méritent d'être conservées ; mais elles ont paru insuffisantes à quelques manigraphes contemporains, qui en ont ajouté d'autres, basées, soit sur les circonstances étiologiques, soit sur la nature des conceptions délirantes. De là, les variétés dites manie gaie, manie triste ; manie calme, manie furieuse ; manie bienveillante, manie malfaisante; manie homicide, manie incendiaire, manie hallucinatoire, manie épileptique, manie hystérique, manie puerpérale, etc.

Des divisions aussi nombreuses nous semblent plus propres à augmenter la confusion qu'à la dissiper. D'ailleurs, la plupart d'entre elles sont défectueuses et en contradiction formelle avec la nature même de la manie ; telles sont la manie gaie et la manie triste, la manie homicide et la manie incendiaire, qui impliquent une constance et une fixité de conceptions ou de penchants qu'exclue le délire maniaque,

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On ne doit pas perdre de vue, en effel, que ce qui constitue le caractère palhognomonique et le fond même de la manie, c'est la perturbation simultanée de toutes les facultés, c'est le délire général. Mais, d'autre part, il tant reconnaître aussi que, si toutes les facultés sont surexcitées ou troublées dans la manie, la surexcitation et le trouble pe\i\ent prédominer dans un ordre de facultés, tantôt dans les facultés intellectuelles, tantôt dans les facultés affectives et morales, tantôt dans les fonctions de volition.

Cette vue, d'ailleurs conforme à l'observation clinique et déjà signalée par Pinel, a conduit à grouper dans trois catégories correspondantes les faits compris sous le terme générique de manie. Ces trois catégories sont : la manie intellectuelle ou manie proprement dite; la manie affective ou manie raisonnante; la manie impulsive.

Encore une fois, ces variétés ont cela de commun, qu'elles impliquent toutes un trouble général de la raison. Mais, ce qui les distingue les unes des antres, ce qui les particularise, c'est le désordre, non pas exclusif, mais prédominant, de telle ou telle faculté.

Envisagée à un point de vue plus général et sous le rapport nosologique, la manie admet, en dernière analyse, deux grandes classes ou groupes principaux. La première classe est constituée par toutes les variétés de la manie franche, simple, primitive, idiopathiqne. La seconde classe est formée par les manies mixtes, hybrides, dont les manifestations phénoménales complexes et vagues | résenteut un mélange, un amalgame de folie et de raison, et dans lesquelles l'état mental, au lieu d'être accidentel, est le plus souvent lié à une organisation défectueuse, de sorte qu'on pourrait les nommer encore manies constitutionnelles ou diathésiques. Cette seconde classe comprend la manie raisonnante, la manie impulsive et leurs variétés. La troisième classe est formée par les manies secondaires, compliquées, sijmptomatiques ; elle embrasse toutes les manies étroitement liées à une cause pathologique antérieure ou actuelle bien déterminée : telles sont les manies alcoolique, puerpérale, hystérique, épileptique, choréique et paralytique.

I. Mame simple, franche, primitive, idiopathique. Manie intellectuelle. Cette forme représente, à vrai dire, le type classique de la manie. Elle offre la plus complète image du bouleversement de toutes les fonctions encéphaliques ; mais, pourtant, ce qui frappe le plus au milieu de ce chaos, c'est la surexcitation de l'intelligence, la confusion des opérations intellectuelles et l'extrême mobilité des dispositions affectives.

La manie éclate parfois subitement, à la suite d'une émotion vive et profonde, d'une commotion morale imprévue, d'un violent accès de colère, d'un excès alcoolique, d'une insolation prolongée ; dans ces cas, le délire revêt la forme aiguë et atteint presque d'emblée, en quelques heures, son maximum d'intensité.

Mais cette explosion soudaine de la manie n'eu est point le début le plus commun. Ordinairement, l'invasion du délire maniaque s'annonce par un certain nombre de phénomènes précurseurs consistant en des modifications somatiques et morales qui peuvent se soustraire aisément à un examen superficiel, mais qui n'échappent jamais à une observation attentive et éclairée.

Quelquefois on découvre, dès l'enfance, les premiers germes de la manie ou les indices éloignés d'une fatale aptitude pour cette maladie. Beaucoup d'enlants ainsi malheureusement prédisposés se font remarquer par la bizarrerie de leurs inclinations, la violence de leur caractère, leur penchant à la colère, au désordre

«t à la destruction, leur humeur difficile, leur insubordination indomptable, leur tempérament réfractaire à toute discipline et à toute éducation. Ils sont sujets à des maux: de tète, à des crises nerveuses ; leur sommeil est agité et souvent troublé par des songes. Le plus souvent, ces phénomènes, au lieu de s'atténuer ou de disparaître avec l'âge, persistent ou s'aggravent à mesure que l'enfant grandit. Nous insisterons plus longuement sur ce point important à l'occasion de la manie raisonnante.

D'autres signes précurseurs apparaissent à une époque plus rapprochée du "tlébut de la manie, en présagent l'imminence et en constituent la période prodromique ou à'hicitbation.

La durée de cette période peut varier de six mois à quelques jours. Elle présente assez généralement deux stades: l'un mélancolique, l'autre expansif.

Pendant le stade mélancolique, les malades tombent dans la tristesse et dans l'abattement ; ils sont chagrins, dif/iciles, anxieux, en proie à des inquiétudes vagues et à de sinistres pressentiments.Ils éprouvent des céphalalgies, des migraines, des sensations de serrement dans les régions temporales, de pesanteur et de constriction au Iront et à l'occiput, un malaise indéfinissable, de l'angoisse respiratou'e. Le sommeil lait défaut, ou bien il est court, léger, fréquemment interrompu par des rêves et des cauchemars.

A ces symptômes nerveux viennent s'ajouter des troubles gastriques et intestinaux justement signalés et bien décrits par Pinel : « Les maniaques, dit-il, se plaignent, au prélude des accès, d'un resserrement dans la région de l'estomac, du dégoût pour les aliments, d'une constipation opiniâtre, des ardeurs d'entrailles qui leur fout rechercher des boissons rafraîchissantes; » leur boucbe est pâteuse, leur langue recouverte d'un enduit saburral épais.

Bientôt le caractère s'altère, les sentiments se transforment et les habitudes i;e modifient. Les sujets deviennent impatients, irritables, mécontents de tout insouciants de leurs intérêts et de leurs affaires, indifférents et quelquefois durs pour leur femme , leurs enfants, leurs amis et leurs proches. Ils témoignent de la tiédeur, de l'éloignement, et même de la répugnance, de Tantipathie et du -tlégoijt, pour les personnes et pour les objets qu'ils affectionnaient naguère le plus.

.Au stade mélancolique de la période prodromique succède le stade expansif. Les malades déploient alors une activité excessive ; ils éprouvent un besoin continuel d'agir et de marcher ; ils recherchent avec une sorte d'avidité le mouvement <jt le grand air ; ils vont et viennent sans cesse et font de longues courses, sans accuser de fatigue ; ils parlent avec plus d'aisance et de volubilité que de coutume, ils se livrent à des dépenses inutiles et à des spéculations hasardées ; ils coniîoivent des projets insensés de fortune et de voyage. Cet entrain, cette agitation expansive alternent quelquefois avec des moments de dépression profonde pendant lesquels les sujets restent sombres, taciturnes, préoccupés d'eux-mêmes, en i»utte à des terreurs paniques.

Pendant le stade d'exaltation beaucoup de maniaques ont un appétit vorace et mangent avec avidité ; d'autres éprouvent une surexcitation des organes génitaux et se livi-ent avec fureur aux excès vénériens.

Tels sont, d'une manière générale, les symptômes les plus ordinaires de la iuanie dans sa période prodromique et à son début.

Peu à peu l'agitation augmente, arrive à son comble, devient permanente et offre tous les caractères de délire maniaque confirmé.

L'expression et la physionomie du délire maniaque ne sont pas toujours les mêmes. Elles varient non-seulement sur des sujets différents, mais aussi sur le même sujet et quelquefois dans un espace de temps très-court. Tantôt, en effet, ce sont les phénomènes d'exaltation qui dominent, tantôt les phénomènes d'incohérence. 11 en résulte qu'on peut, sous le rapport de la symptomatologie, distinguer deux variétés de manie intellectuelle : la manie exaltée et la manie incohérente.

Lorsque l'exaltation prend le dessus, la mémoire s'avive, l'imagination acquiert une activité surptenante, les idées pullulent à l'infini et se multiplient avec une prodigieuse fécondité. Ces maniaques écrivent avec facilité, parlent avec abondance, improvisent des vers, étonnent par l'éclat de leurs expressions, par l'éloquence de leurs discours, par l'élévation de leur pensée, par la richesse et la variété de leurs conceptions, et aussi par la pétulance et l'extravagance de leurs actes. Celte forme, plus particulièrement connue sous le nom d'exaltation maniaque, trouvera le complément de sa description dans le paragraphe consacré à la manie raisonnante, dont elle est, à vrai dire, une vaiiété.

Quand, au contraire, l'incohérence domine, l'harmonie est détruite, l'équilibre est rompu entre les éléments fonctionnels de l'entendement. Les facultés syllogistiques et dirigeantes, l'atlenlion, le jugement et la réflexion semblent avoir perdu leur pouvoir régulateur; elles sont dominées et maîtrisées par les i'acullés conceptives, la sensation, la perception, la mémoire et l'imagination. Incessamment distraits et entraînés par des impressions fugitives et toujours renouvelées, ces aliénés sont incapables de toute application. Assaillis à la fois par les souvenirs multiples du passé et par la succession vive et rapide des sensations actuelles, ils associent les idées les plus disparates , ils créent les conceptions les plus bizarres. fUen n'égale la mobilité de leurs pensées. La vue d'un objet, un mot prononcé fortuitement, une simple consonnance, un bruit, suffisent pour en changer le cours. Les idées se succèdent avec une rapidité inconcevable, se pressent pêle-mêle et se heurtent, sans suite sans ordre et sans lien apparents.

Même désordre dans le langage. Les maniaques incohérents, laissent échapper de leur bouche des phrases décousues, des mots sans liaison, sans rapport avee leurs idées et leurs actions.

Suivant Griesinger, l'incohérence maniaque est le résultat obligé de la précipitation avec laquelle s'accomplissent tous les phénomènes psychiques, de l'impossibilité où se trouvent les malades d'amener chaque idée isolément à un degré de conscience complète, des changements brusques que présente leur humeur, et des travestissements que l'imagination fait revêtir aux impressions venant des^ organes des sens.

D'après Falret, au contraire, l'incohérence serait plutôt apparente que réelle chez les maniaques ; elle tiendrait uniquement à ce que le travail de la pensée est plus rapide que sa manifestation, et à ce que beaucoup de chaînons intermédiaires échappent à l'observateur ; il y a toujours, dans ce pêle-mêle a|iparent, un ordre caché qu'il faut rechercher et qu'une observation approfondie fait souvent découvrir. La justesse de cette remarque est confirmée par des faits nombreux et spécialement par les récits et les aveux de certains maniaques qui, après leur guérison, rendent un compte très-exact des moindres détails de leur délire et montrent le rigoureux enchaînement de leurs idées les plus insensées et l'inflexible logique de leurs actes les plus extravagants.

lia loquacité est, sans contredit, un des symptômes les plus saillants, un des

traits les plus significatifs de la manie. Comme on vient de le voir, chez les maniaques exaltes elle se traduit surtout par des phrases ampoulées, des déclamations sonores, des discours emphatiques, des réminiscences littéraires, des improvisations prétentieuses. Chez les maniaques incohérents, elle se manifeste par un babil iiitorissable, un bavardage incorrect, des mots détachés, des [)hrases tronquées, entrecoupées de vociférations, de chants et de cris, dont quelques-uns rappellent ceux des animaux. Certains de ces malades répètent pendant des heures, pendant des journées entières, les mêmes propos, les mêmes locations, les mêmes noms, les mêmes chanls. D'autres se créent un vocabulaire à part, dont il est impossible de saisir le sens.

La voix est éclatante ou rauque, et cette raucité semble moins tenir à la fatigue du lai'ynx qu'à un état nerveux spécial, car on l'observe dès le début de l'accès.

Rien de variable comme les dispositions du caractère et de l'humeur des maniaques. Ceux-ci sont gais, expansifs, prodigues, satisfaits de tout et de tous; ceux-là sont moroses, défiants, soupçonneux, égoïstes, mécontents de tout ce qui les entoure. Les uns sont doux, paisibles, débonnaires, inoffensifs; les autres (et c'est le plus grand nombre) sont irascibles, emportés, mtolérants, dangereux. Quelques-uns passent brusquement de la joie à la douleur, de la tristesse à la gaieté, du rire aux larmes, de la douceur à la colère, de la tendresse à la haine, des pi'ières aux menaces, des caresses aux violences.

La plupart de ces malades rompent avec les affections, les croyances et les habitudes de la vie normale. Ils méconnaissent leurs amis; ils sont indifférents, souvent même hostiles et malveillants pour leurs plus proches parents ; ils les prennent en aversion, ils les repoussent avec dureté, ils les injurient ou ils les frappent. Ils sont insociables. Les femmes, naguère les plus réservées, les plus modestes, les plus scrupuleuses, oubliant la retenue, la timidité de leur sexe, abjuiant toute pudeur, alfectent d'employer des mots grossiers, des jurements, des paroles obscènes, et se livrent à des actes d'un cynisme révoltant.

L'aspect et les allures du maniaque peignent l'exaltation du système nerveux et trahissent le trouble de la raison. La face est animée, les traits sont crispés et grimaçants, les yeux injectés et brillants, le regard vif, la démarche précipitée. Les mouvements sont brusques, les gestes tumultueux, incessants; les malades vont, viennent, courent, marchent à grands pas, sautent, crient, chantent et se livrent à toutes sortes d'actes désordonnés ; s'ils rencontrent un obstacle, loin de chercher à l'éviter, ils le renversent ou le brisent. Leurs vêtements sont eu désordre et pendent par lambeaux. Quelques-uns ne supportent ni linge, ni habit, et s'obstinent à rester nus.

Beaucoup de maniaques, surtout parmi les chroniques, sont enclins à la malpropreté. Ils se barbouillent le visage de salive, d'urine et même de matières stercor.iles; ils mangent des débris d'aliments ramassés parmi les ordures, ils remplissent leurs poches de cailloux et de chilfons, ils introduisent dans leur nez et dans leurs oreilles de la viande, du pain mâché, des objets dégoûtants; ils se parent de plumes, de rubans, de morceaux de laine et de tous les oripeaux qui leur tombent sous la main.

Les forces musculaires prennent part à la suractivité générale. Suivant Pinel, Esquirol, Calmeil, Ideler et Marcé, ces forces sont doublées et triplées. Griesinger ne partage pas cette opinion : « Dans la majorité des cas, dit cet éminent professeur, rien de semblable n'existe ; il est si peu vrai que les maniaques soient plus forts qu'à l'état normal, qu'il suffit souvent d'un seul gardien pour les contenir :

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