‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.58Chapitre 4 sur 50 · MÊDECIISE (histoire de la · texte numérisé non relu

MÊDECIISE (histoire de la

soudre les problèmes relatifs à la sensibilité et à l'irritabilité, il multiplie les expériences qui ont été poursuivies depuis sous les modes les plus variés. Haller, le premier physiologiste des temps modernes, a embrassé toutes les branches de l'art médical. Ses bibliothèques d'anatomie, de botanique, de médecine et de chirurgie (10 vol. iii-4°) sont des prodiges d'érudition; il expose et juge les travaux de ses prédécesseurs avec autant d'exactitude que de justesse et d'impartialité.

Haller classe les tissus, les organes, d'après leurs degrés de sensibilité et d'irritabilité, admet l'indépendance de ces deux propriétés, rattache la première aux nerls, dislingue la seconde de l'élasticité : exclusive aux muscles, celle-ci est entretenue par l'intluence nerveuse, etc. Sa grande physiologie est un vaste tableau très-complet qui fait connaître l'état de la science à cette époque. Haller signale la spécialité de certains stimulants dans leurs rapports avec divers organes. Dès que ses expériences furent connues et qu'on eut saisi leur importance, on les répéta de toutes parts en les variant pour en apprécier la valeur. Après de longues controverses, les idées de Haller subirent des modifications. La contractilité devint une force beaucoup plus générale, on étendit le sens du mot irritabilité ou excitabiUté, de manière à les tranformer en une faculté fondamentale, en vertu de laquelle toutes les propriétés vitales peuvent être excitées par une stimulation. C'est dans ce sens que Tissot prend ce mot (Trad. des mém. de Haller, sur la sensibilité, préface). Fabre, de l'Académie de chirurgie, considère cette propriété comme étant, sous la direction de l'àme, l'agent des fonctions normales et des états morbides. D'autres rapportèrent tout à la sensibilité (vitale ou animale) qui serait le point de départ de la motilité. Le système nerveux, agent de ces deux propriétés, redevint le moteur universel.

Gauhius (1705-1780), élève de Boerhaave, professeur à Heidelberg, applique à la pathologie la doctrine de l'irritabilité dans ses Institut iones pathologice (1758). Cet ouvrage qui a joui d'une grande faveur est un traité méthodique de pathologie générale dans lequel l'auteur s'occupe des maladies des solides, des liquides, de l'esprit, et s'efforce de concilier l'animisme, l'irritabilité, le mécanisme, la chimiatrie, le galénisme.

Cullen (1712-1780), professeur à Edimbourg, a laissé un Synopsis nosologique, des traités de physiologie, de médecine pratique, de matière médicale. Ce qui domine dans son système, c'est le nervoso-dynamisme d'Hoffmann uni à l'idée d'excitabilité. L'irritabilité est une force dont l'explication ne doit pas être cherchée; pourtant il se demande si elle ne dépend point du fluide nerveux sécrété dans le cerveau. Quel est le rouage principal? tantôt c'est le cœur et le système vasculaire, tantôt et bien plus souvent c'est le cerveau et le système nerveux; il avoue aussi que la vie est un cercle et que l'on ne sait point par quel bout il faut la faire commencer.

Comme Hoffmann, il rapporte la plupart des maladies à une modification nerveuse amenant des spasmes ou des atonies ; mais le premier fait intervenir davantage l'influence sanguine sur les nerfs, le second a surtout égard à l'irritation des fibrilles nerveuses. L'auteur est partisan de la médecine agissante : le naturisme exagéré a fait beaucoup de mal. Voici comment il explique la fièvre. Les causes de celle-ci sont des agents qui diminuent l'énergie du cerveau par leur application au système nerveux ; de là « faiblesse dans toutes les fonctions et jiarticulièrement dans l'action des petits vaisseaux de la surface. » Cependant, d'après les lois de l'économie, cette faiblesse devient un stimulant indirect pour le système sanguin; aidé par l'action du froid et du spasme qui l'accompagne, la stimulation

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augmente l'action du cœur et des grosses artères, et subsiste jusqu'à ce qu'elle ait pu rétablir l'énergie du cerveau, communiquer cette énergie aux petits vaisseaux, ranimer leur action et surtout détruire leur spasme. Celui-ci détruit, la sueur et tous les signes du relâchement des conduits excréteurs se manifestent.

L'auteur regarde donc la chaleur fébrile comme une réaction contre l'affaiblissement des vaisseaux périphériques, febris spasmiim suivit, mais a-t-il une idée exacte du spasme, de ses rapports avec son atonie, avec l'excitation du coeur? Heureusement, l'habitude pratique met CuUen, comme beaucoup d'autres, en Tarde contre les écarts de la théorie. Les indications des fièvres continues sont : 1» modérer la violence de la réaction ; 2" dissiper les causes ou piévenir les effets de la faiblesse ; 3° arrêter et corriger la tendance des fluides à la putréfaction. Or, quoique le phénomène initial, la faiblesse des vaisseaux phériphériques, semble le point principal, CuUen s'occupe surtout delà réaction et prescrit le régime antiphlogistique et calmant, même pour faire cesser le spasme qui la provoque, de sorte que sa pratique est peu en harmonie avec ses interprétations systématiques. Les altérations humorales sont reléguées au second plan, mais elles réclament leur part, et l'humorisme s'introduit dans sa thérapeutique. Les agents spécifiques font également valoir leurs droits. Après avoir prononcé leur proscription dans ses institutions de médecine, il leur fait des concessions surtout quand il aborde la matière médicale. « J'ai témoigné ailleurs ma répugnance pour les spécifiques, mais nous serons forcé d'en admettre encore beaucoup, quoique nous devions chercher à en diminuer le nombre autant que possible. » Lemédecm, dans le traitement des fièvres intermittentes et rémittentes, rencontre trois indications : 1" durant les intermissions, prévenir le retour des paroxysmes; 2° durant ces derniers, obtenir une crise parfaite; 5° détruire certaines circonstances qui pourraient empêcher de remplir les deux premières indications. « Ici l'on doit s'attacher surtout à administrer le plus célèbre et peut-être le plus efficace des toniques, l'écorce du Pérou. » Cullen trace les règles pratiques qu'on doit suivre dans ses prescriptions, relativement au temps, à la dose, etc. Selon que les pyrexies offrent des intermissions complètes ou de simples rémissions ; il faut se tenir en garde contre l'excitation trop grande de l'organisme ou les tendances aux congestions abdominales.

« L'inflammation est due à l'accélération du cours du sang dans les vaisseaux de la partie affectée, sans qu'il soit nécessaire pour cela que l'action du cœur soit également augmentée. L'action plus violente du cœur et des artères ou des artères seules ne peut se soutenir quelque temps que par le spasme des petits vaisseaux; il est donc vraisemblable qu'un spasme a également lieu dans l'inflammation, puisque toute inflammation considérable commence par un excès de froid, et est en même temps accompagnée des autres symptômes des pyrexies. Les inflammations sont donc analogues aux fièvres continues, et demandent une médication du même genre (antiphlogistique) ; certaines pyrexies (symptomatiques) ne sont que des phlegmasies. » Bordeu affirme de son côté qu'un organe phlogosé est un centre oii la vitalité exaltée (du moins à l'état aigu) retentit plus ou moins sur tout l'organisme, selon l'intensité de la phlogosé et l'importance de l'organe affecté, montre comment la lésion primitive d'une partie peut être le point de départ des lésions consécutives les plus variées, et pose l'une des bases de la physiologie pathologique.

Dans sa classification des médicaments, Cullen n'a pas seulement égard à leur action sur la vitalité ; ils sont toniques, sédatifs, stimulants, antispasmodiques,

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rafraîchissants, émollients, narcotiques, délayants ; ils sont aussi atténuants, incrassants, antiacides, antialcalins, antiseptiques, évacuants (purgatifs, vomitifs, sialagogues, emmcnagogues, expectorants, etc.), il y a des spécifiques. Le cadre' de l'auteur est très-large, peu uniforme, et rappelle celui du galénisme. Le professeur d'Edimbourg a senti la nécessité de l'agrandir pour l'accommoder aux exigences de la pratique.

Quoiqu'il regarde le système nerveux comme le grand agent, en physiologie aussi bien qu'en pathologie, puisque la vitalité (sensibihté et motilité) sont tout à fait sous sa dépendance, son nervosisme solidiste n'est point aussi absolu qu'on pourrait le penser ; l'humorisme, la spécificité y ont pénétré. Ses préceptes pratiques sont souvent judicieux, en rapport avec l'observation. Les faits restent à côté de théories fausses ou incomplètes, et peuvent servir à les redresser ou à en préparer d'autres plus e>wactes. Voilà comment, dans les mains des cliniciens, des systèmes défectueux ont laissé des matériaux utiles qui ont trouvé leur place dans les travaux de leurs successeurs.

Brown (Jean, 1758-1788), disciple de Cullen et précepteur de ses enfants, adopte et vante longtemps ses doctrines, se sépare de lui en 1778, publie ses éléments de médecine, où il expose son nouveau système, élève une violente polémique contre son maître, se voit forcé de quitter, en 1786,' Edimbourg, où ses excès et ses emportements lui ont fait une foule d'ennemis, se rend à Londres, où il meurt en 1788, frappé d'apoplexie. « J'ai ramené, dit-il, à la plus parfoite simplicité la médecme qui n'était jusqu'ici qu'un ramas d'hypolhèses et d'erreurs. J'ai montré que la maladie ne consiste ni dans lés altérations des bumeurs, ni dans un changement de forme des molécules organiques, ni dans une mauvaise distribution du sang, etc. Le médecin ne doit avoir égard qu'à l'aberration qu'éprouve l'incitation afin de la ramener à son état normal. »

L" incita bilité, telle est la faculté vitale universelle. Qu'est-ce qneVincitabilité, est-ce une matière augmentant ou diminuant tour à tour ? Est-ce une faculté qui s'exalte ou languit? Brown l'ignore et ne veut pas le chercher. Tout être vivant la possède, elle s'accroît quand on applique peu de stimidants, s'épuise quand on les a i)rodigués ; c'est par eux que la vie s'entretient. A ses yeux, néanmoins, l'incilabilité est une force qui a son siège dans les systèmes nerveux et musculaire, composée de deux éléments, sensibilité et contractihté ; elle est la cause première de la formation des organes, crée et détermine l'état des solides simples et des humeurs, et obéit à l'action des stimulants.

Marchant sur les traces d'Hoffmann, Cullen admettait deux états morbides principauM, les uns par excitation (spasmes), les autres par atonie; mais, dans les détails, il tempérait sa théorie trop exclusive, en invoquant la tradition et l'expérience chnique. Brown fait quelques emprunts à son maître, mais son sysl;ème n'est guère qu'une déduction logique de ses premiers principes.

Les maladies sont locales ou générales. Les maladies locales débutent par une lésion matérielle d'un point déterminé, sans supposer une opportunité et peuvent se généraHser, quoique rarement pendant leur durée. Les maladies générales sont sthéniques ou asthéniques, suivant qu'elles proviennent d'une stimulation trop forte ou trop faible. Il n'y a que deux diathèses pathologiques, par sthénie ou par asthénie, caractérisées par l'augmentation ou la diminution de l'excitabililé. L'opportunité et la maladie dépendent du degré d'activité des causes excitantes nuisibles. Ne confondons pas les pyrexies et les lièvres. Le pouls y est fortement affecté, mais les pyrexies sont sthéniques, dans les fièvres il y a asthénie. Ne con-

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londoiis pas davantage les phlegmasies et les inflammations. Les premières sont des diathèses sthéniques. Les inflammations sont générales ou locales, sthéniques on asthéniques. L'inflammation sthénique générale est un état commune la partie enflammce et au reste du corps, plus prononcé dans la première, impliquant une diathèse sthénique très-intense. L'inflammation sthénique locale est la suite d'une lésion matérielle de l'organe lésé, et ne se généralise point sans la préexistence de la diathèse. La vraie pneumonie ne consiste point primitivement dans l'inflammation du poumon; elle est sous la dépendance de l'état diatiiésique. Les affections générales sthéniques sont accompagnées de pyrexie et d'inflammations externes, ou simplement pyrétiques ou apyrétiques et sans inflammation.

Le médecin doit se poser d'abord ces trois questions : 1° La maladie est-elle locale ou générale? 2° Â quelle diathèse celle-ci doit-elle être rapportée? 5° Quel est son degré. L'on interrogera les symptômes, et surtout les causes, car cellesci décident les états diathésiques.

Les indications tliérapeutiques se déduisent surtout des diathèses ; augmenter ou diminuer l'incitation selon qu'elles sont asthéniques ou sthéniques, car les maladies du même genre sont guéries ou prévenues par les mêmes moyens ; la différence n'existe que dans leur mesure. Tous les modiflcateurs sont des incitants. Lorsqu'ils sont plus faibles, relativement à leur action, que ceux qui conviennent à l'état de santé, ils diminuent l'incitation et reçoivent le nom de tempérants; quand ils sont plus forts, ils l'augmentent et constituent les slimuJants. Les premiers combattent la diathèse sthénique, les seconds la diathèse opposée. Ce qui importe c'est de graduer leur prescription de manière à atteindre la juste mesure, à les mettre en harmonie avec l'intensité de la diathèse et de la lésion locale. Pour les maladies générales, ne concentrez pas la médication sur une seule partie, employez plusieurs moyens à la fois, de telle sorte que leur action, répandue sur des points plus multipliés, amène dans l'incitabilité des modifications plus amples et plus égales.

Avec son système, Brown réduit le traitement local à un rôle très-secondaire ; il s'efface habituellement devant le traitement général. La simplification s'accjntue encore quand il examine l'importance respective des deux diathèses. La plupart d€s maladies sont asthéniques {par faiblesse directe ou indirecte) ; aussi les antiphlogistiques, les tempérants sont-ils peu employés, tandis qu'on met le plus fréquemment en usage l'électricité, le vm, l'alcool, l'éther, les stimulants, en commençant par les plus diffusibles et aiTivant à ceux dont l'action est plus permanente. L'opium n'a pas de vertu spécifique; c'est un stimulant énergique qui excite toutes les facultés, chasse le sommeil, etc. Parmi les affections asthéniques, nous rencontrons dans le tableau de Linch la peste, le typhus, la variole confluente, la phthisie, la dysenterie, l'hydrothorax, l'apoplexie, la paralysie, etc. L'état sthénique est combattu par la saignée, les purgatifs doux, les vomitifs (qui sont fort utiles), le froid, la diète végétale, les boissons acidulés, etc.

Quoique Brown ait peu lu et peu observé, qu'il ait éloigné des recherches nécropsiques, tout en conseillant de consulter le célèbre Morgagni ; quoique son système, reposant sur des hypothèses, ait eu des conséquenses pratiques désastreuses, et qu'il ait réduit les modes morbides à deux seulement, à l'exclusion de tous les autres, il a néanmoins rappelé l'attention sur l'action dynamique des médicaments, sur l'importance des alfections générales, sur l'excitabilité qu'on aurait pu étudier dans les appareils organiques et les organes, dans ses rapports avec la force et la Jaiblesse, etc. En mettant à profit de remarquables travaux conterapo-

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rains que Browii avait effleurés, on y aurait trouvé, dépouillées de leur alliage, la plupart des vérités qui se rencontrent dans le brownisme et beaucoup d'autres qui lui sont restées inconnues ; on y aurait trouvé aussi une direction plus sûre et plus féconde, mais on ne les y aurait peut-être point cherchées, sans les discussions soulevées par ce système, sans le bruit qui se fit autour du fougueux réformateur.

Le brownisme eut peu de succès en Angleterre ; parmi ses prosélytes on ne cite guère que Jones et Linch. Il se répandit dans l'Amérique du Nord par l'influence de B. Rush, de Philadelphie (1745-1813); en Ahemagne par celle de Girtaïuier, qui se l'appropria d'abord, de J. Franck, Rœschlaub (1718-1855), Weickard (1742-1805), Reil, Troxler, Kiliaa, etc. Les uns (Weikard) l'adoptèrent en entier; les autres le modifièrent en le combinant avec diverses doctrines. Le brownisme fut introduit en Italie par Moscati et Locatelli ; il y subit de grands changements; les plus importants se montrent dans l'Ecole de Rasori. Ce médecin, enthousiaste comme un réformateur, était aussi un clinicien; l'observation lui prouva l'existence de débilitants directs qui diminuent l'incitation, et le conduisit à renverser la proportion numérique des sthénies et des asthénies. Celles-ci devinrent de beaucoup les plus fréquentes ; ainsi se forma le système du controstimulisme. Au lieu de stimuler, le plus souvent il faut contro-stimuler, c'est-àdire calmer, tempérer, diminuer l'excitation par des débilitants. L'opium recouvia ses propriétés sédatives ; l'arnica, la serpentaire de Virginie devinrent des controstiniulants. On découvrit l'action spéciale d'une série de médicaments qui, administrés à haute dose, jouissent de la propriété de vaincre l'excitation. Employé d'après ce procédé, le tartre stibié n'agit plus comme évacuant ; il abat l'incitation en s'adressant immédiatement à l'incitabilité , et se transforme en antiphlogistique. Celte importante découverte thérapeutique devait faire réfléchir sur les modes dynamiques des médicaments ; mais le fond de la doctrine resta le même et conserva toutes les erreurs qu'il serait facile de signaler. Avec elle on nie toute spécialité, toute spécificité dans les états pathologiques, daas les agents pathogéniques et curateurs; les poisons, les venins, les virus, les miasmes, etc., ne se distinguent point des autres modificateurs; le quinquina n'est qu'un tonique, etc.

7. Broussais, professeur au Val-de-Gràce et à la Faculté de Paris, appartient à la fois à la médecine civile et militaire. C'est un ardent réformateur. Observateur éminent, il recueille un grand nombre de faits cliniques, se li\re, ainsi que ses élèves, à des recherches nécropsiques et anatomo-pathologiques multipliées, et ne craint pas cependant de torturer les faits par ses interprétations, afin de les accommoder à sou système. Le sien est appliqué à tous les problèmes majeurs de physiologie et de pathologie ; les doctrines de ses prédécesseurs sont soumises à son examen critique. Il agite le monde médical, provoque des luttes animées qui répandront une lumière plus vive sur les dogmes fondamentaux de la science.

Broussais adopte la dichotomie brownienne et proclame, avec Rasori, la prédominance presque exclusive des affections sthéniques. Les maladies sont presque toutes des irritations, des inflammations aiguës ou chroniques, qui occupent habituellement, du moins au début, l'appareil gastro-intestinal. Il se sépare complètement de Brown en ce qui concerne le siège des maladies, car, pour lui, elles sont toutes ou presque toutes locales dans leur principe, et ne se généralisent qu'à la suite de diverses réactions. Les fièvres continues ou intermittentes, les névroses que l'o^i regardait comme les plus générales, ne sont point exceptées. Au lieu de considérer l'organisme en masse, il faut étudier chaque tissu,

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chaque organe en particulier. L'action des stimulants n'est pas uniforme, une même cause peut produire des états sthéniques ou asthéiiiques ; souvent l'augmentation de l'excitabilité coïncide avec la faiblesse indirecte. L'opportunité morbide n'existe pas, ou n'est qu'un commencement de maladie. Les fièvres intermittentes, rémittentes sont des gastro-entérites périodiques; les fièvres larvées des auteurs sont des irritations périodiques de différents appareils. Classant aiiîsi les affections périodiques parmi les irritations, il devait considérer le quinquina et les toniques comme propres à prévenir les irritations intermittentes.

Puisque les inflammations dominent la pathologie, il faut surtout s'attacher à les prévenir ou à les combattre; quatre moyens se présentent, les débilitants, les révulsifs, les toniques et les stimulants plus ou mohis diffusibles. Les débihtants sont en première Hgne, et parmi eux, l'abstinence, les boissons émollientes, et, par-dessus tout, les évacuations sanguines générales ou locales. A l'exemple d'Hecquet, on prodiguait les saignées sans en calculer les conséquences ; on les prescrivait même dans des maladies où l'adynamie aurait dû paraître évidente. Les vésicatoires sont utiles quand on a à abattre l'excitation par les émissions sanguines ; avant ce moment, ils augmentent souvent la stimulation ; les vomitifs, les purgatifs, les toniques excitent la muqueuse des voies digestives ; ils étaient presque frappés de proscription. Le brownisme et le broussaisisme firent connaître les dangers respectifs des méthodes stimulantes ou débilitantes poussées au delà de leurs limites; la nécessité de sortir, par des recherches cliniques précises, de l'étroit domaine dans lequel ils avaient circonscrit la pathologie et la thérapeutique ; l'existence réelle de la spécificité.

Les maladies générales primitives n'existent point, d'après Broussais ; toutes les maladies ont un siège local déterminé ; toutes celles dont on ne peut pas découvrir le siège sont une simple collection de symptômes, des entités arbitraires; étudier ainsi la médecine, c'est se rendre coupable d'ontologie *. Néanmoins, il reconnaît que tous les états morbides, à l'exception de ceux qui résultent immédiatement d'une action physique ou chimique, sont d'abord des lésions de la vitalité ; c'est en modifiant celle-ci que les médications font sentir leur influence. Le stimuiimsc, comme la plupart des doctrines qui étaient alors en faveur, substituent le vitalisme au mécanisme et à la chimiatrie.

Broussais et son école ont diminué outre mesure, en les réduisant à deux, les états morbides élémentaires ; confondu, sous le terme vague et confus de stimulation, tous les modes pathogéniques ; proscrit les maladies générales, placé la SL-icnce entière sur les bases les plus étroites. Mais ils ont mieux précisé les modifications que les lésions subissent de la part des tissus qui en sont atteints ; ils se sont efforcés de rattacher de plus près les symptômes aux organes où ils trouvent leur point de départ ; ils ont préparé les perfectionnements ultérieurs de l'application de l'anatomie pathologique à la pathologie ; ils ont éclairé l'histoire des phlegmasies, tout en réunissant sous ce nom des lésions de natures très-différentes. Nous leur devons des descriptions exactes, des observations intéressantes. Le broussaisisme ne pouvait pas avoir une longue durée, car il était trop en opposition avec nos faits et nos dogmes fondamentaux ; mais les travaux auxquels il a donné naissance ne devaient pas rester stériles.

* Nous ne relèverons point toutes les erreurs contenues dans cette proposition. Quel est le siège organique des fièvres nommées essentielles, des fièvres intermittentes, èruptives de la rage, de l'èpilepsie, etc.? L'ensemble de leurs symptômes, leur marche, etc., formentils un groupe naturel ou fictif?

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Quoique ce système appartienne au dix-neuvième siècle, nous avons dû le mentionner, afin de compléter l'histoire du stimulismc {voy. Reis , Hist. de BroKssais et de ses doctrines, 1869) ^

8. Bichat (Xavier. 1771-1802), né à Thoirette (Ain), est un des plus beaux génies qui aient honoré la France et la médecine : il fit ses premières études médicales à Lyon, sous Antoine Petit, vint ensuite à Paris, où il suivit les leçons de Desault, Corvisart, etc., et publia rapidement de nombreux ouvrages pleins de recherches importantes, d'idées neuves et fécondes sur l'anatomiî, la physiologie. Après avoir enseigné ces sciences avec le plus vif éclat, nommé médecin de l'Hôtel-Dieu en 1800, il se préparait à appliquer plus largement à la pathologie ses doctrines physiologiques, lorsqu'une mort prématurée l'arrêta dans sa carrière, au moment oîi il commençait à réaliser ses projets. Peu de médecins ont fait autant de choses, et dans un espace do temps aussi court. Son influence fut immédiate et se fuit sentir encore aujourd'hui.

A l'époque où parut Bichat, le vitalisme effaçait successivement les autres doctrines : il voulut assurer son triomphe définitif, en lui donnant pour base des expériences plus précises, en établissant par des faits nouveaux l'ensemble de ses lois ex'i érimentales, en formant, au moyen de ses divers éléments, un ensemble harmonique dont toutes les parties seraient enchaînées par les liens les plus simples et les plus naturels. Tel était, du reste, le mouvement général de cette période ; on pressentait le but, on marchait vers lui par des voies différentes.

Bichat fait d'abord fortement sentir les différences qui distinguent les corps bruts des êtres vivants. Ceux-ci ont des propriétés spéciales inhérentes à la matière dont ils sont formés, et méritant le nom de propriétés vitales ; on peut les ramener à deux, sensibilité, contractilité, divisées en organiques ou animales, selon qu'elles appartiennent aux fonctions de relation ou à celles de la vie plaslique, nutritive. Par la sensibilité animale, les impressions sont perçues; elle préside aux sensations et correspond à la contractilité animale, agent des mouvements volontaires. Dans la sensibilité organique, l'impression est perçue par la fibre vivante, sans que le sujet en ait conscience. La contractilité organique sensible réside dans les muscles qui sont soustraits à l'empire de la volonté, et se montre sous l'influence des stimulants, par des mouvements manifestes de resserrement et de dilatation. La contractilité organique insensible est commune à tous les tissus, et ne s'aperçoit que par ses effets ; c'est la tonicité. La nutrition, les sécrétions, l'absorption se trouvent sous sa dépendance. La génération constitue un domaine distinct.

* Prise dans toute sa rigueur, la thérapeutique de Broussais devait avoir des conséquences désastreuses, particulièrement dans les maladies spécifiques où elle remplaçait, par les antiphlogistiques, des médications dont l'efficacité est bien reconnue. Ainsi elle attaquait pai' les émissions sanguines, les maladies paludéennes, la goutte, la syphilis, l'herpétisme, etc. Les revers nombreux enregistrés dans la pratique des fervents broussaisiens ont démontré les dangers de ce système, et les avantages des médications sanctionnées par une longue expérience. Les mêmes réflexions s'appliquent à la thérapeutique de Brown.

Le titre le plus glorieux de Broussais est son Traité des phlegmasies chroniques [1808]. A cette époque, l'autem- n'avait point imaginé son système; il se montre grand obervateur, logicien habile, et suit, avec un talent supérieur, les voies qui conduisent à la vérité. Plus tard, les mêmes procédés lui servent à consacrer de graves erreurs, parce qu'il torture les faits et leur interprétation, afin de les adapter à ses théories. Pour redi^esser ce système, il faut revoir minutieusement et rectifier les faits, sur lesquels il s'appuie, en les élaborant à l'aide d'une logique sévère, les comparer avec les faits,qu'il a négligés, avec les dogmes qu'il a combattus : la plupart de ceux-ci reparaissent alors, mais ils sont plus solides et subissent d'utiles modifications.

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Bichat reconnaît dans les actes vitaux deux ordres de fonctions; les unes mettent les animaux en rapport avec le monde extérieur, les autres servent à leur conservation; il groupe les dernières sous le nom de vie organique, les premières sous celui de vie animale ou de relation; celles-ci sont communes à tous les êtres vivants. Il montre les liens qui unissent ces deux vies, en traçant le tableau des influences réciproques des organes qui président à chacune d'elles, et fait ressortir en même temps les caractères anatomiques et physiologiques qui les distinguent. Les systèmes nerveux encéphalo-rachidien et ganglionnaire sont les principaux moteurs, celui-ci de la vie organique ou végétative, l'autre de la vie de relation. Dans les recherches sur la vie et sur la mort, ces idées, empruntées en partie à ses prédécesseurs, spécialement à Bordeu et à Grimaud, sont présentées sous des formes séduisantes et entourées de considérations intéressantes qui lui appartiennent : elles prêtent pourtant largement à la critique. La seconde partie de cet ouvrage (où il traite de la mort) est bien supérieure à la première. L'auteur vérifie les expériences déjà connues , en ajoute de nouvelles , décrit les phénomènes variés qui se manifestent selon que la mort commence par l'un des grands centres (cerveau, cœur, poumon) et en dévoile le mécanisme.

L'ouvrage capital de Bichat est son Anatomie générale. Étendant les notions fournies par Bordeu, celles de Pinel, celles de Dumas qui avait admis quatre tissus l'oadamentaux ; appliquant la méthode analytique à la décomposition de nos parties, il reconnut dans leur constitution anatomique une série de tissus élémentaires. Bordeu avait affirmé que dans chacun de nos organes les [Topriétés vitales se spécialisent ; qu'ils ont une vie propre à côté de leur vie commune; Bichat détermina, par l'expérimentation directe, les différences que présentent les propriétés vitales dans les divers tissus relativement à leur nature, à leur mode, à leur intensité. En harmonie avec leurs fonctions, elles sont la source de leurs actes physiologiques, de leurs sympathies, de leurs lésions pathologiques, des symptômes par lesquels elles les manifestent. Il fut ainsi le véritable créateur de l'anatomie et de la physiologie des tissus. Nous n'insisterons pas sur la haute importance de cette nouvelle brandie de l'art médical ; elle se démontre par la richesse et la variété des résultats qu'elle a donnés dans ses perfectionnements successifs.

Les maladies qui affectent les tissus et les organes ne sont que des lésions de leurs propriétés vitales; c'est à elles que s'adressent les agents pathogéniques pour pioduire les états morbides, c'est sur elles que s'exercent les médications pour les gu'rir en ramenant l'état normal. Bichat indiqua rapidement comment on devait, d'après ses vues générales, réformer la pathologie (pathogénie, nosologie, etc.), la tliérapeutique, la matière médicale. Les propriétés vitales peuvent être exaltées, diminuées, perverties; ces perversions répondent aux maladies et aux modificateurs spécifiques. Les mêmes principes furent trnsportés dans l'anatomie pathologique. (( Je divise, dit-il, l'anatomie pathologique en deux parties. La première renferme l'histoire des altérations communes à chaque système, quel que soit l'organe à la structure duquel il concourt, quelle que soit la région qu'd occupe. Il faut montrer d'abord les altérations des tissus cellulaire, nerveux, etc., examiner leurs modes de suppuration, d'inflammation, etc., leurs tumeurs, leurs changements de. nature. Il faut ensuite passer à l'examen des maladies propres à chaque région (tête, poitrine, etc.). Cette marche est la plus naturelle, quoiqu'ici, comme partout ailleurs, il y ait beaucoup de cas auxquels elle ne se plie qu'avec difficulté » {Anat. gén., éd. de 1851, 1. 1, § 7).

Les forces vitales admises par Bichat ne suffisent point pour expliquer tous les

phénoiuèaes physiologiques ; c'est une objection que l'on peut opposer à toutes les théories analogues. Il ne reconnaît point la force plastique, élaboratrice ; il aperçoit dans les fluides une sorte de vitalité, mais il avoue son impuissance à en déterminer la nature, sans tenir compte des travaux de Bordeu et de Hunter. On se demande ce qu'est cette sensibilité organique consistant en une impression non perçue; mérite-t-elle le nom de sensibihté? La sensibilité animale, telle qu'on la définit, nous permet-elle de comprendre, même chez les animaux, l'unité de perception, l'unité de volonté dans l'exécution des mouvements, la mémoire, l'imagination sensitives qu'on avait rapportées à un entendement sensitif? Les systèmes dans lesquels on veut tout expliquer par les seules forces sensitives et motrices inhérentes à la fibre vivante, méconnaissent des lois majeures, rencontrent à chaque instant des obstacles et des limites qu'elles ne peuvent franchir, et démontrent, par leur insuffisance, la nécessité de doctrines plus larges où l'on fait entrer d'autres éléments. La sensibilité percevante est une fonction qui implique l'impression et la perception ; dans le mouvement volontaire, il y a d'abord l'ordre donné par la volonté. Est-ce le cerveau qui perçoit, se rappelle, imagine, forme les idées, les combine, veut, etc.? On a dit que cet organe sécrétait les idées : quels rapports peut-on trouver entre une sécrétion et une idée? où le cerveau peut-il prendre les matériaux de cette singulière sécrétion? Ce sont là des hypothèses dont on a cent fois démontré l'inanité; elles ne se discutent pas.

Bichat avait senti que ses principes trouveraient de grandes difficultés lorsqu'on les transporterait dans les détails de la pratique. Ces difficultés devinrent de plus en plus évidentes à mesure que l'on voulut les soumettre à des applications rigoureuses. On vit alors que, si la clinique emprunte à la physiologie des secours dont on ne saurait préciser les limites, elle n'en doit pas moins chercher en elle-même les bases sur lesquelles l'édifice doit reposer. La spécialité et surtout la spécificité sont des faits dont il faut, du moins jusqu'à présent, accepter les conséquences. Il y a des spécialités d'organes et des spécialités d'actions que la physiologie seule ne peut ni expliquer ni deviner. Aussi Galieii avait-il reconnu l'existence de médicaments spéciaux déjà constatés avant lui (des sialagogues, des vomitifs, des emménagogues), etc. Haller avait parlé de l'irritabilité spécifique ; l'antimoine, par exemple, provoque les contractions de l'estomac et n'a pas d'action sur le cœur. Fontana, dans un nombre considérable d'expériences, avait démontré que le venin de la vipère, qui ressemble à une solution gommeuse, produit sur les solides et le sang des altérations toutes spéciales. Les miasmes paludéens, les virus charbonneux, variolique, syphihtique, celui de la rage, ne sont pas de simples stimulants. Chacun d'eux a un mode qui lui est propre et se caractérise par ses effets. Les impressions des virus variolique, rubéolique, etc., s'exercent sur l'organisme entier ; elles sont différentes, car ces réactions ne sont point identiques et constituent des espèces morbides distinctes. Lorsqu'elles se sont réalisées une fois, l'impressionnabilité disparaît, le stimulant perd sa puissance et se montre inoffensif. Que de\ient alors la théorie de la stimulation prise dans sa généralité ? Comment ra[ipliquerat-on à la nosologie, aux évolutions morbides, à la pathogénie, à la matière médicale? Les fièvres intermittnites, rémittentes, éruptives, la syphihs, la rage, l'herpétisme, la goutte, l'épilepsie, etc., sont des modes morbides bien déterminés, malgré la variété de leurs symptômes ; les rangera-t-on simplement dans les sthénies ou les asthénies? Le mercure, l'iode, le quinquina, ce x-emède souverain dans les maladies que l'on désigne sous le nom de maladies à quinquina, sont-ils

MÉDECINE {histoire de la). 151

seulement des stimulants ou des sédatifs ? Comment des affections contagieuses se déveloiipeut-elles dans des conditions qui ne paraissent avoir rien de particulier, et se propagent-elles ensuite par l'agent virulent qu'elles ont produit? Vous définissez la douleur une exaltation de la sensibilité, que direz-vous du plaisir? La douleur est un état perversif à modes bien divers; car elle est brûlante, pongitive, lancinante, térébraute, etc. L'épilepsie, le tétanos, etc., consistent-ils dans une simple exaltation de la contractilité? L'état pathologique a ses lois, que la clinique est appelée à déterminer ; la physiologie pathologique a les siennes, qui se lient à celles de la physiologie normale ; mais nous ne passons pas encore des unes aux autres par un mouvement continu. La théorie de chaque état morbide contient deux éléments, l'un physiologique, l'autre pathologique ; celui-ci est fourni parla pathologie, qui le met en harmonie avec le premier.

Chapitre IV. Médecins observateurs. Cliniques. Recueils d'observations. Descriptions des épidémies. Topographies médicales, etc. Nous venons d'esquisser l'histoire des principaux systèmes qui se disputèrent l'empire de l'art médical pendant les dix-septième et dix-huitième siècles. On pourrait croire et l'on a cru en effet qu'ils absorbèrent presque entièrement l'activité de ces deux époques. Nous ne saurions adopter cette opinion. Les éminents promoteurs des systèmes, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, furent aussi des observateurs. Plusieurs de leurs disciples revêtirent à un plus haut degré ce dernier caractère. Les uns firent plier le plus souvent leurs théories devant les faits, les autres s'en écartèrent davantage et prirent pour devise l'empirisme rationnel d'Hippocrate. On pubha des monographies, des recueils d'observations, des descriptions fidèles des épidémies, des topographies médicales, des études sur les maladies propres aux diverses professions, aux différentes positions sociales. Considérés dans leur ensemble, ces travaux contribuèrent aux progrès de la science, plus que les théories qid se transformèrent successivement et montrèrent les liens qui pouvaient les réunir ; ils répandirent le goût, les habitudes de l'observation et donnèrent aux esprits l'heureuse direction que nous suivons généralement aujourd'hui ^ Parmi le nombre considérable de médecins qui se distinguent à divers titres comme observateurs et dont nous ne pouvons présenter la longue éimméi-ation, nous signalerons Sydenham, Morton, Mead, Cheyne, Floyer, liuxham, Pringle, Lind, Fordyce, Fothergill, Fowler, Frank, Jeûner, Torti, Borsieri, Sarcone, van Swieten, Stoerck, Strack, de Haën, Stoll, Murray, Hilden-

* Quand on se borne à l'analyse rapide des traités généraux de plusieurs médecins éminents du dix-huitième siècle, il semble que leurs auteurs, trop préoccupés de leurs systèmes, n'ont eu que bien peu de place pour des études plus positives ; on dirait qu'ils ne cherchent guère dans les faits que ce qui peut étayer leurs doctrines, et que la science renfermée dans leurs étroites conceptions, rétrograde ou s'immobilise. Cependant, lorsqu'ils indiquent la manière d'étudier l'art médical, ils placent au-dessus de tout l'observation, l'expérience, les principes hippocratiques. Leurs monographies pathologiques ou thérapeutiques , leurs descriptions d'épidémies , de maladies particulières qui ont sollicité leur attention, revêtent un nouveau caractère; l'observateur s'y révèle, le clinicien a fini par dompter la systématique. Leurs théories n'ont pas le type absolu qu'ils prétendaient leur donner; elles élargissent leurs bases par des emprunts multipliés. Souvent leur thérapeutique, en contradiction avec leurs principes, devient tout à fait conforme à la tradition qu'ils suivent et que parfois ils agrandissent. Ces oscillations entre les diverses systèmes chez les mêmes hommes, dans les mêmes écoles, démontrèrent que l'observation à laquelle ils taisaient tous appel, devait se dépouiller de toute idée préconçue et devenir leur juge suprême ; elle étendit et consolida son empire ; c'est sur elle que Broussais prétendit établir son système ; c'est par elle qu'il fut renversé ; on en conserva ce qu'elle avait sanctionné.

l')2 MÉDIilCl^-E (histoire de l\).

brand, Hufeland, Triller, Vogel, Werlhoff, Wiiytt, Zimmermann, Tissot, Avenbrùffo-er Barbeyrac, Lieutaud, Astruc, Sauvages, Portai, Fouquet, Piquer, Hamilton, Rœderer, Wagler, etc.

La plupart de ces auteurs, sans en excepter même Sydenham, portent les traces des systèmes au milieu desquels ils ont vécu, mais le sens médical les redresse et domine dans leurs écrits les plus estimés.

Nous ne parlons point des chirurgiens. Les plus célèbres, surtout au dix-huitième siècle, furent des observateurs plus encore que des théoriciens. On peut s'en assurer en lisant les écrits des membres de l'Académie de chirurgie de Paris, de leurs successeurs et de leurs contemporains, des Monro, Bromfield, Wil. et J. Hunter, Heister, Platner, Richter, Theden, Molinelli, Bertrandi, Lancisi, Bram-

billa, etc.

Article P'. Clinique. La chnique faisait la base de l'enseignement chez les Asclépiades surtout dans l'école de Cos. Cette tradition se perdit avec eux. On croit en trouver des traces dans les hôpitaux des Arabes. Le premier essai de clinique, en Europe, se fit à Padoue, en 1578. Au commencement du dix-septième siècle, on nomme Guillaume de Straten, à Utrecht, Otton de Heurn à Leyde. C'est là que Sylvius de Le Boë, son successeur, donna aux institutions cliniques un plus grand développement. De 1658 à 1672, ses leçons attirèrent autour de lui un nombreux concours d'auditeurs : il fut regardé comme le fondateur on le restaurateur de ce mode d'enseignement. Quarante ans plus tard (1712), Boërhauve comprenant mieux que lui tous les avantages delà clinique, lui donna une organisation plus large et plus féconde ; les élèves affluèrent de toute part ; l'école de Leyde vint se placer au premier rang. En 1715, une clinique s'établit à Rome ; cet exemple fut suivi dans plusieurs universités d'Italie (Padoue, Pavie, Naples, Florence, Milan, Turin, etc.). En 1720, des élèves de Boërhaave fondent un institut clinique à Edimbourg ; en 1735, van Swieten crée celui de Vienne qui fut confié à StoU et à de Haën. Bientôt on voit apparaître les cliniques de Wurzbourg (1 754), de Copenhague (1756), de Prague (1779), de Haie (1787), etc. A dater du milieu du dix-huitième siècle, ces institutions se répandirent dans presque toutes les écoles médicales de l'Europe. L'établissement officiel des cliniques n'eut lieu, en France, qu'en 1795, dans les Facultés de Paris, Montpellier, Strasbourg.

Article II. Constitutions épidémiques. Sydenham, etc. Sydenham (Thomas, 1624-1689) prit pour guide les principes de Cos et l'étude de la nature, et mérita le titre d'Hippocrate anglais, qui lui a été décerné. Ami de Locke, admirateur de Bacon, il chercha, avant tout, dans l'observation. Fart de connaître et de traiter les maladies. « Arrivé à Londres où je m'appliquai à la pratique avec autant de soin que d'attention, je reconnus bientôt que le meilleur moyen d'apprendre la médecine était l'exercice et l'usage, que le médecin qui étudie par ses propres yeux avec une extrême application les phénomènes naturels des maladies, doit nécessairement exceller dans l'art de connaître les indications curatives. » L'auteur regarde en effet par ses propres yeux, peint tout ce qu'il a bien vu sans idée préconçue, sans vouloir assujettir ses tableaux à un système, et c'est pour cela qu'il ne reproduit plus en servile imitateur, ces types morbides factices que l'on s'est transmis si souvent sans les retoucher au ht des malades, « On doit réduire toutes les maladies à des espèces précises et déterminées, avec le même soin et la même exactitude que les botanistes ont mis dans leurs traités sur les plantes. De plus, celui qui voudra donner une histoire des maladies doit renoncer à tout systèmede pliilosopliie, à toute hypothèse, et marquer exactement les plus petits phénomènes

MÉDECINE (histoire oe la). 1^3

morbides qui sont clairs et naturels, à rimitation des peintres... il faut, dans la description d'une maladie, exposer séparément les symptômes propres, essentiels, et les accidentels ou étrangers... On doit marquer soigneusement les saisons qui favorisent le plus chaque genre d'affection, etc. » Les nosograpliies seront utiles ; on évitera tous les systèmes. Sydenham veut que l'on forme des espèces morbides, comme des espèces végétales ; que l'on tienne grand compte des symptômes et de leur encliaînement : cependant il sait que les espèces pathologiques ont de nombreùses variétés, et comprend l'importance des causes et des résultats thérapeutiques pour la détermination de la nature cHnique d'une maladie. Les systématiques signalaient comme lui les dangers des hypothèses ; il fait mieux, et se tient réellement en garde contre elles : quand elles le séduisent, on le voit bientôt résister à cet entraînement, déclarer que la théorie doit céder à la pratique, revenir sur ses pas, corriger ses tableaux afin de les rendre plus exacts, modifier sa thérapeutique pour la rendre plus utile.

On peut juger de ses talents d'observateur par ses tableaux des constitutions épidémiques. Marchant sur les traces d'Hippocrate et de Baillou, il décrit cinq constitutions médicales de 1661 à 1664, 1664 à 1666, 1667-1669, 1669-1675, 1673-1675. Dans chacune d'elles, on voit régner certaines affections dominantes, des fièvres intermittentes, des fièvres continues malignes, des varioles plus ou moins graves, des rougeoles, des dysenteries, des choléras nostras, etc. ; de 1665 à 1G67, c'est la vraie peste accompagnée de bubons. Ces maladies ne dépendent point du froid, du chaud, du sec, de l'humide, ni d'une qualité particulière et préexistante du sang et des autres humeurs ; elles pro\iennent d'exhalaisons telluriques qui infectent l'atmosphère et vicient les liquides vivants ; cette altération atmosphérique est occulte, secrète. Une constitution épidémique dure pendant un plus ou moins grand nombre d'années, accompagnée de l'état morbide qui lui est propre; elle cesse pour faire place à une autre. Ces épidémies sont appelées par Sydenham, constitutions médicales stationnaires ou fixes ; ce nom a été adopté pour les distinguer d'épidémies régnant dans des régions plus étendues, et des pandémies qui, sortant des lieux où elles sont endémiques, se répandent de tout côté, al teignant une multitude de sujets (peste, choléra) . Sydenham a fait sur les maladies épidémi(|ues qu'il a observées, des remarques intéressantes. Il a constaté que, durant les épidémies, la maladie dominante diminue le nombre et l'intensité de toutes les autres affections, et leur imprime son caractère; il a aussi étudié soigneusement les affections propres aux saisons, leurs modes, leurs terminaisons, etc. Au début d'une constitution, ce qu'il y a de plus difficile, c'est de reconnaître l'espèce de lièvre qui va régner. Mais quelque grande que soit cette difficulté, on a toujours la ressource de diriger le traitemient d'après ce qui est utile ou nuisible. Nous pouvons aiusimettre notre malade à l'abri de tout danger pourvu que nous allions en tâtonnant et sans trop nous presser, car rien n'est plus dangereux que la précipitation, etc. » La plupart des faits reconnus par Sydenham sont, avec quelques moditications, confirmés par l'expérience. On peut aujourd'hui localiser bien des maladies décrites par lui sous les noms de fièvres pneumoniques, dysentériques, etc., mais dans les cas mêmes où cette localisation est la mieux déterminée, si ces affections régnent épidémiquement et à certaines époques, elles reçoivent du génie épidémique, un cachet spécial dont il faut tenir grand compte dans le traitement. On ne saurait néanmoins admettre qu'il existe partout et dans tous les temps une constitution médicale stationnaire ou fixe, indépendante du régime, des variations atmosphériques, modifiant profondément la nature et le traitement

154 MEDECINE (histoirk de la).

des maladies intercurrentes. Cette doctrine est une généralisation trop absolue de faits parfaitement exacts, et quoiqu'elle ait été acceptée par des cliniciens de premier ordre, nous devons la ramener dans ses justes limites.

Sydenham est très-habile dans l'art d'analyser les symptômes, d'en peser la valeur, de les m^ettre en rapport avec les résultats thérapeutiques, de manière à arriver aux indications. Il surveille ses médications, celles mêmes qui lui paraissaient d'abord les plus rationnelles, il les change, les réforme, lorsque des observations multipliées lui ont montré l'utilité de ces changements. Dans les varioles, les fièvres continues, le traitement échauffant était d'abord adopté; plus tard, la méthode tempérante lui fut substituée à l'exemple de Langius et des ÂKibes. L'expérience lui démontra aussi la supériorité , la spécificité du quinquina dans les fièvres intermittentes.

On pourrait s'attendre à découvrir en lui un naturisme trop absolu, (i Le grand Hippocrate, après avoir établi comme un solide fondement de son art, cet axiome incontestable, savoir : que la nature guérit les maladies, a exposé clairement les symptômes de chacune d'elles, sans le secours d'aucime hypothèse ni d'aucun système : il a donné aussi des règles de traitement fondées sur la marche que suit la nature dans la production et la guérison des maladies. Aussi ne demande-t-il au médecin que de secourir la nature quand elle tombe, de la retenir quand elle s'égare, de la ramener dans les voies qu'elle vient d'abandonner. » « La maladie est, en effet, un effort de la nature qui travaille énergiquement à expulser la matière morbifique, pour conserver le malade. » Mais ce naturisme ne l'empêche point, « quand la circonstance l'exige, » de recourir à des traitements actifs, nonseulement en secourant la nature, mais « en la réprimant, la corrigeant, la ramenant à l'ordre et à la raison. » A quelques exceptions près, les règles relatives à la prescription des médications principales, sont habituellement très-judicieuses; on s'initie avec lui aux procédés à l'aide desquels on en détermine les indications d'une manière générale ou dans les cas particuliers. Sydenham a étudié en praticien les problèmes cliniques délicats qui se rattachent à l'affection goutteuse dont il fut atteint, jeune encore, et à laquelle il succomba.

M. Stoll. Les descriptions des constitutions médicales se multiplièrent au dixhuitième siècle. Plusieurs médecins se distinguèrent en s'attachant à reproduire fidèlement ce qui se passait sous leurs yeux, et à en tirer les conséquences pratiques, sans se laisser dominer parles explications théoriques. L'un de ceux qui a suivi de plus près la méthode et les doctrines de Sydenham avec des formes plus modernes est Maximilien Stoll (1 742-1 788), professeur declinique à Vienne. On connaît de hii son Ratio medendi, ses aphorismes, des préleçons et des dissertations sur les maladies chroniques. Il classe parmi les fièvres, un bon nombre de maladies aiguës, et distingue les stationnaires, les annuelles, les saisonnières, les inflammatoires (oiî se trouvent des inflammations locales), les bilieuses, les pituiteuses, les intermittentes, les pernicieuses, les éruptives intercurrentes (variole, rougeole, etc.), les sjjoradiques, etc. Ses idées sur la persistance des fièvres stationnaires sont conformes à celles de Sydenham. La stationnaire, renfermée dans le cours d'un certain nombre d'années, commence, s'accroît, acquiert toute sa force, décroît et disparaît cédant la place à une autre. « Les mêmes stationnaires reviennent -elles dans un ordre déterminé, le nombre en est-il limité? ce sont des questions que nous ne pouvons résoudre. Elles étendent leur empire sur toutes les maladies intercurrentes. Les fièvres inflammatoires sont plus communes en hiver, les bilieuses en été, les pituiteuses à la fin de l'automne. » Souvent les fièvres an-

MÉDECINE (histoire de la). 155

nuelles reçoivent un nom tiré de quelque symptôme saillant (fièvre pneumonique, pétécliiale, rhumatismale, varioleuse, etc.). On remontait de la fièvre à l'affection locale. Le Ratio medendi est un recueil d'observations, divisé par années ; les états météorologiques sont présentés avec détail, les maladies indiquées mois par mois. Les nécropsies sont placées après les observations cliniques. L'auteur compare les épidémies qu'il décrit avec les épidémies analogues observées avant lui. Quoiqu'il ail fait jouer un grand rôle aux affections bilieuses et au tartre stibié, il n'en a pas moins bien reconnu, en général, les véritables indications des médications fondamentales, et employé avec beaucoup de sagacité les moyens de diagnostic dont il pouvait disposer, entre autres la percussion. 11 sait associer les médicaments, changer ses méthodes, dès que les conditions ne sont plus les mêmes. Ainsi, après quel- (jues années, la constitution inflammatoire succédant à la constitution bilio;o-gastrique, il substitua les antipblogistiques aux évacuants. StoU savait que le mode inflammatoire coexiste souvent avec l'état bilieux ; il associait les deux ordres de médications. En mai 1776, il observe diverses fièvres pneumomques et discute le diagnostic différenciel et le traitement des pleurésies rhumatismales, inflammatoires, bilieuses, et pose les indications des émissions sanguines, des émétiques, des purgatifs, des vésicatoires volants et du lieu de leur applicùtion, des expecto-^ lants, etc. Stoll s'est occupé avec détail, mais avec peu d'ordre de maladies chroniques très-variées. On lira ses ouvrages avec beaucoup de fruit : s'il ne possède I as tous les moyens de diagnostic que nous avons aujourd'hui, il nous enseigne du moins les voies les plus sûres pour résoudre les problèmes ma.jeurs de pathologie et de thérapeutique.

Durant cette période, on continua à faire connaître les grandes épidémies qui portaient au loin leurs ravages en parcourant rapidement de vastes espaces.

Diemerbroeck publia une histoire de la redoutable épidémie de Nimègue, \ 635 à 1657 ; les malades succombaient souvent, quoique le pouls et les urines n'of- Irissent aucune altération. De 1670 jusqu'au dix-huitième siècle, nous trouvons des descriptions d'épidémies par P.ivin,. Morley, Shacht, Schrœck , Kanold , Lœw, etc., là se trouve un typhus pétéchial que l'on signale comme une épidémie presque stationnaire en Allemagne, c'est la fehris catarrhalis malignapetechizans de F. Hoffmann.

Eu 1708, la peste reparut dans l'Allemagne ; celle de 1711 à 1714, fut plus générale et plus dangereuse ; elle fut décrite par Bénnger, Alkofer, Crusius, etc.. Signalons aussi les pestes de l'Ukraine, 1757 à 59 (Schreiber), celles de Messine, 1743 (Malani et Turriano), de Transylvanie, 1755-57 (Ghénot), de Moscou, 1771 (Mertens, Samoïlowitz), Eu 1721, la peste, apportée d'Orient à Marseille, éclata dans cette ville, où l'on envoya des médecins de Montpellier (Chicoyneau, Deidier). On fit des nécropsies, des recherches sur les altérations des liquides, des expériences sur des chiens.

Au dix-huitième siècle, Martin Lange et P. Valcarenghi fixèrent plus particulièrement l'attention sur les complications des maladies épidémiques. Dans les affections qui régnèrent à Crémone, de 1753 à 1740, on observa surtout des péripneumonies bilie.ses et muqueuses, des fièvres intermittentes compliquées. Huxham parle aussi beaucoup de complications muqueuses, bilieuses, rhumatismales. Durant une partie du dix-huitième siècle, l'on admit très-fréquemment cet état bilieux, ainsi qu'on peut s'en assurer en lisant ce qu'ont écrit Tissot (f ièî;re bilieuse de Lcmsanne, 1755; G, Medicus, 1761) ; Finke {Épidémie bilieuse du Teklemhourg), Stoll, etc.

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La fièvre muqueuse é|.iclémique donna lieu au traité de Rœdurer et Wa^ler (1765), dans lequel sont décrites et représentées les lésions intestinales constatées depuis, dans la fièvre typhoïde. Elle fut observée aussi par Grant et Stoll.

On donna plusieurs relations d'épidémies catarrhales. Notons : 1° celles de 1709 à Berlin (F. Hoffmann), de 1755, 1742, 1745 en Angleterre et en Hollande, prostration des forces, pétéchies, abcès, éruptions; 2» Vinfluenza, de 1762 et 1775, eu Angleterre; durant la première, abattement extrême, douleurs violentes de poitrine, puis congestions, etc.; 5° une influenza bien plus remarquable, connue aussi sous le nom de mal russe; cette affection catarrhale, partie des Indes orientales en 1781, se répandit en 1792 dans la Russie, la Pologne, l'Allemagne, l'Angleterre, la France, l'Italie, l'Espagne, etc. Abattement excessif, quelquefois presque immédiat, spasmes, délire, congestions, phlogoses asthéniques de la plèvre, des poumons, etc.

En étudiant les maladies épidémiques, on observait à la fois le malade luimême et ce qui se passait autour de lui, on formait des tableaux réels, on se familiarisait avec ces grands étals morbides, où la cause principale efface presque les conditions individuelles. H fallait aussi s'habituer aux analyses pathologiques ^ et thérapeutiques. Si l'on exagéra parfois la prédominance des états bilieux, catarrbaux, etc.; si l'on en donna des théories inexactes, ou n'en fut pas moius conduit à admettre leur existence distincte, comme nous admettons aujourd'hui celle de l'état typhoïde, parce qu'ils ont leurs caractères spéciaux. Ainsi l'élat catarrhal, tel qu'il apparaissait dans les épidémies, ne pouvait être confondu avec un état phlogistique. Ce qui dominait, c'était l'état nerveux, l'adynamie, les fluxions irrégulières : les antispasmodiques, les toniques, les révulsifs donnaient d'heureux résultats ; les saignées étaient funestes. Dans le dix-huitième siècle, ou publia des recueils dans lesquels les principales épidémies étaient décrites, en les classant d'après leur uatui'e. La comparaison des effets obtenus par les diverses médications, éclairèrent beaucoup la thérapeutique.

Art. HI. Topographies médicales.. Une topographie médicale complète fait connaître toutes les circonstances (climat, habitudes, régime, institutions, etc.), qui spéciahsent des régions plus ou moins étendues, et montre leurs influences physiologiques et pathologiques sur leurs habitants. Ces questions si délicates, si complexes, exercent les esprits observateurs et les habituent à constater expérimentaler;ient les rapports des modificateurs avec la constitution de l'homme, avec la nature, la marche, les terminaisons des maladies. La topographie et les constitutions médicales ont entre elles de grandes analogies et se prêtent des secours mutuels. Hippocrate avait donné l'exemple des unes et des autres dans ses épidémies, et son traité des airs, des eaux et desheux. Vers le miheu du seizième siècle, Prosper Alpin publia ses études médicales sur l'Egypte. Après avoir séjourné plusieurs années en Perse et dans les Indes orientales, où il pratiqua la médecine, J. Bontius composa divers ouvrages que Guillaume Pison réunit à ses propres travaux relatifs au Brésil, sous le titre de De utriusque Indice rehus, 1658. Bontius traite successivement des moeurs des Indiens, de leur constitution, de leur régime, de leurs maladies, de leur thérapeutique; il s'occupe ensuite du pays lui-même et de son histoire naturelle. Ktcmpfer (1651-1715) parcourut pendant dix ans la Perse, le Japon, le royaume de Siam, etc., et rassembla une foule d'intéressantes observations d'histoire naturelle et de médecine. Bontius nous a bien décrit la dysenterie et l'hépatite des pays chauds, le béribéri, l'yaws, etc. Pison vante beaucoup le Brésil, où les maladies, bien moins graves qu'en Europe,

MÉDECINE (lUSToiUE de la). 157

suivent une marche plus régulière, ne se montrent point sous forme épidémique, etc. Poissonnier-Desperrières (1763), publia son traité des fièvres de Saint- Domingue; bientôt après parut celui de Pouppé-Desportes {Des maladies de Saint- Domingue, 1770); après la topographie, l'auteur décrit les épidémies qu'il observa de 1752 à 1747. H. Griflith (1750), Hans Sloane, et sm-tout G. Hillary (1769), étudièrent la météorologie et les affections des Barbades; des travaux analogues furent entrepris par J. Hunter et Jackson pour la Jamaïque, par Lionel Chalmers pour le midi de la Caroline, par Fermin et Schoeler pour Surinam. Bajon réunit divers mémoires qu'il avait adressés à l'Académie des sciences sur la topographie de Cayeune et de la Guyane française, les maladies de ces contrées, le tétanos, le mal rouge de Cayenne, les effets du climat sur les Européens récemment débarqués. G. Cleghorn habita Minorque pendant treize ans, et profita de son séjour pour étudier soigneusement le climat, le sol, l'histoire naturelle de cette île, les mœurs, la constitution, les maladies de ses habitants.

L'élan était donné, les topographies médicales se multiplièrent. Les sociétés savantes mirent souvent au concours des questions relatives à ce sujet ; beaucoup de praticiens publièrent les résultats de leurs observations dans les pays où ils exerçaient; les aspirants au doctorat s'occupèrent aussi de topographie dans leurs dissertations inaugurales. Chaque province, chaque localité un peu importante eut une ou plusieurs monographies. Quelques-unes sont très-intéressantes; on peut s'en convaincre en consultant les mémoires de la Société de médecine, 1776 à 1790, le Journal de médecine militaire, 1782-1788, etc.

On forma le projet de réunir et de résumer tous les résultats fournis par les observations recueilhes dans toutes les parties du monde et d'écrire, avec le secours des topographies, une géographie médicale qui embrasserait l'histoire physiologique et pathologique de l'homme, considéré dans ses rapports avec son milieu, sur tous les points du globe. C'est dans ce but que G. Falconer publia son ouvrage Influence du climat, de la situation, du sol, etc., sur le tempérament, les mœurs, les dispositions, etc. deV espèce humaine. Malheureusement, ce livre est extrêmement imparfait. Un peu jjIus tard , L. Finke (1702-93) donna un essai de géographie médicale pratique, très-incomplet, peu méthodique, mais contenant plusieurs bonnes observations. Indiquons dca^iÀ ^'\hon [Influence du climat sur les plantes et les animaux) , Cartheuser [Des maladies endémiques) . Tous les écrits de cette nature contiennent des matériaux pour une géographie médicale, dont il est tacile de sentir tout à la fois l'importance et les difficultés ^ Un pareil ouvrage exige des connaissances aussi étendues que variées, l'esprit d'analyse et de synthèse, etc., il demanderait le concours de savants du premier ordre, appartenant à divers pays, travaillant sans prévention d'après les faits seuls bien observés, etc.

En même temps, on s'occupait des maladies des gens de mer, des armées, des hôpitaux, etc. Sur le premier sujet, on vit paraître les traités de Rouppe (1764), de Bigot de Marogues, de Monchy {Malad. de marins sous les tropiques), de Poissonnier-Desperrières [Maladies des gens de mer, 1767), de Lind, J. Clarck, G. Blane, Moseley, Fontana, etc. Les plus importants sont ceux de Poissonnier- Desperrières, de Lind [Malad. des Europ. dans les pays chauds, moxjensde conserver la santé des gens de mer durant les voyages de long cours).

Par cet ensemble de recherches, on put obtenir des connaissances précises sur une foule de maladies très-fréquentes dans certains pays, ou qui se montrèrent

' Voy. l'introduction ù ce Dictionnaire, l. 1, et l'mt. Glograpiiie médicale.

158 MEDECLNE (histoire de la),

sous forme épidémiqiie. Parmi ces affections, les unes étaient inconnues, les autres avaient été examinées d'une manière très-imparfaite. C'est ainsi que l'on étudia l'yaws, le pian, l'élépliantiasis des Arabes et des Grecs, diverses autres maladies de la peau, la pellagre, etc. , le rachitisme demeuré presque inaperçu jusqu'au dix-septième siècle, le crétinisme, etc. Aux épidémies déjà indiquées, nous pouvons ajouter les suivantes : 1» l'angine gangreneuse, observée d'abord en 1610, par Nola, par Gacalès, de Fonecha, etc., plus tard par Sgambati, Foglia, etc., et plusieurs autres médecins italiens et espagnols. De 1747 à 1751, elle exerça ses ravages en Angleterre, en France, en Italie, et fut décrite par Fothergill, Starr, Fordyce, Huxbam, Malouin, Ghomel, Gbisi, etc.; 2° la fièvre et l'éruption miliaires que l'on rencontre avec le caractère épidémif|ue, à dater du dix-septième siècle : il s'éleva de très-longues discussions pour déterminer les cas où l'éruption est essentielle, symptomatique, critique, où elle dépend de l'abus des sudorifiques, des excitants, etc. [voy. les études de F. Hoffmann, Fantoni, Agostini, Aliioiii, de Haën) ; 5° le croup noté en premier lieu par Beiinet {Theatr. tabidor.), et ensuite par Tulpius, observé sous forme épidémique, de 17i6à 1749, en France, en Italie, en Angleterre; de 1755 à 1761 en Suède. Parmi les écrits nombreux publiés sur le croup (ainsi nommé par F. Hume), nous rappellerons ceux de Micbaëlis (1778), qui constata, comme beaucoup d'autres, l'existence de la pseudomembrane, prescrivit les antiphlogistiques, les vomitifs, les vésicatoires, et même la trachéotomie. J. Millar distingua l'angine convulsive ou faux croup des enfants, du croup vrai ou pseudo-membraneux; 4° les affections convulsives et gangreneuses qui furent attribuées à l'altération des céréales et spécialement au seigle ergoté. Dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, des expériences, des explorations furent faites dans la Sologne, le Schleswig, etc., dans les régions diverses oii régnèrent ces maladies pour les classer, en établir les causes, les caractères, le traitement, etc. Les principales épidémies furent celles de 1650, 1674 et 75 (France et Angleterre), 1717 (Allemagne et Suisse), 1722, 1741-42, etc.). G'est au dixhuitième siècle que l'on distingua bien clairement la scarlatine, la rougeole, la roséole, etc. [voy. les écrits de de Haën, Plenciz, Ziegler, etc.).

Art. IV. Recueils d^ observations. Médecins cliniciens. Indépendamment des recherches précédentes que nous avons à peine esquissées, et pour lesquelles on montra la plus vive ardeur, nous devrions mentionner bien des monographies et des recueils d'observations rédigés surtout au point de vue pratique. Dai'emberg a réuni, pour le dix-septième siècle, plus de cent ouvrages qui ne contiennent guère que des observations et souvent de très-bonnes [Histoire des sciences médicales, t. H, p. 954). Il en a analysé un certain nombre, nous l'avons fait aussi. Nous dirons un mot sur quelques-uns ^.

Gh. Lepois (ISôo-lôôô), rapporte 183 observations (1618), s'efforce de prouver la fréquence des maladies dues à une surabondance de sérosité ; il a plusieurs faits dignes d'intérêt. Van der Mye (1627), bonne description de la peste de Bréda. Citons Zacutus Lusitanus, histoires médicinales tirées de GaUen et des Arabes (1629), et praxis admiranda (1654), où se trouvent des observations qui lui appartiennent ; Tulpius, quatre livres d'observations médico-chirur^icales (1641), presque toutes instructives. Mentionnons Rivière (1646), Claudinus, van der Hyde (sur la dysenterie et le choléra, 1645) ; Hœchstetter (six décades, bonne coUection); Stephanus [Consilia, 1653) ; Th. Bai'tholin [Centuries, lettres sur des

* Ces études de M. Daremlierg, faites avec beaucoup de soin, doivent être consultées.

MÉDECINE (uisToiuE de la). 159

sujets très-variés) ; l'auteur n'adopte d'avance aucun système; il est le fondateur des ada Hafniensia, où se rencontrent beaucoup d'observations ; Horstius (recued important pour l'anatomie pathologique) ; Hœfer, Rhodius, Govillard, Marcheftis (rapportant surtout des cas de chirurgie) ; R. Forti (1005-1678), Welsh (lô^i-lô??), Blasius, Chesneau, Lossius (Fr.), Verzascha(on lit dans ces auteurs des faits instructifs relativement à diverses maladies) ; Péchlin, Ido Wolf, Lister (études sur plusieurs affections chroniques), l'auteur cite des observations et les commente; il déclare qu'il s'attache à peindre la nature et à suivre la tradition ; F. Plater, Muys, Cortesius, Hagendorn, A. de Heyden, Helwig, les centuries de Fabrice de Hilden, etc., Job à Meki-en.

Le recueil de Corneille Stalpart van der Wiel (1620) est uu des plus importants. Chaque observation recueillie fidèlement est accompagnée d'un commentaire ; les cas analogues sont rapprochés, de sorte que la pratique est unie à l'histoire de la science. Le texte est accompagné de planches anatomo-pathologiques bien plus nombreuses que celles de Tulpius.

Tous ces médecins éclairèrent la pathologie par des examens nécroscopiquos ; nous pourrions nommer encore Harder, Peyer, Binninger, etc.

J.-J. Wepfer doit être mis en première ligne parmi les observateurs du dixseptième siècle. Dans son traité de cicutâ aquaticâ (1670), on peut voir les détails d'un nombre considérable d'expériences ingénieuses faites sur nne foule d'animaux de diverses classes, afm de déterminer l'action de substances toxiques et médicamenteuses. Il les disséquait vivants, pour constater les modifications successives survenues dans les organes. Ses recherches se portèrent sur les cii-uës, lajusquiame, l'aconit, l'arsenic, l'orpiment, les amandes amères, lejalap;ildonna des descriptions anatomiqucs exactes de plusieurs animaux fl'aigle, le loup, etc.). Brunner et Harder partagèrent ses travaux. Le traité sur l'apoplexie contient des recherches importantes d'anatomie pathologique ; il montra le premier, des cas de cicatrisation des cavités formées dans le cerveau par des épanchemeuts sanguins. Les recueils périodiques, les mémoires des corps savants {Éphémérides des curieux de la nature^ Mémoires de r Académie des sciences, les Transactions philosophiques), etc., sont riches en observations de médecine et de chirurgie.

Chartier (1572-1654;) donnait sa grande édition d'Hippocrate et de Galien (1659-1679) in-foho, treize tomes; Bonet et Manget publiaient leurs vastes compilations. Outre le Septdchrotum consacré à l'anatomie pathologique, nous avons de Bonet des bibliothèques de médecine et de thérapeutique où sont contenues les descriptions et le traitement des maladies, tirées des meilleurs auteurs. Maillet a publié des bibliothèques anatomiques, chirurgicales, etc.

Pour juger de l'activité qui règne en médecine au dix-septième siècle, il faut examiner soigneusement les publications de celte époque. On est frappé alors non-seulement par le nombre des médecins qui écrivent, mais aussi par l'étendue et la variété de leurs travaux. Les uns se livrent à l'élaboration ou à la défense de certains systèmes; beaucoup d'autres observent, expérimentent, donnent des études originales, ou réunissent, comme les anciens compilateurs, les résultats pratiques obtenus par les médecins les plus éminents.

Au dix-huitième siècle, les recdeils d'obsn-vations sont plus abondants encore qu'au dix-septième. Nous avons déjà cité les noms de quelques-uns des médecins dont les écrits mériteraient des notices uu peu détaillées. Euxham (1694-1768), excellent observateur, exerça son art à Plymouth et se fit connaître par son traité des fièvres, sa description de l'angine gangreneuse épidémique, etc. Il a tracé un

IGO MÉDECIJNE (histoire de la).

tableau fidèle d'une espèce de typhus qu'on nomme encore fièvre lente nerveuse d'Huxham. — Pringle (1757-1782) a appelé l'attention sur l'hygiène des camps, des vaisseaux, des hôpitaux {Malad. des ami., 1752). —L'ouvrage de Lindsnr le scorbut, 1755, repose sur un grand nombre de documents positifs, d'observations très-exactes, qui conserveront toujours leur valeur. Ueberden (1710 à 1801) a décrit le premier sous le nom d'angine de poitrine un groupe de symptômes assez mal déterminés; Fothergill (1712-1780) trace à son. tour (1757) l'histoire de l'angine gangreneuse qu'il combat par les antiphlogistiques, les vomitifs, les acides minéraux, les boissons vineuses, les cordiaux, etc. Nos deux auteurs ont publié des mémoires contenant des observations sur l'arthriLe, l'asthme, la chorée, l'épilepsie, etc. Nous avons de G. Fordyce (1756-1802) des études neuves et exactes sur la température animale, la digestion, hs fièvres; des éléments de médecine pratique compren^ntï histoire naturelle du corps humain, la méthode de traiter les fièvres et les inflammations externes. L'auteur n'adopte pas d'hypothèses et expose des résultats déduits de l'observation. Fonder (1756-1801) a vanté l'usage de l'infusion de tabac dans l'hydro^isie, la dysurie, etc. 11 a obtenu de nombreux succès en employant sa teinture arsenicale (teinture de Fowler) dans le traitement des fièvres intermittentes et rémittentes, etc.

A côté des médecins anglais, plaçons les observateurs allemands, spécialement ceux de la célèbre Ecole clinique de Vienne, fondée par van Swieten, et dont l'histoire a été écrite par Hecker (1859). Après van Swieten (1700-1772), viennent Storck (1741-1805), dont XAnnus medicus (1719-1790) contient de précieux documents pour l'histoire des maladies aiguës et chroniques; de Haën, Stoll.

De Haën (1704-1776), auteur du Ratio medendi (15 vol. in-8°, 1758- 1775), s'attache moifts à citer avec détail les faits les plus saillants, qu'à les résumer tous, en notant tous les phénomènes, les changements, les doses et les effets des médications. 11 a beaucoup insisté sur la malignité et la bénignité des maladies, dépendant de leur nature même ou -de circonstances accidentelles. 11 s'occupe d'abord de généralités sur les crises, les urines, le sang, l'hygiène, la thérapeutique, passe en revue les principales maladies, sans ordre, mêlant à ses descriptions des dissertations sur les médicaments, l'irritabilité, etc.

On doit à Strack (1726-1 806) de bonnes observations sur les fièvres pétéchiales, catarrhales, intermittentes, continues, sur la pleurésie; à Starck (1755-1811), outre ses écrits sur l'obstétricie, les scrofules, des études importantes sur le tétanos (1778-1781); à Quarin (1755-1814), un ouvrage sur les fièvres et les inflammations, un autre sur les maladies chroniques ; cet auteur s'occupe spécialement de la description des maladies et de leur traitement, bien plus que de discussions théoriques.

L'esprit d'observation domine dans les recueils académiques qui se sont multipliés ; on peut le constater en France en lisant les Mémoires de la Société de médecine de Paris, 10 vol. in-4° (1776-1789). On y trouve des topographies, des relations de maladies épidémiques, endémiques, sporadiques, d'épizooties, etc. Parmi les membres de cette société, rappelons les noms de Lepecq de la Clôture, Saillant, Lorry, Mauduit, Halle, et par-dessus tout celui de Yicq-d'Azyr. Lepecq de la Clôture a publié deux ouvrages sur les épidémies : i" Observations sur les maladies épidémiques (1770) d'après le tableau des épidémiques d'Hippocrate (1776) ; 2" Collection d'observations sur les maladies et les constitutions épidémiques observées pendant 15 ans, selon le vœu d'Hippocrate, avec VHistoire naturelle et médicale de la Normandie (1778). L'auteur se rapproche de son

MÉDECINE (niSTOir.E de la). 161

modèle par l'exactitude des descriptions, mais il néglige l'anatomie pathologique, ne saisit pas bien le but spécial des épidémiques, et ne sait pas s'élever des faits particuliers aux grandes lois pathologiques qui s'en déduisent. 11 vante le naturisme et prodigue les éméliques, le quinquina, les vésicatoires, etc. Lorry nous a laissé de bonnes études dans ses traités de Alimento, de Medicinâ staticâ Sandorii, de Èlelancoliâ, de Prœcipuis ynorboriim miitationibus, etc. Rappelons les nombreux mémoires de Maret (de Dijon) et de Pujol, praticien de Castres ^.

Si l'on voulait avoir une idée exacte de tout ce qui s'est fait de solide au point de vue purement pratique, dans le dix-huitième siècle, il faudrait résumer les grandes monographies sur les fièvres, les phlograasies, les névroses, etc., diverses maladies soigneusement étudiées, les rapprocher des observations éparses dans les recueils, et l'on serait surpris de la richesse de ces matériaux ; nous n'avons indiqué qu'un très-petit nombre des sources auxquelles on devrait puiser. Ainsi dans les écrits de Cotugno, de Ischiade nervosâ (1765), de Sedibus variolarum (1769), dans ses observations sur les causes et le siège des 7naladies, pour faire suite à celles de Morgagni, etc., on découvre une série de faits nouveaux que les recherches modernes ont confirmés.

Werlhof (1699-1752), Lieutaud (1703-1780), Wichmann, doivent être comptés parmi ceux qui se sont le plus élevés contre les hypothèses en médecine pratique. Le premier a donné une judicieuse appréciation du méthodisme, du naturisme et de ses limites, des études très-importantes sur la variole, l'anthrax, les affections charbonneuses, et, plus particulièrement, sur les fièvres intermittentes et l'action souveraine du quinquina. Son ouvrage de Febribus prœcipuè intermittentibus, le place à côté de Torti.

Lieutaud, habile analomiste, a pubHé un Précis de médecine pratique, un Précis de matière médicale, des Essais d'anatomie, et un recueil d'observations anatomo-pathologiques . Pour éviter les systèmes, il se rapproche souvent de l'empirisme pur, et cependant il laisse percer quelques théories qui ne sont pas toujours exactes. Lieutaud n'a tiré qu'un parti médiocre de ses nombreuses nécropsies.

L'esprit général des bons praticiens du dix-huitième siècle est heureusement représenté par Borsieri de Kauilfeld (1725-1785), professeur h Pa\ie, dans ses Institutions de médecine pratique {il 81 -il Sb). L'auteur décrit les maladies d'après nature, déduit les indications et la manière de les remplir, du caractère clinique de l'état morbide, des circonstances principales, et, avant tout, de l'expérience. Aux descriptions se joignent des notions historiques. Les théories sont exposées, mais on fait surtout usage de celles qui concordent avec la pratique et peuvent lui servir de guide.

En Espagne, Piquer donne son traité des fièvres, sa traduction des épidémiques d'Hippocrate accompagnée de commentaires, ses institutions de médecine (1762). Casai fait une topographie des Asturies, et parle, le premier, de la pellagre. On doit aux médecins espagnols de bonnes études sur plusieurs épidémies (lièvres catarrhales, putrides, etc.), sur la fièvre jaune (Lafuentc, Salva, etc.), la lèpre, la syphilis (Ignacio da Terres), la danse de Saint-Gui (Fransori), la colique de Madrid (Luzuriaga), etc. [voy. les Histoires de la médecine en Espagne, par Chinchilla et Morejon). Ce dernier a publié une topographie de -Miuorque, bien supérieure à celle de Cleghorn {voy. Guardia, la Médecine à travers les siècles).

Les médecins cliniciens du dix-huitième siècle rappellent ce que l'on avait vu

* Pujol a eu le mérite d'appeler, avant Broussais, latleutiou des praticiens sur les phlegmasies chroniques souvent méconnues.

mCT. LNC. 2' s. Yi. Il

162 MEDECINE (histoire de la).

aux beaux temps de l'École de Cos. Les cliuiques sont instituées. On étudie l'homme en lui-même et dans ses rapports avec son milieu par l'observation, comme on l'avait fait dans le traité des airs, des eaux et des lieux, dans les épidémiques, etc. Mais on peut le faire sur des proportions infiniment plus vastes. Les topographies ne se bornent point à des contrées fort circonscrites, elles embrassent l'Europe entière, une partie de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique. Il en est de même des épidémies ; aux constitutions médicales s'ajoutent ces fléaux qui parcourent les plus vastes espaces. Les Grecs n'examinaient qu'un petit nombre de circonstances relatives au milieu (température, hygrométrie, régime, institutions); maintenant on peut les considérer toutes. Un champ immense s'ouvre aux regards des médecins ; il aurait pu se présenter aussi aux Alexandrins, aux Arabes, aux Romains ; mais les conditions extérieures ne leur permirent d'en profiter qu'incomplètement, et les systèmes eurent le pas sur l'observation. Au dix-huitième siècle, on voulut soumettre à celle-ci tout ce qui se rapporte à l'action de tous les modificateurs, et Ton vit surgir une foule de problèmes importants. On put trouver réunies dans un même lieu toutes les maladies produites par des températures extrêmes, des excès d'humidité ou de sécheresse, une atmosphère pure ou viciée, des eaux stagnantes, des marais, une alimentation presque exclusivement végétale, etc. On put voir quelles maladies naissent de ces conditions, comment on passe de l'état physiologique à l'état pathologique, etc. On put les étudier sous toutes les formes, dans des faits sans cesse renaissants; constater à tous les degrés les lésions anatomiques, comparerions les genres de médications. Nous ne saurions dérouler en entier le tableau de ces richesses ; on ne les mit point toutes à contribution, nous n'en comprenons pas encore nous-mêmes toute l'étendue; mais on rassembla une foule de documents précieux, on rentra dans la tradition avec toute la force que donnaient les progrès accomplis ; le travail nouveau ne fut point confié, comme autrefois, aux médecins d'un seul pays (les médecins grecs), toutes les nations vinrent lui prêter leur concours. Suivons-en les résultats.

Chapitre V. Médecine pratique. On vient de voir qu'un double courant existe au dix-huitième siècle. L'un pousse vers les hypothèses auxquelles on accommode les faits ; l'autre, vers les faits dont se déduisent immédiatement les théories qui les expriment. Les auteurs des systèmes exclusifs vantent néanmoins l'hippocratisme, l'expérience, et signalent les dangers des hypothèses, tout en en donnant l'exemple. A mesure que l'on avance, le second courant acquiert une prédominance croissante. Les systèmes conservent encore une certaine faveur, mais les médecins les combinent, et ne leur accordent qu'une confiance de plus en plus hmitée. Ils réunissent sur chaque sujet les observations si nombreuses recueillies par les vrais cliniciens des différentes époques, les comparent, les classent, les joignent à celles que fournit leur expérience personnelle, et tracent enfin des tableaux où la nature se montre à découvert et se dégage des fausses interprétations systématiques. La science revêt alors un caractère positif, expérimental, qui se fait sentir dans la pathologie générale, et s'accentue de plus en plus à mesure que l'on passe à l'étude des grandes classes morbides, et surtout à celle des maladies en particulier. Pour saisir le double aspect que présente cette période, nous devons arriver jusqu'aux monograpliies, dont plusieurs sont très-remarquables.

Art. I. Séméiotique. Cette branche importante avait donné heu, dans tou5 les temps, à des travaux considérables. Dans les uns, elle était altérée par des exphcations hypothétiques ; d'autres la transformaient en une sorte d'art divinatoire qui prononçait des oracles; d'autres enfin se distinguaient par l'amour

MÉDECINE (histoire de la), 165

désintéressé de la vérité. Profitant largement des exemples et des préceptes donnés par Hippocrate, ces derniers recherchaient minutieusement, avec constance, toutes les modifications que présentaient les solides, les liquides, les excrétions, les sécrétions, les fonctions, et complétaient ces tahleaux par les explorations nécroscopiques. Les cliniciens du dix-huitième siècle les prirent pour modèles et pour guides, en appelant à leur aide les lumières que fournissaient les progrès de la physiologie, de l'anatomie, des sciences naturelles. On voulut découvrir dans les humeurs les altérations réelles qu'elles pouvaient offrir dans leur ensemble ou dans leurs principes constitutifs ; on les soumit à des expérimentations physiques, à l'examen microscopique, à l'analyse et à l'action des réactifs. L'attention se dirigea sur les affections où les lésions humorales paraissaient le plus prononcées (scorbut, maladies charbonneuses, pestilentielles, putrides); des inoculations de venins, de virus, de substances septiques, furent pratiquées ; on les injecta dans les vaisseaux. Bordeu et son école annoncèrent qu'il y a dans l'organisme des corpuscules primitifs, des monades, doués de la propriété de germer, de se multiplier, de présider à la formation, à l'évolution, à la nutrition des êtz'es vivants; ils peuvent aussi donner naissance à divers produits morbides. Ces corpuscules existent d'abord dans le sang ; c'est en eux surtout que réside la force plastique. Cette faculté germinative appartient aussi aux miasmes, aux virus, aux principes contagieux. Hunter, dans plusieurs écrits, entre autres dans son Traité sur le sang et l'inflammation, étudia la composition du sang, l'organisation de la fibrine, du plasma, des pseudo-membranes. Ces travaux, nécessairement imparfaits, prouvaient que leurs auteurs sentaient l'importance de la force plastique et des liquides pour compléter l'œuvre de Haller et des solidistes ^.

La séméiotique ne s'attache pas seulement aux signes actuels, elle remonte aux anamnestiques, aux causes qui produisent les^ états morbides, et note aussi les effets heureux ou nuisibles des médications. Elle éclaire ainsi le diagnostic (siège et nature clinique de la maladie), le pronostic et les indications curatives. Le dixhuitième siècle mit en saillie ses deux formes principales, la séméiotique pratique, la séméiotique explicative ou philosophique. La première donne les résultats positifs fournis par l'expérience pure ; la seconde prend son point d'appui dans les lois physiologiques et pathologiques, et cherche à déterminer l'enchaînement des circonstances, le mécanisme intime en vertu duquel les signes se produisent et deviennent de précieux indicateurs. Elle remonte jusqu'à l'état morbide luimême, et fait voù- comment celui-ci produira, dans un moment déterminé, des hémorrhagies, des évacuations, des fluxions, des éruptions, etc., et les phénomènes qui permettront de prévoir leur apparition; en un mot, elle établit les rapports qui unissent les modifications intimes de l'organisme avec leurs manifestations. C'est une des parties les plus majeures de la physiologie pathologique.

Le caractère de la séméiotique au dix-huitième siècle se retrouve dans les traités pubhés au commencement de la période suivante. On perfectionne les procédés séméiologiques déjà connus ; on en ajoute de nouveaux ; on profite de ceux que fournissent les épidémies. Les cliniciens n'ont point encore les richesses que nous avons maintenant, mais ils ne négligent aucune de celles dont ils peuvent se servir. Aujourd'hui plusieurs écoles, frappées de l'importance réelle de certains procédés séméiologiques, leur accordent une trop grande prédominance

1 II est inutile d'indiquer les rapports qui existent entre ces idées et celles qui se rattachent à la prolifération des cellules, des parasites, etc., mais les théories du dix-neuvième siècle reposent sur des expériences, des observations bien plus nombreuses et plus précises.

104 MËDECLNE (uistoike de la).

aux dépens de tous les autres ; elles semblent disposées à réduire le domaine de la séméiotique et à s'attacher surtout à tel ou tel groupe de signes pour en faire la base principale de leurs théories pathologiques.

Les éléments séméiologiques sont soumis à un double travail d'analyse et de synthèse ; par la première, on examine chacun des signes majeurs en particulier ; parla seconde, on les groupe pour déterminer la valeur qu'ils acquièrent en se réunissant.

Sphygmologie. Les distinctions subtiles et multipliées de Galien et des Arabes sur les variations du pouls avaient perdu peu à peu la faveur qu'on leur avait accordée, lorsqu'un médecin espagnol, Solano de Luque, publia en 1731 ses observations sphygmologiques sur les pouls nasal, cutané, hépatique, intestinal, ou plutôt sur les pouls dicrote ou bisferiens, les pouls inciduus et intermittent. Le premier annonce un épistaxis ; le second, la sueur ou un ictère ; le dernier, la diurèse, des vomissements ou des évacuations alvines. Un peu plus tard, Nihell, médecin irlandais, vint confirmer ces observations [lar son expérience. La sphygmique prit une bien plus grande extension par les études de Bordeu (voy. Recherches sur le pouls par rapport aux crises). Bordeu distingue un pouls supérieur ou sus-diaphragmatique et un pouls sous-diaphragmatique, caractérisant les maladies des organes situés au-dessus ou au-dessous du diaphragme; un pouls nasal, stomacal, hépatique, intestinal, rénal, etc. Ces recherches furent poursuivies par un grand nombre de médecins ; quelques-uns, entre autres Fouquet, en acceptèrent les conclusions ; on finit cependant par renoncer à apprécier une foule de nuances dont on dut contester l'exactitude et l'utiUté; mais on adopta les grandes divisions et les résultats qui s'y rapportent. Ainsi renfermée dans de justes limites, unie aux autres signes séméiologiques, la sphygmologie posa plusieurs règles pratiques qui se vérifient auprès des malades et que nous ne saurions dédaigner aujourd'hui : avec le sphygmographe, elle a repris une nouvelle faveur.

Percussion. En 1760, un modeste praticien allemand, Avenbrugger, publia son Inventiannoviim ex percussione thoracis humani utsigno ahstrusos interni pectoris morbos detegencU. Dans ce traité, l'auteur trace des règles précises poin' la percussion du thorax, indique les signes diagnostiques fournis par ce nouveau mode d'exploration, et présente des remarques intéressantes sur les maladies des organes contenus dans la cavité thoracique, en insistant sur les rapports des lésions anatomiques avec les signes qui les manifestent. Quoique vanté et employé par Stoll et par Isenflamm, le procédé d' Avenbrugger eut peu de retentissement, même en Allemagne. Ivurt Sprengel, tout en reconnaissant la vérité de l'idée première, « croit que l'auteur l'a développée avec un peu trop de subtilité; car il est à peine croyable qu'il ait pu reconnaître les diverses maladies du poumon et de la poitrine par la seule percussion de cette cavité )> [Hist. de la méd., t. VI, p. 27). Corvisart perfectionna la percussion thoracique ; par ses leçons, sa traduction de l'ouvrage d' Avenbrugger, les commentaires dont il l'enrichit et qui sont plus précieux que le texte, il vulgarisa la méthode, et répandit les plus vives lumières sur les maladies de la poitrine. Corvisart (1755-1821) fut un chnicien du premier ordre, et cultiva l'anatomie pathologique avec le plus grand succès. Associant étroitement cette science à la séméiotique, il sut donner à celle-ci et à la pathologie entière une impulsion puissante. « Le but désirable, le but unique même de la médecine pratique doit être, non pas de rechercher par une stérile curiosité ce que les cadavres peuvent offrir de singulier, mais de s'efforcer de reconnaître les maladies à des signes certains, à des symptômes constants » {Essais sur les maladies du cœur, dise, prélim.). C'est à l'école anatomo-patho-

MÉDECINE (histoire de la). 165

logique, fondée par Corvisait, qu'appartiennent Bichat, Diipuytren, Bayle, etc., Laënnec, auquel nous devons l'auscultation, découverte bien plus importante que celle d'Avenbrugger qui en devient le complément.

Art. II. Nosograplm. La classification des maladies fit peu, de progrès jusqu'au dix-huitième siècle. On les divisait en aiguës et en chroniques ; en externes ou chirurgicales, et internes ; celles-ci étaient subdivisées en générales et locales : ces dernières, disposées d'après l'ordre anatomique, étaient distribuées en trois classes, selon qu'elles occupaient l'une des trois grandes cavités. Les essais nosographiques de F. Plater (1601), de Johnstone (1644) obtinrent peu de faveur. Boissier de Sauvages, professeur à IJIontpellier, est le créateur des classifications nosographiques. Sydenham avait exprimé le désir de voir composer un ouvrage dans lequel les maladies seraient classées et décrites en suivant la méthode des botanistes. Sauvages voulut réaliser le vœu de Sydenham et publia, en 4752, un premier essai de ce genre, Nouvelles classes des maladies, disposées dans un ordre semblable à celui des botanistes. Ce petit traité passa presque inaperçu. L'auteur employa trente ans à le perfectionner, à l'étendre dans toutes ses parties, et composa sa Nosologie méthodique, qui parut en 1762 et fixa l'attention du monde médical.

Sauvages se proposa de décrire exactement, en s'appuyant sur les observations pratiques recueiUies à travers les siècles, toutes les maladies connues jusqu'à lui, après les avoir classées en groupes naturels, en les rapprochant suivant les analogies qu'elles présentent dans leurs causes, leurs symptômes, leur marche, leur durée, leurs terminaisons, leurs indications curatives. Il s'élève avec force contre cette tendance qui porte les médecins à chercher surtout des théories hypothétiques des maladies, au heu de s'attacher à en tracer l'histoire clinique complète, qui conduit avec peu d'effort à leur véritable théorie. « Les médecins, dit-il, s'opiniàtrent à la découverte des choses cachées, et ne nous donnent souvent que le produit de leur imagination. Ce n'est que par une observation constante et assidue qu'on découvre les phénomènes de chaque maladie. Ces phénomènes sont évidents, faciles à saisir, et c'est cette facihté même qui fait mépriser l'histoire des maladies. On ne la donne qu'en passant et à la hâte, quoique ce soit le seul moyen de déduire une bonne théorie, fondée sur la vérité. »

L'auteur admet deux sortes de nosologies, l'une descriptive ou pratique, l'autre théorique ou philosophique. « La première prend pour ses matériaux les histoires particuHères des maladies ; à l'aide de celles-ci, elle trace leur histoire générale, et s'élève à leurs caractères essentiels et distinctifs. Elle les classe d'abord selon leurs grandes différences symptomatiques, distingue les espèces suivant des circonstances plus ou moins majeures, par exemple selon les causes et par-dessus tout selon les indications thérapeutiques. Que les mécaniciens renoncent aux préjugés des écoles pour n'obéir qu à la raison. Les théories obscures, incertaines, ne peuvent conduire à cette évidence si nécessaire quand il s'agit de la vie des hommes. Quelles erreurs ne doit-on pas commettre lorsque l'on ne consulte point l'expérience, et qu'on ose décider, par des suppositions, de ce qui se passe dans les profondeurs du corps humain ! 0 mécaniciens, chimistes, humoristes, qui avez été si souvent trompés, ne conviendrez-vous pas enfin que la connaissance historique doit servir de base à la médecine, et que la théorie est un guide infidèle » {NosoL, vol. 1, p. 87) !

Sauvages est pourtant loin de proclamer l'empirisme; sa doctrine est l'empirisme rationnel de l'hippocratisme, qu'il allie avec un animisme moditié. Quel-

Ififi MÉDECINE (histoire de la).

quefois même il semble donner trop de prédominance à la nosologie philosophique ; mais celle-ci peut se distinguer de la nosologie descriptive, qui conserve ainsi ses principaux résultats ^ Esquissons cette nosologie. Les maladies sont distribuées en 10 classes, 44 ordres, 315 genres. 1° vices, 7 ordres, 78 genres, un grand nombre d'espèces et de variétés ; 2" fièvres, 3 ordres, 12 genres, etc. ; 3° phlegmasies, 25 genres, etc. ; 4° spasmes toniques, cloniques, généraux, partiels ; 5° anhélations ; ^'^ débilités ; 7" douleurs; S° vésanies ; 9" flux; 10° cachexies. Pour les 7 dernières classes, nous passons sous silence les ordres, les genres, etc.

L'œuvre de Sauvages était immense, non-seulement pour obtenir une distribution méthodique, mais surtout pour décrire toutes les maladies en les dégageant des idées systématiques, et pour exposer et juger les diverses théories; aussi sa Nosologie excita-t-elle un véritable enthousiasme. Plus tard, elle fut soumise à un examen critique qui s'adresse tout à la fois au mode d'exécution et au principe même de la nosographie. L'on fit remarquer que les maladies ne sont point des êtres réels, mais des modes anormaux de l'organisme; leurs caractères communs ne permettent pas de les ranger dans des cadres distincts comme les objets dont s'occupent les naturahsles. Ces objections prouvaient surtout les difficultés d'une bonne nosographie ; on conçut l'espérance d'en triompher par des perfectionnements successifs, et Sauvages eut un grand nombre d'imitateurs. Nous en signalerons quelques-uns: Linnée, Vogel (1764), Cullen (1772), Maabride (1772), Sagar (1776), Vitet (1778), Darwinn, Selle, etc., Pinel, Nosographie philosophique (1799) ^. Ce dernier ouvrage a obtenu six éditions en vingt ans. La nosographie a exercé aussi l'activité des médecins durant le dix-neuvième siècle, Cullen renferme toutes les maladies dans 4 classes, 19 ordres, 230 genres et environ 600 espèces : 1° Pyrexies, 2° névroses, 5° cachexies, 4° maladies locales. Nous n'entrerons point dans d'autres détails sur les nosographies. Nous constaterons simplement que celle de Sauvages se recommande par le soin qu'il a misa réaliser un de ses projets principaux, écrire l'histoire complète de chaque maladie telle que la nature la présente, en déduire une théorie expérimentale, préparer une thérapeutique fondée sur des indications précises, que l'on place constamment sous le contrôle de l'observation, afin qu'elle soit toujours enharmonie avec elle. Des observateurs éminents s'attachèrent à tracer l'histoire clinique des grandes classes nosologiques (fièvres, phlegmasies, névroses) , des maladies spéciales. Quand les médecins ont sans cesse sous les yeux des tableaux fidèles, ils ne perdent jamais de vue la vérité, qui les tient en garde contre les écarts des systèmes. Tels sont les services que rendirent, au dix- huitième siècle, les ouvrages écrits dans cet esprit; ils conservèrent les bonnes traditions et ouvrirent la voie à tous les perfectionnements ultérieurs. Telle est la méthode suivie parMorgagni, Sénac, StoU, Avenbrugger, Corvisart, Laënnec, etc. Les faits, les descriptions d'abord ; la théorie en découle comme un corollaire. Notons que la

* Sauvages prévoit les secours que la nosographie philosophique pourra prêter à la pratique, loi'sque ses théories, déduites rigoureusement des faits, donneront des indications précises; mais on doit en user avec une grande circonspection et abandonner les théories dès qu'elles ne sont point en harmonie avec les résultats de l'expérience. Ce sont les préceptes d'IIippocrate, de Sydenham, de Baglivi.

- Dans la nosographie Pinel vante beaucoup l'observation, t'ëcole hippocratique, etc., mais ses préceptes sont vagues; il ne comprend qu'imparfaitement le génie de la clinique. L'anatomie pathologique est négligée, les grands problèmes pathologiques et thérapeutiques sont présentés sous un point de vue étroit; les'descriptions sont supei-ficielles ; l'auteur ne s'élève point à ces principes généraux qui animent, vivifient la pathologie spéciale et en coordonnent toutes les parties.

MÉDECINE (histoire de la). 167

symplomatologie, l'anatomie pathologique ne sont pas tout ; l'histoire naturelle d'une maladie comprend d'autres éléments qu'on a parfois trop oubliés.

Art. m. Doctrine des éléments morbides. Dans tous les temps, on avait cherché à rapporter les maladies à un petit nombre de modes morbides à l'aide desquels on croyait expliquer leur évolution et poser les indications curatives. Ces modes étaient, suivant les systèmes, des obstructions, des compressions, des lésions mécaniques; des surabondances, des altérations des humeurs, des acidités, des alcalinités ; des spasmes, des atonies, etc.; mais ces états morbides se montraient iusuflisants, vagues, confus, hypothétiques. Barthez songea le premier à les préciser, à en déterminer l'ensemble, à appliquer à la pathologie la méthode employée par les chimistes pour découvrir les éléments constitutifs des corps ; à fonder, d'après l'observation clinique, la doctrine des éléments morbides. 11 établit les principes, les appliqua à plusieurs cas particuliers, laissant à ses disciples le soin de les poursuivre dans leurs détails. C'est ce qu'ils firent en effet; c'est là que se présentèrent des difficultés inhérentes, du reste, à la science elle-même.

Supposons qu'un médecin, possédant déjà une grande expérience, veuille accomplir cette œuvre, quel sera son procédé? Il prendra de bonnes nosographies générales et spéciales, embrassant l'histoire naturelle ie toutes les maladies, les comparera en les liant par leurs analogies, et formera une série de groupes naturels, ressemblant à ceux des nosographes, mais avec plus d'ampleur. Examinant de plus près ces groupes et leurs subdivisions, il s'assurera que, souvent, chacun de ces grbupes n'est pas uniforme, et présente la réunion des caractères de plusieurs groupes; dès lors l'analyse, la décomposition sera poussée plus loin, jusqu'à ce que l'on arrive à des modes morbides qui, par toutes leurs circonstances, ne ressemblent qu'à eux-mêmes et diffèrent de tous les autres. Ils se spécialisent par leurs causes, leurs symptômes, leur marche, leur type, leurs terminaisons, leurs indications thérapeutiques, les lésions anatomiques ; d'autres fois par l'absence de ces lésions. Ces modes morbides peuvent être considérés comme simples ; ils constituent les éléments morbides. Un même élément peut attaquer plusieurs systèmes, plusieurs organes, ou avoir une prédilection plus ou moins exclusive pour quelques-uns.

Parfois les éléments morbides sont isolés ; la nature se charge alors de l'analyse ; plus souvent ils sont combinés 2 à 2, 5 à 5 de manières diverses, et le praticien doit parvenir à les distinguer. Les éléments morbides se déterminent par un ensemble de caractères et ont une existence réelle, car ils correspondent à des modalités réelles et positives des organismes vivants ; mais on ne doit pas rencontrer ici la rigueur que l'on observe dans les analyses clumiques. Les lésions de la vitalité et de ses modes (sensibilité, motilité, plasticité), dans les solides et les fluides, leurs résultats, sont si variés, que l'on doit s'attendre à de grandes difficultés, à des dissidences, même en ne sortant point du domaine de la pratique. 11 est des points sur lesquels on s'accorde, parce qu'ils sont manifestes ; il en est d'autres qui sont obscurs, et qui s'éclaireront à leur tour, car nous devons beaucoup compter sur nos progrès ultérieurs. Ici apparaîtraient bien des questions capitales qui ont un côté historique, mais qui nous entraîneraient trop loin. Nous dirons seulement que la doctrine des éléments a déjà exercé une heureuse influence sur la pathologie et la thérapeutique ; cette influence deviendra beaucoup plus grande à mesure que la doctrine sera généralement connue, mieux comprise, et que la lumière pourra pénétrer dans chacun de ses détails. Ses développements appartiennent au dix-neuvième siècle {voy. le remarquable ouvrage du

468 MÉDECINE (histoire de la).

professeur Lordat sur Barthez et ses doctrines (1818) ; Dumas, Malad. chron., tî* édit., et surtout Vappendice de F. Bérard, Application de l'analyse à la médecine pratique {\M^) ; Caizergues, Golfin, Quissac, Farrat.

Frédéric Bérard admet vingt-neuf éléments, trace leurs caractères, donne leur théorie physiologique et pathologique ; ce sont : 1" la douleur; 2° le spasme; 5" la pléthore; A° la flvxio7i; 5° la phlogose; 6° Véréthisme (nerveux ou sauguin) ; 7" Ve'tat sahurral; 8" létat bilieux; 9° la cachexie; 10" état putride; i'H" adynamie; 12° malignité ; 15" lésions des facultés mentales; 14" état rhumatismal et catarrhal; 15" état goutteux ; 16" état herpétique; 17° scrofule; 18° état rachitique; 19" état cancéreux; 20" habitude ; 21" périodicité. A ces éléments qu'on pourrait nommer médicaux, Bérard enjoint 8 autres, corps étrangers, changements dans la composition des tissus, resserrements, relâchement, réunions vicieuses, solutions de contiguïté, de continuité; il termine en étudiant leurs combinaisons [voii. Bérard, Dict. de méd., en 60 vol., ai-t. Elément, 1815).

Ce tableau, tracé par Bérard, alors fort jeune, est très-imparfait. Il constate pourtant un progrès, car il met au rang des éléments morbides les états goutteux, rhumatismaux, scrofuleux, herpétiques, etc., qui ne sont, en effet, ni des phleg* masies, ni des spasmes, ni de simples atonies, etc. En 1825, Bérard fit quelques modifications; il aurait fallu un remaniement plus complet; l'état de la science ne le permettait point.

Dans son grand et important traité de pathologie et de thérapeutique générales (1869), notre savant et regretté collègue, le professeur Jaunies, a soumis à un examen approfondi la doctrine entière des éléments morbides (p. 897 à 945). 11 proposa la division suivante :

, .„ ( variole, rougeole, syphilis,, lierpétisme,

speci ques. . ^ goutte, rhumatisme, choléra, peste, etc.

, . ( états inflammatoires, bilieux, catarrheus,

"^ ■ ■ ' 1 muqueux, nerveux. communs . . sthénies, asthénie.

1" classe. Éléments affectifs.

1" genre.

2' genre.

5 5* genre.

I Éléments constitués/ 1" genre, par des aclioDsj morbides éléraen-J taires. ( 2" genre.

.„ ^.^ ,.f ( sur-action.

1» quantitatifs. | ^^h^^tion.

S" qualitatifs.. douleur, spasme, fièvre,

dynamiques.

( état sahurral, fluxions, phlogose, éléments anatomiques. j ^^^ jasions organiques.

L'auteur ne s'est point dissimulé les objections qui peuvent s'élever contre cette détermination des éléments morbides. Son travail met en évidence l'idée mère qui a guidé Barthez dans son œuvre tout à la fois analytique et synthétique relative aux éléments morbides. Cette idée est éminemment pratique et ouvre des cadres larges dans lesquels les maladies peuvent être distribuées, étudiées, traitées, en profitant de tous les progrès, sans subir le joug d'aucun système. Le principe fondamental reste le même, avec toute sa fécondité, quels que soient les changements qui surviennent dans ses applications. On distingue les éléments communs (fluxion, fièvre, phlogose), quiseraèlent presque toujours aux éléments spéciaux et spécifiques, sans ôterà ceux-ci levu* caractère. Ainsi, dans la syphilis, la scrofule, la variole, le rhumatisme, la goutte, etc., on verra autre chose que les modes phlegmasiques,fluxionnaires, etc., qui les accompagnent ; on analysera les modes morbides si variés réunis sous le nom de gastralgies, qui ne se transformeront plus en gastrites. Les chloroses ne seront pas de simples oligoglobuHes ; les lièvres typhoïdes ne seront point seulement des lésions des follicules intestinaux, etc. On s'habituera à reconnaître les modes morbides réels sous les groupes

MÉDECINE (histoire de la). 169

séméiotiques qui les manilesteiil, de manière à voir ce qui se passe au dedans, parce que nos sens peuvent apercevoir; nous aurons une analyse clinique, comme nous avons des analyses anatomiques et physiologiques ; elles se prêteront de mutuels secours. Ces analyses sont délicates, compliquées; mais la médecine n'est simple qu'aux yeux des systématiques exclusifs; aussi quelle pauvreté dans leur thérapeutique! D'ailleurs, les difficultés s'aplanissent à mesure que nous avons des procédés plus précis pour étudier, d'une part, les agents pathogéniques, de l'autre, les altérations des fluides et des solides. Grâce à la percussion, à l'auscultation, aux ophthalmoscopes, laryngoscopes, etc., à nos procédés, à nos instruments, à nos moyens explorateurs, un grand nombre d'organes, de produits, sont placés sous nos sens, nous ne sommes plus alors forcés à conjecturer ; nous voyons.

L'étude attentive des éléments morbides spéciaux et spécifiques fixe l'attention sur ces modes pathologiques si nombreux, si majeurs, si distincts, que la physiologie ne fait pas de\iner, que les systématiques onttoujours méconnus. Dans la tuberculose, le cancer, eic, des éléments histologiques anormaux se substituent aux éléments normaux, prolifèrent comme eux, avec une désolante acti\até; cette multiplication s'observe dans les affections virulentes; quelle est la nature de l'agent? Est-ce toujours un parasite? Dans quels cas est-ce une cellule, etc.? Puisé à l'extérieur par contagion, il peut naître spontanément dans l'organisme (rage spontanée, aft'ectious charbonneuses non communiquées). Quelles variétés dans ces états affectifs, et cependant ils se rapprochent, se groupent, obéissent à des lois qui paraîtront certainement assez simples quand elles seront toutes découvertes.

Les éléments morbides sont beaucoup moins nombreux que les maladies, et cependant, en les examinant tous isolés ou combinés, on a sous les yeux la pathologie entière considérée dans les faits qui la représentent, dans toute sa vérité clinique. Nous arrivons ainsi à distribuer en catégories distinctes les modes pathogéniques, pathologiques, thérapeutiques, en tenant compte des enchaînements de ces trois termes. Nous parvenons à des objets de plus en plus compliqués en passant par les plus simples qui nous servent en quelque sorte d'introducteurs. C'est dans la pratique et dans les détails que l'on comprend combien cette méthode éclaire, simplifie les études nosographiques qu'elle rend plus faciles, plus attrayantes, plus fructueuses; elle résiste aux simplifications arbitraires de tous les systèmes, par les faits irrécusables qu'elle leur oppose.

Plusieurs médecins, en dehors de l'école de Montpellier, se sont occupés de la doctrine des éléments. Tels sont, entre autres, Gintrac, Monneret, Debrayne, Forget, etc., voy, l'article Éléments morbides.

Art. IV. Thérapeutique. 1° Considérations générales. Examinée dans ses détails, la thérapeutique, au dix-huitième siècle, fit des progrès considérables.

l. Les prhicipales médications, les classes diverses de médicaments, tous ceux qui avaient quelque importance turent soumis à l'expérimentation clinique; on chercha ce que l'on pouvait obtenir des moyens en apparence les plus simples (l'eau, le vin, le lait), et des substances les plus énergiques, sans excepter les poisons ; les doses, les modes d'administration furent variés ; on eut recours à des expériences sur les animaux. Ces observations, rapprochées de toutes celles qui avaient été recueillies auparavant, donnèrent naissance cà une série d'écrits sur l'usiige et l'abus des émissions sanguines, des vomitifs, des purgatifs, des sudorifiques, des diurétiques, des opiacés, des stimulants, envisagés d'une manière générale ou dans leurs applications aux cas particuliers. On put avoir des règles

170 MÉDECINE (histoire de la).

précises sur les indications et les moyens de les remplir. De nouvelles substances furent introduites ^.

II. Si nous portons nos regards sur les maladies elles-mêmes, nous constatons des progrès dans leur traitement. Ici, surtout, on se dégage peu à peu des explications hypothétiques, qui se relèguent à un rang secondaire pour céder la place à l'observation ^.

Parmi les maladies dont la thérapeutique acquit un grand perfectionnement, nous citerons la syphilis et les maladies périodiques.

Pendant longtemps, le traitement de la syphilis par le mercure fut peu rationnel ; d'une part, l'histoire naturelle de cette affection, dans ses formes et ses périodes, était très-incomplète ; de l'autre, on croyiiit qu'il fallait provoquer la salivation, la sueur, ou d'autres excrétions, afin d'expulser le virus; de là des ébranlements de l'organisme, de graves accidents. Au dix-septième siècle, Péchiin et François Chicoyneau s'élevèrent les premiers contre ce préjugé ; ce ne fut qu'au dix-huitième siècle que la vraie méthode fut généralement adoptée.

Nous rappellerons les discussions ardentes auxquelles donnèrent lieu les propriétés fébrifuges du quinquina introduit en Espagne vers 1658 et qui se répandit rapidement en Italie, en Angleterre, en France et dans les diverses contrées de l'Europe. Pour l'attaquer ou pour le défendre, on fit à la fois appel à la théorie et à l'observation. Ses partisans et ses adversaires citaient des succès et des revers éclatants.

Parmi les premiers, nous mentionnerons Barba (1641), Sydenham, Baglivi, Sébastien Badins (1665), Morton, Pîjre'tologie (1692). Les travaux de Torti [Therapeutice specialis ad febres periodicas perniciosas, 1712) assurèrent le triomphe définitif du quinquina dans le traitement des fièvres intermittentes. 11 en pose les indications et les contre-indications, donne les règles précises auxquelles son administration doit être soumise, relativement aux doses, aux période?, etc., démontre sa merveilleuse efficacité quand il est employé d'une manière rationnelle , renverse les objections qu'on lui oppose, prouve que les accidents qu'on lui attribue ne lui appartiennent pas ; c'est dans les cas graves, dans les fièvres pernicieuses que sa puissance se montre avec la plus incontestable évidence. L'ouvrage de Torti est un modèle d'étude thérapeutique. Il fait voir de combien de précautions il faut s'entourer quand on veut déterminer l'action d'un médicament. Les doctrines de Torti forent confirmées par de nombreuses observations, et surtout par celles de Werlhof {De febribiis, 1752).

En 1764, Casimir Medicus, professeur à Heidelberg, médecin et botaniste éminent, appliqua le traitement des fièvres intermittentes aux maladies périodiques sans fièvre ; il pensa, conduit par l'analogie, que celles-ci étaient de la même

* Avant le dix-huitième siècle, on avait posé les grandes indications qui constituent la thérapeutique générale ; nous avons déjà parlé des travaux de Galien et des Galénistes. A l'époque où nous sommes arrivés, les règles extraites des recherches partielles sur les médications fondamentales (excitantes, calmantes, évacuantes...) sont établies avec plus de précision et au point de vue pratique.

- Les diverses maladies furent traitées par des médications souvent opposées, suivant l'opinion qu'on avait de leur nature; on peut s'en assurer spécialement en • étudiant les épidémies. On finit cependant par reconnaître que telle médication réussissait le plus souvent ou qu'elle était plus favorable dans telle circonstance déterminée ; on vit comment ces principes particuliers s'accordaient avec ceux de la thérapeutique générale, et les grands cliniciens adoptèrent pour le traitement de la plupart des maladies ou des états morbides, des principes très-analogues, tondes sur l'expérience et avoués par la raison. îious pourrions montrer, par l'examen des écrits les plus estimés de la fin du dix-huitième siècle, que l'accord s'opère particulièrement sur le terrain de la thérapeutique.

MEDECINE (histoire DE la). 171

nature que les premières; ses succès justifièrent ses prévisions -, une nouvelle voie fut ouverte ^.

L'inoculation de la variole employée depuis très-longtemps d'une manière empirique par les Arabes, devint, dans le dix-huitième siècle, le sujet d'une vive polémique. La vérité finit par l'emporter, et cette pratique était déjà très-répandue, lorsque les belles recherches de Jeûner sur les propriétés du virus vaccin et sur la vaccine, apprirent à remplacer l'inoculation variolique par l'inoculation vaccinale. Jenner se place dans les premiers rangs parmi les bienfaiteurs de l'humanité. L'exemple de la syphilis, du quinquina, de la vaccine montre combien, en thérapeutique, nous devons nous tenir en garde contre les^ntraînements des théories. Les humoristes pensaient que les médicaments doivent principalement agir en expulsant les humeurs pecc.intes : le mercure devait donc, pour guérir, provoquer des évacuations; le quinquina, ne modifiant point la bile ou les liquides, causes principales des fièvres, ne devait guère avoir de prise sur elles ; la variole était une maladie utile en débarrassant l'organisme d'un virus dant il portait le germe, l'inoculation vaccinale offrait donc des dangers en la supprimant. L'observation clinique eut longtemps à lutter contre ces préjugés avant d'en triompher. Elle est pourtant le juge siiprême en pathologie. La thérapeutique est la grande pierre de touche des systèmes ; elle a souvent servi de point de départ aux réformes les plus importantes. 2** Méthodes th&apeutiques. Jusqu'au dix-huitième siècle on ne s'était guère occupé de classer les méthodes thérapeutiques. A'ous trouvons dans l'école de Cos le principe de la nature médicatrice, les aphorismes contraria contrariis et similia simulibus curantur ; certaines médications agissent par des procédés qui échappent à ces trois règles. Galien divise les méthodes en rationnelles et empiriques; il met au premier rang le dogme contraria contrariis curantur et classe les méàjcamenis en évacuants, altérants, etc. Ces principes se maintiennent jusqu'à Stahl et Fordyce qui n'y introduisent que de légères modifications. Barthez, le premier, cherche une classification plus large et plus régulière ; il en pose les bases dans sa ^ova Doctrina (1774) et le développe dans le traité des maladies goutteuses. Barthez démontre d'abord qu'une même maladie peut être traitée avec succès par des méthodes différentes. L'une d'elles est préférable; à quelle circonstance doit-elle ses avantages? Pouvons-nous reconnaître son mode d'action, quelles sont les règles qui nous détermineront dans notre choix ? Quelle est la valeur du naturisme? Dans quels cas, dans quels moments, dans quelles limites, par quels procédés l'art peut-il intervenir?

Barthez admet trois méthodes fondamentales, méthodes naturelles, analytiques, empiriques.

L Méthode naturelle. « Les méthodes naturelles ont pour objet direct de préparer, de faciliter, de fortifier les mouvements spontanés de la nature qui tendent à opérer la guérison. Ces méthodes sont généralement indiquées dans les maladies où la nature a une tendance manifeste à affecter une marche régulière et salutaire. » La méthode naturelle s'unit souvent À toutes les autres et a plus d'étendue qu'on ne le supposerait au premier abord. Elle se divise en expectante et agissante. La première agit, mais elle se borne à placer le malade dans les conditions les plus favorables, à écarter les obstacles. Ses moyens principaux se trouvent dans l'hygiène thérapeutique, sur laquelle doit insister toute thérapeutique. La

* On sait aujourd'hui que le quinquina réussit dans un groupe de maladies intermittentes, rémittentes, continues (pseudo-continues de quelques auteurs), appartenant certainement à un même état morbide, et que l'on réunit sous le nom de maladies à quinquina.

û72 MÉDECINE (histoire de la)

seconde agit plus largement, en complétant, modifiant, régularisant les actes curateurs qui s'accomplissent. Une rougeole existe, la fièvre est trop forte, l'éruption, les fluxions trop actives; le médecin calme l'excitation, la ramène au mode normal nécessaire à la solution ; il suit encore la méthode naturelle. Lorsque, par des médications énergiques, la pneumonie marche vers la résolution, la méthode naturelle complèle la guérison. Cette méthode nous garantit des excès d'une médecine turbulente qui voudrait sans cesse intervenir, et donne le temps de fixer avec précision le diagnostic et les indications.

II. Méthode analytique. « Ici, après avoir décomposé une maladie dans los affections essentielles dont elle est le produit, ou dans des maladies plus simples qui s'y compliquent, on attaque directement ces éléments par des moyens proportionnés à leurs rapports de force ou d'influence. Ces méthodes sont d'autant plus indiquées que les complications sont plus considérables. Dans la méthode analytique j)ropre là chaque complication, il faut faire prédominer le traitement qui convient à chacune des affections composantes, cà proportion de son importance. Celle-ci sera estimée suivant son urgence, son danger; suivant son influence sur les autres affections combinées. Après avoir déterminé la méthode mixte qui convient au traitement de chaque cas compliqué, il faut en distribuer les diverses parties dans l'ordre des temps les plus avantageux pour en assurer le succès. Il est donc essentiel de bien distinguer l'ordre d'importance des éléments et l'ordre des temps d'exécution ^ »

Cet exposé nous montre l'attention, la sagacité que réclament, dans bien des cas, les problèmes thérapeutiques, tels qu'ils se présentent dans leur réalité, c'està-dire au lit des malades. Avant tout, le médecin, employant l'analyse et la synthèse, s'élèvera à une notion exacte de la maladie et de toutes ses parties. Le caractère de la méthode analytique, c'est d'attaquer celles-ci successivement, d'après des règles formulées avec précision. Plusieurs états morbides coexistant, chacun à son tour réclame l'attention; n'y en a-t-il qu'un, vous cherchez s'il n'y a point prédominance dans quelqu'un de ses éléments. Une fluxion vers le cerveau menaçant immédiatement l'existence, a le pas sur une fluxion plus modérée, servant même de point de départ à la maladie. Dans les pleurésies épidémiques décrites par Sarcone, la douleur était excessive; l'opium à haute dose la faisait disparaître; la phlegmasie avortait. 11 est des cas oti la fluxion, très-intense, est le phénomène initial; enrayez-la, vous supprimez le mal tout entier. La combinaison des états bilieux et inflammatoires n'est pas rare, et réclame un traitement approprié à cette combinaison. La méthode analytique tient compte aussi des éléments étiologiques.

III. Méthodes empiriques. Cette dénomination ne serait point exacte en ce sens que, dans la thérapeutique, comme dans la médecine entière, tout est du ressort de l'expérience et de la raison ; mais les méthodes empiriques sont celles dans lesquelles on rencontre plus particulièrement des circonstances ou des faits que l'observation démontre et qui échappent jusqu'ici à des interprétations satisfaisantes.

« Les méthodes empiriques s'attachent directement à changer la forme entière d'une maladie par des remèdes qu'indique le raisonnement fondé sur l'expérience de leur utilité dans des cas analogues. Elles conviennent surtout aux maladies où Ton a lieu de craindre que les mouvements spontanés de la nature ne soient impuissants pour opérer la guérison, et dans celles que l'on ne peut décomposer dans

* rour toutes nos citations, voij. Bartliez, Maladies goutteuses, préface.

MÉDECiiNE (lusioïKE de i.a). 1/5

des éléments bien déterminés, dont on puisse être assez sûr de remplir les indications. 11 est absolument indispensable d'y avoir recours dans les maladies 'que la nature seule ne guérit pas, comme la fièvre intermittente maligne, etc. »

Cette méthode combat donc la maladie eu bloc, et fait partie de la méthode analytique lorsque plusieurs états morbides sont réunis.

Il est difficile de soumettre à une classification régulière les méthodes empiriques; là se trouvent des moyens que l'on ne peut aisément rapprocher; leur mode d'action demande bien des recherches; on a raison d'en former des catégories à part, afin d'appeler sur eux l'attention.'

Barthez divise ces méthodes eu vaguement perturbatrice, imitatrice, spécifique.

\° Méthodes vaguement perturbatrices. « Elles tendent à substituer aux affections constitutives d'une maladie d'autres affections fortes qu'on espère pouvoir dissiper. »

Ainsi, dans les fièvres intermittentes d'automne résistant à tout, Sydenham a provoqué avec succès des sueurs et des évacuations alvines simultanées. Ces médications ont des modes complexes ; elles sont dérivatives, révulsives, changent la direction, le caractère des mouvements, des sécrétions, perturbent. Elles ne sont pas toujours violentes.

On a placé ici les métasyncritiques qui peuvent produire dans l'organisme des modes ou des actes différents de ce qu'ils sont en ce moment, et les remplacer. Suivant que leur action est plus ou moins rapide, ils conviennent dans les affections aiguës ou chroniques. Des émotions vives ont guéri des névroses convulsives.

Jusqu'à quel point peut-on rattacher à cette catégorie l'usage des narcotiques ou d'autres substances toxiques à haute dose pendant quelques jours, ou à petite dose pcudaut plusieurs mois? Le cura famis seul ou associé aux purgatifs, aux sudorifiques, etc., dont on a constaté les bons effets dans la syphiUs constitulionnelle, dans les dermatoses invétérées, n'est pas seulement un moyen perturbateur.

Certaines névroses ont tantôt pour élément essentiel l'excitation, tantôt l'atonie; aussi Pomme etWhytt* citent des succès par des méthodes opposées. Barthez propose l'emploi alternatif de ces deux ordres de moyens quand les deux éléments sont associés; par des impressions successives, l'organisme est ramené à son ton et à ses actes normaux.

La médication perturbatrice a été nommée aussi substitutive, mot large, dans lequel on peut placer bien des actions de nature variée. Nous voyons des exemples de substitutions locales dans le traitement, par les caustiques, des phlegmasies purulentes, des phagédénismes spécifiques. On substitue ainsi une phlegmasie franche à une phlogose d'un tout autre caractère. Nous avons guéri rapidement par l'opium à dose élevée des phagédénismes très-douloureux, contre lesquels tous les autres moyens avaient échoué.

2° Méthode imitative. « Elle tend à déterminer des mouvements de fièvre ou autres, analogues à ceux par lesquels la nature guérit souvent des maladies semblables. » Telle maladie guérit fréquemment par une excitation fébrile, une hé-

* Wtiytt regardait la débililc comme le caractère dominant des névroses, et les combattait par les toniques et les stimulants ; Pomme avait une théorie opposée, et employait les ral'raichissants, les sédatifs, les bains tièdes et froids très-prolongés; chacun obtenait de brillantes guérisons, mais ne mentionnait pas sans doute ses insuccès : il y a donc là deux catégorie de névroses, sans compter toutes les autres. Barthez en signale une caractérisée par la coexistence des deux éléments. Il prescrit alors les toniques et les stimulants, ensuite les calmants, en les alternant chaque deux ou trois jours. Ce procédé lui a fréquemment réussi.

174 MÉDECINE (histoire de la).

morrhagie, des éruptions, etc. La nature ne se prépare à rien de ce genre chez votre malade, vous vous efi'orcez de provoquer ces mouvements; voilà le domaine de la méthode imitative. L'indication de Barthez est trop courte; nous rencontrerions plusieurs catégories qu'il serait nécessaire de distinguer.

5° Méthodes spécifiques. Baithez n'a rien de bien neuf à dire à ce sujet, et constate qu'il y a des maladies et des remèdes spécifiques ; ceux-ci guérissent les maladies correspondantes, dans leur totalité, par des actions mystérieuses; l'expérience seule fait connaître leurs effets. Il y a des maladies évidemment spécifiques, la syphilis, yherpétisme,h variole, etc. Comment passe-t-ou de cellesci aux affections plus ou moins spéciales ; quelle est la limite ? 11 y a aussi des médicaments spécifiques, en bien petit nombre; ils se réduisent au mercure et au quinquina. Leur mode spécifique ne s'explique point par leurs autres propriétés. Jusqu'ici nous ignorons comment le mercure guérit la syphilis. A côté de ces vrais spécifiques, se rangent des agents spéciaux (le soufre, l'iode, • l'arsenic, etc.) dans l'herpétisme, la scrofule, etc. : leur mode d'action a bien aussi ses mystères. L'arsenic serait presque un spécifique du marématisme, comme le quinquina ; il est très-puissant dans certaines formes de l'herpétisme.

La classification de Barthez, susceptible de développements et de rectifications qui n'en altèrent pas la pensée fondamentale, a de grands avantages au point de vue pratique. Réunie à la doctrine des éléments, elle met eu reUef et soulève les questions les plus majeures de thérapeutique et de pathologie, montre combien sont imparfaites les solutions qui ont été données par les divers systèmes, dans lesquels les difficultés ont été dissimulées, et indique la voie qu'il faut suivre pour en obtenir de plus heureuses.

Ainsi considéré, le problème thérapeutique exige les connaissances les plus étendues relatives aux indications fournies par les éléments pathologiques et étiologiques, et aux moyens de les remiilir à l'aide de l'hygiène, de la pharmacologie, de la chirurgie. 11 faut employer, au moment opportun, les moyens qui couibattent les fluxions, les phlogoses, les spasmes, les états morbides spéciaux; se rendre compte de leur mode d'action, etc. ; en un mol, se mettre en possession d'un arsenal thérapeutique complet, et placer à propos, conformément à l'observation, chacun des agents qui le composent.

Art. V. Matière médicale. Le dix-septième et le dix-huitième siècles ment naître bien des recherches sur un grand nombre de médicaments, dont plusieurs étaient nouveaux ; on s'efforça de déterminer leur action principale, on eu varia les doses, on les essaya dans des maladies très-diverses, souvent en prenant l'analogie pour guide, quelquefois empiriquement. C'est ainsi que l'on constata les propriétés stimulantes et antispasmodiques de l'arnica, de la valériane. Le premier fut vanté par Colhn et Stoll dans des paralysies, des névroses atouiques, les fièvres intermittentes rebelles, les fièvres et les dysenteries putrides, etc. Après les travaux de Storck, Marteau, Quarin, Rahn, Wepfer, on prodigua de grands éloges à la ciguë employée à l'extérieur et à l'intérieur dans les scrofules, la goutte, les engorgements de tout genre, même cancéreux, les ulcérations. Storck contribua aussi à faire mieux connaître les usages et les propriétés de la belladone, de la stramoine (datiurastramonium), de l'aconit, de la sciile, du colchique, de la pulsatille, etc. Beaucoup de médecins répétèrent et varièrent ses explorations ; on fit des expériences sur les animaux, afin de constater leurs effets sur les fonctions, les facultés vitales, les organes, et l'on expliqua ainsi l'efficacité que l'on crut

MÉDECINE (histoire de la). 175

leur reconnaître dans les névroses, la goutte, les engorgements, les hydropisies, diverses affections chroniques. Nous mentionnerons aussi les études sur la digitale, le cachou, lecolombo, le quassia, le sénéka, le lichen d'Islande, les anthelminthiques végétaux, l'eau de laurier-cerise, etc. La térébenthine, l'eau de goudron jouirent pendant quelque temps d'une grande faveur. Le règne minéral fournit encore de plus grandes richesses. On administra le phosphore, on pertectionua l'emploi et la préparation des alcalis, des acides, de l'antimoine, du zinc, de l'étain, du mercure ; on imagina des appareils pour faire respirer des gaz, des vapeurs; on appliqua l'électricité à la thérapeutique, etc. (Pour les détails relatifs à l'étude des médicaments, voij. K. Sprengel, t. V, p. 467 à 555). L'opium fut vanté par Sydenham, dans un grand nombre de cas; il fat essayé dans des maladies très-diverses, à titre de calmant, d'excitant, de sudorifîque, de spécifique; on eut des documents pour saisir ses véritables modes d'action, ses indications, ses contre-indications. En lisant les ouvrages que nous avons cités et les grands répertoires de matière médicale, entre autres YApparatus medicaminum de Murray (6 vol., 1776-1792), l'on peut constater toutes les richesses que possédaient alors la matière médicale et la thérapeutique. On y trouve des détails trèsprécis sur des médications que l'on croit nouvelles et qui avaient déjà réussi dans les conditions ori on les prescrit aujourd'hui.

Chapitre YL Hygiène. Les anciens nous avaient transmis sur l'hygiène privée d'excellents préceptes pratiques. Ils furent reproduits, commentés, étendus au dix-huitième siècle ; on mit à profit les recherches des physiciens, des chimistes, des naturalistes, sur les agents qui nous environnent, considérés en eux-mêmes et dans leur influence sur les organismes vivants ; on fit" des expériences avec les thermomètres, les baromètres, etc., pour constater les variations de la température de l'atmosphère, de la composition de l'air dans diverses conditions. Nous avons déjà parlé des études de Sanctorius sur la transpiration. Les expériences de Dodard, Sauvage, Keill, Linning, prouvèrent que ses. chiffres n'avaient point une valeur absolue (ce qui était facile à prévoir) ; cependant ils établirent aussi l'importance de cette fouction et le rôle que jouent ses lésions comme agents pathogéniques. Cheyiie, l'un des chefs de l'iatromécanisme, avait vu sa santé altérée par des excès de bonne chère. Surchargé d'embonpoint, il était tourmenté par de la dyspnée, de l'assoupissement, etc. Le lait, un régime végétal, l'exercice, etc., lui rendirent toute son activité. Il publia en 1724 un traité d'hygiène qui a joui d'une grande célébrité; on l'a traduit en latin, avec quelques additions, sous ce titre : De infirmorum sanitate tiiendâ, vitâque producendâ. 11 préconisa, comme Cornaro, la sobriété, les végétaux, l'exercice, etc. Dans son Traité sur les maladies nerveuses, les vapeurs, Vhystérie, Vhypochondrie, le spleen^ il attribue ces affections au luxe, au désœuvrement, à une vie efféminée, à un régime excitant, à l'inaction pendant le jour, aux veilles prolongées, etc. Il conseille une bonne hygiène, l'exercice, le régime végétal, les toniques (le fer, le quinquina, etc.). De nombreuses monographies furent pubhées ; on les résuma dans des livres classiques embrassant la science dans son entier, etc. [voij. Arbutlinot, Lorry, Beddoës [Etudes sur les aliments, sur l'air, sur différents gaz); J.-B. Fischer {Sur la vieillesse, 2^ édit., 1760) ; on y a joint les écrits de Ranchin, Floyer, etc., sur le même sujet. Ce livre traite de l'hygiène et de la pathologie des vieillards. On s'occupa aussi de vulgariser les notions hygiéniques. Nous ne parlerons pas de l'hygiène publique ; le domaine à parcourir serait infiniment trop vaste, si nous voulions indiquer, même très-sommairement, ce

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qui s'est fait, surtout au dix-huitième siècle, pour assainir les villes, les campagnes, les camps, les hôpitaux, les prisons, les lazarets, les casernes; les vaisseaux, hs ateliers, etc. ; pour conserver les substances alimentaires, prévenir leur sophistication, améliorer le sort des classes malheureuses, etc. Les physiciens, les chimistes, les philosophes, les chefs de l'administration, les souverains, etc., réunirent leurs efforts pour concourir, avec les médecins, les associations rehgieuses, etc., au but qu'on s'était proposé. Les académies, surtout l'Académie de médecine de Paris, donnèrent une forte impulsion par les questions qu'elles mirent au concours, leurs rapports, leurs correspondances.

C'est vers 1649 que l'on établit à Marseille le premier lazaret et que l'on promulgua des règlements rigoureux pour s'opposer, par la séquestration et les quarantaines, à la propagation des maladies contagieuses transportées dans les ports de mer. L'observation en a démontré l'eflicacité. Ainsi, de 1476 à 1649 (175 ans), la peste s'est répandue seize fois à Marseille ; de 1649 jusqu'à ce jour, c'est-à-dire dans plus de deux siècles, elle n'y a pénétré qu'une fois, en 1720; à plusieurs reprises, elle s'est éteinte dans les lazarets. Rappelons cependant que le choléra s'est introduit par cette voie en France, il y a quelques années ; mais on croyait peu qu'il fût contagieux, et l'on n'a pas pris contre lui les précautions réclamées par les médecins.

Nous ne saurions oublier le philanthrope Howard (John, 1727-1790), qui parcourut toutes les contrées de l'Europe et une partie de l'Asie, pour visiter les hôpitaux, les lazarets, et surtout les prisons, afin d'adoucir le sort de ceux qui Y sont enfermés. Il consacra à cette œuvre sa fortune, sa prodigieuse activité, son existence entière. Dans sa statistique des prisons dans les divers pays, il montra que leur organisation, si vicieuse partout, l'était à différents degrés ; si- "uala, au nom de l'humanité, ce que l'on pouvait, ce que l'on devait faire. En plaidant cette cause par sa parole et par ses écrits, il obtint plusieurs réformes; elles ont été le prélude de celles qui se sont succédé depuis ce moment. L'hygiène publique devint une science toute nouvelle, dont les bienfaits s'étendirent à tout ; son influence se fit sentir dans la médecine pratique, en diminuant l'activité des causes qui produisent ou entretiennent les maladies. Pinel transforma le traitement des maladies mentales, en substituant aux traiteraehts rigoureux, souvent barbares, auxquels on soumettait les aliénés, des moyens doux, d'heureuses modifications physiques et morales que réclamaient à la fois l'humanité et une thérapeutique rationnelle. Le capitaine Cook put démontrer par son expérience, durant un long voyage, l'efficacité des moyens hygiéniques conseillés pour les gens de mer.

Les monographies se présentent sous deux formes. Tantôt on étudie l'hygiène des â"es, des sexes, des climats, des professions, etc. ; tantôt on examine l'actiou de tous les éléments qui constituent la matière hygiénique {circumfusa, applicata, etc.), c'est-à-dire l'air, les eaux, les vêtements, la gymnastique, la balnéolo^ie, etc. On cherche comment leur bon usage entretient la santé, comment ils peuvent devenir causes de maladie ; on peut saisir les modifications successives par lesquelles on passe de l'état sain à l'état morbide, les liens qui unissent l'hygiène à la physiologie, ces deux sciences à la pathologie. L'homme n'est plus considéré sous des points de vue abstraits, vagues, généraux, mais on tient compte de toutes les circonstances qui le spécialisent; c'est ainsi que l'on put parvenir à déterminer sa véritable nature, ainsi que le voulait Hippocrate. Là se trouvent les grandes applications de la médecine aux questions sociales les plus

importantes. Ce qui donne une valeur spéciale à plusieurs de ces études, c'est que l'oljservation y prend une part plus grande que la théorie *.

Chapitre Yl. ^««to??u'e, physiologie. Article 1". Anatomie. Aux noms des anatoraistes déjà cités au dix-septième siècle, nous devrions ajouter ceux de SwanunerclanijdeGraaf, iNichols, Riolan, les deux Bartholin,Lyser, Paulli, V. Ilira, Cooper, etc. Après avoir décrit les organes, on pénétrait dans leur structure intime. Lower, Willis, Wieussens, Ridley, portèrent plus spécialement leur attention sur le système nerveux. A cette période se rattachent aussi Sténon, Wharton, Brunner, Peyer (organes glanduleux), Bidloo, Schelamraer, Littre, Méry, Gagliardi, Clopton Havers, Verheyen, Raw, Baglivi, Fantoni, Lancisi, Duverney. Celui-ci ( ! 648-1750) fut le restaurateur de l'anatomie en France ; indiquons surtout ses reclierclies importantes sur le cerveau, les organes des sens, et particuièrement l'organe de l'ouïe, sa structure, ses fonctions, ses maladies. Il fit marcher de front l'anatomie humaine et l'anatomie comparée.

Dans la première moitié du dix-huitième siècle, nous voyons apparaître Wiuslow, Santorini, Muys, Pacchioni, Valsalva, Morgagni, F. Petit, Cheselden, Bianchi, Walther, Trew, Z. Platner. Heister publia un traité complet d'anatomie ; Albinus (Bernard-Sigefroy, 1 697-1 770) le surpassa par l'exactitude des descriptions, la lidélité; la beauté des planches qui les accompagnent. A côté du grand Haller, qui les domine tous, se placent Mouro, Hunauld, Ferrein, Dodart, Sénac, Cassebohm, Lieutaud, Bœhmer, Ludwig, Lieberkuhn, Berlin, de Lassonne, Bordeu, Sue, Camper, J.-F. Meckel, Zinn, Hewson, Caldani, VValter, Wolf, Fontana, G. et J. Hunter, Cruikshank, Desault, Vicq-d'Azyr, Cotugno, Wrisberg, Prochaska, Sabatier, Tenon, Blumcnbach, Scarpa, Malacarne, Mascagni, Gall, Reil, Sammerring,'Bichat. Quelques-uns de ces derniers prolongèrent leur carrière dans le dixneuvième siècle. Les uns se signalèrent par des découvertes particulières, d'autres par la manière dont ils exposèrent la science dans son ensemble. Presque tous embrassèrent tout à la fois l'anatomie, la physiologie, la pathologie, l'anatomie pathologique, etc. Avec eux, pendant que l'anatomie descriptive faisait des progrès dans ses explorations les plus délicates, des branches nouvelles étaient créées. L'anatomie comparée, l'embryogénie reçurent une impulsion nouvelle ; ou posa les fondements de cette anatomie philosophique qui prend la série animale dans son entier, la suit dans ses évolutions, constate ses lois générales, aperçoit l'uniformité des types, les analogies les plus capitales, sous l'intluie variété des formes. Article 2. Physiologie. La physiologie (générale et spéciale) garda longtemps l'empreinte des systèmes que nous avons exposés, tant que les observateurs et les expérimentateurs furent peu nombreux, car on ne peut pas créer la physiologie a priori, d'après les seules données anatomiques, même les plus précises. La mécanique animale se transforma par les travaux de Borelli. Ce physiologiste démontra, dans la pi'emière partie de son traité de Motii animalium, que les os sont des leviers prenant leur point d'appui dans les articulations, et les muscles des cordes contractiles. Il prouva, contre Topinion générale, que le plus

' Plusieurs médecins du dix-huitième siècle (entre autres Tissot) s'occupèrent de vulgariser les connaissances hygiéniques. Celte œuvre se poursuit maintenant sur de plus grandes proportions. Si nous devons être fiers de tous les moyens que possède l'hygiène pour le perfectionnement de l'homme au point de vue physique, intellectuel et moral, nous sommes attristés en présence des obstacles que lui opposent les passions et les préjugés; nous devons redoubler nos eflorts pour en ti-iompher. La vulgarisation de l'hygiène est tout à la fois une œuvre de science et de philanthropie. Notre collègue le professeur Fonssagrives s'est placé dans les premiers rangs pariï.i ceux qui travaillent à l'accomplir.

SiCT. E>;c. 1" s. VI, 12

178 MÉnECINE (histoire de la).

souvent la force efficace des muscles est très-inférieure à leur force efficiente, c'est-à-dire que la force qu'ils déploient est très-supérieure aux résistances dont ils triomphent. Il appliqua ces principes aux divers genres de stations, d'attitudes, de progressions, à la course, au saut, à la natation, au vol des oiseaux, à la reptation, etc. L'ouvrage de Borelli resta classique jusqu'au moment où Barthez le modifia profondément dans sa nouvelle mécanique des mouvements de Ihorame et des animaux. Cette branche de la physiologie a reçu de nouveaux accroissements, spécialement par les recherches des frères Weber, etc. Vers la fin du dixseptième siècle, on acquit des notions expérimentales assez précises sur les fonctions du système nerveux et des organes des sens. "Wepfer, Bohn, Conrad Brunner, etc., firent des expériences sur les animaux pour découvrir les mouvements de divers viscères, les fonctions de plusieurs organes ; on enleva la rate, on détruisit le pancréas, on reconnut que la ligature des veines produit des infiltrations séreuses, que celle de l'aorte abdominale dans sa partie inférieure entraîne la paralysie du train postérieur, etc.

En étudiant avec l'attention qu'elle mérite la grande physiologie de Haller, dans laquelle l'auteur expose et juge tout ce qui a été fait relativement à celte science depuis les temps les plus anciens jusqu'à sa mort (1761), on peut constater que les médecins du dix-huitième siècle se sont livrés à des recherches considérables pour éclairer les problèmes fondamentaux de l'anthropologie. A côté des hypothèses qui la surchargent, on trouve une masse imposante de faits, d'observations, d'expérimentations du plus haut intérêt, qui prouvent que la physiologie tend de plus en plus à entrer dans la route qu'elle ne devrait jamais abandonner. On répète les expérimentations qui ont été déjà faites, on en ajoute une foule de nouvelles, on met à profit les secours que les autres sciences peuvent offrir, on interroge tour à tour chaque système organique, chaque organe, chaque fonction ; le dynamisme organique remplace le mécanisme , le ^"italisme expérimental commence à se faire jour. Quoique la physiologie descriptive soit encore trop mêlée aux hypothèses des systématiques, elle s'en dégage successivement. En montrant tout ce qui a été fait jusqu'à son époque, l'ouvrage de Haller montre aussi tout ce qui reste à faire, et attire l'attention "sur la marche à suivre pour y parvenir. On ne sait presque rien sur le mécanisme intime de beaucoup de fonctions. Haller reste trop exclusivement solidiste ; il rattache tout à la sensibilité, à la contractilité, dont il ne saisit pas assez largement les lois générales. Les problèmes de la vie plastique (génération, nutrition, sécrétion, etc.) sont résolus d'une manière très-imparfaite, bien qu'il connaisse et indique des faits qui auraient dû lui prouver que la sensibilité et la contractilité ne suffisent point pour les appliquer. Aussi ses contemporains et ses successeurs multiplient leurs recherches. J. Hunter, Bordeu, Hewson, Spallanzani, Grimaud, etc., tout eu s'occupant des solides, de la sensibilité, de la motilité, reconnurent aussi la vitalité des humeurs (surtout du sang, du chyle, de la lymphe, du lait, du sperme, c'est-àdire des liquides à globules ou cellules) , et ne négligèrent point l'étude de la vie plastique, fondement de tout le reste, puisqu'elle préside à la constitution des parties. La transfusion du sang, reprise plus tard, fut essayée au dix-huitième siècle, et ne réalisa pas les espérances qu'on avait fondées sur elle ; on vit survenir de graves accidents et même la mort ; on dut bientôt y renoncer. WiUis voulut, comme on l'avait tenté avant lui, assigner à diverses parties de l'encéphale des fonctions distinctes. Gall, étendant cette pensée, accrut beaucoup plus encore le nombre des organes cérébraux. Le système de Gall a été victorieusement réfuté.

MÉDECINE (iiisToiuE de la), ViQ

Il reste cepeudanl des faits qui pourront se grouper et se prêter à un autre mode d'interprétation. Quand le génie de Lavoisier eut transformé la chimie, la physiologie commença à ressentn* son influence. L'illustre chimiste assimile la respiralion à une combustion.

Le domaine de la physiologie spéciale est si vaste, que le dix-huième siècle n'a pu en bien éclairer qu'une partie assez circonscrite ; la solution de beaucoup de questions fut seulement ébauchée.

Quant à la physiologie générale, on méconnaît souvent ses grandes lois expérimentales ; on ne sent point assez que, pour bien les comprendre, il faut, d'une part, les dégager des idées systématiques, de l'autre, les poursuivre dans leurs applications pratiques. Ainsi Cabanis, qui veut embrasser dans son ensemble la science des rapports du physique et du moral, part d'un principe a 7;rjon, ignore les caractères réels -de la force vitale et de la puissance intellectuelle et morale, qu'il regarde comme des fonctions des organes, et ne saisit point les rapports qui les unissent entre elles, avec ces derniers, avec le milieu. Aussi Cabanis, malgré son incontestable mérite, a-t-il donné des solutions fausses et dangereuses des problèmes si majeurs dont il a dû s'occuper. L'œuvre de Cabanis a été rectifiée par les travaux de Maine de Biran, de F. Béiard, de Lordat, etc., de plusieurs philosophes et médecins ; mais il nous manque un ouvrage dans lequel on traite dans leur entier tous les problèmes qui se rattachent à cette science.

Chapitre VU. Médecine légale, chirurgie, obstétrique, Itistoire de la médecine. Résumé. Médecine légale. Fortunatus Fidel i s réunit le premier des recherches éparses relatives à divers points de médecine légale, et publia un traité spécial sur ce sujet (1602). Le grand ouvrage de Zacchias, Questions médico-légales (1651) lui est très-supérieur. Dans le dix-huitième siècle, on écrivit plusieurs mémoires sur des questions particulières ; mais c'est surtout au di.xueuvième siècle que cette science doit ses plus remarquables accroissements.

La chirurgie compta plusieurs grands noms au dix-septième siècle; leur nombre augmente rapidement, ainsi que les progrès de l'art chirurgical, au siècle suivant.

On connaît l'heureuse influence exercée par l'Académie de chirurgie, dont la création apjjartient à Lapeyronie et à Maréchal. Elle mit dans les mains de la France le sceptre de la chirurgie, qui fut aussi cultivée avec éclat en Allemagne, en Italie, en Hollande, etc., par les hommes les plus éminents.

L'art des accouchements put rivaliser avec la chirurgie.

Histoire de la médecine. Avant le dix-huitième siècle, nous n'avons que des essais partiels d'iiistoire de. la médecine. C'est à cette époque qu'on voit apparaître les histoires de Daniel Leclerc (1696, 1 702, etc.), de Gœhcke, de Freind, de Schulze(1728), d'Ackermann (1792), dont le compendium s'arrêta au quinzième siècle. A cela nous devons joindre des études particulières sur certaines écoles, certaines nations, diverses branches de la science (Hebenstreit, Grùner, Triller, Grimm, Bianchoni, Gocchi, etc.); les biographies de Baldinger, etc. ; les bibliothèques de Haller, etc. La science traditionnelle tend à se vulgariser. Au dixneuvième siècle, les travaux historiques se multiplient. Kurt Sprengel donne son Hitoire pragmatique de la médecine (5^ édit., 1820-1821). Au Dictionnaire historique d'Èloi (1770) succèdent un Dictionnaire biographique hisB.ni suite au Dictionnaire de médecine en 60 vol. (7 vol.), celui de Dézeimeris, etc.

Résumé du dix-huitième siècle. En parlant des progrès qui se montrent partout durant cette période, nous avons insisté plus qu'on ne le fait ordinairement sur la raiJdecino pratique. Par les cliniques, les recueils d'observations, les

180 MEDECINE (uistoif.e de la).

monographies, les études topograpliiques, les descriptions des épidémies, etc., on a des tableaux faits d'après nature de toutes les maladies connues, avec toutes leurs variétés. Dès lors la pathologie tend à échapper aux interprétations systématiques qui ne s'accordent point avec elle, et à recouvrer son indépendance. La pratique reposera de plus en plus sur l'observation pure, empruntée aux grands maîtres de tous les temps; elle conduira successivement à des théories qui en seront l'expression fidèle. La véritable voie sera ouverte de nouveau. Les traditions solides reparaîtront, se réuniront, convergeront, se fondront les unes avec les autres. Elles seront rectifiées, agrandies ; elles éclaireront la route. On n'aura plus qu'à la suivre désormais, à l'étendre, à l'affermir, en se tenant en garde contre les écueils oiî l'on a fait si souvent naufrage ; une longue expérience devra nous apprendre à les éviter.

L'anatomie générale, l'anatomie pathologique, la physiologie descriptive, la doctrine des éléments morbides, l'analyse clinique, permettront de résoudre, avec une précision inconnue jusqu'alors, ce double problème qui, dans tous les temps, a occupe une si grande place en pathologie, « découvrir la nature et le siège des maladies, » en prenant ce dernier mot dans le sens le plus étendu. On pourra constater la nature clinique, réelle, de chaque état morbide distinct, suivre les variations que les maladies subissent d'après leur siège, selon les organes et les lissiis, sans qu'il survienne de changement dans leur nature intime.

La thérapeutique agrandit son domaine, comme la pathologie. En comparant, d'après un très-grand nombre de faits authentiques, les résultats obtenus dans un même état morbide de médications très-diverses, on constatera celles qui réussissent le plus souvent, on posera les véritables indications, en les puisant à toutes les sources. On verra comment il est possible de mettre d'accord ce que montre l'expérience avec ce qu'indique la raison, car tout succès thérapeutique implique des motifs que la science doit découvrir par de longues et habiles explorations. Les statistiques brutes seront remplacées par des statistiques raisonnées, qui feront des catégories où l'on tiendra compte de toutes les circonstances.

Parmi les nombreuses conquêtes thérapeutiques du dix-huitième siècle, rappelons la vaccine, le traitement régulier des affections vénériennes, des maladies périodiques, etc.

Dix-neuvième siècle. Nous venons de voir ce que le dix-huitième siècle a fait et ce qu'il a préparé.

Au siècle suivant, chaque pays, chaque école, obéit avec une ardeur nouvelle, et en la perfectionnant, à l'impulsion qui lui a été communiquée.

Les hommes illustres qui s'éteignent sont remplacés par des successeurs dignes d'eux. On termine les travaux commencés ; on se livre k des recherches encore plus importantes. Nous n'avons point à en tracer le vaste tableau, à les suivre dans leurs directions si variées. Mais au milieu des phases que cette période parcourt, de ses oscillations, des divergences qui se rencontrent chez les hommes les pluséminents, on peut reconnaître une direction générale plus ou moins sentie vers un but déterminé, des tendances spéciales, un génie commun; il importerait de les saisir, afin d'expliquer les progrès considérables des diverses branches de l'art médical.

Voici quelle était la disposition des esprits vers la fin de la période précédente. 1° Tous les médecins judicieux adoptaient en princi])e la méthode d'observation, d'expérimentation, avec tous ses moyens, en la fécondant par l'analyse, l'induotion progressive, le calcul, employés largement dans toute leur rigueur. La théorie devait sortir successivement de la pratique. On était fatigué des systèmes

MÉDECINE (histoire de ta). 181

a priori, et, quoique l'on comprit les avantages des anticipations des hommes de génie, on ne voulait accepter comme vrai que ce qui était parfaitement démontré, 2** Les théories qui s'étaient produites dans le dix-huitième siècle avaient prouvé ijue, partout chez l'homme, il y a des phénomènes physiques, chimiques, vitaux, etc. ; qui avaient donné lieu à des interprétations variées ; qu'au lieu de commencer par les discussions théoriques, il fallait d'abord en établir toutes les lois expérimentales, en démêlant ce qui appartient à chacun de <;es domaines ; 5° Des observations nombreuses avaient été recueillies, on voulait revoir et poursuivre toutes celles qui se recommandaient par leur authenticité, en tenant compte de leur importance; on voulait les varier, les multiplier, en créer une foule de nouvelles, pour répondre aux besoins qui se faisaient sentir. Ces idées sur la méthode, développées dans des écrits spéciaux, tels que le traité de Zimmermann sur l'expérience, se trouvaient reproduites partout. Quoiqu'il y eiit des erreurs dans les détails, qu'on se laissât souvent égarer par le phénoménalisme de Gondillac, le principe était posé ; bien des observations étaient défectueuses, et ne conduisaient pas aux conclusions qu'on en tirait, mais elles devaient se redresser les unes par les autres, l'expérimentation et la logique expérimentale se perfectionnant par l'usage. Le dix-neuvième siècle appliqua ces principes aux diverses branches de l'art médical ; voyons quels en ont été les résultats.

Nous ne dirons qu'un mot de la physique, de la chimie, de l'anatomie descriptive, de l'anatomie générale entièrement refondues, de l'histologie, de l'embryologie, de l'organogénésie, etc., des procédés si délicats qui ont permis de pénétrer profondément dans la texture intime de nos parties ; nous n'insisterons pas davantage sur l'anatomie chirurgicale, l'anatomie comparée, la philosophie anatomique, la tératologie, etc. On sait tout ce que nous devons à la science contemporaine.

I. La méthode expérimentale dont nous voyons déjà de beaux exemples au dix-huitième siècle, est mise en œuvre de plus en plus largement en physiologie. On a recours à une foule d'instruments, de procédés ingénieux, d'appareils, de réactifs, fournis par la physique, la chimie ; on pratique des vivisections, des inoculations, des injections dé substances de tout genre, de poisons, de venins, de virus, de pus, de matières putrides, etc.; on crée des fistules artificielles, avec l'auscultation, la percussion, l'ophthalmoscope, etc. On soumet à l'examen des sens les parties cachées de l'organisme ; on profite pour le même objet des états pathologiques, de toutes les remarques fournies par l'état sain et l'état morbide ^ Faire connaître une fonction, c'est décrire d'abord dans leur succession tous les actes qui la constituent : si l'on pouvait les voir tous dans leur enchaînement, si l'on pouvait apercevoir, par leurs effets, les facultés vitales agissant sous nos yeux, les inductions seraient remplacées ou préparées sans effort par des examens directs, et les théories par des descriptions. Voilà ce que l'on fait de plus en plus par l'expérimentation physiologique. Ainsi ont été relevées plusieurs fausses inductions. Des exagérations ont eu lieu dans des sens opposés; nous pourrions en citer un bon nombre ; il y a des conclusions prématurées ; mais la marche est bonne, les mêmes expériences peuvent être répétées par tous ceux qui veulent les reprendre ; la vérité doit s'établir peu à peu sur chaque point ; une mérité conduit à une autre. C'est par cette voie que nous sommes arrivés à con-

* Aucun de ces modes d'observation ne doit être négligé. Dès que les sujets qu'on étudie sont mis dans des conditions anormales, il faut tenir compte de celles-ci. Les matériaux de la physiologie sont partout. Si l'on s'adresse trop, suivant les circonstances, à certaines sources au détriment de toutes les autres, la science n'est que partiellement représentée.

182 MÉDEClNt: (nisTo:r.E de la).

naître les fonctions de l'axe cérébro-spinal et de ses parties, celles de chaque paire de nerfs et de ses rameaux, la distinction des agents nerveux moteurs el sensitJls, les mouvements réflexes, le mécanisme des organes des sens, etc. La circulation, la respiration, la calorification, l'hématose, etc., ont été étudiées dans leur travail intime. On a poursuivi par l'analyse les transformations que subissent les substances alimentaires sous l'influence des ferments, dans l'estomac, le duodénum, le reste du tube digestif; on a élucidé successivement les mystères des phénomènes plastiques, etc., l'embryologie a pris un nouvel essor. On connaît beaucoup mieux tout ce qui concerne les greffes animales, la reproduction de certains systèmes organiques, celles des membres détachés chez certains animaux. La physiologie, qui n'était vers le commencement du siècle dernier, sur bien des points du moins, qu'une collection d'hypothèses, tend à devenir chaque jour une science de plus en plus rigoureuse. Ses expériences sont souvent des expérimentations pathologiques, car un animal soumis à des vivisections, à des injections de substances toxiques, etc., devient un sujet de pathologie comparée. Ces études seraient plus instructives encore, si l'on plaçait les animaux dans les conditions qui créent en eux des maladies chroni'jues, des lésions organiques. 11 serait nécessaire de mettre plus amplement à profit l'observation clinique qui peut rendre à la physiologie des services supérieurs encore à ceux qu'elle en reçoit. Comme en physique, en chimie, en anatomie, nous constatons ici partout des remaniements, des rectifications, des transformations de tout genre, des créations complètes ; les bases de l'édifice sont solidement établies ; nous le voyons progressivement s'agrandir. Nous devrions maintenant condenser ces richesses par la synthèse, afin d'écrire un traité de physiologie générale, où toutes les lois, tous les principes seraient rigoureusement établis. Dumas s'était proposé de diviser la physiologie en trois traités : physiologie descriptive ou des fonctions, physiologie philosophique ou générale, physiologie médicale; il n'a donné que le premier ^

II. En pathologie, les chniciens qui ne suivaient pas le brownisme, et ceuï qui luttèrent contre Broussais, se maintinrent sur le terrain de l'observation, et posèrent la pathogénie, la physiologie pathologique, la thérapeutique expérimentale et rationnelle sur des bases de plus en plus étendues ; les maîtres de la fin du dix-huitième siècle leur en avaient montré l'exemple.

On passait en revue une série d'états morbides saillants, déjà très-bien décrits (goutte, rhumatisme, herpétisme, syphilis, phlegmasies, etc.), on les suivait dans les différents organes, les divers systèmes, on les voyait produire des névroses (névralgies, spasmes, paralysies), des fièvres, des lésions organiques, des fluxions, des hémorrhagies ; c'est ainsi que l'on pouvait, quand on arrivait aux né\Toses, aux fluxions, etc., remonter à leur nature clinique, appliquer l'analyse et la doctrine des éléments. Broussais comprit si bien le caractère de son époque qu'il parle toujours au nom de l'observation et de la physiologie. En modifiant son système, ses disciples n'admirent qu'un seul élément morbide, l'inflammation; sa doctrine, vivement combattue par l'école de Montpellier, par une partie de l'école de Paris, se transforma encore. On affirma que tout état morbide avait

* Il reste certainement encore beaucoup à faire en physiologie; mais la route est définitivement tracée; les cadres, les types, les modèles existent; avec les matériaux que nous avons, on pourrait déjà poser un certain nombre de lois très-générales assez simples, d'où l'on dériverait, par des formules peu compliquées, bien des lois secondaires; la physiologie n'a plus besoin de renouvellement profond. Sa marche est celle de toutes les sciences d'observation; les résultats doivent être aussi sûrs, en tenant compte de la complexité, de la contingence de ses phénomènes

MEDECINE (histoire de la). 183

pour phénomone initial une lésion matérieiie des solides. Ce nouvel élémeatne suffisant pas, on y joignit les altérations des humeurs, qui donnèrent lieu à des travaux importants. Depuis, l'anatomie pathologique considérée en elle-même et dans ses rapports avec la pathologie, a pris de notables accroissements. Sur les pas de l'école de Corvisart, on s'est habitué à suivre toutes les mutations qui surviennent dans les fonctions, dans les organes, à propos d'une lésion primitive du cœur, du foie, du poumon, etc., mais ce n'est qu'une partie de la pathogénie. Il est bien des cas où le point de départ est un mode morbide général qui se localise ensuite, de telle sorte que la doctrine des éléments doit reparaître dans son entier. Les fièvres paludéennes prolongées amèueuL des congestions, des lésions organiques, etc., le paludisme peut revèlir toutes les formes morbides à accès pernicieux (apoplexies, comas, convulsions, pneumonies, etc.). Ainsi quand on connaît le nom d'une maladie, même son siège, il reste une question plus majeure à résoudre, celle de sa nature clinique, c'est-à-dire du pliéiiomèae initial, de son élément ou de ses éléments constitutifs. Rien de plus intéressant que de suivre ces changements de forme, ces déguisements d'un même état morbide qu'il faut savoir retrouver sous ces appareils symptomatiques. Il est des cas où l'on ne peut saisir ni une lésion locale, ni un mode morbide spécial ou spécifique, comme la syphilis, le rhumatisme ; il y a di\erses modifications des forces, l'adynamie, l'éréthisme nerveux, etc. Dans la nostalgie, l'épilepsie par imitation, etc., il n'existe pas d'abord de lésion locale; elle peut survenir ensuite. Dans l'hystérie, les lésions fonctionnelles les plus graves apparaissent, se dissipent, et sont remplacées par des phénomènes d'un autre genre.

Les grands praticiens du dix-huitième siècle montraient une sagacité remarquable dans leurs analyses, dans leurs soins pour découvrir un mode initial, pour effacer peu à peu des entités purement symptomatiques et les remplacer par les modes anormaux réels qui en constituent le fond. Telle est la tendance de notre époque. Brown, Broussais, leshumoristes, invoquaient l'asthénie, l'inflammation, des lésions humorales, des lésions organiques, etc. Nous ne savons pas exactement en quoi consistent les états diathésiques, mais ils ont une existence très-positive. En profitant des monographies importantes que nous avons aujourd'hui, l'on pourrait tracer l'histoire générale des principaux états morbides, indiquer leurs formes, les lois de leur génération, de leur évolution, de leurs terminaisons, de leurs combinaisons, montrer comment ils constituent bien des maladies qui n'en sont que les symptômes. En marchant dans cette voie, et ne sortant jamais des faits, on arriverait promptement à des théories médicales plus compréhensives et plus exactes que les systèmes étroits entre lesquels on oscille depuis si longtemps, La pathogenie, la physiologie pathologique ouvrent maintenant devant nous eurs vastes horizons. La pathogénie expérimentale trace l'histoire des causes qui préparent, déterminent, occasionnent les états pathologiques. La pathogénie philosophique en recherche le mécanisme, elle suit l'agent niorbigène dans l'organisme et détermine la force secrète en vertu de laquelle il produit tous ses effets, en modifiant la vitalité, les fonctions, la texture des solides, la composition des humeurs. Des observations, des expérimentations multipliées, minutieuses, habilement disposées sont nécessaires pour révéler ces modifications. Cette méthode, quoique longue et pénible, doit et peut, seule, conduire au but désiré ; il faut l'accepter dans son entier, et tenir compte de tous ses éléments. En réunissant tous les documents épars fournis par les diverses écoles, en les conciliant, on pourrait constater les résultats importants qui ont été déjà obtenus . Les agents

184 MÊDECI>'E (iustoif.e de la).

niorbigènes peuvent être classés dans un petit nombre de catégories ; chacun obéit à des lois que l'expérience a sanctionnées.

S'il est difficile de donner une définition précise de la maladie, il ne ne l'est pas moins de bien définir la physiologie pathologique. On pourrait dire cependant que la maladie se manifeste par une série d'actes plus ou moins anormaux qui en caractérisent ses périodes successives , depuis son invasion jusqu'à sa terminaison. La nosographie les décrit ; la physiologie pathologique, analogue à la pathogénie, en recherche le mécanisme, remonte au fait initial, examine comment celui-ci amène les modifications des fonctions, de la vitalité, du matériel de l'organisme. Dans la chlorose, il y a des lésions de la sensibilité, des altérations du sang, des lésions fonctionnelles, etc. Le fait primitif est-il dans le système nerveux, dans l'hématose, etc.? Quel est l'ordre d'évolution, suivant quelle règle la voit-on s'accomplir? Tous les systématiques ont fait de la physiologie pathologique; leurs bases sont trop étroites. La doctrine des éléments les a considérablement élargies. F. Bérard a étudié dans cet esprit la ph\siologie pathologique de tous les éléments morbides {voy. son Traité de l application de V aiiahjse à la médecine pratique) . Chaque élément a été examiné plus amplement à ce point de vue, dans une série de thèses ou d'ouvrages publiés à Montpellier. On peut adopter ici une marche analogue à celle que l'on suit pour la physiologie normale. Aujourd'hui, la physiologie pathologique trouve sa place partout, dans les écrits qui traitent des grandes classes morbides, des maladies des systèmes organiques, des organes, de chaque maladie en particulier. Quoique les points de vue soient souvent différents, ainsi que les résultats, on possède une foulede documents précieux qui, rapprochés et coordonnés, jetteraient les plus vives lumières sur les problèmes fondamentaux de la physiologie pathologique. Un ou^Tage de ce genre est possible aujourd'hui.

III. Le dix neuvième siècle se distingue par une comiaissance plus approfondie de la philosophie médicale. Celle-ci n'est que la philosophie générale perfectionnée pour atteindre le but le plus difficile, car la médecine théorique et pratique mettant en jeu toutes nos facultés, nous devons posséder à fond la méthodologie avec ses trois procédés, méthode inductive, méthode dédu^ctive et a priori, méthode historique. Chacune de ces trois méthodes est employée de nos jours. Chacune a son rôle et son domaine.

La méthode historique met dans nos mains les richesses rassemblées jusqu'ici, les faits, les systèmes, les dogmes fondamentaux pérennes. Ceux-ci représentent la science traditionnelle ; loin d'être immobile, elle grandit sans cesse. Chacun de ses dogmes porté au contact de l'observation constitue un grand principe dont il faut mesurer toute l'étendue ; leur ensemble est le code de la science. C'est ce code qu'il faudrait écrire et méditer, en dehors de toute préoccupation systématique.

Les faits doivent être classés. 11 en est un très-grand nombre que nous observons tous les jours, avec des procédés très-exacts ; il est peu utile de les rechercher dans la tradition. Les cas rares peuvent offrir des documents précieux, quand ils sont authentiques et bien décrits. Les histoires d'épidémies rapprochées de celles que nous voyons aujourd'hui, fournissent d'utiles enseignements.

Les systèmes peuvent aussi contribuer aux progrès de la science, quand on connaît l'art d'en faire usage. Chacun d'eux met en relief un dogme capital, en l'exagérant. Il faut les examiner en eux-mêmes et dans les discussions qu'ils ont provoquées. Des vérités majeures, souvent oubliées, se font jour dans ces luttes auxquelles des esprits éminents prennent paît. Parmi ces systèmes, les plus im-

MEDECINE (histoire de la). 185

portants sont les systèmes dynamiques. La force vitale a un double mode ; d'une part, la spontanéité, l'automatisme instinctif, une coordination remarquable dans ses actes normaux et pathologiques; de l'autre, une puissance de réaction, sous l'influence des agents extérieurs. Celte réaction varie suivant les rapports des agents morbigènes avec l'organisme. Ces agents ne sont pas de simples stimulants ; il y a une échelle de gradation depuis ceux que l'on nomme des stinmlants ordinaires, jusqu'à ceux dont la spécificité est le plus fortement accentuée. Le vitalisme animique place en saillie le premier aspect, le dynamisme organique le second : le vitalisme expérimental les combine, en suivant pas à pas l'observation, sans sortir de son domaine, que chaque jour voit s'agrandir. Il y a dans le vitalisme un grand nombre de dogmes expérimentaux majeurs qu'on n'a pas assez médités.

Le dix-neuvième siècle a eu aussi ses esprits aventureux, ses systématiques, ses auteurs de théories a priori. Parmi eux se sont trouvés des hommes de génie. Tous ont du partir de l'observation ; le système n'est venu qu'après elle ; il eu conserve 1 empreinte. Ils ont excité l'activité, provoqué des recherches, des luttes; le sol, plus profondément travaillé, est devenu plus fécond. Les erreurs se sont dissipées ; à côté des vérités anciennes (jui ont reparu avec plus d'éclat, de solidité, d'étendue, des vérités nouvelles se sont fait jour.

La méthode expérimentale inductive domine tout le reste ; tous les rayons convergent vers ce centre et en partent en divergeant pour tout éclairer. Mais cette méthode si délicate a ses règles. L'histoire, l'étude des maîtres, la raison doivent nous guider. A ce prix seul elle déploie toute sa puissance. Elle choisira ses problèmes, s'attachera aux expérimentations décisives. Plus on comprend l'importance de l'expérience et de l'induction, plus on doit se montrer rigoureux vis-àvis d'elle, afin de ne pas être trompés. Beaucoup d'erreurs ont été propagées en son nom, pai'ce qu'on acceptait ses résultats avec trop de confiance. Il faut donc multiplier, varier, contrôler, comparer, se tenir en éveil, se méfier de tout ce qui n'est pas en rapport avec les lois connues. Que de réflexions ne suggérerait pas l'art de mettre en œuvre nos immenses matériaux, de passer de l'induclion progressive à l'induction transcendante, de l'analyse à des synthèses partielles et progressives, de celles-ci à des synthèses de plus en plus élevées. Les vérités secondaires sont des fragments détachés de vérités plus générales, qui s'appuient, à leur tour, sur des vérités plus générales encore. Il existe des règles pour découvrir un principe supérieur, en examinant quelques-uns des principes qui en sont des dérivés. Les travaux contemporains les plus saillants devraient être groupés, examinés à ces divers points de vue, en résumant les résultats qu'ils ont donnés.

L'état si avancé de la séméiolique est dû en partie à la tradition ; l'observation y a pris une très-grande part. De là cette précision croissante du pronostic, du diagnostic local et général. Ce dernier et les anamnesti£|ues sont parfois un peu négligés. Grâce à nos moyens d'exploration, on voit souvent directement ce qu'il fallait autrefois deviner par de longues inductions. 11 jie faut pas cependant que les sens fassent tout; pour un diagnostic complet, le travail actif de l'esprit doit intervenir amplement.

Notre thérapeutique s'est beaucoup perfectionnée par l'observation, par l'expérimentation de toutes les branches de la médecine : c'est celle qui doit le plus à la tradition ; elle pourrait lui faire encore de nouveaux emprunts. Ce sont, en effet, la thérapeutique et la matière médicale qui ont été le plus travaillées à l'aide de l'expérimentation, dans tous les temps, par tous les systèmes, aussi bien que par l'empirisme. On a usé et abusé de toutes les médications, de tous les médicaments,

18G MÉDECINE (nisioir.E de la),

dans toutes les maladies; on a soutenu les idées le plus contradictoires, on a attribué à chacun les propriétés les plus opposées ; mais au milieu de ces contradictions, des faits positifs ont été établis ; les indications -vraies ont été posées, appuyées sur l'expérience et confirmées par la raison. Une histoire complète de la thérapeutique montrerait que chaque grande médication, chaque médicament un peu majeur, ont été soumis (dans les doses, les modes d'administration, toutes les circonstances) à une longue série d'épreuves et de contre-épreuves, de sorte que la thérapeutique générale et spéciale peuvent, sur bien des points, se prononcer presque en dernier ressort * . Une foule de méthodes et de procédés que l'on croit nouveaux ont été mis en usage à plusieurs époques et parfaitement jugés. Il est fâcheux que -la thérapeutique soit trop fréquemment soumise à l'empire de la mode. C'est surtout ici qu'un code traditionnel fait par une réunion de praticiens indépendants, versés dans l'histoire et dans la clinique, ferait sentir son utilité.

Les progrès de la matière médicale et de la pharmacologie sont parfaitement connus. Les médicaments sont débarrassés des éléments inutiles ; on obtient à part les principes actifs, on les sépare, on les combine ; on les présente sous des formes qui rendent leur administration plus facile, plus efficace, plus aisée à accepter ; on les introduit par les voies les plus variées (par la peau intacte ou dénudée, par injection sous-dermique, parle rectum, etc.).

L'hygiène tliérapeutique vient joindre ses richesses à celles de la matière médicale, de la chirurgie, dont nous n'avons pas à signaler la marche si rapide dans toutes les directions.

Le diy-neuvième siècle a une incontestable supériorité, eu médecine pratique, lorsqu'il lui applique l'expérimentalisme rationnel, en dehors des systèmes exclusifs, et en unissant ses deux éléments avec plus d'exactitude. Grâce aux perfectionnements de la séméiotique, de la pathogénie, de la physiologie pathologique, de la thérapeutique, de la doctrine des éléments, delà classification des méthodes de traitement, on peut souvent arriver à des diagnostics complets, prévoir les événements qui se préparent, disposer les médications de manière qu'elles correspondent à la fois aux données de l'expérience et de la raison, car le choix de chaque méthode, de ch;ique moyen repose sur le rapport qui existe entre les lois de la pathologie et celles de la thérapeutique.

L'expérimentalisme rationnel doit nous ramener aux doctrines traditionnelles, pnses dans toute leur étendue, car c'est par lui que ces doctrines ont été trouvées ou sanctionnées à travers les siècles. Avec lui ces doctrines se montreront dans toute leur ampleur, en prenant une extension croissante. Or elles renferment tous les dogmes fondamentaux de la science, toutes les lois anthropologiques expérimentales et rationnelles que nous connaissons jusqu'ici ; c'est la science même qui doit réunir la théorie et la pratique.

Les lois pathologiques sont des déviations des lois physiologiques ; mais de même que les monstruosités, dans leurs irrégularités, sont soumises à des lois

* Nous avons déjà fait cette remarque à propos des écrits thérapeutiques de Galien, où l'on trouve de précieux documents ; nous l'avons faile aussi pour le dix-huitième siècle. A cette occasion, j'aurais pu signaler les riches matériaux souvent négligiîs qui se rencontrent soit dans des traités complets de matière médicale et de thérapeutique, soit dans des séries de monographies, ^ous avons publié un spécimen de ce genre dans nos Études historiques sur Vlnjàrothérapie (1843) ; nous nous sommes livré à des études analogues pour les évacuations sanguines, les balsamiques, les narcotiques, le soufre, l'arsenic, les ferrugineux, etc. La proposition que nous avançons ici s'est montrée avec la dernière évidence; c'est un des faits les mieux établis par l'histoire.

3IÉDECINE (histoire nE la). 187

régulières, de même les déviations pathologiques ont leurs lois, que l'expérience doit découvrir. L'ensemble des lois pathologiques, pathogéniques, thérapeutiques, nous donnera une pathologie et une thérapeutique générales. En les rapprochant de la physiologie générale, on verra comment ces lois se combinent, en quoi elles diffèrLiit ou se ressemblent. On aura ainsi un code anthropologique complet embrassant d'un même trait la physiologie normale, la physiologie pathologique, la physiologie thérapeutique.

Mais pour atteindre le but, il faut accepter toutes les lois expérimentales parfaitement démontrées, lors même qu'elles répugneraient à nos théoi'ies favorites ; or c'est un sacrifice auquel on se résigne difficilement. Le dynamisme organique adoptera-t-il les lois qui sont favorables au vitalisme psychique? Celui-ci ne se montrera-t-il pas hostile pour des lois qui semblent opposées à ses principes? Chaque doctrine niera certaines lois, en déclarant qu'elles sont contraires à d'autres qui, seules, lui paraîtront légitimes. Et cependant, toutes les lois vraies sont nécessaires pour expliquer les faits qu'elles représentent ; toutes doivent s'accorder, car les vérités ne se combattent pas ; il faut seulement trouver leur point de contact. En nous mettant au-dessus des préoccupations systématiques, nous pourrons entreprendre et pousser très-loin cette œuvre de conciliation si cajàtale aujourd'hui. Si la Grèce, il y a vingt-deux siècles, a pu obtenir déjà de beaux résultats avec des matériaux imparfaits et peu nombreux, que ne devons-nous pas espérer avec ceux que nous avons maintenant, avec leurs exemples, en suivant et perfectionnant leur méthode ?

Nulle époque ne peut être comparée à la nôtre pour l'abondance et la variété des observations, des expérimentations ; c'est le passe-port obligé de tous nos travaux qui se produisent avec une si grande profusion, grâce à une publicité sans limites, au nombre considérable des académies, des sociétés savantes, des congrès, des concours, des écoles, des hôpitaux, des dispensaires, etc. Avec les spécialités, tous les points de la science sont minutieusement explorés, toutes les nations civilisées concourent à l'œuvre ; toutes les découvertes se répandent partout avec rapidité. Mais si les faits sont les matériaux de k science, c'est le travail de l'esprit qui doit l'en faire sortir ; c'est à lui qu'il faut la demander; notre siècle doit donc s'attacher maintenant à cette méthode, à cet art qui transforme es faits en lois, et aux lois expérimentales déjà connues. Ces lois peuvent être ormulées, car elles existent dans les écrits des maîtres aussi bien que dans les laits ; le moment serait venu de les réunir.

Nous ne parlerons point du grand développement qu'ont pris l'hygiène publique et privée, la médecine légale, l'hydrothérapie, l'étude des eaux minérales, etc., mais nous ne saurions passer sous silence la décou\ erte des moyens anesthésiques *.

Les études historiques ont pris une plus grande faveur, et sont soumises à des méthodes plus rigoureuses. Dans les biographies, les histoires générales ou particulières, on reproduit et l'on commente les textes les plus importants, pour représenter avec vérité les doctrines, pour signaler aussi les travaux, les faits saillants qui se sont produits en dehors des systèmes. Peu à peu l'esprit critique s'éveille; si l'on ne réussit pas toujours à juger les doctrines avec une complète

' L'histoire des maladies chroniques, bien moins avancée que celle des maladies aiguës, attire aujourd'hui l'attention des observateurs. Tout nous fait espérer que ce sera une des conquêtes du dix-neuvième siècle. Les documents rassemblés dans les établissements thermaux doivent répandre ici les plus vives lumières, pourvu qu'on les coordonne, sans parti pris, entre eux et avec les documents recueillis dans les hôpitaux, dans la pratique civile, etc.

188 MÉDECLNE (HisToir.E de la).

impartialité, en présence de celles qu'on préfère, on fait du moins des efforts pour y parvenir. L'histoire de la science pénètre dans la science même; ce sera un grand élément de perfectionnement ^.

La conciliation du dogmatisme et de l'empirisme, problème que nous avons retrouvé à toutes les époques, de\ient plus facile, car nous voyons par quels procédés la théorie peut sortir de l'expérience, et faire corps avec elle. En médecine pratique, les dogmatiques ont toujours aftirmé qu'il fallait arriver jusqu'aux causes cachées, aux natures morbides ; ils avaient raison, dans le fond, mais ils s'égaraient parce qu'ils se formaient une idée fausse de ces causes et de ces natures. Aujourd'hui, nous pouvons rattacher les choses cachées aux choses évidentes qui n'en sont que le relief; nous recherchons les natures cliniques des maladies, c'est-à-dire des modes morbides de l'organisme, positifs, certains; nous conservons ceux que l'expérience a sanctionnés ; nous remplaçons ceux qui ont quelque chose de faux, d'imparfait, d'arbitraire^. Nos théories deviennent de plus en plus rationnelles, parce qu'elles deviennent plus expérimentales.

L'alliance intime du rationalisme et de l'expérience s'accentue fortement dans notre thérapeutique, avec tous les autres éléments de progrès. Dans la classification des méthodes thérapeutiques par Barthez, les droits de l'art et de la nature, si longuement controversés, sont réglés d'après les principes d'une impartiale Justice. A côté de la méthode naturelle, il en est deux autres où l'art a la plus grande part. Le médecin est toujours actif, même dans la méthode naturelle cxpectante, car il y déploie les ressources de l'hygiène thérapeutique. Et cependant Barthez n'est point partisan d'une médecine turbulente, quoique la sienne soit très-énergique lorsque les circonstances le réclament. Des trois méthodes de Barthez, deux sont parfaitement rationnelles. La troisième est réservée aux médications dont l'expérience a démontré l'efficacité, quoiqu'elles échappent davantage aux interprétations théoriques. Néanmoins celles-ci les feront rentrer progressivement dans leur domaine ; en thérapeutique comme en pathologie, le rationalisme et l'expérience se pénétreront de plus en plus par leurs liens légitimes.

L'histoire nous apprend à accorder à la tradition sa valeur véritable avec le respect qu'elle mérite, mais sans fanatisme, sans superstition. La tradition constitue la trame, le fond delà science. L'école de Cos est considérée comme l'école traditionnelle, parce qu'elle en a posé les bases par sa méthode et ses principes; mais la tradition embrasse toutes les vérités, tous les documents positifs réunis dans le cours des siècles ; ses éléments se trouvent donc à divers degrés dans toutes les écoles, chez tous les hommes qui ont rendu à l'art médical des services de ce genre ; ils forment, à ce titre, un groupe spécial dont tous les membres ont ce caractère commun d'avoir agrandi la science, d'après l'esprit de la tradition qui leur a permis de modifier, de transformer les dogmes primitifs, de manière à leur donner plus de réalité, plus de vérité. C'est ainsi que nous pouvons puiser dans les tré-

* L'examen des travaux relatifs à l'histoire de la médecine mériterait une place considérable, car ces travaux bien dii'igés sont très-utiles à la science. Ils signalent des écueils qu'on devra éviter, constatent des vérités qu'on ne devrait plus contester, indiquent des matériaux précieux qui sont restés oubliés, etc.

2 Si l'on y réfléchit, l'on verra que la doctrine des éléments, la pathogénie, etc., ont pour but de nous faire pénétrer du dehors de l'organisme dans ses profondeurs, de suivre tout ce qui s'y passe. Dès que nous avons constaté l'existence d'un état morbide dont nous connaissons les lois, nous pouvons en expliquer, en prévoir toutes les circonstances. C'est ainsi que la science expérimentale se transforme en science rationnelle, que cette transformation se complète successivement quand on en a bien saisi le mécanisme.

MÉDECLNE (histoire de la). 189

sors de la science traditionnelle en les soumettant au contrôle de l'expérience. On reproche à notre époque son goût pour les détails, les spécialités, les manuels qui mutilent la science et rétrécissent l'esprit ; pour une érudition superficielle, qui détourne des recherches sérieuses et empêche d'en retirer les fruits; on dit qu'elle place sur une foule de points une série de petites lumières, au lieu de les concentrer afin de répandre partout de vives clartés, etc. Nous sommes loin de nier qu'il n'y ait quelque justesse dans ces critiques et d'a|;prouver tout ce qui se fait, mais nous devons reconnaitre qu'il y a hien des écrits oîi l'on réunit la méthode, l'érudition, les recherches originales; oii l'on se met assez haut pour rapporter les détails aux lois qui les dominent. Ce sont les types que nous avons surtout cherché à représenter.

Nos études historiques nous ont conduit à ramener à un petit nombre de principes tout ce qui concerne le génie de la médecine et la méthode à suivre pour assurer ses progrès, tout ce qui est relatif à l'appréciation de l'esprit du dix-neuvième siècle, de ce qu'il a fait, de ce qu'il doit faire. Sur la plupart des points capitaux, ces principes, sont en harmonie avec ceux qui ont été habilement développés dans Y introduction de ce dictionnaire, par le docteur Dechambre {voij. t. I).

« Nous trouvons notre époque engagée dans des voies neuves, voies d'expérimentation et de pénétrante analyse^ d'où elle a rapporté un bagage considé- rable de notions précieuses sorties de l'analyse : ces notions ont permis, par leur précision et leur évidence, de constituer nombre de synthèses partielles, qui ont éclairé d'un jour magnifique, cerlaines parties naguère profondément obscures. Nous voyons, en second lieu, toutes les branches de la science. médicale en corrélation ou plutôt dans un état forcé d'interdépendance, en même temps que chacune d'elles se développe dans une direction particulière, semblables à ces fleurs dicliiies, qui vivent séparées, mais qui, à de certains moments, se rapprochent pour se féconder » {Introdtict., t. I, p. 54).

Ainsi, nous suivons les préceptes recommandés par Hippocrate, exposés depuis, savamment commentés, largement appliqués par les grands maîtres : 1" constituer la médecine et chacune de ses branches, directement, dans le mode qui lui appartient, dans son indépendance; 2° les rapprocher les unes des autres et des diverses sciences, d'après leurs liens légitimes, pour les éclairer et les enrichir, par celte pénétration, ce contact mutuels ; 3° transporter ensuite la médecine, l'anthropologie, dans les sciences, les arts, les détails de la vie humaine, pour y faire sentir son heureuse influence.

De plus, faire sortir de la comparaison analytique des faits, une série de synthèses particulières qui se fondent en des synthèses de plus^n plus générales, ou s'associent et s'harmonisent de manière à représenter la science entière.

Quels résultats a-t-on obtenus, quels résultats obtiendra-t-on en appliquant ces principes méthodologiques et plusieurs autres recoiumandés par l'histoire? La pratique est devenue et deviendra beaucoup plus siîre , car avant tout, elle cherchera ses appuis dans des documents positifs ; la théorie est et sera plus exacte et de plus en plus étendue, car, par la nature des choses, la vraie théorie se moule sur la pratique, elle en sort naturellement, sans effort. On peut affirmer a priori, avec certitude, et a posteriori, d'après l'expérience des lois connues, que toutes les lois expérimentales sont en même temps rationnelles. Les anciens ne se trompaient point quand ils disaient que la nature ne fait rien en vain. C'est qu'en effet l'architecte suprême n'a rien fait sans motif, sans but ; il n'a pas eu un but unique, il en a eu plusieurs qu'il a dii concilier. Les causes finales sont un guide difficil

190 MÉDECINE (histoire de la).

à suivie a priori, mais, à mesure que l'on connaît un plus grand nombre de lois on s'explique leurs antagonismes apparents, et l'on connaît comment elles sont harmoniques par leurs oppositions aussi bien que par leurs harmonies. Ce thème pourrait donner Ueu à des considérations pratiques d'une haute importance.

Dans l'introduction, l'on promet de n'arborer aucun drapeau, car aucun système ne représente toute la science. «Les partisans de chacun d'eux (vitalistes, organiciens, organo-vitalistes), ne sont d'accord ni entre eux, ni les uns avec les autres. La science de la médecine s'est toujours trouvée mal à l'aise dans le moule des systèmes ; aujourd'hui elle le fait éclater de toutes parts, en le surchargeant tout à coup d'apports imprévus. On l'accuse quelquefois de répandre en elle et autour d'elle la confusion; non, elle met seulement le désordre là où était un ordre artificiel. En réalité, elle prépare les éléments d'une conciliation. Non sans doute qu'on doive attendre d'elle d'éteindre toute contestation sur les conditions fondamentales et primordiales de la vie ; mais elle ira si loin dans la connaissance des phénomènes vitaux et de leurs rapports, qu'elle rendra l'objet de la contestation aussi inutile à l'intelligence de la médecine théorique et pratique que l'est l'essence de l'alfinité à l'intelligence des lois de la chimie ou de l'astronomie. Que rcstera-t-il alors en pâture aux disputes ? La raison de Vunité organique, la nature du principe formateur et conservateur, problème qui tourmentera éternellement les philosophes, mais dont le médecin physiologiste, palhologiste, thérapeutiste apprendra à se passer » {Introd., p. 55}.

Ces sages prescriptions se ramènent à un principe encore plus général et plus exact sur lequel nous avons fortement insisté, avec Barthez, F. Bérard, etc., le grand but de la médecine, considérée comme sciei>ce, c'est de déterminer d'abord les lois expérimentales propres à tous les phénomènes qui lui appartiennent, sans se préoccuper de la nature intime, de l'essence des forces mêmes, non-seulement de la force vitale, prise comme un tout, mais aussi des forces secondaires qui la constituent (sensibihté, motilité, etc.). Les discussions relatives à ces natures, sont des questions d'un ordre spécial, réservées, venant après les autres, dont on peut- fixer aussi l'utilité, mais qui constituent le couronnement et non la base de l'édifice *.

La doctrine de concihation, dont parle M. Dechambre existe, c'est le vitalisme ou éclectisme expérimental. Elle a formulé ses principes; si elle s'en écarte quelquefois, elle tend de plus en plus à leur rester fidèle. Elle veut et elle peut réunir, sans idée préconçue, les lois de toiis les ordres, les mettre les unes à côté des autres, avec les faits qu elles représentent, et montrer leurs accords harmoniques. Cette doctrine ne forme point un moule unique, inflexible, qui torture les faits jusqu'à ce que ceux-ci, par leur nombre et leur réaction, le fasse éclater, elle constitue une série de catégories bien déterminées, et cependant assez larf^es ou assez élastiques pour recevoir tous les faits nouveaux, toutes les synthèses heureuses, en leur assignant leur véritable place. Le vitalisme accepte tout ce qui appartient aux domaines physique, chimique, organique, etc., et ne craint point de les voir s'agrandir. Sa part reste toujours large, car il intervient dans chacun d'eux avec les modes qui le distinguent et le spécialisent. Ce vitahsme est éminem-

* Il est bien entendu que la diversité de ces lois implique des diversités dans les natures, que l'on exprime par des dénominations. Ainsi les forces vitales se distinguent des forces physico-chimiques, les facultés psychiques se distinguent plus encore des unes et des autres, elles font de l'homme un être à part, justifient scientifiquement sa confiance dans son inimortaiilé, ses aspirations vers une vie meilleure, etc.

ment spiritualiste, car sous les faits psychiques il découvre et perçoit l'iimc immortelle avec ses admirables attributs.

Il nous faudrait passer longuement en revue toutes les branches des sciences médicales, pour prouver que cet éclectisme vrai, émanant directement des faits, est bien plus avancé qu'on ne pourrait le croire, ou du moins que nous avons un nombre très-considerable de matériaux pour le constituer. Quand ceux-ci se trouveront réunis dans un même recueil, oîi chaque doctrine présentera ce qu'elle a de vraiment positif, on verra plus aisément les matériaux, qui sont faits pour se réunir, les points par lesquels ils doivent se toucher, la manière de les assembler, de telle sorte qu'ils forment un tout aussi étendu que régulier. On verra aussi qu'aujourd'hui, les diverses branches des sciences médicales peuvent être appliquées les unes aux autres, plus amplement, avec plus de fruit et moins de danger qu'autrefois, pourvu qu'on distingue les caractères propres de leurs lois, qui sont parfaitement tranchés, et que l'on ne prenne point pour des identités, leurs analogies, leur parallélisme surtout si remarquable et imparfaitement remarqué. En méditant sur toutes ces lois et les comparant, on pourra, grâce à l'état de la science actuelle, saisir les éléments mystérieux de leurs harmonies et comprendre par quelles illusions, par quelles violences vis-à-vis des faits et de la logique, certains systématiques sont parvenus à identifier les forces inorganiques, les forces vitales, le principe psychique. Afin de compléter ce que nous avons dit sur le génie et le progrès des sciences médicales au dix-neuvième siècle, voyez l'Introduction de ce dictionnaire, t. I, p. 19 à 34 ; voyez aussi Aiiatomie, Chimie, Physiologie, etc. Présentons encore quelques remarques.

Physiologie. Les progrès des sciences accessoires et préliminaires (chimie, physique, anatomie) leur ont permis de fournir des secours bien plus efficaces aux expérimentations et aux théories physiologiques ; elles ont otfert aux physiologistes d'une part, des notions plus précises sur les objets mêmes de leurs études, (les organismes sur lesquels ils opèrent, les dispositions de toutes leurs parties, les solides, les liquides), d'autre part des moyens et des procédés d'exploration (instruments et appareils de physique, réactifs), enfin des lois qui s'appliquent à tout ce qu'il y a de physique ou de chimique dans nos fonctions. Par leurs jirocédés analytiques, ces sciences nous ont mis en rapport avec des éléments de plus en plus intimes, en remontant jusqu'aux éléments premiers, comme le voulaient les anciens philosophes ; mais ces éléments sont des éléments réels, éléments chimiques, éléments anatomiques (tissus élémentaires, globules, cellules, etc.), forces élémentaires (attractions, affinité, électricité, sensibilité, motilité, etc.). C'est en suivant une marche analogue, en profitant de tous ces secours (dont elle règle en souveraine la mesure) , pour l'aider dans ses observations et ses expérimentations, c'est surtout par ce dernier genre de recherches, poursuivies avec une ardeur croissante, que la physiologie contemporaine a pu aller bien loin dans la détermination du rôle de chaque organe, de chaque tissu, du mécanisme de toutes les fonctions, des lois de toutes les forces , de leurs rapports, de leurs enchaînements, etc. On ne cherche plus seulement quel est le rôle du sang pris dans son ensemble, mais quel est celui des globules rouges ou blancs, du plasma, etc. L'analyse pénètre partout ; un organe complexe a des usages très-variés, on les démêle, on rapporte chacun d'eux à l'élément auquel il se rattache. Des études particulières sur les fonctions de chaque partie (des systèmes nerveux, musculaire, etc.), des diverses sécrétions, nutritions, etc., on s'élève à des lois de plus eu plus générales, relatives à l'innervation, aux sécrétions, aux nutritions, etc.

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La chimie organique, conquête récente de notre époque, s'accroît et se transforme chaque jour. Elle nous a montré par ses synthèses, qu'entre la matière organique et inorganique, il n'y a pas des différences aussi radicales qu'on a pu le penser pendant longtemps, mais elle nous a fait voir en même temps qu'il n'y a là qu'un simple trait d'union, qu'il reste une limite qu'on ne saurait franchir. Le vrai laboratoire de la matière organique, se trouve dans les êtres vivants ; eux seuls peuvent créer de la matière vivante ; c'est là seulement que peut prendre naissance la cellule la plus simple. Dans le règne inorganique se cachent une foule d'êtres vivants microscopiques La fermentation n'est point un acte de chimie pure ; il y a intervention de phénomènes physiologiques.

Signalons le principe de l'équivalence et de la transmutation des forces, loi commune aux forces mécaniques et aux forces vitales. Dans une machine où la chaleur est l'agent du mouvement (machine à vapeur), à mesure que la force motrice se produit, il se perd une quantité équivalente de chaleur et réciproquement, une certaine quantité de force motrice qui disparaît est remplacée par la production d'une quantité de chaleur correspondante. Il en est de même dans les organismes vivants. Quand un muscle se contracte, la force qu'il déploie, évaluée par le travail mécanique qu'elle produit, est proporlionelle à la quantité de chaleur qui disparaît. Lavoisier a parfaitement exprimé lés conditions d'équilibre des actes nutritifs. On a dit, en généralisant ces principes, que toutes les forces contractiles utilement employées dans les organismes vivants, sont les équivalents mécaniques des forces provenant des phénomènes chimiques de la nutrition. Rien ne serait plus intéressant et plus utile que la comparaison complète des forces vitales, psychiques, physico-chimiques, entre elles et les unes avec les autres, pour faire ressortir leurs ressemblances, leurs différences, leurs influences respectives. Eu traitant ce sujet dans son entier, on éclaircirait bien des mystères. Mais, plus on approfondira les problèmes physiologiques, mieux on verra se dessiner les caractères spéciaux de chacun de leurs domaines.

Pathologie. La pathologie prohte à son tour des progrès accomplis dans la physique, la chimie, l'anatomie, la physiologie. Elle peut s'en servir au point de vue simplement" pratique, pour tracer l'histoire des maladies, établir leur diagnostic, leur pronostic, leurs indications. C'est ce qu'elle a fait, en donnant des descriptions de plus en plus exactes des maladies connues, en y ajoutant bien des traits inaperçus, ou en découvrant des maladies nouvelles. On embrasse ainsi le cadre entier de la pathologie spéciale, et il est possible, sans sortir des faits, sans se perdre dans aucun système, de remonter très-haut, même dans l'analyse des éléments morbides, dans la pathogénie, la physiologie pathologique de chaque maladie.

Mais nous pouvons pénétrer plus profondément, en comparant une série de monographies, tracées d'après nature et relatives à la pathologie d'un système d'un appareil organique, d'un organe (maladies du système vasculaire, de l'œil, des organes génito-urinaires, etc.), on y retrouve souvent les mêmes états morbides ; on s'élève de la pathologie spéciale à la pathologie générale. Ici les théories et les lois physiologiques offrent leur intervention, mais c'est la pathologie qui détermine les déviations subies par les modes normaux pour représenter les modes morbides dans leurs nombreuses variétés. On perfectionne de plus en plus l'art de créer artificiellement des états ou des symptômes morbides, et d'analyser les circonstances dans lesquelles ils se produisent ; c'est ainsi qu'on assiste à leur formation, à leur évolution, que l'on voit, en quelque sorte, se dérouler sous nos yeux, le mécanisme delà pathogénie et de la physiologie pathologique spéciale, et

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que l'on arrive aux lois générales qui les régissent. En suivantjusqu'au bout cette méthode, la pathologie verra se compléter une transformation déjà commencée. La nosographie acquen'a de plus grandes proportions, et poui'tant elle se simplifiera. Les diverses maladies seront ramenées à leurs éléments morbides constitutifs qui rendent compte de leur histoire entière (apparition, symptômes, marche, etc.), et, si l'analyse est exacte, l'observation clinique sera d'accord avec les prévisions l'ournies par cette analyse.

La méthode expérimentale et les procédés analytiques ont répandu aussi de vives lumières sur la matière médicale. On a recherché l'action physiologique des médicaments sur les animaux et sur l'homme dans leur état normal, en essayant particulièrement leurs principes actifs (les alcaloïdes, par exemple), obtenus séparément par des procédés chimiques. On a distingué leius effets par impression, yar assimilation ; on les a suivis depuis l'instant de leur absorption jusqu'à leur élimination complète, en notant leurs inllueuces générales, spéciales, spécitiques, sur tels organes, tels systèmes, tels appareils, tel acte vital ; on est sorti de cette dichotomie qui ne leur accordait que des modes sthéniques ou asthéniques S et l'on a scruté ces modes dans toutes leurs variétés. Rien de plus important que les notions qui ont été ainsi acquises. Les effets se modifient profondément suivant les doses, selon les classes auxquelles appartiennent les sujets sur lesquels on expérimente. Des plantes différentes contiennent des agents analogues ; des agents provenant de plantes d'une même famille ou d'une même plante, ont des effets différents ou opposés (morphine, codéine). Certaines substances sont en antagonisme (opium et belladone, belladone et fève de Calabarj. Ces études préparent la détermination de V action thérapeutique de ces agents, sans suffire néanmoins pour bien l'établir, car l'état morbide introduit de nouvelles conditions. La clinique est appelée à résoudre en dernier ressort tous ces problèmes. Ici surgissent les questions soulevées à propos des classifications des méthodes thérapeutiques. Du reste, ce ne sont pas seulement les médicaments qu'il faut étudier ainsi, ce sont tous les modificateurs, ceux qui constituent les matériaux de l'hygiène, aussi bien que les agents médicamenteux et toxiques. C'est en embrassant ce • large domaine, que l'on peut connaître à fond les organismes vivants, leurs caractères, en eux-mêmes, et dans leurs rapports avec ce qui est en dehors deux. Ces études et celles qui se rattachent à la géograpliie médicale, mettent en évidence l'un des grands' côtés du rôle social de la médecine [voy. Médecine (rôle social de la) et Introduction, t. I, p. 55].

Malgré le nombre si considérable de vérités certaines, de faits positifs tout nouveaux ou retrouvés, sanctionnés par le dix-neuvième siècle, et qui s'augmente chaque jour dans toutes les sciences et dans toutes les directions ; malgré l'excellence de la méthode expérimentale et des analyses, servant d'introduction et de préparation aux synthèses, on se plaint des incertitudes, des confusions, du peu d'harmonie des doctrines, etc. ; mais on ne songe point au grand progrès accompli au point de vue pratique, à celui qui s'est fait ou se prépare dans les théories, par ces tendances éclectiques qui s'imposent avec une autorité croissante dans le domaine des faits, de leurs déductions rigoureuses et de la réalité ^ On travaille à se

* On doit reprocher à Geromini de s'être trop renfermé dans celte dichotomie ; il ne faut point l'oublier quand on \eut apprécier ses intéressantes recherches.

^ La doctrine éclectique doit pénétrer la cause de l'harmonie qui régne entre les diverses forces qui existent chez l'homme. Cet accord doit se trouver dans les lois qui les représentent. Nous sommes persuadé, d'après les faits, que ces forces sont peu nombreuses, que les lois générales qui les régissent et assurent leur union sont peu compliquées [voy. Forces.)

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