PROPOSITIONS
1" Il existe une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés.
2° Un fluide universellement répandu et continué de manière à ne souffrir aucun vide, dont la subtilité ne permet aucune comparaison, et qui, de sa nature, est susceptible de recevoir, propager et communiquer toutes les impressions du mouvement, est le moyen de cette influence.
3° Cette action réciproque est soumise à des lois mécaniques inconnues jusqu'à présent.
4» Il résulte de cette action des effets alternatifs qui peuvent être considérés comme un flux et un reflux.
5» Ce reflux est plus ou moins général, plus ou moins particulier, plus ou moins composé, selon la nature des causes qui le déterminent.
6° C'est par cette opération, la plus universelle de celles que la nature nous offi-e, que les relations d'activité s'exercent entre les corps célestes, la terre et ses parties constitutives.
7° Les propriétés de la matière et du corps organisé dépendent de cette opération.
8° Le corps animal éprouve les effets alternatifs de cet agent, et c'est en s'insinuant dans la substance des nerfs qu'il les affecte immédiatement.
9° Il se manifeste, particulièrement dans le corps humain, des propriétés analogues à celles de l'aimant; on y distingue des pôles également divers et opposés, qui peuvent être
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communiqués, changés, détruits et renforcés ; le phénomène même de l'inclinaison y est observé.
La propriété du corps animal qui le rend susceptible de l'influence des corps célestes et de l'action réciproque de ceux qui l'environnent, manifestée par son analogie avec l'aimant, m'a déterminé à la nommer magnétisme animal.
11° L'action et la vertu du magnétisme animal, ainsi caractérisées, peuvent être communiquées à d'autres corps animés ou inanimés. Les uns et les autres en sont cependant plus ou moins susceptibles.
12° Cette action et cette vertu peuvent être renforcées et propagées par ces mêmes corps.
13° On observe à l'expérience l'écoulement d'une matière dont la subtilité pénètre tous les corps, sans perdre notablement de son activité.
14° Son action a lieu à une distance éloignée, sans le secours d'aucun corps intermédiaire.
15° Elle est augmentée et réfléchie par les glaces, comme la lumiéi'e.
16° Elle est communiquée, propagée et augmentée par le son.
17° Cette vertu magnétique peut être accumulée, concentrée et transportée.
18° J'ai dit que les corps animés n'en étaient pas également susceptibles; il en est mèms, quoique très-i'ai'es, qui ont une propriété si opposée, que leur seule présence détruit tous les effets de ce magnétisme dans les autres corps.
19° Cette vertu opposée pénètre aussi tous les corps ; elle peut être également communiquée, propagée, accumulée, concentrée et transportée, réfléchie par les glaces et propagée parle son; ce qui constitue non-seulement urie privation, mais une vertu opposée positive.
20° L'aimant, soit naturel, soit artiliciel, est, ainsi que les autres corps, susceptible du magnétisme animal, et même de la vertu opposée, sans que, ni dans l'un ni dans l'autre cas, son action sur le fer et l'aiguille souffre aucune altération ; ce qui prouve que le principe du magnétisme diffère essentiellement de celui du minéral.
21° Ce système fournira de nouveaux éclaircissements sur la nature du feu et de la Imniére, ainsi que dans la théorie de l'attraction, du flux et du reflux, de l'aimant et de l'électricité.
22° Il fera connaître que l'aimant et l'électricité artificielle n'ont, à l'égard des maladies, que des propriétés communes avec une foule d'autres agents que la nature nous offre; et que, s'il est résulté quelques effets utiles de l'administration de ceux-là, ils sont dus au magnétisme animal.
25° On reconnaîtra par les faits, d'après les règles pratiques que j'établirai, que le principe peut guérir immédiatement les maladies des nerfs, et raédiatement les autres.
24° Qu'avec son secours, le médecin est éclairé sur l'usage des médicaments; qu'il perfectionne leur action, et qu'il provoque et dirige les crises salutaires, de manière à s'en rendre le maître.
25° En communiquant ma méthode, je démontrerai, par une théorie nouvelle des maladies, l'utilité universelle du principe que je leur oppose.
26° Avec cette connaissance, le médecin jugera sûrement l'origine, la nature, et les progrès des maladies, même des plus compliquées ; il en empêchera l'accroissement et pan'iendra à leur guérison sans jamais exposer le malade à des effets dangereux ou des suites fâcheuses, quels que soient l'âge, le tempérament et le sexe. Les femmes, même dans l'état de grossesse et lors des accouchements, jouiront du même avantage.
27° Cette doctrine, enfin, mettra le médecin en état de bien juger du degré de santé de chaque individu, et de le préserver des maladies auxquelles il pourrait être exposé. L'art de guérir parviendra ainsi à sa dernière perfection.
Ces propositions reproduisent, comme on peut voir, l'antique théorie du fluide universel ; elles spécitient même la nature de ce fluide ; elles le déclarent magnétique, susceptible de polariser le corps humain, non identique cependant avec (( le principe » du magnétisme minéral ni avec l'électricité ; réfléchie par les glaces ; quelquefois perceptible à l'œil ; propagée avec le son ; susceptible de flux et de reflux; communicable d'un corps à un autre, animé ou inanimé; les pénétrant tous, sauf quelques corps animés, très-rares, qui sont doués au contraire d'un jmncipe opposé également propagé par le son et réfléchi par les glaces; déterminant les propriétés de la matière et des corps organisés; s'insimiant enfin dans la substance des nerfs pour y devenir l'agent des fonctions vitales.
Voilà pour la théorie. La pratique a également varié.
Elle a d'abord consisté tout entière dans rattouchement et dans le regard. Le
magnétiseur, le dos tourné au nord (car il ne faut pas oublier le polo) s'assied en face du sujet, les genoux touchant les genoux, les yeux attachés aux yeux. Tantôt on applique les mains sur les hypochondres, les pouces placés vers l'ombilic ; tantôt le pouce ou l'index est dirigé sur l'épigastre. Ou l'on reste immobile dans cette position, ou bien, le pouce restant en place, on décrit avec les doigts, à gauche et à droite, un demi-cercle. Enfin, on pose les mains sur la région lombaire, principalement, ont dit les commissaires de la Société de médecine, lorsqu'il s'agit des femmes.
Au lieu du courant direct, on s'est contenté de présenter les doigts ou un conducteur magnétique à diverses parties du corps successivement : aux yeux, à la bouche, au cou, au dos, etc. Quelquefois on les promenait le long de la poitrine ou des membres, et l'on exécutait avec les mains des mouvements de projection destinés à augmenter l'intensité des effluves. Selon la règle, la magnétisation se pratiquait à pôles opposés. La magnétisation à pôles directs et à contre-sens détruisait l'effet de h première.
Si l'opération était faite dans un but curatif, on la dirigeait principalement sur la partie malade, et l'on avait soin de placer les mains aux deux côtés opposés de la partie, afin de produire un courant continu de fluide en le faisant entrer d'un côté et sortir de l'autre. Pans les cas de maladie générale, on pratiquait la magnétisation à grand courant au moyen des doigts réunis en pyramide et promenés de haut en bas sur toutes les parties du corps.
Nous avons parlé de conducteurs magnétiques. C'était d'ordinaire une baguette de fer ou de verre ; mais tout autre objet portatif, susceptible de concentrer le fluide émané de l'opérateur, pouvait rendre le même office. Parfois même, on magnétisait de gros objets, tels que des arbres, dont le contact ou la simple approche déterminait des effets semblables à ceux de l'attouchement. Mesmer lui-même avait magnétisé, sur le boulevard Saint-Martin, un arbre laissé à la disposition des malades pauvres.
Ajoutez qu'un piano-forte ou un harmonica, chargé de fluide par la baguette et directement magnétisé par la main du virtuose, transmettait ce fluide aux malades, par l'intermédiaire du son, celui-ci étant, comme nous l'avons va, bon conducteur.
Quels étaient les effets produits? Des bâillemenls, des pandiculations, des hoquets, des larmes, des sanglots, des fourmillements, une attraction invincible vers le magnétiseur, la sensation d'effluves intérieurs se répandant dans tout l'être comme des ondées enivrantes, et l'animant d'une vie étrange. Chez un certain nombre de personnes, surtout quand la musique se mettait de la partie, cette perturbation nerveuse arrivait jusqu'à la pâmoison ou jusqu'à la convulsion. C'était la crise, qui était ordinairement salutaire et jugeait la maladie. Quant aux effets curatifs, les voici tels que Mesmer lui-même les résume : « Le magnétisme animal peut guérir immédiatement les maux de nerfs, et médiatement les autres ; il perfectionne l'action des médicaments ; il provoque et dirige les crises salutaires, de manière qu'on peut s'en rendre maître; par son moyen, le médecin connaît l'état de santé de chaque individu et juge avec certitude l'origine, la nature et les jnoyrès des maladies les plus compliquées; il en empêche l'accroissement et parvient à leur guérison sans jamais exposer le malade à des effets dangereux ou à des suites fâcheuses, quels que soient l'àgc, le tempérament et le sexe. ))
Le toucher et les passes étaient ce qu'on peut appeler les petits moyens du
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magnétisme. Mais voici venir le baquet, imaginé pour répondre, par des magnétisations en masse, à un tel empressement du public, que Mesmer et son valettoucheur n'y pouvaient suffire. Il est même naturel de se demander comment, après s'être soumis si longtemps à une si grande déperdition de fluide, ils étaient encore en vie.
Dans une grande salle close de toutes parts, qu'éclaire faiblement une lumière tamisée par d'épais rideaux, et oii les assistants sont tenus au silence, se trouve une caisse circulaire de bois de chêne, munie d'un couvercle percé de trous, et ayant six pieds de diamètre et un pied et demi de hauteur. Qu'y avait-il dans ce baquet? « Des bouteilles arrangées d'une façon particulière », dit de Puységur. Cette disposition était radiée ; un premier lit de bouteilles était rangé les goulots au centre et le fond à la circonférence, et un second lit dans un ordre opposé, le fond au centre. Ces bouteilles, recouvertes d'eau et en contenant elles-mêmes, reposaient sur un mélange de verre pilé et de limaille de fer. Par les trous du couvercle sortaient des tiges de fer dont l'extrémité intérieure plongeait dans le liquide et dont l'autre, coudée, mobile et terminée en pointe, s'appliquait an corps des malades. Certaines tiges étaient assez longues pour pouvoir atteindre au second ou au troisième rang des malades assis autour de la cuve et reliés entre eux par une corde partant du baquet. Quelquefois la corde n'allait pas au delà du premier rang d'adeptes, ceux du second rang se tenant par un ou plusieurs doigts de chaque main. Voilà, au point de vue de la physique vulgaire, un étrange appareil magnétique ! Quelle peut en être l'action? De Puységur va nous le dire, d'après Mesmer lui-même. « On touche (médiatement) chacune des bouteilles qui entrent dans le réservoir magnétique, et on leur communique par là une impulsion électrique animale : on charge de même l'eau qui recouvre les bouteilles, et, par cette opération, l'on détermine les courants de mouvC' ments à se porter vers les pointes ressortantes. » Et même, « si l'on veut, au moyen d'une baguette de fer terminée en pointe dans le milieu du baquet, qu'on peut toucher de temps en temps, ou d'un rechargement qu'on peut opérer à volonté, on entretient le mouvement dans la direction donnée ; et, par l'intermède delà corde , il arrive un combat dans chaque individu pour le rétablissement de l'équilibre du fluide ou mouvement électrique animal. » Quoi de plus clair ?
Pourtant, cet appareil tout compliqué qu'il est, manque encore de la pièce principale, et ne pourrait tel quel produire les grands effets. Cette pièce essentielle, c'est le réservoir du fluide, c'est le maître lui-même ! L'action ne devient énergique que quand le magnétiseur entre dans la chaîne. Il n'est pas nécessaire pour cela qu'il se mette en communication avec la corde, ce qui pourtant ne gâterait rien ; il lui suffit de toucher les malades, de diriger sur eux ses doigts, sa baguette, ses regards, ou de pratiquer le grand courant avec ou sans contact. Alors le courant animal du magnétiseur, se rencontrant avec celui de la cuve, forme dans le corps des enchaînés un véritable torrent qui va, vient, se précipite ou se ralentit suivant les circonstances, et finit par entraîner l'assistance entière. Dans quel monde de sensations ! Les yeux s'égarent ; les gorges se soulèvent ; les têtes se renversent ; on frémit, on pleure, on rit, on tousse, on crache, on crie, on gémit, on suffoque, on a des vertiges, on s'endort, on tombe dans l'extase, on sent des ardeurs secrètes ; puis viennent les cris, les étranglements, les mouvements convulsifs, les contorsions, les culbutes. Les femmes surtout se jettent les unes sur les autres ; rouges ou pâles, les traits bouleversés, les
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cheveux flottants ou collés à la tempe, elles s'embrassent, se repoussent, se roulent à terre ou vont donner de la tête contre les murs. N'ayez peur ; le mur est matelassé. « Le secours! le secours ! » A cet appel, le maître jette son harmonica et vole vers les frénétiques. Il les pénètre d'un regard aigu et profond, leur prend les mains ou passe les siennes sur les parties les plus agitées. Peu à peu, le calme revient; la respiration se ralentit, la sueur s'arrête, et un élan de tendre reconnaissance termine la crise. •
Certes, il ne viendra à l'esprit de personne que de pareilles scènes soient bonnes pour la décence publique. Mais il faut en croire là dessus l'honnête Puységur : Mesmer s'appliquait scrupuleusement à prévenir les abus, et les excitations nerveuses ne sont guère sorties du programme que sous le règne de ses successeurs. Tel était l'état du magnétisme animal au point de vue de la théorie et de la pratique, quand se réunit la commission de l'Académie des sciences. Ce n'est pas avec Mesmer que cette commission se mit en rapport, mais bien avec d'Eslon. On l'en a blâmée; mais le rapport qu'elle fit cinq mois plus tard (H août 1784) dit positivement qu'elle a été instituée « pour faire l'examen et rendre compte du magnétisme animal pratiqué par M. d'Eslon. » Et, n'est-il pas aisé de comprendre que ni le gouvernement ni la commission ne pouvaient plus s'adresser à celui qui voulait le salaire avant la peine, la récompense de sa découverte avant vérification, et qui n'eût pas manqué de renouveler ses prétentions exorbitantes? La commission, après avoir reçu les explications de d'Eslon, toutes conformes aux principes ci-dessus rappelés, commence par s'assurer, au moyen d'un électromèlre et d'une aiguille de fer non aimantée que, le baquet « ne contient rien qui soit électrique ou aimanté. » Rien non plus qui puisse rendre palpable, même au plus faible degré, quoi qu'on en ait dit, l'existence du fluide. Ce qu'on voit sortir des doigts du magnétiseur, c'est la sueur vaporisée (à moins que ce ne soit rien du tout) ; ce qu'on sent sur la peau du visage quand les doigts s'en approchent, c'est le mouvement de l'air avec la chaleur de la main ; ce qu'on sent à l'extrémité de ces doigts ou de la baguette de fer, c'est l'odeur de la transpiration ou celle du fer légèrement échauffé ou frotté. Ni visible, ni tangible, ni sensible d'aucune manière, comment se manifeste-t-il ?
Surtout par son action sur les corps animés. C'est ce qu'il fallait vérifier. Les commissaires n'ont pas tardé à faire cette remarque que les phénomènes nerveux constituant la crise, et qu'ils ont observés en effet, outre qu'on les rencontrait presque toujours chez des femmes, semblaient se propager de l'une à l'autre comme par imitation. Ils ont, en conséquence, pris le parti de ne s'attacher qu'à des expériences isolées ou ne portant que sur peu de personnes à la fois, condition qui n'a rien de défavorable ni à la production ni à l'action du fluide ; la seule aussi qui puisse mettre cette action en lumière, puisque la première règle d'une expérience sur les propriétés spéciales d'un agent quelconque est de l'isoler de tous les autres. Il était essentiel aussi que les expériences portassent, non sur des phénomènes à marche lente, variable d'individu à individu, de moment à moment, et dont les mouvements naturels de l'organisme puissent rendre compte, comme sont les maladies, mais bien sur des « effets momentanés, » sur « des changements observables. » Cette précaution, fort critiquée; ne le sera jamais par des médecins instruits et de vrais hommes de science. C'est cette pauvre thérapeutique, on le sait bien, qui a fait les frais de presque toiis les charlatanismes et de toutes les sottes crédulités, depuis la médecine hiératique jusqu'à celle de nos jours, en passant par Ja sorcellerie ; depuis le?
salons dorés jusqu'aux taudis. Mesmer lui-même partageait cette opinion que la preuve par la guérison des malades est sujette à contestation. Donc, contre le désir de d'Eslon, les commissaires concentrèrent leurs études .sur des individus isolés, et, pour plus de sécurité, se firent d'abord eux-mêmes les sujets de leurs expériences.
D'Eslon mit à leur disposition, dans son propre appartement, un baquet particulier et les magnétisa lui-même tous les huit jours. Aucun effet digne d'attention. De temps à autre, après plusieurs heures de séance, un peu A'agacement des nerfs. On ressent bien quelquefois de la douleur à la région de l'estomac, mais c'est quand elle a été pressée et foulée par la main du magnétiseur. On rapproche les séances, on va au baquet trois jours de suite : aucun résultat nouveau.
Mais peut-être le fluide n'agit-il pas sur des personnes plus ou moins bien portantes. Si l'on s'adressait à des malades, en laissant toujours de côté la question de la guérison? Les commissaires soumettent à l'expérience, tantôt parle baquet, tantôt par l'attouchement et les passes, et toujours sous la conduite de d'Eslon, quatorze malades, parmi lesquels Franklin, retenu chez lui et qu'on va magnétiser à Passy, et un autre commissaire en proie à la migraine avec froid extrême aux pieds. Neuf de ces malades n'é[)rouvent absolument rien; un ressent une légère chaleur au genou (affecté d'hydarthrose) ; un autre — c'était une dame très-nerveuse — est prise de tendance au sommeil, d'un peu d'agitation et de malaise, dans une séance de cinq quarts d'heure ; un troisième, atteint d'ophthalmie chronique, déclare sentir de la'douleur dans le globe oculaire par la simple approche du pouce, mais seulement d'un côté, qui est le moins malade ; un quatrième, qui portait des hernies et avait tout le ventre très-sensible, exécute des mouvements précipités de la tête et des épaules, dit qu'il étouffe quand on promène le doigt verticalement devant son visage ; enfin le cinquième éprouve des effets analogues, mais moins prononcés. Or il est à considérer — et le rapport en fait la remarque — que les trois derniers malades, les seuls qui aient présenté des phénomènes un peu notables, étaient des gens du peuple dont la sincérité paraissait suspecte, assez mal avisés d'ailleurs pour se croire tenus d'accuser devant une réunion imposante des effets qu'ils n'éprouvaient pas, tandis que, sur les onze autres, neuf avaient été choisis parmi des personnes connues et capables de se rendre compte de leurs impressions.
Désappointés du côté de d'Eslon, les commissaires se rabattent sur un autre médecin magnétiseur, Jumelin, qui avait fait des expériences chez le doyen de la Faculté. Jumelin a une théorie à lui : le fluide magnétique est le même que celui qui fait la chaleur ; tendant à l'équilibre, il passe du corps qui en a le plus dans celui qui en a le moins, et il n'y a aucune distinction de pôle à observer dans l'opération. N'importe ; voyons les expériences. Sur onze personnes, une seule, la portière de l'accoucheur Le Roy, éprouve quelque chose ; mais quoi? Simplement de la chaleur dans les parties magnétisées. La sentait-elle réellement, cette chaleur? Qu'on en juge. On lui bande les yeux ; magnétisée, elle accuse de la chaleur ailleurs que sur les parties soumises à l'opération; non magnétisée, mais croyant .l'être, elle a les mêmes impressions; enfin magnétisée de nouveau, sans le savoir, elle n'éprouve absolument rien. Des expériences du même genre, répétées non pas sur quelques personnes mais sur une « infinité » de sujets, donnent les mêmes résultats.
Puisque « l'imagination » est un si bon instrument magnétique, il devenait intéressant de savoir ce dont elle était capable à elle toute seule. A cette occasion,
d'Eslon rentre en scène. Un jeune homme dont il a lui-même éprouvé la sensibilité au magnétisme est promené dans un jardin dont un arbre seul a été magnétisé. D'Eslon l'accompagne, en dépit dés commissaires ; il veut absolument diriger sa canne vers l'arbre ; mais on le tient à distance, et le jeune homme a les yeux bandés. Celui-ci est conduit successivement vers quatre arbres non magnétisés qu'on lui fait embrasser pendant quelques minutes ; les efiets classiques, la toux, la sputation, l'étourdissement vont en augmentant du premier arbre jusqu'au quatrième, près duquel notre homme tombe en crise : il était alors à 27 pieds de l'nrbre magnétisé. D'autres expériences semblables, mais par des moyens différents, ne sont pas moins instructives. Une femme a la crise en buvant dans une tasse qui n'est pas magnétisée et se calme tout à coup en buvant dans une tasse qui l'est selon toutes les règles. Une autre a des convulsions, se supposant magnétisée à travers une porte. Une troisième qui a les yeux bandés croit d'Eslon présent. Le dieu ! voilà le dieu ! Elle trépigne, se roidit, vocifère et emplit la maison de tapage. Le dieu était loin.
Il faut voir maintenant si les effets produits par l'imagination sans intervention du magnétisme peuvent l'être également par le magnétisme sans intervention de l'imagination; car c'est ce qu'on objectait aux commissaires. Le fluide passe à travers les corps les plus épais et se transmet à de grandes distances : il passera bien à travers une feuille de papier et agira bien sur un sujet déjà éprouvé et placé derrière. On magnétise donc une lingère à travers une fausse-porte formée d'un châssis de papier ; on la magnétise à pôles opposés, suivant le précepte de d'Eslon, elle n'en a pas le moindre sentiment. Est-ce qu'elle était en mauvaise disposition? Non ; car le magnétiseur la rejoint par un détour, la magnélise en face, et,qui plus est, à pôles directs et à contre-sens, avec la précaution de se tenir à la même distance d'elle que la première fois, et la voilà qui se met n piétiner et à se tordre les bras. Ce n'est pas tout : l'opérateur lui présente tout à coup les deux index placés en croix, ce qui était une manière de continuer le magnétisme à pôles directs, et tous les phénomènes nerveux cessent comme par enchantement.
Voilà la partie expérimentale de ce rapport, auquel on en joignit un antre, celui-là secret, pour avertir le gouvernement du danger que font courir aux mœurs les manœuvres du magnétisme. Déjà, et c'est le rapport secret qui rappelle ce fait, le lieutenant de police, Lenoir, avait interrogé d'Eslon pour savoir s'il ne serait pas facile d'abuser d'une femme magnétisée ou tombée en crise, et d'Eslon avait répondu affirmativement. Les commissaires n'ont pas de peine à montrer, par un tableau saisissant des scènes auxquelles ils ont assisté, que les seules pratiques du magnétisme, toute crise à part, sont extrêmement scabreuses, et que le désordre des sens qui en résulte suffit pour amener les mêmes conséquences qu'un abus violent. Le passage suivant mérite d'être cité : « L'homme qui magnétise a ordinairement les genoux de la femme renfermés dans les siens : les genoux et toutes les parties inférieures du corps sont en contact. La main est appliquée sur les hypochondres et quelquefois plus bas sur les ovaires ; le tact est donc exercé à la fois sur une infinité de parties et dans le voisinage des parties les plus sensibles du corps. Souvent l'homme, ayant la main gauche ainsi appliquée, passe la droite derrière le corps de la femme : le mouvement de l'un et de l'autre est de se pencher nuituellement pour favoriser ce double attouchement. La proximité devient la pins grande possible, le visage touche presque le visnge, les haleines se respirent, toutes les impressions physiques se partagent instanta-
loi MESMKRIsME.
iiément, et l'attraction réciproque des sexes doit agir dans toute sa force. Il n est pas extraordinaire que les sens s'allument ; l'imagination qui agit en même temps répand un certain désordre dans toute la machine ; elle suspend le jugement, elle écarte l'attention ; les femmes ne peuvent se rendre compte de ce qu'elles éprouvent ; elles ignorent où elles sont. » Les faits n'ont que trop justiûé ces appréhensions. Les tribunaux ont eu à prononcer sur des cas de viol accompli pendant le sommeil magnétique (voy. Gazette hebdomadaire, 1858, p. 852).
En outre de ces deux rapports, les commissaires membres de l'Académie des sciences crurent devoir aux convenances d'en adresser un, le i septembre,à leurs collègues, pour mettre sous leurs yeux les vues qui avaient dirigé et les résultats qu'avaient produits leurs investigations.
Pendant que cette commission était à l'œuvre et préparait le beau travail qui vient d'être résumé, celle qui avait été choisie au sein de la Société royale de médecine ne perdait pas son temps ; son rapport fut déposé le 16 août. Dans cet autre examen, c'est encore d'Eslon qui, avec Lafisse, préside aux expériences, quand les commissaires ne s'en chargent pas eux-mêmes. Ces expériences sont loin, il faut le reconnaître, d'être conduites avec la même méthode ni la même ingéniosité que les pi écédentes, et le rapport, plus nourri de raisonnements que de laits, se ressent de ce défaut. Néanmoins, elles suffisent pai'faitement pour établir que, là aussi, l'imagination (ou la supercherie) était la seule source des phénomènes observés, qu'on voit se produire quand les sujets, se croyant magnétisés, ne le sont pas, ou faire défaut quand, ne se croyant pas magnétisés, ils le sont réellement. De plus, les commissaires ont voulu étudier l'effet des pratiques magnétiques comme moyen de cnration des maladies. C'était d'ailleurs l'objet formel de la mission qui leur avait été confiée par l'ordonnance du roi. Une telle épreuve, nous avons dit pourquoi, était périlleuse ; pourtant il était à présumer que des observations faites par des médecins instruits n'aboutii'aient pas à des résultats fallacieux. Les malades ont été divisés en trois classes : « 1° ceux dont les maux étaient évidents et avaient une cause connue ; 2° ceux dont les maux légers consistaient en des affections vagues, sans cause déterminée; 3° les mélancoliques. » Aucun des malades de la première catégorie n'a été ni guéri ni notablement soulagé après un traitement de quatre mois, sans compter celui que certains d'entre eux avaient déjà subi antérieurement. Dans la seconde catégorie, plusieurs ont déclaré se trouver mieux, avoir plus d'appétit, digérer plus aisément : ce sont là des phénomènes tout subjectifs, impossibles à contrôler. Enfin on en peut dire autant des mélancohques. « ()n sait, dit justement le rapport, combien il est facile de les affliger, de les consoler, de suspendre pour quelque temps leurs douleurs, de les occuper, de les distraire ; et combien il faut peu compter sur leurs témoignages, sur leur guérison et sur les succès que l'on obtient dans le traitement de leurs maladies. » Le rapport s'appHque d'ailleurs à montrer que « entre les actions et les crises, qui sont des moyens que la nature emploie pour guérir les maladies, et les effets du prétendu magnétisme (qu'on appelle également crises) il n'y a de rapport que dans la consonnance des mots. » Les conclusions principales sont les deux suivantes: Au point de vue de l'effet immédiat, le magnétisme animal n'est que l'art de faire tomber en convulsion les personnes sensibles ; au point de vue de l'effet curatif, le magnétisme est ou inutile ou dangereux.
L'un des commissaires, Laurent de Jussieu, ne voulut pas signer ce rapport; bien plus, il en rédigea mrautre qu'il publia (12 septembre), malgré les instances
de ses collègues et du ministre Brcteuii. Les magnétiseurs sans doute se sont trop hâtés de revendiquer à leur profit ce manifeste individuel ; mais il faut avouer aussi que leurs adversaires ne sont guère jilus autorisés à le faire tourner à leur profit. Quant aux faits de Jussieu, on ne peut se refuser à reconnaître que plusieurs sont en contradiction avec les conclusions du rapport. S'il ne croit pas aux actions à grande distance, ni aux meubles et aux vases magnétisés; s'il croit que rima2;ination peut être assez puissante pour produire chez l'homme des effets semblables à ceux qu'il a observés, il ne se rend pas sur certains cas de convulsion ou d'autres phénomènes nerveux, qui lui ont paru entièrement indépendants de rimagination. Tout en ne se montrant pas partisan des convulsions et des crises, il a vu quelquefois ces dernières parcourir trois phases classiques d'eréthisme, de stase et de détente, avec évacuation d'humeur, et produites par un procédé magnétique, tel que la présentation de la baguette à distance. Il a vu aussi des tumeurs du has-ventre s'avancer, rouler sous le doigt et la baguette, et paraître augmenter de volume ; des fièvres quartes guérir, des rhumatismes inflammatoires se résoudre. Et quant à la théorie, il croit à l'existence du fhiide universel. « Ce ne serait pas une nouveauté en physique d'admettre dans les corps animés deux principes premiers, celui de la matière et celui du mouvement. Ce dernier doit être regardé comme l'agent immédiat de toutes les fonctions animales. » Ce principe actif passe d'un corps dans un autre corps voisin. « S'il suit l'affinité avec le principe électrique, il s'échappe par toutes les ouvertures, par toutes les surfaces du corps, et principalement par celles qui approchent plus de la forme allongée et aiguë des conducteurs électriques, telles que la main et le doigt. » Quel est le fluide qui est l'agent immédiat des fonctions de l'homme? C'est la chaleur animale. « Annoncer la chaleur animale, constater son existence; parler de la force d'expulsion hors des corps et de l'atmosphère particulière qui en résulte ; dire quelle se transporte d'un corps à un autre par frottement et par contact; rappeler les effets connus de cette chaleur communiquée; en déduire ses propriétés; les confirmer par de nouveaux résultats d'une pratique plus étendue, telle aurait àù être la première marche de ceux qui voulaient introduire une nouvelle méthode de traitement. »
En somme, la pensée qui se détache de cette œuvre, c'est que Mesmer est sur la trace d'une vérité féconde, gâtée par l'insuffisance scientifique ou par des causes d'un autre ordre, et qu'il appartiendrait à la vraie science de reprendre et de féconder. Malheureusement pour de Jussieu, aucune des observations et des expériences qu'il rapporte ne justifie son attitude plus que réservée. D'ailleurs, plusieurs de ces ftiits n'appartiennent pas aux expériences de la commission ; ils ont été recueillis directement chez d'Eslon et consorts. Or, nous aurons occasion de le répéter, malgré tout le respect dû au grand mérite de de Jussieu, c'est uniquement par des faits pubhcs, et non par des observations personnelles, que toute affiraiation de faits extraordinaires, qu'ils s'appellent magnétiques ou magiques, peut espérer de se faire accepter. Quand on a vu de pareils faits, il reste encore à les montrer.
On peut dire qu'ici finit le mesmérisme proprement dit. Déjà ébranlé, comme on vient de le voir, par les sociétés savantes ; condamné à l'abandon, au mauvais vouloir et presque à l'hostilité d'un gouvernement d'abord propice, son crédit commençait à baisser devant le public. Une circonstance y contribua plus qu'aucune autre. Le frère du grand Frédéric, Henri de Prusse, venait d'arriver en France et suivait par curiosité, sous les arbres magnétisés du château de Beau-
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bourg, les expcncncos d'un officier français, le comfc Tissart du Rouvre. Mesmer accourt; il propose et obtient de magnétiser le prince. Mais le rude soldat n'a pas les nerfs sensibles; il ne s'endort pas plus qu'à Friedberg ou devant Breslaw; il n'a ni pandiculations, ni hoquets, ni chaleurs internes, ni convulsions, et il ne tombe pas amoureux de son magnétiseur. Même déboire à Paris, oij la pnnccsse de Lamballe brave le baquet. On essaya, à ce propos, une explication tirée de la majesté du sang royal; mais le sang royal était trop près de couler à cette époque pour que le public pût le croire plus réfractaire qu'un autre à l'influence magnétique. Cet empire du merveilleux déclinait donc visiblement à Paris. Il se soutenait mieux dans ses colonies de- province, où les chambres de crise s'étaient multipliées (on en avait élabli jusqu'en Amérique). Et, en même temps, près de Soissons, chez un élève de Mesmer, le mesmérisme subissait déjà une transformation ; une transformation fort désagréable au grand pontife, mais qui lui a rendu pourtant le service de répandre sur sa propre doctrine la lumière et la gloire des nouveaux horizons qui venaient de s'ouvrir.
De temps à autre, dans la période purement mesmérienne, et à Paris même, on avait observé sur les maguétisés des phénomènes analogues à ceux du somnambulisme. L'auteur des Réflexions impartiales, imprimées en 1784, dit en propre terme que de? magnétisés de Mesmer, ayant un bandeau sur les yeux, ont reconnu les maladies des autres. De Jussieu raconte le cas d'un jeune homme qui parcourait silencieusement la salle, touchait ses compagnons, et, les magnétisant par ce seul attouchement, « conduisait seul la crise à son terme sans souffrir de concurrence «, puis, revenu à son état naturel, ne se souvenait pins de rien. 11 paraît bien, d'ailleurs, que le chevalier de Barbarin ne connaissait pas les expériences de Puységur quand il fabriquait, sans autres frais que la prière, des somnambules médecins. Mais c'était là évidemment un souvenir du tombeau de Paris plutôt que de la cuve de Mesmer; et, en somme, on n'est pas injuste quand on rattache si spécialement le somnambulisme au nom du marquis de Puységur, qui d'abord l'a découvert pour son propre compte, et qui lui a fait faire un si brillant et si rapide chemin.
Trois Chastenet de Puységur, le marquis, le comte et leur frère Maxime, tous officiers, étaient adonnés aux pratiques du magnétisme, dont l'un d'eux, le comte, disait avoir éprouvé les bienfaits dans une maladie chronique; c'était la mode alors dans les armées de terre et de mer, où l'on avait sous la main des sujets d'expérience. Celui qui s'est rendu célèbre est le marquis Armand-Jacques-Marc de Chastenet de Puységur. Retiré dans sa terre de Buzancy, où il ne s'occupa d'abord que de son repos et de ses jardins, il rencontre la fille de son régisseur qui souffrait d'un mal de dents, la magnétise et la guérit en moins de dix minutes ; même succès le lendemain sur la femme du garde. Succès oblige, et voilà le marquis devenu médecin des vilains d'alentour. Or, parmi eux se trouvait un jeune homme atteint depuis quatre jours d'une fluxion de poitrine ; quelle est la surprise du magnétiseur quand il voit son client s'endormir paisiblement, et, tout en dormani;, parler, s'occuper de ses affaires, chanter les airs qu'on lui indiquait mentalement ! La lettre oii le marquis exprime à l'un de ses collègues de la Société de l'harmonie l'étal de stupéfaction et d'agitation où ce fait l'a jeté est du 8 mai ITS^, par conséquent antérieure même au rapport de Bailly, à plus forte raison à celui de Jussieu.
Mesmer, accablé de clients, avait inventé le baquet. Puységur songea aussi à ménager son temps et sa peine par un procédé expéditif ; et celui-ci, il n'y avait
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plus à l'iuventer : c'était de se servir d'un arbre magnétisé. On fait choix d'un orme situé sur lu place du village, près d'une fontaine, dont l'eau est aussi magnétisée; une corde est attachée à l'arbre et passe autour du corps des malades, ran"és sur des bancs de pierre et se tenant par le pouce. Le premier etfet produit mérite d'être rappelé : « Qu'est-ce que je vois là? » dit le sujet en regardant l'arbre. Puis sa tête s'incline et le soranambuhsme est complet. Ramené chez lui, on le démagnétise; il ne se souvient de rien. Quoi ! pas même d'être allé à l'arbre? Non ; et pourtant il n'a été magnétisé qu'après s'être mis en communication avec la corde. C'est la particularité la plus remarquable du lait, à laquelle Puységur ne paraît pas avoir songé.
Les faits se multiplient chaque jour. C'est « une procession perpétuelle dans le pays. » Le bon marquis n'y tient plus. Il est dans « lexallation; » il n'a qu'un regret, « c'est de ne point toucher tout le monde. » Le ton enthousiaste de ses lettres, surtout quand on le rapproche du genre d'esprit scientifique qui règne quelquefois dans la partie dogmatique de ses Mémoires, uotanuuent sur le concours réciproque que se prêtent le "^nouvement végétal de l'arbre et l'électricité animale pour produire des effets analogues à notre système; le ton de ses lettres, dis-je, donne assez la mesure de la rigueur qui devait présider à ces sortes d'expériences. D'ailleurs, ce n'étaient pas des expériences; c'était une suite de pratiques ingénues dont on ne songeait pas à contester les résultats. Il y a des récits qui dépassent les proportions ordinaires de la crédulité.
En devenant plus nombreux, les faits se diversifient, et chaque jour ajoute quelque chose aux traits du somnambulisme. Du côté du magnétiseur, il n'est bientôt plus besoin ni d'attouchement, ni de baguette, ni de corde : un regard, un geste, une volonté, c'en est assez ; on peut avec cela diriger à sa guise les idées et les actes du sujet, lui couper la parole au milieu d'une phrase, au milieu d'un mot (pourvu qu'il soit dissyllabique). Du côté des somnambules, c'est la pressensation, les prédictions, la vision les yeux fermés et à travers les corps opaques, le calcul précis du temps, la connaissance des maladies chez autrui comme chez soi-même, le discernement des remèdes. Quelquefois un même individu réunit les deux ordres de vertus : il est à la fois et magnétisé et magnétiseur. Un jeune homme de quatorze ans a la faculté, pendant le temps fixé |jar lui comme terme de sa guérison, de se faire tomber en crise tout seul et d'en sortir sans aide. Les espèces de maladies guéries se multiplient avec les malades : une partie de la pathologie y passe. Il faut le reconnaitre, dans ces traitements, si la foi est robuste, l'honnêteté ne l'est pas moins. Aucune exhibition pubhque ; rien pour Irapper l'imagination ; aucun choix parmi les sujets; pas de femmelettes; pas de mélancoHques ; mais des paysans et des paysannes, affectés souvent de maladies épaisses et tenaces. Tout cela lit dans son corps et dans le corps des autres. Nous recommandons surtout les consultations réciproques de deux somnambules racontées à la page 112 des Mémoires. Viélet éprouve le besoin de consulter Catherine. On les magnétise l'un et l'autre et on les met en présence. Catherine décrit « les parties intérieures » de Viélet, ce qui donne à Viélet le droit d'en faire autant des parties intérieures de Catherine. Et cette anatomie suffit au marquis. Les causes naturelles de la guérison ne le préoccupent pas davantage. Un sourd entend après avoir rendu un dépôt par le nez : qu'importe, du moment oià le sujet avait été au réservoir magneïique? Tous les malades qui se trouvent guéris à l'heure prédite ne valent ni plus ni moins que ceux qu'on a vus dans les hôpitaux annoncer leurs attaques d'épilepsie oit rendre leurs urines par vomissement.
Aussi croyons-nous inutile d'analyser et de discuter tous ces faits, qui n'ont eu que des témoins incompétents, comme Clocquet le receveur des gabelles, ou les deux autres de Puységur, et qui, en tous cas, n'ont à aucun degré le caractère de la démonstration scientifique. Si nous avons commencé par là l'exposé de l'œuvre du seigneur de Buzancy, c'est que lui-même, dans son honnête bonne foi, n'a pas procédé autrement. Mesmer avait débuté par une doctrine, à laquelle il tenait naturellement, la croyant fondée sur la plus grande découverte des temps modernes. De Puységur l'a reçue de lui; mais ce sont les faits qui en partie la confirment à ses yeux, et en partie l'amènent à la modifier et à l'étendre. Quelle est donc sa doctrine propre, et par quels procédés l'adapte-t-il aux pratiques du somnambulisme? C'est ce qu'il nous reste à indiquer en peu de mots.
11 faut, pour bien connaître les vues théoriques de Puységur, rapprocher le premier chapitre du petit volume publié en 1784 sous le titre de Mémoires, des deux premiers chapitres du second volume publié en 1 785 sous le titre de Suite des mémoires. Il existe un fluide universel, démontré depuis longtemps par l'électricité et le magnétisme minéral, mais dont le magnétisme animal donnt « la dernière preuve ». Ce fluide est électrique ; il sature tous les corps, y compris le corps de l'homme qui a une « organisation électrique » parfaite; et « nous devons croire » que cette machine électrique vivante (( embrasse les propriétés positive et négative ». Nous ne pouvons le modifier, car ce serait créer; mais nous pouvons le manifester, et il suffit, en ce qui concerne l'homme, d'un eflbrt de la volonté. Tant vaut la force de volonté, tant vaut la puissance de la manifestation. Mais cette action du fluide, comment s'exerce-t-elle ? Est-ce par circulation? Non (p. 24 de la Suite des mémoires), mais simplement par communication de mouvement. Plusieurs billes étant placées sur une même ligne, si l'on pousse la première dans la direction de cette ligne, la dernière se met en mouvement ; c'est que le mouvement s'est coinmuniqué de proche en proche jusqu'à elle. On frappe avec un marteau l'extrémité d'une barre d'acier ; il se produit un effet quelconque au bout opposé et la barre devient aimantée ; c'est encore par suite d'un mouvement communiqué. Ce qu'on appelle l'électricité n'est pas autre chose que l'effet d'un mouvement imprimé au fluide universel, ou plutôt c'est le mouvement même, de sorte que mouvement et électricité sont synoymes. En ce sens, une cloche qui vibre est électrique, le mouvement de ses particules solides étant l'efïet de l'agitation du fluide universel qui la pénètre. 11 y a lieu dès lors de penser que la magnétisation animale ne se produit pas d'une autre manière. On réalise dans le sujet « un effet qui s'empare de toutes les facultés physiques, et se propage jusqu'aux extrémités de son corps. » Tous les grands phénomènes de la nature, cristallisation, végétation, animalisation, s'expliquent de même. C'est du germe végétal ou animal que partent, comme d'un centre, « toutes les extensions de mouvement favorables à la vie, » et c'est là proprement le principe vital. L'homme est plus électrique que l'arbre, par exemple, parce qu'il a plus de mouvement ou de ton de mouvement.
L'action de la volonté sur le principe vital, foyer d'électricité, c'est-à-dire dé mouvement, voilà l'essence du magnétisme animal. Mais ici les exphcations de l'auteur deviennent embrouillées, au moins dans la forme. Du principe vital s'échappe, par les nerfs, une électricité animale qui est dirigée sur les nerfs d'un malade : « Ceux-ci s'en emparent (du mouvement? car il n'y a pas de fluide) avec une avidité extraordinaire, et vont porter cette action à leur tour sur le principe vital qui a besoin d'être renforcé La circulation (p. 58 de la Suite des mé-
moires) d'électricité ainsi établie finit pai- maîtriser et chasser totalement l'obstacle qui "ênait son cours, et la sauté manifestée en môme temps que l'équilibre électrique s'établit entre le magnétiseur et le magnétisé. »
Quoiqu'il en soit, on pourrait croire, d'après ce qui précède, que l'application de l'électricité extérieure ou a aérienne » à l'organisme huiiiain pourrait avoir de bons effets sur les maladies ; mais de Puységur se révolte contre cette idée, sans dire clairement pourquoi. C'est avec une peine infinie qu'il a entendu parler du projet d'employer les aimants chargés de l'abbé Le Noble. Qu'on le sache bien, le principe vital ne peut être renforcé que par une électricité qui lui soit analogue : tous moyens hors de nous, toute électricité étrangère à notre système ne peuvent nous être favorables. Lui-même en a fait l'expérience sur plusieurs sujets. Cette électricité étrangère n'est pas capable de faire tomber les sujets en crise, et n'exerce aucune influence sur les sujets magnétisés. La conclusion est un présage sinistre concernant l'électricité thérapeutique, qui heureusement s'est chargée de le démentir.
Pour mettre en mouvement le fluide animal, de Puységur se servait d'abord de baguettes de fer ; il leur a ensuite préféré des baguettes de verre, qu'il remplaçait même quelquefois par d'autres objets de même composition, le verre ayant été trouvé par lui meilleur conducteur de l'électricité animale (chose assurément inattendue) . Nous connaissons déjà l'arbre et l'eau magnétisés. Ce sont, avec ses propres mains, ses trois moyens d'action. Dans certains cas il a des moyens de renforcement asssez étranges, comme de placer plusieurs personnes entre lui et le malade, ou bien de diriger sur ce dernier une bouteille au lieu d'une baguette. Quand l'opération a lieu en commun, autour de l'arbre, il attend que quelques effets se soient manifestés sur l'ensemble des sujets ; puis il en choisit un, le touche et lui présente sa baguette. Celui-là tombe en crise et acquiert à l'instant toutes les qualités que nous avons énumérées tout à l'heure; le voilà, comme on le disait à Buzancy, médecin ; c'est sa qualité principale et spécifique. Dans cet état, il n'entend que la voi.v de son magnétiseur, et si celui-ci dirige sur lui sa baguette, il l'attire et s'en fait suivre où il veut. II a les yeux fermés ; sa vue est tout intérieure ; si pourtant on lui présente une table servie, U sait trouver les bons morceaux (c'est Clocquet lui-même qui donne ce détail). La crise passée, il a tout oublié. Comment le désenchante-t-onf Ou en lui touchant les yeux, ou en l'envoyant embrasser l'arbre. Cet arbre, qui l'avait endormi tout à l'heure, le réveille à présent.
Ces phénomènes se répètent à peu près sur tous les malades , mais leur intensité, aussi bien que l'efficacité du traitement, dépendent de leur sensibilité, de leur persévérance; et aussi de la persévérance, de la sensibilité, delà foi, et, rappelons-le, de la bonne volonté du magnétiseur. L'exemplaire des Mémoires qui est à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris, porte à la dernière page, écrits de la main de Puységur, ces trois mots : Croyez et voulez !
La guérison obtenue, l'appauvrissement du principe vital d'où résulte la maladie une fois corrigé, les sujets peuvent encore tomber en crise^ devenir d'assez bons somnambules; mais ils ne sont plus que de mauvais médecins. Ils ne sont plus bons à consulter pour les autres. Une dernière particularité à noter, c'est que la tendance au somnambuUsme se prolonge quelquefois d'une manière désagréable. Quelques individus ne pouvaient s'approcher de Puységur sans éprouver l'envie de dormir.
En quoi consiste cette connaissance qu'ont les somnambules, de choses ac-
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tuelles qu'ils ne peuvent voir, ou de choses futures qu'ils voient encore moins? Elle ne consiste pas dans une divination, ni dans une prévision; et consoquemmeat ks somnambules ne font pas de prédictions. Ils sentent actuellement les choses présentes, et quant aux choses à venir, ils les sentent d'avance, ils les pressentent, ils en ont la « presseasation ». Moyennant celte explication trèssimple, Puységur trouve que « l'extraordinaire » des prétendues prédictions des magnétisés s'évanouit entièrement. Mesmer, qui ne voyait pas, nous l'avons dit, d'un œil tranquille cet agrandissement, et un peu ce bouleversement de son domaine par des disciples qu'il ne dirigeait plus, s'est plaint des exagérations et des ridicules qu'avaient enfantés la nouvelle doctrine ; mais il a admis chez les somnambules la pressensation et une persjùcacité supérieure à celle de l'homme éveillé, qu'il a également rapportées à la sensation. Selon lui, l'honnne est doué d'un sens interne ayant dans le cerveau un organe spécial, un centre anatomique formé par l'entrelacement des nerfs préposés aux fonctions des sens externes, y compris bien entendu le tact. Ce sens communique avec le monde extérieur paile moyen du fluide magnétique, et son activité peut être telle qu'elle semble capable de remplacer toutes les autres.
Tout cela peut n'être pas extraordinaire, mais va le devenir assurément en passant de main en main, et en tombant dans des milieux épars, déjà échauffés par l'enthousiasme mesmérien. Depuis cette pentecôte oii le Saint-Esprit leuiavait apparu sous la forme d'un spéculateur rapace, les apôtres, répandus dans quelques villes de France, n'avaient pas renié leur maître, si ce n'est sous le rapport de la délicatesse. Ils avaient eux-mêmes beaucoup de disciples. Les sociétés magnétiques avaient peu à peu couvert la France, débordant sur les pays voisins. Elles étaient surtout florissantes à Strasbourg, à Lyon, àBayomie, à Melz, à Valence. On parlait d'établissements publics de traitement magnétique. L'école de Strasbourg, qui était célèbre entre toutes, a publié pendant quelques années le résultat de ses travaux, sorte de contre-partie de la correspondance hostile delà Société de médecine, imprimée par ordre du roi : c'est à Strasbourg qu'a fait ses premières armes, avant de se fixer à Valence, un de ses adeptes les plus remarqués et les plus cités, Tardy de Montravel. Lyon avait Orelut et Boniiefoy; Bayonne, Maxime de Puységur; Metz, un officier d'artillerie, Ch. Villers, auteur du Magnétisme amoureux. Mais il nous semble inutile de nous arrêter à ces répétitions générales et particulières de scènes connues, dont l'elfet ne manque plus guère. Autant de magnétisés, autant de somnambules ; autant de somnambules, autant de médecins infailhbles : les exceptions sont si rares qu'on ne les compte plus. Les animaux même, chevaux, vaches, crapauds, s'ds n'acquièrent pas l'instinct médical, n'en donnent pas moins des signes éclatants de réceptivité magnétique. Quant à la théorie, en excluant le mysticisme des barbaiinistcs, le spiritisme d'un assez bon nombre de fidèles, ou celui des écrivains qui, avec Keleph-Ben-Nathan, condamnent le magnétisme connue une œu^re des mauvais esprits, ou encore l'exégétisme de cette Société de Stockholm qui, dans une lettre à la Société de Strasbourg, distingue entre les effets du désir du magnétiseur et les efiets de ce même désir- soumis à la volonté du Dieu dont on a imploré la bénédiction ; quant à la théorie, disons-nous, elle ne varie pas sensiblement dans ces nouveaux centres du magnétisme, si ce n'est que certains adeptes, comme Tardy, s'efforcent de ramener le sens interne de Mesmer à l'instinct.
Ce n'est pas tout. A cette même époque, vers 1787, le somnambulisme va s'enrichir d'un nouveau joyau, qu'il faut absolument signaler à pai-t. Ledocteur Petetia
entre en scène a Lyon, dans ce foyer déjà si favorisé. C'était, comme Mesmer, un éloclricieu; connue de Puységur, un liomme honnête, désintéressé, doux, charitable. Ses travaux médicaux ne sont pas de premier ordre; mais il avait rendu un réel service à la cité lyonnaise en fondant un Journal des maladies régnantes, qui mérita les éloges de Tissot. C'était, en somme, un savant estimé, un praticien goûté et considéré quand il fit connaître un certain nombre d'observations qui le rattachent bon gré mal gré, non pas, si l'on veut, aux magnétiseurs, quoiqu'il employât quelques-uns de leurs procédés, tels que l'attouchement, du moins à la question du magnétisme, et qui eurent d'ailleurs, par la suite, une influence particulière sur la pratique du somnambulisme. Petetin, il est vrai, s'est inscrit plus tard contre ce rapprochement; mais rien ne peut prévaloir contre ce fait, noté par lui-même, que tous les phénomènes extraordinaires qu'il a constatés chez ses malades se retrouvent dans le sonmambulisme magnétique.
Ces phénomènes, qu'il attribue, non pas à un fluide universel, mais à l'électricité animale, appartiennent à la catalepsie, et se rapportent à quatre formes. Dans la première, catalepsie hystérique avec transport des sens à l'épigastre, à l'extrémité des doigts et des orteils. Dans la seconde, catalepsie hystérique avec transport des sens à l'épigastre, sans disposition de la part des membres à conserver les attitudes qu'on leur dotme, ni « à transmettre à l'âme les impressions que les objets extérieurs font sur les extrémités des doigts et des orteils. » Dans la troisième, catalepsie compliquée de somnambuUsme avec transport des sens à l'épigastre. Dans la quatrième enfin, catalepsie extatique avec transport des sens à l'épigastre, à l'extrémité des doigts et des orteils. On reconnaît déjà dans son berceau le magnétisme de nos jours. Mais les cataleptiques de Petetin ont d'autres facultés encore. Elles entendent, voient, goûtent, odorent par l'épigastre, par les orteils, par les doigts (à condition qu'ils ne soient pas gantés), et cela à de très-grandes distances ; les vrais sens, les sens de la nature, sont alors inertes. Elles voient aussi à travers les corps opaques, reconnaissent les objets dans une main fermée, dans une bonbonnière munie de son couvercle. Elles lisent dans leur propre corps et dans le corps d'autrui, et l'une d'elles a donné du cœur une description magistrale. Elles présentent une insensibilité générale ou des paralysies partielles de la sensibihté, que ne peuvent vaincre ni le fer, ni le feu. Elles suivent la main qui les attire ; elles devinent la pensée des personnes qui les approchent et exécutent leur ordre mental. Elles prédisent à heure fixe certains événements, comme la cessation de la migraine du docteur. Ajoutez, comme trait essentiel, que, pendant toute la durée des accès, elles entretiennent une conversation aisée avec... ne disons pas le magnétiseur, mais celui qui reste en rapport avec elles, pendant qu'elles paraissent comme isolées du reste du monde. Une d'elles se lève, se rend à la table de fann'lle, avale un bol de café au lait et se recouche. Nous avons à présent, sous ses traits les mieux formés, le somnambuhsme qui s'est montré depuis cette époque dans les réunions publiques, dans les académies, et qui vit encore. Il y sera pourtant ajouté quelque chose dans la suite.
C'est l'électricité animale, disons-nous, qui est l'agent de ces merveilleux phénomènes. On s'en assure par l'expérience de l'attraction et de la répulsion. Réunissez les doigts en forme de cône ; « faites-les tomber lentement sur ceux de la cataleptique ; » sans avoir été touchés, ceux-ci s'élèvent et s'arrêtent à un pouce environ des vôtres. Mais qu'un tiers place entre vos doigts et les siens un carreau de vitre, et l'attraction cesse à l'instant. Et en voici la raison. Le fluide qui s'échappe à travers les pores de la peau forme une atmosphère plus épaisse au bout
DICT. ENC. V s. VIL ^J
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des doigts et des orteils que partout ailleurs, et s'étend plus loin chez les cataleptiques que chez d'autres personnes. « Lorsqu'on plonge les doigts réunis dans cette atmosphère, les molécules du fluide électrique qu'ils exhalent entrent eu contact avec celles dont elle est formée; la collision qui en résulte est transportée de part et d'autre au cerveau, » ou plutôt à la partie de la moelle épinière qui fournit les nerfs sur lesquels on opère. Mais le système nerveux des cataleptiques est seul influencé, et les muscles de leurs membres obéissent à l'action nerveuse provoquée. Le transport des sens s'explique aussi très-bien. Des afflux de sang ont lieu dans le crâne, qui compriment certains nerfs, et forcent l'électricité qui ne peut plus s'y loger à prendre domicile ailleurs ; celle-ci quitte, par exemple, le nerf optique pour la huitième paii'e, et voilà pourqiioi le sens de la vue est transporté de l'œil à l'épigastre. Aussi, régulariser à l'aide d'appareils particuliers, de bains électriques, la distribution du fluide dans l'organisme, est-il l'objectif essentiel du traitement. C'est là précisément ce qui chagrinait de Puységur; mais, parmi ces moyens, il en est un dont lui-même eût peut-être souri et que nous voulons indiquer parce qu'il a reparu plus tard. C'est tantôt V aspiration et tantôt Y insufflation. Petetin conjecture, d'après une tuméfaction subite de l'épigastre au moment de l'attaque, chez une de ses clientes, qu'il existe en elle deux foyers électriques, l'un dans le cerveau et l'autre dans l'estomac. L'indication est manifeste; c'est de les « équilibrer. » Pour ce faire, il aspire fortement au bout du nez de la malade, sans succès ; il touche celle-ci à la tète et aspire une seconde fois, une troisième fois : rien. Alors, laissant sa main sur la tête, il porte l'autre à l'épigastre, et aspire toujours. Pour le coup, la malade soupire, étend les bras, ouvre l'œil, et... allait se rendormir, quand une autre aspiration lui rend l'usage normal de tous ses sens. Mais voyez le génie bizarre de ce genre de maladies et de malades ! Le lendemain, pendant une nouvelle attaque, le docteur ferme le cercle, comme la veille, en touchant la tête et l'épigastre; puis, que fait-il? Au Heu d'aspirer, il souffle dans le nez de la malade : l'accès s'évanouit tout de même. Pendant notre internat à la Salpètrière, on s'y rappelait encore avoir vu Georget passer une partie de la nuit, le nez d'une somnambule entre les lèvres.
Les dernières observations de Petetin se faisaient au bruit des armes : Lyon, insurgé, mais bientôt conquis par l'armée de la Révolution, allait s'appeler Commxine affranchie. D'autres convulsions que celles des magnétisés, des secousses terribles secouaient la nation entière. Devant la Terreur, les magnétisés se dispersent; bon nombre émigrent. Les somnambules, qui, à la vérité (car c'est leur excuse), ne commettaient pas si aisément qu'aujourd'hui leur pressensation avec les événements extra-médicaux ; les somnambules ont négUgé de prédire l'ouragan. De Puységur est jeté en prison; et l'adversaire le plus autorisé du magnétisme, l'infortuné Bailly, est guillotiné sur un tas d'immondices. On dit que Mesmer, qui était sorti de Paris en 1785, mais y faisait de temps à autre des apparitions, se trouva sur le passage de Bailly au champ de Mars, et salua courageusement celui qui allait mourir.
Le cataclysme apaisé, un autre tourbillon emporte les esprits et les retient : c'est celui du Consulat et de l'Empire. Le merveilleux est dans la guerre et dans les changements à vue opérés sur le théâtre de la vieille Europe. Le magnétisme n'est pourtant pas éteint en France; il jette des lueurs éparses. Le châtelain de Buzancy, rendu à la liberté, a repris, mais plus obscurément, son œuvre de bienfaiteur de l'humanité, dont il était si sincèrement pénétré. Avec quelques autres, il essaye de remplacer la propagande de faction ou de la parole par celle des
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écrits. Il publie son ouvrage sur le Magnétisme considéré dans ses rapport? avec la physique générale; puis une deuxième édition de ses Mémoires; et, uu peu plus tard, les Recherches sur l'homme à l'état de somnambulisme. Petetiu vient de mourir en mettant la dernière main à son ouvrage sur rélectricité animale. En 1813, Deleuze fait paraître l'ouvrage le plus mesuré et, à certains égards, le plus sensé, qui soit sorti des mains des croyants : son Histoire critique du magnétisme. D'autres encore, moins connus, s'appliquent à x'éveiller l'opinion publique. Par contre, les adversaires du magnétisme ne restent pas les bras croisés, et le docteur de Montègre l'attaque dans un écrit qui a eu du retentissement.
La paix rétablie trouve donc la littérature magnétique assez enrichie. Aux livres s'ajoutent les journaux, dont l'ère s'ouvre par les Annales. En même temps, des cours publics sont institués ; une nouvelle société est fondée à Paris ; l'infatigable de Puységur la préside, Cuvillier d'Hénin en est le secrétaire. La propagande a du succès, grâce surteut au concours de la classe riche et désœuvrée avec laquelle le magnétisme avait émigré vingt ans auparavant, et qui, rendue à la sécurité, ne pouvait manquer de courir de nouveau à une telle source d'émotions. Une réaction favorable semble se faire en Europe, Le séjour des souverains à Paris n'y est pas étranger. Le magnétisme reçoit un brevet d'une commission nommée par l'empereur Alexandre, qui en autorise l'usage. Le comte Panin convertit une de ses terres, près de Moscou, en établissement de traitement magnétique. Le roi de Prusse imite l'empereur de Russie. L'Académie des s'ciences, de Berlin, propose la question du magnétisme pour sujet de prix ; une clinique se fonde, dirigée par Wolfart, qui a des pratiques magnétiques à lui. Huieland, Treviranus, Sprengel et d'autres se convertissent. En Danemark, le somnambulisme prend droit de cité dans la thérapeutique, sur la déclaration d'un comité médical. Bien plus, en Suède, à Stockholm, on l'introduit dans le programme des examens.
Sur ce chapitre, la France, comme il arrive souvent dans l'histoire, a conquis ses conquérants. Heureusement, elle commençait à en savoir plus long qu'eux, et elle se garda de les imiter. Comme auparavant, elle se borna à laisser faire. C'en était assez, il est vrai ; car les expériences furent reprises avec une nouvelle ardeur.
C'est à ce moment que brille de toute sa splendeur, à Paris, un brahmine venu des Indes, qui avait nom Faria. Ce nouveau pontife avait du sang de Mesmer dans les veines; il tira un parti avantageux de ses talents. De son temps même, il était fort décrié dans sa propre église. On ne peut cependant le passer sous silence ; car c'est lui qui a le plus contribué à discréditer les théories physiques du magnétisme, 11 professait même, sur les conditions de production du somnambulisme, une opinion anarchique qui n'a pas été partagée, à savoir, que lu cause quelconque du somnambulisme réside dans le sujet même et non dans le magnétiseur, contre la volonté duquel ce sommeil peut se produire. C'est lui aussi qui a introduit l'usage d'endormir les gens à la simple parole et d'un seul mot, sans passes, ni geste aucun. « Dormez » ! disait-il d'une voix forte et d'un ton impératif. Et le sujet, après une légère secousse, un peu de chaleur générale et de transpiration, tombait dans l'état que l'abbé désignait par un mol qui est resté : le sommeil lucide. Si deux ou trois expériences restaient infructueuses, le sujet était déclaré rebelle. C'est de lui, enfin, que date la vulgarisation de cette agréable et éminemment utile faculté qu'ont les magnétiseurs de donner à un breuvage le goût qu'il leur plaît, de changer l'eau en lait et la piquette en vin
de cliaiiipaguc. A cette époque le somnambulisme a atteint son dernier degré de perfection; il a accompli, comme aurait dit Faria, son avatar. L'âme des magnétisés de Paris se promène en Amérique, aux Grandes-Indes, jusque dans la lune. D'Hénin, dans ses Archives, ne sait trop ce qu'il en doit croire, ou plutôt, malgré le ton badin qu'il affecte de prendre, on s'aperçoit très-bien qu'il n"a aucun doute. « J'ai lu, dit-il, plusieurs relations manuscrites extrêmement curieuses, écrites sous la dictée de somnambules voyageant dans la lune... On y voit que les somnambules sont parvenus à résoudre cette question bien intéressante qui consiste à savoir si les planètes sont habitées comme la terre. . . Ce qu'il y a de certain, c'est que les hypnoscopes magnétiques ont vérifié qu'il existait réellement dans la lune des êtres vivants et sensibles, qui jouissent comme nous du spectacle de la nature et de ses avantages ; qu'ils naissent, se reproduisent et périssent de la même manière. » D'Hénin ajoute, avec la fierté d'un bipède, que les êtres vivants de la lune ne sont pas d'un aspect agréable et ont la démarche rampante : « Peut-être les somnambules n'ont-ils vu qu'un animal ! » Ceci est déjà assez fort ; mais d'autres magnétiseurs sont allés plus loin ou, si l'on veut, plus liaut, et ont exprimé l'espoir de faire grimper un somnambule jusqu'au soleil et aux étoiles les plus éloignées.
Nous voici eu 1820. Un autre théâtre va être ouvert aux expériences du magnétisme, le grand théâtre des hôpitaux. Ces expériences commencèrent à l'Hôtel-Dieu, dans les salles de Hussou, et de "son consentement. Elles furent dirigées par Dupotet, et eurent pour témoin et un peu pour acteur un jeune médecin, ancien élève de l'École polytechnique, qui s'était signalé dans les cours publics, et qui, dans sa croyance indécise, est devenu, suivant la juste expression de Dubois (d'Amiens), un protestant du magnétisme : le docteur Alexandre Bertrand,
Une demoiselle Samsou, hystérique renforcée, s'endort après quelques passes; elle voit dans son estomac de petits boutons, les uns rouges, les autres blancs, tous incurables; plus, dans la poitrine, une poche pleine de sang et un fil qui fait battre le cœur ; contre le fil et contre la poche il faut des adoucissants. Dans une autre épreuve, à l'heure ordinaire des visites et des magnétisations, Dupotet est enfermé dans son cabinet d'où il dirige sa mauœu\Te : la somnambule s'endort. Un soir Dupotet et Hussou arrivent de compagnie dans la salle; le premier se tient en arrière, à un lit de distance; le second va parler à la voisine de la Samson ; celle-ci tombe en somnambulisme ! Yoilà ce qui ravit Husson, et fut attesté sur procès-verbal par vingt-neuf médecuis. Bertrand lui-même signa, après beaucoup d'hésitation, assure-t-il. En tous cas, il a eu soin plus tard de dégager sa responsabilité.
Sur ces entrefaites, le conseil, général des hospices enjoint de cesser les opéralions. On les cesse en effet à l'Hôtel-Dieu, mais on les reprend à la Salpètrière sur deux épileptiques : Pétronille et Manoury, veuve Brouillard, dite Braguette. Ces nouvelles expériences, on le dit à regret en songeant qu'elles ont été faites par Georget et Rostan, ces expériences valent les précédentes. C'est toujours la même histoire. Par l'effet de la seule volonté du magnétiseur, ces dames, les yeux grands ouverts, restent insensibles aux rayons d'une lumière éclatante. En revanche, elles lisent par la nuque, par le front, par où l'on veut ; elles voient cbiir dans leurs viscères ; elles prédisent leurs accès ; elles connaissent les remèdes qui leur conviennent , et c'est par caprice pur qu'elles ne guérissent pas. Pétronille a même sur ce point une étrange idée. Comme elle est devenue épileptique à la suite d'une chute dans le canal de l'Ourcq, elle ne cessera de l'être
ftlESMÉRISME. IfiS
qu'après avoir été jetée à l'eau dans le même canal ; et encore faut-il que ce soif en pleine époque menstruelle ! C'est la somnambule elle-même qui trace le programme de l'attentat. Georget fera le coup, et il sera aidé par Londe et Mitivié. On met la fille en parfait état de somnambulisme ; sur sa demande, on la réveille « à moitié seulement » pour lui permettre « d'entendre, de parler et de voir l'eau « -, puis on la plonge dans un bain d'eau froide, la tête sous l'eau, et on l'y laisse tout le temps qu'elle avait elle-même fivé d'avance. Nous croyons savoir qu'uue autre fois, et toujours par son ordre, elle avait été jetée dans la Seine au pont d'Austerlitz.
Pétronille à demi noyée dans une baignoire et non dans le canal de l'Ourcq, comme c'était convenu, ne devait pas guérir et n'a pas guéri en effet. Elle est morte, en 1835, à la Salpètrière, oîi elle a même fait (selon une lettre de deux internes de ce temps-là, que nous avons eue longtemps en notre possession) une fin édifiante, en confessant (et c'est Londe, un des témoins de ses prouesses, qui Ta affirmé à Bousquet et à moi-même) qu'elle avait abusé de la crédulité de ses admirateurs. Quant à sa compagne Manoury, besoin n'est de sa confession, comme on va voir. Nous l'avons, en effet, retrouvée dans le même Jiôpital, en 1856, toujours épileptique, toujours friande de l'attention des médecins, spécialement des internes, toujours prête pour les passes et pour les regards fascinateurs. Aussi avons-nous profité, avec Debrou, Diday, Devvulf, Henri Roger, de ces favorables dispositions pour la soumettre à quelques expériences. Eh bien ! jamais absence de tout sommeil, lucide ou non, jamais supercherie ne furent plus évidentes. Les paupières clignottent, les yeux se ferment, les mouvements de déglutition se répètent, la malade se déclare endormie; et puis, devant les précautions rigoureuses dont chaque épreuve est entourée, mais sans autre piège que de ne pas l'avertir qu'elle se trompe, elle se déroute et ne fait que des sottises. Elle dort quand on ne le veut pas, ne tlort pas quand on veut qu'elle dorme, se réveille à contre-temps, voit à une montre appliquée au front l'heure qu'il n'est pas, ne voit pas l'heure qu'il est, est prise subitement do paralysies partielles tout à contre-sens de la volonté du magnétiseur, et, chose instructive, cette femme, non endormie, aussi éveillée que ceux qui l'entourent, supporte sans sourciller les pincements les plus vigoureux, dont la place était marquée le lendemain par de noires ecchymoses {Gazette médicale de Paris, 1855).
Parmi les spectateurs convaincus des expériences des hôpitaux, se trouvait un de nos plus distingués et des plus honorés confrères, bien jeune alors, et qui, heureusement pour la philosophie médicale, s'est voué depuis à des travaux plus sérieux. C'était M. le docteur Foissac. Il pensa qu'il serait bon et habile de faire casser le verdict vieiUi de l'Académie des sciences par elle-même, et celui de la Société royale par son héritière, l'Académie de médecine. En conséquence, il envoya une note aux deux académies. Il y était dit (dans celle du moins que l'Académie de médecine reçut le 11 août 1825) que : « en posant successivement la main sur la tête, la poitrine et l'abdomen d'un inconnu, les somnambules découvrent aussitôt les maladies, les douleurs et les altérations diverses qu'elles occasionnent. Ils indiquent, en outre, si la cure est possible, facile ou difficile, prochaine ou éloignée, et quels moyens doivent être employés pour atteindre ce résultat par la voie la plus prompte et la plus sûre, » Dans cet examen, les somnambules « ne s'écartent jamais des principes avoués de la saine médecine^ » et leurs inspirations « tiennent du génie qui animait Eippoc rate. » Et ailleurs : « Il nesï pas de maladie aiguë ou chronique, simple ou compliquée, sans en ex-
166 MESMÉKISME.
cepter aucune de celles qui ont leur siège dans les cavités splanchniques, que les somnambules ne puissent découvrir et traiter convenablement » (m Bertrand), Le secrétaire de l'Académie des sciences, Cuvier, accusa réception de l'envoi ; aucune réponse, au contraire, paraît n'être venue de l'Académie de médecine ; mais M. Foissac lui ayant écrit de nouveau le 11 octobre pour la prier de « recommencer l'examen du magnétisme animal, » et sa lettre ayant été lue en séance, ou chargea d'abord une commission composée de Burdin aîné, Adelon, Marc, Pariset et Husson, de faire un rapport sur la question préalable de savoir s'il y avait lieu à examen. La conclusion du rapport, rédigé par Husson, fut favorable. Des divers considérants sur lesquels elle s'appuyait, le principal était « que le magnétisme jugé en 1784 diffère entièrement par la théorie, les procédés et les résultats, de celui que des observateurs exacts, probes, attentifs, que des médecins éclairés, laborieux, opiniâtres, ont étudié dans ces dernières années. » Après une vive discussion, qui se prolongea pendant trois séances, cette conclusion fut adoptée par l'Académie, qui nomma le 28 février une autre commission « pour l'étude et l'examen du magnétisme. » Les membres désignés furent : Leroux, Double, Bourdois, Magendie, Guersant, Laënnec, Tillaye, Marc, Itard, Fouquier et Gueneau de Mussy. Deux membres demandèrent l'adjonction de Husson d'abord, puis, sans penser à mal, d'un aliéniste, le judicieux Esquirol; mais le règlement voulait que les commissions les plus nombreuses ne comptassent pas plus de onze membres. Le premier entra néanmoins un peu plus tard dans la commission en remplacement de Laënnec, empêché par raison de santé. Un Nota du rapport (rapport confié cette fois à Husson) dit que Magendie et Double n'ont fu assister aux expériences ; il est connu que l'un trouvait insuffisantes les mesures de précaution prises par les commissaires, et que l'autre ne se hâta de sortir de la commission que parce qu'il y était entré à son corps défendant, sur l'excessive insistance de ses collègues.
On n'accusera pas la commission de précipitation. Elle fonctionnait depuis six ans, quand le rapport fut lu à l'Académie (séance des 21 et 28 juin 1851). Ce long travail divise en trois catégories les résultats observés :
1« Les efiets du magnétisme sont nuls chez les personnes bien portantes et chez quelques malades;
2° Ils sont peu marqués chez d'autres ;
3" Ils sont souvent le produit de l'ennui, de la monotonie, de l'imagination;
4° Enfin, on les a vus se développer indépendamment de ces dernières causes, très-probablement par V effet du magnétisme seul.
Avec toute la brièveté imaginable, il faudrait encore beaucoup d'espace pour analyser tous les faits. Il n'y a d'ailleurs aucun inconvénient à passer entièrement sous silence ceux des trois premières catégories, dont une pourtant est fort intéressante, celle dans laquelle la nullité des faits magnétiques ressemble fort à une mystification, comme dans cette histoire de prétendu ver solitaire oii de respectables académiciens, bernés par un sieur Chapelain, semblent répéter la scène des apothicaires de Pourceaugnac. Mais on ne peut se dispenser de s'arrêter un instant aux expériences qui rendent probable, dit-on, la réahté des faits magnétiques. Nous analysons les plus probants.
a. Un des membres de la commission, Itard, magnétisé par Dupotet et par M. Foissac, éprouve de l'appesantissement sans som?7iei7, un agacement prononcé des nerfs de la face, des mouvements convulsifs dans les ailes du nez, dans les muscles de la face et des mâchoires ; l'aftlux dans la bouche d'une salive d'un
goût métallique. Il est soulagé de ses maux de tête (on aurait pu ranger ce fait dans le groupe des effets peu marqués).
h. Louise Delaplane ne répond aux questions qu'à la troisième séance ; la chute d'un paravent en fer-blanc ne l'émeut pas ; mais elle se réveille en sursaut quand on brise avec force un flacon de verre. Elle ne sent pas les pincements. On débouche sous son nez un flacon rempli d'ammoniaque; à la seconde inspiration, elle porte la main à son nez. C'est ce que la commission appelle une première ébauche Aq somnambulisme. Mais voici quelque chose de plus parfait.
c. Petit (d'Athis) est endormi par Dupotet. La commission remet à celui-ci une note rédigée en silence à l'instant même et indiquant les parties où des mouvements convulsifs doivent se produire par la seul approche de ses doigts. Tout se passe en effet comme il avait été annoncé ; le coude, le poignet, etc., s'agitent quand le doigt de Dupotet, ou même celui d'un commissaire, ou encore une tige de fer, ou une branche de lunettes s'en approche. Un bandeau mis sur les yeux amène pourtant, comme le dit le rapport, « une légère différence dans les résultats. » On dirige un doigt vers une seule main, et toutes deux s'agitent. On veut faire contracter les deux membres inférieurs; ce sont les mains qui remuent. Il n'importe guère à M. Husson : il y a toujours eu des convulsions !
d. Impossible de passer sous silence mademoiselle Samson, la malade del'Hôtel- Dieu, qu'on croyait morte et qui rentre en scène. On l'endort; la paupière soulevée, on voit qu'elle a les yeux convulsés en haut « comme en 1820. » Au bruit soudain d'une table et d'une bûche jetées sur le parquet, pas le moindre mouvement. On la réveille en lui frottant les yeux circulairement avec les pouces ; alors le bruit de la bûche la fait tressaillir.
e. Petit (d'Athis) est ramené devant la commission ; au dire de Dupotet, il l'cconnaîtrait, entre douze pièces de monnaie, celle que le magnétiseur aurait tenue quelque temps dans la main. Il en désigne une autre. Pour dédommager la commission, il va, les yeux fermés, distinguer l'heure à une montre ; on en dérange les aiguilles, et, par deux fois, il se trompe. On reprend les expériences un autre jour ; il s'agissait cette fois de lire les yeux fermés. On couvre d'abord les yeux dun bandeau ; mais le somnambule ayant déclaré que ce bandeau r empêche de voir, on le lui enlève; et, pour s'assurer que les paupières restent bien closes, on place une lumière tout près des yeux de Petit, qui oublie de dire merci. La commission tenant ainsi la chandelle, notre homme, après des efforts qui paraissent le fatiguer, déchiffre quelques hgnes d'un passe-port et d'un catalogue, ainsi que la suscriptiou d'une lettre, et reconnaît un camée sur le couvercle d'une tabatière. Il ne peut rien découvrh-, ni du contenu de la lettre, ni du passeport présenté à l'envers. Ajoutez qu'il joue aux cartes, et que même il gagne.
/, Paul Villagrand, jeune étudiant en droit, lit aussi bien que Petit avec les yeux aussi bien fermés. Mais, de plus, il prédit la durée et l'issue d'une paralysie dont il est atteint par suite d'apoplexie (à vingt ou vingt-deux ans), et d'une apoplexie traitée par la noix vomique et par des moxas appliqués tout le lonode la colonne vertébrale. La paralysie avait déjà sensiblement diminué quand le somnambule annonça à date précise sa guérison par le magnétisme. Et, au jour
dit, il jette ses béquilles.
g. Voici un sujet célèbre : c'est Cazot, né d'une mère épiieptique, épileptique hn-meme Placé à l'hôpital de la Charité, et endormi ^jar la fixité du reqard, il annonce deux accès : un accès pour le 27 août, et un pour le 7 septembre Obligé de sortir de 1 hôpital le 24 août, il ne peut y rentrer que le 2 septembre. Le pre-
168 MESMEP.ISME.
raier accès prédit devenait donc superflu : il n'a pas lieu ; le magnétiseur « l'a dissipé. )^ Mais, le 27 septembre, devant toute la commission, l'accès a lieu dans toutes les règles. Un autre, annoncé pour le 1" octobre, à midi moins deux minutes, ne manque pas davantage; de même pour un troisième, pour un quatrième et pour un cinquième. Le sixième devait être terrible. La folie devait en résulter. Cazot battrait sa femme et son enfant; peut-être tuerait-il quelqu'un. Mais hélas ! c'est lui qui devait être tué. Renversé par un cheval fougueux, qu'il n'avait pas vu dans ses rêves de somnambule, il succomba le 15 mai.
h. Céline Sauvage, « discourt D sur les maladies des personnages « qu'elle touche » et indique les remèdes qu'il convient de leur opposer. Elle découvre qu'un des membres de la commission, Marc (qui était gros et avait le cou court), a le sang à la tête, un peu de douleurvers la tempe gauche, de l'oppression, une petite toux, un engorgement sanguin à la partie inférieure de la poitrine, et quelque chose qui gène le passage des aliments. Marc était parfois oppressé, toussait alors un peu, avait eu avant l'expérience mal au côté gauche de la tête, mais ne ressentait aucune gêne dans le passage des aliments. Une autre fois, chez une femme ascitique, qui avait dans l'abdomen des obstructions, les unes du volume d'un œuf, d'autres du volume du poing, quelques-unes du volume d'une tête d'enfant, » elle découvre, après avoir appliqué la main sur le ventre à plusieurs reprises, que cette partie est malade, et qu'elle contient un squirrhe, de l'eau du côté de la rate, et des poches pleines de vers. Enfin, chez un phthisique {sur laquelle elle avait eu le temps de se renseigner, puisqu'elle avait été mandée par la famille et que le rapporteur a été appelé seulement en consultation), elle reconnaît au cou une tumeur scrofuleuse, très-apparente en elfet, et à l'intérieur une affection de l'estomac et des intestins. L'autopsie permet de constater quelques mois plus tard l'existence de deux cavernes pulmonaires et un ramollissement de la muqueuse gastrique. La somnambule n'avait rien vu des cavernes. Elle avait déclaré l'estomac « très-attaqué », comme il l'était eu eflet à l'autopsie ; mais voilà que le rapporteur lui-même attribue la maladie gastrique à un traitement mercuriel, suivi postérieurement à la consultation !
Tel est le résumé succinct des principales expériences de la commission. Leur valeur exacte, déjà cotée avec un bon sens spirituel par Dubois (d'Amiens) dans son Histoire académique du magnétisme, ressortira de considérations que nous présenterons plus loin sur l'appréciation des faits magnétiques ; c'est seulement le lieu de rappeler que nous avons eu occasion de nous édifier personnellement sur le mérite d'un des sujets de ces expériences, le dernier : Céline Sauvage. Le rapport la désigne comme reconnaissant les maladies des personnes avec lesquelles elle est en contact. Dans une consultation provoquée par nou.s, elle demande en effet, pour y voir clair, à toucher un pan du manteau ; mais elle oublie de temps à autre qu'elle ne l'a plus dans la main. Elle diagnostique l'absence de règles et une grossesse chez une dame non enceinte et qui a ses règles en ce moment même ; elle donne, sur maint détail, des témoignages de la supercherie la mieux caractérisée [Gaz. médicale de Paris, 4857, p. 2il). Voyez aussi des consultations de Collette, autre somnambule {Ibid. et Examinateur médical, t. I, p. 421).
Les propositions de Mesmer, que nous avons reproduites, présentaient le tableau abrégé du magnétisme à son origine. Les conclusions favorables du rapport de Hiisson, donnent une idée générale du magnétisme tel que l'avaient fait vers 4831 l'action du temps et les nombreuses épreuves par lesquelles il avait passé.
MESMKPJSME. 109
Nous croyons donc devoir reproduire également ces conclusions, quelque nombreuses qu'elles soient.
1° Le contact des pouces et des mains, les frictions ou certains gestes que l'on fait, à peu de distance du corps et appelés passes, sont les moyens employés pour se mettre en rapport, ou, en d'autres termes, pour transmettre l'action du magnétiseur au magnétisé.
'i" Les moyens qui sont extérieurs et visibles ne sont pas toujours nécessaires, puisque, dans plusieurs occasions, la volonté, la fixité du regard, ont suffi pour produire les phénomènes magnétiques, même à l'insu des magnétisés. 3° Le magnétisme animal a agi sur des personnes de sexe et d'âge différents. 4° Le temps nécessaire pour transmettre et faire éprouver l'action magnétique a varié depuis une demi-heure jusquà une minute. 5° Le magnétisme n'agit pas en général sur les personnes bien portantes. 6° Il n'agit pas non plus sur tous les malades.
7° Il se déclare quelquefois, pendant qu'on magnétise, des effets insignifiants et fugaces que nous n'attribuons pas au magnétisme seul, tels qu'un peu d'oppressions, de chaleur ou de froid, et quelques autres phénomènes nerveux dont on peut se rendre compte sans l'intervention d'un agent particulier ; savoir : par l'espérance ou la crainte, la prévention et l'attente d'une chose inconnue et nouvelle, l'ennui qui résulte de la monotonie des gestes, le silence et le repos observés dans les expériences; enfin par l'imagination, qui exerce un si grand empire sur certains esprits et sur certaines organisations.
8° Un certain nombre des effets observés nous ont paru dépendre du magnétisme seul, et ne sont pas reproduits sans lui. Ce sont des phénomènes physiologiques et thérapeutiques bien constatés.
9° Les effets réels produits par le magnétisme sont très-variés; il agite les uns, calme les autres.
Le plus ordinairement il cause l'accélération momentanée de la re?piration et de la circulation, des mouvements convulsifs fibrillaires passagers, ressemblant à des secousses électriques, un engourdissement plus ou moins profond, de l'assoupissement, de la somnolence et dans un petit nombre de cas ce que les magnétisseurs appellent somnambulisme.
10° L'existence d'un caractère unique, propre à faire reconnaître dans tous les cas la réalité de l'état de somnambulisme, n'a pas été constatée.
11° Cependant on peut conclure avec certitude que cet état existe, quand il donne lieu au développement des facultés nouvelles qui ont été désignées sous les noms de clairvoyance, d'intuition, de prévision intérieure, ou qu'il produit de grand changements dans l'état physiologique, comme l'insensibilité, un accroissement subit et considérable de forces, et quand cet effet ne peut être rapporté à une autre cause.
12° Comme parmi les effets attribués au somnambulisme, il en est qui peuvent être simulés, le somnambulisme lui-même peut être quelque lois simulé et fournir au charlatanisme des moyens de déception. Aussi dans l'observation de ces phénomènes, qui se présentent encore comme des faits isolés qu'on ne peut rattacher à aucune théorie, ce n'est que par l'examen le plus attentif, les précautions les plus sévères, et par des épreuves nombreuses ei variées qu'on peut échapper à l'illusion.
13° Le sommeil, provoqué avec plus ou moins de promptitude et établi à un degré plus ou moins profond, est un effet réel, mais non constant du magnétisme.
14° Il nous est démontré qu'il a été provoqué dans des circonstances où les magnétisés n'ont pu voir et ont ignoré les moyens employés pour le déterminer.
15° Lorsqu'on a fait tomber une fois une personne dans le sommeil du magnétisme, on n'a pas toujours besoin de recourir au contact et aux passes pour la magnétiser de nouveau. Le regard du magnétiseur, sa volonté seule, ont sur elle la même influence. Dans ce cas, on peut non-seulement agir sur le magnétisé, mais encore le mettre complètement en somnambulisme, et l'en faire sortir à son insu, hors de sa vue, à une certaine distance, et au travers des portes fermées.
16° Il s'opère ordinairement des changements plus ou moins remarquables dans les perceptions et les facultés des individus qui tombent en somnnmbulisme par l'effet du magnétisme.
a. Quelques-uns, au milieu du bruit de conversations confuses, n'entendent que la voix do leur magnétiseur; plusieurs répondent d'une manière précise aux questions que celui-ci ou que les personnes avec lesquelles on les a mis en rapport leur adressent ; d'autres entretieiment des conversations avec toutes les personnes qui les entourent ; toutefois il est rare qu'ils entendent ce qui ce passe autour d'eux. La plupart du temps, ils sont complètement étrangers au bruit extérieur et inopiné fait à leurs oreilles, tel que le retentissement de vases de cuivre vivement frappés prés d'eux, la chute d'un meuble, etc.
b. Les yeux sont fèrjués, les paupières cèdent difficilement aux efforts qu'on fait avec la
main pour les ouvrir; cette opération, qiii n'est pas sans douleur, laisse voir le globe de l'œil convulsé et porté vers le haut, et quelquefois vers le bas de l'orbite.
c. Quelquefois l'odorat est comme anéanti. On peut leur faire respirer l'acide muriatique ou l'ammoniaque, sans qu'ils en soient incommodés, sans même qu'ils s'en doutent. Le contraire a lieu dans certains cas, et ils sont sensibles aux odeurs.
d. La plupart des somnambules que nous avons vus étaient complètement insensibles. On a pu leur chatouiller les pieds, les narines et l'angle des yeux par l'approche d'une plume, leur pincer la peau de manière à l'ecchymoser, la piquer sous l'ongle avec des épingles enfoncées à l'improviste à une assez grande profondeur, sans qu'ils s'en soient aperçus. Enfin, on en a vu une qui a été insensible à une des opérations les plus douloureuses de la chirurgie, et dont la figure ni le pouls, ni la respiration, n'ont pas dénoté la plus légère émotion.
17° Le magnétisme a la même intensité, il est aussi promptement ressenti à une distance de six pieds que de six pouces ; et les phénomènes qu'il développe sont les mêmes dans les deux cas.
18° L'action à distance ne parait pouvoir s'exercer avec succès que siurdes individus qui ont été déjà soumis au magnétisme.
19° Nous n'avons pas vu qu'une personne magnétisée pour la première fois tombât en somnambulisme . Ce n'a été quelquefois qu'à la huitième ou dixième séance que le somnambulisme s'est déclaré.
20° Nous avons vu constamment le sommeil ordinaire, qui est le repos des organes des sens, des facultés intellectuelles el des mouvements volontaires, précéder et terminer l'état de somnambulisme.
21° Pendant qu'ils sont en somnambulisme les magnétisés que nous avons observés conservent l'exercice des facultés qu'ils ont pendant la veille. Leur mémoire même parait plus fidèle et plus étendue, puisqu'ils se souviennent de ce qui s'est passé pendant tout le temps et toutes les fois qu'ils ont été en somnambulisme.
22° A leur réveil, ils disent avoir oublié totalement toutes les circonstances de l'état de somnambulisme, et ne s'en ressouvenir jamais. Nous ne pouvons avoir à cet égard d'autre garantie que leurs déclarations.
23° Les forces musculaires des somnambules sont quelquefois engourdies et paralysées. D'autres fois les mouvements ne sont que gênés, et les somnambules marchent en chancelant, à la manière des hommes ivres, et sans éviter, quelquefois aussi en évitant les obstacles qu'ils . rencontrent sur leur passage. 11 y a des somnambules qui conservent intact l'exercice de leur mouvements ; on en voit même qui sont plus forts et plus agiles que dans l'état de veille.
24" Nous avons vu deux somnambules distinguer, les yeux fermés, les objets que l'on a placés devant eux ; ils ont désigné, sans les toucher, la couleur, la valeur des cartes; ils ont lu des mots tracés à la main, ou quelques lignes de livres que l'on a ouverts au hasard. Ce phénomène a eu lieu alors même qu'avec les doigts on fermait exactement l'ouverture des paupières.
25° Nous avons rencontré chez deux somnambules la faculté de prédire des actes de l'organisme plus ou moins éloignés, plus ou moins compliqués.
L'un deux a annoncé plusieurs jours, plusieui's mois d'avance, le jour, l'heure et la minute de l'invasion et du retour d'accès épileptiques ; l'autre a indiqué l'époque de sa guérison.
Leurs prévisions se sont réalisées avec une exactitude remarquable. Elles ne nous ont paru s'appliquer qu'à des actes ou à des lésions de leur organisme.
26° Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué les symptômes de la maladie de trois personnes, avec lesquelles on l'avait mise en rapport. Nous avions cependant fait des recherches sur un assez grand nombre.
27" Pour établir avec quelque justesse les rapports du magnétisme avec la thérapeutique, il faudrait en avoir observé les effets sur un grand nombre d'individus, et en avoir fait longtemps et tous les jours des expériences sur les mêmes malades.
Cela n'ayant pas eu lieu, la commission a dû se borner à dire ce quelle avait vu dans un trop petit nombre de cas pour oser rien prononcer.
28° Quelques-uns des malades magnétisés n'ont ressenti aucun bien. D'autres ont éprouvé un soulagement plus ou moins marqué, savoir : l'un, la suspension de douleurs habituelles ; l'autre, le retour des forces ; un troisième, un retard de plusieurs mois dans l'apparition des accès épileptiques ; et un quatrième, la guérison complète d'une paralysie grave et ancienne.
29° Considéré comme agentde phénomènes physiologiques, ou comme moyen thérapeutique, le magnétisme devrait trouver sa place dans le cadre des connaissances médicales, et par" conséquent les médecins devTaient seuls en faire et en surveiller l'emploi, ainsi que cela se pratique dans les pays du Nord.
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30° La commission n'a pu vérifier, parce quelle n'en a pas eu l'occasion, d'autres facultés que les magnétiseurs avaient annoncé exister chez les somnambules. Mais elle a recueilli et elle communique des faits assez importants pour qu'elle pense que l'Académie devrait encourager les recherches sur le magnétisme, comme une branche très-curieuse de physiologie et d'histoire naturelle.
Chose remarquable ! Ce rapport si laborieusement préparé, si longuement écrit (il comprend 80 pages in-4°, d'une fine écriture), l'Académie ne voulut pas l'imprimer. Sur la proposition de Roux, elle le fit seulement autographier. Après quoi, elle ne s'en occupa plus, conformément, du reste, au désir du rapporteur, qui ne se souciait pas d'une controverse publique. Près de six ans s'étaient écoulés dans ce silence de Conrart, quand une histoire de dent arrachée sans douleur \'int faire sortir l'Académie de sa réserve. Cette dent a un ancêtre ; c'est un sein extirpé le 16 avril 1829 par M. Jules Cloquet sur une somnambule cliente de Chapelain, mais magnétisée par Hamard et qui n'avait pas donné pendant l'opération le moindre signe de sensibilité. La dent avait été extraite par un membre de l'Académie, M. Oudet, et l'Académie avait été si peu ébranlée par le rapport de Husson, quoi qu'en aient écrit les magnétiseurs, qu'elle se montra légèrement scandalisée des accointances d'un de ses membres et lui demanda des explications. Le fait en lui-même est insignifiant. Roux, Capuron, Amussat, racontèrent aussitôt de ces opérations autrement longues que l'arrachement d'une dent, qui avaient été également supportées sans la moindre manifestation de souffrance. L'incident était clos, quand, le 14 lévrier 1837, un magnétiseur de fraîche date, du nom de Berna, vint mettre ses « expériences personnelles » au service de la Compagnie et lui offrir « les moyens de s'éclairer » . L'Académie, sans doute, trouva l'occasion bonne de sortir enfin, par quelque porte que ce fut, de la position fausse où l'avait laissée le rapport de Husson. Elle prit le magnétiseur au mot, et nomma immédiatement une commission composée de Bouilknd, Dubois (d'Amiens), Roux, Emery, Hippolyte Cloquet, Oudet. Dans la séance suivante, on y adjoignit Cornac, Pelletier et Caventon. Voici ce qui résulte du rapport rédigé par Dubois (d'Amiens) et lu dans les séances des 12 et 17 août de la même année.
Sous couleur de précautions expérimentales. Berna avait essayé d'abord de gêner la liberté de la commission ; il voulait, par exemple, écarter « les questions insidieuses » et tout ce qui est propre à agir sur l'imagination des sujets. Il est bon de savoir que c'est là une exigence tamihère aux magnétiseurs. On reçut, pour les annexer au procès-verbal, et le programme des précautions et celui des expériences ; mais la commission refusa de « se lier les mains. »
Première séance. Une jeune fille est présentée comme offrant, dans l'état magnétique, un exemple d'insensibilité aux piqûres et aux chatouillements. On lui enfonce des aiguilles dans les mains et dans le cou, avant quelle soit magnétisée; elle déclare ne rien sentir et sa figure n'exprime aucimement la douleur. Berna la fait tomber, par son seul regard, dans le sommeil magnétique, applique sur ses yeux un bandeau muni de coton, et annonce qu'elle est actuellement frappée d'insensibilité générale. Les commissaires ne devront pourtant pas la piquer à la face, et les piqûres au cou et aux mains ne devront pas pénétrer au delà d'une demi-hgne. On ne pourra pas non plus employer le feu; car la paralytique est sensible aux températures. On se conforme à ces prescriptions ; aucun signe de douleur (comme avant le sommeil) ; mais M. Bouilland les transgresse une fois en faisant pénétrer l'aiguille plus avant, et la somnambule exécute un brusque
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et fort mouvenieiit de déglutition. La face se contracta-t-elie alors? Ce fut le secret du bandeau.
Ou veut passer à la constatation des paralysies partielles du sentiment ou du mouvement, que le magnétiseur s'olfre de produire ; mais celui-ci entend que la preuve soit faite uniquement par les déclarations du sujet et par la non-exécution des mouvements prescrits ; de plus, qu'il indiquera le moment précis de l'épreuve en levant la main, et non en fermant lui œil, comme le veulent les commissaires. Ces conditions étant, bien entendu, déclinées, il ne reste qu'à réveiller la somnambule. La jeune fille ayant ouvert les yeux, on la pique à la nuque, et elle a la bonté de sentir.
Deuxième séance. Berna et la commission se sont fait des concessions réciproques. La même jeune fille est ramenée, et l'on reprend les expériences sur les paralysies partielles. Le magnétiseur est invité -par écrit à paralyser du mouvement le bras droit, le bras droit seulement, et, pour indiquer le moment de la constatation, à fermer les yeux. Tout cela exécuté, la paralysie occupe le côté droit tout entier. Il faut ajouter qu'une feuille de papier avait été placée devant le visage du magnétiseur. On recommence l'épreuve, sans interposition de papier (Berna s'y était opposé) : cette fois c'est la jambe gauche qui doit devenir insensible ; la somnambule la remue au contraire très-bien, mais pas du fout le bras du même côté. L'épreuve est recommencée, même résultat, avec cette circonstance à noter que, en lui demandant une de ses bagues, M. Bouilland l'avait amenée à faire automatiquement un mouvement du bras qu'elle déclare un peu après paralysé.
Troisièma séance. On va étudier l'abolition ou la restitution de la sensibilité et de la motilité, la laculté d'entendre ou de ne pas entendre une personne désignée. Même somnambule, toujours avec son bandeau. On demande d'abord que, séparée de Berna par une porte, la somnambule cesse d'entendre, sur l'ordre mental du magnétiseur, une personne désignée. L'expérience éahoue. Berna ne veut plus de cloison. Autre procédé: « Enlevez à votre somnambule, écrit Bouilland, la faculté de m'entendre, en vous tenant de votre personne derrière M. Dubois; puis, en touchant l'épaule de ce commissaire, vous m'indiquerez que le fait a lieu. » Bouillaud converse avec la somnambule. Dubois se place à un pied derrière elle et Berna derrière Dubois. Avant le signal convenu, elle n'entend plus son interlocuteur; immédiatement après, elle recommence à lui répondre.
On passe à la sensibilité. Bouillaud écrit ; « Enlevez la sensibilité à la main gauche de votre demoiselle ; vous m'annoncerez que le fait a lieu en ouvrant largement la bouche. » Mais la sensibihté, objecte Berna, est déjà abolie parla somnambulisation. « Alors rendez-la lui » écrit Bouillaud. L'opération commencée, le magnétiseur se lève tout à coup, déclarant qu'il a dirigé par erreur sa volonté sur la main droite ; puis revient à la gauche, et, quand on se dispose à vérifier le résultat, déclare que des effets aussi fugaces demandent plus de célérité qu'on n'en met dans la constatation et qu'il est déjà trop tard.
Quatrième séance. La commission demande un fait de vision sarîs le secours des yeux. Sur les instances de Berna, l'expérience a lieu à son domicile. Le sujet n'est plus le même ; c'est une femme d'une trentaine d'années. Avec plus de raison que pour la précédente, on lui applique un bandeau sur les yeux. Berna est assis devant elle, et leurs genoux s'entre-touchent. Sur une des cartes blanches préparées d'avance par Berna lui-même, Dubois écrit en grosses lettres : Pantagruel, et la présente à l'occiput de la dame. Celle-ci n'y voit d'abord que
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du blanc; puis, comme ou insiste, elle voit de Yécriture, et ce qui est écrit commence par un M. Al'insu du maguétiseur, ou substitue à cette carte une carte toute blanche, et elle croit voir deux lignes d'écriture. Nouvelle carte portant le mot Misère; nouvelle substitution d'une carte blanche; la somnambule voit un T sur la première, et sur la carte substituée quatre ou cinq lettres. Enfin une quatrième carte, avec le mot Aimé, n'étant pas mieux vue, on passe à une bourse, qui ne l'est pas davantage quand on la présente à la nuque, mais qui, en revanche, est vue dans la main quand elle a déjà été remise dans la poche. Il faut tout dire : Dubois prenait des notes ; sa plume criait ; la somnambule déclare qu'un monsieur à côté d'elle tient à la main quelque chose de blanc et de long. Dubois se place alors derrière elle, sa plume entre les dents ; on demande à la somnambule si elle voit la bouche du même monsieur : « J'y vois, répond-elle, quelque chose de blanc et de long. » Ce coup de maître a été relevé, comme on peut croire, par le magnétiseur; mais qui ne voit que la question, dans les circonstances oli elle était faite, dictait la réponse ? Est-il possible d'ailleurs de ne pas faire remarquer (car les scrupules ici seraient hors de saison) qu'une autre bouche n'était pas loin des oreilles de la somnambule.
La séance n'est pas terminée. Berna avait préparé sur une table des cartes à jouer. Il prie Dubois d'en prendre une et de la placer à l'occiput de la somnambule : Dubois se dirige vers la table, rapporte une carte blanche, et la présente à l'endroit désigné. La somnambule distingue du rouge et du noir. A la prière de son magnétiseur, on fait glisser la carte sur le front, tout près du bandeau ; elle voit alors un valet, puis, sur l'insistance des commissaires, qui se "ardent de la contredire, un valet de trèfle ! C'était beaucoup de bévues pour un jour. En voici cependant une dernière qui termine l'ensemble des expériences. Une médaille d'argent remise à Berna, sur sa demande, et présentée sur le front, est, après bien des simagrées, prise pour une montre. Finis coronat opus.
Le rapport de Dubois suscita au sein de l'Académie, oh il n'était plus permis à Husson de garder le silence, une discussion orageuse; mais, garanti, quant à l'exactitude du récit, par les membres de la commission, les conclusions en furent votées par une immense majorité dans la séance du 5 septembre.
La commission avait faii un appel public aux personnes qui s'occupaient de magnétisme. Il ne lui parvint, et seulement après la l'édaction du rapport, qu'un seul document, adressé par un ceitain Petriconi (de Galvi), et qui, avec raison, parut trop ridicule pour faire l'objet d'un examen. Mais l'Académie n'en avait pas fini pour cela avec le somnambulisme.
Dans cette même séance où elle avait adopté les conclusions du rapport, un de ses membres, Burdin aîné, remarquant que les expériences relatives à la transposition du sens de la vue n'avaient porté que sur un seul sujet, pensa qu'il y aurait avantage, — non pour lui dont la conviction était faite, mais pour les personnes qui pourraient rester dans le doute — , à ouvrir une plus large carrière à l'étude de cette question pour « obtenir une conclusion plus générale. » 11 proposa donc d'accorder un prix de 3,000 francs, dont il feiait les frais « à la personne qui aurait la faculté de lire sans le secours des yeux et de la lumière », non à la manière des aveugles, c'est-à-dire « au moyen du toucher sur des caractères en relief » , mais les objets à voir étant placés « médiatement ou immédiatement sur des régions autres que celle des yeux ». La proposition fut acceptée séance tenante, et la durée maximum des épreuves limitée à deux années. On nomma une nouvelle commission, composée de Dubois (d'Amiens), Double,
Cliomel, Husson, Louis, Gérordin et Moreau. Les membres de la précédente commission pouvant être suspects de parti pris, on les avait écartés de celle-ci, sauf le rapporteur auquel on avait adjoint, comme contre-poids, le champion académique du magnétisme, l'honnête et obstiné Husson. C'était d'une équité parfaite.
Les prétendants ne manquèrent pas. Il s'en présenta tout d'abord six : Biermann, médecin du roi de Hanovre; Bergeron, de Brou (Eure-et-Loir); le docteur Hublier, de Provins (mort récemment et fort regretté); Ricard, de Bordeaux; d'Espine, inspecteur des eaux d'Aix en Savoie ; le docteur Pigeaire, de Montpellier, vétérinaire en chef du département de l'Hérault. Tous écrivirent pour se renseigner sur les conditions du concours, et tous furent avertis qu'un simple récit des faits observés par eux ne saurait suffire ; qu'il fallait des expériences nouvelles, devant les commissaires, à Paris. Le dernier de ces candidats, Pigeaire, s'était inquiété d'une des clauses de la proposition Burdin. Sa somnambule, lisant avec les doigts, ne pouvait s'engager à ne passe servir du toucher ; mais les commissaires, après l'avoir rendu « momentanément aveugle », appliqueraient une plaque de verre sur l'imprimé ou l'écrit qu'il s'agirait de déchiffrer. Qu'à cela ne tienne, répond Burdin; je m'en rapporte à la sagacité des commissaires.
La somnambule de Pigeaire était sa propre fille Léonide. Il l'amène à Paris, et commence par la produire, non devant la commission, mais en public, dans des salons, devant des dramaturges et des romanciers. Des médecins, à vrai dire, sont aussi admis dans des réunions particulières. Enfin, en juillet 1858, il est reçu par la commission. Il a son bandeau tout prêt, dont il ne veut pas démordre ; c'est un morceau de velours large de 2 à 3 pouces, et dont on devait coller les bords sur la peau avec du diachylon. La commission le voudrait plus large ; elle en a même préparé un en soie noire qui offrira plus de sécurité, sans gêner la respiration. — Impossible.— Double propose de supprimer tout bandeau, et d'y substituer une simple feuille de papier placée devant les yeux de la somnambule.— Ni feuille de papier, ni aucun appareil, que le bandeau apporté de Montpellier. — Eh bien ! soit; on se servira de celui-là; seulement les objets (éclairés comme le demandait Pigeaire) seront placés, non au bas de la face, mais devant le bandeau « dans une direction perpendiculaire à sa surlace » . — Non encore ! Là-dessus, la commission congédia Pigeaire, et Gérardin fit à l'Académie, sur la rupture des négociations, un rapport qui donna Heu, même entre les commissaires, à des contestations fâcheuses, mais laissant debout le fait des exigences du magnétiseur. On a blâmé la commission de n'avoir pas accepté l'appareil qui était proposé, sauf à s'entourer de précautions particulières. Ceux qui sont familiers avec ce genre d'expériences ne seront pas de cet avis. Avec le bandeau de famille, de la lumière et un livre placé plus bas que le velours, la jeune fille eiàt pu lire, de ses yeux lire, et l'échec de la commission eût été sans appel. C'est ce dont on se convaincra plus loin»
Restaient cinq prétendants au prix Burdin. Un seul doilna de ses nouvelles : le docteur Hublier, de Provins. Encore ne fut-ce qu'en août 1839. Le délai fixé pour la clôture du concours aurait été près d'expirer, si, à cette époque, Burdin n'eût déjà demandé et obtenu qu'il fût reporté au 1^^ octobre 1840. En même temps, et pour ôter tout prétexte à récrimination, il avait élargi son programme dans les termes suivants : « Amenez-nous une personne, magnétisée ou non magnétisée, endormie ou éveillée ; que cette personne lise, les yeux ouverts et au grand jour, à travers un corps opaque, tel qu'un tissu de coton, de fil ou de soie, placé à six pouces de la figure; qu'elle lise même à travers une feuille de papier, et
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cette personne aura les trois mille francs {Acad. de méd., séance du 50 juillet 1859).
Cette lettre d'Hublier, et d'autres qui l'ont suivie, avaient pour objet des récits d'expériences et pour conclusion des demandes de sursis. Enfin, dix jours avant la clôture définitive, sa somnambule arrive à Paris, mais sans le magnéti seur, et à destination du docteur Frappart. Ce Frappart était un esprit fin et avisé, dont le scepticisme naturel s'était rendu à l'apparence extraordinaire de quelques faits ; magnétiseur lui-même à ses heures, mais n'abordant sans défiance aucune expérience nouvelle ni aucune nouvelle somnambule. Avant de livrer mademoiselle Êmélie à l'inquisition académique, il veut l'essayer (elle Usait par le dos), comme on fait d'une arme avec laquelle on va se battre. 0 surprise ! l'arme rate dans ses mains; non-seulement Emélie ne jouit d'aucune faculté somnambulique, mais c'est un petit abrégé d'astuce et de mensonge ! Hublier est appelé en toute hâte; il accourt, et il reste, comme il l'a écrit, atterré, meurtri, confondu de ce qu'on lui fait voir. Cela rappellerait une de ces scènes maritales bien connues, si le caractère du respectable HubUer ne le délendait absolument (voy. Gaz. des hop., 51 octobre 1840).
L'Académie attendit donc en vain le jeune prodige de Seine-et-Marne ; mais un dédommagement lui était offert par un magnétiseur de Paris, le docteur Teste, qui venait de poser, à la dernière séance, sa candidature. Une seule expérience est proposée, et des plus simples. La somnambule doit « lire à travers les parois d'une boite de carton et même de bois, la seule condition indispensable étant que la direction des lettres enfermées dans la boîte soit préalablement désignée. » Elle a elle-même fixé l'heure du phénomène : sept heures précises du soir. A l'heure dite, tous les commissaires, moins Moreau, sont au rendez-vous. Parmi diiférentes boîtes apportées par le président sur l'invitation de Teste lui-même, et qui contenaient toutes des fragments d'imprimés, on en choisit une de carton agréée par le magnétiseur. Après bien des etforts, la somnambule distingue deux mots : nous et sommes, et déclare bientôt qu'elle n'en peut voir davantage. L'imprimé reproduisait six vers de la Guerre de Juyurtha par Leprévost d'Iray, dans lesquels justement ne se trouvent ni le mot nous ni le mot sommes.
Sur cette belle chute, et sur la proposition de Double, l'Académie décide que, à partir du 1" octobre 1840 (date de la clôture du concours), elle ne répondra plus aux communications concernant le magnétisme animal, de même que l'Académie des sciences regarde comme non avenues les communications relatives à la quadrature du cercle et au mouvement perpétuel.
Ici pourrait se terminer l'histoire analytique du magnétisme animal ; car il ne se produira plus désormais, en France du moins, que des faits isolés, dépourvus de toute authenticité, et le plus souvent pour les besoins d'une misérable industrie. Nous avons suivi cette histoire dans les principaux développements de la théorie et de la pratique^ en nous arrêtant de préférence^ il est vrai, quant aux foits, à ceux qui avaient passé sous les yeux d'hommes à la fois très-compétents et très-désintéressés. Nous voulons pourtant résumer très-brièvement l'état actuel de la question ; car, nous l'avons dit en commençant, dès qu'on croit devoir s'occuper du magnétisme, il est équitable de se montrer aussi exact et aussi complet à son égard que s'il s'agissait d'un ordre sérieux de connaissances. Nous espérons d'ailleurs qu'un tableau abrégé, mais scrupuleux, du magnétisme tel qu'il se présente de nos jours, avec indication des procédés à suivre et des conditions de réussite, nous sera compté pour un acte méritoire.
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Les théories sont siniplificcs. Ceux qui admettent encore un fluide le détachent du fluide universel ; c'est, pour les uns, le fluide électrique animal ; pour d'autres, le fluide vital ou nerveux.. Pour Gérard, l'action dite magnétique n'est qu'une induction nerveuse, « produite dans ou sur les nerfs du magnétisé par les courants qui parcourent ceux du magnétiseur. « Il en est qui se contentent d'affirmer l'action d'un individu sur mi objet placé hors de lui. La plupart des adeptes que nous venons de voir affronter le contrôle des savants n'affectaient aucune prétention scientifique, et réduisaient tout à une question de fait. Le camp des spiritualistes a tenu bon et ne pouvait guère faire autrement. Quelquesuns voient encore dans le magnétisme animal, comme dans les tables tournantes, une opération de magie, c'est-à-dire l'intervention des esprits à l'appel de certains hommes, puissants par la volonté. La plupart gardent l'interprétation plus naturelle de l'émancipation momentanée du principe spirituel de l'homme. Le moi, qui ne peut résider ni dans le corps, parce qu'il est modifiable, ni dans l'âme, parce qu'elle peut avoir des perceptions dont nous n'avons pas conscience, est le résultat de l'action réciproque de l'âme et du corps. Si ces deux éléments viennent à se séparer spontanément, comme dans le sommeil normal; ou si on les sépare par un moyen artificiel, comme dans lesommeil magnétique, l'âme se met à exercer, dans une parfaite indépendance, les facultés qui lui appartiennent en propre; le moi n'en sait rien actuellement et n'en peut rien savoir après leréveil. Mais comment s'obtient cette dissociation artificielle de l'âme et du corps ? l^s uns se résignent à l'ignorer, les autres l'expliquent aisément. Le moyen d'union du principe matériel et du principe spirituel, est le principe vital; soutirez ce principe, et le nœud est coupé. Le général Noizet était un des défenseurs les plus habiles de cette doctrine, qui se rattache à la théorie de Joulfroy sur le sommeil.
Dans la pratique, on ne regarde plus guère à certaines conditions autrefois jugées favorables ou détavorables au succès de l'opération, teUes que l'état atmosjjhérique (un temps orageux ne convenait pas), ou la température du corps du magnétiseur (trop de froid enchaînait son action, trop de chaleur le fatiguait). Les bagues, les colliers, les objets de toilette, les liquides magnétisés et aromatisés par ce seul fait au goût du somnambule, sont toujours de mode. L'effet est complexe. Un objet touché par l'opérateur affecte le somnambule, et celui-ci est affecté par un objet ayant appartenu, non-seulement au magnétiseur, mais à toute autre personne; bien plus, cela suffit pour qu'il puisse voir dans le corps de cette jjersonne et découvrir ses maladies. Plus de cuves; peu ou point d'arbres 'enchantés. Pour magnétiser un être animé, il sulfit souvent de la volonté, du regard, ou seul ou renforcé d'attouchements. L'action peut s'exercer à de grandes distances, à travers des portes, des cloisons. U y a anarchie dans le rituel des passes; néanmoins, on suit encore assez souvent, sauf quelques variantes, les règles tracées par Deleuze : « Placez-vous vis-à-vis du sujet, de manière que vos pieds et vos genoux touchent les siens. Prenez-lui le pouce et restez dans cette situation jusqu'à ce que vous sentiez que vos pouces et les siens ont le même degré de chaleur. Posez ensuite les mains sur les épaules : laissez-les y deux ou trois minutes et descendez le long des bras pour reprendre les pouces ; répétez cette manœuvre trois ou quatre fois. Ensuite posez vos deux mains sur l'estomac, de manière que vos pouces soient placés sur le plexus solaire et les autres doigts sur les côtés. Lorsque vous vous sentirez en communication de chaleur, descendez les mains jusqu'aux genoux ou même jusqu'aux pieds, et cunthiuez
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de la même manière, en ayant la précaution de détourner vos mains chaque fois que vous viendrez vers la tète » . Cette précaution essentielle a pour but de prévenir la magnétisation de haut en bas. Une fois le rapport bien établi, l'attouchement n'est plus nécessaire, même pour l'action thérapeutique. Cependant l'application de la main est utile s'il s'agit de douleurs locales ou d'engorgements. Nous avons vu aussi, dans ce dernier cas, suivre un des préceptes de Deleuze, qui est de souffler chaud. Comme on endort, on réveille aussi par l'acliou de l'a volonté ou par des passes, qu'on pratique généralement en plaçant les deux mains devant le front, puis les écartant vivement, et répétant deux ou trois fois l'opération. On peut encore frictioimer les paupières ou le pourtour de l'orbite. La volonté est tenue pour indispensable, et Faria regardé sous ce rapport comme hérétique. Elle est, pour les fluidistes, l'agent qui règle le mouvement du fluide et qui en détermine la direction, de la même manière qu'elle met en jeu et dirige la force musculaire. D'oij il suit que plus elle est énergique et soutenue, plus le fluide abonde, plus est grande la puissance du magnétiseur, et plus elle est ca[table de dominer la volonté du sujet. La foi, la bienveillance aident à cette action. On ne croit plus à la qualité négative de Mesmer; on pense au contraire que peu de personnes sont absolument dépourvues de pouvoir magnétique, et que beaucoup de celles qui en semblent dénuées le rendraient manifeste avec de la persévérance. Du côté du sujet, la foi proprement dite n'est pas absolument nécessaire ; mais la confiance, l'affection sont des conditions favorables ; l'incrédubté, la résistance, des conditions d'insuccès. Il en est de même, quoique à un moindre degré, d'une bonne santé. Au contraire, la maladie en général, les maladies nerveuses en particulier, disposent à l'action magnétique ; et, sur ce point, nous n'entendons plus dire que les affections graves exposent l'opérateur à s'imprégner d'iui mauvais fluide, et l'obbgent à s'en faire débarrasser par un confrère.
Quant aux effets qu'on prétend obtenir du magnétisme actuel, on les connaît à peu près parle récit desexpériences ci-dessus relatées. Une bonne somnambule en est la plus haute expression. Elle n'a plus besoin, comme autrefois, d'être en constant rapport ni avec le magnétiseur, ni même avec les personnes présentes ; ou du moins, cette condition n'est pas indispensable pour toutes. On n'affirme plus guère qu'elle aperçoit le fluide magnétique. Elle est susceptible d'éducation et de dégradation ; de grandeur et de décadence. Ses caractères dominants sont : 1" une sorte de communion intime avec le magnétiseur, qui fait qu'elle lit dans sa pensée ; qu'elle comprend son ordre mental et y obéit machinalement ; qu'elle peut être avertie des sensations qu'il éprouve, et les ressentir elle-même; qu'elle est attirée ou repoussée par sa volonté ; 2° la perle du mouvement et du sentiment, ou du tact, ou du sens de la température, dans les parties magnétisées; 3° la transposition des sens, la vue à travers les corps opaques, la vue de ses propres viscères et de ceux d' autrui ; 4° la connaissance des maladies et des remèdes; 5"^ l'appréciation du temps, la pressensaiion on la prévision ; 6'^ parfois d'autres petits phénomènes ou qualités de moindre importance et assez variables, comme de ne pouvoir prononcer certains mots, d'acquérir des pensées et une forme de langage en désaccord avec le degré d'éducation, de parler de soi comme d'une personne étrangère, etc., etc.; 7° enfin, et ceci est essentiel, l'entier oubli, au réveil, de tout ce qui s'est passé en soi et autour de soi pendant l'accès de somnambulisme. C'est encore à peu près le cadre tracé par Bertrand ^
» Sur ce point spécial de l'insensibilité des individus magnétisés, on pourra consulter
II. Appréciation des théories et des faits. Maintenant, il nous reste à embrasser dans une appréciation générale l'ensemble des théories, des pratiques et des faits qui composent l'histoire du magnétisme animal : Quel est historiquement la valeur du magnétisme ? Les théories et les faits ont-ils une signification positive quelconque; et s'ils en ont une, est-ce celle qu'on leur attribue?
Qu'il se soit rangé sous le drapeau de la physique, sous celui de la physiologie, ou sous celui du spiritualisme, le magnétisme du siècle dernier n'a jamais eu besoin de se mettre en grands frais d'invention. Rien ne serait plus aisé que de faire sortir des premières vues de l'école ionienne sur le monde externe, à cette époque où la philosophie était la cosmogonie, où les philosophes étaient des physiciens et où quelques-uns même en portaient le nom, que d'en faire sortir et le fluide universel de Mesmer et les effluves divins qu'un magnétiseur illuminé dérobe à la source universelle pour en saturer son somnambule, pour le ravir en extase et lui communiquer des vues surnaturelles. Nous ne parlons pas de l'air d'Anaximène, dont quelques-uns ont voulu faire l'analogue du lluide universel de nos jours; cet air n'était qu'un élément, le fond et la substance irréductible de toute chose, réalisant tout, le feu, l'eau, la terre, par des transformations successives. Le système de Diogène d'Âpollonie, dans lequel l'air, élément unique et éternel, est doué d'intelligence, d'énergie propre, est un rudiment de panthéisme ; il n'y a pas là encore de principe actif distinct de la matière visible ; mais le vous d'Anaxagorenous offre à peu près ce que nous pouvons désirer. Il pénètre la matière, s'insinue entre ses parties, l'ordonne, l'anime, détermine ses propriétés, créé en elle le mouvement, la vie et la pensée. C'est un principe spirituel, il est vrai, mais c'est justement cette âme universelle dont nos magnétiseurs mystiques disposent si aisément, et dont, plus tard, les anciens ont cru aussi que la parcelle dévolue à l'homme pouvait augmenter ou diminuer, retourner au grand tout pour un temps plus ou moins long et amener parla le sommeil, l'extase, la vue des choses futures. Veut-on comprendre à quel point cet es^jrtiuniverselde la cosmogonie grecque peut-être considéré comme le père du fluide mesmérien'/ Il suffit de se rappeler que, spiritualisteou matérialiste, cette cosmogonie considère la pierre d'aimant et l'ambre jaune comme les corps où l'action de cet air, de cet esprit, est le mieux accusée, et les phénomènes magnétiques (car le mot existait déjà) comme une de ses plus frappantes manifestations. Avec le temps, cette idée d"un agent universel de la nature s'est de plus en plus dégagée. La philosophie romaine l'a recueillie dans son mince bagage, et en a tiré aussi l'âme humaine, en conservant à celle-ci le caractère complexe et indécis qu'elle avait déjà : celui d'un principe intelligent, mais, doué de qualités matérielles, de la légèreté, par exemple, qui la porte, une fois libre, à surmonter l'air épais de la terre, à gagner rapidement les parties supérieures, et à se mêler enfin aux corps célestes. Cicéron rencontre cette vue dès sa première Académique. « La force, fait-il dire à Varron, se meut, se répand de tous côtés sur la matière qu'elle pénètre et transforme tout entière C'est cette force vivante qu'ils (les Grecs) nomment
l'ouvrage d'Elliotson [Numerous Cases, etc.), et celui d'Esdaile [Natural and Mesnieric, etc.). Ce dernier ouvrage est, du reste, longuement mentionné dans l'excellent rapport sur ï Eléphantiasis du scrotum fait en 1856 à la Société de chirurgie par M. H. Larrey. Devant cet emploi continu et méthodique du magnélismedans les opérations les pius graves de la chirurgie, devant cette concurrence faite au chloroforme systématiquement exclu, le sein enlevé par M. Gloquet et la dent arrachée par M. Oudet, perdent tout leur intérêt. Ou trouvera également dans les deux livres que nous indiquons l'histoire des démêlés d'Elliotson et d'Esdaile avec les coi'ps savants ou administratifs desquels ils relevaient
l'àme du monde, et qu'ils appellent aussi un esprit ». Virgile devait dire un peu plus tard : Mens agitât molem. Enfin il est intéressant de lire dans l'Apologie d'Apulée, accusé lui-même de magie, et qui au fond paraît bien s'y connaître, et la théorie des phénomènes aujourd'hui rapportés au sommeil lucide et l'indication des pratiques de sortilège usitées de son temps. A propos d'une somme perdue, sur laquelle des enfants ensorcelés par un certain Nigidius, dont c'était le métier, donnèrent des renseignements précis : «j'admets volontiers, dit Apulée, qu'une âme humaine, surtout l'àme d'un enfont, peut, évoquée par des charmes ou enivrée par des parfums, tomber dans un assoupissement qui la ravisse à la percefition des choses de ce monde, oubHer peu à peu les sensations de la matière, et, rendue à sa propre nature, immortelle, comme ou sait, et divine, prédire du sein d'une espèce de sommeil les choses à venir. »
Au reste, il importe médiocrement de remonter si haut dans cette sorte de revendication, puisque lu théorie de Mesmer est contenue tout entière, principe et application, dans la philosophie du seizième et du dix-septième siècle. A cet égard Thouret n'a presque rien laissé à dire. En rendant ce qui leur appartient à Paracelse, Goclen, Libavius, van Helmont, Helimotius, J.-E. Burgraave, Sennert, R. Fludd, P. Borel, Digby, Campanella, Grabe, Maxwell, Santanelli, le père Kircher et à tous les théoriciens suscités par les écrits de Gilbert sur l'aimant (vers 1600), on a de quoi mettre entièrement à nu Mesmer, et ses successeurs immédiats, et il reste encore quelque chose. On a même, avec Gaffarel, Grabe, et G. Naudé, de quoi combattre leurs théories d'emprunt. Ne pouvant suivre chacun de ces auteurs en particulier, nous dirons seulement ce qu'on peut tirer de l'ensemble de leurs doctrines. Tout corps, tout mixte, est plongé dans un océan de fluide qui, pour Paracelse, R. Fludd et beaucoup d'autres, vient des astres; pour Maxwell, du soleil. C'est l'attraction magnétique du fluide sidéral par l'homme qui lui comiïiunique la pensée, la lumière intérieure. Pénétré par ce fluide, chaque corps en laisse incessamment échapper une partie qui est remplacée par une autre, suivant une sorte de flux et de reflux. Dans le microcosme existe une vertu magnétique semblable à celle de l'aimant, avec deux pôles. Suivant R. Fludd, Yéquateur de l'homme est perpendiculaire et le foie est le centre des rayons du pôle méridional. La sympathie entre deux personnes résulte de ce que leurs émanations réciproques les pénètrent réciproquement ; l'antipathie, de ce que ces émanations sont repoussées, refléchies et tendent à revenir vers le centre. Et la sympathie comme l'antipathie embrasse, non-seulement les sentiments moraux, mais aussi les maladies, qui peuvent ainsi se communiquer et s'échanger. Ce point de vue, déjà tiré de Paracelse et de ses disciples, est développé par Wirdig. Pans ces légions d'esprits dont il peuple le monde, les uns matériels, les autres immatériels, chaque catégorie comprend des esprits de même nature qui tendent à se réunir ou des esprits contraires qui tendent à s'exclure. De là, la doctrine du sympaihéisme et de Yantipathéisme magnétiques, selon laquelle d'intimes rapports peuvent s'étabhr entre les hommes à travers l'es[jace ; de là aussi une médecine sympathique. « Vniversa natura rnagnetica est, totus mundus constat et positiis est in magnetismo; omnes suhlunarium vicissitudines fiunt per magnetismum, vita conservatur magnetismo, interitus omnium rerum fiunt per magnetismum. » .^. Borel, Santanelli, sont aussi des apôtres de cette médecine sympathique qui, s'exerçant au moyen d'émanations de nature physique, ressemble tout à fait à celle de Mesmer : ces effluves, répandus par l'action de la lumière et par celle du vent, peuvent porter au loin une action bienfaisante sur le corps comme
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une impression sur la pensée. Mais, si l'on veut avoir sous les yeux la dockine dont celle de Mesmer est le décalque, il faut s'adresser surtout à Maxwell. Ses écrits ne laissent rien à désirer sur l'histoire naturelle de ce fluide subtil, analogue à la lumière, doué comme elle de la propriété catoptrique, qui descend du ciel et y remonte par un va-et-vient perpétuel. C'est Y esprit vital du monde, qui maintient toutes choses, les corps bruts comme les corps animés, dans l'état oii elles sont, qui les fait durer et qui est la mesure de leur perfection. 11 est au pouvoir de l'homme de s'emparer de cet esprit, de le concentrer dans certains objets, et, par leur intermédiaire, d'agir immédiatement sur le corps de ses semblubles, et non-seulement sur leur corps, mais aussi sur leur intelligence, sur leur sentiment, sur leur volonté. Cette action peut même s'exercer à quelque distance que ce soit. En agissant ainsi sur l'esprit particulier à un individu, en le fortifiant, le multipliant, le régénérant, on peut guérir toutes les maladies de cet individu. C'est le remède universel.
Les moyens d'action suivirent les vues théoriques. Le fluide universel, d'oîi qu'il vînt, était toujours le fluide magnétique. Il était même, pour quelques-UQx, im mélange de plusieurs fluides ou esprits magnétiques, et le père Kircher eu était venu à en imaginer un pour chaque cas particulier d'affinité, soit dans l'ordre purement physique, soit dans celui de la sensation ou du sentiment ; les corps animés avaient le lejar, qu'il appelait bel et bien le magnétisme animal. C'était donc par des objets magnétisés, impi'égnés de fluide, qu'on devait agir sur les individus et guérir leurs maladies, l'aracelse fait cicatriser les blessures de gens qui bataillent au loin, rien qu'en touchant avec l'onguent des armes le fer qui est entré dans la chair. Il a des imitateurs dans Goclenius, dans van Helmont, dans' Burgraave, qui publient des ouvrages sur la cure magnétique des plaies. La musique est déjà considérée à cette époque comme un moyen d'action magnétique. Viennent les talismans, les anneaux, les bagues, les colliers, les sachets, etc. Ce ne sont pas seulement des moyeiis de guérison ; ce sont encore de merveilleux moyens de correspondance. Un objet qui a été touché par un individu quelconque, restant imprégné de son fluide, accuse, loin de lui, les accidents qui lui surviennent. La lampe dont il a fourni l'huile pâlit, ou la compositiou dans laquelle est entré un peu de son sang perd de sa coloration, s'il vient à tomber malade. Deux personnes échangent, de bon accord, un petit morceau de chair par un procédé d'hétéroplastie ; sur chaque morceau devenu adhérent, on trace des lettres, et une piqûre faite sur une de ces personnes au point correspondant à l'une de ces lettres est aussitôt ressentie par l'autre personne fùt-elle à mille lieues; c'est l'alphabet sympathique.
Toutle monde connaît, ne serait-ce que par une plaisante boutade de Voltaire, l'histoire de cet individu de Bruxelles qui, ayant emprunté et payé cher un morceau de la peau d'un pauvre homme pour se refaire un nez par la méthode de Tagliacozzi, vit au bout de plusieurs années ce nouvel appendice se flétrir et se gangrener le jour même où le prêteur mourait à Bologne. Ce fait d'ailleurs n'est pas resté isolé.
Que si, laissant tout à fait le mesmérisme proprement dit, on considère plus spécialement le somnambulisme et la catalepsie, le moins versé dans l'histoire des sciences occultes et des fohes épidémiques n'a qu'à étendre la main pour retrouver les traits essentiels de ces deux formes de l'état magnétique. Mais il faut d'abord établir quelques distinctions, qui ressorteiit, du reste, de ce qui précède. Parmi les magnétiseurs, il en est qui, sans vouloir prendre la responsabilité de
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l'animisme, vers lequel souvent ils inclinent peu, se contentent d'imaginer une émanation quelconque d'un individu vers un autre ; ce sera, par exemple, comme on l'a écrit, une irradiation de l'influx nerveux du principe vital. Il en est d'autres qui, avecYillers, Peleuze, etc., font intervenir l'àme elle-même, l'âme spirituelle, l'àme seule, dans la communication récipropre des êtres, qui ainsi se pénètrent, pour ainsi dire, se mêlent, s'affectent, s'influencent mutuellement, le plus fort dominant le plus faible. « L'âme, par la seule force de sa volonté, ditVillers dans son Magnétisme amoureux, peut porter son action sur uu être organisé : il suffit pour cela qu'elle pense fortement à lui. Alors, le moiivement qiielle imprime s unit au mouvement imprimé par l'âme de celui sur qui elle vent agir ; elle le fortifie ou le modère en le rendant plus régulier. Cest là tout le magnélisme. Dans une troisième catégorie, qui n'est pas très-nombreuse aujourd'hui, sont ceux qui regardent la puissance magnétique comme un don surnaturel venu de Dieu : on en a vu de beaux exemples dans Baibariu et dans les membres de la Société exégétique de Stockholm. C'est sainte Thérèse ou saint François d'Assise, tombés dans le magnétisme. Eutîn une quatrième catégorie comprend ceiLx qni, M. Mirvilie à leur tête, voulant voir plus clair dans les théories spirifuahstes et savoir à qui parler, mettent tous les effets magnétiques sur le compte des esprits. Physiologie, animisme, mysticisme et spiritisme, tels sont, en dehors du fluidisme de Mesmer, les quatre drapeaux du magnétisme contemporain, dont les trois derniers peuvent être réunis sous le nom commun de spiritualisme.
Eh bien! il est trop facile de montrer que ce sont là de pures réminiscences. On ne dirait rien de mieux aujourd'hui que ce (lu'imprimait Pierre Pomponace au commencement du seizième siècle pour expliquer la vertu qu'ont certains hommes d'en guérir d'autres par le toucher ou par le regard. « Sit contigit taies homines qui habent hujusmodi vires in potenlia, et per vim imaginativam et desiderativam cum acta operantur^ talis virtus exit ad actum et afficit sanguinem et spiritiim, qui per evaporationem petunt ad extra et producunt taies effectus » [De naturalium affectiinm admirandorum causis, etc.). Une volonté, une imagination qui opèrent ; une influence exercée sur le sang et les esprits, qui, ainsi mis en mouvement, envoient des effluves à l'individu qu'il s'agit de guérir : voilà une théorie magnétique toute moderne. Voyons maintenant les données de la magie, de la démouomanie et de l'illuminisme. Les magnétiseurs euxmêmes rattachent aux crisiaques les mages, les sibylles, les oracles, qui n'ont fait défaut à aucun peuple. Deleuze, tout en critiquant avec assez de vivacité l'ouvrage de Bouys sur ce sujet, ne laisse pas que de considérer tous les voyants de l'antiquité comme des « somnambules mal dirigés. » L'antre deTrophonius et les autres cavernes, oii tout était disposé pour enivrer les sens et faire divaguer l'imagination, pouvaient en effet valoir le baquet ou l'orme magnétique. Des deux côtés, l'effet produit était l'état extatique avec les dons merveilleux y attachés. De même, le magnétisme spiritique se retrouve, et plus entier encore, dans la possession. Ces démons, qui, dès la plus haute antiquité, étaient les instruments actifs de la magie et déjà n'étaient pas embarrassés pour communiquer à l'homme des facultés surnaturelles; ces démons, auxquels le christianisme naissant faisait honneur de tous les faits extraordinaires, de tous les prodiges que le. paganisme opposait aux siens ; ces esprits de l'air, rajeunis par la kabbale, par les rose-croix, par les philosophes du seizième et du dix-septième siècle, eurent de belles occasions d'exercer leur pouvoir sur une grande échelle. Au point de vue oii nous sommes
placés pour le moment, il importe peu que l'immense majorité des magnétiseurs \euille confisquer la démonomanie au profit du somnambulisme extatique et cataleptique. Nous disons seulement aux magnétiseurs spirites que leur interprétation des phénomènes est aussi vieille que discréditée, et aux magnétiseurs en général que longtemps avant eux se produisaient, avec une effrayante et détestable facilité, sans l'ombre de pratiques magnétiques, des phénomènes du même ordre que ceux du magnétisme, et, en beaucoup de points, absolument semblables. Que, s'ils allèguent l'action cachée d'un magnétisme inconscient, il n'y a plus qu'une réponse à leur faire : c'est que, cela admis, ils n'ont plus rien inventé du tout. Or, c'est une comparaison vraiment curieuse et instructive que celle des faits du magnétisme et du somnambulisme extatique et lucide avec ceux de la démiurgie antique et de la possession. Nous faisons grâce des anciens mages, des prophétesses, qu'on retrouve chez tous les peuples. Lisez, dans Y Apologétique de Tertullien, le passage où il met en présence la magie païenne avec la démonologie chrétienne. Les esprits ont l'agilité de l'oiseau : « Si la pythonisse sait à Delphes que Crésus faisait cuire (à Sardes, sans doute ; — la vue à distance était déjà développée) une tortue avec un morceau d'agneau, c'est que le dieu s'était transporté au même instant en Lydie. Répandus dans l'air, portés sur les nues, voisnis des astres, il leur est aisé de connaître les secrets de la température; et, lorsqu'ils prédisent la pluie, c'est qu'ils ont commencé déjà à la sentir. Quelle obligation leur a-t-on quand ils guérissent les maladies ? Ils commencent par les donner. » Le même auteur cité par Maury parle, dans son Traité de lame, d'un extatique de la secte des montanistes qui conversait en esprit avec les anges et donnait des consultations aux malades. On trouve des exemples semblables dans Grégoiie de Tours. Un nommé Didier guérit les paralytiques. Une fille a la spécialité de découvrir les objets volés et les voleurs ; un évèque ne peut venir à bout de son démon; mais elle s'en débarrasse très-bien le jour où cela lui convient. Que d'autres exemples à citer! L'histoire en fourmille ; mais, pour abréger et aussi pour nous placer sur un terrain mieux connu, venons tout de suite à la possession moderne: aux ursulines de Provence, à celles de Loudun, aux trembleurs des CévenneSj aux convulsionnaires de Saint-Médard. Ici, entre les possédés et certains somnambules, l'analogie est parfaite. Devilliers, dans son Colosse aux pieds d'argile, l'a mise en pleine lumière. Deleuze la reconnaît aussi en l'expliquant à sa manière. Bertrand l'expose avec détails, et M. Bersot l'a vérifiée sur les procèsverbaux de l'instruction ouverte contre Urbain Grandier. Les attouchements, l'imposition des mams, les anneaux magiques jouent leur rôle séculaire. Le voyant est insensible à la douleur, pénètre les pensées même non exprimées, et c'était, selon le rituel, un cas majeur d'exorcisme; il a le don des langues; il a celui de h prédiction. Ses facultés intellectuelles sont exaltées. Il connaît ce qui se passe dans des lieux éloignés ou situés hors de la portée de la vue ordinaire. Il pénètre le secj'et des cœurs. Il répète des conversations tenues loin de lui ; il découvre des objets enfouis dans la terre. Il donne parfois des consultations, et, après avoir pris la main des malades, reconnaît leurs maux et prescrit des remèdes. Il accuse une force physique supérieure à celle que comporte son âge et son sexe; son corps peut rester suspendu en l'air ou même s'envoler par la fenêtre. A son réveil, il a tout oublié ; mais parfois il trouve écrit sur ses mains le nom de Jésus ou de Marie. Sauf les prétentions aérostatiques (et encore!), tout le reste n'appartient-il pas au somnambulisme magnétique ? Oui, tout, jusqu'aux stig- Uiates, puisqu'un magnétiseur dont parle Bertrand, d'après la Bibliothèque magné-
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tique, faisait naître à volonté une intlammatiou, non sur la main, mais dans la gorge de sa somnambule.
Ce que nous disons de l'œuvre des démons, la science, avec tout le respect possible, ne peut s'empêcher de le dire de l'œuvre des saints. Ce sont les magnétiseurs eux-mêmes qui l'y convient. Qu'on veuille bien remarquer que notre seul but ici est de montrer dans les pratiques anciennes les antécédents avérés du magnétisme. Un mauvais esprit ou l'esprit d'un bienheureux, ce sont toujours deux êtres que l'homme évoque à son profit. Les chrétiens qui se couchaient sur le tombeau de leurs martyrs sont les fils des païens qui allaient dormir dans le temple d'Isis ou dans celui d'Esculape, et les pères de ceux qui se tenaient les mains en croix sur le tombeau de Paris. Et les morceaux de suaire ou de tunique, les portions d'ossement, parfois les bouts de nombril, ont la même destination et produisent les mêmes effets que les phylactères de la Grèce et les amulettes de la Rome païenne.
Quant à cette faculté intérieure réservée à certains hommes, en vertu de laquelle, par l'effet de la volonté, l'âme s'échauffe, s'exalte, se dégage du corps et se mêle comme une vapeur à une àme semblable, pour la pénétrer de ses sentiments et de sa pensée ; ou qui, en lui rendant toute la liberté d'un pur esprit, la fait s'élever aux régions supérieures pour la confondre avec l'esprit éternel, et là, dans la lumière et la charité divines, lui gagner la connaissance de l'avenir, la vue des choses éloignées, la notion inspirée de ce qu'on n'a jamais vu ni appris, une puissance d'amour surhumaine, le besoin et le don de faire le bien, et, par-dessus tout, de soulager les malades ; quant à cette faculté, il est bien fâcheux qu'elle n'ait pas existé réellement chaque fois qu'on l'a cru dans le cours des siècles. Nous avons déjà dit un mot de l'idée qu'on s'en formait dès la plus haute antiquité. Elle a été un des traits essentiels de là philosophie alexandrine, et c'est de là qu'elle a passé dans l'Italie, où l'Étrurie lui offrait un rituel tout formé de pratiques divinatoires. Prédire l'avenir a toujours été le privilège des individus affectés de quelques troubles nerveux. Dans les grandes occasions, on consultait les devins furieux, vates fiiribiindi. « Il y a dans nos âmes, dit Quintus Gicéron à son frère, une faculté de pressentir qui nous vient du dehors et que les dieux ont mise en nous. Lorsque notre esprit, séparé de la matière, est brûlé d'un divin enthousiasme, cette faculté vivement excitée s'appelle fureur ». Et, comme pour résumer par anticipation les inventions du magnétisme spiritualiste sur le sommeil lucide, Posidonius {in Cicéron, De divinatione) admet trois espèces de songe : « Le premier, lorsque l'esprit prévoit de lui-même, en vertu de son affinité avec les dieux ; le second, lorsqu'il
communique avec les âmes immortelles qui remplissent l'air ; le troisième,
lorsque les dieux conversent avec nous dans le sommeil. » La kabbale imprime à ces vues plus de force et de précision. Dans la kabbale, en effet, ces anges inférieurs et ces démons que nous rappelions tout à l'heure ne sont qu'un des aspects de la doctrine. L'autre est la détermination de trois principes spirituels de l'homme, dont le plus noble, l'âme, peut aller puiser dans le sein de Dieu, par l'extase, des connaissances surnaturelles. Mais voici le seizième siècle, avec Robert Fludd, van Helmont, Andreae, Jacob Boëhm (et plus tard Pordage), toute une phalange d'illuminés, séparés en bien des détails sur la question de la formation et de la composition du monde, sur le nombre et la fonction des esprits, les uns n'en admettant qu'un, principe et agent de la nature entière, les autres les comptant par dizaines, par centaines; mais tous réunis dans un panthéisme
idéalisfe. ou l'Iiomme, parcelle de Dieu, peut, à de certains moments et dans des conditions déterminées, voir la vérité face à face. Au dire de van Helmont, nous avons été créés pour V intuition, don de notre esprit immortel; et, si nous en sommes réduits au raisonnement, c'est en punition de nos péchés, qui nous ont attiré une àme inférieure. Mais la supérieure a quelquefois le pouvoir de rompre cette liaison compromettante, et elle recouvTC alors son don primitif de divination. Uette théosophie, qui n'a jamais disparu et qui n'a cessé de se traduire de temps à autre par la catalepsie extatique, avec visions, prophéties, cures miraculeuses stigmatisations (Catherine de Bar, Marie Alacoque, la Cadière, mademoiselle
Rose, etc ) a fourni aux dix-septième et dix-huitième siècles deux exemples
qu'il faut citer : l'un, parce qu'il fait, pour ainsi dire, toucher du doigt la fdiation de l'illuminisme avec le magnétisme; l'antre, parce qu'il a singulièrement préparé les esprits à faire verser le magnétisme dans un spiritualisme absurde et dangereux. Le premier est madame Guyon, que le mysticisme conduisit au couvent et à la Bastille. Quand cette dame vaporeuse était trop imprégnée de la grâce, elle s'en trouvait si accablée qu'elle tombait en fiùblesse, et il fallait la mettre au lit (comme une des somnambules de Husson), et elle ne revenait à elle qu'après avoir été déchargée de cet excédent de faveurs divines sur d'autres personnes. Beaucoup de grandes dames surtout, s'y prêtaient volontiers, et le duc de Chevreuse déclarait que, assis près de madame Guyon, il sentait distinctement l'effet de cette grâce qui, semblable à des effluves, se répandait sur lui et semblait l'attirer. Le second mystique, déjà cité au commencement de ce travail, est Saint- Martin, le philosophe inconnu. Il suffira de dire que, disciple du cabaliste moderne, Martinez Pasquahs, il se jeta à corps perdu dans l'illuminisme de Boëhm, qu'il fit connaître en France par des commentaires et des traductions. Quand Mesmer arriva à Paris, les philosophes et la Cour ne s'y entretenaient que du ternaire universel, dont Saint-Martin venait de développer la théorie dans son principal ouvrage [Des erreurs et de la vérité, 1775). Le germe et la force réactive ne suffisent pas pour la corporisation ; il y faut encore un principe actif et intelligent qui n'est pas Dieu, mais qui est comme le bras de Dieu et gouverne tous les êtres. C'est ce principe qui rattache l'homme à l'être immuable, tout puissant et omniscient, et par lecjuel il peut s'élever à toutes les jouissances et à tous les privilèges de la vie idéale. Faisons remarquer en passant que ce mysticisme théorique se rencontrait à Paris avec les extases et les visions d'une de ces victimes, comme elles s'appelaient, dont l'immolation devait précéder la seconde incarnation du fils de Dieu : cette demoiselle Brohon, qui s'entretenait avec son Jésus et qui prophétisait. Au reste, théorie et religion à part, le somnambulisme extatique, avec les principaux caractères qui lui ont été attribués par Petetin, avait sa place dans la nosologie bien avant les écrits de Saint-Martin; et lui-même en emprunte à Sauvages deux remarquables exemples. Il s'agit de deux servantes hystériques, qui, séparées par plusieurs maisons, se prédisaient mutuellement l'une à l'autre le jour et l'heure des accès, tombaient dans l'insensibilité générale, se laissaient souffleter, pincer, sans faire une grimace ; briller les cils des paupières ou toucher la cornée sans cligner, et qui, dans cet état, parlaient avec une extrême volubilité et un esprit supérieur à leur éducation, chantaient, couraient dans l'appartement sans se heurter à aucun meuble, et se réveillaient tout à coup ne se rappelant rien de ce qui leur était arrivé, confuses seulement de deviner, à l'air des assistants, qu'elles venaient d'avoir une attaque.. N'est-ce pas aussi à une variété de l'extase qu'il faut rapporter cette prescience;
des événements, cette seconde vue, que Johnson et Boswell observèrent, en 1775, chez les montagnards d'Ecosse et chez les habitants des Hébrides?
Tont ce passé du magnétisme on, si l'expression est trop forte, tous ces précédents sont déjà assez significatifs sous le rapport des doctrines comme sons celui des faits. Ils le deviennent plus encore, si l'on considère les moyens par lesquels on ariùvait à produire ces faits artificiellement. Il est certain que, dans l'antiquité, ce n'était pas seulement avec la verveine, l'encens mâle et autres ingrédients ; ce n'était pas seulement avec des paroles magiques qu'on pratiquait l'enchantement; c'était aussi avec des baguettes, avec gestes el attouchements. La vieille verge magique est devenue, au sortir du moyen âge, la baguette divinatoire; et, comme telle, on ne s'en servait pas seulement pour découvrir des trésors ou des sources (il y avait à Paris, du temps de Mesmer, un sourcier célèbre du nom de Bleton), mais aussi pour retrouver les objets volés, pour dépister les malfaiteurs, pour rendre enfin tous les petits services qu'on va maintenant demander à nos somnambules. Le plus célèbre des rabdomantes, Jacques Aymar, s'était mis ainsi à la poursuite d'assassins, dont un fut pris et roué à Lyon. Les gestes, accompagnés ou non de paroles, produisaient quelquefois de ces effets subits que s'attribuent nos magnétiseurs de bonne race. L'enfant qu'Apulée était accusé d'avoir charmé était tombé comme frappé de la foudre. Il importe peu qu'Apulée nie le charme ; il suffit à notre thèse que le fait incriminé ait été regardé comme magique et tombant sous le coup des édits impériaux. Mais c'est le toucher avec tension de la volonté vers l'acte à accomplir, avec regard ou avec prière, qui devait être et a été, dans la suite des temps, le moyen principal de répandre au dehors la vertu particulière ou nuisible dont ou était soi-même imprégné. « Quid, dit Mercure dans V Amphitryon de Plante, quid si ego illum tractim tangam ut dormiat ? » Et Sosie répond : « Servaveris ; nam continuas bas très noctes pergivilavi. » Esdaile, qu'on peut consulter sur ce point, entre aussi dans d'intéressants détails sur les pratiques magnétiques de l'Inde et spécialement sur les gestes [ISatur. and Mesm. Clairvoyance, p. 52 et suiv.). Mais laissons ce qui est loin de nous dans le temps et dans l'espace. Laissons les exorcismes par imposition des mains; laissons les prodiges trop connus d'Apollonius de Tyane; laissons le pouvoir curatif de la main royale et mêm.e du pied royal, de Pyrrhus à Edouard III et à saint Louis ; passons même sur les guérisons qu'opèrent Paracelse et ses successeurs par la vertu du tact et du regard, sur les transplantations de maladies d'un homme sur son semblable, ou d'mie espèce animale sur une autre, opérées par les mêmes procédés, et dont Bartbolin (cité par Virey) s'étonnait fort, sans pourtant se croire le droit de les nier. Attachons-nous seulement à deux exemples sur lesquels on possède des renseignements plus positifs et plus circonstanciés. L'un est celui de Greatrakes et l'autre celui de Gassner, déjà nommé.
Valentin Greatrakes, ou le prophète irlandais, gentilhomme anglican, a écrit lui-même un Exposé de sa vie et de ses titres, imprimé à Londres en 1666; mais on a une idée suffisante de son œuvre par le chapitre que lui a consacré Pechlin dans un ouvrage dont une partie est consacrée à la médecine d'attouchement {Observationum physico-ynedicarum libri très, Hamburgi, 1691). Pechlin, qui n'a rien vu, s'en rapporte aux témoignages du théologien Georges Rust, doyen de Conmor, et de deux médecins : Fairclow et Astelius. « Par l'application de la main, dit Rust, Greatrakes faisait fuir la douleur et la chassait par les extrémités. L'effet était quelquefois très-rapide, et j'ai vu quelques per-
sonnes guérir comme par encbanlement. Si la douleur ne cédait pas d'abord, il réitérait les frictions et faisait ainsi passer le mal des parties les plus nobles à celles qui le sont moins, et enfin aux extrémités. Je puis affirmer, comme témoin oculaire, qu'il a guéri des vertiges, des maux d'yeux et des maux d'oreille trèsgraves, des épilepsies, des ulcères invétérés, des écrouelles, des tumeurs squirrheuses et cancéreuses au sein. Je l'ai tu amener à maturité, dans l'espace de cinq jours, des tumeurs qui existaient depuis plusieurs années. » Ce don de guérison, Greatrakes disait l'avoir reçu de Dieu dir.ectement, dans une inspiration. Sa femme n'en voulait rien croire ; mais il fallut bien se rendre quand il guérit des écrouelloux et nombre de malades atteints s d'une fièvre épidémique, » rien qu'en les touchant. Fairclow n'ajoute rien au récit de Rust; mais Astelius, en confirmant ce récit, l'augmente de quelques détails. La douleur chjcsée de l'épaule à la poitrine, de la poitrine au ventre, du centre aux pieds, restait fixée à l'endroit où on l'avait amenée si l'on suspendait les attouchements, et ne se déplaçait de nouveau que si l'attouchement était ré[jété. L'opération n'était pas toujours sans danger ; quand les douleurs siégeaient à la tète, le déplacement amenait chez certains sujets des crises effrmjantes. Pour gagner du temps, sans doute, l'opérateur ouvrait certaines tumeurs et les guérissait ensuite « en les touchant et en les modifiant quelquefois avec la salive ». Pechlin ajoute que les douleurs devenaient souvent plus vives au commencement du traitement, et que, l'action de la nature une fois excitée, il survenait des sueurs, des vomissements, des évacuations alvines et autres phénomènes critiques, tout comme on l'a dit au sujet des cures magnétiques.
Gassner, tout en prétendant exorciser, n'agit pas autrement que l'illuminé Irlandais. Il porte au cou une étole rouge ; sa taille est cerclée d'une ceinture noire ; une croix renfermant un morceau du saint bois pend sur sa poitrine, et l'image du crucifié est devant lui. Mais c'est de son propre corps, à lui Gassner, que sort la vertu curative ; et il le fait bien voir en touchant les malades sur la partie souffrante, et en leur frictionnant rudement la tête après avoir lui-même frotté ses mains à sa ceinture ou à son mouchoir. Comme Greatrakes, il attire le mal d'une partie sur une autre ; seulement c'est ici le démon qui se déplace. Comme les magnétiseurs d'aujourd'hui, il produit la convulsion ou la paralysie, générales ou partielles, le mutisme, la cécité, la surdité; il fait rire, pleurer, gémir, se lever, s'asseoir une jeune fille, sans autre moyen qu'un ordre transmis en latin et que le diable seul pouvait comprendre ; il ordonne au pouls de se précipiter, de se ralentir, débattre irrégulièrement, et le pouls obéit.
Et tout cela a été consigné dans un procès-verbal dressé à Ratisbonne, en 1775; tout cela a été déclaré véritable par une douzaine de graves personnages, parmi lesquels figure un confrère, Jacques Bollinger, chirurgien du contingent et accoucheur du pays d'Elwang ; tout cela a eu pour historien le premier médecin de Marie-Thérèse, l'illustre de Haën.
Enfin, pour montrer jusqu'à quel point, dans les procédés comme dans le reste, le magnétisme n'a rien inventé, il faut faire remarquer que la direction des passes et le lieu d'élection des attouchements étaient déjà marqués par la tradition. Il n'aura pas échappé au lecteur combien cette expulsion du mal des parties centrales aux extrémités a d'analogie avec la pratique qui veut que les passes soient toujours dirigées de haut en bas, des épaules au bout des doigts, du ventre au bout des orteils.; et que, parfois, la main du magnétiseur, parvenue aux extrémités, soit secouée à plusieurs reprises, comme pour la débarras-
ser du mauvais {luitle dont elle s'est chargée. On sera frappé encore plus de l'importance attribuée, dans la médecine d'attouchement, à la région de Testomac, pour peu qu'on se rappelle van Helmont avec son Archée princeps, son archée vital, qui est le siège, le Ut (torus) de l'âme sensitive. Aussi Tardy de Montravel place-t-il bien dans le plexus solaire ce sens interne que Mesmer croyait avoir aperçu dans le cerveau. Par où il est aisé de comprendre que « si, par une cause quelconque, les sens extérieurs sont engourdis, et que l'organe des sens intérieurs acquiert plus d'irritabilité, il remplit seul les fonctions de tous les autres, et porte à notre âme les impressions les plus délicates. Van Helmont aurait dit que \' archée réveille le mens, et ce n'eût pas été plus mal.
Tel est le tableau historique, doctrinal et pratique du magnétisme animal. Il nous faut, pour terminer, le soumettre dans sou ensemble au contrôle d'une critique que nous nous efforcerons de rendre impartiale.
La critique des théories sera courte. Et d'abord nous négligeons les diverses doctrines qui se résolvent dans un animisme illuminé. Nous n'avons nulle envie de nous prendre de querelle avec les démons, ni avec les saints, ni avec la grâce. La science n'a rien à voir ici. Elle n'est pas beaucoup plus à sa place devant la théorie des émanations du principe ou du fluide vital, et nous ne lui imposons pas l'obligation de la discuter. Reste donc la théorie du fluide universel, qui repose au moins sur l'hypothèse d'un fait physique et, comme tel, susceptible de vérification. iJeleuze, dont la bonne foi et la sagesse native se trouvent souvent mal à l'aise dans le milieu flmtastique oîi il s'est fourvoyé, Deleuze, « forcé d'admettre le fluide magnétique » {Histoire critique, 1819. V^ partie, p. %S), avait écrit (page 54) : « La théorie ne peut être que l'enchaînement des faits et l'expression de lois qui leur sont communes ; et, parmi les faits qu'on a cités, il en est de douteux, d'autres qui ne sont pas assez prouvés, d'autres qui sont faux dans plusieurs circonstances. Ainsi, dans l'état actuel des clioses, il faut abandonner toutes les théories. » Et c'est à peu près, ce qu'il répète plus loin (1I« partie, p. 69 à l'occasion du livre de Bergasse. Le fait est que, comme l'a dit Bailly dans son rapport, (oute base expérimentale manque à la théorie; car l'expérience, au contraire, qui a renversé la théorie de Newton sur la lumière, a remplacé l'émission par Y ondulation, et détrôné tous les vieux fluides. C'est un point que Figuier a très-bien élucidé. Qu'il circule dans l'espace et passe à travers les corps ou qu'il soit mis en vibration, cet agent du magnétisme, s'il veut se faire admettre, est tenu d'obéir, comme la chaleur, comme la lumière, comme l'électricité, à des lois constantes, et, même dans la mobilité d'un organisme vivant, de traduire en quelque chose la fixité et l'invariabililé de son action. Or aucun des caractères physiques qu'on lui avait attribués n'existe : cet agent n'est pas visible ; il n'est pas réfléchi par les glaces; en mainte occasion il n'a pu traverser seulement une feuille de papier. Chez l'homme, il n'agit que par caprice. « Le magnétiseur, dit Figuier, veut-il rendre un sujet insensible ? Il lui verse son fluide. Veut-il lui rendre la sensibilité? Il lui verse encore son fluide. Veut-il réchauffer un malade? Le fluide. Yeut-il le rafraîchir? Le fluide. Veut-il l'exciter, le calmer? Le fluide. Veut-il le guérir d'un mal de tête ou le frapper de céphalalgie ? Le fluide. Veut-il lui inspirer les sentiments les plus opposés, le guérir des maladies les plus disparates dans leurs causes ; veut-il le plonger dans le sommeil? Le fluide, et toujours le fluide. L'eau i^agnétisée, c'est-à-dire chargée du prétendu fluide magnétique, est littéralement un remède
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à tous les maux; elle peut purger ou constiper, fortifier ou affaiblir, précipiter le cours du sang ou le ralentir, faire maigrir ou engraisser; c'est le remède de Fontanarose » . Figuier fait remarquer avec raison que si l'on ne peut assigner d'autre cause à cette inconstance d'action qu'une modification du fluide par la volonté, autant vaut se ranger tout de suite parmi les volontistes qui agissent directement, sans intermédiaire, sur leurs sujets ; car il est au moins aussi difficile de faire sentir sa volonté à un agent tout physique, comme un fluide, qu'à un être vivant. Ajoutons qu'il est impossible d'accorder la moindre attention à une autre vue, exposée par l'auteur du livre intitulé : Du fluide universel, de son activité, et de Vulilité de ses modifications (Paris, 1806), et d'après laquelle le fluide serait électrique ou magnétique, selon qu'il serait modifié par les substances minérales ou par les êtres vivants, et aurait pour effet : dans le premier cas, de porter le trouble dans l'économie ; dans le second, de guérir les maladies.
Venons aux faits et au degré de crédibilité ou seulement de vraisemblance qu'il convient de leur attribuer.
Et d'abord n'y a-t-il pas à tirer, sous ce rapport, une sérieuse induction de l'histoire même du magnétisme? Le magnétisme est obligé de prendre à son compte toute la magie, toute la sorcellerie, tout le convulsionnarisme des temps passés; car de deux choses l'une : ou il niera les faits, tous les faits ; et les siens, qui leur ressemblent (on le verra encore mieux tout à l'heure), seront singulièrement compromis; ou il les renverra à un autre ordre de phénomènes, et alors il confessera qu'on obtenait autrefois, par les mêmes procédés que lai, les mêmes résultats que lui; autrement dit, il se suicidera. Or ces manifestations diverses ont ceci' de particulier, que, tout en ne disparaissant jamais, elles n'ont aucunement le caractère de continuité et d'uniformité qui devrait correspondre à l'unité et à la stabilité delà cause supposée, quelle qu'elle soit d'ailleurs. Elles surviennent là où on ne les a jamais connues; elles se propagent comme des épidémies; elles disparaissent tout à coup par des moyens dont cette cause ne pourrait être affectée, comme dans ce couvent où Boërhaave (croyons-nous) fit cesser les crises par la menace du fer rouge; comme à Morzines, où notre confrère Gonstans rétablit le calme en menaçant des gendarmes et en obtenant le renvoi du curé. Le magnétisme est d'abord tout convulsif, puis il devient tout somnambulique, puis encore cataleptique; et, enfin, avec les expressions diverses de toutes ces formes, ss construit un magnétisme composite qui ne varie plus guère, il est vrai, mais qui aussi possède toutes les qualités nécessaires à un emploi industriel. Enfin, l'action magnétique ne s'exerce que de la part d'un certain nombre de personnes sur d'autres personnes également choisies : double exception, prédisposition réciproque qui n'a pas sa pareille dans les autres phénomènes de la biologie. Tout cela, assurément, n'équivaut pas à une infîrmation, mais suffit bien à légitimer, dans l'examen des faits, une sévérité exceptionnelle.
Nous en dirons autant de la nature extraordinaire de ces faits. Moins que personne, nous sommes disposé à imposer au possible des bornes arbitraires; nous sommes trop convaincu que, même près de la fin du dix-neuvième siècle, le savant n'a encore porté qu'un regard superficiel sur la nature et spécialement sur la nature vivante. Néanmoins il connaît, et connaît certainement, les conditions d'existence ou de production de beaucoup de phénomènes. Il sait, par exemple, en physique, qu'un son d'une certaine intensité ne peut pas se propager au delà d'une distance déterminée; il sait que la vue s'exerce par l'œil et au moyen d'une impression transmise au cerveau par le nerf optique, et que, ce nerf venant
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à être coupé, la vue cesse à l'instant ; il sait que la lumière ne traverse pas les corj^s opaques, appelés même ainsi à cause de celte particularité, et que, se propageant en ligne droite, dans des directions invariables, absorbée par les milieux qu'elle traverse, variant en raison inverse du carré de la distance, elle ne pourra ni percer une montagne, ni se propager'indéfiniment. Quand donc on vient lui dire qu'une personne répète les mots qu'une autre prononce à dix, à vingt, à cent lieues de là; ou bien qu'elle la voit, qu'elle distingue son visage, ses gestes, sa démarche; ou bien encore qu'un individu lit dans une boîte fermée, le savant qui veut bien soumettre de tels faits à vérification accomplit un acte de déférence et d'humilité, et il est parfaitement autorisé à mettre son expérience sous la protection de mille garanties inaccoutumées. Un fait qui se dégage d'un autre suivant une loi naturelle et reconnue exacte n'a besoin, pour être admis, que d'être une fois constaté. Au contraire, en présence d'un fait en opposition avec des lois indiscutables, comme celles qui président à la vision ou à l'audition, il y a heu de rechercher si cette dérogation n'est pas fallacieuse, et si le fai^., sondé dans toutes les circonstances ovi il s'est produit, ne peut pas être ramené à la loi qu'il paraît enfreindre. Les magnétiseurs les plus sages l'entendent ainsi euxmêmes. L'auteur de la Notice placée en tète de l'ouvrage de Petetin sur l'Électricité animale ne fait pas difticulté de reconnaître qu'un fait n'est possible, et partant cioyable, qu'autant qu'il n est contraire « aux lois d'aucune classe de faits ou de phénomènes dont la nature est bien connue. » Malheureusement il y a un accommodement avec la catalepsie liystérique. Si les cataleptiques voient, sentent, odorent par l'estomac ou les pieds, s'ils voient dans l'intérieur du corps, ils font tout cela à l'aide du Ikiide électrique ; or les gens bien portants reçoivent par d'autres moyens les mêmes sensations ; donc il n'y a ni communauté ni opposition entre les deux ordres de faits. Dès lors, l'intuition, la prévision, la connaissance des maladies deviennent des phénomènes naturels ; c'est la conséquence de l'exaltation des sens. On voit qu'il est jjrudent de regarder à deux fois aux principes de critique scientifique des magnétiseurs.
Il suit de ce qui vient d'être dit que, dans le domaine du merveilleux, de l'extraordinaire, dans le domaine du magnétisme animal en particulier, l'observation simple est un motif de crédibilité insuffisant. On en dira autant du témoignage, qui, d'ordinaire, ne porte que sur l'observation ; et nous n'attachons que peu d'importance à toutes ces quahtés de nombre, de clairvoyance, de probité, dont Deleuze s'efforce de tirer parti. Le témoignage n'a jamais fait défaut au merveilleux; les prodiges racontés par Tite-Live ou par J. Obsequens avaient été vus, attestés par nombre de personnes reconimandables. « Est-il en ton pouvoir, dit
Tarquin r.^ncien à Navius, d'exécuter ce à quoi je songe en ce moment? Oui
répond Navius. — Eh bien! je songe à couper un caillou avec un rasoir.
Soit ! » Et le caillou, apporté sur la place publique, est coupé en présence du i-oi et de la foule. Toute l'armée de Régulus avait vu ce fameux serpent dont Bossuet parle si sérieusement, puisqu'elle avait été obligée de s'employer tout entière à le combattre. Les œuvres de la magie, du spagirisme, de la démonomanie, ont eu leurs spectateurs et leurs historiens. Faut-il les accuser de mensono-e? Non : ce sont, pour la plupart, les plus lionnêtes gens du monde. Ou croire qu'ils n'ont pas vu ce qu'ils affirment, qu'ils ont été dupes d'illusions? Oui, quelquefois, mais non toujours. La précision du récit accuse souvent la réalité extérieure du spectacle décrit. Mais au fond en quoi ces faits consistent-ils? l]omment se produisent-ils? Qu'est-ce que c'était que ce caillou ? Qu'est-ce que c'était que cette pluie de vif-
argent tombée à Rome en l'an 197 après Jésus-Christ? Qu'étaient-ce que ces ombres chères qui apparaissaient à la voix des psychngogues? Voilà justement le problème à résoudre. C'est dire qu'à l'observation il faut faire succéder l'expérimentation.
Or, l'expérimentation n'est sincère, pleine, efficace, enfin ne mérite son nom, que si elle se place en présence de toutes les hypothèses susceptibles d'expliquer les phénomènes, jusqu'à ce qu'elle ait découvert la vraie, ou que, n'en ayant pas découvert de telle, elle reconnaisse son impuissance. Pour cela, il faut commencer par rejeter certaines exigences des magnétiseurs : comme d'imposer à l'expérimentateur la foi préalable, de lui interdire de tendre aucun piège aux somnambules, de l'obliger à accepter des conditions d'expérience réglées d'avance et sans sa participation. Mademoiselle Pigeaire, qui lit à travers un bandeau étroit, en refuse un plus large, qui pourrait gêner les fonctions visuelles de la cinquième paire. On lui propose de remplacer tout bandeau par une simple feuille de papier, qui, interposée entre elle et l'objet à voir, ne gênera ni la cinquième paire ni aucun des nerfs de l'orbite ; elle n'en veut pas davantage. SU ut est aut non sit ! Une épreuve ainsi conduite ne serait plus qu'un acte d'enregistrement ; elle rentre dans l'observation pure, dont nous ne nous contentons pas. Le premier devoir de celui qui veut soumettre à vérification un fait de magnétisme est, au contraire, de mettre en suspicion et la bonne foi de la somnambule, fût-elle une rosière, et celle du magnétiseur, fùt-il un lauréat des prix de vertu. Husson, par exemple, écrit : « Nous nous sommes mis à l'abrj de toute connivence, à moins qu'on ne suppose qu'un homme (le magnétiseur), que nous avons toujours cru probe et loyal, voulût s'entendre avec un homme (le magnétisé) sans éducation, sans intelligence, pour nous tromper. » C'est parler avec délicatesse, mais il n'y a plus d'expérience; car il ne peut y en avoir que si la connivence est rendue matériellement impossible, au lieu d'être seulement invraisemblable. La supercherie ! où va-t-elle parfois se nicher ! On croyait qu'une respectable religieuse de Loudun tournait en l'air : un malappris se décide à soulever la robe ; la dame pirouettait sur la pointe d'un seul pied, comme Taglioni. Le comte de Ludefait appliquer sur la prieure, par l'exorciste en personne, une boîte renfermant, dit-il, des reliques dont il veut éprouver l'authenticité. La prieure aussitôt de crier et de se démener. On ouvre la boite; elle contenait du poil et des plumes. L'exemple de ces pieuses fraudes a été donné aussi par bien d'autres béates. Pour n'en citer qu'une : cette demoiselle Rose dont nous avons parlé, cette ascète qui se soumettait aux pliis dures austérités et opérait des miracles quotidiens, mérita d'être chassée du diocèse de Paris par le cardinal de Noailles.
Une autre règle d'expérience, ou mieux de philosophie expérimentale, qu'aiment à invoquer les magnétiseurs, c'est de conclure d'un seul fait à l'affirmative. Mille faits négatifs, répètent-ils sans cesse, ne sauraient détruire un seul fait positif. Nous sommes contraint d'avouer que nous n'avons aucun respect pour cet apophthegme, qui a bien l'air d'une naïveté. Un fait positif, c'est apparemment un fait qui existe. S'il existe, rien ne peut faire qu'il n'existe pas. On le sait bien. Mais ce n'est pas à montrer qu'un fait négatif, c'est-à-dire le néant, annihile un fait positif, c'est-à-dire une réalité, ce n'est pas à cela que les esprits sages prétendent faire servir les faits négatifs. Ces derniers faits, continuellement répétés, les portent à douter du premier et à se demander justement si celui-ci existe et s'il ne serait pas bon de le vérifier de nouveau. Rien de plus légitime que ce scrupule. Tenir pour consacré à tout jamais un fait extraordinaire, parce que quel-
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qu'un croit l'avoir vu un'^ois, c'est tenir pour infaillible un moyen de reclierclie qui peul l'être en effet, mais dont le moindre oubli, ia moiiuhe négligence peuvent avoir faussé les résultats. Quoi de plus indéfectible, ce semble, que le produit d'une opération chimique? Cependant, nous voyons tous les jours que deux chimistes, opérant ou croyant opérer de la même manière et avec des substances semblables, obtiennent des produits différents. C'est que les conditions de l'expérience n'étaient pas aussi identiques qu'on l'avait supposé. S'il en est ainsi dans les sciences physiques, que sera-ce donc dans l'ordre indéterminé et instable du merveilleux? Nous sommes, je suppose, dans une île inconnue ; vous me dites que vous voyez un homme dans la rue ; je n'ai aucune raison de vous contredire ; mais vous ajoutez que cet homme a une tête de chien ; bien plus, vous me le faites voir. Il n'y a pas de mode d'expérience plus décisif. Pourtant je parcours la ville, le pays; je ne vois plus d'homme à tète de chien ; personne n'en a jamais vu dans l'ile ; je sais d'ailleurs qu'il n'en est pas dans le reste du monde. Croyez encore, si bon vous semble, à l'homme cijnanthrope ; je conclus, moi, que mes yeux m'ont trompé, ou que mon homme portait une tête de chien artiticielle. C'était pourtant un fait bien positif !
Il faut enfin résister à deux prétentions des magnétiseurs concernant la supercherie. La première est devons obliger, quand vous avez montré qu'un fait n'est pas tel qu'ils l'avaient annoncé, à expliquer vous-même ce résultat inattendu ; quand vous avez, je suppose, rendu une supercherie manifeste, à dire encore de quelle manière cette supercherie s'est produite. Quoique la chose ne soit pas toujours malaisée, il n'y a aucune obligation de s'en préoccuper. Dès qu'on a établi péremptoirement qu'une somnambule ici présente trompe le spectateur, le but du contrôle est atteint ; l'opération est terminée. Tout le monde savait bien que Robert Houdin n'était ni sorcier ni somnambule ; il eût même été facile de faire échouer quelquefois ses combinaisons. A'éanmoins on n'a bien connu ses rubriques que lorsqu'il lui a plu de les divulguer. La seconde prétention est de n'admettre aucune des conséquences défavorables qu'on se croit naturellement en droit de tirer, soit quant à un somnambule eii particulier, soit quant au somnambulisme en général, de faits de supercherie bien et itérativement constatés. Nous soutenons hardiment, au contraire, qu'une somnambule prise en flagrant délit, non-seulement d'erreur , mais de mensonge réfléchi et calculé, devient suspecte au premier chef, et que les actes les plus inexplicables qu'elle a pu antérieurement ou qu'elle pourra ultérieurement accomplir, sont, par cela seul, infirmés; du moins devront-ils être soumis à des vériiications exceptionnellement sévères et, nous insistons sur le mot, répétées. Quant à ceux qui ont pu se produire dans la séance même où a eu lieu la tromperie, devant le magnétisme lui-même comme devant la logique, il sont nuls et non avenus. On ne peut être à la fois dominé par la volonté de son magnétiseur et maître de la sienne propre ; on ne peut dormir et être éveillé tout ensemble. Or, il y a là un enseignement précieux, en ce que la tromperie se dévoile souvent tout à coup, après des exercices de nature à causer tout d'abord l'étounement (consultez sous ce rap. port les expériences de la première commission de l'Académie de médecine, dans le livre de Dubois (d'Amiens), p. 377, 578, 580). Ces exercices étant maintenant reconnus illusoires, il s'ensuit qu'ils perdront beaucoup de leur valeur, fùt-on hors d'état d'en lendre compte, le jour où ils se reproduiront chez n'importe quelle personne magnétisée. Mais il y a un fait plus grave et de plus de conséquence : c'est l'aveu fait par les somnambules les plus célèbres, d'avoir, pendant de lou-
gués années, joué une comédie ininterrompue. Nous connaissons déjà parmi elles Pétronille. Il y en a une autre dont on verra les œuvres tout à l'heure ; c'est Prudence. A Prudence endormie^ il faut rendre les armes! Bien longtemps elle avait, par des faits étranges de vision magnétique et de divination, enchanté la foule et les savants distingués de j)lusieurs pays. Soudain, elle se décide à se retirer des affaires, va trouver le directeur de {'Union magnétique , oiïre de renouveler tous ses tours sans assistance aucune d'un magnétiseur, bien et dûment éveillée, et finalement se confesse de fraude. La déclaration a été insérée dans VUnion magnétique. Qu'importe, disent les adeptes? C'est une somnambule de moins, et voilà tout. Uyia avulsa, non déficit altéra. Ce qui importe, le voici; Par spéculation industrielle ou pour le plaisir de se donner en spectacle, des femmes se sont montrées insensibles à la piqûre, à la brûlure, à l'action de l'ammoniaque sur les narines ; se sont exposées aux plus graves dangers (en voulant, par exemple, être plongées dans l'eau glacée au moment de leurs règles) ; ont lu dans des livres fermés, par le front ou par la nuque ; ont fait des prédictions qui se sont réalisées ; le tout à la barbe d'hommes sérieux et instruits; et ces merveilles, tant de fois reproduites, n'étaient que jeu et fraude! De toutes les expériences qu'on peut souhaiter, c'est peut-être la plus décisive et c'est aussi la plus heureuse ; car, en même temps qu'elle commande de douter même devant les apparences les plus séduisantes, elle met la conscience à l'aise en la dispensant de toute explication. Encore un coup, la question principale est de savoir si l'on trompe ; il est secondaire et il peut être indifférent de savoir connnent on trompe. Ainsi donc expérimenter, et expérimenter uniquement pour découvrir, s'il y a lieu, la supercherie, sans se charger de l'expliquer, tel est le rôle de celui qui veut se former une opinion motivée. Ici, deux points de vue distincts : les circonstances extrinsèques et les circonstances intrinsèques de l'expérience.
Avant de rechercher si une personne est insensible à une douleur physique, il faut se demander d'abord si l'opération pratiquée est de nature à provoquer, sur cette personne, une douleur effective. Or on sait, d'une part, que les hystériques, sur lesquelles se pratiquent ordinairement ces sortes d'épreuves, sont souvent atteintes d'anesthésies partielles, plus ou moins étendues. On sait, d'autre part, que, soit par habitude, soit par courage naturel, certains sujets sont en état de supporter sans sourciller des opérations très-douloureuses. Nous avons rappelé plus haut les déclarations de Roux et d'autres chirurgiens. L'insensibilité de lœil à l'action d'une vive lumière, la persistance même de la dilatation de la pupille n'ont aucune signification, si l'on ne connaît pas l'état habituel des yeux. La mydriase, surtout congénitale, peut tout expliquer. Un des sujets de Ricard, que nous avons examiné un quart d'heure après l'expérience, se trouvait dans ce cas. La conformation des pommettes, des orbites et des paupières; la longueur des cils, sont des particularités dont on ne soupçonnerait pas a priori toute l'importance. Un œil enfoncé, avec saillie du rebord orbitaire supérieur et la forme anguleuse des pommettes, se prêtent difficilement à l'application régulière des bandeaux ; il est aisé, avec de longs cils, de faire arriver à l'œil quelques rayons de lumière en paraissant tenir les paupières fermées. Calixte, dont il sera question tout à l'heure, profitait habilement de ces deux avantages. Quant à rester immobile sous le coup d'un pistolet ou le bruit d'une table jetée à terre avec fracas, c'était jeu d'enfant pour ces reines du somnambulisme dont nous avons dit tout à l'heure l'édifiante abdication. Au lieu d'immobilité, ce sont quelquefois d'affreuses convulsions qu'on se procure à volonté. Aussi, quand un accès d'épilepsie arrive au jour et à
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l'heure aimoncés d'avance, ce qu'il est utile avant tout d examiner, c'est si l'épilepsie est sincère. Il y a en ce genre des artistes de premier ordre. Qu'étaient-ce que ces attaques prédites de Cazot, que son magnétiseur dissipait à son gré par des passes et ne laissait pas aboutir, ainsi que nous l'avons dit? La volonté peut encore avoir un autre eifet, assez inattendu, sur l'organisme; c'est un dérangement immédiat dans la circulation, plus prononcé et plus curieux que ceux qui ont été signalés chez les somnambules. Un élève de la Faculté de médecine de Montpellier, cite par le professeur G. Tourdes, a le pouvoir de suspendre pendant assez longtemps les battements de son cœur, et l'on sait qu'un des savants rédacteurs de ce dictionnaire, M. Potain, obtient aisément chez lui et explique très-physiologiqueraent le dédoublement des bruits cardiaques. Défiez-vous aussi des gestes, des paroles, du moindre bruit de la gorge, de la part du maître ou de l'élève ; c'est le procédé des prestidigitateurs. Dans une exhibition pubhque, à Bruxelles, il a été reconnu que la correspondance s'établissait entre la somnambule et le magnétiseur par des bruits gutturaux et nasaux, auxquels on avait reconnu un certain rhylhme. Enfin, il est un point sur lequel on ne saurait trop appeler la vigilance des expérimentateurs ; nous voulons parler des moyens employés pour oblitérer la vue, et dont l'insuffisance intrinsèque, indépendante de la conformation du front et de la face, dépasse ce qu'on pourrait prévoir. En voici une double preuve :
1° En 1841, le docteur Frapart (la providence parisienne des magnétiseurs de province) avait embrassé avec chaleur la cause du magnétiseur Laurent et d'une des repenties dont nous avons parlé, mademoiselle Prudence, qui était alors dans tout l'éclat de sa renommée. Frapart lui avait ouvert son salon pour des expériences publiques, qu'il dirigeait lui-même. J'ai pu assister à trois de ces séances, et voici, quant à la vision par le front, un appareil d'occlusion étant placé sur les yeux, comment les choses se sont passées. La somnambule ayant déclai'é dormir, on lui applique sur les régions orbitaires un appareil comprenant, des parties profondes aux parties superficielles : 1° des morceaux de tall'etas gommé, plaqués directement sur les paupières closes, s'étendant depuis le sourcil jusqu'à 2 millimètres au-dessous de la paupière inférieure et débordant un peu transversalement les deux commissures palpébrales ; 2° un masque de terre ù modeler, légèrement mouillée et pétrie, se prolongeant en haut jusqu'à 1 centimètre au-dessus des sourcds et de la racine du nez, qu'elle embrasse hermétiquement : en bas, jusqu'à la partie inférieure de l'os de la pommette, en passant au-dessus des ailes du nez et laissant le lobule à découvert ; sur les côtés, jusqu'à 2 centimètres en dehors du rebord osseux de l'orbite et s'adaptant parfaitement sur tous les points aux plans inégaux de la région orbilaire et de la face (la couche terreuse est généralement épaisse ; elle ne s'amincit que vers les bords pour se répandre sur la peau et s'y appliquer) ; 3° un bandeau de velours noir, de 5 à 4 centimètres de largeur, débordant légèrement par en haut l'arcade orbitaire, et paraissant, autant qu'on en pouvait juger à travers le masque, dépasser à peine par en bas le bord libre des paupières; ¥ enfin une nouvelle couche de terre, généralement assez mince, mais plus épaisse en haut, où elle dépasse le bord supérieur du bandeau; chacun d'ailleurs est libre d'ajouter une nouvelle couche, s'il le juge nécessaire. Gomme la somnambule doit voir par le front, cette seconde couche de terre complète la sécurité des assistants. Chargée de ce formidable appared, la somnambule, disons-le tout de suite, reconnaît, mais plusieurs minutes un quart d'heure, quelquefois une demi-heure après l'apphcation de l'appareil, nicT. ENc. 4" s. VII. 'S 15
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les objets qu'on lui présente, distingue des caractères d'imprimerie et joue sans beaucoup d'hésitation une partie de cartes.
En présence de ces faits positifs, M. Peisse (qui assistait également aux séances) et moi, nous résolûmes de répéter les expériences sur nous-mêmes, telles que nous les avions vu faire sur mademoiselle Prudence. Nous nous sommes servis d'un appai'eil entièrement semblable à celui de la somnambule, composé des mêmes matières et pareillement disposé. Nous l'avons appliqué avec toute la rigueur possible, alternativement à chacun de nous, et à une troisième personne (M. le docteur Kubn), dans sept expériences, dont voici les résultats :
Première expérience. Au bout de dix minutes, une carte, promenée en divers sens au devant de la face, est nommée. Les assistants déclai'ent que les bords de l'appareil se sont décollés en quelques points ; on les réapplique avec le soin le plus vigilant. Immédiatement après, une autre carte est reconnue. Le sujet déclare avoir vu par eu bas.
Deuxième expérience. Au bout de huit minutes, une carte est reconnue. Ou répare l'appareil partout où on le soupçonne d'être endommagé ; le sujet reconnaît une dame de pique et L it le mot Pallas imprimé sur un côté de la carte. Les personnes présentes n'aperçoivent sur l'appareil aucune trace de dégradation. La vision s'est faite de côté, à droite.
Troisième expérience. Une carte est reconnue au bout de douze minutes. Réparation minutieuse du masque. La vision continue d'avoii- lieu. Le sujet déclare qu'il voit par en haut.
Quatrième et cinquième expériences. Mêmes résultats, malgré les mêmes mesures de précaution. Dans les deux expériences, une carte a été vue de côté: une fois adroite, et l'autre fois à gauche.
Sixième expérience. Au bout de huit minutes, le sujet nomme une carte, qu'il a vu, cette fois, de face. On examine scrupuleusement l'appareil ; il est impossible de désigner le point qui a pu hvrer passage aux rayons lumineux. Néanmoins, on véapplique, un peu au hasard, de la terre sur plusieurs endroits du masque et particulièrement vers la racine du nez. La vision continue d'avoir lieu.
Septième expérience. Cette dernière expéi'ience appelle plus particulièrement l'attention. L'auteur de cet article, avec l'appareil parfaitement appliqué, a vu au bout de quelques mmutes. Il nommait les caries à mesure, pour ainsi dire, qu'on les lui présentait, et lisait presque à livre ouvert, quel que fût le caractère de l'impression. 11 a lu ensuite, presque couramment, tout le titre du Petit carême de Massillon et la table des tragédies de Sénèque. Pendant plus d'un quart d'heure, deux assistants ont cherché en vain, sur le masque, une entrée à la lumière, et se sont évertués à remédier successivement en haut, en bas, sur les côtés, partout, aux moindres apparences de dérangement ou de dégradation, sans jamais parvenir à empêcher l'exercice de la visioii. Le sujet ndéchré alors avoir \u par le milieu de l'appareil {Examinateur médical, 1841, p. 134).
Pour que rien ne manquât à la confirmatiou de ces résultats, Frapart ayant répété sur lui-même nos expériences, en compagnie de Mj\I. Amédée Latour et Douillet, a « vu, parfaitement vu » et, avec sa probité ordinaire, en a fait, suivant son expression, la confession publique {ibid., 1841, p. 156). En même temps, il a indiqué les cù'constances qui rendent possible l'exercice de la vue malgré le bandeau, et qui sont bien celles que M. Peisse et moi avions constatées. Le taffetas est mouillé par l'argile ; uu mouvement caché des paupières Je décolle.
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Le masque se sillonne de fendilles visibles seulement pour celui à qui elles j[)portent des rayons lumineux. Le bandeau, éloigné de la face par la première couche d'argile, ne sert absolument à rien.
2» Une autre sorte d'appareil d'occlusion jouissait à cette époque d'une réputation universelle. C'était celui qu'employait Galixte (toujours protégé de Frapart, et l'un des plus brillants sujets du somnambulisme). Cet appareil se composait d'une couche de coton cardé et d'un bandeau. Le coton s'employait de deux manières : tantôt on en formait deux monceaux plus ou moins volumineux dont ou tamponnait les deux yeux ; tantôt on le roulaiê en petites boulettes, qu'on posait successivement, et avec lesquelles on bâtissait sur chaque œil un plastron susceptible de combler tous les vides de la région orbitaire. Dans l'un comme dans l'autre procédé, les couches de coton s'étendaient, en dehors, à un centimètre au delà du rebord externe de l'orbite et se rejoignaient au-devant de la racine duuez; dans le sens vertical, elles couvraient les sourcils et desc^daient jusqu'au niveau des ailes du nez et des pommettes. Le bandeau était lait d'une toile de coton pliée en trois, s'étendaut des ailes du nez à la racine des cheveux et couvrant ainsi tout le liront. Les assistants étaient libres d'introduire du coton sous le bard inférieur du bandeau, tant immédiatement que pendant toute la durée des expériences. Nous avons vu cependant Cahxte, comme Prudence, reconnaître les objets et jouer aux cartes. L'appareil lui avait été appliqué de nos propres mains, sur l'invitation de Ricard, son magnétiseur.
Cette fois encore, il n'y avait qu'un parti à prendre : essayer soi-même le bandeau. C'est ce que nous fîmes, M. Peisse et moi. Nos expériences peuvent se pai'tager en trois séries. Dans la première, l'appareil nous a été appliqué, comme il l'est le plus souvent au somnambule de Piicard par des personnes inexpérimentées delà société. Je me suis soumis, pour ma part, dix fois à cette épreuve, et dix fois j'ai pu reconnaître les cartes (figures ou points), soit immédiatement, soit au plus tard au bout d'une ou deux minutes. Dans une seconde série, comprenant seize à dix-huit expériences, M. Peisse et moi nous nous sommes posé réciproquement l'appareil avec toutes les précautions et toute la conscience que nous avions mise à l'appliquer sur Calixte. Dans les quatre ou cinq premières épreuves, nous ne commencions à distinguer les objets qu'au bout d'un quart d'heure ou une demiheure. Avec plus d'habitude, nous avons fini par y voir à peu près constamment dans les cinq premières minutes. Deux fois pourtant, la vision n'avait pas lieu au bout de quelque temps. Nous y avons renoncé et nous avons enlevé l'appareil . Quant aux épreuves de la troisième série, elles sont les moins nombreuses, mais les plus décisives. Nous avons prié Frapart en personne de nous appHquer l'appareil comme il avait coutume de faire pour Galixte, de disposer le coton comme sur Calixte, de nouer le bandeau au même heu et avec la même force que chez Galixte; et, cela ayant été exécuté sur M. Peisse et sur moi, nous avons nommé les cartes au bout d'une minute...., comme Galixte. Ce n'est pas tout encore. Nous avons tenu à ce que Frapart, oui Frapart, y vit comme nous, avec son propre appareil ; et il s'est trouvé par deux fois aussi lucide que nous {Examinateur médical, 1841, p. 255).
Voilà ce que valent les moyens d'occlusion les plus efficaces, et plus généralement tout cet appareil expérimental dont on fait étalage aux séances publiques. Passons maintenant aux expériences.
Dans toutes celles que nous avons rapportées, le hasard eût pu faire qu'il s'en trouvât une ou deux dont les résultats, en dépit de toutes les précautions j a -^ées
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nécessaires, fût conforme au dire des magnétiseurs, sans qu'on parvînt à découvrir une supercherie quelconque ni à trouver une explication en dehors du magnétisme lui-même. Nous affirmons qu'il n'en a rien été. Ceux qui appliquei'ont à cet ordre de recherches les vrais principes et les notions acquises de la physiologie pathologique, reconnaîtront avec nous que, dans les résultats constatés, il y a deu\ paris à établir : l'une, composée de faits insignifiants, ou de faits plus ou moins semblables à ceux qui avaient été annoncés, mais obligeamment accueillis tels qu'ils se présentaient, sans moyen de contrôle sérieux ; l'autre, dans laquelle les faits, soumis à une sorte de contre-épreuve, ont été plus que nuls, ont mis en évidence la fraude et, avec elle, le non-somnambulisme du sujet. 11 serait trop long de revenir et sur les expériences de la commission de l'Académie des sciences ou de la commission de la société royale, et sur celle des deux commissions de l'Académie de médecine. Il suffit de les méditer, les rapports à la main, pour en apprécier vite la vraie signiïïcation, quant à chacune des facultés, intuition, transposition des sens, etc., attribuées aux somnambules. En deliorsdes corps savants, d'ailleurs, elles ont reçu de nombreuses confirmations de la part d'observateurs, dont il est remarquable, que les plus rigides avaient été autrefois enrôlés dans la phalange des magnétiseurs. Bertrand, par exemple, insiste sur l'identité des effets obtenus sur un sujet, soit par un acte de volonté muette, soit par un ordre verbal en désaccord avec la volonté. Et il conclut : « Quiconque se donnera la peine de peser les considérations précédentes, ne pourra s'empêcher de regarder comme une chimère cette influence directe de la volonté du magnétiseur sur le magnétisé, relativement à la manifestation des phénomènes les plus merveilleux du somnambulisme. » A. S. Morin, qui a présidé pendant deux ans la Société du mesmérisme, rapporte, dans son livre intitulé : Le magnétisme et les sciences occultes, des expériences entreprises, non plus par des savants suspects de mauvais vouloir, mais par des partisans très-zélés du magnétisme et membres affiliés, pour vérifier le fait de la magnétisation à distance et à l'insu des sujets. On y verra, comme dans beaucoup d'autres expériences, le pendant de cette vertu miraculeuse d'ossements près desquels se rendaient des malades, croyant avoir affaire à des reliques de saints, et qui étaient des ossements d'animaux (Marsile ricin) ; ou encore, à un autre point de vue, l'analogue de ces guérisons obtenues sur les croyants du perkinisme pas des tracteurs métalliques., faits de bois, qu'avait plaisamment imaginés le docteur Haygarth [De l'imagination considérée comme remède des maladies). « M. N... nous assurait, dit Morin, que tous les soirs, en son domicile, situé rue des Vieux-Augustins, il magnétisait et mettait en somnambulisme sa belle-fille, demeurant boulevard de l'Hôpital. Cette jeune personne étant en somnambulisme nous confirma cette déclaration, et ajouta que, quand elle était chaque soir dans cet état, elle voyait venir à elle le fluide de M. N..., qui se dirigeait en hgne droite à travers les bâtiments et parcourait en cinq minutes le trajet entre les deux domiciles (cette vitesse est, comme on le voit, bien inférieure à celle de la lumière et de l'électricité) . La commission se divisa en deux sections qui se rendirent le même jour et à la même heure, l'une chez M. N..., et l'autre chez la demoiselle. Il avait été convenu d'avance entre elles que la première section choisirait comme bon lui semblei'ait les moments où elle inviterait le magnétiseur à agir, d'abord pour endormir le sujet, ensuite pour l'éveiller ; et que la seconde se bornerait à constater ce qui se passerait chez la demoiselle. H eiit été même à désirer que celle-ci ignorât qu'il s'agissait d'expériences dont elle était le sujet; mais les commissaires ontétéobhgés de l'infor-
mer de ce dont il s'agissait pour expliquer leur visite chez elle ; mais ni elle ni les commissaires qui se tenaient auprès d'elle ne savaient à quel moment aurait lieu la magnétisation. Seulement la demoiselle savait qu'elle allait être magnétisée. Elle prit part à la conversation avec une apparente liberté d'esprit. Au bout d'un certain temps, elle offrit les symptômes précurseurs du sommeil magnétique et elle s'endormit. Interrogée dans cet état, elle déclara voir ce qui se passait chez M. N..., et distingua nettement le courant fluidique qui venait de lui à elle. Les commissaires restèrent neutres et inactifs ; elle se réveilla d'elle-même, puis une beure après eut un second accès de somnambulisme, et enfin elle se réveilla. On nota exactement le commencement et la fin de cbaque sommeil. Pendant ce temps, M. N..., sur l'invitation de l'autre section, avait une seule fois magnétisé puis démagnétisé pour réveiller ; mais ces deux opérations avaient eu lieu précisément dans l'intervalle qui s'était écoulé entre les deux sommeils de la demoiselle. Ainsi elle s'était deux fois endormie et réveillée sans qu'on la magnétisât; et quand on l'a réellement magnétisée, elle n'a rien ressenti. Il est donc encore évident que l'imagination a tout fait. »
J'ai eu, ajoute Morin, connaissance de nombreux essais en ce genre et tous ont également donné des résultats négatifs. C'est le même expérimentateur qui, voulant éprouver la force d'attraction qu'on dit être exercée parle magnétiseur sur le magnétisé, a imaginé d'installer celui-ci dans le plateau d'une balance, tenu en équilibre par des poids placés sur le plateau opposé, et de le soumettre ainsi à l'action magnétique, exercée de baut en bas. Jnutile de dire que le plateau n'a pas bougé. On eût put placer également le sujet dans un hamac ou sur un siège à tourniquet.
A côté de ces expériences, nous permettra-t-on d'en placer deux autres qui nous sont personnelles ? La première compte, il est vrai, des analogues par centaines, mais elle offre cet intérêt d'avoir eu pour sujet cette même célébrité avec laquelle on vient de faire connaissance à propos des bandeaux ouatés : le somnambule Calixte. La seconde est relative à un ordre de faits magnétiques qui, à notre connaissance, n'a jamais été soumise à une épreuve aussi circonstanciée et aussi décisive.
1» Un enfant d'une quinzaine d'années était atteint de manie chronique avec des périodes d'excitation. Il portait de plus, à l'insu de tout le monde, excepté de sa mère et d'ime femme de chambre, une déviation commençante de la colonne vertébrale, ou plutôt une légère exagération de la courbure dorsale. Calixte était en ce moment le grand devin de Paris; il venait d'accomplir nous ne savons plus quelle prouesse, dont les journaux avaient retenti. Lgs parents se décident à le consulter. Ils lui portent le bonnet de nuit de l'enfant. Le somnambule, au contact du bonnet, s'agite et presque aussitôt : « Mais cet enfant a la tête dérani^ée ! Et puis, que vois-je? Il a une épaule plus grosse que l'autre; sa colonne vertébrale n'est pas droite. Il lui faut un corset. » Les consultants sortent en proie à la stupéfaction. En effet ; que l'épreuve en reste là, et elle est décisive. Mais j'apprends que les parents se sont rendus chez le somnambule dans leur calèche, avec un valet de pied ; que, de plus, ils ont dû attendre la consultation pendant plus d une heure, quoique le salon d'attente fût vide. A quinze jours de là, je les prie d'envoyer en fiacre chez le même somnambule, avec le bonnet porté par l'enfant les nuits précédentes, une personne de confiance qui déclarerait dès son arrivée ne pouvoir attendre plus d'une demi-heure et ne prononcerait pas une parole dans le salon, fût-elle seule. Tout se passa comme il avait été dit, et la seconde consultation
198 MESMERISME.
ne fut plus qu'une divagation ridicule. Ai-je besoin de prouver que la femme de chambre avait instruit le cocher ; le cocher, le domestique du somnambule ; ce domestique, son maître? Non. Quand le somnambule est mis dans l'impossibilité de rien apprendre, il ne devine rien. C'est tout ce qu'on voulait savoir.
2° Au mois d'octobre 1841, je me rendis avec M. le docteur Mercier dans une maison de la rue de la Verrerie, où nous trouvâmes réunis iMM. les docteurs Teste (auteur d'un Traité de magnétisme), B... et T..., et une femme de 25 an? environ, que ces Messieurs déclarèrent être sujette à des accès de catalepsie spontanée et présenter en outre une forme de somnambulisme artificiel caractérisé par ces deux phénomènes particuliers : 1° qu'elle perçoit les sensations de son magnétiseur; 2° qu'elle obéit à sa volonté muette, c'est-à-dire manifestée intérieurement, sans aucun signe extérieur. La dame ayant été endormie parB..., on passe aux expériences, et d'abord à celles qui devront établir la perception des sensations du magnétiseur par la somnambule . B... est assis devant elle, les genoux touchant les genoux. T... allonge un bras derrière son confrère et lui tire les cheveux de l'occiput ; la somnambule contracte légèrement ses traits et porte la main derrière sa tête. Même expérience sur le bras droit; même résultat. Je me présente pour expérimenter à mon tour. Prenant la place de T..., je porte ma main derrière la nuque du magnétiseur; puis, sans toucher à ses cheveux, à ses vêtements, j'exécute avec cette main un mouvement de rotation imitant l'action de tordre : la somnambule donne, comme précédemment, des signes de douleur à la même région. D'autres manœuvres du même genre répétées sur diverses parties du corps ont un résultat semblable. B... m'iiivitant alors à produire sur lui une sensation réelle, voici l'expérience que je iais à diverses reprises. Je porte ostensiblement une de mes mains derrière son épaule, et, pendant que cette main simule encore la torsion de la peau, l'autre, furtivement glissée vers les lombes, y pratique un pincement en règle et fort sensible, au dire de B... Tantôt la somnambule reste immobile; tantôt elle frictionne d'un air d'impatience la partie postérieure de son épaule ; jamais les lombes. Enfin, les personnes présentes ayant demandé que l'expérience fût faite simplement, dégagée de toute manœuvre insidieuse, je priai B... de passer derrière sa malade, et je me plaçai moi-même derrière lui, m'assurant bien, en outre, que mes mouvements ne pouvaient être traduits à la somnambule ni par réflexion d'une glace, ni par la projection de mon ombre. Alors, glissant ma main sur la partie latérale du cou du magnétiseur, je vais saisir et pincer la lèvre inférieure. La somnambule se remue beaucoup; mais aucun signe particulier n'exprime la sensation d'une douleur en un point déterminé, ni aux lèvres, ni ailleurs.
Tout le monde est d'avis d'arrêter là les expériences et l'on passe à l'examen du fait de l'obéissance de la somnambule à la volonté muette du magnétiseur. La seule expérience faite fut la suivante : B..., après m'avoir prévenu à voix basse qu'il allait ordonner mentalement à la somnambule de se lever et de venir vers lui (ce qui est l'enfance de l'art), se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre et s'y tint debout, présentant la face aux vitres et le dos au dos de la malade; mais placé de telle sorte que celle-ci pouvait le voir, au moins confusément, par un regard de côté. Je l'avais suivi, et pendant qu'il tendait sa volonté vers l'acte à accomplir, je me baissai et j'approchai une main de sa jambe, comme pour le pincer, sans toucher même le pantalon. La somnambule s'agita; on crut qu'elle allait obéir et se lever; elle se contenta de se gratter le mollet. J'ajoute qu'une
seconde séance, à laquelle je n'assistai pas, mais dont Mercier me rendit compte, aboutit aux mêmes déceptions (Examinateur médical , 1841, p. 255). Qu'on rapproche ce cas de celui du nommé Petit (rapport de Husson), chez lequel Dupotet déterminait par sa seule volonté et moyennant l'approche des doigts, des mouvements convulsifs dans telle ou telle partie préalablement désignée. C'est, à part la nature des phénomènes, le commencement de notre expérience; mais la fin manque, à savoir l'essentiel.
En présence des faits nettement et catégoriquement négatifs ; en présence même des faits dits positifs, recueillis eu infraction de toutes les règles de la méthode expérimentale; en présence de l'éxidente supercherie qui se trahit à chaque instant, soit d'une expérience à l'autre chez le même sujet, soit dans le cours d'une seule expérience commencée quelquefois avec une apparence de succès ; en présence des aveux de tromperie faits par des somnambules dont l'habileté avait défié tout contrôle pendant de longues années, nous croyons pouvoir conclure qu'aucune des assertions des magnétiseurs relativement à l'action qu'ils prétendent exercer sur certains sujets et aux facultés nouvelles dont ceux-ci seraient doués eu vertu de cette action, n'a été vérifiée par l'expérience ; et, de plus, que si, dans le nombre immense des faits produits ou à produire, il's'en trouvait un ou plusieurs dont la fausseté ne ressortît pas d'une expérience en apparence rigoureuse, il y aurait encore lieu, avant de regarder le fait comme magnétique, de répéter l'expérience en la variant et en l'entourant de garanties nouvelles.
Mais quoi ! les procédés réputés magnétiques, l'expression muette d'une volonté intense, le regard, l'attouchement, les passes, etc., sont-ils absolument incapables d'aucun effet sur l'organisme humain? Nous n'allons pas jusque-là. La philosophie de l'histoire pourrait protester contre l'opinion qui partgigerait entre l'illusion et la fraude la totalité des faits inscrits dans les annales du magnétisme, aussi bien que ceux qui ont été enregistrés parle mysticisme ou la démonologie. Mais que sont les faits dits magnétiques? Dans quelle mesure, sous quelle forme peuvent-ils se produire, et quelle en est la nature? C'est par cette considération que nous terminerons ce trop long article.
Ceux qui se sont occupés de cette question ont tous suivi le même procédé : ils ont cherché à interpréter par la physiologie et la psychologie les phénomènes produits dans les opérations magnétiques ; et ils ont déclaré ces phénomènes possibles et admissibles quand ils en ont trouvé d'analogues dans le somnambuHsme spontané, dans l'hypnotisme, dans l'extase, dans la possession. Commençons par dire que, pour la plupart, ils nous paraissent avoir un peu abusé du procédé. Dans leur application à récolter de çà et de là des phénomènes plus ou moins comparables à ceux du somnambulisme artificiel, ils ont été entraînés à concéder trop aisément à celui-ci ce qui est en question, à savoir la réalité des phénomènes eux-mêmes; et ainsi ils lui ont souvent prêté un appui qui n'était pas dans leur intention. Quelquefois même ils l'ont positivement enrichi, en voulant le dépouiller. C'est quand ils en ont rapproché des faits dont on peut sérieusement douter qu'ils aient jamais appartenu à aucune espèce de perturbation nerveuse ; par exemple, la stigmatisation effective, avec rougeur, ulcération, hémorrhagies aux pieds, aux mains, à la poitrine, par le seul effet d'un ardent désir de participer aux souffrances de la passion et de s'attacher à la croix de Jésus-Christ ; ou encore la production des sugillations démoniaques, sous la seule influence de l'imagination, aux endroits où la possédée s'était cru livrée à des assauts impurs. Nous n'avons aucun mauvais vouloir contre Restitutus, ce moine qui, à la demande des eu-
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rieux, dit saint Augustin, tombait roide comme un mort, insensible aux piqûres, à Ja brûlure même; ni contre ce cataleptique dont parle Tissot, qui revint à lui en apprenant qu'il lui serait permis d'épouser sa maîtresse. Mais, nous ne nous résignons pas à croire que la démonstration de l'action du moral sur le physique, et, par suite, de la production volontaire de certains états morbides ou de leur guérison par l'imagination, doive être tirée de si loin. Nous ne croyons pas non plus que, sous prétexte de pressentiment, ou de sensibilité exaltée, on soit en droit d'accepter, comme le fait notamment Virey {Dictionnaire en 60 vol.) des faits de véritable prédiction ou de seconde-vue, parce qu'on se juge capable de les expliquer. Même aujourd'hui, dans l'état où la science a élevé la connaissance des affections nerveuses, le cadre symptomatique de ces affections est loin d'être fixé; et tous les observateurs n'acquiescent pas, par exemple, à certaines manifestations que plusieurs ont introduites dans l'histoire du noctambulisme et de la catalepsie, notamment à la prévision exacte et réitérée des crises. En sorte que, pour pouvoir inférer des symptômes de ces maladies spontanément développées l'existence et le caractère de phénomènes produits artificiellement, il faudrait au moins connaître sûrement le premier terme de comparaison.
Mais, à se renfermer dans le domaine des faits incontestables et incontestés, il reste certain que, si l'on scrute les facultés perceptives et intellectuelles de l'homme, ainsi que sa volonté, en passant successivement de l'état de veille à l'état de sommeil ; du sommeil au noctambulisme et à l'extase, on peut y retrouver les éléments principaux et une explication disponible des faits du mesmérisme.
Un sommeil profond annihile totalement la vie morale, intellectuelle et sensorielle ; il enchaîne la volonté, rompt toute attache de l'esprit, non-seulement avec le monde extérieur, mais aussi avec le monde de sensations, d'idées déjà déposées dans le cerveau : c'est-à-dire qu'il n'y a pas de rêve. La sensibilité peut être éteinte jusqu'à ne pouvoir être ranimée par des pincements, des coups violents ou des piqûres. Nous croyons volontiers à l'Auvergnat de Bersot, que des coups de chaise ne réveillaient pas, mais moins à cette personne qui ne sentait pas les brûlures, le calus au pied sur lequel on porta le feu étant une production épidermique dépourvue de sensibilité. Du reste, il ne doit être question ici que du sommed naturel et non de l'état apoplectique ou du coma.
Le sommeil, au lieu d'être plein et entier, peut offrir des degrés divers; et alors, presque toujours, il est inégalement partagé entre les différentes parties du cerveau qui président à l'exercice de ces facultés. C'est par la distribution inégale de la congestion sanguine qu'on explique, en général, ce résultat. Tous les physiologistes ne se rendront pas à cet avis; beaucoup croient que c'est, au contraire, l'anémie cérébrale qui est la condition anatomique du sommeil. Dans ce cas, ce serait à la répartition variable de l'anémie que se rattacherait celle des divers modes d'activité cérébrale; mais cela importe peu à notre sujet.
Dans le sommeil incomplet, celui qui est, selon l'expression usuelle, plus o\i moins a^iie, un monde d'impressions, de sensations, d'idées, venues tantôt du monde extérieur, tantôt de l'organisme, celles-là depuis longtemps confiées à la mémoire, celles-ci écloses pendant le sommeil même par suite d'un mouvement viscéral, d'un bruit qui éclate, d'une lumière qui brille ; des milliers de fantômes se rencontrent, se choquent, s'accouplent, se séparent, au sein de la masse cérébrale, avec tout le désordre et l'espèce de vagabondage que permet l'absence momentanée de la raison. L'intelligence, troublée, veille néanmoins. La conscience continue à vivre obscurément. Mais toutes deux, incapables de s'approprier et de
soumettre à l'opération du jugement les 'matériaux habituels de la pensée, eu deviennent au contraire le jouet. Plus il reste de la personnalité, et plus, ce semble, les perceptions deviennent vives et tendent h prendre un corps. C'est ce qui arrive principalement au moment de l'invasion du sommeil ou à l'instant du réveil. Devant celui qui va dormir apparaissent souvent des images fantastiques, des figures d'hommes ou d'animaux, dont il peut jusqu'à un certain point se complaire à voir s'assembler les différents traits, ou qu'il peut quelquefois rappeler quand elles se sont évanouies. C'est une expérience que nous avons souvent faite .sur nous-même. Il lui arrive aussi d'entendre de:; voix et d'y répondre en balbutiant. L'homme qui se réveille au milieu d'un rêve doute d'abord s'il n'est pas aux prises avec la réalité. Yient-on à lui parler, ou est-ce cette parole qui l'a réveillé? Il répond, mais en conformité avec l'objet de son rêve ; il a une véritable hallucination. La cause de cette intensité particulière du phénomène dans les deux circonstances que nous venons de dire est évidente. Vers le commencement du sommeil, l'intelligence n'était qu'assoupie; vers la fin, elle se réveillait. Mais ce phénomène se continue ou peut se continuer, est-il besoin de le dire, pendant tout le temps que l'homme est endormi. Lui aussi, au milieu des visions qui l'assiègent, pourra ne pas être tellement étranger au monde extérieur, qu'il ne réponde ik la voix qui lui parle, surtout si c'est une voix connue, sans cesser pour cela de dormir, et même en restant sourd à des bruits plus forts ou plus aigus, comme le roulement d'une voiture ou la sonnerie d'une pendule. En même temps que les impressions fausses se succèdent dans le cerveau, les sensations vraies sont mal appréciées et en général grossies. Une piqûre devient une opération : un mal d'estomac, la morsure d'un animal ; et la parole la plus douce est prise pour un bruit de cymbale.
Nous parlions à l'instant des hallucinations qui accompagnent le réveil. En réalité, le dormeur qui rêve est un halluciné. Il voit et entend des êtres imaginaires, auxquels il prêle des actes, des pensées, des discours que lui-même a conçus, et contre lesquels il lui arrive parfois de réagir par des discours, des pensées et des actes contraires. C'est ce qu'on a appelé le dédoublement de la personne ; expression peu correcte, car le dédoublement d'une chose, c'est la séparation de deux parties dont cette chose était composée. Il serait mieux de dire ici que la personne est doublée. Pour la part de matériaux qu'elle fournit au rêve, la mémoire acquiert parfois un développement remarquable ; elle retrouve des noms, des objets, des événements qui lui avaient échappé dans l'état de veille. Il arrive là quelque chose de semblable à ce qui se passe quand, éveillé, nous sentons tout à coup entrer dans notre esprit, au milieu d'une distraction, un mot qu'il avait vainement cherché avec toute sa force de contention. Enfin, il est des cas où, non plus seulement la mémoire, mais l'entendement même, la faculté de conception s'exalte à son tour ; et il semble que, entre cette exaltation des facultés intellectuelles et celle du sentiment, il y ait comme une sorte de balancement, l'intelligence sepossédantet se gouvernant d'autant plus qu'elle est moins troublée par le tumulte des ftmsses impressions, moins dérouté par les hallucinations. C'est alors que le mathématicien résout un problème, que le poëte compose des vers et le musicien des mélodies. Quelquefois l'intelligence surexcitée, opérant sur des combinaisons d'idées et saisissant avec plus ou moins de clairvoyance les rapports de ces idées entre elles, voit dans le présent ce qui a été ou pu être dans le passé, ce qui sera ou pourra être dans l'avenir. Une observation attentive montre lafiliaticn constante des impressions hypnotiques, makré la bizarrerie de leur associa-
tion, avec les impressions de l'état de veille ; mais, quand cette filiation a été méconnue, on a pu croire à une inspiration, et le rêve est devenu une divination nu une prophétie.
Le sommeil, en se dissipant, emporte quelquefois avec lui l'impression des rêves ; mais le fait est rare. Le plus souvent, ceux-ci laissent dans notre esprit une trace qui peut être fugitive, mais qui peut aussi durer toute la vie. Maury, dans un livre où le savoir le dispute à la sagacité [Le sommeil et les rêves) et auquel on reviendra à l'article Sommeil, Maury croit « que les rêves où le dormeur parle et s'agite, sont précisément ceux qui laissent le moins de trace dans son esprit. » Et il cite, à l'appui de cette thèse, plusieurs exemples. Par expérience comme par raison, nous n'osons partager l'avis de ce penseur. Les rêves où l'on parle et où l'on s'agite beaucoup sont des cauchemars. Quel retentissement pénible et prolongé un cauchemar ne laisse-t-il pas souvent ? Et, par contre, comment savoir si beaucoup de rêves tranquilles ne sont pas oubliés, puisque, dans ce cas, ils ne seraient connus ni du dormeur ni des assistants? S'il y a une règle générale à l'oubli des rêves, elle nous paraît consister plutôt en ceci : Que l'intensité du souvenir est, comme dans l'état de veille, en raison directe de la vivacité des impressions, et que, réciproquement, le souvenir s'etface d'autant plus aisément que les impressions sont moins vives. Aussi peut-il se faire que des impressions tout à fait latentes, sans aucun des témoignages extérieurs du rêve agité, et étant réellement d'une nature calme et agréable, possèdent l'esprit assez fortement pour y laisser plus de trace que les impressions faciles à provoquer, mais fugitives, du sommeil qui commence ou du sommeil qui va finir. N^ous croyons même qu'il en est souvent ainsi. Secouez une personne profondément endormie, et parlez-lui. Si elle vous répond et se rendort aussitôt, elle pourra le lendemain vous dire son rêve, • mais n'aura nul souvenir ni de votre question ni de sa réponse. C'est ce qui arrive aux enfants qu'on fait asseoir sur le lit, qui parlent, boivent, satisfont certains besoins, et puis se rendorment pour poursuivre le rêve commencé.
Du sommeil avec rêve, on peut passer au somnambulisme spontané ou noctambulisme, par un curieux intermédiaire dont nous avons en ce moment un exemple sous les yeux, et qui appartient à cette forme de vertige épileptique ou éclamptique qu'un savant aliéniste, M. Calmeil, a désigné sous le nom d'absence. Le plus faible degré de l'absence n'est psychologiquement que le rêve d'une personne éveillée. La jeune femme à laquelle nous donnons des soins a gardé d'une éclampsie puerpérale des accès qui présentent les caractères suivants. Elle est, par exemple, à table. Ses mains se refroidissent ; on la voit pâlir ; ses yeux deviennent fixes ; si elle a laissé tomber sa fourchette, elle la ramasse aussitôt, quoique maladroitement ; si son mari lui parle, elle lui répond avec effort. Au bout de quelques secondes, l'accès passé, elle raconte qu'elle vient de faire un rêve, tantôt confus et désordonné, tantôt très-précis et qui est souvent la répétition de celui qui a occupé son esprit la nuit précédente. On a voulu la tuer; on lui a parlé à l'oreille; elle a vu des figures inconnues. Pendant toute la durée du rcve, elle n'a cessé de distinguer les objets, de tourner les yeux vers qui lui parlait; et, revenue à elle, elle peut faire le récit de tout ce qui s'est passé devant elle. Elle sait qu'elle a eu un égarement, qu'on a essayé de l'en tirer, et qu'elle a fait des efforts de volonté pour y aider. Le rêve n'était donc lié qu'à une demiperte de connaissance, et était de l'ordre de ces hallucinations hypnagogiques qu'a si bien étudiées Maury.
Dans le sommeil ordinaire, dans le sommeil de l'absence, faites entrer un par-
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la"e plus inégal encore de l'état hypnotique, une excitation plus intense de certains sens, la concentration pins forte de l'activité mentale sur un ordre d'idées déterminé, un pouvoir plus grand et plus régulier de cette activité sur les organes destinés à la servir (Moreau, de Tours), et vous aurez le noctambulisme. Les yeux fixes, les pupilles dilatées, le noctambule perçoit les objets, entend les bruits, sent le contact des corps, accomplit une série d'actes mécaniques ou intellectuels coordonnés, les accomplit mieux et plus sûrement qi;'il n'eût pu le faire dans l'état de veille. Mais il est en proie à un rêve, et tout ce qu'il fait et en partie ce qu'il sent se rapportent à l'idée dominante de ce rêve. Il voit l'objet corrélatif à l'occupation qui l'absorbe, la plume, le papier, et ne voit pas ou ne regarde pas un objet qu'on approche de ses yeux. Quelquefois il s'arrête étonné, en entendant prononcer son nom, et n'est pas ému de la détonation d'une arme à feu. On a cité des cas où l'ouïe et l'odorat étaient fermés, tandis que le sens de la vue était d'une subtilité extraordinaire ; d'autres où, le tact persistant et ayant même beaucoup de finesse, la sensibihté générale était abolie. L'ascensiou sur les toits, la marche au bord d'un précipice ne sont sans danger (encore ne le sont-elles pas toujours) que parce que l'abîme n'est pas aperçu, et que, en l'absence de vertiges, cet acte, périlleux en apparence, rentre dans la catégorie de ceux que nous accomplissons tous les jours. A son réveil, le noctambule ne se rappelle rien de son accès ; mais ce fait n'est pas aussi constant qu'on l'a dit, ainsi que l'ont fait remarquer plusieurs auteurs modernes, Lélut entre autres. Le somnambule dont Gassendi a conservé l'histoire gardait à son réveil le souvenir des lieux qu'il avait visités. Une dame de notre connaissance, qui avait passé plusieurs nuits près de son mari malade, se jette sur un lit et s'endort. Au bout de quelque temps, elle se lève, va droit à son mari, arrange ses couvertures, ses draps, dispose maints objets sur une table, sans voir une autre personne qui veillait à sa place, sans répondre à ses questions. On la prend par le bras et on la ramène vers son lit. Elle s'y couche et se rendort aussitôt, ou plutôt continue à dormir. Le lendemain matin, elle demandait ce qui lui était arrivé pendant la nuit, croyant se rappeler qu'elle s'était levée.
Tels sont les faits qu'on essaye d'interpréter au profit du somnambulisme magnétique. Assurément, s'il ne s'agissait que d'établir un parallèle, c'est-à-dire de montrer que les phénomènes observés chez le dormeur ou chez le noctambule sont analogues à ceux qui sont attribués au somnambulisme artificiel, l'entreprise serait légitime ; et elle serait d'autant plus aisée que la prétention même des magnétiseurs est de faire par art, comme le dit Adelon {Dict. en 50 vol., article Sommeil), ce que la nature fait d'elle-même dans le domaine de la pathologie. Mais voilà précisément la grosse et la première difficulté. Peut-on réaliser par des passes, par des attouchements, par le regard, par des paroles, cette malencontreuse imitation de la nature? C'est une question de fait. M. Galmeil croit que le magnétisme a fabriqué des somnambules par centaines. Nous regrettons de ne pas être d'accord avec un esprit si sûr. Même en renfermant la caractéristique du somnambulisme magnétique dans le cadre rigoureux du noctambulisme, nous ne croyons pas établi par l'expérience que le premier de ces états ait été créé de toutes pièces. Tout au plus serait-il admissible que les accès d'un somnambulisme déjà existant pussent être ramenés par des pratiques susceptibles de porter un ébranlement dans les centres nerveux. Ce qui, chez un autre, déterminerait peut-être de l'agacement, des douleurs da tête, la pesanteur des paupières, pourrait à la rigueur mettre, pour ainsi dire, en branle, chez une personne sujette au noctam-
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bulisme, le travail morbide qui produit les accès habituels. Nous sommes loin de nier cette action d'une personne sur une autre, qu'on appelle improprement la tascination, et qu'ont reconnue de grands esprits ; nous ne nions pas davantage que cette action, jointe à des gestes répétés, ne puisse influencer en quelque manière le système nerveux ; mais ce qu'il n'est pas aussi aisé de concevoir, c'est qu'il soit au pouvoir d'un individu de provoquer chez son semblable une forme définie de perturbation nerveuse; d'imprimer à cette forme des aspects divers (aujourd'hui la paralysie, demain l'hypéresthésie) comme à ces figurines de caoutchouc qu'on fait pleurer ou rire en les pressant en travers ou de haut en bas ; et ce qui dépasse la vraisemblance, c'est que la forme, quelle qu'elle soit, apparaisse, toujours la même, tous les jours, à toutes les heures, autant de fois que les manœuvres sont répétées.
En second lieu, quand on a vu les somnambules de près, quand on les a expérimentés, on s'aperçoit bien vite que, semblables ou à peu près aux noctambules par de certaines apparences, ils en diffèrent par d'autres considérablement.
Et d'abord, leur habitus n'est pas le même. Le noctambule se reconnaît au premier aspect, ne serait-ce qu'à son oeil immobile, profond et sans regard. 11 a son rêve à lui, son idée, qu'il met en action automatiquement, mais spontanément, sans suggestion de personne, bien plus, sans que personne puisse l'en détourner; hésitant devant les obstacles, tantôt s'y heurtant, tantôt les écartant ou les contournant, s'aidant d'ailleurs du tact avec une sûreté insolite; ne répondant pas à ceux qui l'interrogent, ou si rarement que le fait a été mis en doute par des écrivains très-compétents; enfin se réveillant tout à coup sans cause appréciable, ou retombant dans le sommeil ordinaire. Le sujet magnétisé, lui, assis tranquillement, l'œil vif (comme on peut s'en assurer en soulevant brusquement les paupières), n'a pas d'idées à lui ; il attend qu'on lui en donne; noi\ pas une, une fixe et exclusive comme celle de certains noctambules, mais plusieurs, à travers lesquelles son esprit se jouera avec une parfaite aisance. De même, il ne se livre de lui-même à aucune action ; il attend des ordres. La personne dont il ne soupçonne pas la présence, il va plonger tout à l'heure dans son esprit et dans son corps, s'il touche seulement le pan de son habit; et alors, loin de lui mesurer ses paroles, il babillera avec elle indéfiniment. Mais voici ce qui n'arrive guère dans le somnambulisme spontané; cet homme qui dort sait qu'il dort; il sait l'instant précis où le sommeil commence et il en avertit la compagnie. « Dormez-vous? — Oui. — Pouvez-vous donner la consultation? — Oui, » Puis, quand il en a assez, il demande à être réveillé. Le sommeil, étant venu artificiellement, ne peut s'en aller que de la même manière ; mais il s'en va à coup sûr, par la volonté d'un autre. C'est littéralement un accès de commande. L'oubli au réveil ne manque jamais.
Descendons aux détails.
Les noctambules ont les yeux ouverts ou demi-fermés ; il est douteux qu'on en ait observé qui les eussent absolument clos. Un écran leur dérobe la vue de l'objet; ils se munissent d'une lumière pour de certains actes ; pour écrire, par exemple. Ils paraissent donc bien voir par les yeux à demi-éveillés et sensibles à la faible clarté dont la nuit n'est jamais dépourvue. Tout se passe différemment chez les somnambules. Ils ont constamment les yeux, non pas ouverts, mais couverts, ce qui est étrange. On a exhibé à Paris des magnétisées extatiques, sur lesquelles nous avons été personnellement invité à soulever la paupière supérieure ; et nous avons vu des yeux plus ou moins amaurotiques, que notre regard embairassait
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fort. Il est des somnambules qui louriieiit le dos aux objets, pour les mieux voir. Où l'exaltation des sens va-t-elle se placer? Nous savons bien qu'on excuse de telles entorses à la physiologie par des illusions de la part des magnétisées, par de fausses interprétations de la part des magnétiseurs. « Tout le système nerveux, dit un écrivain éminent, étant dans un état permanent d'excitation, les sympathies entre les divers plexus nerveux deviennent plus prononcées, et le somnambule suppose alors que les objets quil voit agissent sur des nerfs éloignés du nerf optique. » Nous le voulons bien; mais il n'en reste pas moins que le fait de ne distinguer les objets qu'après les avoir présentés à une partie du corps autre que les yeux n'appartient aucunement au somnambulisme spontané, ni à aucune des maladies qui ont place dans la nosologie. Si l'ouïe, chez le noctambule, est quelquefois très-fme, et (ce qui est assez rare) n'est ouverte que pour des voix connues, le somnambule entend tout le monde indistinctement, à des conditions qui sont visiblement insignifiantes, telles que le contact médiat ou immédiat. Encore cet élément de l'opération est-il souvent supprimé. Et à ce propos, il y a une remarque à faire. Chez le somnambule de la nature, le trouble de la vue et le trouble de l'ouïe vont de pair; sauf exception, le malade ne distingue dans l'espace qu'un objet ou un groupe d'objets, n'entend qu'une voix ou n'en entend aucune. Le somnambule de l'art, même quand le contact lui est nécessaire pour entendre une personne, vei'ra les yeux fermés toutes les personnes présentes si le magnétiseur le lui ordonne. En sorte que, non-seulement l'opération magnétique peut produire à volonté le somnambulisme ; mais elle peut aussi en bouleverser ia symptoraatologie et créer en ce genre une anomalie, une monstruosité. On en peut due autant de l'insensibilité. Jamais on n'a vu un vrai somnambule paralysé du bras, de la main, d'un doigt, puis guéri l'instant d'après pour être paralysé de la jambe, de l'orteil, de la langue, etc. Sous le rapport de l'intelligence ou de l'accomplissement de certains actes mécaniques, le somnambule magnétique que nous venons de voir tout à l'heure |)ius beau que nature est relativement inférieur à l'autre. On ne le voit guère, même s'il est instruit, écrire de la musique, traduire du grec, ou composer des vers sur un thème qu'il n'ait pas connu à l'avance ; surtout on ne le voit guère, s'il n'est couvreur, s'aventurer sur le pignon des maisons; et c'est à quoi il manque le plus essentiellement à son rôle. Quant à l'oubli au réveil, dont on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il servirait merveilleusement des calculs de supercherie, il est vraiment trop constant chez nos somnambules. Le plus humble d'entre eux, celui qui, sauf l'occlusion des yeux, n'a rien présenté ni rien fait d'extraordinaire, veut absolument avoir bu de l'eau du Léthé. Le noctambule, nous l'avons vu, n'est pas si rigoureux. Enfin, à tout ce qui ne se ressemble pas chez le noctambule et chez le somnambule magnétique, il faut ajouter ce qui appartient exclusivement à ce dernier; par exemple, la faculté de percevoir les sensations qu'on fait naître chez une autre personne, juste de la nature et à l'endroit que celle-ci les éprouve. Et faites attention qu'on n'a pas ici la ressource d'opérer, parmi tous les phénomènes du somnambulisme, un triage; d'accepter celui-ci comme possible, celui-là comme chimérique; car tous se rencontrent chez le même sujet, dans la même expérience; et il n'y a aucun motif raisonnable de ne pas les admettre tous quand on en admet un seul. Donc, il faut le répéter, quand on rapproche des symptômes du somnambulisme naturel les phénomènes attribués au somnambulisme artificiel, en expliquant les uns et les autres par les mêmes considérations physiologiques et psychologiques ; quand, partant de là, on ne dirige plus d'objection contre la com-
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munication de la pensée du magnétiseur au magnétisé, contre la vue des objets placés hors du champ de la vision, contre l'insensibilité réelle de telle ou telle partie du corps à la volonté de l'opérateur, contre l'annonce anticipée des événements, contre ce qu'on a appelé le don des langues, etc., on dépasse de beaucoup le champ légitime de la déduction analogique.
Nous avons dit pourtant que tout n'était pas supercherie ou illusion dans le magnétisme. Oui, la fascination qu'on attribuait autrefois à la transmission, qui appartient de nos jours au domaine de l'imagination ; la iascination, quel qu'eu soit le mode causal, est un fait qu'on ne saurait contester. En terme plus généraux, nous dirons volontiers avec Laplace ; « Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature et leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence des phénomènes uniquement parce qu'ils sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances. » Nous compléterons seulement cette pensée en disant que l'explication de deux ordres de faits reconnus contradictoires n'existe pas et que, entre les deux ordres, il faut savoir choisir. Sur une plus grande échelle, l'imagination surexcitée amène chaque joui' et en tous pays, dans le moral et dans le physique de l'homme, des perturbations dont il serait téméraire de fixer les limites. Si les hommes sont réunis; si le vertige de l'imitation se joint aux entraînements de l'imagination, les effets peuvent se communiquer et, comme le feu, devenir plus intenses en se propageant. Nous croyons aux Bacchantes, aux Ménades, aux Corybantes et à toutes les scènes de délire frénétique par lesquelles se célébraient les tètes de certains dieux ou de certaines déesses du ciel olympique ; comme il faut bien croire aujourd'hui aux épidémies de possession, aux fakirs de l'Inde, aux quakers, aux trembleurs, aux illuminés. Ici, les coups répétés des cymbales, des cris, des chants,. des mouvements rhythmés et de plus en plus précipités ; là, une contemplation ardente des choses divines; l'absorption de l'être dans un seul désir, dans un seul amour; l'harmonie des saints cantiques ; les soupirs, les sanglots, les éclats joyeux de l'orgue, peuvent soulever l'homme, et plus encore les hommes assemblés, au-dessus du réel, et leur faire goûter, dans ce baiser de l'idéal, ou des extases étranges et sans nom ou les enivrements d'une pieuse volupté. Nous ne doutons pas davantage qu'une influence exclusivement psychique ne puisse avoir de singuliers retentissements sur le système nerveux et, secondairement, sur les actions organiques ; diminuer ou augmenter la sensibilité, mguiser un sens ou en émousser un autre, communiquer à l'intelligence, dans des directions données, une clairvoyance et des aptitudes particuhères ; exercer enfin une action réelle sur la marche des maladies.
Eh bien ! quelque chose d'analogue se passait autour du baquet mesmérien, quand le silence, le contact du mystérieux appareil, l'attente de sensations extraordinaires ; puis un regard profond, expression et comme message de la volonté du magnétiseur, le son de l'harmonica, les accords langoureux ou les emportements du forte-piano éveillaient, exaltaient l'imagination d'adeptes en proie déjà, pour la plupart, à des affections nerveuses, ou tout au moins possédés de cette curiosité malsaine qui recherche les émotions violentes. Quoi d'étonnant que des hystériques, des éventées du monde oisif, des personnes même attirées par un sérieux intérêt de santé, avec cette foi de charbonnier qui opère des miracles, tombassent en crise, subissent dans leur circulation, dans leur respiration, dans leurs sécrétions, des troubles plus ou moins prononcés ; éprouvassent des attaques d'hystérie, ou, tout au contraire, guérissent de quelque névrose. La crise de l'un se communiquait à l'autre, comme le vomissement appelle le vomissement.
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Allons plus loin et reconnaissons que des maladies plus profoiidLMnrut enracinées qu'une névrose, des maladies cum materia, selon la vieille expression, trouvaient quelquefois leur solution dans ces ébranlements profonds de l'organisme, tout comme elles l'eussent pu trouver dans la gymnastique et la danse ; — un peu plus loin, et admettons que, même dans le tète-à-tète, la domination du regard, jointe à de certains gestes, puisse amener, ou le sdmmeil ordinaire, ou ce demi-sommeil qu'on a appelé somniatlo, dans lequel le rêve s'établit a\ant que la vie de relation soit éteinte, comme il arrive chez un homme qui dort en marchant, comme l'a éprouvé personnellement Galien ; — plus loin encore, et ne contestons pas que, à part l'effet physique de manipulations répétées, les pratiques seules du magnétisme, sans intervention possible de Timitation, mais aidées du côté du malade par la foi, du côté du magnétiseur par la bienveillance familière et insinuante que comporte son rôle, n'aient endormi bien des douleurs et guéri certaines affections ; guérisous comparables à celles qu'on obtenait dans les temples païens et chrétiens, et que procurent quelquefois plus simplement l'énergie morale du médecin et la confiance inébranlable du malade. Salverte cite à ce sujet le passage suivant du livre des Incantations (qui a été attribué à Galien). « Quand l'imagination frappée fait désirer au malade un remède, ce qui naturellement est sans efficacité peut en acquérir une très-favorable; ainsi, un malade peut être soulagé par des cérémonies magiques si d'avance il est persuadé qu'elles doivent opérer sa guérison. » Nos concessions vont sans effort jusqu'à cette limite, mais elles ne sauraient la dépasser. Quant à toutes les propriétés et facultés extraordinaires dont on a doté les somnambules et qu'il est inutile de rappeler, nous attendons sans impatience ni préoccupation qu'on en démontre mieux l'existence ; et nous les considérons, jusqu'à nouvel ordre, comme un double produit de l'illusion et de la supercherie.
Et comme ceux des effets que nous regardons comme possibles résult'ent d'une autre cause que l'influence d'un agent spécial dit magnétisme, nous terminons par cette conclusion radicale : Le magnétisme amimal n'existe pas (voy. Hypnotisme et spiritisme). ■ A. Dechambre.
BiBLioGBAPHiE. — Indépendamment des ouvrages de Mesmer {voy. ce mot) , on formerait une bibliothèque de ceux qui ont pour sujet le magnétisme animal. « Sous le titre de Recueil général et complet de tous les écrits publiés pour ou contre le magnétisme animal, la Bibliothèque nationale de Paris possède (T b, 62, n° 1) un « Recueil factice », qui satisfera amplement les curieux. Ce recueil renferme les ouvrages imprimés de 1779 à 1787 ; des extraits, presque tous manuscrits, des journaux du temps, contenant, pour la plupart, des comptes rendus de ces ouvrages ; plusieurs gravures satiriques ; deux pièces de vers manuscrites. Celui qui voudrait faire, pièces en mains, l'histoire des i-elations de Mesmer avec la Faculté de médecine de Paris, devrait consulter le tome XXIV, p. 705 et suiv. des Registres commentaires. Il y a là une relation très-bien faite parle doyen, alors en exercice. » A cette note, qu'a bien voulu nous transmettre M. Ghéreau, nous ajouterons, qu'il a été imprimé à Paris en I8t59, sous le titre de î\otes bibliographiques pour servir à l histoire du magnétisme animal, un catalo-^ue raisonné, de plus de 200 pages, très-important, di-essé en grande pai-tie d'après une bibliothèque considérable, aujourd'hui dispersée, qui avait appartenu à un vieil ami de Deleuze et de Puységur. Ce catalogue, qui est de l'un de nos collaborateurs, M. A. Dureau, et qui est extrait d'une histoire projetée de la médecine et des sciences occultes, na pas été mis dans le commerce ; la plupart des exemplaires en sont passés en Allemagne et en Amérique.
Dans cette profusion de publications mesmériennes, nous avons relevé les ouvrao-es et les jouimaux suivants : °
I. Ouvrages. — Berçasse. Lettre d'un médecin de la Faculté de Paris à un médecin du Collège de Londres, IIM.— hu même. Considérations sur le magnétisme animal, etc. in-18.
La Haye, 1784. — Dn même. Théorie du monde et des êtres organisés, in-4», 1784 Retz
Lettre sur le secret de Mesmer, in-8°, 1782. — Du même. Mémx)ire pour servir à l'histoire d4i la jonglerie, etc., in-8», 1784. - Court de Gébeun. Lettre à MM. les souscripteurs
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sur le vuigiiclismc animal, 178Ô. — llEuviLii. J.eltrc sur la découverte du magnétisme animal, in-8°, 1784. — Du même. Lettre aux habitants de Bordeaux, in-S", 1784. — Du même. Théorie du mesmérismc, in-S". Paris, 1817. — Hailly (J .-Sylvain). Rapport des commissaires chargés par l'Académie des sciences, de Vexamen du magnétisme animal. Paris, 178Î (se trouve dans la collection de ses Discours et mémoires, publiés en 1790, in-S"). — Du wêjie. Rapport secret, adressé au roi sur le prétendu magnétisme animal, inséré dans le Conservateur de Fr. de Keufchaieau. — Du même. Exposé des expériences qui ont été faites pour l'examen du magnétisme animal, lu à V Académie des sciences (se trouve dans les Mémoires de l'auteur). — D'Eslon. Observations sur le magnétisme animal, in-4°. Paris, 1780. — Du MÊME. Observations sur les deux rapports de MM. les commissaires, in-B". Paris, 1784. [Diverses autres répliqices ont été faites aux rapports des commissaires de VAcad. des scienc. et de la Société de médecine; le catalogue de M. Dureau en donne la liste). — De Jussieu. Rapport particulier de Vun des commissaires de la Société royale de médecine sur le magnélisme animal, in-S". Paris, 1784. — Thodf.et (Aiig.\ Extrait de la correspondance de la Société roy . de médecine , relativement au magnétisme animal, in-4°. Paris, 1785 (noy. aussi l'Histoire de la Société roy. de méd., 1782 et 1785). — Du même. Recherches et doutes sur le magnétisme animal, in-12. Paris, 1784. — Clocquet. Détail des cures opérées à Biizancy, etc. in-8°. Soissons, 1784. — Puységur (J. de Cbastenet, marquis de). Mémoires j^our servira l'histoire du magnétisme animal, in-8°, 1784, suite des mémoires, 1785. — Du même. Du magnétisme animal, considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique, in-8° Paris, 1807. — Du même. Recherches, expériences et observations physiologiques sur l'homme dans l'état de somnambulisme naturel et dans le somnambulisme provoqué par l'acte magnétique, in-S". Paris, 1817. — Puységur (Maxime de). Rapport des cures opérées à Bayonne, par le magnétisme animal, in-8°. Bayonne, 1784. — Tissaro. Nouvelles cures opérées par te magnétisme animal, in-8», 178'i. (C'est dans ce recueil que sont relatées les cures opérées à Beaubourg). — Gilibert (Jean-Emmanuel). Aperçu sur le magnétisme animal, in-8<',1784.— Paulet. U antimagnétisme ou origine du magnétisme animal, in-8°, 1784. — Mahon. Examen sérieux et impartial, etc., du magnétisme animal, in-8°. Londres et Paris, 1784. — Recueil des pièces les jjIus intéressantes sur le magnétisme animal, in-S". Paris, 1784. — Orelct. Détail des cures opérées à Lyon par le magnétisme aniniaL in-8°. Lyon, 1784. — Galard de Mo.mjoïe. Lettre sur le magnétisme animal, etc., in-8°. Paris, 1784. — Devillers. Le colosse aux pieds d'argile, in-8°, 1784. — Pressavin. Lettre sur le magnétisme. Lyon, 1784. — Dûppet. 'traité théorique et pratique dumagnétisme animal, in-8?, 1784. — Thomas d'Onglée. Rêfpporl au public sur quelques abus en médecine, etc. Paris, 1785. — Dela\dine. Notice historique sur les systèmes et les écrits gui se rapportent au magnétisme animal, in-8°. Paris, 1785.
— FouBNEL. Probabilités du somnambulisme magnétique, iii-8°, 1785. — Recueil d'observations et de faits par la société de Guyenne. in-S", 1785. — Valletoî( de la Bo:ssière.
Lettre à M. l'houret, pour servir de réfutation à l'extrait de la correspondance, in-8°, 1785.
— Caullet de Vebmorel. Le secret dévoilé ou aphorismes de Mesmer, in-8°. Paris, 1785. — Tardv de Montravel. Essai sur la théorie du somnambulisme magnétique, in-S", 1785. — Du même. Lettres pour servir de suite à l'Essai, 1787, — Du même. Journaux du traitement de Mme N. et de Mme B. — Carra. Examen physique de magnétisme animal. Paris, 1785.
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MESMÉhISME (BiBLiocr.APiuE). 'i09
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magnétisme, 1845-1861, 30 volumes. — La Mouche de Saône et Loire, 1845. — Revue d'anthropologie catholique (en partie consacrée au magnétisme) 1847, n'a pas vécu deux ans. — ^ournal de médecine théologique et des pfœnomènes surnaturels, 1847, il n'a paru que peu de numéros. — L'Union magnétique, fondée en 1855. — La magie du dix-neuvième siècle, 1854 ; il n'a paru que quelques numéros. — Revue spiritualiste, s'occupant de somnambulisme, 1858; a paru très-irrég^ilièrement. — Revue contemporaine des sciences occultes, 1859-61. — Le magnétisme universel, 1866 ; a paru irrégulièrement. — La Revue magnétique, 1868, bi-mensuelle. A. D.
MESIWARD (Jacques). Chirurgien-juré, qui remplit les fonctions de prévôt de la communauté des chirurgiens de Rouen, et pratiqua plus spécialement l'obstétrique dans cette ville pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Mesnard nous est connu par un traité d'accouchements qu'il fît paraître en 1745 et qui est loin d'être dépourvu de mérite ; la science y est exposée d'une manière claire et précise par demandes et par réponses ; il a parfaitement vu et fait connaître que les diverses régions de la tête de l'enfant peuvent prendre différentes positions sur le bassin. On lui doit d'avoir modifié quatre ans avant Levret et d'une manière très-avantngeuse les mains de Palfyn ou, si l'on veut, l'instrument de Chamberlen. [Voij. Ghambeelen et Forceps.) On voit là qu'il avait annoncé cet instrument sans le décrire dans le numéro d'avril 1 741 du Journal de Verdun (t. XLIX, p. 263) ; mais il le figura et le fit connaître en détail dans son ouvrage. Il avait imaginé deux modèles de tenettes, comme il les appelle pour tirer dehors la tête de l'enfant dans les cas difficiles. Ses tenettes ne sont pas des cuillers pleines comme celles de Palfyn; elles sont évidées au centre et arrondies, seulement l'un des des deux modèles présente à l'extrémité de chaque cuiller, un crochet recourbé pour fixer plus énergiquement la tête quand celle-ci est fortement enclavée. « La différence qu'il y a entre ces deux tenettes, dit-il, consiste en ce que la dernière ne peut aginsans faire deux petites plaies aux téguments de la tête de l'enfant qui ne l'empêchent pas, cependant, de vivre, s'il n'a pas été précédemment affaibh par la violence et la longueur du travail. » Il a aussi proposé un perce-cràne en fer de lance avec des tenettes à mors incHnés et dentés pour percer et vider le crâne ; opération qu'il ne faut faire « que quand on s'est assuré de la mort de l'enfant, et que la malade ne soit en danger de perdre la vie. »
Voici le titre de l'ouvrage de Mesnard :
Le guide des accoucheurs ou le Maistre dans l'art d'accoucher les femmes et de les soulager dans les maladies et accidents dont elles sont très-souvent attaquées. Ouvrage des plus utiles, etc. Le tout en forme d'examen. Paris, 1745, in-S", pi. 15. E. Bgd.
MÉSOC^CUin. Repli que le péritoine, après avoir enveloppé le caecum, forme en arrière de l'appendice iléo-cajcal et qui relie celui-ci à l'iléon [voy. Gj:cuM et Pébitoine)^
MÉSOCËPHALE. Nom donné par Chaussier au pont de varole
mÉSOCÉPHAUQCE (Artère). Voy. Basilaire (Artère).
DIÉSOCOLOIV. Repli péritonéal, qui sert d'attache aux diverses parties du côlon, et qu'on distingue en mésocôlons lombaires, droit et gauche; mésocôlon transverse, et mésocôlon iliaque {voy. Côlon et Péritoine).
MÉSOLOGIE {asTù-j, milieu). Science des milieux, ou science qui a pour objet la connaissance des rapports qui rehent les êtres vivants aux milieux dans lesquels ils sont plongés : c'est dire que cette science s'efforce de découvrir les
212 MÉSOLOGIË.
influences réciproques que les deux termes en présence, le milieu et l'être immergé, exercent l'un sur l'autre, ainsi que les modifications qui en résultent pour chacun d'eux.
i . Qu'est-ce que le milieu ? Avant d'exposer les principaux faits qui se rapportent à l'influence des milieux, il est indispensable de bien préciser ce qu'il convient d'entendre par milieu. Nous prévenons donc le lecteur que nous prenons ce mot dans son acception la plus large, et telle d'ailleurs que l'entendent déjà la plupart des physiologistes et des anthrapologistes. Un être vivant, depuis son apparition à l'état d'ovule jusqu'à sa dissolution finale, se développe dans tel ou tel sens par le fait du conflit des deux antécédents dont il est la résultante, à savoir, l'état précédent qui va être modifié, et l'état du milieu au sein duquel se produit la modification. L'état précédent, ou ïantécédent proprement dit, par son premier terme vient en ligne directe de l'ancêtre. Cette première influence créatrice nous poursuit, nous domine depuis le [)remier instant de notre existence jusqu'au dernier; et il implique contradiction que directement nous puissions rien sur lui ; nous n'avons pas de pouvoir rétroactif, nous ne pouvons modifier l'ancêtre; mais l'autre influence, celle du milieu, bien qu'aussi nécessaire, n'est pas aussi invariable, ni aussi hors de notre portée. Que l'ovule reste et prenne ses premiers développements dans le sein de la mère comme chez les végétaux phanérogames et chez les mammifères, ou qu'il soit d'abord rejeté au dehors, comme chez les oiseaux, les poissons, les cryptogames, il se développe indépendant, et il reste soumis continûment aux influences des miheux : respiration, alimentation, caloricité, gravitation, etc. C'est même en troublant ces conditions que plusieurs expérimentateurs, M. Dareste entre autres, ont vu apparaître des arrêts de développement et divers cas tératologiques d'autant plus remarquables (s'ils sont confirmés), que l'on aurait des influences de milieu capables de produire des phénomènes de même ordre que l'hérédité elle-même, car les productions tératologiques, et notamment les arrêts de développement, sont transmissibles par hérédité. D'ailleurs ce ne serait pas un cas exceptionnel, et la plupart des pathologistes admettent que la scrofule, la phtbisie, l'aliénation (?), si essentiellement héréditaires , peuvent aussi naître et se développer sous l'influence de conditions niésologiqnes déterminées: air confiné, humidité, obscurité, isolement, etc. Il semble donc que le milieu puisse avoir le même pouvoir créateur que l'hérédité ellemême? Quoi qu'il en soit, il résulte de ces considérations que, pour nous, tout ce qui, chez l'être vivant (cellule, individu ou groupe social), n'est pas dû à l'aucctre est dû au milieu, et réciproquement. Nous ne connaissons, nous n'admettons que ces deux influences dominatrices de nos existences. Ce sont elles qui pétrissent nos âmes et nos corps, et l'étiologie de nos maladies elles-mêmes se divise en ces deux chefs et ne laisse rien en dehors ; toute affection est due au miUeu ou à l'ancêtre. Ainsi apparaît l'importance de la mésologie , en philosophie comme en pathologie, en sociologie comme en hygiène publique. C'est par elle que nous pouvons nous emparer des organismes qui ont vie et modifier, fortifier le nôtre selon nos vœux : car si nous ne pouvons rien sur l'ancêtre S nous pouvons beaucoup sur le milieu.
Ces explications montrent suffisamment l'ensemble des influences que nous groupons sous la dénomination d'influences de milieux ; ce ne sont pas seulement
* Cette proposition est trop absolue sous certain rapport et surtout pour la zootechnie, puisque cet art a pour moyen principal le choix de l'ancêtre ; mais il est d'une application tort restreinte pour l'Jiumanité.
MÊSOLOGIE. 213
les circumfusa qui nous entourent, mais aussi les corps e'trangers que nous faisons pénétrer dans notre intérieur : air inspiré, boisson, aliments. Ou pourra trouver cet ensemble plus étendu qu'on ne l'avait présumé, mais non artificiel ^ 2. Raiso7i d'être de la Mésotogie. Nous pourrions démontrer, par des considérations liistoriques, l'importance de cette branche des connaissances humaines et la légitimité de son existence indépendante ; montrer qu'elle a été conçue à part dès l'origine, comme en fait preuve le célèbre traité d'Hippocrate : Des airs, des eaux et des lieiix; dire comment, par suite de l'insuffisance des connaissances physiques et chimiques, les investigateurs se détournèrent de cette voie et se portèrent vers les recherches anatomiques, puis abordèrent la physiologie proprement dite, et comment, aujourd'hui, appuyée sur ces connaissances, la science est entraînée, à la suite de Blainville et d'Auguste Comte, à reprendre l'œuvre d'Hippocrate. C'est parce que l'auteur de cette monographie a été pénétré lui aussi de l'avenir de cette investigation, de sa nécessité actuelle, qu'il a proposé, pour la désigner, le nom significatif et euphonique de Mésologie, qui, reçu par MM. Littré et Robin dans leur Dictionnaire de médecine {12*" édit.), adopté par le professeur Verneuil et par plusieurs écrivains, nous paraît aujourd'hui accepté.
Cependant, pour montrer la légitimité du nouveau cadre scientifique, je crois plus probant et plus philosophique d'invoquer les analogies de méthode qui, après beaucoup de tâtonnements, de remaniements et de longs délais, ont servi à la constitution des autres sciences aujourd'hui si bien caractérisées.
Devant les innombrables objets de la nature minérale ou de la nature vivante qui frappaient ses regards, l'homme a vainement essayé d'étudier complètement chacun d'eux dans son inextricable complexité. Combien se sont perdus dans cette entreprise ? Mais peu à peu une autre voie a été ouverte. Ainsi ,dans l'étude des corps bruts, les uns se sont appliqués exclusivement aux formes extérieures, aux grandeurs, aux étendues qu'ils occupaient dans l'espace, et par là ont créé la science des géomètres ; d'autres se sont attacliés aux forces ou activités inhérentes à ces corps : poids, cohésion, dureté, élasticité, couleurs, caloricité, etc., et ont constitué la physique; d'autres enfin, faisant abstraction et des formes et des qualités physiques, se sont appliqués à pénétrer plus profondément dans la nature des corps en interrogeant leurs actions réciproques, ea
* Prétendrait-on que l'aliment une fois introduit dans nos organes digestifs ne saurait être considéré comme milieu parce que, au lieu d'être enveloppant, il est enveloppé ? mais si l'on se laissait dominer par cette considération tout à fait secondaire, l'air, milieu par excellence, devenant intérieur chez les pulmonés, dans l'acte de la respiration, cesserait d'être un milieu pour eux, tandis qu'il resterait milieu pour tous ceux qui respirent ou par des branchies flottantes, ou par la peau, et pour les végétaux qui respirent, ou plutôt se nourrissent, par lesfeuilles ! Non, lemilieu ne sauraitperdre son nom parce qu'il a pénétré dans les voies intérieures, mais librement ouvertes, dont notre économie est sillonnée. Ce qui constitue le milieu d'un être, ce sont les existances étrangères, vivantes ou non vivantes, avec lesquelles il entre en rapport. En vertu de l'impénétrabilité, ces existences sont nécessairement extérieures à sa substance, quelle que soit la situation anatoraique, interne ou externe, quelles que soient les surfaces, cutanées ou muqueuses, où s'effectuent ces rapports. Quand le milieu extérieur, plus ou moins modifié, a été absorbé, comme l'aliment dans la digestion, l'oxygène dans l'hématose, etc., il cesse, il est vrai, d'être milieu extérieur de l'individu, mais il devient ce milieu intérieur, dont parlent Cl. Bernard, et ci-après le professeur Verneuil, milieu dans lequel sont plongés les éléments histologiques, enfin, par une dernière transformation, une portion de ce milieu intérieur servante la nutrition des éléments anatomiques, se change en la substance vivante de l'être immergé, et alors seulement il cesse absolument d'être milieu.
2U MÉSOLOGIE.
cherchant à découvrir les influences, les modifications profondes qu'ils éprouvent quand on les met en présence les uns des autres ou quand on change les conditions de leur milieu ordinaire ; et eu déterminant comment ils sont alors modifiés, altérés ou détruits ; c'est la chimie, qui est proprement la mésologie des corps inanimés.
3. Ainsi l'homme n'est arrivé à la science qu'en abandonnant momentanément l'étude concrète ou complète de chaque corps pour étudier en chacun une seule propriété, ou du moins un groupe de propriétés de même ordre. C'est ainsi qu il a constitué les sciences abstraites que j'ai nommées.
La connaissance des êtres vivants a exigé la même marche. D'abord l'étude des formes, des organes, des tissus, etc., c'est Vanaiomie. Ensuite la recherche des activités intimes de ces organes, de ces tissus, leurs usages, leurs fonctions et activités dans leur milieu normal, c'est la physiologie proprement dite. Mais après cette étude des êtres vivants en eux-mêmes et abstraction faite de ce qui les entoure, se présente une autre étude, c'est celle des influences que les autres existences, soit de la nature minérale, soit du la nature vivante, exercent sur les êtres vivants qu'elles entourent : la connaissance des rapports qui s'établissent entre eux et des modifications que chaque changement de miheu exerce sur l'être vivant et réciproquement, tel est précisément l'objet de la Mésologie.
4. Objectera-t-on que ces recherches sont depuis longtemps inaugurées dans la science et confondues avec la physiologie? Il est vrai, mais je crois qu'il y a là deux études aujourd'hui assez distinctes pour être séparées. Ce dédoublement n'est pas sans précédent, le développement de nos connaissances nous montre partout cette multiplication des sciences par fissiparité. Dans le principe, l'histoire naturelle les englobait presque toutes, et le progrès s'est effectué justement parce que, l'une après l'autre, elles se sont constituées à part.
Opposera-t-on à la légitimité de la Mésologie que, l'investigation physiologique proprement dite ne pouvant être faite que dans un milieu et sous son influence, ce serait une analyse artificielle que de faire de l'influence de ce miheu et de tous les autres une science à part ? Mais cette fin de non-recevoir s'adresse à toutes les sciences abstraites. Dans les recherches dynamiques, il faut à chaque instant que le théoricien fasse d'abord abstraction de la pesanteur, du frottement, de la flexibilité, etc., qui modifient pourtant toutes les expériences. C'est cependant au grand profit de la science que la mécanique rationnelle a été séparée et étudiée à part. Nous croyons qu'un même profit résultera de la constitution de la mésologie; et il nous suffira, je pense, d'indiquer les conditions générales qui, dans les autres branches des connaissances, ont amené l'institution d'une science pour prouver que la Mésologie a droit à une existence à part.
5. Je dis donc que les sciences déjà constituées ont montré que, si une étude est bien distincte par son objet, si elle est susceptible de s'étendre à la générafité des êtres , si elle exige une investigation, une instrumentation spéciale et par suite une méthode, il y a tout profit à en faire une science à part. Il s'agit donc de savoir si, sous tous ces rapports, la recherche des influences des divers milieux se dislingue nettement de la recherche des activités ordinaires des organes dans leur milieu normal, si cette recherche exige des investigations et une instrumentation spéciales, avec une méthode logique appropriée. Or, il est évident qu'à ces quatre points de vue, la Mésologie a son domaine à part de la physiologie.
D'abord son objet est très-distinct : les deux sciences ont, il est vrai, pour sujet commun, l'être vivant dans son état d'activité, de vie ; mais le physiologiste étudie
l'être en lui-même, dans son activité propre, intérieure, il s'eiïorce de connaître les propriétés, les usages des éléments anatomiques, des tissus qu'ils constituent et des organes qu'ils forment, considérés dans leur milieu normal ou plutôt abstraction faite de ce milieu dont il ne s'occupe guère. Cette connaissance étant acquise par la physiologie, le mésologiste s'efforcera de démêler la part d'influence que le milieu exerce sur cette activité propre, et aussi les modifications qui surviennent dans les divers milieux, naturels ou artificiels. D'ailleurs ces deux investigations ont un égal caractère de généralité, elles peuvent et doivent se poursuivre sur toute la série des êtres vivants ; ce sont deux sciences dont l'objet est précisé pour chacune par une abstraction spéciale, qui les distingue nettement l'une de l'autre et ne permet plus de les confondre.
La méthode n'est pas moins diverse : car, indépendamment de l'observation qui est de toute science, le physiologiste pur, quand il a recours à l'expérimentation, procède surtout par vivisection, par le bistouri ou par le toxique ; il altère ou supprime l organe et cherche à déterminer le trouble de la fonction. L'analyse de l'organisme est sa méthode de prédilection. Au contraire, le mésologiste se garde de toucher à l'élément (cellule, ergane ou inditidu) ; il laisse ce soin au milieu dans lequel il le plonge; et, s'appuyant sur les connaissances fournies par la physiologie proprement dite (comme la physiologie s'est appuyée sur celles de l'anatomie), il note les modifications produites dans l'exercice de son activité. Je conclus que la diversité de méthode dans les recherches qui ont pour but de COD' stater, d'une part les fonctions de l'organe, de l'autre l'influence des milieux sur l'activité fonctionnelle, légitime une spécialisation, une existence propre de la Mésologie à la suite de la physiologie.
6. Utilité' de la Mésologie. Une autre raison de grande valeur milite en faveur de la constitution à part de la Mésologie : c'est que, de toutes les sciences biologiques, aucune n'inspire plus directement et les théories capables de relier, de sérier et par suite d'expliquer les phénomènes d'évolution vitale, et les arts qui ont pour but de nous rendre maîtres de ces évolutions, de nous permettre de les diriger dans les voies utiles à notre bonheur.
En ce qui concerne la théorie, j'ai dit qu'en effet le devenir d'un élément biîN logique ou même sociologique quelconque (élément anatomique, organe, indi' vidu, famille, groupe social ou groupe spécifique), dépend exclusivement de deux facteurs : 1" de sa constitution intime, qu'il tient de ses générateurs ; 2° de la composition et de l'influence du milieu dans lequel il est plongé. Tous les phéno. mènes successifs de son évolution sont les effets nécessaires de ces deux causes, et rien n'arrive en dehors de leur action combinée. Faire la part de ces deux antécédents, afin de connaître leur influence, de la prévoir et quelquefois ensuite de s'en rendre maître, est donc le but culminant de la science et de l'art : et j'ajoute que, de ces deux facteurs, le milieu est celui qu'il nous importe le plus de pénétrer, car, plus que l'ancêtre, il nous est possible de le modifier : c'est par lui qu'il nous est donné de pouvoir ! En effet, pour convaincre les médecins que nulle autre branche de la biologie n'est plus riche en applications, ne suffit-il pas de signaler la part considérable des influences de milieux sur les organismes :
Soit pour en consolider les ressorts, soit pour les soustraire aux influences destructives, comme se le propose l'hygiène, notamment l'hygiène publique ;
Soit pour réconforter une économie altérée, comme s'efiorce de le faire l'art médical ;
216 MESOLOGIE.
Soit pour rétablir les rapports normaux, c'est-à-dire les contacts, les milieux physiologiques , comme y aspire plus particulièrement l'art chirurgical [voy. §15-20);
Soit pour modifier les organismes et les façonner à notre plus grand profit, comme l'essayent la domestication, l'acclimatation, la zootechnie ;
Soit enfin pour connaître et, s'il se peut, pré^-oir les modifications physiques et psychiques que l'infUieuce de tel milieu géographique, cliraatérique ou social, doit amener dans la société qui s'y développe, et pour y harmoniser les institutions, objet de la Sociologie appliquée.
Il est manifeste, dis-je, que tous ces arts, d'une si haute importance pour notre bonheur, puisent leurs moyens d'action plus directement et en plus grand nombre dans la Mésologie que dans l'Anatomie, ou même que dans la Physiologie pure, car si nous avons un pouvoir, c'est celui de modifier le milieu, ('es innombrables applications de la Mésologie rendent donc encore plus désirable et plus urgent sa constitution à part : car, alors, il est certain, d'après ce qui s'est passé dans les autres sciences, que les influences de milieux qui, jusqu'à ce jour, ont été étudiées comme par. hasard, sans suite et sans méthode, seront recherchées dans une foule de cas où elles avaient été négligées. Ainsi, en biologie, les anatomistes ont successivement soumis à leur scalpel la plupart des êtres vivants, et ont élevé cet incomparable monument, encore inachevé, qu'on appelle I'anatomie comparée. De leur côté, les physiologistes s'efforcent de surprendre l'activité propre de chacun de ces tissus, de ces organes, révélés et décrits par I'anatomie, et de constituer la PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE COMPARÉE. A Icur tour, Ics mésologistcs ont à entreprendre une troisième revue des êtres vivants, afin de reconnaître les milieux normaux de chaque organisme, de chaque tissu, de noter les modifications, les déviations, passagères ou permanentes, qui surviennent dans leur activité propre quand ces milieux sont modifiés, et de constituer la mésologie comparée.
7. Division de la Mésologie. La légitimité et l'utilité de la mésologie étant ainsi établies, voyons les grandes divisions dont elle est susceptible. On remarquera d'abord que l'influence du milieu ne s'exerce pas seulement sur les êtres entiers et complexes qui sont les individus ; elle s'exerce encore, d'une part : sur les éléments anatomiques, les tissus et par suite les organes qui constituent ces individus ; de là, une Mésologie des éléments anatomiques et de leurs tissus, ou, comme l'a appelée le professeur Yerneuil, la Mésologie histologique (§ 18); d'autre part, elle s'exerce sur les animaux vivant en famille et en société : chez l'homme, par exemple, il y a des influences de milieu qui se font sentir exclusivement ou principalement sur les familles, et d'autres sur les collectivités sociales. Ainsi se présente une première division de la Mésologie, suivant que la recherche des influences de milieu porte :
1° Sur les éléments anatomiques et sur les tissus et les organes qu'ils concourent à former;
2" Sur les individus ;
3° Sur le groupe familial ;
4° Sur le groupe ethnique ou spécifique ;
5° Sur les groupes sociaux (professionnel, communal, provincial, national, etc.).
Les trois premières investigations constitueront la mésologie biologique ou méso-biologie; et les deux dernières, la mésologie sociale ou méso-sociologie. Cependant nous craindrions de nous laisser entraîner hors du cadre des sciences
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dites médicales, qui est aussi celui de cette Enajclopédie, en traitant à part l'in- Uuence des milieux sur les groupes sociaux, étude qui appartient en propre à la SOCIOLOGIE ; c'est pourquoi nous nous restreindrons, en traitant de la Mésologie de l'individu, à quelques exemples des influences de milieu sur les groupes sociaux, choisis parmi ceux qui ressortent manifestement de la biologie, et qui d'ailleurs ont quelquefois des applications médicales importantes.
Quant à la méso-histologie, elle est trop spéciale et trop exclusivement du domaine biologique pour n'avoir pas ici un chapitre spécial : ce ne sera plus le suje! ni l'intérêt qu'il présente qui nous imposeront des limites, mais l'état embryonnaire de la science. Enfin, ce qui concerne l'influence des milieux sur la persistance ou sur les variations des groupes ethniques et spécifiques sera seulement indiqué dans cet article, comme constituant un des chapitres les plus intéressants de la Mésologie, parce que nous devons, pour éviter les doubles emplois, renvoyer aux articles : Espèces, Races, Sélection, Transformisme.
8. Il résulte de ces considérations que, à part les quelques pages consacrées à la Mésologie histoIogUjiie, le reste de notre travail a pour objet presque exclusif les influences du milieu s'exerçant sur les individus. Il convient donc de fixer dans quel ordre nous exposerons ce sujet. Deux grands groupes pourraient d'abord être adoptés, suivant que l'on s'occupe des végétaux ou des animaux : Mésologie végétale et Mésologie animale.
9. Mais que l'on adopte ou non cette première division, il se présente pour l'exposition des faits deux arrangements entièrement différents, suivant qu'on les ordonnera par rapport aux agents modificateurs (chaleur, lumière, air, eau, sol, etc., etc.) ou par rapport aux modifications elles-mêmes.
Dans le premier cas, il y aura lieu d'étudier les influences exercées :
a. D'abord par les modificateurs d'ordre physique : lumière, chaleur, hygrométrie, électricité, gravité, etc. ;
b. Ensuite par les modificateurs d'ordre chimique, suivant les affinités propres aux éléments et aux composés de l'être vivant et du milieu, tels qu'ils entrent en rapport, par exemple, dans'la respiration et dans l'alimentation;
c. Enfin par les modificateurs d'ordre biologique, c'est-à-dire par l'influence réciproque des activités organiques en présence.
Je pourrais ajouter, particuhèrement pour l'homme, les rapports et les influences d'ordre psychologique qui s établissent entre l'individu et le milieu social où il est plongé. Non pas que je prétende quel'homme ait le privilège de ces influences, il n'est même pas probable qu'il les éprouve au plus haut degré (on m'accordera sans doute que l'abeille, la fourmi,... le simple mouton de Panur^re subissent plus que l'homme cet ordre d'influence) ; mais la connaissance en est si importante pour l'hygiène mentale et pour la sociologie, qu'elle légitime une étude toute spéciale.
10. Dans le second mode de groupement on prend pour raison de classification la nature des modifications survenues; ainsi, on dira successivement l'ii.;ii ^nco des miheux :
10 sur l'activité physiologique des organismes, que cette activité soit assoupie ou soit surexcitée (§ 20) ;
II" sur les modifications durables survenues dans les manifestations intellectuelles et morales, et par suite dans les mœurs (§ 55) ;
lH" sur les manifestations morbides, sur la durée de la vie (§ 69) ; rv* sur la structure, la forme, le développement des organes (§ 96) ;
218 MÉSOLOGIE.
jfo sur la sériation des êtres vivants, sur la notion de l'espèce et sur les principes généraux de la science quant à cette sériation (§ H 2) ;
W Enfin sur l'organisation constitutive soit de certains éléments anatomiques, soit de certains individus, soit de la civilisation elle-même ; toutes organisations qui paraissent surgir le plus souvent (et toujours, suivant quelques-uns) sous l'influence d'un milieu déjà pourvu d'une organisation de même ordre, et pour ainsi dire par une simple communication et transmission de mouvement (hétérogénie, génération, hérédité, contagion, etc., etc.) (§ 123).
11. Le premier mode de classification, basé sur la nature des milieux ou agents modificateurs, est peut-être plus commode pour l'expérimentation et même pour l'exposition.
Mais il a deux grands défauts : l'un, qui semblera peut-être un peu théorique (avant la dénonciation du second), c'est qu'il est emprunté à la considération accessoire, à la nature intime du milieu : ce qui nous intéresse dans la Mésologie, ce qui est le but ultime de nos investigations, ce n'est pas d'abord de connaître la nature physique ou chimique ou biologique du milieu, mais de constater son influence sur l'être vivant qui y est plongé. Le second défaut, conséquence du précédent et plus grave au point de vue pratique, c'est que le mésologiste aura à déterminer l'influence soit de milieux complexes, c'est-à-dire dont l'effet peut être le résultat de plusieurs éléments mésologiques; soit de milieux (paludéen et maintes autres endémies) dont il ignore encore soit la nature intime soit l'élément actif, mais dont il lui importe d'autant plus de reconnaître et de mesurer les infhiences que, par le fait même de cette ignorance, elles ne peuvent être prévues a priori.
12. Partant de ces considérations, dans la rapide revue que nous allons faire des principales influences mésologiques, nous adopterons l'ordre biologique, qui prend pour base, non la qualité des modificateurs, mais celle des modificatioas. Seulement nous prendrons deux mesures spéciales pour la commodité des recherches : d'une part, quand nous aurons traité, par exemple, de l'influence excitatrice du calorique sur la vie végétale ou animale, nous renverrons aux paragraphes qui poursuivent l'examen des effets de la chaleur quand ces effets acquièrent assez de puissance pour faire surgir des manifestations pathologiques, pour amener des modifications dans les tissus, dans les formes, etc.; et, d'autre part, nous plaçons à la fm de cet article, p. 264, en guise de table, une division de la Mésologie selon la nature des modifications avec renvois aux paragraphes où leur influence est signalée. Ainsi nous ferons presque disparaître le défaut du mode d'exposition que nous adoptons, celui de couper chaque influence en plusieurs tronçons.
15. Cependant il y a des influences de milieux qui sont si violentes, si contraires à notre organisme héréditaire, qu'elles sont rapidement incompatibles avec lui. Nous laissons aux toxicologistes et aux chirurgiens l'étude de ces agents qui détruisent la vie sûrement et plus ou moins promptement, et nous ne retenons pour la Mésologie proprement dite que les influences qui ammeni progressivement des modifications ou légères ou profondes dans les conditions vitales. Enfin, notre étude est faite indépendamment de toute application, ce qui la distingue de l'hygiène. Qu'une modification de milieu soit louable, fâcheuse ou indifférent*;, elle importe autant à la science, elle en fait partie au même titre ; et c'est justement cette indépendance de toute vue pratique qui constitue la raison d'être de la Mésologie, assure ses progrès et sa puissance.
MESOLOGIE. 219
14. Cependant l'esquisse qui suit de l'ensemble des sujets qu'embrasse la Mésologie a un tort que je n'hésite pas à reconnaître. C'est de dire beaucoup trop succinctement, de n'indiquer qu'en passant les sujets les plus variés, les plus féconds. J'ai peut-être voulu trop embrasser. Il y a vraiment trois Mésologies, dont chacune eût gagné à être traitée à part : La Mésologie végétale, suite de la physiologie végétale, la Mésologie animale, qui intéresse le médecin comme suite de la physiologie proprement dite, eth Mésologie psycJdqiie, dans laquelle on essaye de -déterminer les influences mentales et morales que l'homme, soit individuel, soit collectif, reçoit du milieu naturel et du milieu social. Ce sont là sans doute des considérations qui intéressent plutôt l'historien, le sociologiste et le philosophe que le médecin. Mais nous espérons que les esprits philosophiques nous excuseront d'avoir voulu indiquer le cadre entier de la Mésologie, tout en reconnaissant que chacune de ces grandes divisions, par la variété des investigations qu'elles exigent et des applications qui en peuvent être faites, devra le plus souvent être traitée à part.
15. Méso-histologie, ou influence du milieu sur les éléments anatomiques et sur les tissus qu'ils constituent.
Sans doute l'élément anatomique prend naissance dans un milieu déterminé, il s'organise nécessairement en harmonie avec ce milieu que, normalement, il ne doit pas quitter. Mais des causes nouvelles et perturbatrices peuvent modifier ce milieu, soit peu à peu, soit subitement, et, par l'action modificatrice du milieu nouveau, mettre en évidence l'action conservatrice du milieu normal. Ainsi le milieu nécessaire du globule du sang est le sérum, dans lequel il flotte ; tout autre liquide l'altère profondément. De même, chaque séreuse, chaque muqueuse a son liquide lubrifiant propre : la synovie pour les articulations, le cérumen pour le conduit auditif, les larmes pour la conjonctive, le mucus nasal pour la pituitaire, l'urine pour les muqueuses des voies urinaires, l'air lui-même pour le tympan et le larynx, etc., etc., et tout changement de contact accuse, par la souffrance qu'il provoque, le trouble qu'il produit.
16. Souvent un milieu nouveau, non-seulement trouble et altère la fonction, mais modifie l'élément anatomique; c'est au moins ce qui arrive anx plaques épithélialesde quelques muqueuses, lorsqu'au lieu d'être adossées à une autre muqueuse, et incessamment lubrifiées par le hquide approprié, elles sont constamment exposées à l'air libre ; on voit alors les plaques épithéliales se sécher et constituer cet épiderme fin et transparent du bord des lèvres, du gland et du prépuce, et, dans les prolapsus utérins, du vagin et du col utérin lui-même.
Un autre exemple bien significatif de l'influence du milieu résulte du fait signalé par M. Lannelongue. Ce professeur, ayant eu l'heureuse idée, dans l'opération du bec-de-lièvre, dit gueule de loup, de faire un palais avec des lambeaux de muqueuse doublés du périoste, empruntés à la cloison nasale, a vu cette muqueuse, ainsi transportée du nez dans la bouche, perdre les caractères anatomiques et physiologiques de la pituitaire, pour prend le ceux de la muqueuse buccale, et, par exemple, changer son épithélium cylindrique en épithélium pavimenteux propre à la muqueuse palatme.
17. Voici un autre exemple bien propre à montrer l'influence du miheu et ce qui résulte de son conflit avec l'activité propre héréditaire de l'être. On sait que le périoste a pour propriété élémentaire de provoquer sur sa surface un dépôt osseux : que l'on plonge quelques cellules périostiques dans l'intérieur d'une masse cbaniue quelconque d'un animal vivant, Je périoste continue d'abord
5'^n MKSOLOGIE.
à y vivre de la façon qui lui est particulière et s'encroûte d'un dépôt calcaire ; mais peu à peu, dans ce milieu anormal, son activité propre vas'éteignaut, cesse, puis est remplacée par l'activité éliminatrice et absorbante des tissus environnants, de sorte que le périoste, après s'être accru notablement, est résorbé et disparaît. Ainsi, dans les premiers temps, sa force propre encore toute vive a pu, pour ainsi dire, s'imposer au milieu anormal ; mais peu à peu ce lambeau de périoste, qui sans doute ne trouvait pas dans le milieu accidentel les cléments nécessaires à sa nu(:rition et à sa régénération, a subi la loi de ce milieu et y a perdu son énergie. C'est à peu près ce qui arrive à l'Européen transporté en Egypte, en Guyane, en Sénégambie : il supporte d'abord victorieusement le climat ; mais peu à peu sa nutrition s'altère, son organisme déchoit, etc. {voy. Acclimatement).
Je rap[;ellerai encore que les tissus dits hétéromorphes, ceux mêmes qui constituent les tumeurs malignes, ne paraissent composés que d'éléments normaux, et notamment de plaques épithéliales, dont la production s'est faite dans un milieu anormal ; c'est le milieu bien plus que l'élément anatoniique qui paraît vicieux et qui amène les désordres ultérieurs.
Ajoutons à ces considérations qu'il résulte des travaux de M. Robin, de MM. Legros et Onimus, que la genèse des éléments anatomiques ne s'elfectue que dans certains milieux spéciaux. Mais c'est un point qui sera résumé dans notre sixième division {voy. § 123),
On voit donc combien cette Mésologie des éléments anatomiques pourrait prendre d'importance et combien elle mériterait d'être développée. C'est un chapitre de la science encore en blanc.
18. iNous pensions borner à ces quelques lignes ce que nous avions à dire de cette partie de la Mésologie; c'était seulement un vaste champ d'étude que nous voulions signaler à l'investigation, sans oser nous y aventurer nous-mêmes, lorsque nous avons eu la bonne fortune d'apprendre que M. le professeur Verneuil avait eu la même vue et l'avait développée dans un de ses cours (novembre 1871); il a bien voulu nous fournir l'exposé suivant, qui résume ses idées et ses observations sur un sujet si nouveau, qu'il déclare avec raison plein d'avenir.
« Chaque élément anatomique est entouré de substances fluides ou solides, qui lui forment un milieu complet, dans lequel il naît, se développe, se nourrit et fonctionne.
« Le globule sanguin a pour milieu la liqueur du sang ; — l'ovule, le fluide qui remplit la vésicule de Graaf et les cellides groupées du disque proligère, etc.
« Les rapports immédiats de chaque élément sont connus et décrits en anatomie ; mais on a omis d'en dresser jusqu'ici le tableau général et complet. Ce travail préalable, qui n'offrirait d'ailleurs aucune difiiculté, servirait de base à la Mésologie histologique. Un simple coup d'oeil jeté sur le tableau montrerait une grande variété dans les milieux histologiques, et des différences considérables dans les conditions de vie des éléments anatomiques considérés isolément.
« L'être vivant est en rapport immédiat par quelques-unes de ses parties avec le monde extérieur, et ingère jjour les besoins de sa nutrition des substances empruntées au milieu dans lequel il vit. D'où résulte que ceux des éléments qui limitent la surface tégumentaire ou tapissent les cavités digestives et respiratoires, sont normalement en contact avec des matières telles que l'air, l'eau, les aliments solides divers, matières étrangères à l'organisme, mais faisant partie toutefois du milieu histologique spécial des éléments susdits,
« Pour les profondeurs du corps, il en est autrement: les éléments anatomiques
MÊbULOGlE. 221
ne sont plus en rapport qu'avec eux-mêmes ; leur milieu est exclusivement composé de matières organiques, liquides, amorphes, anhistes comme les iluides nourriciers, récrémentitiels ou excrémentitiels, ou solides et figurés en fibres, cellules, tubes, etc.
« Le milieu n'est donc pas uniforme pour tous les éléments anatomiques ; il \arie d'abord, suivant la situation de ces éléments. Les profonds vivent exclusivement au milieu des matières organiques ou dérivées de l'organisme (sécrétions). Les superficiels proprement dits et les superficiels cavitaires, c'est-à-dire les épidémies et épithéfiuuis, qu'on pourrait appeler éléments protecteurs, sont en contact d'un côté avec les corps extérieurs du milieu cosmique, de l'autre, avec les parties vivantes, quileur fournissent des moyens de nutrition. Leur milieu est donc mixte, à la fois inorganique et organique: ils luttent contre le premier et vivent par l'intermédiaire du second.
« Au reste, ces éléments tégumentaires externes, ou internes, qui protègent les éléments profonds, sont eux-mêmes protégés par des sécrétions diverses, dont l'usage principal est d'atténuer les effets nuisibles des agents du milieu cosmique.
« Les milieux histologiques diffèrent beaucoup en composition et en complexité. Tel élément est uniquement entouré d'éléments similaires : c'est le cas pour les fibres centrales du cristallin, pour les cellules centrales de l'épiderme stratifié. Le milieu est alors homogène. Bien plus souvent il est hétérogène, en ce sens que l'élément est en rapport nou-seuleraent avec ses congénères, mais encore avec d'autres éléments figurés et des fluides divers. Cette disposition s'observe dans la plupart des tissus, qui sont constitués par l'agencement d'éléments empruntés à plusieurs systèmes organiques.
« Dans cette promiscuité apparente, il y a lieu cependant de remarquer, pour certains éléments, une condition spéciale d'isolement. Le faisceau simple de fibrilles musculaires est toujours, dans les nmscles striés, entouré par la gaîne du myolemme ; de même, le périnèvre enveloppe toujours le faisceau le plus ténu des tubes nerveux.
« Le mibeu immédiat est donc exclusif pour certains éléments, dans quelque combinaison anatomique qu'ils entrent; et l'on peut dire, par exemple, de l'élément primitif du muscle strié, qu'd n'est jamais en rapport direct qu'avec luimême, et avec la face profonde du tube qui le contient.
« En d'autres cas, tout en étant multiples, les contacts peuvent être exclusifs : le globule rouge du sang nage dans le sérum en compagnie du globule blanc ; il touche également sans intermédiaire l'endothélium vasculaii'e, mais hors de là jamais il n'est en rapport immédiat avec les autres éléments anatomiques.
« Cet exemple nous montre, en passant, qu'un même milieu peut receler plusieurs éléments anatomiques, puisque la liqueur du sang renferme les hématies et les leucocytes. A coup sûr, si elle ne les engondit! pas (la science est muette sur ce point), elle les nourrit et leur permet de vivre ; peut-être alimente-l-eile également la tunique interne des vaisseaux.
« En revanche, la fibre conjonctive et ses dérivés se juxtaposent étroitement et sans aucun intermédiaire à la plupart des autres éléments anatomiques : cellules cérébrales et gangfionnaires, vésicules adipeuses, fibres élastiques, fibres-cellules des muscles lisses, tubes à simple contour des nerfs splanclmiques, paroi externe des acini, tissu osseux et cartilagineux, épithélium des séreuses, etc. Les capillaires sont à peu près dans le même cas.
222 MÉSOLOGIE.
« Ces éléments conjonctifs et vasculaires font donc partie intégrante d'un grand nombre de milieux histologiques, et réciproquement admettent dans leur milieu propre un grand nombre d'éléments non similaires.
« Un des attributs essentiels du milieu est de fournir aux êtres qui y sont plongés des matériaux de subsistance. Les milieux sont ordinairement complexes et renferment des corps qui, relativement à l'être vivant, sont assimilables, nuisibles ou inertes. L'animal ou la plante attire les premiers, évite les seconds et tolère simplement les troisièmes.
« L'élément anatomique se comporte de même ; il se nourrit aux dépens de son milieuhistologique,enfaisantactedesélection,cariln'empruptepasindistinctement sa pâture à toutes les parties qui l'entourent. Si quelques-unes de ces dernières sont alibiles, d'autres sont inertes, indifférentes ; et pour deux éléments anatomiques, le rapport intime, le. contact immédiat, n'impliquent nullement l'échange nutritif réciproque.
« L'air, l'urine, la bile ne nourrissent pas i'épiderme, ni l'épithélium de la vessie et des voies biliaires ; les fibres conjonctives ou élastiques ne cèdent rien aux autres éléments qu'elles entourent ou côtoient.
« En dernière analyse, les éléments anatomiques ne sont alimentés que par la liqueur du sang, milieu nutritif commun, qui leur offre à la vérité, et si je puis employer une expression vulgaire, un assortiment varié de matières alimentaires. Mais l'emprunt ne se fait directement que dans un petit nombre de cas (hématies, globules blancs) ; le plus souvent un ou plusieurs intermédiaires s'interposent entre l'élément en quête de nourriture et le milieu nutritif. En d'autres termes, l'aliment, pour arriver à destination, est obligé de traverser d'autres éléments anatomiques qui, seuls, sont en contact immédiat avec celui qu'il s'agit de substanter.
« La paroi des capillaires est le premier de ces intermédiaires, mais il n'est pas le seul. Pour arriver, par exemple, à nourrir I'épiderme cutané et l'épithélium glandulaire, la liqueur du sang doit franchir encore la couche superficielle du derme, la paroi anhiste des acini. Dans I'épiderme stratifié lui-même, le suc nutritif n'atteint les cellules superficielles qu'après avoir traversé les cellules profondes.
« Il semble qu'en certains cas, ces couches intermédiaires ont pour mission de faire subir à l'aliment une préparation spéciale et indispensable ; tel serait le rôle du périoste, du périchondre, de la capsule cristalline, de la membrane vitelline. Le périuèvre, le myolemme sont peut-être dans le même cas.
« Ces remarques ont pour but de faire ressortir les différences qui existent entre le miheu histologique immédiat, que l'anatomie nous montre, et le miheu nutritif, qui est le plus souvent médiat ou placé à distance. On voit par là que la nutrition des éléments n'est pas sous la dépendance exclusive du milieu anatomique, mais qu'elle est plutôt subordonnée à l'état du sang, miheu nutritif commun, et à l'état non moins influent de tous les intermédiaires que la nourriture élémentaire doit traverser.
19. « A l'état normal, la constitution anatomique des milieux élémentaires est invariable, les éléments occupant une situation déterminée et affectant des rapports constants. Il n'y a d'exception que pour l'ovule et le zoosperme.
« Au point de vue chimique, au contraire, les éléments et leurs milieux subissent des modifications régies par l'évolution organique naturelle, et le double mouvement de composition et de décomposition de la matière vivante. Ces modi-
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fications sont prévues, nécessaires ; elles s'effectuent dans des sens et des limites connus et constituent les oscillations mésologiques normales. Leur étude rentre dans la physiologie générale.
« Mais on observe aussi d'autres changements accidentels anormaux, qui sont du ressort de la pathologie et constituent une branche distincte de la science des milieux : la Mésoldyie histologique morbide.
(, Ces changements sont de deux ordres :
« l» Situation anormale des éléments, désignée sous les noms significatifs d'ectopie, d'hétérotopie.
« 2" Altération chimique des éléments ou des milieux, survenue spontanément ou par contamination, empoisonnement, mélange avec des substances nuisibles venues du dehors ou développées sur place.
« Dans les deux cas, il y a pour l'élément anatomique, placé fortuitement dans un milieu nouveau, normal ou altéré, un contact inaccoutumé, une perversion des actes physiologiques.
« A. L' hétéro topie d'un élément, quelle qu'en soit la cause, migration ou genèse surplace, fait de cet élément un corps étranger, et crée pour lui et pour le milieu qu'il vient d'envahir des conditions anormales, entraînant des conséquences variables : pour l'élément, acclimatation, disparition lente (nécrobiose) ou disparition violente par éUmination; — pour le milieu, l'envahissement, la tolérance ou la réaction inilammatoire. En d'autres termes, l'élément intrus se naturalise et prolifère, ou il s'éteint par disette, lentement, sans descendance, ou il se voit brusquement expulsé.
« Le milieu envahi adopte, nourrit ou supporte seulement ou affame ou entlu anéantit le parasite, non sans être, dans cette lutte, plus ou moins profondéiï\ent modifié.
« B. Tout changement chimique survenant dans l'élément ou le milieu en dehors des époques, des proportions ou des qualités reconnues par la physiologie normale, retentit fatalement sur l'élément par le milieu, et sur le milieu par l'élément.
« L'élément anatomique altéré empoisonne son milieu, ou du moins modifie plus ou moins profondément ses propriétés organoleptiques. Réciproquement, le milieu contaminé empoisonne l'élément, ou du moins ne lui fournit plus que des matériaux de nutrition impurs ou insuffisants.
Il Ces conséquences existent non-seulement pour ce que nous avons appelé plus haut les milieux anatomiques immédiats, mais aussi pour les raiheux médiats, et, en particulier, pour le sang, grand milieu nutritif comnmu. Les altérations de ce fluide agissent également sur la paroi interne des vaisseaux et sur les tissus plus ou moins distants.
« En vain, des barrières s'interposent entre tel élément et la masse du sang: l'échange funeste ne s'accomplit pas moins, et dans un double sens, c'est-cà-dire du sang adultéré à l'élément sain, de l'élément décomposé au sang jusque-là normal.
« L'étude attentive et patiente de la Mésologie histologique morbide nous parait propre à éclairer un grand nombre de points de la pathogénie. Je citerai comme exemples la théorie des corps étrangers inorganiques ou organiques, la genèse et la généralisation des néoplasmes, l'atrophie et l'hypertropliie en général, les processus emboliques, la coagulation du sang, la classe si importante des toxéraies, etc. J'en ai tiré, pour ma part, grand parti pour étudier la succès-
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sioii si compliquée des actes qui constituent l'évolution des lésions traumatiques. « La diérèse violente qui caractérise essentiellement ce genre de lésion a pour conséquence inévitable de créer, pour les éléments séparés, des contacts anormaux plus ou moins nuisibles. Le sang, la lymphe, les sécrétions sortent de leurs vaisseaux et de leurs réservoirs, en cas de lésions profondes, vont baigner les parois du foyer traumatique, et les éléments divers, muscles, nerfs, os, tissu conjonctif, qui en font partie. Dans les lésions exposées, ces fluides en contact avec l'air s'altèrent promptement et prennent bien vite des propriétés toxiques. L'air le plus pur en rapport immédiat avec tout autre élément que l'épiderme et certains épithéliums, mortifie cet élément et fait naître à la surface du foyer une substance nouvelle, la matière se|itique ; ce produit de décomposition engendre uu nouveau contact plus anormal et plus nuisible que celui de l'air, et qui a la propriété de provoquer l'inflammation, puis la suppuration. Le pus à son tour Baigne les surfaces de la blessure, et agit sur elles d'une manière encore différente. Ou voit donc le milieu traumatique changer plusieurs fois dans le cours de la cicatrisation, ce qui permet de comprendre une influence particulière de ces divers contacts sur les éléments mis à nu par le fait de la blessure. On sait avec quelle ardeur les chirurgiens modernes étudient l'hygiène hospitalière, et quelle importance ils attachent à placer les opérés et les blessés dans un milieu extérieur salubre. Ils doivent apporter les mêmes préoccupations dans le traitement topique ou local des blessures. En effet, à la surface de celles-ci, les éléments anatomiques. se trouvent subitement exposés à des contacts, le plus souvent délétères, et l'art compliqué des pansements doit tendre surtout à rendre ces contacts aussi peu nuisibles que possible, en modifiant la composition du milieu circonscrit, créé au niveau de la plaie.
De son côté, la thérapeutique, régime et médicaments, a pour mission d'empêcher ou de combattre l'altération du milieu nutritif interne, altération imminente et toujours redoutable, qui résulterait du mélange, avec le sang, des matières septiqnes, provenant du miHeu extérieur ou du foyer traumatique. Toutes ces indications peuvent se résumer en quelques mots: purification du milieu extérieur par l'hygiène, du milieu intérieur parla thérapeutique, du milieu local ou traumatique par les pansements.
« Les applications de la Mésologie à l'art chirui'gical sont nombreuses : je serais heureux d'en avoir fait entrevoir l'importance. »
I. 20. Influence des milieux snr l'activité physiologique des organismes. Moditier l'activiti' vitale, soit en la ralentissant soit en l'excitant, est évidemment la première action d'un milieu qui n'est pas indillércnt. C'est seulement quand cette influence persiste, qu'il en peut résulter, à la longue, une différence plus profonde, de nature à être saisie par le pathologiste ou par l'anatoniiste.
A. RÈc-iNE VÉGÉTAL. Je uc puis évidemment signaler que quelques points. L'art entier de l'anfriculleur a ses fondements dans la connaissance de ces influences encore imparfaitement analysées. La lumière, la température de l'air et celle du sol, leur com[)osition chimique, leurs propriétés hygrométriques, électriques, sont autant d'influences qui, isolées ou combinées, dominent entièrement l'activité de la végétation.
21. Lumière. La lumière a sur le végétal une action non-seulement excitatrice, mais sans doute créatrice : ces deux actions ne peuvent être traitées isolément, comme il le faudrait pour être fidèle à l'ordre d'exposition que j'ai préféré; mais cet ordre doit céder quand l'intérèl de l'exposition l'exige. En effet, on sait que
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la chromule (De CaiidoUe) oa chlorophylle des auteurs n'acquiert rétonnaiite faculté qu'elle possède de décomposer l'acide carbonique de l'air, dégager l'oxygène et fixer le carbone dans d'autres combinaisons, que lorsqu'elle est frappée par la lumière solaire. Les expériences ont prouvé, au moins pour les plantes aquatiques chez lesquelles le dégagement des bulles de gaz devient visible, qu'il faut l'action directe des rayons solaires pour la mise en train du phénomène, mais qu'une fois commencé, la lumière réûéchie sufiit pour l'entretenir. La coloration verte ellemême semble une création de la lumière autant que du végétal, puisqu'elle ne se développe pas chez les plantes tenues dans l'obscurité. Cependant, d'un côté, Sachs dit que le plasma végétal renferme un principe possédant la constitution du vert de feuille, n'attendant plus qu'une dernière impulsion pour devenir chlorophylle, et que cette impulsion est donnée moins parla lumière que par l'oxygène actif ou devenu actif sous l'influence de la lumière; d'un autre côté, nous verrons plus loin que M. Gérardin (g 72 et Ho) trouve la chromule des algues disparaissant dans les eaux dépouillées d'oxygène, tandis qu'il trouve des algues riches en chromule qui se seraient développées dans des cryptes obiicures ; enfin nous voyons l'enveloppe herbacée de la plupart des jeunes arbres très-riche en chromule verte, bien qu'elle soit le plus souvent abritée de la lumière par un épiderrae plus ou moins opaque, brun, presque noir même chez le nerprun, où l'enveloppe herbacée est si riche en matière verte. Ces observations appuient l'opinion de MM. Morot et Duchartre, qui veulent qu'il y ait plusieurs espèces de chromule, dont l'une, plus particulièrement celle des feuilles ou chlorophylle, a besoin de la lumière pour revêtir sa couleur. Quoi qu'il en soit, c'est une substance cireuse encore bien mystérieuse que cette chlorophylle qui, incitée pai- les rayons solaires, acquiert la puissance considérable nécessaire pour décomposer l'acide carbonique, et qui paraît douée de mouvement, puisque placée dans le champ du microscope et frôlée obliquement par un pinceau de rayon solaire, on la voit cheminer lentement vers le point éclairé (Hartig) !
D'ailleurs Vintluence de la lumière sur le développement plus actif des pigments colorés est très-générale (nous la verrons s'exerçant sur les animaux comme sur les végétaux); c'est ainsi que les botanistes attribuent à la pureté de la lumière l'éclat si charmant des fleurs alpines, dont plusieurs, en effet, comme AnlhijUis vulneraria, perdent leur éclat à mesure qu'elles descendent dans les vallées. C'est par une lumière affaiblie que les horticulteurs obtiennent leurs lilas blancs.
22. Cependant tous les rayons du spectre ne sollicitent pas également l'activité spéciale. La lumière verte agit à peine différemment que l'absence absolue de lumière. La lumière jaune serait, d'après C.-M. Guillemin, celle qui serait la plus favorable à la constitution delà chlorophylle, mais les lumières bleue, indigo et violette sont, d'après tous les observateurs, les plus efficaces pour l'ensemble de la vie végétative ; de toutes les couleurs du prisme, ce sont celles vers lesquelles se dirigent de préférence les plantes soumises aux expériences. Plusieurs les croient même plus favorables que la lumière blanche elle-même, et conseillent d'y soumettre les plantes malades ; mais ce n'est pas la conclusion des recherches de )L P. Bert qui, tout en reconnaissant la favorable influence de la lumière bleue, tient la blanche pour plus favorable encore (il ne parle pas de la violette, qui est surtout signalée par d'autres). Chaque rayon parait être en effet le stimulant préféré de chaque activité, sauf la lumière verte, qui parait n'en solliciter aucune. 11 reste dans cette direction beaucoup à découvrir. Les observateurs ne se sont pas assez préoccupés des divers rayons que laissent D.'CT.TîSC. Vs. VII. 15
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passtT les verres colorés : il faudrait que chaque rayon fût rigoureusement isolé et qu'j l'iiilluence de la chaleur ne fût pas confondue avec celle de la lumière. Enfin il y a à voir si chaque végétal n'a pas ses préférences, peut-être en rapport avec la nuance de son feuillage, si par exemple les plantes à feuillage rougeàtre, violet, n'ont pas d'autres goûts, etc. Que de travaux élégants et faciles pour ceux qui habitent les champs ! Il y a des recherches qui n'ont pas même été imaginées, comme celles concernant l'influence de la lumière polarisée {voy, § û5j.
25. Température. Chacun comiaît l'influence considérable de la température sur l'activité de la végétation. On peut regarder, au moins dans nos climats, tous les végétaux comme des êtres hibernants chez lesquels la vie est suspendue au-dessous d'une certaine température. On a même été conduit, par des raisons peut-être plus théoriques qu'expérimentales, et aussi par un certain parallélisme existant entre les lignes isothermes et la hniite septentrionale des plantes cultivées (vigne, blé, chêne, bouleau, avoine, orge, etc.), à admettre que chaque espèce a besoin d'une quantité déterminée de chaleur pour parcourir toutes les phases de son évolution. Cependant nous citerons plus loin (§ 100) nombre de plantes tropicales qui, chez nous, arrivent à la maturation de leur graine, mais eu précipitant les phases de leur végétation et, aussi, en apphquant à leurs organes de reproduction le calorique employé dans des climats plus chauds à accroître leur tissu, leur taille.
24. L'influence de la chaleur sur la germination est toute-puissante. Au-dessous de 0° aucune des plantes soumises à l'expérience n'a donné signe de vie ; cependant déjà à 0" Sinapis alha a pu germer, mais il y a mis 47 jours ; il ne lui en faut que 1 6 à 2° ; que 9 jours à 3° ; 4 jours à 5°,7; 5 jours à 9°; 4 jour 3/4 à 12°; mais au delà de 42°, la température trop élevée a paru ralentir l'activité vitale; ainsi à 47", il a fallu trois jours à la germination ; à 28" le tiers des graines seulement a germé, et aucune à 40".
D'autres espèces se conduisent très- différemment. Le Sesamum orientale ne commence à germer qu'à 42 ou 43° en 9 jours; à 17°, il ne lui faut plus que 3 jours; à 20°-24°, il germe en 30 à 36 heures; de 24 à 25°, en 22 heures; et plusieurs ont encore germé en 40 à 44 heures à 40° (Alph. De Cand.). On doit encore au même auteur la température minimum nécessaire à la germination de Sinapis alba, 0°; Lepidum sativum et lin, 4°, 8 ; Collomia coccinea, 5°,5; Nigella saiiva, Iberis amara, Trifoliumrepens, à 5°,7 ; le Blé, l'Orge, le Seigle à 7° ; le Maïs à 9° ; Sesasum orientale à 43° ; le Melon cantalou à 47°. En moyenne la température la plus favorable à la germination est entre 10° et 20°.
25. La floraison a aussi une température minimum au-dessous de laquelle l'épanouissement n'a pas lieu ou reste imparfait : le Noisetier et le Cyprès, 3° ; l'Ajonc, le Buis, le Peuplier blanc, 4°; le Pêcher, 5°,4; Amandier, Abricotier, 6° ; Orme, 7°,5 ; Poirier, Pommier, Cerisier, Colza, 8° ; les Lilas,9°,o; la Fève, li'',b; Robinia pseudo-acacia, 44°; le Seigle, 44°,2 ; l'Avoine, 46°; Orge et Froment, 46°,3; Châtaignier, 47°,5; la Vigne, 48°,4; Maïs, Chanvre, Olivier, 49° (Gasparin).
26. Cependant une connaissance plus importante serait de savoir la quantité de calories absorbée par chacune de ces plantes pour parcourir toutes les phases de ses évolutions; mais c'est encore un desideratum ; les savants qui se sont un peu occupés de la question (Gasparin, Boussingault, Quetelet, Babinet, etc.), ne sont pas d'accord ?ur la manière de mesurer cette chaleur, de sorte qu'on n'a pu encore vérifier expérimentalement l'hypotiièse si probable qui admet que chaque
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espèce a besoin d'absorber une quantité fixe de calories pour parcourir toutes ses phases d'évolution et arriver à un même degré de développement ou, plus exactement, à fournir un même poids et de substance organisée et de graines. Les auteurs n'ont pas fait assez d'attention à ces deux productions qui peuvent se compenser l'une l'autre, puisque l'on voit un grand nombre de plantes des tropiques fructifier dans nos climats, mais en perdant beaucoup de leur volume et en restant herbacées et annuelles (§100).
27. Sol. Les influences mésologiques si complexes du sol sur la végétation sont loin d être aussi bien déterminées et surtout analysées que semblerait l'exiger rimportance du sujet. Sans doute les notions acquises sont très-nombreuses, trèsimportantes, mais peu scientifiques, parce que, ayant été recherchées à un point de vue exclusivement pratique, elles sont trop complexes. Ainsi dans les fumages, les amendements, les assolements, etc., il s'en faut de beaucoup que l'on ait démêlé les influences qui résultent de la composition chimique du sol, de celles qni sont dues à ses conditions physiques, à ses propriétés hygrométriques, à sa perméabilité à l'air et à l'eau, à ses propriétés comme corps poreux, ainsi qu'aux conditions qui agissent sur sa caloricité, son rayonnement, etc., etc. Les trèsintéressants et très-importants travaux de M. G. Ville, qui me paraissent aujourd'hui les plus complets, laissent encore de nombreux desiderata. (Voy. la Revue scientifique. 1867-72.) {Voy. § 74.)
La nature et la qualité du sous-sol, encore moins étudiées, ne sont guère moins importantes, comme le prouve l'influence si considérable du drainage. Cependant, ce serait trop nous éloigner de l'objet de cet ouvrage, que résumer ici ces notions empiriques; on les trouvera éparses dans les traités et revues d'agriculture. Concluons seulement que la Mésologie végétale est tout entière à constituer au point de vue de la science pure.
28. Les influences électriques, encore plus ignorées, paraissent pourtant importantes, notamment dans la germination, que précipite singuhèrement un jour d'orage. Nul doute que les autres forces physiques et, notamment la gravitation et la force centrifuge, ne jouent un rôle, au moins dans la direction de la tige, des rameaux et des racines. Si Von met germer des graines à la surface périphérique d'une roue constamment animée d'une rotation assez rapide, la tigelle se dirige vers le centre, et la radicule vers la périphérie. Enfin les dernières expériences de M. P. Bert sur les graminées ont montré l'influence de la pression atmosphérique sur la germination et le développement consécutif. Elles ont prouvé qu'à mesure qu'on diminue la pression, la germination est plus languissante et les tiges plus grêles, étiolées. Ce ne sont pas là des faits sans conséquence pour la végétation des hauts plateaux.
B. 29. Régine animal. L'animal, mais surtout le haut mammifère, parait et est en effet bien moins soumis que la plante aux conditions extérieures de milieu ; c'est qu'en effets il porte et transporte avec lui son milieu intérieur, au sein duquel ses organes sont pénétrés d'une humidité et d'une caloricité presque invariable. Cependant, pour être d'abord protégé contre la brutahté des influences mésologiques, son organisme ne s'y soustrait que temporairement. Je prie le lecteur de se reporter à mon article Acclimatement pour tout ce qui concerne l'influence complexe du climat. Ici je m'applique plutôt à analyser et à indiquer trèssommairement la part de chaque influence,
50. Température. On sait que, par un effet en accord exact avec nos connaissances physiologiques, le premier résultat d'un abaissement de température
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est d'exciter l'appétit chez la plupart des aiiiniaiix à sang chaud ; mais un effet contraire se inaniteste rapidement chez l'animal à sang froid, et aussi, quand l'abaissement est un peu prononcé, chez ce groupe singulier, transition entre les deux premiers, — l'animal hibernaiit. Alors les activités organiques s'allanguissent à mesure que s'abaisse la température du milieu intérieur, un lourd et profond sommeil interrompt la vie de relation, l'animal a perdu la conscience, la sensation ; la vie végétative elle-même est singulièrement assoupie : les contractions cardiaques se ralentissent avec la respiration, et souvent l'une et l'autre deviennent si rares et si faibles, qu'elles peuvent sembler presque nulles. La vie semble suspendue, mais sans doute jamais complètement.
51. Cependant, chez les oiseaux, chez la plupart des mammifères, comme chez nous, rien de pareil ne se manifeste d'ordinaire. Au contraire, l'appétit devient plus impérieux, la respiration s'accélère, la quantité d'acide caibonique exhalé est accrue. 11 est clair que l'organisme réagit, augmente ses combustions intersticielles, pour conserver à notre milieu intérieur la température indispensable à l'activité de nos tissus.
52. Mais nous pouvons être vaincus dans cette lutte contre le milieu réfrigérant ; alors nous nous laissons refroidir de plusieurs degrés ; l'activité propre de chacun de nos tissus diminue ; celle des centres nerveux parait être impressionnée la première, et en elftt, plus que toute autre, la substance nerveuse a besoin pour vivre d'être à chaque instant inondée d'un sang chaud et abondant ; une lassitude, une lourdeur, un sommeil de plomb (le redoutable sommeil des montagnes) s'empare de nous, et, si nous ne sommes pas soustraits à ce danger, nous nous affaissons sur le sol et nous tombons dans la torpeur des animaux hibernants. Pourrions-nous, à leur exemple, vivre longtemps en cet état de torpeur, de somoieil hibernant, si, par un gite approprié, nous étions protégés contre la congélation? cela est possible, mais non démontré. En fait, le voyageur saisi de cette torpeur s'affaisse sur la route, et la congélation ne tarde pas à désorganiser les tissus oîi le froid n'avait d'abord qu'alangui ou suspendu l'activité vitale.
55. Analysons de même, pour un mammifère, les premiers effets d'une température un peu trop élevée et prolongée, par exemple aussi élevée ou un peu plus élevée que celle propre au milieu intérieur d'un animal à sang chaud. Cette température est fort pénible à supporter longtemps et trouble profondément les actes organiques. L'apjjétit se perd et la soif se développe, une surexcitation passagère est suivie d'une indolence prononcée. Cependant, comme l'ahraent n'est pas seulement destiné au dégagement d'un calorique devenu plus nuisible qu'utile, qu'il faut encore subvenir à la nutrition des tissus, à la contraction des muscles, au moins à celle du cœur, à l'activité du système nerveux et notamment du cerveau, l'inertie des organes digestils doit être surmontée, les actions chimiques de la digestion doivent être stimuléees par une alimentation fortement épicée. Mais somme, d'un autre côté, l'organisme n'a aucun besoin de calorique, il brûle le xïioins possible ses principes immédiats comburants, et, par la sécrétion biliaire, il les rejette comme excrément itiels ; de là un accroissement fonctionnel consi'd érable du foie qui s'hypertrophie, et au contraire un affaiblissement des fonctions du poumon qui s'amoindrit. En effet, nous savons vaguement par les impressions des voyageurs, que l'ampleur thoracique des circumpolaires (Lapons, Groënlandais, etc.) est considérable, tandis que celle des tropicaux est faible, et inversement pour le développement hépatique. Mais comment a-t-on négligé toute mensuration, toute pesée de ces organes? Il serait extrêmement intéressant pour
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la physiologie, pour la Mésologie, pour l'Anthropologie, et pour les applications qui dérivent de ces sciences (l'hygiène et l'acclimatation), de connaître, et pour riiomme el pour les animaux, les rapports qui existent entre le développement du poumon, du foie et de quelques autres glandes (rate, pancréas, reins et leurs capsules), chez les méridionaux et chez les septentrionaux, en comparant ces \i'.cères entre eux, soit avec le poids du corps. Nous croyons que rien n'a été fait dans cette direction, si ce n'est quelques faibles indications du docteur Goindet {voy. Mexique).
34. Ajoutons enfin que M. Claude Bernard a montré, au moins chez les lapins, qu'une élévation de 4" à 5° du milieu intérieur n'est plus compatible avec la vie, et que la mort lui paraît due à une paralysie du muscle cardiaque ; — que la pcrspiration et la sudation cutanées ne paraissent pas, ainsi qu'on le croyait, s'opposer d'une manière sensible à l'élévation de la température intérieure.
55. On sait combien une température un peu élevée est favorable à l'activité, à l'agilité des animaux à sang froid (insectes, reptiles, etc.). Cependant, par des expériences aussi ingénieuses que faciles à répéter, M. P. Bei^t a montré combien étaient restreintes les limites dans lesquelles cette élévation de température reste favorable, et que le milieu calorifique des animaux à sang chaud devient déjà fort préjudiciable et même mortel pour les petits animaux à sang froid, sur lesquels il a expérimenté (petites anguilles, grenouilles, etc.). Ces expériences consistent à enfermer ces petits êtres dans des tubes clos, et à introduire les uns profondément dans l'anus d'un mammifère, tandis que les autres sont, comme contreépreuve, laissés dans l'atmosphère : après un intervalle de o à 10 minutes, les seconds sont encore pleins de vie, tandis que les premiers sont inertes, morts ou fort malades. Et il faut ajouter que, dans des études de cet ordre, en mettant dans l'eau chaude des mollusques, par exemple, ou des poissons, ou des grenouilles, ce n'est pas le cœur ni les muscles qui lui ont paru les premiers atteints, mais le système nerveux sensitif.
Quoi qu'il en soit, il résulte de ces considérations que les températures dites extrêmes (par rapport à nous) alanguissent l'activité générale de notre organisme et particulièrement de certains organes, différents selon que le milieu pèche par excès ou par défaut. Ainsi le froid paralyse d'abord le système nerveux ; la chaleur, le système musculaire selon Cl. Bernard ; mais encore le système nerveux selon P. Bert.
36. Lumière. L'influence de la lumière sur les animaux est beaucoup moins connue que sur les plantes, malgré quelques travaux déjà entrepris pour éclaircir ce point de Mésologie.
Les médecins ne mettent pas en doute l'utilité générale delà lumière sur notre organisme. C'est à l'obscurité prolongée qu'ils attribuent l'anémie des mineurs, la tendance à la scrofule ou au rachitisme des enfants élevés dans des milieux humides et obscurs, etc. Mais, chez l'homme, et même chez les animaux domestiques, les influences mésologiques sont toujours fort complexes: humidité, obscurité, air confiné et impur, nourriture insuffisante, sont des influences qui vont presque toujours de compagnie ; on n'a pas essayé de faire la part de chacune, au moins avec la rigueur de méthode exigée par la science.
37 . Quelques biologistes expérimentateurs ont entrepris de combler cette lacune, en ce qui concerne la seule influence lumineuse.
Moleschott a étudié l'intlnence de la lumière sur des grenouilles, et il a conclu de ses expériences que ces anmaiix exhalent plus d'acide carbonique à la lu-
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mière qne dans l'obscurité, et d'autant plus que la lumière est plus intense ; de plus, en privant de la vue une partie des animaux observés, il a constaté que l'influence générale de la lumière est plus prononcée quand elle est transmise à la fois par les yeux et par la peau, que par celle-ci seulement. Cependant, malgré le nombre assez considérable de grenouilles simultanément soumises à l'observation, les résultats offerts par chacune sont si disparates, que la moyenne générale sur laquelle l'auteur a rédigé ses conclusions n'est guère qu'une moyenne arithmétique artificielle et privée de cette existence objective et synthétique qui caractérise une moyenne naturelle et vraiment biologique {voy. art. Moyenne). De sorte que, sans rejeter la conclusion de l'auteur qui n'a rien d'improbable, nous croyons que sa base n'est pas bien solide. Il résulte d'autres expériences, que la lumière verte comparée à la lumière rouge augmenterait d'un quart et même d'un tiers la quantité d'acide carbonique exhalée par des grenouilles (vertes ?), mais que le résultat serait inverse si l'on enlève la peau de l'animal. Cependant le tissu musculaire de la viande de boucherie produit autant d'acide carbonique sous l'une que sous l'autre lumière.
L'influence des divers rayons a été trouvée nulle sur la respiration des souris et des oiseaux.
Enfin un observateur anglais, M. Poey, croit avoir constaté une influence extrêmement favorable de la lumière traversant une toiture de vitraux violets. Nonseulement cette lumière violette a excité une végétation et fructification luxuriantes sur une vigne, mais, fait assez inattendu, elle aurait été aussi favorable au développement des porcs, et extrêmement salutaire au rétablissement d'un taureau malade ! {voy. § 109, les expériences de même ordre du professeur Béclard).
Nous avouerons que la plupart de ces conclusions nous paraissent trop hâtives, mais en faire la critique méthodique nous entraînerait trop loin. Telles qu'elles sont, elles appellent l'attention sur un sujet très-neuf, facile à poursuivre et qui devait être signalé ici.
38. Ces influences des milieux lumineux nous amènent à citer des travaux trèsoriginaux de deux de nos jeunes etdéjà éminents physiologistes français, quoique ces faits relèvent peut-être plus de la physiologie que de la Mésologie. Ce sont d'abord ceux de M. Paul Bert sur les puces d'eau ou dapbnies (petit crustacé), montrant de la façon la plus nette que ces petits animaux, si éloignés de notre classe voient pourtant les mêmes rayons du spectre que nous et n'en voient pas d'autres, c'est-à-dire ne sont pas impressionnés par les vibrations plus rapides ou plus lentes ; — et que, pour eux comme pour nous, le jaune, puis le vert, sont les deux lumières les plus éclairantes de la série. Il a plus tard vérifié le même fait pour de jeunes araignées, avec cette différence, qu'au lieu de la lumière jaune ou verte que préfèrent les daphnies, c'est la lumière bleue qui plaît aux jeunes araignées; en outre, elles semblent percevoir fort peu la lumière rouge, de sorte qu'elles seraient atteintes de daltonisme {voy. ce mot).
Les découvertes de M. Georges Pouchet se rapportent plus à la Mésologie. Ce laborieux anatomo-physiologiste aient fait connaître la singidière propriété qu'ont certains poissons, les turbots en particulier, de changer de nuance et de se rapprocher de la couleur du milieu lumineux où ils sont plongés, ou plutôt de celle des rayons lumineux qui impressionnent leur œil. II vient de retrouver des faits de même ordre chez les crustacés. En privant ces divers animaux de la vue, il les prive de la faculté de changer de couleur. Ce phénomène si extraordinaire paraît pourtant n'être qu'un cas particulier de la singulière propriété que possè-
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dent un grand nombre d'animaux d'appareiller leur couleur et même leur forme (les Spectres, les Phyllies, etc.) au milieu dans lequel ils vivent, pour échapper plus facilement aux regards de leurs ennemis, soit que cette assimdation se fasse tout à coup et sous l'influence expresse de la volonté, comme dans les cas ci-dessus, ou comme chez le caméléon, soit qu'elle se produise lentement dans la descendance, et par l'effet d'une longue sélection, comme chez les chenilles ou chez les insectes que je viens de nommer, chez le renard blanc de Sibérie, qui sera cité § 110. C'est à cette remarquable propriété que les Anglais ont donné le nom de mimésisme.
M. G. Pouchet vient aussi de montrer, par une série d'expériences très- originales, combien les larves des diptères, et notamment les asticots communs, quoique ne présentant aucun vestige d'yeux, fuient énergiquement la lumière : en les trempant dans de l'eau carminée, l'ingénieux expérimentateur leur a fait écrire eux-mêmes leur pérégrination pour se soustraire à la lumière, soit naturelle, soit artificielle, tandis que la lumière de la lune paraît leur être indifférente [Revue etmag. zoolog. 1872).
39. On a fait jouer à la lumière solaire une influence considérable sur les colorations de la peau des divers types humains ; on a rapporté à cette influence, et avec raison, les taches de rousseur, ainsi que le hàle du visage et des mains" chez nos paysans et plus encore chez nos vieux marins. Cependant, notons-le expressément, ici les influences des rayons solaires non-seulement sont toutes locales^ ne dépassent pas les parties insolées, mais encore elles sont passagères, individuelles et jafnais héréditaires. Les enfants de nos vieux marins normands les plus bronzés naissent avec cette peau d'une éclatante blancheur qui caractérise leur race, et la conservent jusqu'à ce qu'une cause extérieure la leur fasse perdre. C'est donc par une analogie fort imparfaite que l'on a attribué à la même cause la nuance généralement plus brune de la peau des méridionaux. Ici c'est la peau entière qui est teintée d'un abondant pigment, elle l'est héréditairement et notamment aux parties génitales, certainement les moins insolées ! {Voy. § 105 et 106). 40. Influence de l'hygrométrie de l'air et du sol. La sécheresse ou l'humidité ont de tout temps fort préoccupé les médecins et les hygiénistes. Ils se sont plu à opposer et les hommes et les bêtes des humides Flandres, des Pays-Bas, dont les formes sont épaisses, molles, celluleuses, aux types napolitains et aux Espagnols, chez lesquels bêtes et gens seraient grêles, secs et nerveux. Mais nous croyons que ces sortes d'appréciations de touriste, bonnes pour solliciter des observations plus précises et méthodiques, ne peuvent par elles-mêmes avoir place dans la science ; ce sont des faits trop complexes et trop souvent contestables. Ainsi, quand l'humidité de l'air est pure de tout miasme palustre, quand à son effet ne s'ajoutent pas privation de lumière, d'air renouvelé et nourriture insuffisante, sa nocuité ne peut être affirmée. On ne voit pas que les rives des beaux lacs de Suisse ou d'Italie, et surtout que les rivages de la mer, oii l'air doit être certainement plus chargé d'humidité que partout ailleurs, soient nécessairement des localités insalubres.
41 . Influence de la pesanteur. Nous ne savons guère quelle est l'action de la pesanteur sur notre organisme. Nous savons seulement que certaines affections, comme les varices, les déplacements herniaires ou utérins, ont cette influence pour cause première ; que les congestions, les phlegma^ies des extrémités des membres sont singulièrement aggravées par elle, et que, dans ces cas, la première indication est de placer le membre en telle position (élévation), que sa racine devienne
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sa partie la plus déclive et le siège de la tuméfaction la partie la plus élevée; par ce moyen la pesanteur, qui y avait fait affluer les humeurs, devient un agent de déplétion aussi simple que puissant.
i2. Raréfaction ou condensation de l'air. Cependant c'est surtout enraréfiant ou en condensant l'atmosphère ambiante que l'influence indirecte de la gravité a prise sur nous. Dans les ascensions en ballon, la raréfaction de l'air se fait sentir d'une façon souvent pénible, parce que la transition est subite et quelquefois coi!sidérable (la colonne de mercure paraît être descendue au-dessous de 20" en Angleterre, dans une des ascensions de MM. Glaisher et Coxwel) ; mais comme Je séjour dans mi milieu si raréfié est de courte durée, ses effets ne laissent aucune trace. Dans l'ascension sur les hautes montagnes, comme un exercice musculaire considérable se joint au changement de miheu, il est impossible de s'élever ausq haut qu'en ballon : dans les Andes, M. Bonssingault, malgré des efforts inouïs, n'a pu dépasser une couche qui marquait encore 56 centimètres de pression.
Cependant, outre ce trouble passager dû à une différence de pression, il survient, si les aéronautes continuent à s'élever, un autre trouble dû à une hématose insuffisante ; M. le docteur Jourdanet en a le premier donné la théorie, et M. le professeur P. Bert l'a démontrée expérimentalement. Cette perturbation n'est pas due, comme on le croyait, à une moindre introduction d'oxygène dans la poitrine à chaque inspiration, "mais à la trop faible tension de cet oxygène, qui empêche une combinaison assez oxygénée de l'hémato-cristalline. M. Bert a montré que notre hématose resterait aussi parfaite à la même faible pression, si l'on augmentait assez l'oxygène dans l'air inspiré pour que cet oxygène fût ramené à la tension qui lui est propre dans notre atmosphère ordinaire, où elle fait équilibre à une hauteur de 76 centimètres de mercure^. Il en résulte que, sous ce rapport, l'homme pourrait vivre dans une atmosphère dont la tension ne serait plus que de 16 centimètres et même de moins encore, s'il avait soin de respirer un air de plus en plus chargé d'oxygène, c'est-à-dire ou la proportion de ce gaz et par suite sa tension augmenterait en même temps que diminuerait la tension de l'atmosphère ambiante.
45. Cependant, sur leshauts plateaux du Mexique et du Pérou, là où le poids de l'atmosphère n'est plus que de 58 à Mexico, de 45 à Calamarca (il descend même à 41, à Deba dans le Tibet), se rencontrent des populations sédentaires qui vivent dans ce milieu et qui, de prime abord, ne paraissent pas en souffi-ir notablement; mais le plus grand désaccord existe entre les observateurs, et notamment entre les deux auteurs qui ont étudié sur les lieux et ont écrit à ce sujet : M. le docteur Jourdanet, qui constate c'nez les Européens un état adynamique et anémique très-marqué, et le malheureux docteur Coindet, victime de nos guerres civiles, qui n'a rien vu de pareil. A l'article Acclimatement, p. 299, auquel nous prions le
* Rappelons ce principe de physique que, dans un mélange gazeux, chaque gaz contribue pour sa part à la pression totale qui n'est que la somme des pressions exercées par chacun d'eux, de sorte que, pai' exemple, dans l'air atmosphérique ordinaire, à la pression de 70, la part de tension due à l'oxygène, à raison de sa proportion dans le volume gazeux, est de 10 environ (100 : 21 ; : 76 : 15, 96), et celle de l'azote de 60 ; si l'on suppose ensuite que la pression atmosphérique soit réduite à-moitié, c'est-à-dire à 58, mois qu'en même temps la proportion d'oxygène du mélange soit doublé, alors, le nouveau mélange sera composé en volume de 42 parties d'oxygène et de 58 d'azote ; et, dans la tension générale, la part de l'azote, ne sera plus que de 22 (100: 58 ; : 58: 22), mais celle de l'oxygène restera de IG (100: 42 : : 38: 16), et dès lors l'hématose sy fera dans des conditions aussi normales que dans l'air ordinaire.
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lecteur de se reporter, nous avonsexposé et apprécié leurs fissertions respectives, nous avons peu à changer à ce que nous en avons dit. Remarquons pourtant que si, d'une part, dans sou article Altitude, M. Le Roy de Méricourt, qui semble mis en défiance par la chaude imagination de M. Jourdanet, se prononce pour Coiudet (malgré le vice de méthode que nous avons signalé chez cet auteur), d'autre part, les recherches expérimentales de M. Paul Rert, recherches qui ne lui ont été possibles que grâce aux magnifiques appareils ({ue M. Jourdauet a généreusement fait installer à ses frais dans les laboratoires de la Sorbonne, montrent que l'hématose est notablement et nécessairement diminuée chez les animaux respirant dans un air raréfié. Ces belles expériences prouvent que ce n'est pas là un fait physique résultant de ce qu'à chaque inspiration moins d'oxygène est introduit dans la poitrine (ce qui pourrait être compensé, comme le remarque Coiudet, par une plus grande fréquence de la respiration), mais que c'est un fait chimique, inéluctable, et résultant de ce que, sous une moindre pression de l'oxygène, les globules du sang se combinent à une moindre quantité de ce gaz, et il n'est que juste de dire que cet important point de théorie a été prévu et annoncé par le docteur Jourdanet. Ainsi s'expliquerait l'anémie des Européens habitant des lieux Irès-élevés, signalée avec une grande force par ce médecin. Mais comment les aborigènes y échapperaient-ils? Certainement leurs globules sanguins n'ont pas d'autres propriétés que les nôtres. Peut-être leur masse sanguine est-elle plus grande et remplacent-ils par la quantité des globules la quantité de leur oxygénation ? C'est à voir, soit chez l'homme, soit chez les animaux vivant sur les altitudes extrêmes. M. P. Bert a montré que les oiseaux plongeurs (canards et autres) doivent leur faculté de rester longtemps sous l'eau à la masse relative de leur sang; il suffit d'une saignée pour leur enlever cette faculté; il pourrait donc en être ainsi des habitants des altitudes. Le même expérimentateur a trouvé que certains animaux, les lapins, par exemple, résistent beaucoup mieux aux basses pressions que d'autres, le chat, par exemple;... et, de son côté, M. Boussingault constate que les chats ne peuvent être acclimatés dans les hautes villes du Pérou, à Calamarca par exemple.
44. Air comprimé. On sait par les faits observés dans les cloches à plongenr, et notamment par ceux qui se rapportent à la construction du pont de Kehl et aux travaux dans les mines de Donchy (Nord), combien est pénible le passage, le séjour, et surtout le travail musculaire, dans les milieux comprimés à 2, 3 et 4 atmosphères : des congestions, des otites, des troubles plus ou moins graves, plus ou moins persistants de la vue et surtout de l'ouïe, des douleurs musculaires et articulaires, d'odieuses démangeaisons, sont les résultats du passage, non suffisamment gradué, de l'air libre à un tel milieu, mais surtout du retour de l'air comprimé à l'air libre. Cependant nous ne savons pas quels seraient les résultats de cette influence si elle se prolongeait, si elle devenait normale.
Les poissons qui vivent à une grande profondeur et qui y supportent des pressions très-considérables, montrent que ces pressions sont parfaitement compatibles avec des organismes appropriés. Mais M. P. Bert, qui a si soigneusement étudié tout ce qui se rapporte à ces questions et, comme l'exige la méthode en des sujets aussi complexes, étudié expérimentalement, arrive à des résultats imprévus : c'est que, sous une certaine pression, la globuline se peroxyde à un degré qui devient toxique ! Le sang trop chargé d'oxygène se change en un poison convulsiyant des plus énergiques ! et ce phénomène inattendu se produit, chez les chiens, à une tension d'environ trois atmosphères et demie d'oxygène pur, soit à une
pression de 17 atmosphères dans l'air ordinaire (capable de donner une telle tension à l'oxygène). Il résidte de ce fait qu'il suffirait d'injecter dans les atmosphères confinées à haute pression un air de plus en plus pauvre eu oxygène atîn de conserver à celui-ci sa tension normale de 16 centimètres de mercure, pour que l'intoxication oxygénée ne se produisit pas, et que, sons ce rapport, la vie restât possible par les plus hautes pressions. Il ne resterait plus, pour écarter le danger, qu'à mener la compression et la décompression avec une extrême lenteur, car les expériences de M. Bert ont montré que là est le péril — que, par une décompression trop peu ménagée les gaz (oxygène et azote), dont la pression a surchargé les liquides de l'économie, se dégageant tout à coup en innombrables bulles, embarrassent, désorganisent mécaniquement les tissus, et surtout, comme il arrive pour l'introduction de l'air dans les veines, altèrent ou arrêtent le jeu du cœur. 45- Influence météorologique, ozonométrique, électrique. Nous inscrivons ces titres seulement pour constater notre impuissance à rien formuler de scientifique sur ces influences ; et nous nous dispenserons de répéter les banalités plus ou moins vraisemblables qui ont cours sur tous ces sujets.
46. Influences bromatologiques (boisson et aliments). Nous nous tairons encore presque complètement sur cette influence, qui peut, qui doit être si considérable. Glanons çà et là quelques exemples. Les ingénieurs constructeurs du chemin de fer de Rouen ont constaté que les hommes bien sustentés d'ahments azotés, à la manière des ouvriers anglais, fournissaient notablement plus de travail que les autres.
M. le docteur Byasson ayant montré que le travail du cerveau consomme plus de phosphore et de soufre, celui des muscles plus d'azote et de carbone, ne semblerait-il pas en résulter qu'il y a une diétique plus particulièrement propre au travail du cerveau, et une autre aux labeurs musculaires?
Nous croyons que les changements remarquables qui s'effectuent dans nos goûts, quand nous changeons soit de climat, soit seulement d'occupations, sont encore les indices des besoins nouveaux de l'organisme, quand un tissu peu actif jusqu'alors prend une action prolongée. C'est ainsi que, pour nous, peu buveur de vin dans le cours de nos travaux intellectuels, nous avons été souvent surpris du plaisir que nous causait ce liquide et des sollicitations nouvelles de notre goût en sa faveur, quand nous nous sommes livré à des fatigues musculaires notables.
C'est au § 78 qu'il y aura lieu d'indiquer les conséquences pathologiques d'une nourriture mauvaise ou insuffisante; au § 91, les conséquences d'une nourriture difficile à mastiquer, et § 108, celles qui résultent, sur les mœurs de l'homme, de l'absence d'une alimentation animale.
47. On a prétendu que l'ichthyophagie était favorahie à l'amour et à la fécondité ; que les peuples ichthyophages étaient exceptionnellement prolifiques. Les choses alors sont bien changées, car rien de pareil ne s'observe aujourd'hui. Je ne m'arrêterai pas davantage aux influences psychiques attribuées au Vm, à la Bière, au Café, au Thé, au Matté, ou au Coca {voy. ces mots), au Cidre, à I'Eau. Il me faudrait un volume pour rapporter toutes les opinions émises sur les propriétés de ces breuvages, et un autre pour les discuter. Quant aux influence? pathologiques, malheureusement plus certaines, c'est au § 78 qu'elles doivent être signalées, et aux articles Absimhe, Alcoolisme, Alimentation, Vin. Eal-deviE, etc., etc., où elles sont discutées avec détails.
48. Autres ingesta. Est-il vrai que le tabac, si certainement stupéfiant à haute dose, soit un excitant à faible dose ? Les fumeurs, comme les prisenrs, le
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prétendent; mais ne confondent-ils pas la gène, l'inquiétude qui résulte de toute résistance à une liabitude contractée, ainsi que Ja satisfaction relative qui suit la soumission de la volonté aux tics organiques, avec une réelle stimulation? Sans oser rien affirmer, je suis fort porté à le croire. Toujours est-il qu'il paraît plus rationnel de redouter, et plus prudent 3rejeter une influence qui n'a d'effet général et certain que de stupéfier l'activité cérébrale, pour peu que la dose dépasse notre habituelle tolérance, et avec laquelle le stimulus, s'il existe, est si près de la torpeur. Et puis, qui peut être rassuré sur l'influence prolongée d'un toxique pris quotidiennement à faible dose ? Si les faits ne sont pas probants contre le tabac, ne le sont-ils pas contre l'opium, contre l'alcool ?
49. Influences psychiques. L'influence des impressions sensoriales de la nature physique sur notre activité cérébrale est certainement considérable, sans pourtant que l'on puisse dire qu'il y ait là une influence physique ou chimique. On a remarqué de tout temps l'énergie, l'excitabilité, le patriotisme des montagnards comparés aux hommes de la plaine. Sans doute les ascensions continuelles développent puissamment chez eux le système musculaire et respiratoire, mais aussi les images pittoresques, les sites accidentés et sauvages de leurs montagnes, impriment à leur imagination un caractère spécial, et à leur âme un vif attachement pour leur pays. La mer, les forêts, et jusqu'aux frimas, ont des prestiges, des influences psychiques qui manquent aux habitants de la plaine; et l'on sait que la nostalgie, qui révèle la force de ces influences, atteint particulièrement les montagnards, les marins, mais surtout les hyperboréens (Lapons, Groënlandais) quand on essaie de les enlever à leurs frimas. Voilà les influences du spectacle et des qualités de la nature physique énergiquement accusées sur les individus : je vais tout à l'heure (§ 60) indiquer rapidement ce que deviennent ces influences individuelles quand elles se combinent avec celles de la collectivité.
50. Influence du milieu social sur l'individu. Comment apprécier cette puissante influence? Comment démêler dans nos idées, nos opinions, nos goûts, nos passions, ce qui nous appartient en propre, c'est-à-dire que nous tenons de nos aïeux, et ce qui nous vient de notre entourage. C'est un difficile problème que je signale, sans en essayer la solution. Eu attendant que la science ait introduit ici sa méthode d'analyse, d'observation et d'expérimentation, je renverrai, pour ce qui concerne l'homme, aux penseurs qui se sont appliqués à ces questions, fondamentales pour la sociologie : à Montesquieu, à Taine {Histoire de la littérature anglaise), à Buckle {Histoire de la civilisation), enfin aux études qu'entreprend en ce moment même la Société de sociologie fondée par l'initiative de M. Littré et de ses amis.
Il faudrait signaler aussi l'influence de l'isolement sur l'individu. Des e'xemples nombreux fournis par les prisonniers, par les anachorètes, par les proscrits euxmêmes (car on peut être isolé dans la foule, si l'on n'a pas avec elle communauté de langage et de sentiment), nous montreraient que le solitaire, que celui qui vit trop enfermé dans le cercle de ses propres pensées, perd peu à peu le droit jugement, le sens commun, comme dit avec beaucoup de profondeur la lano-ue vulgaire, et qu'il subit, inconscient, une déchéance intellectuelle et morale qui peut le conduire jusqu'à la folie !
51 . Je parlais tout à l'heure des ineffaçables influences sensoriales que les paysages accidentés ou majestueux des montagnes, des forêts, de l'Océan, des fi'imas polaires, iiïlpriment dans l'âme de leurs habitants. Il me faut maintenant signaler les infl^nces psychiques qui résultent pour l'individu de l'habitation
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d'une grande ville comme Paris, foyer incessant de mouvements d'activité manuelle, passionnelle, artistique et intellectuelle.
La vie y est ardente, rapide, chargée.., surchargée d'émotions. On y travaille ardemment, on y jouit et on y soufire plus encore ; on ne s'y repose guère, on y veille hors de temps, on y dort mal, on y vit et on y meurt vite [voy. article Paris) .
52. Il n'est pas indifférent, pour bien comprendre les choses, et pour s'exciter à la tolérance des opinions d'autrui, de remarquer que c'est au milieu social où nous vivons que nous empruntons, le plus souvent sans en avoir conscience, nos croyances, nos pensées, nos opinions, nos mœurs, nos goûts, et jusqu'à nos vices et nos vertus : tel catholique fervent et intolérant eût été, dans un autre milieu, un protestant zélé, un musulman dévot , ou bien un sectateur de Brahma ou du grand Lama ! ou fût devenu libre-penseur. De même pour les opinions : tel royaliste exalté eût pu être, dans un autre milieu, un éloquent girondin ou un ardent jacobin. Il y a bien des raisons de croire qu'en nous, ce qui est vraiment personnel, ce sont moins les idées elles-mêmes, que l'ardeur, la passion, l'activité avec lesquelles nous les défendons ; ce nest pas le fond, cest la forme! Chacun de mes lecteurs peut-être refusera d'accepter pour lui cet asservissement au milieu ; je lui accorderai donc qu'il s'en est affranchi ; mais lui, il m'accordera sans peine que beaucoup, que la plupart de ceux qui sont d'opinions contraires à la sienne, ne sont tels que par les influences de leur entourage, c'est-à-dire de leur milieu, ce qui suffit à la démonstration de ma thèse : la puissance considérable, maîtresse pour la majorité', du milieu social sur nos idées, sur nos opinions les plus chères, sur notre activité intellectuelle, sur notre élévation morale. Hélas! dans ces conflits, quel homme de sens rassis osera en toute certitude faire la part de l'influence que la vérité, que la justice a eue sur sa propre modalité intellectuelle et morale? Ce n'est vraiment que lorsqu'il s'agit des opinions de M. Josse, qu'il est facile de faire la part de l'altruisme, comme disent les positivistes.
Cependant, je n'ai guère considéré jusqu'ici que les influences des miheux sur les individus : mais n'est-il pas manifeste que, si ces conditions mésologiques demeurent, s'étendent et s'établissent sur toute une collectivité, les modalités intellectuelles et morales du groupe entier seront atteintes, et leurs changements devront être dénoncés par les manifestations religieuses , artistiques , législatives mêmes, enfin par les mœurs de cette collectivité? tel est le sujet du paragraphe suivant.
II. 55. Influence mésologiqne modifiant les mœurs des animaux, ou le port, les habitudes des végétaux. Cette considération est encore peu en usage pour le règne végétal. Cependant il est, pour les végétaux comme pour les animaux, un certain nombre d'habitudes en rapport intime avec leur milieu, dont l'ensemble serait assez exactement groupé sous ce titre.
Règne animal. La lumière, dont nous avons déjà constaté l'influence considérable sur l'activité de la végétation (§ 21 et 22), est encore un des modificateurs les plus puissants des habitudes physiologiques des plantes. Ainsi, ce sont les rayons solaires qui décident le plus souvent les phases et les heures de l'épanouissement et de la fanaison des fleurs. Ce sujet ébauché par Linné, dans son Horloge de Flore, est un champ ouvert aux plus gracieux travaux. 11 y a des fleurs matinales qui s'épanouissent aux premiers rayons solaires qui les frappent ; il y en a d'autres, paresseuses, qui exigent une insolation d'une heure, d'autres de deux, d'autres encore de trois heures, et enfin d'un nombre d'heures à peu près constant
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pour chaque espèce, mais en des conditions à ])cu près identiques d'intensité, de température, d'hygrométrie. J'ai vu notre collaborateur, M. Guillard, poursuivre des observations de cet ordre, et débrouiller la plus surprenante régularité dans l'éveil comme dans la terminaison de la Heur.
54. Association des plantes. Il y a des plantes, comme plusieurs Orcliis, Helleborus fœtidus, Amanita solitaria, etc., qui vivent le plus souvent seules ; d'autres commes les Gramens, les Aster, Convallaria majalis, Vaccinium, sont toujours en troupes nombreuses ; d'autres, comme beaucoup de Gliarapignons, Hijdnum rejyandum, Marasmius ormdes, affectent dans leur groupement certaines formes curvilignes très-.singulières ; les rapports qui naissent de ces associations, quelles que soient leurs causes, constituent aussi des conditions de milieu qui ne sont pas sans influence sur le port, sur la conservation de la plante : les gramens se protègent ainsi contre les vents ; ainsi un groupe fleuri amène plus sûrement, les mouches qui, butinant de fleur en fleur, contribuent puissamment -à assurer la fécondation, ainsi que les croisements qui, multipliant les formes, augmentent le pouvoir protecteur de la sélection; il amène aussi les herbivores qui, il est vrai, entament plus ou moins les tiges, mais qui, par leurs déjections, engraissent et fertilisent le sol. Aussi me parait-il qu'en général la plupart des plantes nauséabondes, vénéneuses, la Jusquiame ,' la Belladone, l'Hellébore, les Orchis fétides, etc., sont plutôt solitaires; car, si elles eussent été répandues sur de larges svulaces, leurs propriétés, qui les protègent contre la dent des herbivores, fussent devenues, par l'éloignement même de ces herbivores, une cause fatale de stérilité du sol. Mais, outre ces sociétés des individus de même espèce, il y a, entre espèces différentes, ce qu'on pourrait appeler par métaphore (tout parasitisme à part) les sympathies et les antipathies des plantes, ou mieux, empruntant une expression de la zoologie, un vrai commensalisme, dont l'étude a été négligée par les botanistes : soit que l'une des plantes, ou l'une et l'autre, tire un bénéfice manifeste de cette association; tel le cas des plantes grimpantes ou volubles, le Lierre, la Brione, la Vigne, le Houblon, le Chèvrefeuille, etc., ou des plantes simplement appliquées sur d'autres plantes comme beaucoup d'Orchidées, de Lichens, ou enfui celles qui contractent une simple association de \oisinage, dont les secrètes causes nous sont le plus souvent inconnues : c'est ainsi que dans les herborisations, quand on rencontre la mousse Sphagnum, on s'attend à trouver aussi le Drosera. Certaines plantes poussent de préférence à l'ombre de certain feuillage, il est alors nécessaire que la lumière fdtrée par le feuillage ombrageant conserve des propriétés capables d'exciter la végétation des plantes ombragées (g 21 et 22) : c'est aiiisi f[u'on rencontre Euphorbia, Stachis silvatica, Betonica, et, malgré son nom, Melampyrum pratense, ainsi que la plupart des mousses, à l'ombre de nos bois feuilles [frondosa), mais jamais sous celle des Conifères, où régne une affreuse stérilité, à peine interrompue par les PjToles, l'Airelle myrtille et des Fungus le plus souvent spéciaux. Ces associations ou ces répulsions des plantes, et plus généralement les mœurs des plantes, n'ont pas été jusqu'ici l'objet d'une étude suivie ; on n'en a que des aperçus très-incomplets, mais qui permettent d'entrevoir une science aussi charmante que neuve.
11 y aurait maintenant à étudier la vaste question du parasitisme végétal, qui constitue évidemment une condition de milieu et pour les parasites et pour leurs amphitryons: tels, le Gui, les Orobauches, les Rhiuanthus, les Euphrasia (?), les iMonotropa, les Cuscutes et les innombrables Champignons parasites : Chytri-
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diiiées, Saproléniées, Peronosporées, Pucciniées, Écidiacées, Céomées ou Urédinées, etc.; mais nous ne pouvons que les signaler ici et renvoyer aux mots Parasitisme et Commensalisjie.
Enfin, à en croire les derniers travaux allemands (J. Sachs), déjà vérifiés par Thuret, un commensalisme (ou parasitisme?) bien autrement intime et des plus extraordinaires constituerait une famille végétale entière, les Lichens, qui ne seraient au fond que le résultat de l'étroit embrassement de champignons sur des algues !
55. Règne animal. L'influence sociale sur les mœurs est immense et par cela même fort difficile à mesurer. Mais il est manifeste qu'une telle influence est maîtresse; qu'il est impossible à l'être vivant, à l'homme lui-même, de s'y soustraire. La subir, s'y soumettre, y devenir harmonique, est certainement une condition d'existence. C'est manifestement sous celte influence que les animaux qui vivent en société montrent des mœurs, des sentiments si différents de ceux des animaux solitaires, et notamment produisent des actes de dévouement poussés jusqu'au sacrifice de leur vie propre.
56. Influence des circonstances extérieures pour créer les mœurs. On a supposé que les êtres vivants avaient été organisés dès l'origine pour tel ou tel mode d'existence dont ils ne sauraient s'éloigner ; mais à mesure que l'observation superficielle fait place à une analyse plus sévère, à mesure que l'on scrute les faits plus longuement, plus profondément , et surtout sans parti pris , l'hypothèse qui paraissait si simple, si naturelle, va perdant de sa probabilité. Voici par exemple le Castor : autrefois il vivait en Europe, comme il vit encore aujourd'hui dans le nord de l'Amérique, en société nombreuse, et s'y livrait à des travaux gigantesques, barrant les fleuves, inondant les plaines. Dans le lac Saint-Andéol (Lozère), M, le docteur Prunières a retrouvé des traces de ces travaux que l'on a confondus d'abord avec les constructions lacustres des hommes de l'âge de bronze; mais M. Prunières a établi victorieusement d'après M. Broca, que c'était là l'œuvre des castors {Bulletin de la soc. d'anthropologie). Cependant aujourd'hui, pourchassé par l'homme, le castor a cessé ces grandes constructions de cités lacustres, il est devenu solitaire, et niche soigneusement caché dans des trous obscurs qu'il se creuse aux berges des fleuves. Ce fait, bien avéré, est fort important : il montre, d'une part, que le miheu biologique agit efficacement sur les mœurs des animaux, et de l'autre, que les animaux peuvent, par l'enseignement des circonstances, changer entièrement leurs mœurs, qui n'ont donc pas l'immutabilité qu'il était orthodoxe de leur attribuer. Est-ce que l'hirondelle de fenêtre, et une autre espèce, l'hirondelle de cheminée, n'ont pas modifié leurs goûts et leurs mœurs dans un des points les plus essentiels de leur vie, le choix de l'habitation, puisqu'elles ne pouvaient faire leur nid là oîi elles l'établissent aujourd'hui, alors que nous n'avions ni fenêtres, ni cheminées, mais des huttes de sauvages ?
On sait l'influence considérable que la domestication exerce sur le moral et sur les mœurs de nos animaux. Le chien, en faisant retour à l'état sauvage, y perd jusqu'à son aboiement si caractéristique, et, dans les savanes d'Amérique où nous l'avons importé^ on le voit en grande troupe organisant des battues, inventant des stratégies nouvelles et variables avec le genre de gibier qu'il convoite.
57. Commensalisnte. Enfin, il faut au moins citer ici cette singulière association, commune en zoologie, de deux: ou plusieurs animaux d'espèces dilférentesj curieusement traitée par Van Beiiéden, sous le nom de CommensU'
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lisnie, association libre, nullement parasitaire, où aucune des parties n'aliène rien de sa liberté. {Revue des cours scientifiques, janvier 1870 et août 18/1.) Ou ne peut guère supposer que, pour chaque espèce, ce commeusalisme ait eu lieu de tout temps. D'ailleurs, l'homme a aussi ses commensaux : l'hirondelle dont je parlais tout à l'heure, le chat ; dans nos villes, le moineau franc, et dans nos campagnes, le grillon des foyers, etc. Tous ces commensalismes se sont développés au temps où les animaux ont senti qu'ils avaient quelque chose à gagner à leur société respective, et, sous l'influence de ce nouveau miheu, Ubreméni choisi, ils ont singulièrement moditié leurs mœurs.
Tous ces exemples montrent combien de rapports nouveaux sont toujours susceptibles de s'établir entre les êtres vivants, et peuvent changer profondément leur manière de vivre.
58. influence du milieu climatique et topographique sur le développement de la civilisation. La marche singulière et trop peu remarquée de la civdisation, à travers les climats, indique l'influence souveraine qu'ils exercent sur elle. En effet, partout, dans l'ancien monde comme dans le nouveau, la civilisation apparaît d'abord dans des contrées tropicales ou plutôt subtropicales de notre sphère. Dans le vieux monde c'est en Egypte, puis dans l'Inde, et dans le nouveau c'est au Pérou, au Mexique, qu'on la voit naître; puis bientôt, comme des plantes traçantes, ses stolons s'étendent vers le nord, fécondent la Babylonie, la Phénicie, enfin la Grèce et l'Italie. Mais pourquoi ces dernières venues éclipsent-elles leur mère, l'antique Egypte? Pourquoi, avec le temps, perdront-elles à leur tour la prédominance, qui passera à des climats encore plus septentrionaux,. la France, les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Allemagne et jusqu'à la Suède méridionale que réchaulfent, il est vrai, les courants du Gulf-stream? Va-t-elle donc nous quitter à notre tour, cette voyageuse, pour s'élever encore au nord, comme l'affirment les riverains de la Baltique? Or, je prétends démêler les causes secrètes de ces déplacements successifs, et prouver que c'est le climat qui est resté l'influence dominante et qui a déterminé et l'éclosion et l'évolution de la civilisation.
59. En effet, deux facteurs sont nécessaires pour que la civilisation puisse naître et se développer dans un milieu social ; une certaine capacité et activité du cerveau et un notable excédant annuel de la production sur la consommation, la première condition donnant l'instrument, la seconde le temps, deux choses nécessaires aux conceptions et aux réalisations intellectuelles et artistiques.
Or, dès que l'homme, ayant formé spontanément ses premiers groupes sociaux et assuré son langage, se trouva mûr pour la civilisation, que lui fallait-il pour que son cerveau en conçût les premiers hnéaments? 11 lui fallait du loisir pour y songer, du loisir pourréahser les œuvres de luxe, début de toute civilisation.
Or en quelle contrée pouvait-il plutôt se créer ce loisir, si ce n'est dans ces régions exceptionnelles où la température, toujours élevée, réduit au minimum la consommation, et où cependant un sol saturé d'humidité et de détritus oro^aniques élève au maximum sa fécondité ; où le travail d'un homme suffit à en nourrir plusieurs ? Les hommes se disputèrent de bonne heure la possession de ces rares contrées ; ces violences mêmes furent les moyens qui y amenèrent la civilisation, car elles assurèrent la possession des meilleurs pays aUx types humains les mieux doués; et ceux-ci, s'assurant par Tesclavage les produits du travail des vaincus, eurent tout le loisir pour organiser leur conquête, la consolider et en jouir. Ils purent, grâce à la fécondité du sol, appliquer une partie dU travail des vaincus à réaliser les œuvres d'art qu'ils imaginèrent dans leur loisir.
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Ce travail éleva des palais, des temples, des tombeaux, des statues. Alors furent domestiqués les premiers animaux, cultivées les premières plantes alimentaires, découverts les premiers instruments agricoles. 11 importe ici de remarquer que l'esclavage apparaît partout comme l'indispensable agent primitif de la civilisation : c'est lui qui permet aux plus forts, aux plus intelligents, aux meilleurs, «015-Toç, de vaquer aux œuvres qui la caractérisent, à savoir, organisation, lois, arts, religion, etc. Mais cet esclavage lui-même ne pouvait se constituer, que lorsque le travail fut devenu assez fécond pour donner un excédant : tant que l'esclave ne pouvait produire que pour sa consommation, il n'avait aucune raison d'être : le vaincu était tué et mangé; ainsi font encore les sauvages. Après la découverte des premiers instruments agricoles , et la conquête des premiers animaux domestiques, l'homme se trouva moins dépendant de la fécondité du sol ; il put, sous un ciel moins brûlant, sur un sol moins humide, obtenir encore un excédant du travail de l'esclave. Ce fut là un grand progrès : car, si ces contrées étaient moins fertiles, elles étaient plus salubres; l'activité du cerveau de l'homme n'y fut plus alanguie par une température tornde, et son corps par les funestes effets des émanations palustres. Avec les nouveaux eugins et les auxiliaires conquis, ce nouveau milieu, plus favorable à l'activité de l'homme, surpassera l'ancien plus favorable à l'activité de la nature. Voilà pourquoi les régions tropicales perdent le sceptre de la civilisation qui, en Asie, passe à la Chaldée, à la Perse; en Europe, à la Grèce, à l'Italie. Plus tard, les mêmes causes amèneront un nouveau déplacement : car, si le climat de la Grèce et celui de l'Italie sont manifestement plus favorables à l'activité du travail que les climats tropicaux, ils le sont moins que les climats de l'Europe tempérée; c'est pourquoi, à mesure que l'homme a appris à dominer les empêchements de ces climats, leurs hivers rigoureux, un travail plus soutenu lui a assuré aussi des excédants, qui lui ont permis de nourrir des artistes et des savants. Alors ces artistes, mais surtout ces ^avants, jouissant d'un milieu plus favorable à l'activité cérébrale, d'un climat où le farniente a moins de charme que l'activité, ont imprimé un mouvement plus rapide au progrès, et ont fixé dans leur séjour le dernier milieu d'élection de la civilisation ; car aucun indice ne permet de penser qu'un climat plus rigoureux soit plus favorable à l'activité du travail manuel, artistique ou intellectuel.
Voilà comment l'influence des milieux climatt'riques a toujours été l'influence maîtresse du développement de la civilisation, et comment, bien loin qu'il y ait contradiction entre celte influence et les déplacements successifs des centres civilisateurs, du sud au nord, cette marche est au contraire un effet combiné du climat et de la civilisation elle-même. La civilisation, ayant surtout besoin du concours de l'Aime nature pour naître, et, du génie humain pour s'épanouir, les milieux d'élection ont dû être d'abord ceux qui stimulaient la vie végétale, puis ceux qui étaient les plus favorables à l'activité intellectuelle.
60. L'influence des milieux naturels n'a pas été moindre sur la naissance et sur les formes de la pensée religieuse. Quand la nature (comme dans l'Inde) est terrible et cruelle pour l'homme, quand des météores formidables, des ouragans, destructeurs, quand l'inaccessible hauteur des montagnes, la largeur et la force des fleuves, la majesté et l'immensité des sombres forêts, et la férocité de leurs hôtes, tout sentir durement à l'homme sa misère, et de leur puissance écrasent sa faiblesse, comment sa raison épouvantée, anéantie devant ces formidables phénomènes oserait-elle essayer sa timide analyse? L'imagination seule peut
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exprimer son effroi, la légende mystique interpréter ses terreurs ; c'est là surtout que s'applique le « timor fecit deos » de Lucrèce; aussi ces dieux sont des monstres terribles, menaçant de leur laideur même les malheureux, humains prosternés et soumis devant leurs autels et leurs ministres.
Cependant ces mêmes Aryens, mis en présence de la mesquine nature grecque, si maigre, si calme, si facile à soumettre, se sentiront encore une puissance; ils escaladeront ses montagnes, ils traverseront ses fleuves qui sont des ruisseaux, et leurs Hercules purgeront la terre de ses monstres. Ici l'homme est vainqueur, il s'admire, se déifie, son type devient l'idéal de la beauté, l'image de ses dieux. En ce maigre petit pays, l'homme grandit d'autant. 11 n'est pas facile de distinguer entre un dieu, un héros ou simplement un beau garçon : les déesses et les mortelles s'y trompent souvent. Quant aux belles femmes, ce sont vraiment des déesses, les hommes et les dieux les adorent à l'envi. Aussi quel contraste dans les résultats des deux théogonies! La puissante nature indienne conduit en reHgion à l'anéantissement de l'homme et de sa raison ; en politique, à la soumission des masses, à la suprématie de la caste sacerdotale et de ses sateUites. La pauvrre nature grecque aboutit vite à la suprématie de l'homme puissant, du héros, c'est-à-dire de la force, de l'inteUigence, de la beauté, en un mot de tout ce qui fait la dignité humaine. Et, puisque ces deux humanités sont de la même race, aryennes toutes deux, toutes deux sœurs sorties des mêmes flancs, parlant la même langue, ce sont donc les influences mésologiques qui les ont rendues si opposées !
61. D'ailleurs, dans une même nation, la diversité des impressions et des conceptions qui en résultent, se retrouve, amoindrie, mais encore très-nette. C'est ainsi que, sous ce rapport, le montagnard, l'homme des forêts, mais surtout le marin, se rapprochent de l'Indien : fascinés, écrasés par la majesté, la puissance d'une nature grandiose, instinctivement ils traduisent leurs émotions et le sentiment de leur faiblesse en un culte fervent et en maintes superstitions. Au contraire, le savant, qui scrute et démêle les secrets agents de ces grands phénomènes, le citadin, créateur des monuments et autres objets d'art qu'il offre à l'admiration du monde, l'ouvrier, qui connaît fort bien les ressorts cachés des puissants engins dont il est pourtant le serviteur, l'habitant de la plaine, qui n'a guère d'autres émotions, d'autres admirations que celles qui résultent de la belle venue de ses récoltes, dont il est le propre artisan, tous ces groupes sociaux, si différents sous d'autres rapports, n'ont qu'à un très-faible degré le sentiment de l'émotion religieuse, qui a son principe ou au moins ses cordes les plus vibrantes dans le formidable, le terrible et l'inconnu.
62. Enfin, je signale très-succinctement une autre mfluence, qui est de grande importance en sociologie. Si l'on dresse deux tableaux parallèles, l'un de la température moyenne et l'autre de l'abondance, de la variété des manifestations mystiques, religieuses et supertitieuses , depuis le Groenland oii elles sont Jiulles (les Groënlandais n'ont aucun culte) jusqu'à l'Egypte, l'Inde, etc., où elles remplissent la vie individuelle et la vie publique, on est frappé de voir avec quelle régularité ces manifestations croissent en nombre, en importance et en éclat, du pôle à l'équateur, et dès lors on ne peut guère se refuser à admettre que la forme et l'énergie que revêt la pensée religieuse ne soient intimement liées à la température !
Livingstone, qui n'est pas suspect de trop d'indépendance en ces matières, retrouve et note avec étonnement la même graduation dans l'Afrique australe,
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chez les populations successives qui s'étendent du Cap à l'équateur : nul, absolument nul aux environs du Cap, le mysticisme va en se développant à mesure qu'on s'approche de l'équateur. Enfin les mêmes progressions des pôles à l'équateur se sont retrouvées dans les deux Amériques !
63, Concluons que l'homme, et surtout la collectivité sociale, sont infiniment plus soumis qu'on ne l'avait soupçonné à la nature, au sein de laquelle ils se développent. Certainement ce savoir est bien propre à solliciter chez lui la réflexion et à accroître l'indépendance de sa pensée. Au moins saura-t-il oiî il doit chercher l'origine de ses mœurs, de ses idées comme de ses préjugés. Bien loin de s'étonner et de s'irriter de ce que les citadins et les ruraux, les colonies et la métrppole, Paris et la province, et les divers groupes professionnels ne sentent pas, ne pensent pas de la même manière, il saura qu'il est naturel et légitime qu'il en soit ainsi ; et dès lors il comprendra que la concorde et l'harmonie entre ces groupes ne peuventse rencontrer que par la libre expansion de leurs aspirations respectives, expansion qui, sans doute, ne peut résulter que d'une fédération très-largement comprise. Enfin, par cette conception, l'homme saura, particulièrement en ce qui concerne l'humanité, qu'il n'y a pas de vérité absolue, mais que toutes sont relatives aux temps et aux lieux, et que les influences de milieux sur nos organes dominent toute science et tout art qui a l'homme pour objet.
64. Influences sociales. Cependant, de ces influences créatrices de nos mœurs, je n'ai guère signalé que celles qui ont leur origine dans les objets qui nous entourent. Il en est d'autres qui émanent directement du milieu humain ; elles ne sont pas les moins considérables, mais elles sont assez généralement connues, et je ne m'y arrêterai guère. Un seul exemple en montrera l'importance. Il y a des milieux sociaux, soit nationaux, soit provinciaux, et surtout professionnels, où règne l'esprit d'examen et de doute, où tout phénomène naturel ou réputé surnaturel est soumis à l'analyse intellectuelle, où le cerveau est toujours en éveil : là on se sent vivre par l'intelligence, on aime la nouveauté qui la sollicite, on attend d'elle les émotions qui font sentir l'existence, on place son espérance dans l'avenir. Il est d'autres milieux où on la met dans le passé : c'est à la vénération des aïeux, au récit des vieilles légendes, que l'on demande l'émotion ; c'est dans l'imitation des ancêtres, dans le retour au passé que l'on place l'idéal. Je suis loin de critiquer l'une ou l'autre de ces tendances ; je les constate ; elles ont toutes deux leur côté louable ; le point serait peut-être de les harmoniser, tandis qu'aujourd'hui elles sont hostiles. Quoi qu'il en soit, que l'on suppose deux jeunes gens élevés chacun dans un de ces milieux sociaux : n'y a-t-il pas beaucoup de chance pour que les opinions de ces jeunes hommes soient aussi dissemblables que leurs milieux respectifs? N'arrivera-t-il pas que l'un, dans ses plus beaux rêves, songe surtout au poétique passé (car il n'y a pas de vulgarité que le passé n'ennoblisse), l'autre au riant avenir (riant, car à cet âge ou l'imagine selon ses souhaits)? Sans doute il est très-probable, quoique non certain, qu'il en sera ainsi. Mais, et je prie le lecteur de remarquer ce point, si au lieu d'un jeune homme on en suppose mille en chaque milieu, oh ! alors, ce n'est plus une probabilité, c'est une certitude qu'en chacun de ces deux groupes, la majorité reflétera fidèlement la poétique du milieu où elle s'est développée; et ce qile je dis de l'idéal sera aussi rigoureusement vrai des idées morales, des goûts, etc. L'influence du milieu, qui ne paraît pas fatale quand on considère les individus, Vest certainement quand il s'agit de la collectivité.
Je veux encore signaler un exemple très-commun de l'i nfluence du milie
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social. Quand une fois un régiment a acquis quelque renom, il conserve trèslongleraps ses qualités propres, — la bravoure, l'intrépidité, la fermeté, etc., et cela malgré le renouvellement des hommes qui le composent, de sorte que chaque homme nouveau, s'il eU naturellement brave, y devient plus brave; s'il est timide, il perd tout ou partie de sa timidité. C'est donc ainsi que le milieu famihal, cantonal, citadin ou villageois, professionnel, etc., se combinant avec nos penchants, notre tempérament et tout ce que notre organisme tient de l'hérédité, façonnent nos opinions, et décident de nos pensées, de nos qualités ou de nos vices ! ( Foi/ . § 84-9 1 . )
65. Par toutes ces conclusions, m'accusera-t-on de nier la liberté humaine? J'avoue que, lorsque je pense faire de la science, je me préoccupe peu des inductions qu'en pourrait tirer la philosophie spéculative, j'estime qu'un tel souci n'est propre qu'à nous enlever notre indépendance intellectuelle, de sorte qu'au lieu de nous efforcer de trouver ce qui est, nous cherchons ce qui peut être favorable à nos à priori. D'ailleurs, depuis tant de siècles que l'on discute sur lelibre arbitre, on n'a pas fait avancer la question d'un pas. Pour moi, je crois que dès aujourd'hui les mésologistes et les démographes sont en mesure de démontrer avec la dernière rigueur que les influences des milieux sur les collectivités sont fatales, nécessaires ; qu'un groupe social placé dans un milieu moins favorable à la moralité verra croître nécessairement sa criminalité, aussi nécessairement qu'augmenterait sa morbidité, si on le plaçait dans un milieu palustre ! Quelquesuns en doutent-ils, qu'ils veuillent se reporter à mon article Mariage (p. 54 et suiv.) où se montre l'influence de l'association conjugale, du milieu familial, si prononcée, si fatalement constantesur la moralité, que depuis trente ans que cette recherche est possible, la criminahté annuelle des célibataires, soit contre les propriétés, soit contre les personnes, soit contre eux-mêmes (suicide), s'est montrée double de ce qu'elle est chez le groupe des époux. Certainement il y a, et en nombre, des célibataires fort honnêtes gens, mais la collectivité n'en fournit pas moins fatalement double contingent aux cours d'assises. Voilà ce que tous les faits sociaux montrent avec toute évidence.
66. Depuis l'article Mariage, j'ai même à signaler un fait nouveau, c'est que ce n'est pas seulement la présence de l'épouse qui retient nos mauvais penchants, mais non moins énergiquement celle des enfants, soit contre le crime, soit contre le suicide; par exemple, j'ai trouvé que par millions de chaque catégorie, on compte annuellement, pour les deux sexes pris ensemble, 175 accusés de crimes et 314 suicides parmi les époux sans enfants, et seulement 109 accusés et 125 suicides chez les époux ayant des entants : ainsi plus la famille est complète, plus elle est protectrice.
67. La conclusion inéluctable qui se dégage de tous ces faits n'est pas de mince importance pour la sociologie: à savoir que, si l'on veut modifier une collectivité, il faut modifier d'abord son milieu. Sans doute, on ne peut que rarement changer l'air ni le sol. Mais il n'est pas impossible de modifier le milieu social. Les gouvernements corrompus l'ont prouvé à notre honte , un gouvernement probe peut à son tour le montrer à notre gloire.
68. Cependant ces influences raésologiques, qui modifient les activités organiques et les mœurs, peuvent et doivent, si leur puissance ou leur durée augmentent, pénétrer plus avant et produire des effets favorables ou funestes sur notre organisme lui-même, effets qui se traduisent par diverses manifestations morbides, ou au moins par une modification de la vitalité. Ainsi nous avons
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montré que l'influence du mariage, si manifeste sur la moralité, l'est aussi sur la santé et sur la durée de la vie. Il en est de même des influences climatériques professionnelles et de toutes influences un peu prononcées et duridiles. Ces influences de milieu peuvent plus encore, si elles sont à la fois durables et non préjudiciables aux organismes : leur puissance peut s'élever jusqu'à modifier anatomiquement, et plus ou moins profondément, cet organisme lui-même, comme le montrent nos plantes et nos animaux domestiques. De là deux groupes de phénomènes mésologiques que nous allons signaler avec un peu plus de détails, parce qu'ils sont de la compétence plus particulière du médecin.
m. 69. Influence mésologîqae modiCant la santé on la durée de la -vie. Au point de vue de la science générale et embrassant tous les êtres vivants, végétaux et animaux, on peut dire que c'est là une étude toute nouvelle. La pathologie végétale a été effleurée par Moquin-Tandon, qui n'a pu improviser la pathologie comj)arée ; et ce qui regarde les animaux n'est pas beaucoup plus •avancé. Pour l'homme seulement et à un point de vue tout pratique, d'assez nombreux documents existent.
70. Règne végf.tal. Ce n'est donc guère qu'une tête de chapitre que je prétends ouvrir ici. Sans doute il y a des notions éparses, mais nul ensemble méthodique. On sait, par exemple, en ce qui touche l'action de la lumière dont nous avons déjà signalé les influences excitatrices g 21-53, que des plantes vertes plongées dans l'obscurité ne tardent pas à pourrir; on sait aussi que, dan? un lieu insuffisamment insolé, elles s'alanguissent et s'allongent indéfiniment en rameaux étiolés, blanchâtres, celluleux, sans vigueur et sans consistance, et sans pouvoir seulement former leurs organes de reproduction.
71. Le miheu hygi'ométrique compatible avec la santé est très-diflérent selon les espèces. Les unes comme les plantes de marais ne sont jamais assez gorgées d'humidité ; les autres, comme les plantes grasses, ne tarderaient point à pourrir en un miheu humide, tandis qu'elles supportent, sans souffrir, des sécheresses excessives. En outre, la qualité de l'eau elle-même n'est pas indiflérente : telle plante, comme le cresson de fontaine, ne conserve sa bonne santé que dans l'eau courante, tandis que telle autre, comme Parnassia palûstris, etc., ne vient bien que dans l'eau stagnante ; mais c'est là une aptitude exceptionnelle, propre à la flore lacustre. Les plantes exigent, en général, que leurs racines plongent dans un sol suffisamment humide, mais aéré et non marécageux, non pénétré d'eau croupissante, car une telle eau est dépouillée d'oxygène : de là la merveilleuse efficacité du drainage pour les terrains dont le sous-sol argileux retient indéfiniment l'eau.
72. Il a été longtemps classique de regarder les végétaux comme seulement avides d'acide carbonique et indifférents à l'oxygène : mais une analyse plus intime a montré que cette indifférence n'est pas réelle, et qu'un certain nombre d'actes de la vie végétale ont besoin de cet oxygène ; c'est ainsi que M. Gérardin a toujours vu les algues vertes, propres à l'eau convenablement oxygénée, disparaître, et être remplacées par des algues à organisation rudimentah'e et dépourvues de chromule, toutes les fois que l'eau était dépourvue d'oxygène, comme il arrive pour l'eau de condensation des machines à vapeur, ou pour celle qui est saturée de substance organique {voy. § H3)-
73. Cependant un air pur ne suffit pas à la végétation, il faut qu'il renferme des quantités notables d'acide carbonique, véritable aUment de la plante. 11 faut de plus que ces gaz lèchent avec une certaine lenteur les surfaces des feuilles : si
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les vents sont incessants et violents, comme sur les bords de la mer et sur les hautes montagnes, ou voit les arbres.se rabougrir, se rapprocher de la surface du sol, s'y étaler comme pour y chercher appui et protection. Les tégétaux qui résistent le mieux sont ceux dont les l'euilles sont recouvertes d'un feutre épais, capable de retenir dans ses mailles une petite couche d'air tranquille. Sur le bord de la mer, la poussière d'eau salée, charriée par le vent, ne paraît pas moins défavorable.
D'un autre côté, on a constaté la sensibilité extrême des plantes à certaines émanations délétères. C'est ainsi que les vapeurs mercurielles qui, à la température ordinaire, rayonnent au loin d'un bain de mercure, mais en quantité tellement infinitésimale que, jusqu'en ces derniers temps, les chimistes n'avaient pu constater leur présence, sont cependant énergiquement accusées par certaines plantes qui y sont exposées et dont les feuilles ne tardent pas à mourir. On sait d'ailleurs les funestes effets, pour nos arbres parisiens, du sol imprégné de gaz à éclairage ou d'hydrogène sulfur.'.
74. Quant au sol lui-même, outre les qualités physiques dont nous avons déjà parlé {voy. § 27), il doit fournir certains sels indispensables à la nutrition des plantes. C'est ainsi que le fi'oment doit y rencontrer des phosphates et une proportion de sels ammoniacaux plus considérable que pour beaucoup d'autres plantes, tandis que les légumineuses fourragères (Trèfle, Luzerne, Esparcette, Lupin), qui paraissent jouir du pouvoir de fabriquer une partie de leur substance azotée avec l'azote de l'air, sont par cela même beaucoup moins exigeantes en fumure, mais végètent pauvrement dans un sol dépourvu de sel de soude, de potasse et de chaux.
75. Enfin nous avons déjà vu, §23-26, qu'une certaine quantité de chaleur est nécessaire à chaque plante, que la longueur des hivers influe singulièrement sur la durée de la vie d'un grand nombre de végétaux, dont les mêmes espèces, vivaces sous les tropiques, sont annuelles (c'est à-dire ne durent que sept à huit mois) dans notre climat.
A ces influences morbides du milieu physico-chimique il faudrait ajouter les influences innombrables et généralement funestes qui résultent pour les végétaux du milieu animé ^ : milieu soit végétal, fournissant ses parasites (gui, champignons) ou ses commensaux, lierre, vigne, chèvrefeuille et autres volubles ; soit animal, larves des insectes parfaits, dévorant ou les feuilles ou les racines, ou creusant le tronc de cavités où l'eau séjourne, croupit et achève de décomposer le bois, ou développant, par leurs morsures et leur ponte, des tumeurs diverses (noix de gales, tumeurs chevelues des rosiers, etc., etc.).
76. Règne animal. Nous nous arrêterons seulement, à titre d'exemple, sur quelques expériences qui se rapportent à l'influence du milieu marin sur les poissons et sur les mollusques d'eau douce, ou inversement. Plusieurs poissons semblent d'abord pouvoir passer impunément de l'eau de mer dans l'eau douce,
et réciproquement, puisque chaque année les saumons, les aloses, les anguilles, etc., à époques fixes, quittent un des milieux pour aller frayer dans l'autre. Mais ce changement ne s'effectue que graduellement, de sorte qu'il n'y a pas de brusque rupture d'équilibre entre la densité des humeurs et celle du milieu, rupture qui serait capable de susciter des phénomènes osmotiques rapides et meurtriers. Car, quand le changement est instantané, il est ordinairement funeste. Ainsi M. P. Bert
* Ces parasites cependant ne sont pas toujours funestes, puisque les mouches des sucs de la fleur favorisent la fécondation, etc.
qui vivent
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;i vu les ablettes (d'eau douce) être comme foudroyées par leur immersion dans l'eau de mer. Les anguilles résistent mieux à cette brusque transition, ce qu'elles doivent d'une part au mucus épais qui.les protège, car si on enlève avec un linge rude ce que l'on peut de ce mucus, leur résistance en est amoindrie d'autant, et d'autre part, aux cellules épithéliales spéciales qui recouvrenl leurs branchies et qui résistent mieux au contact de l'eau de mer, tandis que l'épithéliiim des ablettes se grippe aussitôt (P. Bert).
D'ailleurs, en rendant l'eau douce aussi dense que l'eau de mer, soit par du sucre, soit par un sel neutre non toxique, on fait également périr les poissons d'eau douce, tandis qu'on prolonge beaucoup la vie des poissons de mer : « mais, ajoute encore M. P. Bert, la densité n'est pas tout, car en ramenant avec de l'eau distillée la densité de l'eaude mer à celle de l'eau douce, les poissons y vivent beaucoup plus longtemps que dans cette dernière, et le chlorare de sodium ne joue pas seul un rôle dans ces phénomènes. » Ajoutons que déjà M. Beudant avait constaté que certains mollusques marins (patelles, etc.) peuvent vivre dans l'eau douce, mais à la condition qu'on les y habitue peu à peu.
77. Nous avons maintenant à aborder l'influence du milieu sur la santé physique de l'homme (a), et celle non moins grande sur sa santé morale (B), sujet immense, comprenant peut-être toute l'étiologie des états morbides. Heureusement un grand nombre d'articles de nos collègues concourent à présenter sur ce point l'état actuel de nos connaissances. Nous n'aurons donc qu'à indiquer les grandes divisions de notre sujet et à renvoyer aux articles spéciaux.
A. 78. Le milieu dont l'influence, plus ou moins prolongée, altère la santé peut être géographique et emprunter sa nocuité aux conditions soit thermoméfriques, soit hygrométriques, soit barométriques, soit telluriques (dont les émanations malsaines sont le plus souvent inconnues dans leur nature intime), soit même bromatologique (pellagre, ergotisme, etc.). L'énumération de ces conditions et de ces localités morbides et des affections qu'elles engendrent sera faite à l'article Endémie, Aliments, Alimentation, etc.
79. Le milieu morbigène peut être social, empruntant ses influences soit au miheu mental ou névropathique, soit au milieu purement organique le milieu mental comprend les habitudes très-variables, par exemple, selon l'habitat (grandes villes, campagnes, etc.), les mœurs vicieuses, les contagions nerveuses, etc.; le milieu organique se compose d'abord des affections qui naissent de l'agglomération, ensuite de celles qui, par contagion proprement dite ou par épidémie, se servent de l'agglomération pour se propager et s'aggraver.
80. Cependant ces influences qui paraissent si distinctes se combinent souvent. C'est ainsi que les influences sociales d'agglomération ou de misère, que certaines influences telluriques, sont singulièrement modiflées par la température : un climat chaud aggrave extrêmement les funestes effets de l'agglomération et ceux des influences telluriques palustres ; au contraire, ce même climat atténue beaucoup les effets de la misère, ceux d'une alimentation pauvre : tandis que les climats froids réduiront presque à zéro les influences telluriques, diminueront ceux de l'agglomération, mais aggraveront extrêmement ceux d'une alimentation mauvaise ou insufflsante.
Ayant renvoyé aux articles Endémies, Professions et Contagion, l'énumération et l'étude des diverses affections morbides bien caractérisées et dès aujourd'hui nommées et décrites il me reste à signaler les actions de milieu qui, sans être absolument déterminantes de telle ou telle manifestation morbide définie.
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ont pourtant une influence manifeste sur la santé et aggravent ou diminuent la mortalité.
8i. Les conditions de milieux qui sont dans ce cas, bien que certainement trèsnombreuses, sont encore peu connues et peu étudiées ; cependant on trouvera à nos divers articles de démographie [Mariages, Mortalité, France, Bretagne (Grande), BELGiQnE, Bavière, etc., etc.] les notions acquises dès aujourd'hui sur ces influences de milieux. C'est ainsi qu'à l'article Mariages on verra les influences fortifiantes de la famille et débilitantes du célibat et surtout du veuvage.
Les influences de cet ordre sont très-nombreuses, mais encore à étudier. Il est à peu près certain, par exemple, que chaque milieu géographique comme chaque milieu social a ses influences spéciales sur la morbidité. Ainsi il parait que la phthisie qui dans nos climats (France, Angleterre, Belgique, etc.), cause au moins le dixième des décès, serait rare en Egypte, en Suède, plus rare en Islande, inconnue sur les hauts plateaux de la Bolivie, du Pérou?
Mais toutes ces affirmations sont trop vagues et doivent seulement stimuler les recherches ; car quelle conquête que la découverte d'un climat impropre au développement d'un tel fléau ! La statistique des causes de décès, poursuivie avec une si louable persévérance par l'Angleterre et la Belgique, pourra seule, quand elle se sera étendue aux autres nations civilisées et suffisamment perfectionnée, permettre d'aborder ces problèmes.
82. Déjà nous pouvons affirmer que la scarlatine, si fréquente et si grave dans les épidémies du moyen âge, a conservé chez nos voisins d'outre-Manche une fréquence et une gravité deux fois plus grande que celle qui est propre à la Belgique et sans doute à la France [voy. article Bretagne (Grande), p. 616]. De même, à notre article Bavière, on a pu voir de profondes différences entre la pathogénie du bassin du Danube et celui du Rhin; à l'article Belgique, entre celle des Flandres et d'Anvers d'un côté, et celle des provinces de Namur et du Luxembourg de l'autre. Ce sont là les premières notions certaines d'une science à créer, la Nosologie topographiqiie , lorsque l'enquête des causes- de décès aura été instituée soit par les nations, soit au moins par les localités assez avancées pour l'entreprendre; et ces localités sont déjà nombreuses. Nous résumerons et présenterons l'ensemble de ce que nous en savons actuellement au mot Morbidité.
85. Enfin il y aurait lieu de dire les milieux géographique, climatérique, saisoniers, etc., qui à certains âges ou à tous les âges augmentent ou diminuent la mortalité. Mais ces questions seront traitées avec soin au mot Mortalité.
A l'article France ' nous montrerons, sur notre propre territoire, des influences de milieux qui n'étaient pas même soupçonnées avant nos recherches démographiques, telles, par exemple, que la mortahté chaque année deux à trois fois plus intense dans certains départements et à certains âges, ainsi celle des enfants de 1 à 5 ans si régulièrement répartie sur toute la lisière des départements méditerranéens immédiatement contigus. Nous en trouverons d'autres (la Haute-Loire, etc.), où la mortalité des petits garçons est constamment supérieure à celle des filles, et inversement.
^ * Voir surtout notre ouvrage en cours de publication, La Démograp/iie figurée de la France, où les influences de milieu sur chacun des phénomènes sociaux, natalité, mortalité par âges
et par sexes, matrimonialité productions, consommations, etc., etc , sont mises en hi-
mière, non plus seulement par des chiffres, mais aussi par des figures appropriées et parlant aux yeux.
Le milieu ambiant ne change pas seulement selon les stations géographiques : mais aussi selon les saisons : de là une influence raésologique très-marquée et sur la Nataxité et surtout sur la Mortalité {voy. ces mots). C'est ainsi que, sur une moyenne annuelle de 12,000 décès, les mois de janvier et de février comptent chacun environ 1,530 décès de vieillards de 70 ans, tnndjs que les mois de juillet, d'août et de septembre en ont moins de 800, et inversement pour l'enfance.
B. 84. Influences psychologiques et sanitaires des milieux sociaiuc . Nous aurions maintenant à passer en revue, d'une part, les milieux sociaux qui sont aptes à créer des états pathologiques ou à augmenter la fréquence des affections courantes, et, de l'autre, ceux qui paraissent exceptionnellement favorables à la santé : mais ce serait toute notre pathologie à revoir, car quelle est l'affection qui ne reçoit pas l'influence des milieux sociaux, professionnels, qui l'entourent? Signalons seulement quelques exemples.
Ils se rangent sous deux chefs : «. Influences du milieu né fropathique et du milieu mental; p. Influence du milieu purement organique.
a. 83. Milieu névropathique et contagion nerveuse. Nous avons déjà exposé, § 58-6-4, les puissantes influences qu'exercent sur nous nos impressions sensoriales venant des phénomènes physiques, du spectacle de la natui'e. Or celles qui nous viennent de la vue des souffrances, des manifestations passionnelles de nos semblables, retentissent encore plus fortement ; et parfois elles deviennent assez violentes pour amener des ébranlements nerveux pathologiques, qui souvent revêtent précisément la même forme que ceux qui nous ont impressionnés. De là l'expression de contagion nerveuse adoptée par M. le docteur Bouchut. On peut dire que ce laborieux et savant médecin a rendu un service signalé à la philosophie mentale, en mettant hors de doute cette contagion (contagion sans contact immédiat, puisqu'ici l'agent de transmission est une impression optique on auditive), et en puh[\diXii [Union Médicale, m?à 1862) l'analyse d'un grand nombre de faits qui se sont passés de notre temps, en plein Paris : une première fois en 1 848, dans un ouvroir o\x l'on avait réuni 400 ouvrières pour un travail de couture et où se déclarèrent coup sur coup, en trois jours, 145 cas de syicope convulsive ; une seconde fois en 1861 dans une église de Montmartre: en quelques jours une quarantaine déjeunes filles (sur 150) furent tour à tour prises d'attaques convulsives dont quelques-unes très-graves. Il paraît avoir été constaté que la vue n'est pas le contagium indispensable, que le cri initial poussé par une femme saisie de convulsion a qiielqne fois suffi pour déterminer un cas nouveau. C'est un point dernièrement confirmé par le professeur Brown-Sequard , qui, possédant la faculté d'imiter le cri initial de l'épilepsie, a dû renoncer à le faire entendre dans ses cours parce qu'il lui est arrivé de déterminer des atlaques parmi les assistants. On remarquera l'importance de ce dernier fait pour la théorie dp c«s contagions nerveuses, puisque voilà un contagium pur de toute spécificité morbide ! Ce fait suffit pour montrer le néant de ce prétendu fluide nerveux, indépendant de la substance nerveuse, et pivot des théories spirites. La cause initiale delà crise, le contagium est une impression spéciale et organiquement douloiireuse qui amène à sa suite toute une série de manifestations par une sorte d'action réflexe, par un mécanisme peut-être analogue à ces corps que les ondulations sonores de l'air font vibrer à l'unisson.
86. On connaît d'oilleurs un grand nombre de faits de moindre importance, comme la contagion du rire, des pleurs, du bâillement, celle des tic* que les vétérinaires si^inalent exister à un haut degré chez le cheval, et celui plus singu-
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lier encore de l'avorlement chez les vaches : en effet, dans une étable renfermant plnsieurs vaches pleines, l'avortement de l'ime détermine souvent celui de toutes les autres placées dans son voisinage. Ajoutons que les aliénistes ont depuis longtemps signalé « la toute-puissance de la contagion morale (pourquoi morale?) dans la propagation de certaines formes de la folie, notamment du suicide )), et en ont cité les exemples les plus probants. La contagion ou mieux la propagation nerveuse, bien étabhe, explique un nombre très-considérable de faits historiques concernant les démoniaques, les convulsiomiaires, etc., etc. On peut même dire que, sous l'influence du mysticisme à outrance du moyen âge, l'humanité a présenté pendant bien des siècles le triste et douloureux spectacle d'une démonomanie chronique et presque universelle.
87. Milieu mental, entraînement des foules . Au fond cette propagation nerveuse d'étot vraiment pathologique est de même ordre que les entraînements de la peur ou de l'audace : c'est sur elle que compte le colonel qui s'élance le premier au-devant de la mitraille, c'est elle qui détermine les paniques ou les fureurs si redoutables des foules ; et il semble, à consulter l'histoire, que les Français soient particulièrement disposés à ces emportements collectifs.
Il y a là une impulsion, violente, involontaire, à imiter, à reproduire dans nos âmes et dans nos actes les sentiments et les mouvements que nous voyons surgir autour de nous, impulsion qui n'a été encore que bien peu étudiée.
11 est des circonstances qui facilitent ou accroissent cette propagation nerveuse : les unes tiennent à la race, les autres au climat, d'autres aux personnes, d'autres à l'âge et au sexe. M. Sarcey a remarqué l'intensité qu'imprime à cette propagation le nombre des personnes assemblées : dans ses excellents feuilletons de critique théâtrale, il a signalé souvent que l'effet de toute réunion compacte est de rendre infiniment plus vives les impressions naturelles de chacun de ceux qui la composent. Il semble que dans ces collectivités on perde une partie de sa personnalité, pour ressentir, comme membre d'un corps vivant, les passions, les préjugés de la foule. « L'atmosphère, dit M. Sarcey, est en quelque sorte imprégnée des opinions courantes, vous subissez presque toujours sans vous en douter l'inûuence de ce milieu vivant, vous êtes emporté par l'émotion de tous. «
88. Non-seulement les mouvements passionnels subits sont particulièrement contagieux, mais toutes les modalités mentales d'une collectivité le sont aussi. Tous ceux qui ont été des témoins attentifs ou qui étudieront avec impartialité la population parisienne pendant le siège et à fortiori pendant la Commune, s'en convaincront. Dans l'histoire de tous ces entraînements, visiblement instinctifs, pendant lesquels la volonté individuelle, comme fascinée parles agissements extérieurs, cesse d'avoir conscience d'elle-même, il y a des phénomènes animiques d'une haute importance pour la psychologie, pour l'hygiène mentale et surtout pour la sociologie.
L'étonnement dans lequel nous jettent ces phénomènes, l'incrédulité avec laquelle les uns les repoussent malgré leur authenticité, la tendance des autres, si souvent exploitée, à y voir des faits miraculeux, c'est-à-dire irréductibles ou contraires aux lois de la nature, sont autant de preuves que nous nous sommes fait des idées fausses sur les secrets ressorts de nos manifestations fonctionnelles et animiques. Nous avons donc beaucoup à apprendre de ces observations, beaucoup à réformer de nos préjugés, sous peine que la raison individuelle ne comprenne rien à la raison collective. Nous signalons ces hauts problèmes, mais ce n'est pas le lieu de chercher à les résoudre.
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89. Habitudes ou mœurs vicieuses. Voilà une contagion qui tient de fort près à la précédente et qui a une influence immense sur l'Iijgiène des individus composant tel ou tel groupe social. Par paresse ou par nature l'homme ne raisonne, ne veut que fort rarement ses mouvements et ses actes; le plus grand nombre de ses manifestations est le fait d'habitudes instinctives, et les habitudes personnelles sont empruntées pour la plupart au milieu social, au groupe professionnel, etc. Il faut un grand effort individuel et collectif pour modiûer ces mœurs vicieuses des groupes sociaux ; c'est là pourtant que doivent tendre les réformateurs, sans quoi rien de fait. Dans un milieu social donné, l'homme moyen subit un entraînement fatal, il contracte, sans le concours de sa volonté et presque indifféremment, des habitudes bonnes ou mauvaises (au point de vue physique comme au point de vue moral); et une fois contractées elles ne le quittent guère !
90. J'imagine que nos généraux ont trop manié les hommes pour ignorer ces éléments de physiologie mentale. Gomment se fait-il donc qu'ils se fassent, parmi nos jeunes recrues, les propagateurs de la funeste habitude de l'eau-de-vie, et cela par des distributions quotidiennes? Ignorent-ds que l'homme, et surtout l'homme de labeur musculaire, une fois soumis à l'usage journalier de cette pernicieuse liqueur, est fatalement entraîné à en augmenter les doses ! Accoutumer nos jeunes gens à une dose quotidienne d'eau-de-vie, c'est un acte déplorable, qu'il faudrait juger criminel, s'il n'était évidemment le fait de l'ignorance et de l'ii'réflexion. Je le signale à la Société contre l'abus des boissons alcooliques.
p. 91. bifluence des milieux organiqîtes sur les vices sociaux:. Le mal, en effet, pas plus que le bien, n'échappe à l'influence souveraine du milieu. Dans ce sujet trop fécond, je citerai seulement deux exemples. M. H. Sainte- Claire Deville a lu dernièrement à l'Institut un mémoire oiî il établissait par des exemples tirés de la zootechnie et aussi de l'humanité combien les sociétés de mâles sont dangereuses pour les mœurs; que chez les béliers, chez les chiens, comme chez les hommes et chez les jouvençaux, elles sont presque fatalemeut productives de la sodomie. Il en tirait de légitimes conclusions contre l'iuteniat des lycées, des séminaires, des couvents
D'autre part, on sait que la pénurie d'aliments charnus développe le cannibahsme chez tous les carnassiers, et notamment chez l'homme, que l'anthropophagie s'y montre soit sous sa forme militaire : la manducation du guerrier vaincu par le guerrier vainqueur, soit plus révoltante encore, dans la famille même : on mange les enfants, notamment l'un des deux jumeaux, parce que la mère ne peut les nourrir tous les deux (AustraUens), ou les vieux ancêtres, notamment les vieilles femmes inutdes et sans défense (Terre- de-Feu). Or, une seule chose a prévalu contre ce cannibalisme, non les sermons des missionnaires, mais l'importation des bestiaux dans ces contrées dépourvues de mammifères. Ce qui en est resté n'est plus que la force acquise par le fait d'une habitude séculaire ; mais, la cause efficiente étant enlevée, la coutume vicieuse va s'éteignant pour peu qu'un intérêt y sollicite. C'est là une règle qui, croyons-nous, ne comporte pas d'exception. Voulez-vous changer les mœurs, les idées? Ne vous proposez pas de changer d'abord le vied homme ni ses pensées, mais le milieu générateur de ces idées; ie reste viendra de soi, car les idées de toute coUectinté ne sont-elles pas le résultat nécessaire du conflit de son organisme avec son mdieu? Que pouvez-vous sur cet organisme? Attaquez donc le mdieu.
92. Influence de l'état civil et du milieu familial. Nous avons signalé cette
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puissante influence à l'article Mariage. Elle était déjà connue et bien appréciée en ce qui concerne la vitalité des enfants nés hors ou dans le maiiage {voy. article Bavière, p. 617, et Mortalité), mais à peine signalée chez les époux; quant à l'influence du" veuvage, quoique plus marquée encore, elle avait passé inaperçue. Kous avons exposé combien l'influence favorable du mariage est constante, puisqu'on la retrouve dans tous les pays qui ont pu être étudiés, et combien elle est considérable, puisqu'à chaque âge elle diminue très-notablement la mortalité, et que cette atténuation s'élève quelquefois à moitié! Enfin nous avons montré que cette influence est encore plus [irononcée sur le côté moral et mental de l'homme ; et l'influence du salutaire milieu mental de la famille, constatée § 65 et 66, n'est certahiemcnt pas étrangère à ce remarquable résultat {voij. aussi l'article Mariage, ^ 44 et suiv.).
95. Influence sanitaire du degré d'aisance. La misère, la médiocrité, l'opulence, constituent trois milieux fort différents, et dont l'influence est plus considérable que celle de la profession elle-même ; c'est pourquoi toute recherche sur l'influence professionnelle, qui ne commence pas par dégager ce qui tient au degré d'aisance respective, est frappée de juste discrédit. La vitalité de l'enfance surtout est dominée à un degré inouï par le bien-être des familles. La misère peut laisser succomber jusqu'à 90 et plus pour i 00 de ces enfants avant la cinquième année, tandis que l'aisance intelligente et soigneuse peut en élever 90 et plus. Après l'enfance, c'e'st la vieillesse qui reçoit la plus puissante influence du bien-être. Cependant nous avons montré à l'article Bretagne (Grande) que lesgrosses fortunes héréditaires et les modestes ressources qu'assure un travail sa- Intnire et quotidien ne concourent pas également à conserver la vie ! Ici c'est la médiocrité qui vaut mieux que l'opulence ! En effet nous avons vu, page 620 de cet article, que les nobles et gros rentiers de 15 à 60 ans avaient une vitalité notablement moins élevée que les fermiers et leurs valets ! et surtout bien inférieure à celle des magistrats et des clergymen [voy. article Mortalité),
94. Influences professionnelles. Nous n'entreprendrons pas d'indiquer même sommairement les influences de chaque milieu professionnel. Chaque profession a le sien pourtant, chacune nous plonge, un grand nombre d'heures chaque jour, dans un milieu spécial. Chacune met enjeu un ensemble particulier d'organes et laisse les autres dans un repos plus ou moins absolu; chacune développe en nous des tendances, nous incite à des goûts spéciaux et nous expose à des excès particuliers. Il y a là tout un ensemble de notions qui, indépendamment de toute vue d'application soit à l'hygiène (le seul point de vue auquel on s'en soit un peu occupé), soit à la pédagogie et à l'art de déterminer la profession qui convient à chaque tendance organique, soit enfin à la sociologie en général, il y a là, dis-je, à acquérir une série de connaissances de la plus haute importance et du plus grand intérêt, pourtant encore inexplorées et qui, sous beaucoup de points de vue, ne pourront l'être avec quelque solidité que par la méthode démographique, je veux dire quand on classera par groupes professionnels tous les fcuts numériques et à recueillir concernant la natalité, la matrimonialité, la morbidité et la mortalité, la vie moyenne, la criminalité, le degré d'aisance, les âges, les sexes et l'état civil, les investigations anthropologiques (volume et forme du crâne, et surtout poids respectif des diverses parties de l'encéphale, etc.). Aujourd'hui ce qui est connu a été recueilli presque uniquement au point de vue pathologique et un peu au point de vue hygiénique : ce sera exposé au mot Profession.
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95. Influence de l'agglomération. Riea de plus favorable aux manifestations morbides et à leur aggravation que l'agglomération, même dans les conditions de sanlé et de bien-être; la Morbidité et la Mortalité {voy. ces mots), partout plus accentuées dans les villes que dans les campagnes, en sont la preuve. Mais quand l'agglomération porte sur des malades, toutes les maladies s'aggravent, plusieurs Ibrt rares (fièvre puerpérale, pyobémie) , ou peu graves dans la famille (érysipèle, opiithalmies, etc.) deviennent plus fréquentes et formidables; enfin il en est d'aulres, comme la pourriture d'hôpital, qui naissent de toutes pièces, et, parmi elles, des affections comme la dysenterie, le redoutable typhus des camps, qui surgissent tout d'un coup du seul entassement des hommes sains, mais le plus souvent souffrant physiquement et moralement.
W. 96. Influences nié!s>olog;iques amenant un changement dans la (Structure des org^anisnies. Nous avons passé en revue des influences qui modifient l'activité, les mœurs ; d'autres plus profondes ou plus prolongées modifient les conditions de santé, de vitalité. Cependant, pour tout physiologiste, il est bien présumable que celles de ces influences de milieux qui, à la fois profondes et durables, sont cependant compatibles avec l'existence et la reproduction indéfinie, doivent finir par modifier plus ou moins les organismes auxquels elles s'appliquent, et d'autant plus facilement que ces organismes sont plus jeunes. A. ce propos, je ferai ici une remarque que je crois importante : c'est qu'aujourd'hui que, dans le développement de l'ovule animal ou végétal, la théorie de l'épigénèse l'a définitivement emporté sur celle de l'emboîtement ; que par conséquent chaque existence est une création nouvelle dont les facteurs sont, d'une part les géniteurs ou antécédents, et d'autre part les circonstances concomitantes ou le milieu dans lequel s'opère le développement, il est clair que, au moins théoriquement, la Mésologie prend une influence créatrice bien plus considérable ; et nous croyons que l'observation tend à confirmer cette vue : c'est au • moins ce qui nous semble ressortir des quelques faits que nous allons citer.
97. Cependant une difficulté nouvelle se présente ici : pour qu'une influence de milieu, d'ailleurs assez légère pour ne pas allérer la santé, en arrive à modifier, d'une façon un peu marquée, les formes organiques que nous tenons de nos ancêtres, il faut évidemment un temps très-long ; il faudra le plus souvent, pour que ces lentes modifications soient aperçues, qu'elles s'accumulent dans une longue suite de descendants ; mais alors elles cesseront dans bien des cas de • pouvoir être constatées par l'observation directe, car il y a bien peu de temps que l'homme observe avec quelque précision; et, comme les ancêtres delà plupart de nos types vivants, dans les conditions de milieu où nous les observons aujourd'hui, nous sont inconnus, il nous sera fort difficile, sinon impossible, de démêler ce qui est hérédité pure et ce qui est influence de milieu. Cependant (à part quelques exemples de ces cas douteux que nous signalerons en passant), comme il s'agit seulement pour nous de prouver que les influences mésologiques peuvent s'élever jusqu'à modifier la structure, sans prétendre mesurer jusqu'où peuvent aller ces modifications ni en donner la liste complète, ce qui serait une prétention absolument chimérique, nous ne rappellerons que les modifications qui se sont effectuées sous les yeux des observateurs scientifiques pendant le temps relativement très-court depuis lequel ils observent. Au delà il n'y a guère qu'inductions plus ou moins plausibles, quelques-unes très-vraisemblables, d'autres trèshasardées; ce n'est pas le lieu de les exposer {voy. Transformisme).
98. Changements déforme chez les végétaux. On sait combien la culture
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a eu de puissance pour modiiier les lissus des végétaux, combien elle a augmenté les parenchymes, les sucs, les arômes de nos plantes potagères comme des fruits
de nos arbres.
Il est vrai que ces remarquables résultats, le plus souvent issus du hasard ou de la longue patience de nos maraîchers, ont été trop rarement étudiés et déterminés par l'observation scientifique. Cependant, de temps à autre, un procédé se retrouve. C'est ainsi que Yilmorin nous a montré le secret de refaire assez rapidement la carotte cultivée avec la carotte sauvage : il suffit [lour cela de l'obliger à être bisannuelle en la semant tard en saison. On sait les types si nombreux de raves, de choux, de fraises, issus d'un très-petit nombre de types sauvai-es ; mais ce serait écrire un traité d'horticulture que d'indiquer les procédés de ces créations souvent complexes. Contentons-nous de démêler quelques influences exclusivement mésologiques.
99. Sol. Pour les raisons déjà exposées § 27 et 74, nous ne dirons rien des diverses influences qu'imposent à la végétation les modifications physiques ou chimiques du sol : c'est d'ailleurs un sujet trop important pour pouvoir être traité en quelques lignes. Rappelons seulement que, suivant qu'un rameau demeure aérien ou devient hypogé, il produit ou des rameaux* ou des radicelles axillaires ; ainsi, dans ce cas, la seule influence de milieu a déterminé le développement de tissus aussi profondément différents que le sont ceux de la racine et de la tige. De même, si un bourgeon, déjà anatomiquement constitué, demeure hypogé, il arrive, dans plusieurs espèces, que le tissu cellulaire de ce bourgeon s'hypertrophie comme dans la pomme de terre, le topinambour, etc.
Nous verrons plus loin que les influences de milieu ont des effets si prononcés, qu'elles ont pu amener des différences d'ordre spécifique et tromper des botanistes expérimentés {voy. g 100, 102 et 114).
100. Climat. Quand, par les soins de l'homme, des végétaux d'un climat sont transportés dans un autre très-différent, ou ils périssent, ou ils éprouvent des modifications plus ou moins notables et si considérables quelquefois, que les botanistes eussent pu y voir des espèces très-accusées, si les transformations n'avaient pas eu lieu sous leurs yeux. C'est ainsi qu'un grand nombre de plantes ligneuses des tropiques (Ricin, Erythrine crète-de-coq , Cobœa scandens , Phytolacca, Belle-de-Nuit, Réséda, etc., etc.) transportées dans notre climat, ont pu parcourir néanmoins toutes les phases de leur végétation et fournir des fruits mûrs, mais sont devenues herbacées et annuelles. Ce phénomène et beaucoup d'autres du même ordre tiennent à ce fait général ([ue, pour arriver à un même développement, chaque plante paraît exiger une quantité déterminée de calorique. Les espèces tropicales, ne trouvant pas cette quantité dans notre climat, ou n'arrivent pas à constituer leurs organes de reproduction, au moins jusqu'à maturation de leurs fruits, ou n'y arrivent qu'au détriment de leurs autres lissus, qui restent grêles, mous, herbacés. Au contraii'e, plusieurs de nos plantes cultivées, légumineuses, graminées (blé, avoine, etc.), la vigne ellemême, transportées sous les tropiques, se développent en un feuillage luxuriant et, donnant tout au développement physique, semblent oublier leurs amours; leurs organes de reproduction ne se forment pas ou restent misérables. 11 semble donc que, chez beaucoup de plantes, une température élevée (et humide) excite surtout la nutrition et le développement en volume, tandis que moins de chaleur hâte l'évolution des phases de la vie des plantes et amène vite la reproduction. C'est ce que l'on observe encore chez plusieurs de nos végétaux transportés,
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cultivés dans les climats plus froids (Suède, Islande, etc.) : pendant les quatre à cinq mois de la saison chaude et des longues journées boréales, ils parcourent les mêmes phases qu'ils accomplissent ici en sept à huit mois. Cependant cette faculté a des limites, et si les étés ne fournissent pas un minimum de chaleur, s'ils sont trop courts, le végétal n'arrive plus à maturation de ses graines. Il y a donc un rapport entre la quantité de chaleur fournie par le soleil et le développement physique et physiologique; mais nous avons dit, § 25 et 26, que jusqu'à ce jour on a essayé sans succès de convertir ce rapport en nombre. C'est peut-être parce qu'on a négligé de séparer le développement du tissu et celui de la fructification ; c'est aussi parce que nos savants ne sont pas d'accord sur la manière de déterminer la quantité de calorique qui a excité la végétation. Quoi qu'il en soit, dans notre climat, nos jardiniers savent très-bien que la chaleur et l'humidité ainsi que la liberté des racines, favorisent le développement d'un feuillage abondant, tandis que la sécheresse et l'empotement hâtent et augmentent la production des fleurs.
101. Nous avons dit l'influence de la lumière sur l'activité de la vie végétale, g 21 ; celte influence n'est pas moins marquée sur le développement des tissus eux-mêmes, puisque la chlorophylle est l'agent principal de l'activité chimique, et que sans la lumière la chlorophylle ne se développe pas.
102. Milieux aqueux. Les influences du milieu aquatique sur les plantes amphibies, tantôt immergées, tantôt flottantes ou aériennes, sont des plus singulières. Ainsi la feuille de la renoncule aquatique, entière, réniforme dans l'air, reste divisée en segments capillaires composés des seules nervures, quand elle se développe dans l'eau ; ses stomates disparaissent, etc.; des modifications de même ordre ou non moins singulières se rencontrent chez toutes les plantes amphiiies (Sagittaires, Poiygomim amphibium, Jussiœa grandiflora, Pontederia crassipes, et plusieurs Potamogeton , Myriophylles , Gallitriches , Naïadées, etc.). D'ailleurs, la plupart des plantes constamment submergées ont leurs feuilles sétiformes ou réduites à leurs seules nervures : ce n'est donc pas un caractère spécifique, mais mésologique. C'est là une distinction trop négligée en zoologie et en botanique. Nous nous bornons à ces quelques indications : ce n'est pas le lieu de dire toutes les modifications de formes, ou déjà connues ou à espérer des influences de milieu sur les végétaux. D'ailleurs, bien que l'on possède sur ce point un assez grand nombre de notions éparses, la science qui a pour objet de les sérier n'est pas encore faite.
103. Animaux. Les modifications anatomiques, je ne dis plus seulement de quantité, de couleur, mais de forme, que le pelage subit sous l'influence de la température du milieu sont avérées : notre mouton sous les tropiques perd sa laine, qui est remplacée par un poil droit et roide de même nature que celui du jarre, lui recouvrant le nez et les pattes ; et inversement, nous avons pu constater au Jardin d'accUmatation les toisons lisses des tropiques devenant laineuses sous notre ciel. Le froid, l'exposition à l'intempérie des saisons (porc et sanglier, etc., etc.) augmentent dans des proportions considérables les villosités pileuses delà peau et inversement; et, fait très-remarquable, très-important, ces modifications se prononcent et se consolident par l'hérédité dans la suite des générations, {Voy. article Acclimatement, p. 320.) Les modifications du plumage ne sont pas moins flagrantes que celles du pelage. Les innombrables variétés de nos volatiles domestiques en sont la preuve; et si l'obscurité qui couvre les origines de la plupart ne permet pas, dans le plus grand nombre des cas, de démêler avec toute certi-
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tude la part des influences héréditaires de celle des milieux, il est d'autres variations qui se sont effectuées sous nos yeux el sur le compte desquelles le doute n a plus de place. Je citerai seulement le serin des Canaries, si varié aujourd'liui dans les formes et les couleurs de son plumage; or, chez l'ancêtre vivant en liberté dans son pays natal, d'où il a été importé il y a seulement deux siècles, sa robe est olivâtre; la couleur jaune, claire ou foncée, qu'il a revêtue dans notre climat, est donc due à une influence de milieu.
104. La peau est, parmi les tissus, un des plus impressionnables aux influences de milieux, sans doute parce que d'une part sa situation, de l'autre sa vitalité excessive donne plus de prise à l'action des milieux et la rend plus énergique. On sait que la peau devient muqueuse quand, au lieu d'être librement exposée à l'air et à la lumière, elle est adossée à elle-même ou incessamment lubrifiée ; on peut donc sans témérité rapporter la peau muqueuse du Prolée au milieu obscur et humide oîi il vit; au contraire une muqueuse, ou du moins certaines muqueuses, telles que celles du vagin et du col utérin, du prépuce, acquièrent les propriétés de la peau quand elles sont constamment exposées à l'air, comme on le voit dans les anciens prolapsus utérins, etc.
105. Les modifications que l'insolation, la température, les qualités hygrométriques de l'air font éprouver à la peau sont manifestes ; le pigment des parties directement insolées est augmenté. Mais jusqu'à présent aucun fait ne nous autorise à dire que cette modification puisse devenir héréditaire (voy. § 39). Depuis tant de siècles (d faut dire tant de milliers d'années) que le pirate, aujourd'hui le pêcheur normand, hàle, brunit et tanne sa peau d'homme blond par l'incessant contact de l'air marin, cette modification est restée toute locale et toute individuelle ; elle n'a pas altéré l'éclatante blancheur de la peau de ses enfants. Le soleil d'Afrique lui-même a été impuissant à bronzer la peau des générations des Kabyles blonds qui depuis bien des milliers d'années habitent les frontières orientales de l'Algérie (voy. Bull, de la Soc. d'anthr.).
On cite des faits qui paraissent contradictoires, mais la critique a montré que ces faits étaient complexes : à côté de l'influence du milieu il y en avait une autre, ou certaine ou probable et plus durable, le croisement avec des types colorés. Jusqu'ici donc aucun fait ne démontre que, par la seule influence du nidieu, une peau vermeille puisse se transformer en une peau de nègre. Ce qui ne veut pas dire que nous niions la possibilité de cette transformation ; nous nions seulement qu'on l'ait démontrée et qu'elle se soit effectuée dans les temps historiijues ou observables.
106. D'ailleurs, le problème est plus complexe que ne l'imaginent ceux qui, séduits par une certaine relation entre la peau noire de l'Africain et son soleil brûlant (puisque ce soleil brunit quelque peu nos peaux vermeilles), concluent qu'à la longue le blanc deviendrait nègre, au moins par la peau, sous la seule influence des chaleurs des tropiques. En effetj ce qui caractérise le nègre (au seul point de vue du pigment), ce n'est pas seulement sa peau noire, c'est une exubél'ance remai-quable dans la faculté de faire du pigment noir. La couche sous-épithéliale n'est qu'un des réservoirs d'élection de ce pigment (et cette élection est peut-être seule sous l'influence du climat) ; mais ce pigment, chez le nègre, se retrouve partout, dans son cerveau, dans son sang, et jusque dans son sperme (Blainville). Enfin la conclusion que je combats exigerait que cette analogie entre la teinte foncée de la peau et la haute température se rencontrât partout. Or, quelle analogie entre la peau chocolat de la plupart des Océaniens et leur climat
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le plus souvent tempéré, et à fortiori entre la peau si foncée de l'habitant de la Terre-de-Feu et son froid climat? Quel rapport entre leui's climats respectifs et la peau cuivrée des Harons, la peau jaune du Groënlandais et du Bocbisman, tandis que le Cafre, voisin du dernier, l'a d'un si beau noir? et encore, quel rapport dans les zones tempérées du globe, entre la peau jaunâtre du Chinois et du Japonais et la peau blanche et rosée de l'Européen et du Kabyle blond du Maroc? Je sais bien que l'on prétend trouver ces rapports dans les migrations, admises comme probables ou possibles ; puis on se sert de ces mêmes teintes pour prouver les migrations !
107. Nous ne découvrons donc aucun rapport ni logique ni expérimental entre les milieux et les teintes héréditaires de la peau humaine. Nous ne les nions pas, tant s'en faut, mais nous demandons que ceux qui les affirment si hautement les démontrent. Sans doute dans la première moitié de ce siècle, alors que, sur la foi des légendes, on croyait le genre humain à peine vieux de sept à huit mille ;ins, la ténacité des caractères ethniques des types et la grande antKjuité que les monuments égjptieiis assignent à ces types, ne permettaient pas d'admettre que leurs causes fussent des intluences purement mésologiques. Mais aujourd'hui que la terre nous a livré les archives anté-historiques de l'humanité, aujourd'hui que ses origines se perdent dans un lointain incommensurable, qu'un temps sans limite assignable est accordé aux influences de milieux pour modifier nos organismes, toute affirmation ou négation nous paraîtrait présomptueuse c les thèses monogéniste et polygéniste sont devenues également soutenables, même dans l'hypothèse si séduisante du Transformisme {voy. ce mot).
108. Ce que je viens de dire de la peau, il faudrait le dire à fortiori pour les différences des formes des parties molles et pour celles du squelette.
Ainsi le milieu méridional de l'Afrique aurait la singulière propriété d'accumuler des couches graisseuses sur les grands fessiers des Européens eux-mêmes, des Boërs descendant des anciens Hollandais (Livingstone) ! J'ai montré dans une étude des crânes néo-calédoniens et surtout Lifus de l'archipel Loyahy (Journal d'anthropologie, 1872, p. 278), qu'iln'estpas impossible, qu'il semble même probable que le développement considérable du muscle temporal et la permanente tension bilatérale qu'il amène soient la cause de l'aplatissement transverse du crâne et de son refoulement en haut et en avant. Or la force de ce muscle et sans doute celle des maxillaires qu'il meut résultent de la nature des substances exclusivement végétales et coriaces dont ces peuples se nourrissent par suite du manque absolu de gros mammifères. Il résulterait de ces considérations qu'une influence mésologique pourrait élever sa puissance jusqu'à modifier les formes crâniennes. Mais, comme le dit fort bien M. de Quatrefages quand il argumente contre les transformistes, la science ne se forme pas de ce qui est possible, mais de ce qui est prouvé. L'objection du savant professeur porte peu contre le transformisme; car nous croyons avoir prouvé que cette hypothèse, en tant qu'essai de théorie générale de même ordre que la cosmogonie de Laplace ou que l'umté d'origine des langues Indo-européennes, etc., n'est tenue qu'à une probabilité, qu'à être la plus rationnelle des théories essayées {Bull, de la Soc. d'anthr., 1870, p. 488) ; mais l'objection porte sur le vif quand elle s'applique à des faits donnés comme causes des diversités de coloration et de formes que l'anthropologie signale entre les types humains : il ne suffit plus que ces transformations soient possibles (ou plutôt nous paraissent telles aujourd'hui), il faut qu'elles soient prouvées, ou observables, ou démontrées nécessaires, et elles ne sont ni l'un ni l'autre.
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Cependant, en laissant de côté rinextricable problème humain, l'expénçnce et l'observation sur les animaux nous livre une ample moisson d'influences mésologiques capables de modifier les formes.
109. Influence de la lumièi-e. W. Edwards a montré que l'éclosion des œuls de grenouille et la métamorphose des têtards ne s'accomplissent pas sans la lumière du jour (l'expérimentateur a-t-il pris soin d'ccarter l'influence de la température?). Morrenest arrivé à des conclusions de même ordre pour le développement des infusoires des eaux stagnantes. Les œuts de mouche placés par le professeur Béclard sous des cloches de diverses couleurs ont tous éclos et fourni des "vers, mais au bout de quatre à cinq jours le développement était très-diiîérent : à son maximum et trois fois plus gros sous la cloche violette et bleue, à son minimum sous Ja cloche verte. M. Béclard range ainsi les couleurs selon leur degré d'influence décroissante : violette, bleue, rouge, jaune (blanche?), verte {voy. § 37). Nous signalerons pourtant à l'éloquent professeur la contradiction qui paraît exister entre ce fait et l'horreur de ces mêmes larves de diptères (asticots) pour la lumière, si nettement constatée par G. Pouchet et que nous avons signalé § 58.
110. Si de l'influence delà lumière dont nous avons voulu citer quelques effets, nous portons notre attention sur chacune des autres influences de milieu qui agissent à chaque instant et assez fortement pour modifier les formes des animaux, d'innombrables exemples s'offrent à nous; mais nous n'en pouvons citer que quelques-uns. D'abord se présentent les nombreuses races créées par la domestication et les curieux phénomènes de retour (mais retour presque toujours incomplet), quand on rend quelques descendants à la vie sauvage, comme il est arrivé en Amérique au chien, au cheval, au porc, etc.
La sélection elle-même, dont Darwin a si fortement établi la puissance, n'est au fond qu'une action de milieu. Par exemple, l'albinisme du pelage, chez le renard, l'ours, etc., est une condition défavorable dans nos climats, parce qu'il signale de loin la présence de l'animal et à ses ennemis et à sa proie; mais il devient, par la même raison, une condition favorable dans les contrées presque toujours blanchies par la neige ; et, en outre, fournissant moins au rayonnement, ce pelage conserve mieux la chaleur de l'animal. Ce sont donc évidemment des conditions de milieu qui auront blanchi la robe du renard de Sibérie, que tous les zoologistes s'accordent aujourd'hui à regarder comme de même espèce que notre renard français. Ainsi, au fond, ce sont les conditions de milieu qui amènent la sélection (§ 58) : cette remarque me dispense de citer ici d'autres exemples, qui seront sans doute mieux placés à l'article Sélection.
m. Je terminerai par l'énoncé d'un problème. Quand un animal est plongé, lui et sa descendance, dans un milieu {»ù l'un de ses organes cesse de lui servir, cet organe ira-t-il s'atrophiant de plus en plus dans sa descendance? Ce que nous savons de physiologie nous porte à l'affirmative, car nous voyons partout qu'un organe dont l'activité cesse ou seulement diminue va s'amoindrissant, s'atrophiant, au moins chez l'individu. Mais cette atrophie se transmettra-t-elle à )a fin par hérédité? Voilà ce que beaucoup rejettent absolument, parce que la possibilité de cette transmission contrarierait leur théorie générale, et, meilleure raison, parce que l'observation ou l'expérience n'autorisent pas à admettre cette possibilité. Cependant si les expériences, bien inattendues, rapportées dernièrement par M. Brown-Sequard cà la Société de biologie et à son cours, 'concernant la transmission héréditaire, chez les Gabiais, non-seulement de l'épilepsie d'origine trau-
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matique, mais, ce qui est plus en contradiction avec les faits antérieurement counus, des lésions traumatiques elles-mêmes! si, dis-je, ces faits se confirment, il faudra bien admettre la possibilité, chez certains animaux, de la transmission héréditaire des atrophies lentement et spontanément développées. Alors une explication non plus possible, mais très-probable, presque nécessaire, serait donnée à l'existence de ces rudiments d'organes sans usage : ces rudiments d'yeux chez la taupe, chez le rat aveugle des cavernes, chez certains coléoptères habitants des grottes obscures, etc. ; — de membres enveloppés sous la peau chez quelques reptiles, de dents chez les oiseaux et les baleines, etc., etc. Ces paradoxes biologiques ne seraient plus que des influences mésologiques accumulées dans la série des générations.
V. 112. Influences des milieux sur les séries, sur les groupenienis naturels des êtres. D'abord il est manifeste qu'à chacun des trois grands milieux de notre globe, l'eau, l'air et le sol, correspondent des séries entières d'organisations appropriées à chacun d'eux : cétacés, poissons, mollusques, rayonnes et infusoires dans l'eau ; oiseaux et insectes parfaits dans l'air ; et la plupart des mammifères et des reptiles sur le sol. Un autre enseignement considérable des rapports intimes qui existent entre les groupes naturels et les milieux, nous, vient de la géologie et de la paléontologie qui nous montre les faunes et les flores se modifiant dans leur ensemble avec la succession des milieux des diverses périodes géologiques, milieux dont les différences portaient principalement (autant que nous en pouvons juger) sur la composition et la température de l'air et du sol. C'est ainsi qu'il y a eu des périodes et sans doute des milieux exclusivement appropriés aux invertébrés, puis aux reptiles et aux grands sauriens ; ensuite est venue la période des oiseaux, etc., etc. Il y a donc, entre les divers milieux qui se sont succédé et les faunes, des rapports nombreux et qui certainement ne sont pas fortuits.
115. Un fait bien intéressant de cet ordre m'a été signalé par M. le professeur Gérardin, inspecteur des établissements classés (insalubres ou dangereux). Dans toutes nos eaux courantes normales, c'est-à-dire aérées et à peu près inodores, on rencontre comme algues communes les genres Rhychonema, Spirogyra, Zygnema, etc. Ces algues sont Alertes, ou, au moins, renferment de la matière verte (chlorophylle) ; et, chose étrange, il m'assure qu'elles ne perdent pas cette chlorophylle même dans les cryptes, sous les voûtes fermées où elles sont plongées dans l'obscurité ! Nous craignons, il est vrai, qu'il n'y ait quelque erreur d'observation. Quoi qu'il en soit, ces genres flottants dans l'eau oxygénée présentent une organisation élevée: des articulations, des organes de reproduction très-développés, des zoospores, etc. Mais, que cette eau soit désoxygénée sans que sa pureté soit atteinte, comme il arrive si l'on substitue à l'eau ordinaire l'eau de condensation des machines à vapeur, alors les genres précédents ne tardent pas à disparaître, et, à leur place, dans cette eau chaude et non aérée, se développent des espèces du genre Hypheoihrix, généralement à diamètre moindre, à articulations incertaines ou seulement visibles par la lumière oblique, et enfin (point capital) incolores, dépourvues de chlorophylle. Cependant, que le travail de l'usine s'arrête, que l'eau de condensation cesse de se déverser dans le cours d'eau, les algues vertes se montrent de nouveau, les genres précédemment cités, Zygnema, etc., reparaisseut bien vite. Dans d'autres cas, l'eau a-t-elle perdu son oxygène par suite d'une dissolutioïi de substance organique, mais ne donnant pas lieu à des phénomènes de putréfaction^ comme il arrive pour les eaux des giicreries, alors
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apparaissent de nouvelles algues du genre leptothrir, ordinairement plus fines (un cinquantième de millimètre) que les hypheolhrix, ne présentant plus de trace d'articulation, ni d 'orgauisatiou intérieure, et, comme les précédentes, absolument incolores, sans trace de chlorophylle. Si les eaux de sucrerie cessent d'altérer les milieux, les leptothrix sont remplacés par Oscillaria major.
Si la désoxygénation de l'eau est due à des dissolutions devenant putrides, uns autre algue se rencontre, du genre Beggiatoalrew, dont les filaments, toujours incolores, sans articulation, mais finement ponstués, n'offrent plus qu'un diamètre de 1/800 de millimètre. Si les eaux putrides cessent, cette algue est remplacée par Oscillaria natans.
Ainsi voilà des changements considérables et rapides qui surviennent régiilièmentavec les modifications des milieux, et si constamment que M. Gérardin s'en sert avec grand profit dans ses expertises pour apprécier, par la flore, la qualité de l'eau, ses degrés d'aération et d'altération. Quelle est cependant la nature intime de ces changements à vue ? Sont-ce bien là des genres, des espèces nouvelles, ou ne sont-ce pas plutôt de simples modifications mésologiques ou des phases de développement? Ce sont là des questions qui se posent dans toutes les branches de l'histoire naturelle.
H4. On peut dire qu'il y à aujourd'hui dans ces sciences deux courants absolument opposés, aussi bien en zoologie (les métamorphoses des axolotes, les générations alternantes, etc., etc.) qu'en botanique. Quelques-uns, avec M. A. Sanson en zoologie et en anthropologie, avec M. MûUer en botanique, veulent faire autant d'espèces que de formes, que de types, que de races. Ce n'est guère le heu de réfuter cette tendance que nous croyons malheureuse pour la science et surtout en contradiction avec le plus grand nombre des faits. Les travaux de la grande majorité des naturalistes modernes aboutissent, en effet, à une conclusion toute contraire, qui, en botanique surtout, repose sur des faits d'expérimentation tout à fait probants.
C'est ainsi que M. Decaisne, en cultivant au Muséum, dans des conditions identiques, les trente espèces de Joubarbes et les deux cent trente-six espèces de ronces de Millier, et les formes nombreuses des plantains, non-seulement a vu se fondre les prétendues espèces de MûUer, mais a réduit encore plusieurs des espèces classiques. Un jeune botaniste, M. C. E. Bertrand, auquel son ardeur assure une ample moisson de découvertes, s'est engagé dans cette direction de la revue des groupes spécifiques ou génériques ; et, bien que son critérium emprunté à l'analyse anatomique de la tige et de la feuille soit certainement moins probant pour l'espèce que la voie expérimentale du savant professeur du Muséum, il aura, outre la probabilité de ses résultats propres, le grand avantage de limiter, de diriger l'expérimentation entreprise par M. Decaisne. Quoi qu'il en soit, par l'analyse anatomique, M. C. E. Bertrand se croit déjà autorisé à affirmer que les"cèdres doivent être réduits à trois espèces; que, par exemple, celui du Liban et une^es espèces de l'Algérie {Cedrus lihaniana) sont des espèces identiques déveloopées dans des miUeux différents ; de même VAhies de la Grèce et celui de l'Alfrérie {A. regina Am. et A. Baborensis) ne sont qu'une espèce ; ainsi de six autres espèces qu'il réduit à trois. C'est ainsi que les botanistes sont entraînés à reviser leurs espèces, dont beaucoup ne paraissent, d<is aiijoMTÛ'hiii, être dues qu'à des influences de milieu, non encore définitivement reconnues.
115. Cependant il est un milieu spécial, créé [Mr l'homme et qui exerce une puissante influence sur la succession des élres vivants, c'est Ja domestication.
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Elle l'ait épanouir des types variés et nombreux qui s'éloignent du type original quelquefois si grandement, que des naturalistes non prévenus en feraient des espèces ou des genres nouveaux. Mais si l'on abandonne à eux-mêmes ces types de nouvelle création, la vie sauvage ne tarde pas à les élaguer presque tous, et la descendance revient à une forme unique qui se rapproche de la forme primitive, mais rarement s'y assimile complètement.
Ht). La cause de ces curieux phénomènes est facile à saisir. Par la domestication se trouve supprimée, ou fort affaibUe, une foule de conditions d'existence impérieusement nécessaires à la vie sauvage. Si une foi'me nouvelle (serait-elle tératologique comme le mouton basset à jambes torses) est telle que l'homme y trouve plaisir ou profit, il la multiphera. En un mot, dan^ cette nouvelle flore ou faune, plaire à l'homme sera la condition suprême d'existence. Mais, que tontes ces ionnes, dont l'homme a été le créateur et dont il est h providence conservatrice, soient abandonnées à elles-mêmes, qu'elles passent du milieu humain oiJ elles se sont élaborées au milieu naturel, alors la plupart manqueront des conditions d'existence dans leurs nouveaux miUeux, les unes par un pelage trop voyant et par suite compromettant, d'autres par la faiblesse jde leur constitution on de leur intelligence, d'autres par la lenteur de leur développement, d'autres par l'amomdrissenient ou la disparition de leurs moyens de défense ou d'attaque, etc ; toutes ou presque toutes seront condamnées à disparaître.
117. C'est ainsi que les conditions d'existence des milieux sont restrictives de l'épanouissement indéfini des formes vers lesquelles pousse l'accumulation par hérédité des variations individuelles, ■ variations dont les causes sont inconnues, mais que paraît susciter tout changement de milieu ; c'est, au contraire, en diminuant les exigences de ces conditions d'existence que la domestication (tant des animaux que des végétaux) fait surgir ces formes si nombreuses qui brouillent toutes les notions de l'espèce que l'étude des types naturels avait fait naître dans nos esprits.
118. L'idée de l'espèce, telle qu'elle est encore admise en zoologie et en botanique, est exclusivement empruntée aux formes sauvages : c'est pourquoi un grand embarras surgit quand nous voulons en appliquer les principes à notre flore et à notre taune domestiques et à nous-mêmes ; des discussions sans fin s'élèvent eu vain; il semble y avoir incompatibilité entre les types en apparence si fixes delà nature actuelle et ceux si mobiles de nos domestiques. Je crains que nos naturalistes ne soient tombés dans une erreur de même ordre qu'autrefois nos linguistes : ceux-ci, lorsqu'ils ne connaissaient qu'un nombre très-restreint d'idiomes, se sont fait beaucoup d'idées fausses qui n'ont pu être rectifiées que par la découverte d'un grand nombre de langues auparavant inconnues et dont l'étude a été fécondée par le rapprochement et par la philologie comparée. De même les lacunes de la faune et de la flore existant dans le seul milieu naturel ou sauvage ont iaussé nos jugements sur la persistance des formes vivantes. Pour rectifier et élargir nos conceptions, il a fallu que, par la domestication, une autre faune, une autre flore se créassent sous nos yeux, dans un milieu artificiel en dehors de la concurrence vitale, et élargissent nos idées sur la multiplicité des formes auxquelles sont aptes les organismes. Ces notions nouvelles et surtout leur signification sont encore repoussées par des savants respectables, je le sais, mais beaucoup aussi les tiennent comme appelées à un très-grand avenir, comme destinées à révolutionner nos groupes spécifiques, génériques, et surtout à modifier profondément nos idées générales sur lu succession des êtres, et cela par ie fait des nio-
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dlfications dont les milieux sont susceptibles; elles devaient donc être exposées ici.
119. Quittons ces idées trop générales et, par cela même, suspectes à quelquesuns, et déterminons le rôle que joue le milieu dans l'élaboration ou la conservation des types. Le genre humain lui-même nous présente des phénomènes qui jettent un grand jour sur les procédés naturels pour la création des groupes spécifiques.
D'après les monogénistes, le type humain aurait été im autrefois, mais ensuite il aurait été se multipliant et se différenciant suivant les milieux au point de produire les types nombreux signalés aujourd'hui par l'ethnologie et la paléologie humaine.
J'ai dit § 107 que, devant les inconnus de l'immense passé qui se révèle de nos jours pour Thumanité, toutes ces hypothèses d'origine une ou multiple paraissaient frappées d'impuissance. Cependant il faut avouer que tous les faits connus semblent indiquer un mouvement inverse de celui nécessairement supposé par les monogénistes. L'humanité, au lieu d'aller en multipHant ses types, va en les effaçant. En effet, d'une part, plus on remonte dans le passé, plus on voit s'épanouir et se différencier les types humains : jamais les temps historiques n'ont rencontré des formes aussi profondément divergentes que celles que révèlent les débris paléontologiques de l'homme (crâne de Néanterdal, mâchoire de laNoulette, crâne d'Ezezies, de Menton) ; et, d'autre part, depuis quelques siècles, nous assistons à la disparition, graduelle mais fatale, des types les plus inférieurs de l'humanité. Beaucoup sont déjà anéantis et combien d'autres sont sur leur déchu? Tous les types humains inférieurs paraissent destinés à disparaître devant l'expansion européenne.
120. Cependant deux circonstances mésologiques sont protectrices de quelquesuns de ces types inférieurs, je dois donc les mentionner ici. L'une est une influence des milieux naturels ; c'est la nocuité ou la rigueur du climat pour la race supérieure {voy. Acclimatement). Un grand nombre de localités du continent africain (l'Egypte, presque tout le littoral occidental, etc.) et les terres circumpolaires (le Groenland, etc.) sont dans ce cas. Ces climats, si meurtriers pour nous, sont lutélaires pour les types humains qui y habitent aujourd'hui. C'est grâce à cette protection que le type égyptien a traversé les âges, plus immuable que ses Pyramides, tandis que les innombrables peuples conquérants attirés par cette fertile terre d'Egypte s'y sont fondus comme les neiges d'autan.
121. L'autre circonstance qui aurait pu protéger certains types est une influence de milieu social : c'est l'esclavage. Du moment oiî les Européens se donnent licence d'envahir et d'occuper par le droit de la force (ouverte ou déguisée) les territoires d'un type décidément inférieur, il est nécessaire que ces races — ou disparaissent, — ou soient réduites à la domesticité. En effet si, comme c'est sou droit naturel, la race conquise proteste contre l'occupation de son territoire, elle est exterminée. Ainsi ont fait les Espagnols aux Antilles, au Pérou. Ainsi ont fait les Anglais en Tasmanie, ainsi font-ils en Australie, ainsi feront tous les envahisseurs. Si elle se résigne, elle n'en est pas moins sûrement condamnée ! Un type inférieur n'a évidemment sa raison d'ètie au milieu d'un type supérieur, que si, dans le chantier du travail social, il sert d'aide et de serviteur au type supérieur ; mais sa condition d'existence croule s'il se présente comme concurrent, comme rival ; la raison des choses, supérieure à toute plùla/Uhropie, le condamne à disparaître*. Dans les États-Unis, avant la guerre de la sécession, les Anglo-Amé-
1 Une seule objection sérieuse peut être faite à ce dilemme, c'est de refuser de reconnaître qu'il existe des types inférieurs ou d'imaginer que ces types peuvent être rapidement rendus
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ricains avaient créé des haras pour la reproduction des Nègres; ainsi la conservation du type était sous la protection de l'induslrie, de l'intérêt individuel, protection sûre, sinon clémente, morale et humaine. Mais, depuis que l'esclavage a été aboli dans les colonies Anglaises et Françaises, la population noire, décimée parla misère, y est partout en rapide décroissance; et le même mouvement s'annonce déjà aux États-Unis.
122. Quoi qu'il en soit, l'étude de l'évolution du genre humain nous conduit i'orcément aux mêmes conclusions que celle des végétaux et des animaux. Partout où le milieu est le même, la concurrence vitale ou le combat pour la subsistance tend à faire disparaître tous les organismes inférieurs de chaque type, (c'est-à-dire mal doués pour le même milieu) et, par suite, à diminner la multiplicité des formes, à isoler les types élus, à espacer les groupes. C'est ainsi que l'homme, en faisant disparaître de plus en plus tous ces types inférieurs depuis celui que représente la mâchoire de la Noulette jusqu'au Tasmanien, va élargissant de plus en plus l'intervalle déjà si considéiable qui le sépare de l'animalité. D'un autre côté, nous avons vu un effet tout contraire être le produit delà domestication. Lorsque l'homme, se chargeant de la protection de ses serviteurs, supprime la concurrence vitale, il multiplie les formes, il brouille toutes les notions que la vue de la faune et de la flore étudiées dans leur milieu sauvage nous avait suggérées sur la sériation, le groupement, la classification des êtres, et il modifie jusqu'à la notion, nécessairement provisoire, que nous nous étions faite de l'Es- PÈCE {voy. ce mot).
\'I. 125. Influence de milieu ou de contact apte à provoquer l'or» ganisation. Lorsqu'une solution saline saturée, et même sursaturée, est conservée à l'abri du contact de l'air et surtout des poussières qu'il charrie, elle peut rester fort longtemps, indéfiniment sans doute, à l'état de solution sans former un seul cristal ; mais si, dans cet état, on projette le moindre petit cristal, soit du même sel, soit d'un sel isomorphe, aussitôt des cristaux se forment avec une grande rapidité. Ces faits sont si constants, que plusieurs expérimentateurs, M. Jeannel entre autres, se sont crus autorisés à conclure qu'aucune cristallisation ne peut s'effectuer sans qu'une poussière cristalline, flottant dans l'air, ne tombe dans la solution saline ; il n'y aurait pas plus de génération spontanée de cristal que de cellule vivante. Quoi qu'il en soit de ce dernier point, encore fort obscur et non résolu malgré les véhémentes prétentions des partis, il n'est pas moins certain que c'est surtout par contact, pour ainsi dire par contagion, que marche, se répand, se multiplie l'organisation soit du cristal soit de l'élément anatomique. Dans son plasma approprié, c'est la présence, le contact des éléments anatomiques préexistants, qui paraît déterminer la naissance d'éléments, soit identiques, soit autres, mais spéciaux, conséquents constants de leur antécédent. C'est un point fort important de biologie, qui, malgré les travaux de M. Robin, était si peu connu ou si mal apprécié des médecins, que l'annonce de la greffe épidermique et de ses succès a été un sujet d'étonnement et même de doute pour beaucoup ; tandis qu'il semble que ce procédé pouvait être prévu par la théorie et que sans doute on en trouvera d'autres applications. Pourtant celle-ci devait être, en effet, la première découverte, car il est certain que la cellule épithéliale est l'élément analomique qui régénère le plus facilement, le plus promptement par
nos égaux. Je n'ai pas à discuter avec ces opposants , mais à en appeler de leurs théories aux faits : où ont-ils vu, où peuvent-ils nous faire voir dans les temps historiques ces types intérieurs devenus nos égaux?
contact. Cependant les expériences de MM. Gros, Onimns et Robin sont venues jeter une donnée inattendue en ce problème, c'est qu'il ne parait pas nécessaire, ou pas toujours nécessaire, que le contact soit immédiat. Ainsi, eu introduisant du sérum absolument dépourvu de leucocytes dans une peau de baudruche ou dans toute autre enveloppe, mais qui soit osmotique, et plaçant le tout dans le ventre d'un lapin, de nombreux leucocytes et même des vibrions se sont développés dans l'outre. Les partisans de la nécessité du germe arguent que les leucocytes, qui flottent dans la sérosité du ventre du lapin, pourraient bien ens'étiraut avoir traversé les pores de ces membranes que, jusqu'à ce jour, l'on croyait, il est vrai, perméables aux seuls liquides. Pour répondre à cet argument de peu de valeur parce qu'il repose sur une hypothèse gratuite et inventée pour les besoins de la cause, MM. Onimus et Legros viennent d'exécuter l'expérience suivante, qui ne permet plus cette objection. Après avoir enlevé avec précaution la coquille calcaire de l'extrémité d'un œuf de manière à laisser intacte la membrane testacée qui recouvre la chambre à air terminant le gros bout, ces expérimentateurs plongent cette extrémité dans une forte dissolution d'eau sucrée qui, par endosmose, ne tarde pas à passer dans la chambre à air et par tendre la membrane testacée (que l'on peut fortifier par une légère cuisson) ^ Alors ils placent pendant 12 à 15 heures la même extrémité dans de l'eau sucrée à l'état de fermentation alcoolique et à une température de 35 à 37°; au bout de quelques jours, on constate dans le blanc la présence de nombreux spores de la fermentation sucrée. De tels spores sont beaucoup ti'op gros, et non amiboïjdes ou sarcodiques, pour pouvoir prétendre qu'ils passent à travers la membrane testacée, qui ne laisse filtrer aucun liquide et qui ne peut être traversée que par osmose. D'ailleurs ces mêmes expérimentateurs ont vainement tenté de faire passer les spores à travers cette membrane.
Voilà donc de petits organismes qui s'élaborent en dehors de tout germe, de tout ancêtre. Ce qu'il leur faut, c'est un milieu spécial; ils n'ont pas même besoin d'un contact immédiat, il leur suffit d'être baignés par les mêmes liquides qui semblent leur transmettre la force organisatrice. Ce n'est plus ce germe, vrai fétiche à l'usage des voyants, c'est un mouvement qu'il faut pour que l'albumine de l'œuf s'organise en spores vivantes, qui, en germant, vont produire le penicil- Uum, etc. Si, comme nous le croyons, cette thèse se consolide et s'étend, nous lui devrons de nous tirer du gâchis où nous avait plongés la théorie des germes, farfadets fantastiques, chers à M. Pasteur.
124. En résumé, la propagation de la vie dans ses premières manifestations semblerait n'être qu'un cas particulier de tout autre contagium virulent, épidémique, etc., non-seulement de ceux qui paraissent exiger une inoculation matérielle d'un élément figuré, mais aussi, mais surtout peut-être, de ceux qui n'exigent qu'un ébranlement vibratoire, qu'une transmission d'une sorte particulière de mouvement moléculaire, comme ceux que nous avons signalés dans la contagion nerveuse (§ 85) .
125. Table ou liste des agents modificateurs signalés. Nous avons adopté l'ordre d'exposition et de groupement de la Mésologie selon les modifications produites § 10, parce qu'il prenait pour base l'être vivant, objet de toute notre sollicitude, et raison d'être de la Mésologie. Mais nous avons reconnu, § U et 12, que,
* En prenant pour cette expérience des œufs de reptiles, dépourvus de test calcaire, et, je pense, encore osmotiques, on aura des conditions encore plus inattaquables, vu l'épaisseur et la solidité de l'enveloppe.
2iji MESOLOGIE.
notamment pour la recherche, le groupement par nature de niih'eu eût peut-être été plus commode. C'est pour faire jouir notre travail du bénéfice de cette autre ordination que nous avons dressé la liste suivante des divers milieux qui ont été signalés, avec renvois aux paragraphes (j^J où ils sont mentionnés*.
Nous diviserons d'abord ces milieux en deux Êçrands groupes, suivant qu'ils
sont inanimés (l) , OU vivants (il) .
Les milieux inanimés sont simples (a), je veux dire que leurs éléments modificateurs actifs, uniques ou en très-petit nombre, sont bien déterminés en chaque cas; OU, au contraire, ils sont complexes (B), ou, ce qui revient au même, on n'a pas encore isolé les agents modificateurs ni déterminé la part de chacun.