M0.N03IANIE
la digenèse pour exprimer l'un ou l'autre mode de génération ; on dit aussi un animal monogenèse ou un animal digenèse pour désigner celui qui possède l'un ou l'autre de ces modes de reproduction.
Parmi les vers intestinaux, il en est qui sont monogenèses, d'autres sontdigenèses. Les vers nématoïdes appartiennent à la première catégorie; les Trématodes et les Cestoïdes appartiennent généralement à la seconde (Pour plus amples détails, voij. l'article Génération). G. Da vaine.
MOXOGÉMSJIE. Doctrine qui ramène à une seule espèce primitive les variétés des races humaines (Voy. Races et Espèces). D.
MOXOLéine C36H3*0*. En chauffant à 200°, pendant dix-huit heures, un mélange de glycérine et d'acide oléique, M. Berthelot a obtenu la monoléine, qui est un liquide neutre, huileux, jaunâtre, inodore, d'un goût presque nul, d'une densité égale à 0,947, la température étant de 21°.
La monoléine se fige lentement entre 15 à 20° au-dessous de 0°, en produisant une masse molle mêlée de grains cristallins. Soumise à l'action de la chaleur, elle distille dans le vide barométrique. Chauffée à Pair libre, elle se décompose en dégageant une odeur désagréable. L'oxyde de plomb saponifie la monoléine à 100° avec une grande lenteur ; il produit de la glycérine et de l'oléate de plomb (Ann. de chim. et dephys., 3e série, t. XLI, p. 245). M.
MOXOMAXIE. Délire partiel. La division de la folie en générale et partielle remonte à une haute antiquité. Les premiers observateurs qui ont écrit sur l'aliénation mentale ont distingué deux grandes classes d'aliénés : ceux qui délirent sur toutes choses et ceux qui ne délirent que sur un petit nombre d'objets ou même sur un seul point. Paul Zacchias, que l'on peut considérer comme le plus savant interprète des idées de son temps en matière de folie, caractérise nettement le délire partiel et le distingue du délire général en ces termes formels : « Animadverlendum non omnes démentes circa omnia errare. Quosdam enim circa omnia, quosdam circa plura, alios vero circa pauca quœdam solummodo errare constat; imo ex Mis nonnulli sunt qui in nullâ re, si unam tantum excipias, errant. » Boerhaave donne une définition plus précise encore dus délire partiel : « Morbus in quo œger délirât diu et pertinaciter eidem fere et uni cogitationi semper affixus. » Cependant Zacchias, Boerhaave et les manigraphes qui les suivirent n'en continuèrent, pas moins à confondre, comme leurs devanciers, toutes les formes du délire partiel dans la vieille et impropre dénomination de mélancolie. Lorry, le premier, ouvrit la voie à une distinction nécessaire, eu admettant une variété de mélancolie compliquée de manie, et qui a pour signe le délire partiel avec exaltation de l'imagination et une passion excitante. Rush, faisant un pas plus décisif, divise la mélancolie en mélancolie triste ou tristimanie, et en mélancolie gaie ou aménomanie. Pinel distingue aussi deux formes principales et opposées de mélancolie : l'une, caractérisée par une bouffissure d'orgueil et l'idée chimérique de posséder des richesses immenses ou un pouvoir sans bornes; l'autre, par l'abattement le plus pusillanime, une consternation profonde ou même le désespoir. 11 est clair que ces deux états « opposés » ne devaient pas rester confondus, qu'ils réclamaient une description distincte et une appellation différente. C'est à Esquirol que revient le mérite d'avoir dissipé cette confusion en faisant, plus nettement que ses prédécesseurs, deux parts de la mélancolie
des anciens, et en décrivant séparément les délires tristes, dépressifs, sous le nom collectif de lypémanie ou mélancolie proprement di(e, et les délires gais, expansifs, sous le terme générique de monomanie.
La dénomination de monomanie (pàvo;, seul, pocvlx, folie) a donc été créée et introduite dans la science par Esquirol, pour exprimer une espèce d'aliénation mentale, caractérisée « par une lésion partielle de l'intelligence, des affections ou de la volonté. »
La nouvelle doctrine, présentée et soutenue par son auteur avec un rare talent, exerça la plus grande séduction sur les disciples d'Esquirol et sur la plupart de ses contemporains. Elle reçut de la plume de Leuret une sorte de consécration philosophique; elle fut acceptée par Broussais, dont elle flattait les opinions phrénologiques; elle fut adoptée par la plupart des aliénistes étrangers et notamment par Guislain. Portée sur le terrain juridique par Marc et par Georget, elle modifia profondément les bases de la jurisprudence médico-légale des aliénés- Plus tard, l'abus qu'on fit de la monomanie devant les tribunaux, les définitions incomplètes ou inexactes qui en furent données, les variétés arbitraires qui furent créées sans discernement et sans caractères patbologiques précis, provoquèrent contre la doctrine d'Esquirol une réaction inévitable. Foville, le premier, éleva des doutes sur la légitimité nosologique de la monomanie. Falret père en nia formellement l'existence, déclarant que la doctrine de la monomanie repose sur des principes philosophiques erronés, sur une observation clinique superficielle et défectueuse, et sur une fausse interprétation des phénomènes morbides. L'illusion ou plutôt l'erreur des partisans de la monomanie viendrait, suivant Falret, de ce que, préoccupés uniquement de la considération exclusive des idées prédominantes qu'on rencontre chez beaucoup d'aliénés, ils ont détourné leur attention de l'examen des autres symptômes, et n'ont pas envisagé l'ensemble des désordres physiques et moraux, en un mot, l'état général du sujet et « ce fond maladif » sur lequel germent, se développent, se perpétuent et se transforment toutes les diversités du délire partiel.
Le docteur Morel, un des plus éminents élèves de Falret, ne fait point figurer la monomanie dans sa classification des maladies mentales. D'après lui, cette forme de la folie, loin d'être un type distinct et une entité pathologique, ne serait qu'un assemblage artificiel, arbitraire, disparate même, de délires variés, différant les uns des autres par leur nature, leur cause, leur physionomie et leur marche. Aussi divise-t-il en plusieurs espèces les aliénations mentales réunies par Esquirol et ses disciples sous le nom collectif de monomanie ; il range les unes dans la manie systématisée, les autres dans la folie des actes, les autres enfin dans les folies héréditaires.
Dans une thèse remarquable, un autre élève de Falret, le docteur Bariod, s'est appliqué particulièrement à réfuter la doctrine des monomanies instinctives.
Griesinger, dans un ouvrage assez récent, combat, avec une certaine vivacité de langage, les idées d'Esquirol sur la monomanie. Il déclare expressément que c'est une erreur de vouloir baser une division des formes mentales uniquement sur la partialité ou la généralité du délire ; qu'il serait surtout foncièrement faux de croire à l'existence d'états de folie dans lesquels le malade n'aurait qu'une seule idée fixe limitée, et serait complètement sain d'esprit sous tous les autres rapports; enfin, que l'établissement d'une classe de monomanies, en laissant de côté la condition la plus importante, c'est-à-dire l'état psychique fondamental, a réuni des choses distinctes par leurs signes extérieurs et séparé des choses inti-
mement unies. Quoi qu'il en soit, l'auteur allemand admet et décrit deux variétés d'aliénation mentale qu'il serait difficile de ne pas rapporter à la monomanie : l'une, qu'il nomme monomanie exaltée; et l'autre, folie systématisée.
Delasiauve repousse l'expression de monomanie, comme n'entraînant pas une signification précise; mais il se prononce pour le maintien du délire partiel dans le cadre nosologique, en lui donnant pour caractère pathognomonique non l'idée plus ou moins restreinte, mais l'altération d'un sentiment; d'où le nom d'aliénation sentimentale qu'il propose de lui donner, par opposition à l'aliénation intellectuelle ou délire général.
Dans un essai récent de classification des maladies mentales, Ach. Foville fils rejette la monomanie d'Esquirol, ou plutôt il en fait une variété d'une espèce vésanique qu'il nomme lypcmanie partielle.
Au demeurant, et en examinant de près ces controverses, on s'aperçoit que les objections et les attaques des adversaires de la monomanie atteignent bien moins la doctrine même d'Esquirol que les exagérations et les abus qu'en ont fait certains partisans trop zélés. D'ailleurs, les dissidences sont beaucoup pius dans la forme que dans le fond de la question. En effet, les manigraphcs qui ont nié le plus formellement la monomanie sont bien forcés de reconnaître qu'il y a une différence profonde, sous le rapport symptomatique, entre l'aliéné qui n'offre qu'un petit nombre d'idées lésées ou de sentiments pervertis, qui raisonne et discute sainement sur les choses étrangères à son délire, qui conserve une activité normale, peut vaquer aux occupations ordinaires de la vie, et le maniaque ou le mélancolique dont la raison est entièrement égarée, dont tout l'être intellectuel et moral est troublé, et dont l'entendement complètement bouleversé amène une activité désordonnée ou une invincible inertie. Ils sont obligés de convenir qu'il y a une catégorie d'aliénés dont l'esprit s'attache de préférence à certaines conceptions maladives, et qui autour de ces conceptions prédominantes édifient une systématisation plus ou moins complète de leur délire ; tandis qu'il y a d'autres aliénés dont la folie est générale et sans coordination, qui sont en proie à une divagation incohérente et au désordre de toutes les facultés, qui méconnaissent les qualités, les relations des objets extérieurs, qui confondent les temps, les lieux, les choses et les personnes, ne tiennent que des propos insensés et ne se livrent qu'à des actes extravagants.
Falret lui-même, dans l'exposé des symptômes de la folie, différencie de la manière la plus tranchée l'aliénation générale de l'aliénation partielle, et déclare que cette classification des maladies mentales est encore la plus pratique, dans l'état actuel de la science. Voici comment il s'exprime à propos du délire partiel : « La possibilité de raisonner juste sur un grand nombre de points donne aux aliénés qui eu sont atteints des apparences de calme et de raison, qui contrastent singulièrement avec l'agitation et le désordre général des maniaques. » Et plus loin, Falret consacrant la division, établie par Esquirol, des aliénations partielles en deux espèces, les distingue en aliénation partielle expansive et aliénation partielle dépressive. Ce ne sont, en réalité, que la monomanie et la lypémanie, désignées sous d'autres noms.
Ces distinctions fondamentales étant admises par la majorité des aliénistes, le débat, pour ne pas dégénérer en querelle de mots, doit porter uniquement sur la signification précise du mot monomanie et sur la détermination exacte des troubles intellectuels qu'il désigne. Or les controverses dont nous venons de parler ont abouti à ce résultat. Si elles n'ont pu prévaloir contre la monomanie, elles
ont servi, du moins, à modifier, sur certains points, la doctrine d'Esquirol, à l'amender conformément aux données d'une observation plus complète et d'une analyse symptomatique plus rigoureuse. Des changements importants ont été introduits par les élèves d'Esquirol eux-mêmes, notamment par Baillarger, dans les opinions du maître, dans sa définition et sa classification des monomanies. Aujourd'hui, le délire gai, expansif, n'est plus considéré, avec Esquirol, comme un des caractères essentiels et un des attributs spéciaux de la monomanie. 11 est avéré que cette forme de délire appartient plus particulièrement à l'excitation maniaque, à la période initiale de la paralysie générale, et à la phase d'excitation de la folie à double forme. Un certain nombre de délires partiels impulsifs, rangés par Esquirol, Marc et Georget, parmi les monomanies instinctives, ont été retranchés aussi de la classe des monomanies et attribués, plus justement, à l'épilepsie larvée. Enfin, tous les aliénistes reconnaissent aujourd'hui que le délire est rarement limité à une seule conception ou à un seul sentiment; qu'il envahit bien vite plusieurs idées ou toute une série d'idé:s; que le mouomaniaque rapporte toutes ses pensées et rattache toutes ses actions aux fausses conceptions qui le dominent. Loin de considérer les idées e: les sentiments prédominants comme constituant à eux seuls toute la maladie, les. partisans de la monomanie tiennent compte de la totalité des phénomènes morbides, de leur marche, de leur évolution et de leurs rapports réciproques.
La monomanie ainsi comprise a été admise par Ferrus, Parchappe, Bûchez, Se. Pinel; elle a été défendue avec un rare talent par Renaudin ; et elle compte encore de nos jours de nombreux et fervents adeptes, soit parmi les survivants de l'école d'Esquirol, Calmeil, Trélat, Baillarger, Moreau de Tours ; soit parmi les manigraphes et les médecins légistes contemporains, Marcé, Dagonet, Devergie, Tardieu, Lassègue, Lunier, Legrand du Saulle, Despine, Lemoine, etc.
Esquirol définissait la monomanie : « Une lésion partielle de l'intelligence, des alfections ou de la volonté. »
Suivant Baillarger, la monomanie est caractérisée par des conceptions délirantes circonscrites, des hallucinations, des impulsions insolites, des désordres dans le développement naturel des passions, sans dépression ni excitation des facultés intellectuelles.
Marcé comprend sous le nom de monomanie non-seulement les délires limités à une seule idée délirante, mais même tous les délires plus étendus, mais partiels, qui laissent intacte l'activité du sujet et ne s'accompagnent ni d'excitation ni île dépression. Cette définition nous parait inexacte; car on verra, dans la suite, que certains monomaniaques présentent des troubles de l'activité et que d'autres sont sujets à des épisodes d'excitation ou de dépression.
Suivant Delasiauvc, la monomanie consiste dans l'altération d'un sentiment ou la prédominance d'une conviction fausse et compatible, sur tout autre point, avec le libre exercice des facultés.
Nous définirons, à notre tour, la monomanie : une maladie mentale où l'intelligence est troublée dans un ordre déterminé d'idées et de sentiments, et reste saine sur d'autres. Cette définition si simple a l'avantage de tenir également compte de l'altération des sentiments et des idées, et de pouvoir mieux s'adapter que les précédentes à toutes les variétés de la monomanie.
Esquirol distinguait trois espèces de monomanies : 1° La monomanie intellec~
tuelle, constituée par des conceptions fausses, erronées, bizarres, des associations vicieuses d'idées, des illusions et des hallucinations ; 2° la monomanie affective, dans laquelle les malades ne déraisonnent pas, mais leurs affections et. leur caractère sont pervertis; 3° la monomanie instinctive, dans laquelle l'aliéné est entraîné à des actes irrésistibles que la raison ou le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que la volonté lésée n'a plus la force de réprimer.
A ces trois variétés, Calmeil en a ajouté une quatrième, la monomanie par hallucinations ou monomanie sensoriale.
Baillarger, dans sa classification, admet la monomanie intellectuelle, la monomanie sensoriale, la monomanie instinctive, et une dernière forme, à laquelle il ne donne pas de dénomination spéciale, mais qui comprend toutes les nuances du délire partiel causées par le dérèglement des passions.
Comme Baillarger, Marcé supprime la monomanie affective, qu'il rattache à l'excitation maniaque, el admet les trois autres variétés : la monomanie intellectuelle, la monomanie sensoriale et la monomanie instinctive.
Tout en reconnaissant la nécessité de restituer à l'excitation maniaque un certain nombre de faits attribués à tort à la monomanie affective, nous croyons que cette dernière variété doit être maintenue dans la classification des monomanies, et qu'elle doit comprendre spécialement les délires partiels caractérisés par la lésion prédominante des affections et des passions. Nous admettrons donc, à notre tour, quatre genres de monomanies : les monomanies intellectuelles, les monomanies sensoriales, les monomanies affectives ou passionnelles, et les monomanies instinctives ou impulsives.
Avant d'entier dans la description particulière de ces variétés, nous allons tracer un tableau d'ensemble de la monomanie, un esposé général* des caractères communs à toutes les espèces.
I. Description générale et caractères communs des monomanies. On peut assigner à la monomanie comme symptômes essentiels et comme caractères pathognomoniques : la lésion partielle ou restreinte de l'intelligence ; la prédominance et la fixité d'idées fausses, de sentiments pervertis ou de penchants maladifs; l'absorption de l'esprit par ces idées, ces sentiments ou ces penchants; la concentration de toutes les facultés sur l'objet du délire; enfin l'organisation et la systématisation des conceptions délirantes, aboutissant quelquefois au degré suprême de la folie stéréotypée.
Pour bien préciser dans une formule générale le premier caractère de la monomanie, la lésion circonscrite de l'intelligence, nous dirons que l'homme qui en est atteint peut, sans perdre la faculté de coordonner ses pensées, de juger sainement des qualités et des rapports d'un certain nombre d'objets extérieurs, obéir sciemment, ou à son insu, à un vice parliel du jugement, à une aberration de la sensibilité physique, à une lésion des facultés affectives, des sentiments instinctifs, manifester une série d'idées extravagantes, des sensations extraordinaires, des antipathies étranges, et se porter à des actes bizarres ou dangereux qui ne supposent plus l'empire de la raison.
Le propre du monomaniaque est de s'arrêter et de s'attacher soit à une idée fixe ou à une série d'idées dominantes, soit à un sentiment prépondérant ou à un penchant exclusif, qui deviennent le pivot de ses opérations intellectuelles, les régulateurs de sa volonté et les mobiles de ses déterminations. Ces sentiments,
ces idées, ces penchants, prennent sur le sujet un tel ascendant qu'il y concentre toute son attention et y subordonne toute son existence.
Falret, tout en niant la monomanie, a décrit avec une frappante vérité la genèse du délire partiel, l'origine et l'évolution des idées fixes ou prédominantes <ihez les monomaniaques. Le savant aliéniste admet, pour le délire partiel, deux modes différents de production et de développement.
Le premier mode consiste dans l'apparition rapide et spontanée du délire. Les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup chez les malades, sont acceptées par eux sans contrôle et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d'action. 11 suffit qu'une idée quelconque traverse l'esprit de ces aliénés pour qu'ils s'y attachent immédiatement comme à une vérité, sans se rendre compte de son origine, sans en éprouver d'ctonnement, et sans chercher à l'entourer de preuves. Mais ce mode de génération de l'aliénation partielle est •exceptionnel.
Le second mode, au contraire, qui consiste dans l'évolution graduelle et progressive du délire, est beaucoup plus commun. Ici, les idées fixes et prédominantes ne surgissent pas d'emblée ; elles passent par une période d'incubation. Elles ne germent et ne se développent que sur un sol maladif et dans un milieu préparé à les recevoir, à les féconder, à les entretenir, chez des individus prédisposés, faibles de caractère et doués d'une sensibilité vive. D'abord l'esprit hésite et flotte entre plusieurs idées qu'il choie et délaisse tour à tour, qu'il adopte e repousse successivement; il doute, il lutte contre ces pensées qui l'obsèdent et qui l'importunent, et qui déjà troublent la libre direction de ses actes et de sa volonté. Peu à peu le vague s'efface, l'hésitation est remplacée par une certitude, la raison succombe; l'idée délirante prend le dessus, domine toutes les conceptions, et devient, le centre commun autour duquel convergent la plupart des pensées et des réflexions. Le monomaniaque se complaît dans cette idée, il la caresse avec complaisance, il la raisonne comme une vérité, il la défend contre toute contradiction, il la discute avec les raisons les plus spécieuses, il l'entoure de tous les points d'appui, de tous les motifs qui peuvent la justifier soit à ses propres yeux, soit à ceux des autres hommes ; il en déduit avec une inflexible logique toutes les conséquences jusqu'aux dernières limites et même au delà. Tout ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il sent et ce qu'il éprouve, il l'interprète dans le sens de cette idée; et il estportdà découvrir et à signaler dans 1 s paroles ou les actes d'autrui une intention de la contrarier ou de la servir. De cette él.ilioration de plus en plus exclusive de l'idée principale naissent d'autres idées délirantes, qui se multiplient, se coordonnent, se combinent en conservant entre elles une étroite solidarité, et aboutissent petit à petit à ce degré extrême d'organisation qui constitue le délire systématisé.
Ce travail de systématisation délirante forme la période aiguë de la monomanie.
Lorsque l'idée prédominante est arrivée à un degré complet de développement, lorsque les malades, loin d'y ajouter chaque jour de nouveaux compléments, ■d'en modifier à chaque instant les détails, se bornent à la répéter à tout venant, exactement sous la même forme et avec les mêmes expressions, le délire est complètement stéréotypé; alors la monomanie entre dans sa période chronique.
Ainsi naît, grandit, s'étend et s'organise le délire monomaniaque.
Il résulte de cette description, dont nous avons emprunté les principaux traits à Falret, que la monomanie consiste moins dans la lésion isolée d'une faculté^
dans un délire restreint à une idée fausse ou à une série d'idées, dominantes et dans l'adoption de cette idée ou de celte série d'idées que dans la subordination de toutes les facultés à une conception délirante ou à un sentiment exclusif, et surtout dans la concentration anormale de l'existence sur cette conception ou sur ce sentiment.
Le caractère du délire partiel, son organisation et sa systématisation sont le plus souvent en rapport avec l'idiosyncrasie primitive, les dispositions générales de l'esprit, l'aptitude intellectuelle, les inclinations, les goûts, les penchants, les sentiments du sujet. L'expression de la monomanie porte aussi l'empreinte des principales conditions de causalité de l'affection, c'est-à-dire des influences diverses auxquelles le malade est soumis, telles que les professions, les occupalions habituelles, les positions sociales, les difficultés et les vicissitudes de la vie, les croyances religieuses, les préjugés, les superstitions, les idées philosophiques, les événements essentiels, les découvertes, les commotions civiles et politiques de l'époque. II en résulte que les délires partiels sont sujets à varier comme les circonstances individuelles ou ambiantes qui les produisent.
La monomanie ri' exclut pas la multiplicité des délires; il. n'est pas rare, en effet, de voir des monomaniaques délirer dans une foule de directions, et des idées fausses secondaires surgir et se développer autour de l'idée mère, de la conception délirante principale. Ainsi, la monomanie religieuse s'accompagne souvent d'idées d'ambition, d'orgueil et de grandeur ; souvent aussi, elle s'associe avec des idées d'bumilité et des tendances craintives. Mais la complication la plus fréquente de la monomanie, est celle que Lassègue a signalée et décrite sous le nom de délire de persécution. Ce délire se rencontre, mêlé aux conceptions délirantes, dans presque toutes les variétés de la monomanie, mais plus particulièrement dans la monomanie affective. Toutes les difficultés, toutes les contrariétés, tous les obstacles, que les monomaniaques rencontrent dans la réalisation de leurs projets chimériques, les mesures de protection et de sécurité que l'on prend à leur égard, sont attribués par eux à des influences hostiles et regardés comme des actes de haine ou de vengeance.
La monomanie apporte des modifications plus ou moins profondes à l'exercice des facultés intellectuelles.
La mémoire reste intacte chez la plupart des monomaniaques. Les défaillances ou les lacunes que l'on observe quelquefois dans cette faculté sont plus apparentes que réelles; elles proviennent de ce que l'esprit des malades, absorbé par l'idée fixe ou par les idées dominantes, se montre indifférent à tout ce qui est étranger à ces idées et n'attache que peu de valeur et d'importance aux souvenirs du passé.
Dans la monomanie l'attention n'est pas absente; mais elle est souvent fixée et comme concentrée sur l'objet du délire. Lorsque l'esprit des monomaniaques est ainsi porté à travailler obstinément dans la même direction, il est difficile de l'en distraire, de le détourner de ses préoccupations habituelles, de l'attirer et de le retenir sur un sujet qui ne l'intéresse pas. Néanmoins, cette absorption n'est pas permanente, ni toujours exclusive; et l'on voit souvent l'attention des monomaniaques se diriger et s'attacher avec une certaine persistance sur les personnes et les choses qui les entourent, et sur les objets les plus étrangers à leur délire.
L'association des idées est quelquefois incorrecte, obscure, chez les monomaniaque, même chez ceux dont le délire paraît le mieux coordonné et le mieux
systématisé. En y regardant de près, il n'est pas rare de découvrir, même dans la sphère de leurs idées prédominantes, des lacunes, des inconséquences, des contradictions, qui trahissent le trouble de cette faculté.
La lésion du jugement est un des phénomènes psychiques les plus saillants de la monomanie. C'est surtout aux écarts et aux erreurs de cette faculté qu'il faut attribuer l'extension et le développement du délire partiel, et les fausses interprétations qui en forment le contingent nécessaire. Toutefois, certains aliénés partiels jugent et raisonnent avec une justesse surprenante lorsque la conversation ou la discussion est placée sur un autre terrain que celui de leur préoccupation principale.
Quelques monomaniaques sont doués d'une imagination vive et exubérante, qui les pousse à concevoir et à exécuter des projets hardis, des œuvres brillantes et des entreprises téméraires. Chez d'autres, au contraire, l'imagination est pauvre, médiocre; elle reste comme resserrée et emprisonnée clans le cercle étroit des conceptions délirantes.
La monomanie amène presque toujours une transformation du caractère. Le malade se montre d'une humeur difficile, capricieuse et bizarre; il devient susceptible, irritable, hautain, vaniteux et peu sociable. On voit, chez lui, l'égcïsme succéder au dévouement, la dureté ou la violence à la douceur, l'emportement à la patience, la malveillance à la bonté, la méchanceté à la bienveillance, l'arrogance à l'urbanité, la présomption à la modestie, la prodigalité à l'ordre ou l'avarice à la générosité, la dissimulation à la franchise, le mensonge à la véracité, la supercherie à la bonne foi, la fraude à la probité, la témérité à la prudence, la hardiesse à la circonspection, et l'indécence à la pudeur.
La perversion des sentiments et la dépravation des penchants sont des symptômes fréquents chez les monomaniaques. Elles acquièrent même parfois une telle intensité, une telle prépondérance, qu'elles semblent constituer les éléments prédominants et essentiels du délire partiel, en être le véritable point de départ, l'instigateur et le foyer, notamment dans les deux variétés de monomanies quahtiées d'affective et d'instinctive.
La lésion des facultés affectives peut revêtir, chez les monomaniaques, des aspects et des degrés divers ; elle se traduit tantôt par une exagération et une exaltation maladive des sentiments, tantôt par leur dérèglement et leur perversion, avec une transformation complète de la personnalité, tantôt enfin par leur affaiblissement et leur oblitération.
Pour que l'exagération et l'exaltation de la sensibilité affective puissent être qualifiées de délire et présentent les caractères de la monomanie, il faut que le sentiment soit tellement prépondérant, tellement exclusif qu'il entraîne la négligence et l'oubli des devoirs habituels; il faut aussi qu'il soit associé à quelque autre trouble mental, à des idées fausses ou extravagantes, à des craintes imaginaires, à des espérances chimérique?, à des illusions ou à des hallucinations.
La perversion des sentiments se manifeste, dans la monomanie, par les changements les plus inattendus et les contrastes les plus étranges , par les attraits et les répulsions les plus contradictoires, par des sympathies inconstantes que rien ne motive et des antipathies capricieuses que rien ne justifie. Les malades montrent de l'indifférence, de l'oubli ou de l'aversion pour ce qui leur était naguère le plus agréable ou le plus cher. Ils fuient les objets qui les charmaient le plus ; ils s'éloignent des personnes qu'ils recherchaient : ils détestent ceux qu'il
aimaient; ils haïssent leurs plus proches parents, leurs meilleurs amis. Ils se prennent, au contraire, d'affection pour des gens étrangers, et se passionnent pour des objets auxquels ils ne pensaient même pas autrefois.
Certains monomaniaques, surtout au début de leur délire, ne peuvent pas se rendre compte des modifications survenues dans leurs dispositions affectives et morales ; ils les constatent, et s'en affligent, mais ils sont irrésistiblement entraînés. D'autres, au contraire, croient avoir des motifs pour changer d'affection, et ils inventent mille prétextes et mille raisons imaginaires pour expliquer et justifier leur conduite.
Esquirol a tracé un portrait des monomaniaques trop uniforme pour être toujours fidèle et pour s'adapter à la généralité de ces malades : « Les monomaniaques, dit-il, sont gais, actifs, pétulants, satisfaits d'eux-mêmes, téméraires, audacieux, communicatifs, , d'une loquacité intarissable, bruyants, susceptibles, prompts à s'irriter; ayant le sentiment d'une santé parfaite et inaltérable, d'une force musculaire augmentée, d'un bien-être général, ils saisissent le bon côté des choses ; ils chantent, rient, dansent et parlent sans cesse de leur félicité ; dominés par l'orgueil et l'amour-propre, ils se complaisent dans leurs convictions vaniteuses, dans leurs pensées de grandeur, de puissance, de richesse. Leur physionomie est animée, mobile, riante ; leurs yeux sont vifs et brillants ; leurs passions exaltées et expansives ; leurs impressions vives, leurs affections énergiques, leurs déterminations violentes... o
Cette peinture peut s'appliquer aussi bien à l'excitation maniaque et au délire ambitieux prodromique de la paralysie générale qu'à la monomanie. Elle impliquerait, en outre, que les sentiments des monomaniaques sont toujours expansifs et joyeux, présomptueux et hautains, tandis qu'ils sont quelquefois d'un caractère bien différent.
Beaucoup de ces malades sont, en effet, défiants, soupçonneux et concentrés. Doués d'une rare puissance de dissimulation et exerçant de l'empire sur euxmêmes, ils emploient la feinte, la ruse ou le mensonge pour cacher leurs conceptions délirantes ou leurs sentiments maladifs. Leur délire silencieux et muet ne se trahit alors que par le jeu fugitif de la physionomie, des paroles saisies à la dérobée, des mouvements d'impatience, par la vivacité avec laquelle ils fuient ou recherchent certaines personnes ou certains objets, enfin par des habitudes bizarres qu'on finit par découvrir tôt ou tard malgré le soin extrême qu'ils mettent à les dissimuler.
D'autres monomaniaques sont doux, timides, pusillanimes, prévenants, polis, obséquieux, possédés d'un sentiment excessif d'humilité, poursuivis sans cesse par la crainte de manquer aux bienséances et d'être à charge à leurs parents, à leurs amis, à leurs domestiques, traitant avec une déférence et des égards extraordinaires les personnes qui les entourent ou qui les servent.
Enfin, à côté de ces monomaniaques concentrés, dissimulés ou timides, il y en a d'expansifs et d'arrogants, qui, loin de cacher le trouble de leurs idées ou de leurs sentiments, l'étaient au grand jour, en font, pour ainsi dire, ostentation, et le manifestent par des discours passionnés ou par des invectives violentes. Dans cette forme de la monomanie, le sentiment de la personnalité prend un tel développement, il atteint un si haut degré d'exubérance et d'exaltation qu'il arrive à dominer tous les autres, à les altérer, à les fausser, souvent même à les atrophier, à les étouffer, à les anéantir.
La perversion des penchants et des intincts présente, dans l'aliénation partielle,
une intensité variable. A peine marquée chez quelques monomaniaques, et sans influence appréciable sur leurs déterminations, elle acquiert, chez d'autres, un caractère prépondérant et impérieux, qui les entraîne et les pousse violemment à l'action. C'est ainsi que certains de ces malades éprouvent une irrésistible impulsion à changer de domicile, à voyager, à boire des liqueurs, à faire des achats inutiles, à nuire à autrui, à médire, à calomnier, à voler, à mendier, à tuer.
L'altération des sentiments et des penchants est rarement primitive et spontanée dans la monomanie. Le plus souvent elle est consécutive au désordre de l'intelligence, et elle est comme la conséquence et le corollaire des fausses convictions. Cette altération n'est donc pas non plus exclusive et ne constitue pas toujours à elle seule toute la maladie; elle s'associe le plus souvent à un trouble évident ou à une grande confusion dans les idées. Enfin un dernier et important caractère des sentiments et des penchants maladifs, chez les aliénés partiels, c'est de n'être pas continus, mais de présenter ordinairement des rémittences, et même de se manifester d'une manière intermittente, et comme par accès.
La volonté des monomaniaques, au lieu de suivre les inspirations de la raison, obéit à l'idée fixe ou au sentiment prépondérant. Elle est comme subjuguée par les convictions délirantes ; elle est entraînée par les écarts de la sensibilité et par la violence de l'idée, du sentiment ou du penchant, qui dominent le malade. La perversion de la volonté se traduit alors par un invincible besoin d'agir dans la direction du délire, par une persévérance opiniâtre à réaliser toutes les pensées et tous les projets, par une indomptable ténacité à poursuivre des plans insensés et à les exécuter.
Les monomaniaques ne manquent donc pas de mobiles ou de motifs d'action ; seulement ces mobiles puisent leur origine dans un trouble cérébral, dans des conceptions imaginaires, dans des sentiments maladifs, dans de fausses sensations, dans des illusions, dans des hallucinations, dans des impulsions obscures de la sensibilité.
Sous le rapport de la conscience, les monomaniaques offrent les différences les plus tranchées. Certains de ces aliénés n'ont aucune conscience de leur délire; ils ne reconnaissent ni les illusions de leur esprit, ni les erreurs de leur jugement, ni les extravagances de leurs actes. S'ils commettent une action mauvaise ou nuisible, ils croient avoir de légitimes motifs pour agir de la sorte. D'autres ont une conscience vague et incomplète de leur trouble mental ; ils se plaignent d'éprouver quelque chose d'extraordinaire, d'insolite; mais, au lieu d'imputer ces symptômes à la folie, ils en font l'objet d'une interprétation délirante, en en donnant une explication qui se rattache au délire lui-même. Tous ces monomaniaques ne sont pas aliénés à leurs propres yeux et ne veulent pas l'être. Bilrod a cité de curieux exemples de monomaniaques ayant conscience de leur état, reconnaissant la fausseté de leurs idées, et qui pourtant ne pouvaient se défendre de l'obsession de ces idées, et en étaient tourmentés comme si elles fussent vraies. Le même auteur a. rapporté des cas da. monomanie où les malades ont la conscience d'être aliénés et croient néanmoins à la réalité de leurs conceptions délirantes. Enfin, une dernière catégorie de monomaniaques conscients est celle de ces aliénés impulsifs, qui se sentent entraînés, malgré eux, à commettre des actes que leur raison réprouve, que leur intelligence juge absurdes, insensés ou coupables ; ils ont la conscience de la folie ou de la malfaisance de ces actes ; mais leur volonté est impuissante à arrêter l'exécution de leurs funestes projets. Aussi
la plupart J'entre eux demandent-ils qu'on les mette clans l'impossibilité de nuire, qu'on éloigne d'eux tout ce qui pourrait les exciter au meurtre, qu'on les punisse, qu'on les emprisonne, qu'on les condamne à mort. Nous reviendrons sur ce sujet à l'occasion de la monomanie raisonnante et de la monomanie instinctive
La nionomanie est une des formes de la folie où l'on rencontre les troubles les plus nombreux et les plus variés de la sensibilité générale, sensoriale et viscérale, les illusions les plus diverses, les sensations les plus étranges, les b;illucinations les plus rebelles. Ces aberrations des sens tantôt précèdent et produisent le délire partiel, tantôt en naissent et en dérivent; elles en sont souvent un des éléments les plus actifs, et même elles acquièrent quelquefois une telle intensité qu'elles jouent dans les manifestations délirantes un rôle prépondérart, et qu'elles leur impriment une sorte de caractère spécial, d'où l'on a formé cette variété de monomanie désignée sous le nom de sensoriale ou hallucinatoire.
Beaucoup de monomaniaques sont paisibles et inoffensifs, quelquefois même affectent on extérieur froid et des apparences calmes, qui contrastent singulièrement avec l'agitation et le trouble de leur esprit.
Les uns sont doux, dociles, faciles à diriger ; les autres, au contraire, se montrent dilficiles, entêtés, récalcitrants, insubordonnés, réfractaires, indisciplinables. Ceux-ci subissent avec une extrême impatience la séquestration que leur état exige ; ils ne cessent de réclamer leur sortie, de revendiquer leur liberté, d'importuner l'autorité de leurs protestations et de chereber les moyens de s'évader.
Certains monomaniaques sont francs, ouverts et expansifs; d'autres, au contraire, sont astucieux, rusés, dissimulés et sournois. Ces derniers sont d'autant plus dangereux que leur folie est souvent méconnue ou passe tout au plus pour de la bizarrerie ou de l'excentricité. Beaucoup de ces malades cachent, sous les dehors les plus séduisants et les plus corrects, les désordres intellectuels et moraux es [dus profonds. Trélat les a dénoncés et décrits sous la dénomination de nionomanes lucides. Ces fous-là, dit-il, ne paraissent point fous, parce qu'ils répondent exactement aux questions qu'on leur fait, s'expriment avec clarté, causent agréablement, racontent avec précision, et font souvent preuve de discernement et de sagacité. Quelques-uns raisonnent bien, écrivent avec correction, manient habilement le pinceau, et témoignent d'un goût exquis pour les arts; d'autres suEprennent par la grâce de leur imagination, par la noblesse de leurs sentiments, par l'ëiendue de leur savoir et par la variété de leurs connaissances; mais ces dons de la nature et de l'esprit sont absolument t-léiiles, parce que toute l'activité intellectuelle et pbysique des monomaniaques se met au servi.ee de leurs conceptions délirantes. Ils ont assez d'attention pour ne laisser échapper rien de ce qui se passe autour d'eux, pour ne laisser sans réponse rien de ce qu'ils entendent, souvent pour ne faire aucune omission dans l'accomplissement d'un projet et pour trouver quelque raison plausible afin de justifier leurs écarts et leurs empoitements. Les monomaniaques lucides vivent au milieu de nous, sous le masque de gens sensés, se mêlent à nos actes, à nos intérêts, à nos affections. Ils sont charmants dans le monde; ils ne se laissent pénétrer et deviner que dans leur vie intime, réservant pour leur famille, les uns leurs caprices et leurs exigences, d'autres leur orgueil blessant, un certain nombre leurs brutalités, leurs violences ou leurs fureurs. Us sont un fléau pour les personnes condan nées à vivre avec eux. Ils sont intraitables. On redoute leur présence dans les asiles à cause de leur esprit de contradiction et de révolte. Us se plaisent, par leurs mauvais conseils et leurs mauvais
exemples, à semer le désordre et la discorde parmi les autres malades. On peut les regarder comme la pire espèce des aliénés.
Les habitudes d:s monomaniaques sont généralement en rapport avec leurs conceptions délirantes ou leurs penchants. Mais il y a des nuances très-diverses dans ces modifications de la conduite. Ainsi, quelques-uns de ces malades, surtout au début de leur folie, continuent à se livrer à leurs occupations ordinaires et aux travaux de leur profession; mais ils y apportent moins de soin, moins d'assiduité, moins d'application et moins de zèle. D'autres, distraits et dominés par leurs préoccupations maladives, abandonnent leurs affaires, négligent leurs intérêts, compromettent leur fortune ou consomment la ruine d'un établissement prospère, soit par leur indifférence, soit par des entreprises insensées ou des spéculations aveugles, soit enfin par l'exécution des projets chimériques que leur suggère le délire.
Les monomaniaques qui mènent une existence régulière, qui vivent avec leurs parents, qui fréquentent le monde et qui suivent les usages de la société sont en bien petit nombre. La plupart d'enlre eux adoptent un nouveau genre de vie, s'éloignent de leur famille et de leurs amis, rompent avec leurs anciennes relations, contractent de nouvelles habitudes ou de nouvelles liaisons, ou même ils fuient la société de leurs semblables et s'isolenl dans quelque retraite obscure, comme des misanthropes.
Les mœurs et les habitudes de certains monomaniaques fourniraient ample matière à de curieux et d'intarissables récits. Nous nous bornerons à citer quelques exemples pour montrer jusqu'où peut aller sous ce rapport l'égarement de ces malades.
Esquirol raconte l'observation d'une jeune monomaniaque qui, dans la crainte de retenir sur elle quelque chose de valeur, apportait toute son attention à ne toucher à rien, prenait les précautions les plus minutieuses pour éviter le contact des murs, des meubles et des objets de tout genre, et surtout des métaux, des bijoux et des pièces de monnaie, et qui passait enfin tout son temps à s'essuyer les doigts, à se frotter les mains, à secouer et à brosser son linge, ses vêtements et ses chaussures. On trouve, dans Leuret, l'histoire d'un ancien fonctionnaire, très-intelligent et très-capable, devenu monomauiaque, qui avait recours aux expédients les plus ingénieux et les plus étranges pour instruire le public de ses prétendues infortunes. 11 en traçait le récit sur ses chemises, ses caleçons et la doublure de son gilet. Étant parvenu à fabriquer une bande de toile de quatre-vingt-dix pieds de long, il avait écrit dessus en lettres gigantesques : Benoit, dit voleur, martyr de probité, et du haut du mur de l'enclos où il et lit enfermé, il passait des journées entières à exposer cette enseigne aux regards des passants, afin d'attirer leur comîuiséiMtion. Des monomaniaques, qui s'imaginent avoir des jambes de verre, refusent de marcher de peur de les briser. Un aliéné, qui se croyait de beurre, ne s'approchait jamais du feu dans la crainte de fondre. Un autre, qui se figurait être formé de deux individus, mangeait avec excès parce qu'il devait nourrir deux corps. Bartholin en a vu un qui refusait de sortir de sa maison parce que son nez lui paraissait si grand que les passants auraient pu marcher dessus. Sennert et d'autres auteurs ont cité de ces malades qui retenaient leurs urines dans la crainte d'occasionner un déluge. Alexandre de Tralles parle d'une femme qui, croyant porter la terre sur un doigt, n'osait le remuer de peur que le monde ne pérît. Joseph Franck rapporte le cas d'une aliénée qui, pour prévenir une hémorrhagie imaginaire, restait immobile dans son lit, sans couverture, ne parlant que par
signes et prenant les aliments et les boissons à la glace. Berbiguier, le plus fameux des monomanes hallucinés, consacrait tout son temps à se défendre des injures et des attaques des farfadets, à faire la chasse à ces êtres fantastiques, à les emprisonner dans des boites ou dans des bouteilles, à les piquer avec des épingles comme des papillons. Une dame du meilleur monde, citée par Trélat, se dérobait aux yeux de son entourage pour emmagasiner dans ses armoires, classer, étiqueter et cataloguer, à l'instar d'une collection scientifique, les détritus corporels les plus repoussants et les résidus fétides d'un vésicatoire et d'un cautère.
Beaucoup de monomaniaques parlent seuls, rient, chantent, gesticulent, comme s'ils s'adressaient à des personnages invisibles. D'autres, au contraire, affectent un air grave, aiment à se tenir à l'écart et à se promener seuls ; quelques-uns restent immobiles et silencieux, dans l'attitude du recueillement et de la contemplation. Ceux-ci méditent sur une invention irréalisable ou rêvent à quelque découverte extraordinaire. Ceux-là s'acharnent à la vaine recherche d'une réforme politique et sociale ou à la poursuite chimérique de problèmes insolubles, tels que la transmutation des métaux, la pierre philosophale, la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel.
Les monomaniaques recherchent volontiers la lecture des romans, des livres d'histoire, des ouvrages de science, de physique, de chimie, d'astronomie, qui peuvent fournir un aliment à leurs conceptions délirantes. Ils se plaisent à rédiger des mémoires, à écrire des lettres, à tracer des inscriptions, où leurs idées fausses et leurs sentiments maladifs se révèlent mieux encore que dans leurs paroles ou dans leurs actes. Quelques-uns dessinent des plans grossiers ou des figures naïves, qui sont, pour ainsi dire, l'expression graphique et la traduction figurative de leur désordre intellectuel et de leurs troubles sensoriaux.
Certains aliénés partiels conservent le sentiment de la propreté et le goût de la toilette. Us ont soin de leur personne et observent une tenue convenable et correcte. D'autres, au contraire, témoignent sur ce point l'indifférence la plus grande et négligent les soins de propreté les plus élémentaires. Quelques-uns introduisent dans leur costume des modifications inspirées par la nature de leur délire; ils se drapent dans leur manteau d'une manière théâtrale; ils étalent d'un air prétentieux des vêtements excentriques ; ils se parent de décorations et de rubans, s'affublent d'oripeaux, de panaches et de plumets. Il en est qui portent des colliers, des médailles, des bagues, des bracelets, auxquels ils attachent un grand prix, ou des coquillages, des cailloux, des lambeaux d'étoffe, qu'ils regardent comme des talismans et auxquels ils attribuent un pouvoir magique et des vertus merveilleuses. Les femmes surtout se distinguent par l'étrangefé de leurs mises et la bizarrerie de leurs coiffures. Certains monomaniaques hallucinés se déshabillent et s'obstinent à rester nus, sous prétexte que leurs vêtements sont impurs ou empoisonnés, remplis d'insectes malfaisants, chargés d'électricité,, imprégnés de soufre ou de phosphore.
Les monomaniaques, dont le délire est gai, jouissent généralement de la plénitude de la force et de la santé. Ceux, au contraire, dont l'esprit est surexcité ou trop absorbé par les préoccupations délirantes, sont sujets à divers troubles fonctionnels : leur sommeil est nul ou insuffisant, leur appétit languissant, leurs digestions sont difficiles, laborieuses ; ils ont des céphalalgies fréquentes et des constipations opiniâtres. Lorsque ces symptômes se prolongent les malades maigrissent et perdent leurs forces.
Nous avons dit plus haut que la monomanie débute quelquefois, chez des sujets prédisposés, d'une manière brusque, instantanée, à la suite d'une frayeur -vive, d'une impression morale profonde et inattendue ; mais le plus souvent elle se manifeste et se développe suivant une évolution graduelle et lente, dont nous avons étudié plus haut les progrès et les différentes phases.
La marche de la monomanie est tantôt régulière et continue, avec des périodes d'augment, d'état et de déclin; tantôt elle est rémittente, offrant des alternatives de rémittence et de paroxysme, dont la durée respective est très-variable ; d'autres fois, enfin, la monomanie est intermittente, elle survient par accès que séparent des intervalles lucides complets. Ces accès peuvent être plus ou moins fréquents, et se répéter à des distances plus ou moins éloignées ; chez quelques monomaniaques, ils se reproduisent à des époques fixes, tous les mois, tous les trois mois, tous les six mois, tous les ans, etc., et affectent alors le type périodique. 11 n'est pas rare que la monomanie intermittente change de type et devienne rémittente ou continue par suite du rapprochement ou de la fusion des accès.
Les paroxysmes que l'on observe dans le cours de la monomanie, notamment de la monomanie rémittente, éclatent parfois sans cause appréciable ; mais ordinairement ils sont provoqués par une vive contrariété, une émotion morale, les grandes chaleurs ou les grands froids ; ils se montrent souvent, chez les femmes monomaniaques, à l'époque et sous l'influence de la menstruation. Pendant ces paroxysmes, le délire s'étend et semble perdre son caractère de délire partiel ; le désordre et l'exaltation des idées peuvent arriver jusqu'à un degré voisin de l'aliénation générale; quelquefois même ils acquièrent l'intensité du délire aigu, ou la violence de la fureur maniaque. Le plus souvent cet état n'est qu'une exacerbation passagère, à laquelle succède une période de rémission, et l'on voit reparaître alors les idées fixes et les conceptions prédominantes qui, tout d'abord, donnaient à la vésanie son cachet spécial. Quelquefois, cependant, la diffusion du délire persiste et s'accentue de plus en plus, de sorte qu'il s'opère un passage du délire partiel au délire général, une transformation de la monomanie en manie. La monomanie peut aussi se transformer en lypémanie ; c'est lorsque les préoccupations des malades deviennent excessives, lorsque leur esprit est envahi par des idées tristes et obsédé par des hallucinations terrifiantes.
La durée de la monomanie est très-variable ; elle est comprise entre les limites extrêmes de quelques semaines et de plusieurs années. D'après une statistique relevée par Galmeil, sur 100 cas de monomanie, 31 auraient duré de six semaines à trois mois; 19, de trois à six mois; 12, de six à neuf mois; 17, de neuf à douze mois; 7, de douze à quinze mois; 7, de quinze mois à deux ans; 2, de deux à trois ans; 5, un grand nombre d'années.
La monomanie peut être considérée comme aiguë lorsque sa durée n'excède pas un'an. Passé ce terme, elle a une grande tendance à devenir chronique.
Le passage de la monomanie à l'état chronique se traduit par la persistance de la période stationnaire qui se prolonge plus ou moins longtemps, au milieu d'alternatives de calme et d'agitation, et de péripéties sans nombre ; les idées conservent, à quelques nuances près, le même caractère ; à la longue, cependant, elles perdent un peu de leur activité, elles deviennent moins nombreuses et moins fécondes, et s'enchaînent avec moins de vigueur ; le malade n'invente plus rien ; il emploie les mêmes expressions, retourne toujours dans le même cercle.
Néanmoins, la monomanie chronique est susceptible de guérison, comme la monomanie aiguë.
La guérison du délire partiel s'effectue quelquefois d'une manière rapide, ;ous rintluence d'un voyage, d'un changement de milieu, d'une impression vive ou d'un événement imprévu, qui opèrent une diversion puissante sur les idées ou sur les sentiments du malade. On a observé aussi des guérisons promptes à la suite de certaines crises fonctionnelles ou organiques, telles que le retour des menstrues, le rétablissement d'un flux hémorrhoïdal, la manifestation d'une éruption dartreuse ou furoncu'aire, etc. Mais, en général, ce n'est que graduellement que les phénomènes morbides s'affaiblissent et que le retour de la raison s'opère. Peu à peu les hallucinations disparaissent, les illusions des sens s'effacent, les idées perdent de leur fixité, les sentiments et les penchants se redressent. Toutefois, dans cette période de déclin, et au début de la convalescence, les monomaniaques ?ont exposés à des rechutes incomplètes, ce qui tient à ce qu'ils ne sont pas encore entièrement affranchis de leurs convictions délirantes On ne doit regarder comme guéris que ceux qui ne conservent aucun doute, aucune incertitude, sur la fausseté de leurs idées maladives, qui reconnaissent hautement et avouent sincèrement les erreurs de leur esprit et les égarements de leur sensibilité, et qui reviennent sans arrière-pensée et sans réserve aux sentiments et aux habitudes de la vie domestique et sociale.
Parfois, au lieu de guérir, la monomanie se transforme en manie ou en mélancolie, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ou bien encore elle dégénère en démence. La démence des monomaniaques n'est presque jamais complète; c'est plutôt un affaiblissement intellectuel, résultant de ce que l'intelligence, au lieu de se développer et de s'élendre, est restée, durant de longues années, enfermée dans le même cercle d'idées.
Certaines espèces de monomanies peuvent attaquer à la fois un grand nombre d'individus et se répandre à la manière d'affections épidémiques, comme on le verra dans l'alinéa consacré à l'étude de la monomanie religieuse.
Le diagnostic de la monomanie est quelquefois très-emban a-sant ; il présente surtout les plus sérieuses difficultés au début de la maladie, lorsque celle-ci ne se décèle encore que par des nuances morbides, par des modifications légères de la sensibilité et par de simples transformations dans le caractère et dans les habitudes. Même dans des périodes plus avancées, et lorsque le délire partiel est confirmé, il peut échapper à l'observation, soit parce que les malades sont habiles à le dissimuler, soit parce qu'ils conservent toute la lucidité de leur intelligence, malgré la fausseté de certaines conceptions et le trouble des sentiments ou des penchants. Et, en effet, il n'est pas aisé de découvrir la folie chez un individu qui offre toutes les apparences de la raison, qui continue à vaquer à ses occupations et à remplir la plupart de ses devoirs domestiques ou sociaux, qui parle d'une manière sensée, qui raisonne juste sur les sujets étrangers à son 'délire, qui justifie sss antipathies, ses préventions, ses médisances, ses querelles, ses déterminations, ses entreprises et ses actes. Il faut alors apporter beaucoup de finesse, de tact et de persévérance dans l'examen du malade ; il faut le suivre dans tous les détails de la vie, étudier les moindres nuances de sa sensibilité organique et morale, ses goûts et ses penchants actuels, la manière dont il emploie le temps, dont il règle le sommeil et la veille, ses distractions, ses heures de travail, ses repas. Il faut le mettre en parallèle avec lui-même, comparer ce
qu'il est avec ce qu'il était, ce qu'il pense, ce qu'il dit, ce qu'il fait avec ce qu'il a pensé, dit et fait jusque-là. Par cette recherche attentive et cette exploration patiente, ou parvient a constater des changements dans le caractère, des contrastes dans les habitudes, des contradictions dans la conduite ; on saisit, à la dérobée, un geste, un mot, un signe, un sentiment, une pensée, qui mettent sur la voie de l'affection mentale, ou quelquefois même la trahissent tout entière. Beaucoup de monomaniaques ont des phrases spéciales et des locutions à eux qui ne trompent guère les médecins exercés.
La monomanie se distingue de la manie et de lalypémaniepar le fond même de la maladie, par la nature du délire et le caractère de ses principales manifestations. Dans la manie, il existe un état général d'excitation, qui se traduit à la fois par une exaltation désordonnée de toutes les facultés mentales, et par une suractivité de toutes les fonctions organiques. Les idées du maniaque sont multiples, rapides, inachevées, tumultueuses, incohérentes; ses propos sont extravagants et sans suite; son agitation est continuelle; il gesticule, il chante, il vocifère, il injurie, il blasphème, il menace, il frappe, il brise, il déchire; il s'emporte souvent jusqu'à la violence et la fureur.
La lypémanie se caractérise, au contraire, par un état de dépression pouvant aller jusqu'à la stupeur et envahissant l'économie entière. Dans cette forme d'aliénation, les malades sont tristes, découragés, moroses, taciturnes ; ils ont le regard inquiet et la physionomie lugubre; ils sont en proie à des hallucinations terrifiantes, tourmentés par des préoccupations sinistres et des terreurs imaginaires, poursuivis par des remords chimériques et par le dégoût de la vie. Ils pleurent, se lamentent, se désespèrent; ils parlent peu, d'un air timide et d'une voix tremblante ; ils n'expriment que des idées monotones, vagues, confuses, mal raisonnées. La plupart ne prononcent que des monosyllabes inintelligibles, ou même se renferment dans un mutisme opiniâtre que rien ne peut rompre. Beaucoup d'entre eux restent immobiles, inertes et comme plongés dans une profonde torpeur d'esprit et de corps. Leur activité physique est comme paralysée par les pensées douloureuses qui oppriment l'encéphale. Leur délire peut être très-actif, mais il est tout intérieur, jusqu'à ce qu'il se traduise, ce qui arrive trop souvent, par le refus obstiné des aliments et des boissons, ou encore par un dénoûment tragique, un meurtre ou un suicide. Tels sont, esquissés à grands traits, les caractères qui distinguent la manie et la mélancolie de la monomanie.
On pourrait croire qu'un délire partiel, limité, comporte un pronostic moins grave qu'un délire qui envahit à la fois toutes les facultés intellectuelles. 11 est vrai que la monomanie offre de grandes chances de guérison et d'une guérison rapide lorsqu'elle est récente, lorsqu'elle a débuté brusquement, lorsqu'elle est le produit de causes accidentelles ou fortuites, lorsqu'elle est peu étendue et n'a pas encore eu le temps de se systématiser. Mais, dans des conditions contraires, elle se montre très-rebelle et très-opiniàtre. Ainsi, la monomanic est plus tenace et plus difficile à guérir que la manie et la lypémanie, lorsqu'elle est la manifestation d'une prédisposition héréditaire, lorsqu'elle se développe après une longue incubation et qu'elle est le résultat de préoccupations déjà anciennes, lorsqu'elle aboutit, enfin, à cet état d'organisation achevée qui constitue la systématisation délirante.
La monomanie qui affecte plus particulièrement l'intelligence et les idées, est
DICT. ENC. 2° S. IX. 11
moins grave et surtout moins dangereuse que celle qui altère la sensibilité et qui pervertit les sentiments et les penchants.
La monomanie, dont la marche est régulière et continue, présente moins de gravité et se montre plus susceptible de guérison que celle dont la marche est rémittente. La forme intermittente, qui n'est qu'une monomanie à rechutes, est la plus grave et, la plus rebelle de toutes.
L'anatomie pathologique n'a encore révélé aucune, lésion spéciale à la monomanie. Les altérations cérébrales signalées par Esquirol, Parcbappeet Calmeil se rapportent exclusivement à des autopsies de lypémaniaques. Néanmoins, tout porte à croire que les progrès de l'investigation micrographique ne tarderont pas à dissiper l'obscurité qui règne encore sur ce point et à faire mieux connaître les désordres intimes de l'encéphale auxquels se rattachent les diverses variétés de la folie. Auguste Voisin est entré résolument dans cette voie féconde, et déjà il a pu constater, chez différents aliénés, et notamment chez des monomaniaques, des épanebements d'hématosine et d'hématine, des dilatations des capillaires, des infarctus, des dégénérescences graisseuses et pigmentaires du protoplasma, des atrophies et des nécroses partielles des cellules nerveuses, enfin une diminution notable du phosphore normal de la pulpe cérébrale. Dans les délires partiels, ces lésions occuperaient principalement les couches optiques et les circonvolutions pariétales. Des observations conformes ont été laites récemment, en Angleterre, par le docteur Sabben.
La monomanie est la plus répandue des maladies mentales. C'est un fait sur lequel ont insité particulièrement Baillarger, Renaudin et Calmeil. Il résulte des recherches de ce dernier qu'à Cliarentou le chiffre de la monomanie est au chiffre des admissions totales comme 1 est à 2, 17. Cette forme d'aliénation est près de moitié plus fréquente chez la femme que chez l'homme. On l'observe à tout âge; mais plus rarement dans l'enfance et dans la vieillesse que dans l'âge mûr.
Aucune profession ne paraît exercer une influence spéciale sur la production du délire partiel, qui reflète plutôt certaines vicissitudes de la vie propres à toutes les carrières.
L'hérédité joue un rôle important dans la genèse de la monomanie, comme dans celle de toutes les autres variétés de la folie. Ce n'est pas à dire que la monomanie engendre toujours la monomanie, ou, en d'autres termes, que l'hérédité soit constamment similaire, qu'un ascendant transmette nécessairement à ses descendants le genre d'aliénation partielle dont lui-même était atteint. Ce mode de transmission existe, mais il est assez rare; le plus souvent, la iolie se transforme et se modifie en se transmettant. 11 n'y a guère d'exception que pour la monomanie suicide, qui se propage quelquefois des parents aux enfants avec une fatale similitude, ainsi que l'attestent de nombreux exemples de familles détruites par une série de morts volontaires. Quant aux autres variétés de la monomanie, elles suivent la loi d'hérédité commune à toutes les formes de l'aliénation ; elles dérivent, en ligne directe ou indirecte, des troubles les plus divers du système nerveux. En elfet, pour peu que l'on remonte dans la généalogie des monomaniaques, on trouve ordinairement, chez les ascendants, proches ou éloignes, auteurs ou ataviques, une ou plusieurs des catégories suivantes : des névropathes, des gens bizarres, excentriques, exaltés, violents, passionnés, instinctifs;
des épiletiques ou des hystériques, des alcoolisés, des suicidés, des aliénés véritables. En d'autres termes, on doit entendre par monomanie héréditaire nonseulement celle qui procède d'une monomanie antérieure dans la même famille mais encore celle qui provient, par voie de transformation, d'un des états pathologiques du système nerveux que nous venons d'énumérer.
La monomanie est une des formes de la folie qui se communique le plus souvent par une sorte de contagion intellectuelle et morale. Certains monomaniaques convertissent quelquefois à leur délire les personnes de leur entourage. Ce phénomène, déjà signalé par Lasègue et par Legrand du Saulle, et longuement décrit par J. Falret sous le nom de folie à deux, ne se montre que cheç un sujet prédisposé ou faible d'esprit et qui vit continuellement avec un aliéné, comme mari et femme, parents et enfants. L'individu sain trouve d'abord étranges les idées du monomaniaque; il s'en étonne, il les combat; puis, peu à peu, il s'y habitue, il s'y fait; il se laisse convaincre; et bientôt il partage lui-même toutes ses aberrations, il accepte toutes ses conceptions maladives, et s'approprie une systématisation délirante créée de toutes pièces par un autre. Dans ces cas le monomaniaque qui a communiqué son délire domine celui qui l'a reçu. Celui-ci n'y ajoute rien; il n'invente pas; il garde sans commentaires, il reproduit sans efforts intellectuels, quelquefois en les atténuant, les conceptions délirantes du premier malade. Son rôle est purement passif; il fait office de miroir ou d'écho. -On ne saurait nier ici la contagion ; car il suffit le plus souvent d'isoler les deux malades, de les placer dans l'impossibilité de se voir et de s'écrire, en un mot, de soustraire l'aliéné passif à l'influence de l'actif pour que le premier recouvre promptement la raison.
On peut considérer comme prédisposés à la monomanie les individus doués d'un sentiment excessif de la personnalité, ceux qui se font remarquer par leur bizarrerie et leur originalité, qui agissent au rebours des autres hommes, et ont une manière particulière de sentir et d'exprimer leurs sensations.
Un caractère trop tranché, des idées préconçues, des passions violentes, des penchants exclusifs, sont regardés aussi comme des conditions favorables au développement de la monomanie.
Parmi les principales causes occasionnelles de cette maladie, il faut compter les écarts de régime, une existence dissipée, irrégulière ou très-accidentée, la lecture assidue des romans, les contrariétés amoureuses, les tribulations domestiques, les études trop précoces ou trop sérieuses, une concentration d'esprit exagérée, les longues et fortes préoccupations, l'exaltation religieuse, les méditations ascétiques, les veilles prolongées, les émotions trop énergiques et dépassant la virtualité de la force morale, les chagrins profonds ou les joies trop vives, une forte atteinte portée aux sentiments et aux affections, les froissements d'amourpropre, les ressentiments d'un orgueil blessé, les tribulations d'une ambition déçue, les vicissitudes, les accidents ou les catastrophes de la vie, les revers de fortune, enfin les événements politiques et lés grandes crises sociales, qu'on soit acteur ou victime.
Certaines conditions somatiques peuvent concourir aussi à la production de la monomanie. On voit, en effet, cette vésanie survenir quelquefois sous l'influence delà grossesse, de l'accouchement ou de l'allaitement, à la suite d'une suppression des règles, d'un flux hémorrhoïdal ou d'une épistaxis habituelle, pendant la convalescence de certaines maladies aiguës, où le délire persiste, devient chronique
et s organise.
164 MONOMA.ME.
Il n existe, pouna monomanie, aucune thérapeutique spéciale. On ne peut que lui opposer les règles de traitement applicables à la folie en général. Pourtant, c'est à cette forme d'aliénation mentale que convient le mieux l'emploi des agents moraux.
Le premier et le plus important de ces moyens est l'isolement du monomaniaque, c'est-à-dire son séjour dans une maison spéciale, loin de sa famille ou des personnes avec lesquelles il est accoutumé de vivre, loin des lieux dans lesquels a germé et éclaté son délire. Le monomaniaque qui reste au milieu des siens prend en aversion tous ceux qui l'entourent. Chacun des incidents de la vie privée devient pour lui une cause d'agitation, ranime ses idées délirantes, les entretient, les alimente et leur donne une fécondité nouvelle. Il est intraitable et s'oppose avec violence aux volontés qu'on veut lui imposer. Placez-le, au contraire, dans une maison étrangère, au milieu de visages inconnus ; la vue d'objets nouveaux, l'émotion, la surprise font sur son esprit une utile diversion et rompent la chaîne des habitudes délirantes; les préoccupations d'affaires, les soucis du ménage s'éloignent et s'effacent; en présence d'étrangers, le malade cherche à se maintenir et accepte, bien qu'avec répugnance, des conseils et des ordres qui, venant de la part des siens, auraient provoqué de vives résistances ou de violentes explosions ; il est ainsi entraîné involontairement dans une vie calme, régulière et disciplinée.
L'isolement des monomaniaques n'est pas toujours commandé uniquement par leur propre intérêt; il s'impose encore très-souvent comme une mesure nécessaire de sûreté publique. En effet, le nombre des monomaniaques qui peuvent, sans inconvénient et sans danger, vivre en liberté et de la vie commune, est assez restreint. La plupart appartiennent à la catégorie la plus dangereuse, la plus nuisible et la plus malfaisante des aliénés ; c'est parmi eux surtout que se recrutent les fous dits criminels, les meurtriers et les incendiaires. Beaucoup de ces horribles attentats auraient pu être évités par une séquestration faite à temps.
Les avantages thérapeutiques de l'isolement seraient incomplets s'il ne s'y joignait une direction intellectuelle habile et énergique. A défaut de l'affection, qui est un sentiment étranger aux monomaniaques, le médecin doit chercher à gagner leur confiance et à leur imposer le respect, et même, au besoin, à leur inspirer la crainte. Il doit s'attacher à prendre sur eux un ascendant moral qui rende son pouvoir incontesté et mette son autorité à l'abri de toute atteinte.
Leuret, considérant la folie et plus spécialement la monomanie comme une erreur et les aliénés comme des hommes qui se trompent, avait eu la généreuse illusion de croire qu'on pourrait redresser le jugement des monomaniaques et dissiper leurs idées fausses parla discussion et le raisonnement. Mais l'expérience ne tarda pas à lui prouver que les moyens de persuasion n'avaient aucune prise sur ces aliénés. Loin de les convertir à l'évidence, la discussion n'aboutit le plus souvent qu'à fournir un nouvel aliment à leur délire, qu'à corroborer leur opinion, qu'à lui donner plus de ténacité et la rendre plus irréfutable à leurs propres yeux. Quand, par hasard, on parvient à ébranler leur conviction, le résultat est de courte durée ; le délire reparaît promptement sous la même forme ou sous une forme un peu différente. Aussi Leuret arriva-t-il à faire de la douche le principal agent de son traitement moral.
La méthode du stratagème ne réussit guère mieux que celle du raisonnement. La défiance extrême des monomaniaques les met perpétuellement en garde contre tous les artifices et toutes les surprises auxquels on peut recourir en vue de
donner le change à leurs conceptions maladives. Ceux qui en éprouvent quelques instants de calme ne tardent pas à trouver un nouveau sujet d'inquiétude et de tourment dans ce qui les avait d'abord tranquillisés. Quoi qu'on lasse, quelque moyen qu'on emploie, les monomaniaques en arrivent presque toujours à interpréter dans le sens de leur délire les incidents qui semblaient le plus propres à le combattre.
Au début, il est permis d'écouter leurs récits avec attention, d'accueillir leurs plaintes avec bienveillance, de iéindre d'accepter leurs convictions délirantes, afin de gagner leur confiance et de compléter l'examen médical ; mais au bout de quelque temps, il faut montrer qu'on n'est pas dupe de leurs idées fausses, les combattre de front, discuter brièvement, procéder surtout par affirmations catégoriques et par négations vigoureuses, imposer nettement sa propre appréciation, en cherchant moins à les persuader qu'à les émouvoir. D'ailleurs, il n'est guère possible de régler d'avance la conduite et le langage que l'on devra tenir envers les monomaniaques ; l'expérience et une connaissance approfondie du caractère et de l'état mental des sujets seront, à cet égard, les meilleurs guides. Suivant les cas, la parole du médecin sera douce et insinuante, ou impérieuse et sévère; il mettra en jeu l'amour- propre, l'espoir de la liberté ; il fera appel aux sentiments affectifs ; il aura recours, selon les circonstances, aux ruses, aux flatteries, aux promesses, aux menaces, à l'intimidation. C'est surtout en vue des monomaniaques que Leuret a écrit les lignes suivantes : « 11 faut provoquer en eux de fortes émotions, les attaquer en face, ne leur faire aucune concussion, les obliger à reculer sans cesse, les forcer à parler sensément, et, dut-on d'abord n'obtenir d'eux que des paroles arrachées de leur bouche et repoussées par leur esprit , il faudrait encore les contraindre à prononcer ces paroles ; car c'est déjà beaucoup que de les obliger à céder sur ce point. » En vertu de ces principes, Leuret n'hésitait ras à conduire le malade sous la douche, à arracher, ffiàce à cet a^ent douloureux, des rétractations dont il faisait ensuite le point de départ de tous ses moyens d'action. La douche est employée aussi, avec avantage, comme moyen de répression contre les monomaniaques indociles, indisciplinés, dangereux ou violents. Les allusions froides peuvent remplir le même but. L'application' de la camisole, le séjour dans le quartier des agités sont encore des moyens usités quelquefois pour punir les résistances ou réprimer les révoltes de ces aliénés. Ou ne saurait nier que ces procédés d'intimidation exercent souvent une influence perturbatrice salutaire et provoquent une révulsion morale utile et puissante ; néanmoins, ils doivent être administrés avec beaucoup de mesure, de tact et de prudence, et principalement à un petit nombre de cas récents dépourvus de toute complication.
Le travail agricole et manuel est pour les monomaniaques une ressource précieuse; il les distrait de leurs préoccupations délirantes et donne à leur attention et à leur activité une direction utile. Lorsque le délire est modéré ou entré djns sa période de déclin, on peut permettre à ces malades de se livrer à quelques occupations inlelltctuelles, d'écrire et de lire, en apportant le plus grand discernement dans le choix des livres.
La musique ne doit être autorisée ou encouragée qu'à titre de distraction et après s'être assuré qu'elle ne produit aucune impression fâcheuse. Elle est surtout favorable aux convalescents.
Les jeux, les exercices corporels, les promenades, peuvent exercer une influence heureuse sur l'état des monomaniaques, en détournant leur actiuté, en attirant
leur pensée sur les objets extérieurs et en amenant une sorte de détente dans la concentration intellectuelle qui les absorbe.
Les voyages, si vantés dans le traitement de la (olie, sont impraticables pour les monomaniaques exaltés ou nuisibles, et pleins de dangers pour ceux qui ont des idées de suicide. On doic. les réserver pour les sujets paisibles, dont le délire tend à s'immobiliser et à rouler toujours dans le même cercle, et pour les convalescents dont ils favorisent et confirment la guérison.
Les monomaniaques doivent être, dans les asiles et les maisons spéciales, l'objet d'une surveillance incessante. Il faut toujours se tenir en garde contre leurs entreprises, les empêcher de semer le désordre autour d'eux, et les mettre dans l'impossibilité de réaliser leurs projets et leurs tentatives d'évasion. Enfin, il importe de ne jamais laisser à la disposition des monomaniaques dangereux un objet ou instrument dont ils pourraient faire un mauvais usage contre les autres ou contre eux-mêmes.
Le traitement physique, qui doit marcher de pair avec le traitement moral, se basera sur les indications tirées du tempérament et de la constitution du sujet, de l'état de ses divers organes, des complications ou des maladies intercurrentes. L'emploi répété des laxatifs et des drastiques donne toujours de bons résultats,. en combattant la constipation si fréquente chez les aliénés et en produisant une révulsion utile. Contre l'excitation et l'insomnie, on emploie les bains prolongés, les antispasmodiques et les narcotiques, principalement le bromure de potassium et le chloral.
Le seton, le moxa, le cautère, le vésicatoire, qui produisent quelquefois de bons effets chez les lypémaniaques, ne nous ont jamais procuré aucun avantage thérapeutique sérieux dans la monomanie proprement dite. Dans l'espèce, les révulsifs cutanés nous paraissent seulement applicables et efficaces, non comme agents de traitement, mais comme moyens d'intimidation et de contrainte.
L'hydrothérapie, employée d'une manièie méthodique et suivant des indications précises, pourrait peut-être devenir une ressource thérapeutique précieuse contre la monomanie ; mais il n'a été fait encore que des tentatives timides et insuffisantes, qui ne permettent pas de prononcer sur cette médication un jugement définitif.
Lorsqu'on est parvenu, à l'aide des moyens qui viennent d'être énoncés, à rendre un monomaniaque plus calme et plus docile, il convient d'atténuer son isolement en permettant quelques visites de la famille ou des amis. Les premières tentatives doivent être faites avec beaucoup de réserve et de précaution. Les entrevues seront encouragées et répétées si elles produisent une bonne impression sur l'esprit du malade; elles seiont, au contraire, éloignées ou suspendues, si elles ravivent d'anciennes idées délirantes. Lorsque la convalescence est franche et solide, on cherche, par de fréquentes sorties, à ramener peu à peu le malade aux habitudes de la vie sociale et de la liberté. Enfin, on lui ouvre les portes de l'asile lorsqu'une longue et persévérante observation et des épreuves réitérées ont écarté toute crainte de dissimulation et fourni la certitude d'une guérison réelle mais rarement définitive.
II. Description particulière et caractères spéciaux des différents genres Et des principales variétés de la. monomanie. Après avoir tracé les caractères gé* néraux et communs de la monomanie, il nous reste à décrire sommairement chacune de ses principales variétés.
Nous avons admis quatre genres de monomanies : les monomanies intellectuelles, les monomanies affectives ou passionnelles, les monomanies sensoriales ou hallucinatoires, les monomanies instinctives. Ces divers genres de monomanies s'observent quelquefois isolément, mais le plus souvent ils s'associent entre eux à différents degrés pour former un état pathologique complexe, où l'on trouve réunis et confondus la plupart des éléments variés du délire monomaniaque.
A. Monomanies intellectuelles. Elles sont caractérisées plus spécialement par la lésion de l'intelligence, par le trouble primordial et prédominant de la faculté pensante. Le délire a pour origine et pour base une ou plusieurs conceptions fausses, qui deviennent bientôt des idées fixes et entraînent le jugement dans toutes sortes d'erreurs. Ces monomaniaques partent d'un principe faux, dont ils suivent, sans dévier, les raisonnements logiques et dont ils tirent des conséquences légitimes, sans admettre jamais les raisons contradictoires de leurs adversaires.
La monomanie intellectuelle peut, comme nous l'avons dit plus haut, rester bornée à une seule idée fixe à laquelle les malades s'abandonnent, et qui les occupe exclusivement pendant un temps plus ou moins long. Mais tôt ou tard d'autres idées accessoires viennent se grouper autour de l'idée principale, le délire se développe, s'étend, se systématise, envahit et trouble les facultés affectives, et finalement se traduit par des actes en rapport avec les conceptions délirantes.
Le nombre et la variété des monomanies intellectuelles sont pour ainsi dire indéfinis ; leur fécondité égale celle des idées fausses ou de fausses séries d'idées qui peuvent germer dans l'esprit humain. Il est donc impossible d'en exposer le dénombrement, de les réduire en espèces et de les classer. Nous nous bornerons à signaler en peu de mots une des plus curieuses et des plus communes de ces monomanies, celle des inventeurs. Les monomaniaques de cette catégorie se mettent en tête de faire des découvertes importantes et merveilleuses, de réaliser des inventions extraordinaires et absurdes. Ignorants pour la plupart, étrangers à toute notion scientifique ou pourvus d'une instruction insuffisante, ils s'acharnent à des recherches chimériques et à des travaux stériles ; ils passent leur temps à méditer, à calculer, à dresser des plans, à manipuler des substances chimiques, à composer des poudres ou des liqueurs souveraines, à dessiner ou à construire des armes, des engins ou des machines auxquels ils attribuent une puissance prodigieuse et presque surnaturelle. Profondément convaincus de la valeur incomparable de leur découverte extravagante, ils fondent sur elle des rêves de fortune et d'honneurs, ils vont la colportant partout, ils en étourdissent tout le monde ; ils en importunent les académies, les grandes administrations, les ministères et le gouvernement. Toujours repoussés, ils reviennent à la charge avec une ténacité que rien ne fléchit. Aucun raisonnement, aucune démonstration ne les trouve accessibles; rien ne peut ébranler leur foi dans leur système. Ils ressemblent tous à cet inventeur du mouvement perpétuel dont Arago chercha à dissiper les illusions, et qui ne cessait de répéter qu'Arago était dans l'erreur. Beaucoup de ces aliénés se ruinent en folles dépenses et en longs voyages à la poursuite de leurs chimères.
B. Monomanies affectives, sentimentales ou passionnelles. Ce sont celles où prédominent, au milieu de troubles intellectuels simultanés mais plus obscurs,
la lésion des facultés affectives, l'exaltation ou la perversion des sentiments ut du caractère. ÎNous comprendrons dans cette catégorie : la monomanie religieuse, la monomanie erotique, la monomanie orgueilleuse et la monomanie raisonnante d'Esquirol.
La monomanie religieuse peut être considérée soit comme une perversion maladive, soit comme une exaltation délirante du sentiment religieux. Elle est caractérisée par des idées fausses et des conceptions bizarres concernant les croyances et les pratiques de la religion.
Elle revêt deux formes bien distinctes, suivant qu'elle se montre sur des sujets d'un esprit faible, craintif et borné, ou sur les sujets nerveux, impressionnables et doués d'une imagination vive et ardente. Chez les premiers, le délire religieux prend ordinairement une teinte mélancolique et triste; chez les seconds, au contraire, il offre une tournure expausive et gaie.
La forme expausive de la monomanie religieuse, à laquelle on donne plus particulièrement le nom de théomanie, se traduit par une exaltation extrême de l'enthousiasme religieux, à laquelle s'ajoutent souvent un sentiment démesuré d'orgueil, des hallucinations et des troubles divers du système nerveux. Les monomaniaques de cette catégorie se croient supérieurs au reste des hommes ; ils se regardent comme les tils ou les envoyés de Dieu sur la terre, comme des prophètes ou des Messies appelés à régénérer le monde. Ils lancent des malédictions et des anaLhèmes contre ceux qui doutent de leur mission providentielle. Us se croient en communication avec les esprits célestes; ils ont des révélations surnaturelles; ils voient clés signes dans le ciel; ils entendent la voix du Tout-Puissant ou celle des saints, qui leur transmettent des ordres ou leur révèlent l'avenir; leurs regards sont éblouis par des apparitions divines, leurs oreilles charmées par des accords séraphiques et leurs sens enivrés par des émanations suaves. Quelques-uns se plaisent à déclamer, à pérorer, à prêcher, à citer les textes sacrés, à interpréter les saintes Écritures, à prédire les événements futurs. D'autres, se croyant investis d'un pouvoir surhumain, font étalage de leur prétendue grandeur et se flattent de faire des miracles, de commander aux éléments, aux astres et à la foudre. Quelques-uns, enfin, ravis par d'ineffables visions, restent absorbés dans un état de contemplation mystique qui peut aller jusqu'à l'extase.
La forme triste ou mélancolique de la monomanie religieuse appartient plutôt à la lypémanie qu'à la monomanie proprement dite. Elle consiste dans un zèle outré pour les pratiques de la dévotion, dans des scrupules incessants à propos des actions les plus simples de la vie, et finalement dans un délire sombre que \iennent entretenir et aggraver sans cesse les hallucinations les plus sinistres. Les malades se figurent qu'ils ont commis un sacrilège et outragé la Divinité ; ils s'accusent de mille fautes imaginaires; ils sont tourmentés, jour et nuit, par des remords poignants; ils se croient menacés ou poursuivis par la vengeance céleste €t voués à la damnation éternelle. Ils sont obsédés par des voix terribles d'anges ou de démons; ils entendent les cris des esprits infernaux; ils voient les flammes et les supplices de l'enfer; quelques-uns même s'imaginent qu'ils en subissent déjà les tortures. Ces malades se regardent comme indignes de vivre et de voir la lumière du soleil; ils s'isolent, ils fuient la société des hommes; ils refusent les aliments par esprit de pénitence; ils s'imposent les mortifications les plus extravagantes; quelquefois même ils pratiquent sur leurs organes les mutilations les plus graves ou se détruisent par le suicide.
Le délire mystique inspire quelquefois les actes les plus insensés et les plus
mo.n;omanie. i«9
violents. Deux aliénés cités par Pinel et par Esquirol veulent régénérer le monde par le baptême du sang et assassinent plusieurs personnes. Un autre, pour donner une idée de sa toute-puissance, se place sur un bûcher et va y mettre le feu, prétendant qu'à son commandement les flammes s'éteindront aussitôt. Un adepte de la secte des Momicrs, en Suisse, fait subir à sa fille les tortures de la Passion et le supplice du crucifiement. Une mère tue son enfant pour en faire un ange. Jonathan Martin incendie la cathédrale d'York pour obéir à la volonté et à la voix de Dieu, qui lui ordonne de purifier la maison du Seigneur.
Un des exemples les plus curieux de délire ascétique est celui de Jeanne des Rochers, dont Leuret a raconté longuement l'histoire dans ses Fragments sur la folie. Cette jeune femme a vécu, pendant plusieurs années, au fond d'une foret, sous un antre obscur creusé dans des rochers inaccessibles, ne se nourrissant que d'herbes et de racines, à peine vêtue, couchant sur la terre nue, passant ses jours et ses nuits tantôt à prier Dieu tantôt à le blasphémer, voyant et entendant le diable, se querellant avec lui, assaillie par des tentations impures et des visions horribles, infligeant à son corps décharné la discipline avec des chaînes de fer et se fouettant jusqu'au sang.
La dé monomanie ou démonopathie est une des variétés les plus cruelles de la lypémanie religieuse. Les malades se croient possédés du démon; ils le sentent dans l'estomac, dans les entrailles, dans la poitrine, dans l'utérus, où il habite sous la forme d'un chat, d'un serpent, d'un crapaud ou de tout autre animal immonde; ils se voient entourés par des troupeaux de diables qui grimacent, hurlent et gambadent autour d'eux. Chez d'autres, et surtout chez les religieux: et les religieuses jeunes encore, soumis aux austérités du cloître et aux ligueurs d'une continence absolue, la démonopathie se manifeste par les plus singulières aberrations erotiques. Ces démoniaques, qualifiés à'incubes ou de succubes, suivant qu'ils remplissent le rôle de femme ou celui d'homme dans leur cohabitation imaginaire avec le diable, s'accusent de prostituer leur corps à Satan, de recevoir ses caresses obscènes et de se livrer avec lui à de monstrueux accouplements.
Dans la démonolâtrie, autre variété de lypémanie religieuse, les malades se persuadent qu'ils sont voués au culte du démon, qu'ils ont fait un pacte avec les esprits infernaux, et qu'ils tiennent d'eux un pouvoir surnaturel. Dupes des hallucinations les plus étranges de la vue et de l'ouïe, ils se sentent transportés sur des animaux fantastiques dans des régions inconnues, au milieu des danses immondes des sorciers et des orgies infâmes du sabbat.
On peut rapprocher de ces monomaniaques les zoanthropes, qui se croient métamorphosés en bêtes et transformés soit en loup, comme les lycanthropes , soit en chien, comme les cynanthropes. La plupart de ces insensés, qui pullulaient jadis dans les campagnes sous le nom de loups-garous, laissaient croître leuro ongles, leurs cheveux et leur barbe, parcouraient, la nuit, les champs et les forêts, huilant, aboyant et répandant partout la terreur. Au sortir de ces crises terribles, ils s'accusaient de crimes aîroces, de meurtres, d'actes d'anthropophagie qui n'avaient de réalité que dans leur esprit en délire.
La monomanie religieuse s'associe souvent à des névroses convulsives, et particulièrement à l'extase, à la catalepsie et à l'hystérie. Elle s'observe plus fréquemment chez la femme que chez l'homme.
Assez rare de nos jours, elle fut très-commune au moyen âge et pendant les guerres suscitées par la Réforme, c'est-à-dire à toutes les époques de superstition ou de fanatisme religieux. On vit alors les diverses variétés du délire mystique, la
théomanie, la démonopathie, la démonolâtrie, sévir épidémiquement, dans de nombreux monastères, et se propager dans des villages, dans des villes, dans des contrées entières, malgré des hécatombes de possédés et de sorciers. Telle fut l'épidémie qui désola la Hollande et la province du Rhin, en 1573, sous le nom de mal des ardents, de mal de Saint-Jean. Telles furent les épidémies de démonomanie, de théomanie et de lycanlhropie qui régnèrent pendant le quinzième, le seizième et le dix-septième siècle, dans le pays de Vaud, dans l'Artois, dans la haute Allemagne, dans la Lombardie, dans le comté de Horn, en Espagne, en Savoie, en Lorraine, dans le Jura, dans le Labour, dans le Bastan et dans les Flandres ; tels furent encore les épidémies d'hystéro-démonomanie des Ursulines de Loudun, des Bénédictines de Madrid, des religieuses de Louviers ; les épidémies de choréomanie de la SouaLe, de la Pouille et de la Calabre ; et, pendant le dixhuitième siècle, la théomanie épidémique des trembleurs et des camisards du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes ; enfin, celle des appelants ou convulsionnaires de Saint-Médard, à Paris. Les seuls laits de démonomanie épidémique observés de nos jours sont ceux de Morzines, en Savoie (1859).
Les progrès de la raison humaine et de la philosophie ont plus contribué que les exorcismes et les bûchers à conjurer le délire de la diablerie et de la sorcellerie. Pourtant, ce n'est pas à dire que cette espèce de monomanie ait complètement disparu. Elle s'est perpétuée jusqu'à nous à travers le dix-huitième siècle; elle n'a fait que se transformer et changer de nom, s'accommodant aux idées, aux croyances, aux préjugés, aux habitudes contemporaines. Ce qu'on appelait autrefois magie, sorcellerie, possession démoniaque, se nomme aujourd'hui illuminisme, mesmérisme, spiritisme, médiums, etc. ; les sorciers, les magiciens et les possédés ont fail place à Swedenborg, à Mesmer, à Cagliostro ; le dix-huitième siècle a eu la monomanie épidémique du magnétisme et du somnambulisme autour du baquet de Mesmer et sous l'arbre de Buzency. Le dix-neuvième siècle a donné dernièrement le spectacle de la monomanie épidémique des esprits frappeurs et des tables tournantes.
La monomanie erotique ou érotomanie ne doit pas être confondue avec la nymphomanie et le satyriasis. Ces deux névroses ont leur point de départ dans les organes reproducteurs ; elles sont le résultat d'une perversion maladive du sens génital; elles n'ont d'autre aiguillon que l'attrait des plaisirs charnels, et elles se manifestent par le libertinage le plus effréné et les actions les plus honteuses. L'érotomanie, au contraire, consiste dans un amour purement sentimental, chaste, désintéressé, mais excessif et immodéré, tantôt pour une personne, connue, tantôt pour un être imaginaire, tantôt même pour un objet inanimé. Dans cette affection mentale, les idées amoureuses sont fixes, dominantes, souvent exclusives. Comme dit Esquirol, le mal est uniquement dans la tête, l'imagination seule est lésée. L'érotomane vit dans une exaltation et dans un attendrissement conlinuels. Absorbé par la pensée et la contemplation de l'objet de son amour, il lui voue un culte véritable et souvent secret. Il n'a ni d'autre préoccupation, ni d'autre souci; et, pour être tout entier à son idole, il fuit ses parents, il oublie ses amis, il abandonne ses occupations, il néglige ses affaires et montre la plus grande indifférence pour ses intérêts. 11 cherche la solitude; il écrit beaucoup ; il exprime ses sentiments en vers et en prose ; il verse des larmes d'attendrissement. Il s'étudie à plaire, à se rendre séduisant et beau, à attirer les regards de fa personne aimée, et ne recule devant aucune extravagance pour la voir ou pour Y approcher. Son image et sa pensée le poursuivent partout, et ne lui laissent ni trêve, ni repos.
Chez les érotomanes épris d'un être imaginaire, les illusions ou les hallucinations supuléent à la réalité. Ils croient, entendre la voix de l'idéal qu'ils aiment; ils échangent avec lui les plus tendres propos ; ils se le représentent vivant et animé, ils le voient, ils le touchent, et, saisis d'une sorte d'admiration contemplative, ils tombent dans les ravissements de l'extase.
Quelquefois le délire erotique, au lieu de cette physionomie expansive et joyeuse, revêt une teinte triste et mélancolique. Alors les malades présentent un air languissant et morne; ils deviennent rêveurs, sombres et taciturnes ; ils sont inquiets et anxieux ; ils perdent le sommeil et l'appétit; ils s'ahandonnent au découragement et passent les jours et les nuits dans les soupirs, les gémissements et les pleins ; ils maigrissent rapidement et tombent dans une sorte de marasme que Lorry appelle fièvre erotique. Quelques-uns sont pris d'un désespoir profond et terminent par le suicide une existence pleine d'amères déceptions. D'autres, en proie à des idées de persécution et aveuglés par un accès de jalousie féroce, tuent leurs prétendus rivaux ou ceux qu'ils accusent de contrarier leur amour.
L'érotomanie s'allie quelquefois à la mononianie religieuse pour former un délire mixte, à la fois erotique et mystique, consistant dans une passion exaltée pour des êtres invisibles, comme on l'observe chez certaines personnes adonnées à la vie ascétique et contemplative.
Nous ne croyons pas que l'érotomanie soit toujours exempte de tout désir charnel, dégagée de tout élément somatique et pure de tout alliage matériel. Quelles que soient les différences essentielles qui la séparent du satyriasis et de la nymphomanie, l'observation prouve, en effet, que ces états morbides peuvent se confondre ou tout au moins se succéder l'un à l'autre. Tantôt alors l'appétence génitale est obscure et faible; tantôt, au contraire, elle est violente et désordonnée. Dans ces derniers cas, les érotomanes perdent toute espèce de retenue et de pudeur. Ils se complaisent dans les propos obcènes, et s'adonnent à des actes d'un cynisme révoltant. Ils ne parlent que de leurs prouesses passées et futures, vraies ou fausses, dans les termes les plus indécents. Soit qu'un excès de vanité les porte à d'infâmes mensonges, soit qu'ils prennent pour des réalités leurs hallucinations erotiques ou les illusions de leurs sens dépravés, ils compromettent la réputation des femmes les plus vertueuses, des jeunes filles les plus chastes, en se vantant d'avoir obtenu leurs faveurs et en racontant les scènes lubriques auxquelles ils se sont livrés avec elles. C'est ainsi que ces aliénés malfaisants peuvent quelquefois jeter sur des familles honorables un déshonneur mmérité.
La monomanie erotique est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, surtout chez les filles et les veuves qui vivent chastement. On l'observe à tous les âges, depuis la puberté jusqu'à la vieillesse. La fréquentation des théâtres, la lecture des romans, les récits d'aventures amoureuses et chevaleresques en préparent 6u en favorisent le développement.
L'érotomanie était fort répandue dans le moyen âge ; et Don Quichotte nous offre le type accompli de ce délire épidémique au temps de la chevalerie.
Monomanie d'orgueil, Mégalomanie. Il importe de ne pas confondre cette variété de la mononianie avec le délire ambitieux prodromique et concomitant de la paralysie générale, ni avec celui qui apparaît souvent dans l'excitation maniaque. Ce sont des états pathologiques bien distincts, l'un présentant les caractères et la marche d'un délire essentiel ; l'autre offrant, au contraire, les caractères et la marche d'un délire symptomatique. Le délire ambitieux des paralytiques
est général et diffus, exubérant, bruyant, mobile, divers et variable dans son objet; on y observe des contradictions fréquentes, des contrastes frappants, des incohérences nombreuses et choquantes; enfin il s'accompagne le plus souvent d'excitation maniaque, d'un certain désordre dans les actes et dans la tenue, et toujours de quelques autres signes propres à la paralysie générale, tels que tremblement de la parole, embarras de prononciation, hésitation ou difficulté dans l'articulation des mots, inégalité pupillaire, tressaillements fibrillaires des muscles de la face, etc. Ces derniers symptômes manquent dans la mégalomanie franche, dont l'évolution et la physionomie sont bien celles des monomanies. Le délire ambitieux de l'excitation maniaque est général et diffus comme le délire ambitieux paralytique ; il s'accompagne, en outre, d'un état d'agitation extrême, d'une intarissable loquacité, de cris, de chants, de mouvements désordonnés et d'actes extravagants. Ces symptômes du délire général ne s'observent pas dans la monomanie d'orgueil. Ici le délire est partiel, fixe, cohérent, systématisé. 11 a pour expression élémentaire un amour-propre exagéré, un orgueil excessif, un contentement démesuré de soi-même, une exaltation extrême du sentiment personnel.
Les monomanes orgueilleux coordonnent leur existence d'après la haute opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils se complaisent dans leur vanité, ils en jouissent, ils s'y absorbent tout entiers. Ils sont tiers, hautains, arrogants, inaccessibles. Se regardant comme supérieurs aux autres hommes par la naissance, le mérite et la fortune, ils méprisent leurs parents, dédaignent leurs amis, n'ont d'affection, d'estime et d'admiration que pour eux-mêmes. Us affectent une attitude altière, un ton rogue, un air insolent, une solennité ridicule. Us se croient doués de tous les avantages, de tous les talents et de toutes les perlections. Ils ont la plus haute idée de leur valeur et de leur importance. Ils s'attribuent une science, une érudition et mille autres qualités qu'ils ne possèdent pas. Ces monomaniaques sont tellement dupes de leurs folles illusions, tellement convaincus de la réalité de leur grandeur et de leur puissance imaginaire, qu'ils en arrivent à subir une transformation maladive de leur personnalité, lis ne sont plus eux-mêmes, ils sont Alexandre, César, Napoléon; ils se prétendent issus d'une race illustre ou d'une origine royale ; ils se disent appelés à de grandes et glorieuses destinées ; quelques uns même se figurent qu'ils sont généraux, ministres, empereurs ou rois; ils s'affublent de décorations, usurpent des titres de noblesse, et changent leur nom patronymique pour se parer d'un nom célèbre; ils aftichent partout leurs prétentions, l'ont étalage de leur fortune chim'rique. parlent avec ostentation de leur opulence, et se prévalent de dignités mensongères. Ils cherchent par tous les moyens possibles à en imposer au public et à surprendre la crédulité des gens qui les servent ou qui les entourent. Ils ne peuvent supporter aucune contradiction, et ils s'emportent en injures et eu violences contre ceux qui doutent de leurs affirmations ou qui les contestent. Ils se vantent d'être admis dans la société des hommes d'État et des personnages éniinenls; ils accablent de réclamations les ministères et les chancelleries pour revendiquer la reconnaissance ou la restitution de droits complètement chimériques. L'outrecuidance des monomanes orgueilleux les rend insociables ; leurs dispositions et leurs exigences tyranniques sont le plus souvent incompatibles avec la vie calme du foyer domestique. Malheur aux familles qui, se laissant séduire par les apparences trompeuses, les artifices et les mensonges de ces dangereux aliénés, les admettent dans leur intimité et les unissent à elles par les liens du mariage!
Il s'en faut bien que l'esprit des monomaniaques orgueilleux soit toujours ■hanté par des idées de bien-être, de satisfaction et de joie. Le bonheur et les rêves ambitieux de ces malades sont souvent troublés par des idées de persécution qui les rendent défiants, ombrageux ; ils voient partout des ennemis et des envieux, des espions et des traîtres, occupés à leur susciter des obstacles, à leur tendre des pièges, à tramer des intrigues, à ourdir des complots contre leur puissance, et même à conspirer contre leur vie. Ils se posent en victimes de machinations odieuses. La maison de santé où on les soigne est, à leurs yeux, une prison où des rivaux et des compétiteurs jaloux les tiennent enfermés. Ces adversaires implacables les menacent, les injurient, leur infligent mille tourments, empoisonnent leurs aliments et leurs boissons, troublent leur sommeil et leur l'ont endurer les maux les plus cruels au moyen de la physique, de l'électricité, du magnétisme, de fluides invisibles, d'agents occultes, de gaz délétères, d'influences magiques, etc. Le délire de persécution le plus actif vient alors compliquer la monomanic orgueilleuse et souvent même se substituer à elle et jouer le rôle pathologique principal.
Monomanie raisonnante. Esquirol a décrit sous ce nom une variété de délire partiel caractérisée par le changement, la perversion des habitudes, du caractère et des affections. Ces monomaniaques conservent en apparence un jugement sain et une grande habileté de raisonnement ; mais ils passent leur vie à exécuter des actes bizarres, aventureux, inconsidérés, extravagants, nuisibles, contraires à leurs intérêts, en opposition avec leur état, leur position et les usages sociaux. Ils font et disent le mal par malice, par désœuvrement, par méchanceté. Ils se laissent aller à tous les mouvements passionnés, à tous les désirs qui traversent leur esprit, et, à la moindre résistance, ils se livrent à des emportement maniaques d'une extrême violence. Ils sont inconstants, incapables d'applications et de persévérance, ennemis du travail et impropres à se fixer dans une carrière. La perversion de leur caractère et la malfaistmce de leurs actes en font de véritables fléaux pour leur famille. Dans les établissements, où ils sont placés, ils critiquent tout ce qui se fait autour d'eux, fatiguent de leurs réclamations les médecins et les serviteurs, sèment partout la haine, la discorde et la calomnie, et poussent les autres malades à la révolte et à l'insubordination. Pris en flagrant délit ils nient avec opiniâtreté ou atténuent avec une habileté rare les torts qui leur sont reprochés.
D'après Esquirol cette forme d'aliénation mentale serait un délire partiel, contrairement à l'opinion de Pinel qui la considère comme une variété de manie, qu'il appelle manie raisonnante ou sans délire. Nous avons exposé dans l'article Manie (p. *>28) les controverses qu'a soulevées la folie raisonnante. Les auteurs qui ont pris part à ces discussions semblent s'être accordés surtout pour rejeter la monomanie raisonnante, telle que l'entendait Esquirol ; mais ils ne sont pas parvenus à dissiper les incertitudes et les confusions dont cet état morbide est entouré et qu'attestent les dénominations diverses qui lui ont été données, de folie morale (Prichard), folie de caractère (Seipion Pinel), folie d'action (Biière de Boismont), folie raisonneuse (Billod).
Morel, Marcé et Jules Falret n'admettent pas la folie raisonnante comme une forme distincte et spéciale de maladie mentale. Morel place les aliénés dits Raisonnants, dans la classe des fous héréditaires, chez lesquels la folie se signale bien plus par le délire des actes que par le délire des paroles, et qui présentent pour caractères pathologiques principaux : une prédominance excessive du teni-
pérament nerveux, une irritabilité extrême, une intelligence incomplète et stérile malgré certaines manifestations brillantes, une aptitude spéciale pour commettre. des excès en tous genres, des actes excentriques, incohérents, irréguliers, souvent même d'une immoralité profonde, enfin une facilité très-grande à tomber, pour la moindre cause, dans les paroxysmes de manie de courte durée.
Suivant Marcé, tous les faits attribués à la monomanie raisonnante peuvent se ranger en deux catégories : ce sont ou des états congénitaux dont on retrouve des traces dès la première enfance et qui peuvent être légitimement rattachés à de l'imbécillité et à de la faiblesse d'esprit; ou des états anormaux de l'intelligence consécutifs à des accès antérieurs de folie et se rapprochant de l'excitation maniaque.
J. Falret considère aussi la monomanie raisonnante comme une réunion artificielle de faits disparates, comme un assemblage confus d'états très-variés et appartenant à des catégories différentes : les uns, à l'exaltation maniaque ; les autres, à la période d'exaltation prodromique de la forme expansive de la paralysie générale ; d'autres relevant de la folie hystérique; enfin, un certain nombre se rapportant soit à l'hypochondrie morale, soit h la monomanie avec conscience. D'ailleurs, Falret admet, comme Morel et comme Marcé, que les cas attribués à la folie raisonnante sont fréquemment héréditaires et liés à la constitution primitive des sujets.
Si la monomanie raisonnante ne compte plus guère aujourd'hui de partisans, en revanche la manie raisonnante a trouvé un défenseur ardent et convaincu dans le docteur Campagne, dont nous avons analysé l'important ouvrage dans l'article Manie.
Dans son mémoire sur la folie raisonnante, Jules Falret a décrit, sous le titre d'aliénation partielle avec la prédominance de la crainte du contact des objets extérieurs, un état mental particulier, déjà signalé par Falret père, sous le nom de maladie du doute, et qui mérite de prendre rang parmi les monomanies. Voici les principaux caractères que lui attribue J. Falret : Le fond véritable de cette maladie consiste surtout dans une disposition générale de l'intelligence à revenir sans cesse sur les mêmes idées ou sur les mêmes actes, à éprouver le besoin continuel de répéter les mêmes mots ou d'accomplir les mêmes actions, sans jamais réussir à se satisfaire ou à se convaincre, même par l'évidence. Les malades sont dans un état d'hésitation intérieure perpétuelle, et ils ne peuvent parvenir à arrêter ce travail incessant de leur pensée, s'exerçant continuellement sur elle-même, sans jamais arriver à aucun résultat définitif. Leur esprit une lois attaché à certaines séries d'idées particulières, en fait l'objet de sa préoccupation dominante pendant des mois, pendant des années, s'ei'forçant tantôt de les chasser, tantôt de les retenir. Ils se parlent constamment à eux-mêmes, mentalement ou en remuant les lèvres, se répétant les mêmes mots et les mêmes idées, et les faisant répéter à autrui, afin de donner plus de valeur à leur propre affirmation. Ils sont pleins de défiance pour eux-mêmes et vivent dans un état continuel de scrupules et de pi rple\ités. Ils agissent avec une extrême lenteur, et montrent une hésitation extraordinaire à accomplir l'acte le plus simple et le plus banal; quelquefois même ils ne peuvent y parvenir, eu dépit de tous leurs efforts. Un malade, observé par Billod, ne pouvait se décider, malgré le vif désir qu'il en eût, à écrire, à marcher, à sortir de chez lui. La plupart de ces aliénés sont possédés de la crainte de toucher les objets extérieurs, et prennent les précautions les plus minutieuses pour en éviter le contact Ils ont peur de mareber; ils redoutent de se
mettre à fable et de porter les aliments à leur bouche; ils fuient le voisinage des autres hommes pour ne pas leur donner la main ou pour ne pas les frôler avec leurs vêtements. Ils passent leur temps à se laver et à se brosser, et s'ils consentent à saisir un objet, c'est en se servant de leur mouchoir, du pan de leur habit ou de leur robe.
Ces monomaniaques ont une parfaite conscience de leur état ; ils reconnaissent l'absurdité de leurs craintes et cherchent à s'y soustraire, mais ils ne peuvent y parvenir. Le malade de Billod traduisait cette étrange situation d'esprit en disant qu'il ne pouvait vouloir ; il avait une grande envie d'agir, mais il se sentait arrêté par une sorte d'impuissance de sa volonté.
Cet état mental se prolonge souvent pendant toute la vie, avec des alternatives irrégulières de paroxysmes et de rémissions, sans que l'intelligence s'affaiblisse notablement.
C. Monomanies sensoriales ou hallucinatoires. On doit réunir spécialement dans cette classe toutes les monomanies qui sont produites et entretenues par une ou plusieurs hallucinations, et qui ont pour symptôme prépondérant et pour base un trouble de la sensibilité spéciale ou générale. Ainsi donc, les hallucinations quelque vives et quelque intenses qu'elles soient, ne buffisent pas à elles seules pour constituer la monomanie hallucinatoire ; il faut encore qu'elles soient acceptées comme une réalité par le malade, qu'elles entraînent sa conviction, qu'elles déterminent une perturbation dans ses facultés intellectuelles ou affectives, qu'elles égarent sa raison et son jugement, qu'elles suscitent dans son esprit des idées fixes, des conceptions fausses, des interprétations erronées et qu'elles exercent une influence incontestable sur ses déterminations et sur sa volonté. Il faut, en un mot, qu'elles soient le promoteur ou le centre des perversions de l'intelligence et des sentiments, l'origine, le point de départ et l'aliment d'une systématisation délirante, d'un délire partiel organisé. La monomanie sensoriale n'existe qu'à celte condition essentielle et fondamentale. Elle peut procéder des hallucinations les plus diverses, simples ou multiples, isolées ou combinées, de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du toucher et de la sensibilité viscérale.
Ce genre de monomanie comprend trois espèces : la monomanie hallucinatoire proprement dite, le délire de persécution et la monomanie hypochondriaque.
La monomanie hallucinatoire proprement dite se définit d'elle-même ; elle consiste dans un délire partiel où les hallucinations se suivent, se coordonnent •et s'enchaînent pour former l'élément prépondérant et le fait principal de l'appareil symptomatologique.
Cette affection éclate quelquefois d'emblée, par une sorte d'accès hallucinatoire subit, qui jette immédiatement le trouble dans les facultés mentales. Le plus souvent, elle se développe graduellement : au début les hallucinations sont vagues, fugaces, confuses, elles n'ont pas encore la force impulsive de l'impression réelle ; elles n'exercent alors qu'une très-faible influence sur la volonté du malade, qui les combat victorieusement. Mais peu à peu, et avec les progrès du mal, elles deviennent aussi distinctes, aussi complètes que les sensations réelles; Je malade fléchit et succombe dans la lutte ; il obéit aveuglément aux impressions qu'il croit recevoir; il y subordonne toutes ses pensées et toutes ses actions. Un cultivateur des environs de Chartres travaillait dans les champs lorsqu'un personnage inconnu se présente soudainemement à ses yeux, et Jui ordonne
d'aller trouver le roi de France et de lui annoncer les dangers qui menacent la vie et la dynastie des Bourbons; puis le fantôme disparaît, en s'eflaçant peu à peu des pieds à la tète. Cetle hallucination de la vue lut pour Martin le prélude d'un délire monomaniaque, à la fois orgueilleux et mystique, qui lui valut une place à Charenton. Un étudiant est pris d'un court accès de délire monomaniaque en entendant sortir d'une tête de mort une voix qui lui dit : « Tu mourras en trente-six heures. » Vu haut fonctionnaire, traité par Esquirol, entendait des voix lui répétant, nuit et jour, qu'il avait trahi son devoir, qu'il était déshonore, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à se tuer. Ces hallucinations éveillèrent chez le malade de telles inquiétudes, de telles idées de défiance et de crainte, elles l'obsédèrent avec une telle opiniâtreté qu'il avait fini par se croire réellement coupable. Un monomaniaque halluciné, dont Falret a raconté l'histoire, s'imaginait assister à la création du monde et racontait dans un style lyrique les splendeurs de sa grandiose vision.
Les actes délirants des monomaniaques hallucinés varient à l'infini, selon la nature même des hallucinations. La plupart entretiennent une conversation perpétuelle avec des personnes qu'ils croient voir et entendre, causent à haute voix, répondent à un interlocuteur imaginaire et se répandent en querelles, en menaces et en objurgations. Un de ces malades restait dans une immobilité absolue, parce qu'il entendait une voix qui lui criait : « Si tu bouges, tu es mort! » L'un refuse obstinément de prendre des aliments parce que l'odeur et la saveur lui indiquent qu'ils sont empoisonnés. Un autre ne veut point se coucher parce qu'il ressent dans son lit des commotions électriques. D'autres sont poussés à l'incendie, au suicide ou au meurtre par des voix qui leur ordonnent sans répit de brûler, de tuer ou de se détruire. Un père immole son fils sur un bûcher, parce qu'il entend la voix d'un ange qui lui commande d'imiter le sacrifice d'Abraham. Une mère noie sa fille âgée de cinq ans pour lui assurer le bonheur du paradis. Calmcil rapporte l'observation d'un monomane halluciné qui, croyant apercevoir son épouse entourée d'assassins, se coupe la gorge de désespoir. Guéri de cette blessure, il faillit assassiner un homme qu'il se figurait avoir surpris en relations coupables avec sa femme. Les exemples de ce genre sont nombreux dans les annales de la science et de la justice. 11 ne faut pas confondre ces actes de violence, ces attentats provoqués par des hallucinations et appartenant à la monomanie sensoriale, avec les actes semblables résultant d'une impulsion irrésistible et qui rentrent dans la classe des monomanies impulsives.
Délire de persécution. Ce délire, sur lequel Lasègue a, le premier, fixé spécialement l'attention des aliénistes, est une des vésanies les plus communes de notre époque; on pourrait la nommer, à juste titre, la folie du dix-neuvième siècle. Le délire de persécution intervient souvent dans les autres monomanies, et principalement dans la monomanie religieuse et dans la monomanie d'orgueil ; il s'associe, il se combine avec elles, tantôt marchant de pair, tantôt dominant la scène délirante. D'autres fois il existe seul et constitue un état morbide autonome.
Cette forme de délire partiel consiste quelquefois uniquement dans des conceptions et des interprétations délirantes; le malade s'imagine qu'il a des ennemis ou des envieux acharnés à lui nuire, à lui susciter des difficultés, à contrecarrer ses projets, à médire de lui, à le calomnier, à attaquer sa réputation, à conjurer sa ruine et même à conspirer contre sa sécurité ou contre sa vie. Cetle idée le poursuit sans cesse, le rend défiant, soupçonneux, souvent injuste envers
des étrangers inoffensifs, ou des amis et des parents dont il n'a reçu que"ctes marques d'affection et qu'il accuse sans motif. Un autre se figure qu'il a été dénoncé à la justice, que la police le surveille, le poursuit et va l'appréhender au corps. Ces malades interprètent toujours dans le sens de leur délire tout ce qu'ils voient et tout ce qu'ils entendent.
Le plus souvent les conceptions délirantes sont accompagnées des hallucinations et des illusions sensoriales les plus extraordinaires. Les malades entendent sans cesse des propos railleurs ou malveillants, des voix injurieuses ou menaçantes, des quolibets et des persifflages, des rires ironiques et moqueurs, des sons étranges, des bruits importuns, des cris effrayants. Ces voix, ces bruits, ces cris, ils en placent l'origine et le siège tantôt dans leurs propres organes, tantôt en dehors et autour d'eux, dans l'air, dans les meubles, dans les murs, dans les caves et dans les plafonds. Ils les attribuent à des adversaires, à des rivaux, à des ennemis, qui sont des personnes connues ou des individus étrangers, ou même des êtres imaginaires et surnaturels. Ces ennemis possèdent le don de se cacher, de se dérober aux regards, de se rendre invisibles, de faire entendre leurs voix à des distances incalculables.
Non-seulement les délirants par persécution entendent les injures ou les menaces de leurs ennemis, mais quelquefois encore ils les aperçoivent, soit sous la figure humaine, soit sous les formes les plus fantastiques ou les déguisements les plus bizarres ; ils voient aussi des gendarmes, des espions, des bourreaux, des brigands, des assassins, et même des bêtes féroces, que leurs persécuteurs lâchent sur eux pour les tourmenter et pour leur ravir la liberté ou la vie. Un de ces malheureux hallucinés apercevait tous les soirs, des ligures grimaçantes et des spectres phosphorescents qu'un ennemi invisible dessinait sur les murs de sa chambre. D'autres se plaignent que des individus malveillants corrompent l'air qu'ils respirent, en le saturant de vapeurs délétères, d'émanations létides, d'odeurs repoussantes ou de gaz asphyxiants.
D'autres enfin, abusés par les aberrations maladives du sens du goût, trouvent aux aliments et aux boissons des saveurs désagréables, acres, acides, nauséabondes. Ces hallucinations font naître dans leur esprit des craintes d'empoisonnement et les portent à croire que tout ce que l'on leur offre à manger et à boire est mélangé de substances nuisibles et d'assaisonnements malfaisants, de liquides corrosifs, de poudres vénéneuses, de chair humaine, de morceaux d'animaux immondes et même de matières stercorales.
Les délirants persécutés éprouvent aussi les troubles les plus divers dans la sensibilité générale, se traduisant par des sensations de biùlure dans différentes régions du corps, par des coups de poings, des coups de fouet, des coups de bâton que leur administrent des mains invisibles. La magie, la chimie, la mécanique, la physique, l'électricité et le magnétisme jouent un très-grand rôle dans les préoccupations de ces aliénés. Beaucoup d'entre eux reçoivent continuellement des commotions et des secousses électriques dans la tête, dans l'estomac et dans les membres. D'autres sont soumis à des influences magnétiques auxquelles nul effort ne peut les soustraire. Leurs ennemis inventent des machines spéciales pour mieux les faire souffrir. Il n'est pas de supplices et de tortures que ces malheureux hallucinés ne croient subir. Celui ci se figure qu'on lui arrache les ongles ou qu'on lui enlève des lambeaux de peau; celui-là, qu'on lui enfonce de longues aiguilles dans les chairs ; d'autres se plaignent qu'on leur extirpe les entrailles, le cesur, le cerveau, la moelle épinière, qu'on leur soutire le sang ou
DICT. ENC. 2° S. IX. 12
la substance nerveuse, qu'on leur fait couler du plomb fondu dans le crâne oa dans les cavités viscérales; qu'on leur insuffle le corps, qu'on leur injecte des liqueurs délétères dans la bouche, dans le rectum ou dans le vagin. C'est surtout pendant la nuit que les hallucinations acquièrent un redoublement d'énergie, et que les souffrances et les tourments imaginaires deviennent le plus terribles. Il faut entendre un de ces infortunés raconter les scènes de torture ou d'horreur dont il a été la victime et dont son lit a été le théâtre ; l'ennemi n'a rien épargné pour troubler son repos, pour interrompre son sommeil et surtout pour exciter et épuiser ses organes génitaux par les plus infâmes manœuvres.
Convaincus de la réalité de leurs aberrations sensoriales et leur attribuant une existence objective, les monomaniaques persécutés cherchent à découvrir la cause et les auteurs de ces phénomènes étranges. Les voix qui frappent leurs oreilles, les bruits et les cris qui troublent leur repos, les sensations désagréables et pénibles qu'ils éprouvent, ils les imputent à des ennemis acharnés à leur nuire et à les tourmenter. Ils soupçonnent leurs parents, leurs amis, leurs voisins,, d'être les artisans, les complices ou les instruments de ces persécutions ; ils accusent aussi les agents de police, les francs-maçons, les surveillants qui les servent, les médecins qui les soignent, les prêtres, les magistrats, les ministres,, les hauts personnages et même les princes et les souverains. Souvent ils s'en prennent à des êtres invisibles qui pénètrent chez eux par des voies secrètes et se tiennent cachés dans les murs, dans les plafonds, dans les caves et dans les greniers. Ils se tiennent sans cesse sur le qui-vive, jour et nuit, l'oeil et l'oreille au guet. Ils cherchent dans tous les coins de leur chambre, dans les cheminées, dans les meubles, derrière les rideaux, sous leur lit, dans les matelas, ces ennemis mystérieux et insaisissables. Pour échapper à leui s atteintes et pour repousser leurs attaques, ils s'arment de toutes pièces, se barricadent chez eux, bouchent toules les issues et prennent mille précautions défensives. Ils se lèvent au milieu de la nuit, font des rondes, montent la garde et se privent de sommeil afin de mieux surveiller leurs agresseurs. Désespérant de trouver aucun répit dans leurs appartements, ils changent de logis, de villes et de pays pour se soustraire à ces perpétuelles obsessions ; mais c'est en vain, les mêmes hallucinations reparaissent toujours et les poursuivent partout.
Les idées de persécution incitent les aliénés à des actes désordonnés, violents et dangereux. Celui-ci démolit les murs ou le plafond de sa chambre pour découvrir ou pour frapper les ennemis ou les importuns qu'il y croit blottis;, celui-là, pour mieux se débarrasser d'eux, met le feu ta la maison. La plupart de ces malades poursuivent de leur haine, de leurs outrages et de leurs calomnies les individus les plus inoffensifs et les plus honorables qu'ils prennent pour leurs persécuteurs; ils les dénoncent publiquement, ils portent plainte contre eux à l'autorité et à la justice, ils compromettent leur réputation, attaquent leur honneur, les accusent d'actions infâmes, souvent même ils attentent à leur vie et assouvissent en les tuant leur horrible vengeance. Nous avons connu à Cbarenton un de ces hallucinés, homme d'une éducation distinguée, d'un rang élevé et d'une conduite honnête, qui, un dimanche, en pleine église, au moment le plus solennel de la messe, avait tiré presque à bout portant un coup de fusil sur le prêtre officiant, qu'il accusait de le persécuter à outrance par le magnétisme.
L'observation très-curieuse de Berbiguier, recueillie et racontée par Baillarger,
fournit l'exemple le plus frappant, le type le plus accompli du délire de persécution organisé et systématisé à la manière de la plus franche monomanie.
D. Monomanie hypochondriaque, nosornanie. A l'exemple de Marcé, nous croyons qu'il convient d'admettre une monomanie hypochondriaque ou nosornanie, distincte de l'hypochondrie proprement dite. Celle-ci est une névrose trèscomplexe, s'accompagnant d'une tendance de l'esprit à exagérer un état morbide réel, un mal véritablement ressenti; celle-là est une forme d'aliénation mentale, avec hallucinations, illusions et conceptions délirantes. Toutes deux ont uu caractère commun, la préoccupation excessive delà santé; mais, dans un cas, cette préoccupation est un phénomène accessoire qui ne s'élève jamais jusqu'au délire, laisse au malade la libre conscience de ses actes et n'impose à son esprit aucune fausse conception; dans l'autre cas, au contraire, cette préoccupation acquiert la ténacité d'une idée fixe et devient le point de départ d'une systématisation délirante, avec tous les autres caractères des monomanies.
La nosornanie peut prendre naissance dans une préoccupation purement imaginaire; il n'existe alors aucune lésion matérielle, aucune aflection somatique appréciable, qui permettent d'expliquer ou de justifier les maux dont les malades se plaignent ; leurs souffrances ne sont que des fausses sensations, des troubles de la sensibilité générale, ou des perversions de la sensibilité viscérale ; mais elles n'en présentent pas moins tous les caractères et toute la violence de souffrances véritables, car elles correspondent à des illusions qui font bien réellement percevoir aux patients toutes les douleurs qu'ils décrivent.
Souvent aussi la nosornanie procède d'une lésion ou d'une maladie réelles qui, exagérées ou amplifiées par un esprit malade, deviennent le point de départ d'une foule de conceptions délirantes. Pour quelques-uns le délire s'organise autour du moindre bouton, de la tumeur la plus insignifiante ; chez d'autres ce sont des douleurs de tête ou d'estomac, des affections des organes génito-urinaires qui, légères par elles-mêmes et incapables de compromettre la santé, concentrent toute l'attention des malades et exercent sur leur intelligence le retentissement ie plus fâcheux.
Les nosomanes sont obsédés uniquement par le souci de leur santé ; ils se plaignent sans cesse et importunent tout le monde du récit de leurs maux. Us prennent les précautions les plus minutieuses et les plus puériles pour se préserver de la chaleur, du troid, des courants d'air; ils apportent une attention scrupuleuse dans le choix et dans la quantité de leurs aliments et de leurs boissons. Ils courent de médecin en médecin et de remède en remède, inventant des théories médicales en rapport avec leurs conceptions délirantes, lisant avec ardeur des livres de médecine, cherchant à la quatrième page des journaux les formules nouvelles, essayant tour à tour les recettes les plus bizarres et les médicaments les plus disparates. On les voit passer leur vie dans l'examen et la contemplation de leur personne, se tàter le pouls, écouter les battements de leur cœur, examiner leur langue, inspecter l'urine, la sueur, les crachats, les matières fécales. Absorbés par ces soins, ils négligent leurs affaires, se séparent de leur lamille, se concentrent dans un.égoïsme absolu, ou se laissent aller aux actes les plus extravagants. Ils refusent de se lever, s'astreignent à un régime extraordinaire, prennent des tics et des habitudes bizarres qu'ils justifient toujours par le soin de leur santé et par le soulagement qu'ils disent en retirer. Tel reste nu pour tempérer le feu qui dévore ses entrailles ; tel autre se couvre de vêtements épais pour
180 MDNOMANIE.
éviter l'impression de l'air qui le glace. Celui-ci refuse de parler parce qu'il n'a pas de larynx ou de langue; celui-là ne veut point marcher parce qu'il prétend que ses jambes sont paralysées. D'autres affirment que leur estomac est bouché, que leur intestin est renversé, qu'ils ne peuvent ni manger, ni boire, ni aller à la selle. Certains d'entre eux, dans un but thérapeutique, s'imposent des jeûnes prolongés et tombent dans l'inanition et le marasme. Quelques-uns cherchent minutieusement, au milieu de leurs excréments, les vers, les crapauds, les grenouilles, les reptiles qu'ils sentent remuer dans leur corps et auxquels ils attribuent tous leurs maux. Marcé rapporte le cas d'un bypochondriaque qui, trompé par des hallucinations de l'odorat, et s'imaginant que son corps était gangrené et qu'il empestait tout autour de lui, fuyait la société, changeait à chaque instant de logement, et chaque nuit étalait à ses fenêtres le linge qu'il avait porté pendant le jour, afin de détruire les exhalaisons qui s'en échappaient.
Le langage des nosomanes, les expressions dont ils se servent pour peindre leurs sensations maladives sont bien en rapport avec les troubles sensoriaux et les hallucinations viscérales que nous venons de décrire. Rien n'égale la richesse de leurs images, la vivacité et la subtilité de kmrs descriptions. On leur coule du plo.i.b fondu dans les veines ; leurs nerfs sont tordus et déchirés; ils sentent des tisons ardents qui brûlent leur estomac, des rats qui rongent leurs entrailles, etc.
Parvenue à ce degré, la monomanie hypochondriaque se complique souvent d'idées mélancoliques ou de délire de persécution. Le nosomane se croit ruinéj perdu, déshonoré. Ses sensations maladives, ses illusions et ses tourments, il les attribue à des poisons, à des substances malfaisantes qu'on mêle à ses aliments, à ses boissons ou à ses remèdis : de là des soupçons, des idées de défiance et de haine, et quelquefois même des actes de vengeance contre ses parents, ses amis, ses médecins, qu'il considère comme les artisans ou les instigateurs de ses souffrances. L'histoire du cocher Alexis Bourgeois, rapportée par Marc, est un exemple type de ce délire hypochondriaque poussé jusqu'à la fureur homicide. Ce monomane persuadé qu'il était atteint d'une fraîcheur dans les intestins, consulta, pendant seize ans, plusieurs praticiens, se soigna lui-même de la manière la plus extravagante, et finit par vouer à tous les médecins une haine implacable, les accusant d'avoir aggravé son mal, les traitant de gueux, de scélérats et d'assassins. Un jour s'armant d'un poignard et d'un pistolet, il attendit le docteur Bleynie sous sa porte cochère et fit feu sur lui au moment où il descendait de son cabriolet. Enfin quelques hypochondriaques terminent par le suicide leur misérable existence.
Le délire hypochondriaque s'observe quelquefois dans la période prodromique et même dans la période initiale de la paralysie générale. Baillarger, qui a beaucoup insisté sur ce point, fait remarquer que la nosomanie se traduit alors plus particulièrement par des préoccupations bizarres sur la manière dont les fonctions organiques s'exécutent. Ainsi, les malades répètent qu'ils n'ont plus de gorge, plus d'estomac, plus de ventre; que leurs intestins ou tous leurs conduits naturels sont bouchés ; qu'ils ne peuvent plus ni avaler, ni uriner, ni aller à la selle, etc. Cette forme de délire hypochondriaque, que nous avons signalée plus haut, n'a de valeur diagnostique au point de vue de la paralysie générale que lorsqu'elle est associée à d'autres s\mptômes, tels que l'embarras de la parole, l'inégalité des pupilles et certains troubles de la motilité.
E. Monomanies instinctives ou impulsives. Esquirol a rangé dans cette classe
tous les faits de délire partiel caractérisés spécialement par une lésion de la volonté, par une défaillance du libre arbitre. « Le malade, dit-il, e^t entraîné par un instinct aveugle, par une idée, par quelque ebose d'indéfinissable qui le pousse à commettre des actes que la raison ou le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que la volonté n'a plus la force de réprimer ; les actions sont involontaires, instinctives, irrésistibles. » Cette doctrine, soutenue et portée à ses dernières conséquences par Marc et par Georgct, a été vivement combattue par Falret, Morel, et. leurs élèves ; c'est sur elle que se sont concentrés tous les efforts des adversaires de la monomanie. Les raisons principales qu'ils invoquent pour rejeter les monomanies instinctives, c'est qu'elles reposent sur le faux principe de la lésion isolée de la volonté ; qu'elles sont atribuées à la simple surexcitation maladive des penebants, au milieu d'une intelligence saine ; enfin, qu'elles ont pour base unique et pour centre un acte malfaisant, qui ne saurait suffire à lui seul pour constituer une espèce morbide. De telles objections sont fondées quand elles s'adressent à ceux qui font consister les monomanies instinctives dans une lésion exclusive de la volonté et qui résument toute la maladie mentale dans un acte malfaisant.
Mais une opinion aussi absolue n'est plus admise aujourd'hui Une observation plus rigoureuse des faits a mis hors de doute que les monomanies instinctives sont des états morbides complexes, dans lesquels des anomalies somaliques ou mentales, troubles divers de l'intelligence, de la sensibilité et du système nerveux, s'associent aux lésions de la volonté, et concourent à solliciter les entraînements irrésistibles et à provoquer les actions dites instinctives. Une analyse plus minutieuse des cas anciens et une étude plus attentive des cas récents ont permis aussi d'établir des distinctions importantes entre des faits naguère confondus, et de déficher du cadre primitif des monomanies instinctives beaucoup de cas qui ne s'y rattachaient que par les apparences et qui appartenaient, en réalité, à d'autres formes d'aliénation ou qui étaient sous la dépendance de certaines névroj'athics. C'est ainsi qu'un grand nombre d'actes impulsifs étaient rangés à tort parmi les monomanies instinctives, tandis qu'ils relevaient de l'idiotie, de l'imbécillité, de la faiblesse d'esprit, de la démence, de l'excitation maniaque, de l'bypochoudrie, de l'alcoolisme, de l'épilepsie, du vertige épileptique, de l'hystérie.
L'impulsion est donc un phénomène commun à plusieurs variétés de la folie, et elle peut se montrer aussi dans certaines névroses convulsives ; mais alors elle n'apparaît que comme un symptôme accidentel et secondaire, subordonné le plus souvent à des conceptions ou à des interprétations délirantes, à des hallucinations ou à des aberrations et à des perversions diverses de la sensibilité. Dans les monomanies instinctives, au contraire, le fait de l'impulsion et de l'irrésistibilité domine tous les autres symptômes ; ii imprime au délire un cachet spécial et saisissant; il constitue le caractère principal et l'expression la plus accentuée de la maladie : d'où la dénomination très-juste de monomanies impulsives généralement adoptée par les aliénistes contemporains pour désigner ces formes du délire partiel. Mais de ce que l'impulsion, ou, pour parler plus justement, l'idée impulsive est le symptôme prédominant de ces monomanies, il ne s'ensuit pas qu'elle en soit le caractère unique, et que l'aflection mentale réside exclusivement et tout entière dans l'entraînement irrésistible et dans l'acte qui le suit. Non ; cet entraînement et cet acte n'existent jamais isolément, comme on l'a prétendu à tort; alors même qu'ils n'ont aucun lien apparent avec des conceptions délirantes ou des sentiments maladifs, ils se rattachent toujours à un ensemble patholo-
gique, à d'autres phénomènes dans la sphère de l'intelligence et du moral, souvent difficiles à distinguer et à nettement définir, mais qui n'en existent pas moins.
D'après cela, on doit entendre par monomanies impulsives ou instinctives celles i|ui ont pour symptôme prédominant une idée fixe, qui pousse les malades irrésistiblement et malgré eux à faire et à dire du mal, à commettre des actions extravagantes ou nuisibles, à se livrer à des actes de violence et de cruauté, sans motif et sans mobile appréciables, avec la conservation du raisonnement et la plénitude de la conscience. Un autre trait essentiel de ces monomanies, c'est d'être rémittentes ou périodiques et de se reproduire, à divers intervalles, sous forme d'accès.
L'idée impulsive présente bien les principaux caractères constitutifs de la nionomanie ; elle est opiniâtre, persistante et invariable, elle absorbe toute l'activité mentale de l'individu, elle s'empare de lui, elle l'obsède sans relâche, elle domine et entraîne sa volonté malgré les résistances les plus énergiques. Ces traits distinguent les impulsions monomaniaques des impulsions maniaques, qui sont, au contraire, variables, changeantes et mobiles, sans aucun lien entre elles, et qui consistent dans une sorte d'explosion soudaine , irréfléchie, que la volonté ne cherche ni à combattre, ni à repousser.
L etiologie et l'évolution des monomanies impulsives sont le plus souvent entourées d'une profonde obscurité. Presque toujours c'est dans une prédisposition héréditaire, dans une dégénérescence native, dans l'idiosyncrasie nerveuse et cérébrale de sujet, qu'il faut en chercher le germe et le point de départ. La majeure partie des monomaniaques impulsifs appartient, en effet, à la classe des fous héréditaires. Issus généralement de parents névropathiques ou aliénés, de mères hystériques, de pères épileptiques ou alcoolisants, ils naissent avec une organisation intellectuelle et morale défectueuse, qui se trahit quelquefois, dès l'enfance, par une humeur irrégulière, un caractère difficile, des goûts capricieux et bizarres, des instincts malfaisants, des penchants vicieux, une légèreté d'esprit extraordinaire, un défaut d'équilibre et d'harmonie dans les facultés, une insuffi ance et une infériorité notables du jugement et du sens moral. Dans la jeunesse, ces défauts, ces anomalies de la constitution mentale s'accentuent davantage, et se manifestent surtout par une extrême frivolité d'esprit, par la mobilité des idées, l'inconstance des goûts, la singularité des habitudes, l'amour du changement, l'impossibilité de se fixer et d'embrasser une carrière ou une profession, l'inaptitude à se livrer à des occupations sérieuses et à diriger sagement la conduite de sa vie. Telle est la base étiologique, et tel est le tonds morbide sur lequel se développent le plus souvent les monornanies impulsives.
On les trouve encore très-fréquemment liées à des affections nerveuses et à des accidents névropathiques divers, sans délire, sans lésion intellectuelle apparente.
Certaines conditions physiologiques paraissent être aussi particulièrement favorables à la production des phénomènes impulsifs : tels sont la puberté, la menstruation, la grossesse, l'accouchement, l'état puerpéral et l'allaitement.
L'influence de l'exemple et de l'imitation peuvent produire les mêmes funestes effets sur des sujets prédisposés et faibles d'esprit. Leur impressionnabilité excessive les porte à reproduire ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, et à renouveler les attentats des aliénés ou des criminels. C'est ainsi qu'Henriette Confier et Tropmann ont trouvé des imitateurs et fait des prosélytes.
Les impulsions se manifestent et se reproduisent par accès, dont le nombre et :1a durée sont très-variables, et les intervalles irréguliers. Ces accès éclatent rarement d'une manière brusque et soudaine. Ils sont ordinairement préparés par une période d'incubation plus ou moins longue, pendant laquelle l'idée fixe, qui deviendra plus tard impulsive, se présente à l'esprit d'une manière fugitive et vague, chassée par la raison, mais revenant par intervalle, avec une obstination toujours croissante qui commence à jeter le trouble et l'anxiété dans l'âme des malades. Ce trouble et cette anxiété augmentent, et se traduisent par une impression de malaise et d'angoisse, des inquiétudes vagues, des appréhensions non motivées, des insomnies, un besoin naissant de se mouvoir, une sorte d'impuissance à fixer l'attention et à assembler les idées. Puis viennent les symptômes précurseurs de l'accès : une céphalalgie intense, un sentiment de vacuité, de pression ou de chaleur dans la tête, des bruits dans les oreilles, une anxiété précordiale extrême, une sensation de feu dévorant à l'épigastre ou dans la poitrine, des spasmes douloureux dans différentes parties du corps. C'est alors que la raison se trouble, et que l'idée impulsive prend possession de l'esprit des malades, et s'impose à eux sous la forme d'une obsession incessante. Ceux-ci ont conscience de leur état, et comprennent leur triste situation ; ils ont horreur des mauvaises suggestions qui les assaillent, ils en sentent toute l'atrocité, ils en saisissent les affreuses conséquences, ils luttent énergiquement contre elles, ils font des efforts désespérés pour les conjurer ; ils fuyent les lieux où elles se développent et où elles semblent s'accroître ; ils évitent toutes les occasions qui pourraient les faire succomber ; ils éloignent d'eux les objets, les instruments ou îles armes, dont ils pourraient se servir pour mal faire. Sentant leur impuissance contre les horribles suggestions auxquelles ils sont en but te, quelques-uns demandent avec instances qu'on les garotte ou qu'on les enferme, aiin de les mettre dans l'impossibilité de nuire. La résistance est plus ou moins vive et plus ou moins prolongée, suivant la violence et l'opiniâtreté de 1 impulsion. Quelques malades parviennent à repousser ces terribles assauts; mais chez la plupart, la raison impuissante ou affaiblie succombe dans cette lutte inégale et acharnée. Cet ensemble de phénomènes, avec l'acte impulsif auquel ils aboutissent, ne peut être considéré que comme la crise d'un trouble mental particulier qui durait depuis plus ou moins de temps. Et ce qui vient bien corroborer cette manière de voir, c'est qu'une fois l'acte consommé, il s'opère, dans l'état de ces malheureux aliénés, une sorlede détente et de soulagement, comme si l'accomplissement de l'impulsion était le seul moyen pour eux de se débarrasser de tourments intolérables.
Dans les impulsions de la manie instantanée et transitoire, il ne reste qu'un souvenir très-confus des actes commis sous l'empire de la surexcitation. Après les accès impulsifs de l'alcoolisme et de l'épilepsie, les malades tombent dans un état d'affaissement et de stupeur, et ne se rappellent rien de ce qui s'est passé. Les monomaniaques impulsifs, au contraire, ont conscience de l'acte qu'ils viennent de commettre. Cette conscience est tellement nette, chez quelques-uns, qu'ils apprécient très-justement la moralité de leur action, en reconnaissent l'inconvenance ou la cruauté, en témoignent du repentir ou de lhorreur, se lamentent, se désespèrent, se livrent aux mains de la justice et racontent toutes les sensations maladives qu'ils éprouvaient avant l'attentat. D'autres ne paraissent avoir qu'une conscience incomplète de la moralité de l'acte accompli : ils montrent la plus grande indifférence; quelle que soit l'atrocité de leur attentat, ils n'en
ressentent pas la moindre émotion, et ils en exposent toutes les circonstances et tous les détails avec le plus imperturbable sang-froid. Mais un point sur lequel tous ces aliénés sont unanimes et tombent toujours d'accord, c'est la conviction qu'ils n'ont pas pu agir autrement. Quand on les interroge ils répondent invariablement qu'ils ont été dominés par une force inconnue, poussés par un penchant irrésistible, entraînés par une impulsion violente, plus énergique que leur volonté, et contre laquelle ils ont lutté en vain et épuisa tous leurs efforts. Aussi s'expliquent-ils avec la plus entière franchise, sans réticence, sans détour et sans chercher à se justifier. Quelque soin que l'on mette à les questionner et à les scruter, on ne découvre aucun motif plausible, aucun mobile appréciable, aucun sentiment de haine ou de vengeance, auxquels on puisse attribuer leurs fatales déterminations. Le monomaniaque impulsif est donc conscius mais non compos sut; et, nonobstant l'intégrité du raisonnement et delà conscience, c'est bien un véritable aliéné ; car chez lui la raison est tellement affaiblie, tellement ébranlée qu'elle ne peut plus être la régularisatrice de ses actes.
Les circonstances les plus insignifiantes, les émotions les plus légères suffisent souvent pour provoquer chez ces malades l'explosion d un accès impulsif. De même, la cause la plus futile, le moindre obstacle, ont pu quelquefois détourner ou dissiper l'idée impulsive et suspendre ou arrêter l'acte fatal, témoin ce monomaniaque homicide, dont, parle Georget, et qui domptait immédiatement son horrible penchant en se faisant lier les pouces l'un contre l'autre avec un ruban.
Les monomanies impulsives pement revêtir les formes les plus diverses sous le rapport des impulsions qui les caractérisent. Ainsi quelques individus sont portés simplement à des actes absurdes, bizarres, ridicules ou extravagants, comme de répéter à haute voix le même mot pendant des heures entières, d'imiter le chant de coq, de proférer des paroles grossières et outrageantes, de jeter ou de briser certains objets, etc. Mais le plus souvent les impulsions sont d'une nature dangereuse et entraînent aux actions les plus malfaisantes , au meurtre, au suicide, à l'incendie, au vol, aux excès alcooliques, etc. D'où les différentes variétés de monomanie^ impulsives connues et décrites sous les noms de monomanies homicide et suicide, de pyromanie, de kleptomanie, de dipsomanie, etc.
Le docteur Bariod, dans une savante thèse, a exposé la réfutation des monomanies impulsives en général et de la monomanie homicide en particulier. Plus récemment, le doc'eur Zabé a entrepris la même tâche à l'égard de la monomanie incendiaire. Non point que ces auteurs nient le fait prédominant de l'inv pulsion dans les vésanies dont il est ici question ; mais ils ne lui attribuent qu'une valeur symptomatique secondaire, l'état mental au milieu duquel l'acte impulsif se manifeste étant, à leur avis, la chose essentielle. Prenant à partie la plupart des observations de monomanie homicide et de monnmanie incendiaire, rapportées par Esquirol, Marc, Prichard, Georget, etc., ils établissent que tous ces faits peuvent rentrer dans diverses formes connues de maladies, telles que l'épilepsie, la manie intermittente, le délire partiel, l'imbécillité, l'hvstérie, les suites de couches, les convulsions. Nous avons dit plus haut qua cette opinion est généralement admise aujourd'hui; et nous reconnaissons encore, avec Dariotl, Morel, Falret et Zabé, que l'acte impulsif n'est jamais un phénomène isolé, qu'il ne constitue pas à lui seul toute la maladie, qu'il n'existe pas et ne peut pus exister sans un trouble antérieur ou concomitant la raison. Seulement, nous avons admis aussi, avec Pienaudin, Baillarger, Marcé, Dagonet et d'autres manigraphes
MOXOMANIE. 185
contemporains, que l'impulsion devient , dans certains cas, tellement impérieuse et prédominantes absorbe et subjugue si fortement l'esprit de l'aliéné, qu'elle imprime au délire une physionomie caraclcrisque et spéciale. C'est ainsi que nous envisageons et que nous comprenons la monomanie bomicide et les autres formes de monomanie impulsive, bien que, dans l'exposé sommaire qui va suivre, nous insistions plus particulièrement sur l'accès impulsif.
Monomanie impulsive homicide. La monomanie impulsive bomicide est caractérisée par une idée fixe et irrésistible de tuer. Quelquefois cette idée se manifeste d'une manière subite, sous forme d'accès, et aboutit à une prompte exécution, à un brusque dénouement. Mais le plus souvent l'idée fixe reste longtemps cachée et comme à l'état latent; le malade combat et résiste pendant des semaines, des mois, des années entières ; il repousse de toutes ses forces l'horrible pensée qui le poursuit, l'obsède et renouvelle sans cesse ses assauts. Tantôt la raison et la volonté sortent triomphantes de cette lutte à outrance; tantôt, au contraire, elles succombent et cèdent à la violence toute puissante de l'impulsion.
Les monomaniaques homicides tuent sans passion, sans haine, sans colère, et même sans aucune perversion des sentiments affectifs ; car le plus souvent ils frappent des inconnus et des indifférents, ou choisissent leurs victimes parmi les personnes qui leur sont les plus chères. Un mari tue une femme qu'il adore; un père, son fils qu'il chérit; une mère, son nourrisson, celui de ses enfants qu'elle aime avec le plus de tendresse. Un homme d'un caractère doux et d'une éducation distinguée, entre, un jour, au palais de Justice, se précipite sur un avocat qu'il n'a jamais vu ni connu, le saisit à la gorge et menace de l'étrangler. De même Papavoine massacra, au milieu d'une promenade, deux petits enfants qu'il rencontrait pour la première fois ; et Jobard immola, dans une loge de théâtre, une femme qu'il ne connaissait pas.
L'impression causée par la lecture de procès criminels, par le récit ou la vue d'actes sanglants, par le spectacle des exécutions capitales, est une des causes les plus puissantes de l'apparition des impulsions homicides chez les individus faibles et prédisposés. La vue ou le contact d'une arme ou d'un instrument tranchant a suffi quelquefois pour éveiller dans certains esprits impressionnables un irrésistible penchant au meurtre. Un homme conversait amicalement, au coin du feu, avec sa femme et son fils, lorsque son regard se porte par hasard sur un poignard ; à l'instant même surgit dans son cerveau l'idée de les égorger, et il l'aurait fait s'ils n'eussent obéi sur-le-champ à l'ordre qu'il leur intima de sortir. Une dame, tenant un canif pour tailler sa plume, se sent [irise aussitôt d'un impérieux et violent désir d'assassiner son enfant. Une nourrice ne pouvait déshabiller son nourrisson sans être émue de la blancheur des ses chairs et sans éprouver une irrésistible envie de l'égorger.
La monomanie impulsive homicide peut se manifester dès l'âge le plus tendre. Esquirol raconte longuement l'observation d'une petite fille de sept ans, qui était poursuivie par l'affreuse idée de tuer sa mère. On trouve dans le même auteur le cas d'une petite fille de onze ans qui avait précipité méchamment dans un puits deux enfanb de deux ans et demi. Le fameux monomaniaque Glenadel, qui lutta pendant vingt-six ans contre la pensée d'assassiner sa belle-sœur, avait conçu, à l'âge de six ans, le projet d'attenter aux jours de sa propre mère.
Monomanie impulsive suicide. Elle se manifeste avec les mêmes caractères que la monomanie bomicide. La seule différence est dans l'objet de l'impulsion.
Sans cause, sans motif, sans chagrin d'aucune sorte, les malades éprouvent de véritables accès, pendant lesquels l'idée de se détruire se présente à leur esprit avec une violence irrésistible. Ici encore, le penchant au suicide n'est que le symptôme le plus apparent d'un étal névropaihique qu'une observation attentive peut seule faire reconnaître.
Tantôt l'impulsion surgit inopinément, d'une manière presque inattendue; tantôt et le plus souvent, elle se montre avec une persistance et une fixité qui désespèrent les malades et augmentent leurs angoisses. Comme ils ont de leur état une conscience parfaite, ils tremblent en passant sur un pont, en se trouvant sur un lieu élevé, en se faisant la barbe ; ils frémissent à la vue d'un couteau, d'un poignard ou d'une arme à feu ; ils fuyent toutes les occasions de succomber; ils se lamentent sur leur sort et sur celui de leur famille ; ils l'ont appel à toutes les considérations de morale, de religion et d'honneur capables de les détourner de leur funeste dessein; ils conjurent Dieu de leur donner la force de résister à l'horrible penchant. Malgré tous ces eflorts, ils ne parviennent pas toujours à se débarrasser de l'obsession fatal 2.
De nombreuses observations établissent que la monomanie impulsive suicide est très-souvent héréditaire. Quelquefois même la transmission est tellement complète et fidèle, qu'on voit les membres d'une famille se tuer presque tous au même âge et de la même manière.
Ce malheureux penchant n'épargne point l'enfance; il arrive de temps en temps que de petits garçons ou de petites filles attentent à leurs jours pour les motifs les plus frivoles, pour les contrariétés les plus légères, pour une punition, un reproche, un simple refus.
La monomanie suicide est de toutes les vésanies celle qui subit au plus haut degré l'influence étiologique de l'imitation. À certaines époques, les cas de mort volontaire se multiplient tellement par la contagion de l'exemple qu'ils constituent une sorte d'épidémie. Le spectacle du suicide, la publicité retentissante donnée à ce genre d'attentat, les récits dramatiques qu'en font les journaux, contribuent pour la plus large part à cette déplorable propagation. Un fait assez digne de remarque, c'est que l'imitation dans le suicide va, très-souvent, jusqu'à reproduire exactement l'acte qu'elle copie, en recourant aux mêmes moyens, souvent même en choisissant le même lieu. P. Lucas, Cazauvielh et Falret ont cité sur ce sujet des faits très-curieux. Brierre de Boismont et des Etangs ont montré, dans des ouvrages pleins d'intérêt, combien l'exaltation politique peut devenir une cause puissante et féconde de suicide, surtout dans les temps de révolution.
Monomanie impulsive incendiaire ou pyro?nanie. Les idiots, les imbéciles et r les déments mettent quelquefois le feu par ignorance du danger, par défaut de discernement, par insouciance, ou par incurie ; les maniaques, les hallucinés, les monomaniaques et les délirants persécutés commettent souvent le même acte en raison et sous l'influence de conceptions délirantes spéciales. Mais, a côté de ces aliénés, il en est d'autres, chez lesquels la propension à incendier semble être le résultat d'une impulsion irrésistible. Ils mettent le feu sans motif appréciable, sans être mus par aucun sentiment de méchanceté, de colère, de haine ou de vengeance. Le plus souvent ils incendient les propriétés de gens qu'ils ne connaissent pas, qu'ils n'ont jamais vus, contre lesquels ils n'ont aucun sujet d'aversion; ils brûlent même leur propre maison. La vue des flammes produit en eux un soulagement immédiat en taisant cesser l'angoisse inexprimable qui accom-
pagne le développement de l'accès impulsif. Chez quelques-uns le spectacle de l'embrasement excite des transports de joie et provoque une exaltation extraordinaire voisine de l'extase.
Falret, Morel et Zabé insistent avec raison sur cette importante vérité, que l'acte impulsif incendiaire ne forme point à lui seul toute la maladie, et que tout prépondérant qu'il soit parmi les autres symptômes, il se rattache toujours à certaines conditions étiologiques héréditaires ou constitutionnelles, et à un ensemble d'éléments morbides, d'anomalies et de troubles intellectuels ou somatiques, dont la réunion et le faisceau constituent l'état pathologique complet. Ainsi la plupart des impulsifs incendiaires comptent, dans leurs ascendants, des névropatliiques ou des aliénés. Cette prédisposition funeste se révèle, dès l'enfance, par des phénomènes nerveux ou convulsifs, par des particularités d'esprit ou de caractère, par une intelligence inégale, insuffisante et incomplète, en un mot par quelques-uns des signes de la dégénérescence mentale. Parvenus à l'adolescence et à la jeunesse, ces individus sont sujets à divers accidents nerveux, spasmes, mouvements convulsifs, anestliésie, hypéresthésie, congestions partielles de la tète, etc.; on observe encore, chez les filles, les troubles de la menstruation ■et l'onanisme; et chez les garçons, la masturbation et les pertes séminales.
Il résulte de là que les monomaniaques impulsifs incendiaires, sans présenter les caractères bien tranchés de l'imbécillité, appartiennent cependant pour la plupart à la catégorie des êtres inférieurs et plus ou moins dégénérés.
On sait combien les enfants aiment à jouer avec le feu, et on cite quelques exemples où ce dangereux penchant aurait atteint chez eux les proportions et offert les caractères d'une impulsion maladive. Toutefois c'est de 14 à 25 ans, que la monomanie incendiaire se montre avec le plus de fréquence. Beaucoup d'observateurs ont noté la coïncidence de cette disposition morbide avec le développement delà puberté et avec l'exagération du sens génital.
Les cas de monomanie impulsive incendiaire sont beaucoup plus iréquents dans les campagnes, où l'on trouve aussi plus d'imbéciles et de faibles d'esprit, que dans les villes, où le niveau intellectuel et moral est plus élevé.
Cette vcs mi", comme toutes les autres formes impulsives, se propage souvent et se multiplie par l'imitation et par la contagion de l'exemple.
Monomanie du vol ou kleptomanie. La tendance au vol s'observe fréquemment chez les imbéciles, les déments et les paralytiques généraux ; mais chez eux cette tendance est inconsciente, toute machinale, et n'a rien d'impulsif. Chez d'autres aliénés, au contraire, la propension au vol est irrésistible; elle présente les mêmes caractères et se montre dans les mêmes circonstances que les impulsions précédemment étudiées. Cette monomanie impulsive a recula dénomination de kleptomanie. Les malades qui en sont atteints éprouvent une idée fixe qui les entraine invinciblement à dérober. Ils ont conscience de ce coupable désir ; ils comprennent la mauvaise action qu'ils vont commettre : ils savent qu'ils font mal ; mais ils ne peuvent s'en empêcher, ni résister à l'obsession qui les domine.
Les kleptoma niaques ne sont poussés au vol par aucun mobile, ni par aucune passion; ce n'est ni le besoin, ni la misère, ni l'intérêt, ni la cupidité, ni la convoitise, ni 1 envie de s'approprier le bien d'autrui qui les guident. Beaucoup d'entre eux appartiennent à d'honorables familles, ont reçu une excellente éducation et jouissent d'une légitime réputation de probité. La plupart possèdent de l'aisance ou de la fortune. Quelques-uns occupent un rang élevé dans le monde
ou remplissent d'importantes fonctions dans la politique, dans l'administration ou dans les finances. Ils n'ont donc aucun motif, aucune raison pour voler. Et c'est en cela que se trahit tout d'abord le penchant maladif et qu'il se distingue d'une inclination vicieuse.
Outre cette absence de mobile, qui est le trait commun de toutes les monomanies impulsives, il existe encore d'autres signes auxquels on reconnaît la kleptomanie et qui donnent au vol impulsif les caractères d'un acte délirant : ce sont la qualité des objets volés, la bizarrerie du choix, l'usage qui en est fait, et l'altitude des malades après le vol. En général, les kleptomaniaques soustraient des riens, des choses frivoles, ridicules, inutiles, sans valeur. La plupart du temps ils ne se servent pas des objets dérobés ; ils les entassent dans une chambre, ou ils les cachent dans un meuble, et ils les y oublient ou les y délaissent avec une complète indifférence. Leurs larcins viennent-ils à être découverts, ils ne cherchent pas à les dissimuler ; souvent même ils en témoignent du repentir et de la honte et prennent la résolution de ne plus voler. Ils tiennent parole tant que dure la période de rémission, mais ils recommencent dès que l'accès reparaît.
L'influence de la prédisposition héréditaire n'est pas moins marquée, ni moins constante dans la kleptomanie que dans les autres variétés de monomanie impulsive. Ce penchant maladif se montre assez fréquemment chez les femmes dans le cours de la grossesse.
Monomanie impulsive d'ivresse ou dipsomanie. On désigne sous ce nom une forme particulière de monomanie dont le caractère principal est un entraînement maladif et irrésistible à abuser des boissons alcooliques.
La dipsomanie proprement dite et ainsi définie ne doit pas être confondue avec ce penchant à boire qu'on observe souvent au début de la manie et de la paralysie générale, et qui est un symptôme et non pas une maladie. Il faut la distinguer aussi de l'alcoolisme, qui est une forme d'intoxication et qui exprime l'ensemble des affections engendrées chez l'homme par l'abus des liqueurs spiritueuses. Gela ne veut pas dire que la dipsomanie et l'alcoolisme n'aient entre eux les rapports les plus étroits ; l'une, eu effet, conduit fréquemment à l'autre, et les dipsomanes deviennent totalement alcoolisants lorsque leurs accès sont fréquents ou de longue durée. La dipsomanie diffère aussi de l'ivrognerie vulgaire, en ce que la première est une maladie, tandis que l'autre est un vice dégradant. Les ivrognes sont des gens qui s'enivrent quand ils trouvent l'occasion de boire, les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. L' s premiers cèdent volontiers à leur honteuse passion et cherchent toutes les occasions de la satisfaire ; les seconds, au contraire, luttent ordinairement contre le penchant maladif qui les obsède, et ne succombent qu'après une résistance plus ou moins opiniâtre. Telle est quelquefois la violence de l'impulsion que rien ne peut en triompher, ni la voix de la raison, ni les préceptes de la religion ou de la morale, ni les conseils de l'amitié, ni les prières, ni les supplications de la famille, ni les résolutions les plus sincères, ni les promesses les plus solennelles, ni la honte, ni les dangers auxquels exposent de pareils excès.
La dipsomanie procède habituellement par accès, survenant tous les quinze jours, tous les mois et quelquefois à de plus longs intervalles.
Les malades sentent l'approche de l'accès, dont le début s'annonce par de la tristesse, de la morosité, une inquiétude et une agitation vagues, de la céphalalgie , de l'anxiété précordiale ou des sensations douloureuses dans l'estomac. Puis
se déclare uu besoin de boire, impérieux, irrésistible. On voit alors des hommes intelligents et distingués, appartenant à la classe élevée de la société, des jeunes lilles vertueuses et douces, des femmes du meilleur monde et d'une conduite irréprochable, rompre tout à coup avec leurs habitudes de tempérance, se dérober aux regards et à la vigilance de leurs proches pour assouvir clandestinement et à l'aise cette soif ardente de liqueurs fortes. On voit aussi des artisans honnêtes et laborieux quitter leur travail, déserter leurs devoirs domestiques, pour s'adonner à des excès que leur conscience réprouve, que leur raison condamne, mais qu'elle est impuissante à réprimer.
Les dipsomanes ingèrent, tout en s'enivrant à peine, des quantités prodigieuses de liqueurs alcooliques; ils vivent des journées, des semaines et des mois presque sans manger ; ils ne cessent de boire que lorsque l'accès est passé, ou lorsqu'un isolement forcé vient mettre fin à leurs excès. Rien, d'ailleurs, ne les arrête. Quand l'argent est épuisé, ils vendent, pour boire, tout ce qu'ils possèdent. Ceux qui sont trop en vue et n'osent se livrer en toute liberté à leur impulsion, savent dissimuler et recourir à mille ruses pour la satisfaire en secret. Les dipsomanes séquestrés dans les asiles trouvent presque toujours le moyen de se procurer des boissons, malgré la surveillance très-active dont ils sont l'objet.
Une fois l'accès terminé, ces malades reprennent leurs habitudes raisonnables; ils redeviennent sobres et travailleurs, jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle crise.
Les exemples de guérison de la dipsomanie sont fort rares. Cette affection est le plus souvent incurable. Mais, une cliose digne de remarque, c'est que les dipsomanes, malgré les abus alcooliques auxquels ils se livrent, conservent assez longtemps la plénitude de leurs facultés intellectuelles, comme s'ils jouissaient du privilège d'une tolérance spéciale. Cependant la plupart finissent par succomber aux accidents de l'intoxication alcoolique; d'autres terminent leur triste existence par une démence incurable ou une paralysie générale.
La monomanie impulsive peut encore se manifester par les aberrations les plus étranges et les actes les plus monstrueux. Georget a raconté la curieuse observation d'un malheureux imbécile, nommé Léger, que des perversions instinctives poussaient à l'anthropophagie, et qui immola plusieurs enfants pour satisfaire son horrible penebant. En 1817, la cour d'assises de Strasbourg eut à juger une jeune femme, atteinte de lypémanie, qui, dans un accès impulsit, avait massacré son enfant et coupé son corps en morceaux, qu'elle fit cuire avec des choux et dont elle mangea une partie, conservant l'autre pour son mari. L'histoire du sergent Bertrand, dont l'état psychologique a été si bien étudié par Lunier et par Morel, nous montre à quels abominables excès peuvent se porter les monomaniaques, sous 1 influence d'un entraînement impulsif. Bertrand, pendant son accès, était pris d'un désir immodéré, d'un besoin irrésistible de profaner les sépultures. La nuit, il francliissait les murs des cimetières, déterrait les cadavres avec ses mains ensanglantées, les mutilait à plaisir, les mettait en pièces, et même se livrait sur eux à des actes honteux de cohabitation. Telle était la violence de l'impulsion, qu'il y cédait aveuglément, sans rien calculer, affrontant tous les dangers, bravant la fureur des chiens de garde et les coups de fusil dirigés contre lui. L'explosion d'une machine infernale qui faillit le tuer n'arrêta même pas ce forcené dans l'accomplissement de son horrible besogne. Jacoby rapporte le cas d'un cultivateur intelligent, labDrieux, probe et pieux, qui ne pouvait résister à l'affreux penchant de commettre des actes de bestialité, malgré toute l'horreur qu'il
en éprouvait et nonobstant les ferventes prières qu'il ne cessait de faire pour chasser une pareille tentation.
Médecine légale. Nous avons déjà parlé de l'utilité de l'isolement pour les monomaniaques, comme moyen thérapeutique. Souvent la même mesure est prise aussi dans un but administratif et d'ordre public, en vue d'assurer la sécurité du malade, de sa famille et de la société. Sous ce rapport on peut dire que la séquestration est applicable au plus grand nombre des individus atteints de monomanie : aux uns, parce qu'ils sont notoirement dangereux et malfaisants, entraînés par leurs conceptions délirantes, leurs hallucinations ou leurs tendances impulsives à commettre des actes violents et nuisibles ; aux autres, parce que, tout en se montrant inoffensifs en apparence et ne présentant pas un danger immédiat, ils n'en sont pas moins une menace incessante pour la morale et la tranquillité publiques, une occasion continuelle de trouble, de désordre, de lutte et de scandale dans leurs familles.
La monomanie est de toutes les formes de la folie celle dont l'appréciation médico-légale présente les plus délicates et les plus graves difficultés. Cela tient d'une part à ce que la preuve de l'aliénation mentale n'est pas toujours facile à faire pour les monomaniaques, et d'autre part à ce que beaucoup de ces malades conservent, avec la faculté de raisonner, toutes les apparences d'un esprit lucide et d'une intelligence saine. De là les opinions les plus diverses sur le degré de responsabilité légale qu'il convient d'attribuer à la monomanie. Suivant le conseiller Mobilier, une aliénation mentale partielle, qui ne se réfère qu'à un ordre déterminé d'idées, n'est pas toujours suffisante pour excuser toute espèce de crimes. Il faut encore que l'acte ait été exécuté sous l'influence de la folie et se rattache à l'ordre spécial d'idées par rapport auquel existe le délire. Tout acte exécuté avec discernement par celui qui avait une notion du précepte qu'il a enfreint et d'une pénalité attachée à l'infraction est punissable, sans que l'entraînement résultant d'une perversion des facultés affectives soit suffisant pour ôter au fait toute criminalité. Ott va plus loin; il prétend que le monomane peut être puni avec justice de ses crimes et délits, même motivés par la monomanie, quand ils ont été commis sciemment et librement. Les monomanes agissent sciemment, poursuit l'auteur, quand leur idée fausse n'est pas de nature à leur enlever la notion du genre de crime qu'ils commettent ou à le leur faire envisager sous un jour justifiable. Ils agissent librement quand l'acte n'est pas le produit d'un entraînement involontaire. Une pareille doctrine ne tendrait à rien moins qu'à enlever au plus grand nombre des monomaniaques le bénéfice de l'immunité pathologique si justement et si humainement consacré par nos codes. Renaudin a formulé sur ce point une jurisprudence médicale plus exacte dans la proposition suivante : la monomanie n'étant pas une passion, mais un état morbide bien déterminé, un délire ayant des caractères propres, les actes commis sous son influence ne sauraient constituer une infraction punissable quelles que puissent être les apparences de discernement de l'auteur; d'ailleurs, il ne faut pas oublier que les bases de ce discernement diffèrent de celles sur lesquelles s'appuie la raison commune. Cette opinion est acceptée depuis longtemps. Magistrats et médecins s'accordent aujourd'hui pour reconnaître que les monomaniaques doivent être irresponsables des actes qui sont en rapport direct avec leurs idées délirantes habituelles. Mais où les dissidences et les difficultés surgissent, c'est quand il s'agit de porter une appréciation médico-légale sur des
actes qui paraissent étrangers au délire, ou qui n'ont avec les fausses conceptions du malade que des relations incertaines ou obscures, ou encore; sur des actes émanant de monomanes lucides, en pleine possession de leur discernement et de leur conscience. Ici se trouvent en présence, avec des opinions différentes, d'un côté les partisans de la responsabilité partielle, qui veulent établir des différences et des degrés dans la part d'exonération légale des monomaniaques ; d'un autre côté, les défenseurs de la responsabilité absolue, qui réclament pour les aliénés une immunité intacte et complète. Marcé déclare formellement que la théorie de la responsabilité partielle des monomaniaques est contraire à tout ce que l'expérience nous apprend sur la véritable nature du délire partiel. Une idée délirante même isolée, dit-il, ne tarde pas à exercer son action dominatrice sur toutes les conceptions intellectuelles. Les actes, les crimes ou les délits qui, au premier abord, semblent totalement étrangers à la conception délirante prédominante, s'y rattachent constamment par une association d'idées parfois lointaine, mais toujours parfaitement logique et facile à dérouler. Ces irradiations d'une idée délirante prédominante enlèvent au monomaniaque toute responsabilité morale.
Jules Falret n'est pas moins affirmatif dans ses déclarations. Tout individu, dit-il, reconnu aliéné, quelle que soit d'ailleurs la forme ou le degré de son délire, quelque apparence de raison et de liberté morale qu'il ait conservée, doit être exonéré de toute responsabilité, soit civile, soit criminelle. L'adoption de ce principe général peut seul tirer le médecin d'embarras dans les cas difficiles, répondre à toutes les situations, couper court à toutes les objections, triompher de tous les obstacles et écarter toutes les contestations, toutes les appréciations individuelles, enfin toutes les questions médico-légales secondaires d'une solution extrêmement pénible, que soulève toujours le système de la responsabilité partielle. Cependant les réalités et les exigences de la pratique obligent J. Falret à faire des réserves et même à admettre quelques restrictions à l'égard des monomanes dits raisonnants. 11 avoue que ces aliénés se prêtent facilement à la théorie de la responsabilité partielle, et, dans certains cas, déconcertent singulièrement les partisans de l'irresponsabilité absolue. Ces malades, dit-il, sont doués de tant de facultés qu'on serait tenté, à première vue, de leur accorder le droit de disposer d'eux-mêmes, de leur personne et de leurs biens, dans l'ordre civil et dans l'ordre criminel. On comprend parfaitement, par exemple, que l'on puisse faire valider un testament lorsque le testateur, en dehors de ses bizarreries de conduite et d'action, semble avoir eu la parfaite notion de ses affaires et s'être bien rendu compte de ce qu'il faisait en léguant son héritage à telle personne plutôt qu'à telle autre. Il y a encore une autre circonstance dans laquelle Falret consent à faire fléchir le principe de l'irresponsabilité absolue, c'est celle des intervalles lucides, des intermittences et même des rémissions très-prononcées. Puisqu'on est forcé de reconnaître, dit-il à ce propos, que l'état de folie n'a pas toujours existé chez un individu reconnu aliéné, et que de plus il est susceptible de guérison, on ne peut s'empêcher d'admettre qu'il existe des folies périodiques ou intermittentes, qu'il peut se produire chez les aliénés des intervalles lucides plus ou moins ' rapprochés, pendant lesquels ils peuvent recouvrer momentanément la raison et la liberté morale, et que, par conséquent, un homme déclaré absolument irresponsable dans un moment donné de son existence peut être reconnu responsable dans un autre moment, quelquefois même assez rapproché. C'est dans ce sens seulement que peut, selon moi, être acceplée dans la science et dans la pra-
l'J2 MONOMANIE.
tique, la doctrine de la responsabilité partielle de certains aliénés, non pas au même instant, mais dans des instants différents de leur existence. La seule difficulté que l'on puisse alors rencontrer, et elle est souvent très-grande, consiste à discerner si l'intermittence est réellement complète et à distinguer une simple rémission, plus ou moins marquée, d'une véritable intermittence ou d'une guérison momentanée. Mais ici encore c'est à la clinique qu'il appartient d'éclairer la médecine légale.
Taidieu, cherchant à concilier les intérêts de la médecine légale avec les tendances et les opinions le plus accréditées dans la magistrature, repousse les deux doctrines extrêmes de la responsabilité partielle et de la responsabilité absolue : la première, parce qu'elle aboutirait à établir une graduation dans la pénalité des aliénés délictueux ou criminels; et la seconde, parce qu'elle est excessive, erronée, impraticable, et que, ne tenant compte ni de la forme ni du degré de la folie, elle conduit à étendre au delà de toutes limites l'irresponsabilité. Tardieu estime, au contraire, que, dans les vérifications médico-légales des aliénés, il est d'une haute importance d'apprécier les formes et les degrés, attendu que certaines formes et certains degrés de maladies mentales ne détruisent, ni dès le début, ni d'une manière constante, la liberté morale et la responsabilité. Il est ainsi coud, lit à admettre, pour ces circonstances, une atténuation de la responsabilité, une reponsabilité limitée, qui répond, suivant lui , d'une manière beaucoup plus exacte à la réalité des choses et aux nécessités de la justice. La science, ajoute-t-il, aura d'autant plus de force pour faire prévaloir ses arrêts qu'elle s'imposera plus de réserve dans les cas où elle n'aura pas, pour prononcer l'irresponsabilité, tous les éléments que comporte la constatation sérieuse et vraie de l'état mental.
Sur cette grave question de la responsabilité des monomaniaques, nous partageons volontiers l'opinion de Lasègue et de tous les aliénâtes qui admettent avec lui la curatilité temporaire ou définitive de la folie. De ce qu'un homme a été aliéné, il ne s'ensuit pas qu'il doive être couvert de l'immunité légale pour le reste de ses jouis. L'exonération ne nous paraît légitimement applicable qu'aux actes commis sous l'influence d'un trouble mental et pendant le cours de la période maladive. Mais une fois l'accès complètement passé et la raison revenue, le monomaniaque rentre dans le droit commun. L'intermittence franche, qui est une giérbon passagère, à plus forte raison la guérison plénière, ramènent la responsabilité avec toutes ses conséquences. L'état mental antérieur ne peut être invoqué que comme une circonstance atténuante.
La constatation de l'état mental, telle est donc dans l'espèce, la principale mission et l'affaire essentielle du médecin expert. Dans les cas difficiles, délicats, obscurs, qu'offre si souvent l'expertise médico-légale des monomanies, qu'il se retranche plus scrupuleusement que jamais dans son mandat d'expert et. à ton rôle de médecin; qu'il se borne à faire rigoureusement ce qu'on lui demande, à donner et à motiver son opinion sur l'état mental du sujet, laissant aux juges le soin de statuer, suivant leur conscience et leur conviction, sur le degré de capacité ou de responsabilité de l'agent; qu'il ne se prononce lui-même sur ces graves questions que s'il y est contraint par l'intérêt de la cause, par les nécessités de la situation, par la force des choses ou par la volonté du tribunal.
Ici, moins que partout ailleurs, on ne doit pas oublier ce précepte fondamental : que toute enquête médico-légale concernant la folie se résume et se réduit dans une question de diagnostic: diagnostic général pour établir l'éiat de folie, et diagnostic spécial pour déterminer à quelle variété particulière de maladie
mentale appartient réellement le fait en litige. Et ce diagnostic, c'est sur le terrain solide de l'observation médicale que le médecin légiste doit s'elforcer de l'établir. Pour arriver à ce résultat, il faut procéder à une étude clinique minutieuse du malade ; examiner au même point de vue le fait allégué et toutes les circonstances antérieures et présentes, de cause et d'eflet, qui s'y rapportent, de manière à en saisir le début, l'évolution, la marche, le développement, et à réunir ainsi tous les éléments d'une synthèse pathologique. Dans tous les faits de monomanie, mais principalement dans ceux de monomanie affective, raisonnante et impulsive, on doit scruter avec le plus grand soin les antécédents héréditaires du sujet, remonter, s'il est possible, jusqu'aux accidents morbides de l'enfance et jusqu'aux premières manifestations intellectuelles et morales de l'adolescence, afin de voir si l'état mental actuel n'est pas la conséquence d'une prédisposition lointaine. Il faut aussi s'enquérir du mode habituel des fonctions organiques et en particulier de l'état du système nerveux, et rechercher si le désordre intellectuel, si la perversion des facultés affectives, si l'acte incriminé n'ont pas quelque lien avec une lésion latente ou un trouble apparent de l'innervation.
Puis vient l'exploration de l'état mental. Ici l'expert doit s'attacher à dégager tous les éléments du délire, à en saisir tous les caractères, à découvrir l'idée fixe, la conception fausse prédominante, l'hallucination ou l'impulsion, qui diligent et expliquent les actes de l'aliéné. Il s'attachera à rechercher les rapports qui peuvent exister entre le fait incriminé et les conceptions délirantes, ou les aberrations sensoriales, ou les suggestions impulsives de l'inculpé ; et cette recherche l'amènera à reconnaître que l'acte porte le plus souvent l'empreinte du délire et en est la conséquence directe et pour ainsi dire fatale. Il en sera même toujours ainsi pour les monomaniaqnes hallucinés ou les délirants par persécution. 11 importe aussi de préciser si l'acte a été accompli dans une période d'exaltation ou de paroxysme ou, au contraire, pendant un intervalle lucide, dans une phase de rémission ou d'intermittence. Un autre point qui mérile de fixer au plus haut degré l'attention du médecin légiste, c'est que les actes délictueux et criminels d'un grand nombre de monomaniaques sont motivés, réfléchis, délibérés, voulus, mûrement prémédités, préparés avec une rare persévérance et exécutés avec une surprenante habileté. Le seul fait de cette préméditation semble, pour beaucoup de membres du jury et même pour certains magistrats, contradictoire avec la folie et exclusive de toute irresponsabilité. C'est là un préjugé funeste, qui a été et qui peut devenir encore la source des plus graves erreurs judiciaires, et contre lequel le médecin légiste ne saurait trop réagir, en montrant qu'un des traits les plus caractéristiques des vrais monomaniaques est d'agir avec suite, d'une manière systématique et coordonnée et d'apporter dans la combinaison et dans l'exécution de leurs plans ou de leurs projets une activité d'esprit singulière, une patience et une ténacité à toute épreuve, toutes les ressources de l'habileté ou de la ruse. Enfin, dans son enquête clinique et dans son examen médico-légal, l'expert ne doit jamais négliger l'étude du fonds morbide général sur lequel se développe et se dégage l'idée fixe ou l'idée prédominante, et ne pas oublier que le délire partiel n'est que la note la plus élevée du désaccord plus profond qui existe entre les différentes fonctions intellectuelles et morales.
A côté des preuves tirées de l'observation clinique, il est quelquefois utile de mettre en relief ou de discuter certaines circonstances accessoires qui peuvent aider à séparer nettement l'aliéné du criminel.
Les monomaniaques commettent des vols, des incendies ou des meurtres, sans
DICT. ENC. 2' S. IX. 13
194 MONOMAME.
motif et sans mobile, ou bien ce mobiJe et une idée délirante ; ils sacrifient les personnes les plus chères, ou encore un indifférent, un inconnu. Les criminels volent, incendient ou tuent pour assouvir une passion, pour satisfaire une vengeance, pour s'emparer d'une somme d'argent, pour se débarrasser d'un témoin importun, pour abréger les jours d'un parent ou d'un proche dont ils convoitent l'héritage; un intérêt quelconque les pousse au mal et arme leur bras.
Une fois l'acte accompli, les monomaniaques avouent leur crime, ne cherchent pas à le cacher, en racontent tous les détails, et souvent vont se remettre entre les mains de la justice. Rien de semblable chez les criminels qui, au contraire, se cachent, se dérobent aux poursuites, nient l'acte qu'on leur impute et ne se décident souvent qu'à la dernière extrémité à faire des aveux.
La monomanie est quelquefois simulée par les coupables, dans le but d'échapper à la responsabilité de leurs fautes. Cependant cette simulation est plus rare et aussi moins facile que celle de la démence, de l'imbécillité ou de la mélancolie. Le médecin expert doit se mettre en garde contre une semblable supercherie, qui d'ailleurs, se Irahit le plus souvent d'elle-même par l'exagération et l'invraisemblement des prétendues manifestations délirantes et par leur défaut de corrélation avec les sympômes réels du type adopté par l'imposteur. Une observation persévérante, un examen patient et soutenu, des questions habilement posées, quelques surprises ou quelques ruses adroites et employées avec opportunité, et même, s il le faut, l'usage de certains moyens d'intimidation, tels que la douche, l'électricité, la camisole, le placement dans un quartier d'agités ou d'épileptiques, sont les procédés les plus généralement usités et les plus efficaces pour démasquer la fraude des individus qui simulent la monomanie. A. Linas.
Bibliographie. — Zacchias ;P.). Questiones medico-legales. Editio nova. Lugduni, 1701.
Pinel. Traité médico-philosophique de V aliénation mentale. Paris, 1809. : — Fodécé. Traité du délire appliqué à la médecine, à la morale et à la législation. Taris, 1817, 2 vol. in-8°.
— Prichard. A Treatise on Diseuses ofthe Nervoiis System. London, 1822, in-8°. — Du même. Treatise on Insanity and other Desorders affecting the Mind. London, 1855. — Esqiirol. Traité des maladies mentales. Paris, 1858. — Marc. Consultation médico-légale pour la
fille Cornier. Paris, 1820. In Annales d'hygiène et de médecine tcgale, t. II, p. 551.
Du même. De la pyromanie. In Annales d'hygi'ne publique et de médecine légale. Paris, 185", t. X, p. 557, et Mémoires de l'Acad. royale de médecine, t. III, p. 27. — De même. De
la folie dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires. Paris, 1840. 2 vol. in-8°.
Hoffeauer. Médecine légate relative aux aliénés et aux sourds-muets, traduit de l'allemand par Chameevron, avec des notes par Esqdirol et Itard. Paris, 1827, in-8°. — Georget. Des maladies mentales considérées dans leurs rapports avec la législation civile et criminelle. Paris, 18-7. — Du même. Examen médical des procès criminels de Léger, Fletmann, Lecouffe,
Papavoine, etc. In Archives générales de méd., t. VIII, juin et juillet 1825. Paris, 18.5.
Dr même. Discussion et nouvelle discussion médico-légale sur la folie. Paris, 1826-1828. — Brière de Boismost. Observations médico-légales sur la monomanie homicide. Paris, 1816 in-8*. — Du même. Art. Aliénation mentale dans la Bibliothèque des médecins praticiens. Paris, 1849. — Du même. De la monomanie de persécution, au point de vue de la médecine légale. In Annales d'hyg. et de méd. légale., lre série, t. XLVIII; 185-'. — Du même. Des hallucinations, 5e édit. Paris, 1862, in-^°. — Du même. Du suicide et de la folie suicide, 2e edit. Paris, 1804. — Du même. Etudes médico-légales sur la perversion des facultés morales et affectives. Paris, 1800, in-8°. — Cazauvieilh. De la monomanie homicide. In Annales ■d'hyg. /»«AZ t. XVI, p. 121. — Leuret. Fragments psychologiques sur la folie. Paris, 1854.
— Tauflieb. Recherches sur l'état actuel, en Allemagne, des doctrines médico-légales relatives aux aliénations mentales. In Annales d'hyg. et de méd. légale, t. XIV, p. 124. Paris, 1855. — Guislao. Traité sur les phrënopat liiez. Amsterdam, 1826. — < aimeil. Art. Monomaxk. In Dictionnaire de médecine, t. XX, 50 vol. Paris, 1859. — Falret (père). Des maladies mentales. Paris, 1864, in-8°. — Bvriod. Etudes critiques sur les monomanies instinctives. Thèses de Paris, 1852, n° 165. — Renaodot. Études médico-psychologiques sur l'aliénation mentale. Paris, 1854, 1 vol. in-8°. — Du même. Observations médicolégales sur la monomanie. In Annales médico-psychologiques, 2e série, t. VI. Paris 1854.
MONOMPHALIENS. 195
îîolinéER (Victor). De la monomanie envisagée sous le rapport de l'application de la loi pétiole. In Annales médico-psychol., 2e série, t. VI. Paris, 1854. — Ott. De la folie générale et de la folie partielle, et des questions médico-légales que soulève l'aliénation. In Annales médLo-psychologiques, juillet 185i. — Deeasiauve. De la monomanie au point de vue psychologique et légal. In Ann. méd.-psych., 1855 et 1854. — Divers. Discussion sur la monomanie. In Comptes rend, de la Soc. méd.-psych., séances des 50 mai, 27 juin, 25 juillet et déc. 1855, janv. et t'évr. 1854. In Annales médico-psych., 1855,1854. — Ibid. Discussion sur la folie raisonnante, 4e série, t. VII, VIII, IX. Paris, 1866, 18C7. — Ibid. Discussion sur les aliénés dangereux, séances de juillet, d'octobre, novembre et décembre 1868, janvier, février, avril et juillet 1869. In Annales méd. psych., 5» série, t. I et II, année 1869.
— Ibid. Discussion sur les aliénés avec conscience, séances de novembre et de décembre 1869 et de janvier 1870, 5e série, t. 111. — Billod. Maladies de la volonté. In Annales médicopsychologiques, t. X. Paris, 1847. — Morel. Etudes cliniques sur les maladies mentales. Nancy, 1852. — Du même. Traité des maladies mentales. Paris, 1860, in-8°. — Trélat. La folie lucide. Paris, 1861, in-8°, — Marcé Traité pratique des maladie" mentales. Paris/1862, ■in-8". — Dagonet. Traité élémentaire et pratique des maladies mentales. Paris, 1862, in-!0.
— Du même. Des impulsions dans la folie, et de la folie impulsive. In Annales médico-psychologiques, oe série, t. IV. Paris, 1870. — Gr:esinger. Traité des maladies mentales, trad1 de l'allemand sur la 2e édit. par Doumic. Paris, 1865. — Baillarger. Fréquence, début et marche de la monomanie, dans ses Recherches sur l'anatomie, la physiologie et la pathol. du système nerveux. Paris, 1872, 1 vol. in-8°. — Mandon. Histoire de la folie instantanée, ■instinctive. Paris, 1862. — Campagne. Traité de la manie raisonnante. Paris. 1869. — Falret (J.). De la folie raisonnante ou folie morale. In Annales médico-psychologiques; 4° série, t. VII. Paris, 18)6. — Lasègue. Mémoire sur le délire des persécutions. In Archives générales de médecine, 4e série, t. XX.YII. Paris, 1852. — Legrand du Saulle. De la monomanie incendiaire. Thèses de Paris, 1856. — Du même. Le délire des percutions. Paris, 1871, in-8°. — Du même. Traité de médecine légale. Paris, 1875, in-8°. — Lemoine (Albert). V aliéné devant •la philosophie, la morale et la société. Paris, 1862, in-S°. — Despine (Prosper) Étude sur les facultés intellectuelles et morales chez les aliénés et chez les criminels. Paris^ 1868, in-8°, 5 vol. — Foviixe (Ach.). Historique du délire des grandeurs. In Annales méd. psyçh., 58 série, t. IV; 1870. — Du même. Elude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs. In Mémoires de VAcad. de méd., t. XXIX, 1870. — Zabé. Des aliénés incendiaires devant les tribunaux. Thèses de Paris, août 1867. — Tardieu. Etude médico-légale sur la folie. Paris, 1872, in-8°. A. L.
MONOMargarixe C54Hs*0*. Cette substance est le produit de l'action réciproque de la glycérine et de l'acide margarique, action prolongée pendant wingt et une heures à 200°, ou pendant cent six heures à 100° (Berthelot). La monomargarine est neutre, blanche, peu soluble dans l'éther froid ; elle y cristallise en prismes plats et courts bi-réfringents. Cette substance fond à 56° et se solidifie à 49°. Soumise à l'action de la chaleur et à celle de l'oxyde de plomb, elle se comporte exactement comme la monoléine. [Ann. de chim. et de phys., ,3e série, t. XLI, p. 253.) M.
MONOPALMITINE C32H3204. Cette substance se prépare, suivant M. Ber- ■•thelot, lorsqu'on chauffe à 200°, pendant vingt-quatre heures, un mélange de glycérine et d'acide palmitique.
La monopalmitine fond à 58° et se solidifie à 45° ; cristallisée dans l'éther et séchée dans le vide, elle peut ne fondre qu'à 61°. Elle se volatilise dans le vide, et traitée par l'oxyde de plomb à 100°, elle régénère la glycérine et l'acide palmitique [Ann. de chim. et de phys., 5e série, t. XLI, p. 238). M.
MOXOMP1IALIEXS. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire a désigné par ce mot une famille de monstres doubles dont les deux composants, sensiblemennt égaux et presque complets, sont réunis par des parties similaires et possèdent un ombilic commun. Une autre famille qui offre des caractères très-analogues, mais dont des deux composants possèdent chacun un ombilic distinct, a été désignée par le fflom d' ' Eusomphaliens.
196 MONOTREME.
La famille des Monomphaliens a été divisé en cinq genres :
1° Le genre Ischiopage comprend les individus réunis dans la région hypogastrique ;
2° Le genre Xiphopage comprend ceux dont la réunion existe depuis l,v partie inférieure du sternum jusqu'à l'ombilic commun ;
3° Le genre Sternopage renferme ceux qui sont réunis face à face sur toute l'étendue du sternum ;
•4° Le genre Ectopage comprend les individus réunis latéralement sur toute l'étendue du thorax ;
5° Enfin les Hémipages sont des monstres doubles réunis latéralement sur toute l'étendue du thorax et du cou et jusque par les mâchoires (Voy. ces genres et l'article DiplogÉiNèse. G. Davaine.
MOXOPSIE. Voy. Cvclopie.
MOXORCH1DIE. Voy. TESTICULES.
MOXOSOMIEXS. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire a désigné par ce nom une famille de monstres doubles dont le corps est unique et dont la duplicité ne se montre que dans la région céphalique ou tout au plus à partir de la région supérieure du col. Ces monstres représentent pour les régions inférieures du corps lesconditions que les monocéphaliens représentent pour les régions supérieures.
La famille des monosomiens a été divisée en trois genres:
1° Les Atlodymes, qui ont un seul corps, deux tètes distinctes, mais contiguës et portées sur un col unique ;
2° Les Iniodymes dont les deux tètes sont réunies en arrière par le côté.
5° Les Opodymes, dont les deux têtes, confondues en arrière, sont séparées en deux faces distinctes à partir de la région oculaire (Voy. ces mots et Dr^LOGÉrsÈSE).