MOQUIN-TANDON
André Frédol ou Frédoli, dont quelqu'un détachera peut-être un jour la piquante histoire de celle du docte et grave professeurde la Faculté de Toulouse. »
Ce pseudonyme choisi par Moquin-Tandon pour signer certaines de si-s œuvres littéraires, a dérouté les bibliophiles. Tâchons de venir au secours de ces derniers, en leur dévoilant le véritable auteur de ces charmantes choses :
1° Carya magalonlensis, ou noyer de Maguelonne, publié pour la première fois à Toulouse, en 1850, et réédité en 1844. C'est peut-être la plus habile, la mieux poursuivie de toutes les supercheries littéraires.
Moquin-Tandon ne s'est pas contenté de simuler un manuscrit du commencement du quatorzième siècle, de ['inventer, en langue romane, de parler le langage qu'on parlait alors à Montpellier ; mais, pour tromper encore la clairvoyance des critiques les plus éprouvés, il ne lit tirer son œuvre qu'à cinquante exemplaires, soigneusement numérotés. Il l'orna d'un fac-similé du manuscrit prétendu original, et lui-même lithographia, dora et coloria ces cinquante exemplaires.
L'illusion fut complète; Raynouard lui-même s'y trompa ; et Moquin-Tandon dut bien rire lorsqu'il reçut de ce dernir savant une lettre dans laquelle on lisait ceci : « Je regarde comme une publication bien utile celle que vous avez faite du Carya Magalonlensis; j'y ai recueilli plusieurs mots qui entreront dans mon lexique roman. »
2° L histoire d'une souris racontée par elle-même, imprimée par fragments dans deux recueils de Toulouse et de Bordeaux, et traduite en espagnol par M. Gallos de Cuendias (1840), est une critique enjouée de la manière dont on cultive les sciences et les arts.
5° Margaridètas de Mounpéïé (Pâquerettes de Montpellier), imprimées à Castelnaudary, seulement à douze exemplaires (1846).
3° Le papier timbré.
4° L'usage du café.
Et d'autres choses charmantes recueillies dans les Provençales de M. Roumanille, dans le Roumavagi deis Troubaïres de M. Gaut, dans l'Athénée de Provence, dans le Bouillabaisse de Marseille, dans Y Abeille de Castelnaudary, dans le Gay-Saber d'Aix, dans YArmana Prouvençau d'Avignon.
11 faut citer encore, de lui, plusieurs articles dans la biographie de Michaud : une notice biographique sur les Troubadours, des études historiques sur Guillernin, Garidel, Tournefort, Auguste de Saint-Hilaire, etc.
Moquin-Tandon, qui était, depuis l'année 1851, « mainteneur » de l'Académie des jeux floraux de Toulouse (voir les recueils de cette Académie; 1842, p. 217, in-8°), était un homme simple, fuyant le bruit et l'éclat, esprit fin et délicat, caractère sur, cœur bienveillant, ouvert à toutes les pensées généreuses, à tous les actes bienfaisants.
Le mardi, 14 avril 1863, il avait vaqué à ses travaux ordinaires, avec cette douce et fine gaieté qui ne le quittait jamais. Vers onze heures il se coucha ; à minuit, il entre dans la chambre de sa femme, se plaignant de ne pouvoir dormir. Un instant après il appelle sa fille, disant qu'il se sentait oppressé, et demande qu'on lui prépare un bain de pieds. On se livrait «à ces préparatifs... On approche de son lit... Moquin-Tandon était moit !...
Voici la liste chronologique des principaux travaux scientifiques de cet excellent homme :
I. Essai sur les dédoublements ou multiplications d'organes dans les végétaux. Montp., il 826, in-4°. — II. Monographie de la famille des Hirudinées. Montpellier, 1820, in-4° —
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tll. Essai sur la phthisic laryngée syphilitique. Montp.,1828, in-î°. — IV. Essai monographique sur le genre Suœda et sur les Chcnopodccs. In Ann. des se. nat., t. XXIII; 1831. — V. Note sur la symétrie des étamincs du Clypeola cyclodontca. In Bull, de la Soc. d'ar/ric. de l'Hérault, 1851. — VI. De l'ortie, du platane, de l'olivier. In Courrier de l'Hérault, 1M et 15 oct. 18j1 ; 11 e! 20 nov. 1851. — VII. Mémoire sur la dissémination. In Minerve de la jeunesse, 1855. — VIII. Conspcctus gencrttm ehenopodearum. In Ann. des sciences nat., 2° sér., t. IV; 1855. — IX. Manière dont les sangsues entament la peau. In Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse, 2e série, l. IV ; Toulouse, 1857. — X. Note sur une plante tex'ile sortie de la Chine. In Bull, de la Société d' horticulture de VHcrault, sept. 1859. — XI. Chenopodearum monogvaphica enumeralio. Paris, 1840, in-8°. — XII. Éléments de tératologie végétale, 18 il , in-8°. — XIII. Mémoire sur quelques mollusques terrestres et fluviatile.s nouveaux. In Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse, 2° sér., t. VI; 1843. — XIV. Mémoire sut la sangsue du cheval. In Journ. de méd. et de chirurg. de Toulouse, t. IX, 1845. — XV. Note sur un œuf monstrueux. In Mém de l'Acad. des se. de Toulouse, 5° sér., t I ; 1845. — XVI. Note sur le nid du Remilz. In Mém. de l'Acad. des sciences de Toulouse, 3e sér., t. I; 1845. — XVII Note sur les œufs du néophron percnoplèrc. In Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse, 5e série, t. II. — XVIII. Note sur la consommation des sangsues en France. In Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse, 5e sér., t. III; 1847. — XIX. Observations sur les vésicules multifides des Hélices de France. In Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse, 5° série, t. IV ; 1848. — XX. Quelques mots sur les lichens fébrifuges. In Journ. d'agric. et d'econ. rurale, t. XI ; 1848. — XXI. Quelques mots sur l'anatomie des mollusques terrestres et fluviatile.s. In Actes de la Soc. linnéenne de Bordeaux, t. XV; 1849. — XXII. Note sur une nouvelle espèce de Parmacclle. lu Mém. de l'Acad. des se. de Toulouse 5e série, t. VI; 1850. — XXIII. Observations sur le sang des Planorbes. In Mém. de l'Acad. des sciences de Toulouse, 4e série, t. I ; 1851. — XXIV. Mémoire sur l'organe de l'odorat chez lis Gastéropodes In Mémoire de l'Acad. des se. de Toulouse, 4e série, t. 1; 1851. — XXV. Nouvelles observations sur les tentacules des Gastéropodes; Observations sur la langue de la Testacelle ; Observations sur les genres ] alulinc et Bithinie ; Observations sur le capreolus des Hélices; Observations sur l Auricuia myosotis de Draparnaud. In Journal de Conchyliologie, t. III, 1851. — XXVI. Eléments de zoologie médicale, 1800. —XXVII. Eléments de botanique médicale, 1801. — XXVIII. Le monde de la mer, 1803, in-8° (ouvrage posthume).
MOQL1S (Les). Race indigène du Mexique. (Voy. Mexique.)
MORAND (Les). Trois hommes de ce nom, et de la même famille ont honoré la chirurgie française.
Morand (Jeax-Baptiste), né à Chahanais (Charente), en 1658, et mort le 7 novemhre 1726, fut chirurgien en chef des Invalides, et n'a rien laissé par écrit. Ses cendres reposent dans cet établissement, témoin pendant de longues années de son heureuse pratique.
Morand (Sauveur-François), fds du précédent, naquit à Paris, en 1697, et mourut rue de Grenelle-Saint-Germain, le 21 juillet 1775. Deux jours après, ses restes étaient portés aux Invalides. Nous donnons cette date comme certaine, l'ayant rele\ée sur un des registres (brûlés aujourd'hui) de la paroisse Saint- Sulpice.
S. -F. Monnd est de ceux qui ont le plus contribué à accélérer les progrès de la chirurgie en France. Attaché au premier poste, d'abord à la Charité, puis aux Invalides, il a écrit un grand nombre d'ouvrages et de mémoires, tous marqués au coin de la bonne observation. Cet excellent praticien était docteur en médecine, censeur royal, inspecteur général des Hôpitaux militaires, membre des Académies des sciences de Paris, Rouen, Londres, Saint-Pétersbourg, Bologne, Florence, secrétaire général de l'Académie de chirurgie après Quesnoy, etc. On a de ;ui un beau portrait gravé par mademoiselle Haussard, d'après une toile de Fontaine. Voici la liste chronologique de ses ouvrages :
I. Observations sur des sacs membraneux pleins d'hydaiides sans nombre, attachées à plusieurs viscères du bas ventre, et découvertes par l'ouverture d'un cadavre. In Acad. des
se, p. 158; 1722. — II. Description d'un réseau osseux dans les cornets au nez de plusieurs quadrupèdes. In Acad, des se, p. 405; 1724. — III. De la taille au haut appareil. In Journal des savants, t. III, p. 640; 1728, et impression séparée. Paris, 1728, in-12. — IV. Recherches sur l'opération de la taille par l'appareil latéral. In Acad. des se, p. 144 ; 1750. — V. Observ. anatomique sur une altération singulière du cristallin et de l humeur vitrée. In Acad. des se., p. 528; 1750. — VI. Sur la réunion de deux bouts d'un intestin, une certaine portion du canal étant détruite. In Acad. des se. p. 249; 1735. — VII. Sur les changements qui arrivent aux artères coupées, où l'on fait voir qu'ils contribuent essentiellement à la cessation de l'hémorrhagie. In Acad. des se, p. 521 ; 1750. — VIII. Eloge historique de Mareschal. Paris, 1737, in-4°. —IX. Réfutation d'un passage du Traite des opérations de Sharp. Paris, 1759, in-12. — X. Sur des pierres du fiel singulières. In Acad. des se, p. 261 ; 1741. — XI. Recueil d'expériences et d'observations sur la pierre. Paris, 1743, in-12. — XII. Discours dans lequel on prouve qu'il est nécessaire au chirurgien d'être lettré. Paris, 1743, in-4°. — XIII. Histoire de l'enfant de Joigny, qui a été trentedeux uns dans le ventre de sa mère, avec des remarques sur les phénomènes de cette espèce. In Acad. des se, p. 108; 1748. — XIV. Description d'un hermaphrodite que l'on voyait à Paris en 1749. In Acad. des se, p. 109; 1750. — XV. Description anatomique de l'état dans lequel se sont trouvés les os ramollis d'une femme. In Acad. des se, p. 541 ; 1755. — XVI. Catalogue des pièces d'anatomie. instruments, machines, etc., qui composent l'arsenal de chirurgie, formé à Paris pour la chancellerie de médecine de l'étersbourg. Paris, 1759; in-12. — XVII. Histoire d'une maladie très-singulière arrivée à deux bouchers de l'Hôtel royal des Divalidcs. In Acad. des se, p. 315; 1766. — XVIII. Opuscules de chirurgie. Paris, 1768-1772, 2 parties en 1 vol., in-4°. — XIX. Recherches sur quelques conformations singulières des doigts dans l'homme. In Acad. des se, p. 137 ; 1770. A. C.
Morand (Jean-François-Clément), fils aîné du précédent, et de Catherine-Clémence Guérin, né à Paris, le 28 août 4 726, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris (27 août 1750), pensionnaire de l'Académie des sciences, professeur d'anatomie, mort le 13 août 1784, et enterré le lendemain à Saint-Sulpice. Il avait épousé, le 25 juin 1770, Louise-Adélaïde- Justine de Marine, fille d'un agent de charge. Ce chirurgien a laissé un assez grand nombre d'ouvrages, dont voici la liste :
I. Histoire de la maladie singulière et de l'examen d'une femme devenue en peu temps contrefaite par un amollissement général des os. Paris, 1752, in-12. C'est l'histoire de la femme Supiot, dont le squelette fait partie des collections du musée Dupuytren. — II. Nouvelle description des grottes d'Arcy. Lyon, 1752, in-12. — III. Lettre à M. l.eroi au sujet de l'histoire de la femme Supiot. Paris, 1755, in-12. — IV. Éclaircissement abrège sur la maladie d'une fille de Saint-Geosme . Paris, 1754, in-i°. — V. Recueil pour servir d'éclaircissement détaillé sur la maladie de la fille de Saint-Geosme, près de I,angrcs. Paris, 1754,. in-12. — VI. Lettres sur l'instrument de Roonhuysen. Paris, 1755, in-12. — VII. Lettre sur les médecins chirurgiens du Val-d'Ajol. Paris, 1755, in-12. — VIII. Recherches analomiques sur la structure et l'usage du thymus. In Acad. des se, p. 525; 1759. — IX. Du charbon de terre et de ses mines. Paris, 1769-1779, in-8°. — X. Mémoire sur la nature, les effets, propriétés et avantages du charbon déterre Paris, 1770, in-12. — XI. De peritissimi et clarissimi parentis morte mœrentis epistola. Paris. 1773; in-8°. trad. en français, Paris, 1773, in-8°. A. C.
MORAftDi-MANZOLiNi (Anna), née en 1716 à Bologne, morte dans cette ville en 1774. Mariée au médecin Manzolini, elle apprit de lui l'anatomie et devint très-habile dans l'art de modeler. On lui attribue les premières préparations encire. Elle devint agrégée à l'institut anatomique de Bologne, et fut chargée d'une chaire d'anatomie. La biographie Hoefer, la seule des grandes biographies françaises qui lui consacra quelques lignes, nous apprend que la réputation de cette femmeanatomiste devint assez universelle, pour que les universités étrangères de Londres et de Saint-Pétersbourg la sollicitassent de s'établir près d'elles, mais elle ne voulut pas quitter sa patrie. Elle a laissé un grand nombre de préparations, relatives surtout à l'art des accouchements. A. D.
MOR.iYiE. Voy. Bohème.
MORBIDITÉ. Le terme morbidité, qui ne figure pas dans nos dictionnaires, est une expression qui nous parait néanmoins consacrée déjà par l'usage (quoiqu'il ne soit peut-être pas le meilleur sous le rapport étymologique), et que la nécessité a fait, à plusieurs reprises, figurer dans le langage médical.
Il est facile de comprendre l'importance de la notion répondant à ce terme. Grâce à l'impulsion donnée aux études démographiques, nous pénétrons en effet chaque jour dans une connaissance plus exacte des conditions de natalité, de mortalité, ainsi que dans la science de la durée moyenne de la vie ; et nous ne savons pas quelle est, en cette vie, la durée de la santé, ni par conséquent, celle de la maladie. Cette étude n'est-elle pas aussi digne d'intérêt que les précédentes? Ceux qui ont eu occasion d'étudier les conditions d'intensité de tel ou tel lléau épidémique sévissant sur une masse humaine, ont compris que l'indication du seul chiffre des morts ne rendait pas un compte suffisamment exact de la gravité plus ou moins grande de la situation ; à celte indication, sans contredit la plus importante dans la majorité des circonstances, il fallait en joindre une autre qui complétât le tableau, et préciser mieux l'influence morbifique en disant aussi combien, en outre des décès, elle avait causé de maladies ; j'ai donc eu, pour mon compte, fréquemment recours à l'expression morbidité dans mes cours d'épidémiologie, et je l'ai récemment employée dans la relation de l'épidémie de variole que j'observai à Bicêtre durant le siège de Pans (voy. Léon Colin, De la variole au point de vue épidémique et prophylactique, Paris, 1873). Ce terme a été également employé par Ernest Besnier dans ses rapports à la Société médicale des hôpitaux sur les maladies régnantes, par Ely dans la statistique de l'armée, par Bertillon en plusieurs travaux, notamment à l'article Mésologie de ce Dictionnaire.
N'est-il pas, du reste, des conditions où la morbidité prend, relativement à la mortalité elle-même, une importance considérable ? Est-il besoin de rappeler ce nombre relativement considérable d'individus dont les affections durent autant que l'existence et n'entraînent pas la mort par elles-mêmes, comme en certains cas de paralysie, d'aliénation mentale, de rhumatisme articulaire chronique? Us ne figureront que comme des unités vulgaires à la colonne mortalité ; ne doivent-ils pas avoir une plus large place à la colonne morbidité? Dans certains groupes de la population, où la santé est une condition absolue de l'exécution des devoirs imposés à chacun, le malade, durant sa maladie, devient aussi inutile que le mort ; et, comme type extrême de cette assertion, nous verrons des armées arrêtées ou compromises dans leurs marches par des affections qui, sans entraîner beaucoup de décès, avaient inutilisé un nombre de soldats assez considérable pour compromettre les opérations militaires, et transformé ces soldats en zéros, contribuant, par l'embarras qu'ils suscitent, à diminuer la valeur même de ceux dont la santé n'a pas été atteinte.
Ce terme peut avoir une signification individuelle ou collective.
1° Au point de vue individuel, de même que la mortalité est « la manifestation de cette condition des êtres vivants qui les rend sujets à la mort » (Bertillon), de même la morbidité est la manifestation de la condition qui les expose à la maladie. La morbidité exprime donc chez l'individu la somme des maladies qu'il subit ; elle exprime, chose importante à noter, les faits morbides accomplis, quelle qu'en ait été la cause inhérente ou extérieure à cet individu; elle se distingue ainsi des aptitudes morbides qui n'indiquent qu'une tendance personnelle à la maladie, tendance basée surtout sur les prédispositions individuelles (voy. art. Maladie).
Malgré la ressemblance de la définition que nous venons d'adopter avec celle
qu'on a donnée de la mortalité, nu pressent déjà combien est relativement vaste et varié le champ de la morbidilé, comportant chez chacun l'étude de la masse de faits pathologiques qui, par la maladie, viennent diminuer plus ou moins notablement la somme de son existence, et qui, d'un individu à l'autre, ne peuvent être comparés au même tilre que le phénomène final qui chez tous est le même •et se traduit par un fait à la fois unique pour chacun et commun à tous : la mort.
2° Au point de vue collectif, nous adoptons également une définition correspondant à celle que Bertillon a donnée de la mortalité; comme cette dernière, la morbidité, considérée relativement à des groupes d'individus, constitue une grandeur susceptible d'augmentation et de diminution ; grandeur pouvant se mesurer par le rapport entre le nombre des malades et celui des vivants qui les ■•ont fournis dans l'unité de temps usitée en démographie, c'est-à-dire dans l'année moyenne Ici encore nous n'indiquerons donc pas, par ce terme, la tendance des masses aux maladies, leurs imminences morbides ; la connaissance de ces imminences deviendra peut-être pour nous la conséquence de l'étude de la morbidité, -c'est-à-dire de l'étude du (ait accompli qui, en nous montrant les dangers éprouvés par tous, nous fera prévoir ceux auxquels cette collectivité demeure exposée.
Mais, pour savoir à quel niveau est moulée le chiffre de la morbidité dans le ■cours d'une année, il ne suffit pas ici, comme pour la mortalité, d'additionner un certain nombre de faits, de compter les malades comme on compte les morts; la maladie, au lieu d'être un phénomène instantané, définitif, est représentée, au point de vue du temps, par une évolution plus ou moins longue, évolution durant des jours, des semaines, des mois ; il faudra savoir dès lors combien de temps chaque malade l'aura été dans la période annuelle, et la morbidité collective sera représentée non-seulement par le chiffre des malades, mais par les journées de maladie de chacun d'eux.
Rapports de la morbidité avec la mortalité. Il y aurait puérilité à affirmer l'étroite relation qui existe entre ces deux termes. Comme l'a dit Milton, la maladie est le chemin de la mort (The sickness the wmj of the deuth). Nous ■verrons que des médecins et des statisticiens sont partis de cette considération pour préjuger l'une de ces questions d'après l'autre, pour déterminer par exemple, à priori, les chances de maladie ou de morbidité d'une population donnée d'après le chiffre des décès. Il y aurait, suivant nous, erreur considérable à considérer ces deux faits comme solidaires au point d'être liés l'un à l'autre par un rapport proportionnel mathématique invariable. Bien que cette thèse ait été soutenue par des statisticiens éminents, notamment par Finlaison, nous ne pouvons l'admettre comme absolue; et nous démontrerons, en plusieurs points de ce travail, que la force avec laquelle l'homme résiste aux maladies n'est pas identique h. celle avec laquelle il résiste à la mort. Notre opinion, à cet égurd, est principalement basée sur les considérations suivantes :
A. Dans un grand nombre de cas, ce prétendu rapport mathématique est modifié, parfois complètement interverti en raison de la différence extrême de gravité, de léthalité des affections, non-seulement des affections épidémiques, exceptionnelles, mais encore des affections de chaque jour. Dans l'étude de la mortalité, celle-ci est toujours caractérisée, aux yeux du statisticien, par une somme d'événements identiques quelle qu'en soit la cause, par une somme de décès; pour nous, au contraire, qui étudions la morbidité, c'est-à-dire la fréquence et la longueur des maladies, nous devons nous tenir en garde contre l'assimilation trop absolue, contre la confusion d'unités de valeur souvent très-différentes et
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d'une influence complètement disparate sur le mouvement démographique. Prenons par exemple, en nombres égaux, deux groupes d'individus atteints, les uns de maladies graves, les autres de maladies bénignes, cent cholériques, par exemple, d'une part, et, d'autre part, cent rhumatisants ; nous aurons, dans le premier de ces groupes, une série d'atteintes assez graves pour cpie la mortalité soit d'un sur deux, et, d'autre part, comme l'évolution cholérique est très-rapide, ces cent cas de maladie dont la durée moyenne n'atteindra peut-être que trois ou quatre jours , correspondront à 50 décès ; dans le second , au contraire, malgré une morbidité bien autrement longue dans chaque cas en particulier, nous verrons un chiffre total de journées de maladie, correspondre à un chiffre obituaire extrêmement faible. Cet exemple nous prouve que la léthalité d'une maladie n'est nullement proportionnelle à sa durée ; en voyant même la rapidité avec laquelle surviennent les décès entraînés non-seulement parle choléra, mais par la peste, par la fièvre jaune, les fièvres pernicieuses, par la méningite cérébro-spinale et même par certaines affections non-épidémiques : apoplexie, œdème de la glotte, grands tranmatismes, on se laisserait entraîner à voir souvent une relation entre la mortalité maximum et le minimum de durée de la maladie; opinion que nous n'hésiterions p;is, du reste, à regarder comme une erreur de généralisation. En effet, la grande masse des affections bénignes, communes en, tous pays : embarras gastrique, diarrhée, courbature, bronchite, etc., n'ont que quelques jours de durée, et leur morbidité est, en somme, bien moindre que celle des plus vulgaires parmi les affections graves soit aiguës, comme les fièvres éruptives, les typhus, soit chroniques, comme la plupart des affections constitutionnelles (cancer, tubercules, affections du cœur), qui jouent un rôle dominant parmi les causes de mortalité, et dont la durée se compte non plus seulement par jours, mais par semaines, par mois, [iar années. La différence de pronostic et de durée des diverses maladies s'oppose donc à l'établissement d'un rapport précis, mathématique, entre la mortalité et la morbidité.
On pourrait penser, cependant, qu'en limitant son étude aux résultats morbides et léthifères de certaines affections déterminées , on arriverait à constater entre ces deux ternies un rapport proportionnel plus sûrement déterminé ; c'est incontestable; il est des affections dont la durée moyenne d'une part, le pronostic, de l'autre, sont, en tous climats, assez bien déterminés pour qu'on puisse, d'une manière suffisamment approximative, indiquer le nombre de jours de maladie qui correspondront à un décès. Mais le cadre de ces affections est relativement restreint, et il n'est guère que les fièvres éruptives qui se renferment, en général, abstraction faite des variations que leur imprime le génie épidémique ou les conditions de résistance de l'organisme, dans des limites à peu près permanentes et analogues, en tous lieux, de durée et de gravité. Quant aux autres maladies, elles ont moins de personnalité, pour ainsi dire; et, à chaque pas de leur étude en dehors des climats où nous observons, il y a lieu de se rappeler ce que les pathologistes eux-mêmes oublient si souvent, à savoir qu'au heu de constituer une entité fixe et précise, la maladie elle-même n'est qu'une modalité de l'organisme, modalité très-variable suivant une foule de circonstances, mais plus spécialement suivant les conditions du milieu où on l'observe. Nous citerons un seul exemple de cette variabilité; mais cet exemple est suffisant, car nous l'empruntons à l'affection la plus répandue à la surface du globe, à la fièvre intermittente. D'un pronostic tellement bénin dans les foyers fébrifères de nos pays, quecertaines de nos garnisons du centre et du nord subissent à peine un décès par
mille cas de maladie, nous voyons le chiffre relatif de la mortalité augmenter considérablement en Algérie, et leur gravité acquérir dans les climats juxtatropicaux une telle intensité qu'au lieu d'être perdus, pour ainsi dire, dans le nombre des cas bénins, les cas pernicieux, mortels, ont parfois égalé ou surpassé le nombre de ces derniers, modifiant ainsi, et même renversant d'une façon absolue, le rapport proportionnel, existant en Europe, entre la mortalité et la morbidité causées par cette affection. N'en dirions-nous pas autant de la dysenterie donnant en somme, en nos climats, si peu de morts sur un nombre considérable de malades, et devenant, dans la zone tropicale, une affection si grave qu'on a pu la dénommer : phlbisie des pays chauds.
Cette influence des climats sur le pronostic des diverses affections, et par conséquent sur le rapport entre les chiffres des atteints et des morts, ne représente du reste qu'une des conditions multiples qui font varier ce rapport; la morbidité ne peut être certainement la même dans tous les cantons d'un pays, ni pour toutes les catégories d'habitants, ni dans les lieux salubres comme dans ceux qui sont malsains. La manière de vivre, le prix du travail, l'état de l'industrie et du commerce, les années d'abondance, celles de disette, etc., tout ce qui constitue l'aisance et la civilisation, produisent de grandes différences dans le chiffre des atteintes morbides. Il n'est pas jusqu'aux affections virulentes, dont tout à l'heure nous indiquions l'indépendance habituelle des influences climatiques, qui ne subissent dans une certaine mesure, sous l'action de certaines conditions hygiéniques, des modifications assez importantes pour altérer le rapport du nombre des malades à celui des décès. A la fin du siège de Paris (janvier 1871). la variole sévissait encore, moins grave peut-être en elle-même qu'au commencement de ce siège ; il n'y avait plus que des cas très-rares de variole hémorrhagique ; et cependant la léthalité de l'affection arrivait alors, en raison de l'affaiblissement antérieur des individus atteints, à son maximum d'intensité; il en était de même de la rougeole ; on mourait plus facilement à cette époque, quelle que fut la cause morbide, et cette aggravation du pronostic était aussi, évidente dans les maladies virulentes que dans celles qui relevaient des causes les plus banales, diarrhée, bronchite à frigore, pneumonies, etc.
L'influence des conditions individuelles est aussi évidente que les influences précédentes ; elle ressort surtout de l'analyse des ravages plus ou moins considérables, suivant les différences individuelles, produits par les affections endémiques et epidemiques; telle épidémie bénigne dans les premières périodes de la vie, la grippe, entraînera, pour le même chiffre d'atteints, une mortalité considérable chez les vieillards; le choléra produira également un chiffre relatif de décès bien plus considérable, quand il envahira des peuplades ou des tribus affaiblies par la misère, par la cachexie palustre, comme on l'a vu en Algérie, que dans sa marche à travers les populations européennes.
Les affections les plus banales, du reste, affectent aussi, d'une manière complètement différente, les diverses catégories qu'elles atteignent dans le même pays; et la simple histoire de la pneumonie, si bénigne chez les jeunes sujets, si mortelle chez les vieillards, prouve que tel chiffre de décès ne signifie pas tel ■chiffre de malades.
Pour arriver à conclure à la morbidité générale d'une population, et pour en tirer des conséquences utiles au point de vue de la statistique et de la prophylaxie, il faut donc tenir compte de la profonde différence des modes de réaction des populations et des individus sous l'influence de la même cause morbifique. Lorsque
l'observation sera limitée à un milieu, à une localité déterminée, il faudra pour ne point faire erreur, avoir égard à la composition de la population sur laquelle doit porter l'enquête ; il ne faudra pas se placer dans l'hypothèse d'une collectivité d'unités identiques, sans tenir compte de la différence créée à chacun, au point de vue de la morbidité, par des conditions souvent appréciables, dont, au premier abord, on ne se rend pas compte, mais qui renferment peut-être le secret de certaines prédispositions ou de certaines immunités pathologiques, regardées tout d'abord comme inexplicables, mystérieuses.
Dans un travail récent, cité par Legoyt (De certaines immunités biostatiques de la race juive, Paris, 1868), Lombroso tait ressortir l'état sanitaire relativement satisfaisant des Juifs de Vérone, et au lieu de recourir à l'hypothèse traditionnelle d'un bénéfice de race, l'auteur italien cherche sagement à rapporter cette immunité à plusieurs conditions plus appréciables et, suivant nous, plus rationnelles, comme l'aisance générale plus grande des individus de cette religion, leur abstention habituelle de professions périlleuses, leur sobriété plus considérable que celle des autres habitants, etc.; nous avons, pour notre compte, pu confirmer l'observation, faite de longue date à Rome, de l'immunité des Juifs devant la malaria qui affecte si gravement le reste de la population; mus, là encore, cette immunité n'a rien d ; suprenant, le quartier spécialement habité par les Juifs, le Ghetto, se trouvant situé dans la zone de la ville où ne pénètre pas le mauvais air de la plaine environnante (voy. notre plan de Rome). N'est-ce pas à des influences analogues, complètement étrangères à la race, qu'on aurait pu, en en recherchant plus attentivement l'origine, arriver à rapporter la préservation que tant d'auteurs ont reconnue aux Juifs à l'égard des épidémies les plus meurtrières, spécialement de la peste et de la dysenterie ?
Il faut avoir soin, dans l'étude de la morbidité d'une population, de tenir compte des éléments adventices de cette population, c'est-à-dire des étrangers plus ou moins nombreux qui viennent s'établir dans les centres qu'on observe; combien d'affections, à Paris même, sont presque exclusives aux nouveaux venus, ou, tout au moins, plus fréquentes parmi eux ; et, parmi ces derniers, grand nombre proviennent cependant de localités extrêmement rapprochées. Ce fait est plus apparent encore dans les grands déplacements humains, dans ceux qui correspondent aux migrations des armées ou des peuples. A ces déplacements subits correspondent très-fréquemment des explosions de maladies trèsnombreuses qui, dans leurs chiffres d'atteintes et de décès, ne ressemblent nullement aux maladies de la population indigène. Ce fait est remarquable surtout quand une armée est brusquement transportée d'un milieu salubre dans un pays à fièvres; les troubles provoquées par l'action brusque du miasme tellurique ne ressemblent nullement chez les nouveaux venus aux symptômes observés de longue date chez l'ancien résident. Alors que chez les premiers on verra apparaître, comme forme dominante, des accès fébriles à réaction intense, pendant lesquels la violence des symptômes gastriques et nerveux rappellera la fièvre d'invasion des varioleux, l'habitant, anémié de longue date, continuera à subir les manifestations plus calmes d'une intoxication chez lui chronique ; à côté de soldats atteints de types continus et rémittents, il présentera des types nettement intermittents, souvent à intermittence très-longue, et l'on aura pour lui à se préoccuper bien moins de la réaction qui fait piesque entièrement défaut, que de la dépression générale, du déchet de l'organisme.
Rien de plus frappant que cette diversité des formes morbides entre ces deux
catégories observées cependant dans un milieu commun ; niais un fait plus remarquable encore, et qui nous intéresse plus spécialement ici, ce sera le nombre relativement considérable des atteintes parmi les nouveaux venus; alors que les anciens résidents ne subiront aucune recrudescence exceptionnelle dans le chiffre de leurs malades, de leur morbidité, Jes étrangers seront presque tous atteints; parfois la mortalité chez eux ne s'élèvera pas cependant au-dessus du niveau de la mortalité des indigènes, car les formes morbides initiales de l'intoxication palustre sont souvent plus effrayantes que dangereuses; parfois, en revanche, si les conditions d'insalubrité locale sont d'une intensité exceptionnelle, si elles se compliquent des influences typhique et scorbutique si fréquentes aux armées, le chiffre de la mortalité suivra une ascension parallèle à celui de la morbidité; il le dépassera même proportionnellement. Pendant les deux derniers siècles, la Hongrie a mérité le nom de tombeau des Allemands, en raison des pertes immenses subies par les armées des pays voisins, chaque fois qu'elles se hasardaient sur un sol bien plus fatal pour elles que pour les habitants du pays?
Nous insistons sur ces faits, non-seulement pour mieux affirmer la variabilité du rapport proportionnel de la morbidité à la mortalité, mais parce qu'on voit surgir de leur examen la nécessité d'étudier la première de ces questions non pas indépendamment des influences des milieux où elle s'accomplit, mais au contraire dans des conditions bien nettes d'imminences et d'aptitudes morbides de la collectivité d'individus qui en est l'objet. La nécessité d'imprimer cette direction à la question qui nous occupe est confirmée en outre par des considérations d'un ordre tout différent.
Aux difficultés précédentes entre un trop étroit rapprochement de la morbidité et de la mortalité vient s'en joindre, en effet, une nouvelle, difficulté toute artificielle, qui n'augmente en rien la distance de ces deux faits, et qui tient uniquement à ce que l'élude de l'un nous est plus accessible que celle de l'autre. Les chiffres afférents à la mortalité de toute une population, même de celle d'un grand pays, sont fournis au statisticien d'une manière aussi exacte que ceux des naissances, que ceux ihs recensements de la population; un décès ne peut être ni simulé, ni dissimulé ; et, en cas d'erreur, on ne doit avoir que des erreurs de chiffres, attribuables à l'imperfection des méthodes de dénombrement ou à quelque négligence dans leur application. Tous les groupes de la population contribuent uniformément à la statistique mortuaire, avec des indications signalétiques d'âge, de sexe, qui permettent de conclure, avec une certitude absolue, sur la mortalité des différentes catégories de la population. On sait le monument élevé à la démographie par notre éminent collaborateur, Bertillon, dont les tables expriment, d'une manière si saisissante, les sommes des décès afférents à chaque âge, à chaque sexe, à chaque département, et leurs oscillations, sous l'influence si peu connue jusqu'à ce jour, du célibat ou du mariage.
Pour la morbidité générale de la population, il n'existe, au contraire, aucune disposition administrative qui vise à transformer en faits connus les souffrances et les maladies de chacun ; et l'on s'explique facilement, en somme, qu'il en soit ainsi. La maladie, en effet, ne constitue point un fait univoque, que l'on retrouve avec les mêmes caractères de certitude chez les différents individus, et dont on puisse même alfirmer l'existence avec la même rigueur dans tous les cas. Aux divers degrés même de notre échelle sociale, cette expression est employée avec une facilité plus ou moins grande, et nullement parallèle à l'intensité des symptômes auxquels elle s'applique.
Si, dans la classe riche, la tendance est plus marquée à vivement ressentir les moindres impressions morbides, à exagérer ou à transformer, dans le langage, la moindre indisposition, en maladie, en revanche le malade de cette classe peut, sans compromettre son aisance, supporter, sans les tr.ihir, certaines affections qui, pour un ouvrier, seraient des causes absolues de cessation de travail, de journées de maladie plus ou moins nombreuses.
Dans la classe laborieuse, au contraire, s'il est indispensable d'accuser et de soigner certaines maladies qui, dans cette classe seulement, sont un obstacle au travail, combien est-il d'affections auxquelles résiste, sans se plaindre, celui qui en est atteint, parce que la nécessité du gain journalier l'emporte sur son besoin de soulagement? À côté de maladies graves qui demeurent cachées, parce qu'elles ne s'opposent pas absolument au labeur quotidien, nombre d'affections légères seront accusées, parce qu'elles entraînent chez l'ouvrier ce qui est, pour lui la caractéristique de l'état morbide, l'incapacité professionnelle. Nous voyons chaque jour, dans la pratique, l'existence absolue, incontestable, d'une maladie même sérieuse, souvent fatale, apparaître moins évidente que celle d'une affection bénigne, transitoire, dont le danger se borne à une interruption de travail de quelques jours. Prenez 120 mineurs des Cornouailles, a dit Farr: il en est 63 seulement qui n'aient aucune maladie commençante. Que d'ouvriers, chez nous, comme en Angleterre, vont à leur travail pendant des semaines et des mois avec une affection tuberculeuse ou une lésion cardiaque qui passent inaperçues, parce qu'ils ne se plaignent pas !
Ces deux exemples prouvent combien, dans les conditions sociales les plus opposées, serait difficile la collection de documents absolument vrais sur la morbidité. Les conditions de résidence n'entraînent-elles pas des conséquence du même genre ? Si les circonstances artificielles de la vie des grandes villes développent une moi-bidité excessive, mais trop fréquemment ou trop facilement accusée, l'habitant des campagnes, éloigné souvent de tout secours médical, n'ayant à qui se plaindre, subit presque forcément quantité de maladies trop réelles que sa résignation ou son silence font passer inaperçues ; il jouit souvent ainsi d'une réputation imméritée ou du moins exagérée de préservation relative, jusqu'à ce qu'une impression morbide plus profonde, et souvent irrémédiable, le range enfin dans la catégorie des malades connus. N'est-ce pas en partie à cette indifférence de l'homme pour lui-même et à l'impossibilité de tout secours médical qu'il faut rapporter jusqu'à un certain point les motifs de la prétendue immunité exceptionnelle, en fait de maladie, des populations sauvages?
11 est évident qu'il y aurait erreur à considérer comme en jouissance d'un pareil privilège des gens qui ne savent ou ne peuvent accuser leurs maladies ; peut-on réellement considérer, comme vivant en parfaite santé, ces populations arabes, parmi lesquelles les affections cutanées et les maladies syphilitiques engendrent des cachexies si profondes et aujourd'hui presque inconnues chez nous? Devons-nous proclamer l'excellence des conditions sanitaires de ces peuplades indiennes, usées par l'intoxication palustre, et qui, pour la plupart, supportent stoïquement ou indifféremment une existence, dont chaque jour, en nos pays, serait un jour de maladie ?
Chez nous-mêmes, si, comme l'a dit Villermé, le pauvre meurt plus que le riche, en revanche il se dit moins souvent malade, et ce qui le prouve, c'est qu'une fois obligé de déclarer et de subir ostensiblement son affection, l'indigent est plus gravement atteint que le riche. N'est-ce pas en partie pour un motif de