‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.61Chapitre 64 sur 114 · ADMIS FAR AN · texte numérisé non relu

ADMIS FAR AN

Militaires et marins 1.711

Professions libérales 1.912

Rentiers et propriétaires 3.609

Professions industrielles, commerciales, manuelles 5.487

Professions agricoles 18.819

La proportion de militaires et de marins, présents dans les asiles, semblera plus considérable encore si l'on réfléchit qu'ils appartiennent à la catégorie d'aliénés dont le séjour est peut-être, en moyenne, le moins prolongé dans ces établissements; chez eux, en effet, relativement aux aliénés civils, prédomine la forme d'aliénation la plus rapidement et la pins fatalement mortelle, la paralysie générale. Nos observations à cet égard sont confirmées par les recherches de Dufour qui, dans l'asile d'Armentières, a constaté que sur 100 militaires admis, 50 succombaient dans la première année, dont presque les deux tiers dès les six premiers mois. La durée moyenne de séjour est donc moindre que celle des aliénés civils ; et les admissions militaires s'y renouvelleraient plus fréquemment.

11 ne faut pas trop s'exagérer cependant, d'après le tableau précédent, les dangers spéciaux d'aliénation pour les individus appartenant à la profession militaire. 11 faut se rappeler : 1° que la folie est deux à trois fois plus fréquente dans les villes que dans les campagnes ; 2° que l'aptitude à cette affection va augmentant de 20 à 45 ans pour diminuer ensuite ; 3° que les affections mentales sont plus communes chez les célibataires que chez les gens mariés ; 4° que, si beaucoup d'aliénés militaires meurent rapidement et séjournentpeudans les asiles, beaucoup aussi y demeurent de longues années, les familles laissant volontiers à la charge de l'État les frais de leur entretien dans ces établissements. Rappelons-nous» enfin que, si la proportion des admissions des militaires à celles des cultivateurs est, représentée par la formule :: 12 : 1, cette énorme différence a, jusqu'à un certain j oint, sa raison d'être dans une circonstance complètement extramédicale : à savoir que tous les fous de l'armée sont envoyés dans les établissements spéciaux, tandis qu'un tiers au moins des fous de la population civile sont, suivant Lunier (art. Folie, in Nouveau dict. de méd. et dechir.)y conservés dans leur famille.

Nous convenons cependant de la réalité d'une certaine prédominance de la folie

'dans l'armée, et peut-être l'analyse des faits nous en fournira-t-elle en partie la raison.

La proportion des aliénés, suivant la position spéciale occupée dans l'armée, est parfaitement déterminée, et il me suffit pour l'indiquer, de donner les chiffres de la période quinquennale 1862-1869 ; durant cette période, il y a eu : 158 officiers aliénés, 105 sous-officiers, 658 hommes de troupe; au total : 921. Ce qui donne les moyennes suivantes, relativement aux effectifs moyens :

Pour 21.000 officier? 1.31 aliénés pour 1 000

Pour 34.500 sous-officiers 0 61 —

Pour 585.500 hommes de troupe 0.51 —

An total 0.11 aliénés pour 1 000 de l'effectif total.

La prédominance des atteintes parmi les officiers, tient à la fréquence, dans cette catégorie de l'armée, de la paralysie générale. Chargé, depuis de longues années, d'un service dans lequel passe un grand nombre des malades atteints de cette affection, j'ai pu, d'après mes observations, établir que la paralysie générale •représentait au moins les trois quarts des cas d'aliénation chez les officiers; sa prédominance est donc plus marquée à mes yeux dans cette classe de l'armée qu'il ne résulterait des observations de Dufour qui, dans l'asile d'Armentières, ne l'a guère constaté que dans la moitié des cas d'aliénation des officiers (54,05 pour 1000); cette différence tient peut-être à ce qu'au début de la paralysie générale, nombre d'officiers en garnison en province, sollicitent des congés pour venir exposer à Paris leurs inventions, leurs découvertes, et grossissent ainsi le nombre des cas observés au Yal-de-Gràce.

Cette prédominance n'a rien qui doive étonner: dans la population civile, c'est généralement parmi les personnes appartenant à la classe moyenne et instruite que se développe cette forme de la folie; elle ne se manifeste que rarement avant trente ans pour prendre son maximum de fréquence de 40 à 50, et devenir complètement nulle après 60 (Calmeil, Lasègue). Dans la classe civile, l'explosion eu est hâtée fréquemment : soit par les regrets de l'ambition déçue, de l'orgueil impuissant (Calmeil) ; n'est-ce pas là une circonstance également fréquente de son explosion dans l'armée? soit par la perspective de la misère et des privations après qu'on a occupé un rang élevé ; n'est-ce pas là encore ce qui nous rendra compte de l'explosion du mal au moment où pour l'officier va sonner l'heure de 'la retraite?

D'après nos observations, il est deux conditions spécialement dans lesquelles nous avons vu se développer plus fréquemment la paralysie générale chez les officiers: 1° C'est d'abord chez les officiers entraînés par la passion du travail, que ce travail ait pour objet les questions relatives à l'art militaire, ou qu'il s'étende à d'autres questions, soit littéraires, soit scientifiques; c'est souvent à ces officiers que l'autorité confie d'importante-; missions qu'ils se font un devoir d'accomplir aussi parfaitement que possible, et auxquels ils s'appliquent avec la plus généreuse émulation ; il en résulte, pour leur système nerveux, un état d'excitation habituelle ; cette irritation les place, au point de vue de prédispositions morbides, dans la situation des savants, des artistes dont les fonctions intellectuelles •ont. été trop longtemps maintenues en éréthisme et qui grossissent le nombre des admissions aux hospices d'aliénés parmi les professions libérales. Ces faits nous expliquent la fréquence relative de la paralysie générale dans certaines armes spéciales, comme le génie, l'artillerie, exigeant chez leurs officiers, une somme plus considérable, de connaissances et de travaux intellectuels ; 2° c'est ensuite,

chez l'officier qui, après une période plus ou moins longue de subordination,, arrive enfin au moment si longtemps désiré de prendre en main la direction absolue de la circonscription mililaire où il se trouve, le commandement du corps auquel il appartient. C'est alors qu'abandonnée à elle-même, cette volonté,, qui a toujours dû plier devant celle des autres, ne se retrouve plus ; ne voyant plus dans son entourage de limites à ses désirs et à sa puissance de les exécuter, l'individu oublie l'existence d'une autorité supérieure qui n'est plus représentée auprès de lui, et l'exagération des actes ne tarde pas à suivre l'exagération des pensées.

C'est ainsi que je m'explique l'apparition plus fréquente de la paralysie générale dans certains corps très-disséminés et où il y a, relativement, un plus grand nombre d'officiers qui sont chefs sur place, sans contrôle immédiat et voisin, comme par exemple la gendarmerie, le train des équipages, etc.

L'habitude de la vie de café a certainement sa part aussi dans cette étiologie par la stimulation encéphalique qui en résulte.

Nous ne pensons pas que cette affection soit, dans l'armée, en voie d'augmentation aussi marquée qu'on l'a prétendu.

Bien que, depuis la dernière guerre (1870-1871) j'aie constaté, chez un assez grand nombre de malades de ce genre, des conceptions délirantes en rapport avec ces malbeureux événements, et spécialement la tendance aux inventions susceptibles de rendre à notre armée son ancienne supériorité, je n'oserais affirmer que ces événements aient augmenté considérablement le chiffre des atteintes; je pense seulement que le délire initial a revêtu, cette fois comme toujours, la forme que lui imposaient les préoccupations générales antérieurement partagées par les malades ; ce qui a fait croire trop facilement à une augmentation réelle de ces cas. Enfin , les nécessités de la guerre ont t'ait affluer les aliénés militaires sur certains asiles de province, comme celui d'Armentières, où l'on a peutêtre trop facilement admis que ce mouvement d'entrées exceptionnel était le fait d'une augmentation générale des cas de folie dans l'armée (l)ufour. De la folie chez les militaires, Paris, 1872). Enfin, si la statistique de 1872 indique une légère supériorité dans le chifire des admissions d'aliénés militaires relativement à 1868 et 1869, ce chiffre n'est point supérieur à celui d'autres années; il est même inférieur à la proportion notée en 1865 (0,53 entrées sur 1,000 hommes d'effectif au lieu de 0,50). Il ne faut pas oublier, du reste, que la paralysie progressive est en voie d'augmentation dans la population entière des asiles où jadis représentée par 1 quinzième, sa fréquence l'est aujourd'hui par 1 quart du chiffre de cette population.

Jules Arnould a consacré une excellente monographie à l'étude de la folie chez les soldats. Ici dominent les formes relativement bénignes, curables de l'aliénanation : la manie et lalypémanie. Ces deux formes de folie se rencontrent, à l'état simple, chez les soldats âgés de moins de trente ans ; compliquées d'alcoolisme, ou plutôt consécutives à l'alcoolisme, c'est au contraire toujours après trente ans que les a observées Jules Arnould.

Ces observations sont confirmées par Dufour qui a également constaté chez les jeunes soldats les formes relativement bénignes : la manie et la lypémanie simple, formes qui guérissent dans les | des cas. Les malades de cette catégorie n'indiquent dans leur délire aucune préoccupation relative aux événements publics ; ils y demeurent entièrement étrangers (alieni) ; chez la plupart des lypémaniaques, dont l'affection est indépendante de l'alcoolisme, le mal relève, sauf les cas d'héré-

dite, de la nostalgie, comme j'en ai donné la preuve dans mon livre sur la mélancolie.

D'après les faits signalés dans quelques statistiques des armées étrangères, nous pensons que l'aliénation mentale est loin d'être plus fréquente dans notre armée que dans les autres; elle y est certainement moins commune que dans l'armée anglaise qui subirait un chiffre annuel d'atteintes quadruple du nôtre (1,68 sur 1,000 au lieu de 0,40 à 0,50) d'api es les statistiques de 1859 à 1866 ; et d'après la presque identité du nombre des cas de suicide dans les armées allemandes, avec ce qu'on observe dans la nôtre, nous sommes également enclins à croire que, dans ces armées, la proportion des aliénés égale au moins sa proportion dans les troupes françaises.

Alcoolisme. La prédisposition spéciale des armées à l'alcoolisme est entraînée par plusieurs motifs faciles à- comprendre : 1° désœuvrement du soldat, relativement à l'activité des individus dont le travail est une condition de salaire et d'existence; 2° éloignement de la famille et de la surveillance qui lui a été imposée jusque-là ; 5° excitations mutuelles. Les grades subalternes, les musiciens, les soldats des pelotons hors rang, doivent leur prédisposition commune plus marquée à ce que, dans ces trois positions, on touche plus d'argent, et à ce que des fonctions spéciales exonèrent de nombre d'obligations de service, en augmentant ainsi le temps de désœuvrement.

L'influence de la vie militaire est prouvée par la relation de Jules Arnould qui n'a constaté d'exemples de folie alcoolique avant l'âge de trente ans que chez un seul sujet sur les trente militaires aliénés qu'il a observés au Val-de Grâce.

Il est vrai que la forme d'alcoolisme qui ne mène pas encore à la folie persistante, l'alcoolisme aigu, est plus commune chez les jeunes soldats, chez ceux qui n'ont pas l'habitude des excès de boissons, qui sont prédisposés par leur inaccoutumance, et chez lesquels on voit se développer, plus fréquemment que chez d'autres, la forme convulsive de l'ivresse, observée par Percy, et dans laquelle les symptômes sont si rapides et si violents qu'il semble qu'il y ait une influence immédiate de l'alcool sur l'isthme de l'encéphale.

L'alcoolisme aigu est une affection qui réclame impérieusement les secours médicaux, et il est du devoir du médecin d intervenir immédiatement soit pour l'évacuation du liquide touque, s'il en est temps encore, soit pour favoriser le rétablissement de la respiration.

L'alcoolisme chronique est, au contraire, la maladie des vieux soldats ; et on l'observe en général plus fréquemment chez les anciens sous-officiers qui ont perdu toute chance d'avancement ; ici donc, comme dans l'ordre civil, c'estune maladie plus commune chez les individus déclassés (Lasègue).

Dans l'armée, comme au reste dans tant de classes de la société, il y a un certain prestige à paraître supporter sans inconvénient l'ingestion d'une quantité plus ou moins considérable de liqueurs, à ne pas témoigner la répugnance et la faiblesse des conscrits. Les cantiniers sont heureux parfois d'entretenir, comme le marchand devin de nos grandes villes, certains buveurs d'élite leur amenant des clients qui, seuls, ne boiraient pas; souvent ces cantiniers donnent euxmêmes l'exemple ; et, comme, eu somme, il n'existe pas de tolérance absolue contre cette intoxication, que les tissus imprégnés du poison se transforment et s'altèrent peu à peu, c'est parmi ces anciens buveurs émérites qu'on voit en général apparaître les symptômes de l'alcoolisme chronique.

Les entrées aux hôpitaux ne représentent, on le sait, que les cas très-graves

d'alcoolisme, et par conséquent elles sont relativement rares. Dans notre armée, en 1868, 1869, 1872, il y a eu, chaque année, environ 12 décès par alcoolisme, ou 1 sur 30,000 hommes. Je considère l'alcoolisme comme aussi fréquent dans l'armée américaine que dans la nôtre. Pendant la guerre desécession, sur un mouvement considérable d'entrées aux hôpitaux, 5,845,480, il y a eu 9,335 pour ce iait (dont 3,744 cas de delirium tremens et 5,589 d'ivresse, inebriation), c'està-dire environ 15 sur 10,000 entrées, et 660 décès. Cette proportion est comparable à celle de l'armée française.

Dans l'armée anglaise, l'alcoolisme existe à un degré dont nous nous ferions difficilement une idée. Pendant 8 années, 1859-1866, dans les garnisons de l'intérieur, 5,194 hommes sont entrés à l'hôpital pour ivresse, et 819 jour delirium tremens . Au total, la proportion est 6,4 malades par an pour 1,000 hommes d'effectif. La mortalité a été de 50 par ivresse (0,94 pour 100 malades), et de 50 par delirium (6,15 pour 100 malades) ; au total 0,15 décès par an pour 1,000 hommes d'efeclif.

Ces proportions, déjà très-fortes, sont cependant de beaucoup inférieures à celles que l'on constate dans les autres pays occupés par cette même armée. Ainsi, pour la Méditerrannée, la proportion est de 13 malades et 0,18 décès sur 1,000 hommes d'effectif; dans l'Amérique du Nord, 20 malades, 0,70 décès; dans les Antilles, 40 malades, 1,38 décès; à la Trinité, nous trouvons 53 malades, 2,90 décès ; et, à la Guyane, 85 malades et 5,60 décès ! (Ely. L armée anglaise à l'intérieur et dans les possessions britanniques) .

L'emploi du soldat à des travaux utiles, si vivement recommandé par Bégin, l'usage généralisé du café sont, pour notre armée, les meilleurs éléments de la désaccoutumance à imposer au soldat à l'égard des alcooliques.

Aux Etats-Unis, pendant la guerre même, le général Grant a pu interdire la vente de toute liqueur et leur consommation dans les camps, les casernes, et même dans les mess d'officier. Mais en Amérique, l'impulsion en ce sens est donnée parla population civile elle-même dont tant de groupes ont fondé des sociétés de tempérance. Nous souhaitons aux armées européennes de recevoir, elles aussi, de si bons exemples de la population civile, d'où leur viennent parfois, au contraire, des exemples et des excitations dangereuses ; il suffit de se reporter à l'article Alcoolisme de ce dictionnaire pour voir combien cette affection est relativement commune et grave dans les hôpitaux civils de Paris où elle causerait le vingtième des décès (au lieu de 1 sur 300 environ dans l'armée) ; et nous pensons que, sous ce rapport encore, l'éloignementde nos grandes villes et l'isolement des soldats dans des camps est une des conditions de l'extinction d'un tel fléau.

Fièvre typhoïde. La maladie aiguë dominante dans l'armée française, c'est la fièvre typhoïde qui dispute à la phthisiele rôle principal dans la morbité etlamortalité de cette armée. Bien que cette affection remonte, comme première apparition, à une date plus reculée certainement que celle où l'anatomie en fut établie et en consacra le caractère spécifique, son affinité pour l'armée française semble, dès l'origine, établie par cette circonstance que c'est sur des soldais de cette armée que furent recueillies les observations des auteurs qui donnèrent la première description complète et détaillée des lésions de la fièvre typhoïde; c'est, en effet, dans la garnison franç.iise de la ville de Gœttingue que se manifesta, en 1762, l'épidémie qui fut la base du Traité de la maladie muqueuse de Bœderer et Wagler, dont le travail peut encore être cité comme un modèle d'exactitude clinique et de précision anatomique. N'est-ce pas à 1a fréquence de la fièvre typhoïde

dans l'armée française, à la constance presque absolue des lésions intestinales dans les pyrexies auxquelles succombent nos soldats, que Broussais a trouvé la base principale de sa doctrine de la gastro-entérite?

Il est difficile d'établir une comparaison entre notre armée et les armées étrangères au point de vue de la fréquence de cette affection ; dans les statistiques anglaises, cette maladie figure groupée avec le typhus pétécliial, ou avec les fièvres continues sans que nous puissions la dégager assez sûrement de cette association pour en déterminer le rôle spécial ; il en est de même pour l'armée des Étals- Unis. 11 est incontestable qu'elle occupe une place considérable dans la pathologie des armées allemandes ; mais là encore, dans les statistiques, malgré les réclamations que nous avons formulées et dont Ilirsch s'est fait l'écho, c'est sous le titre générique de typhus que sont groupés les faits de fièvre typhoïde et de typhus pétéchial. Nous verrons cependant que des documents partiels existent relativement à certains groupes de l'armée, allemande ; documents qui nous donneront la preuve que non-seulement cette maladie règne dans différentes garnisons occupées par cette armée, mais que là elle occupe, parmi les causes palhogéniques, un rang aussi élevé, plus élevé peut-être, que parmi les maladies propres à l'armée française. Nous avons pu nous assurer de visu de la réalité et de la fréquence de la fièvre typhoïde dans l'armée italienne, et, comme d'autre part les observations qui ont servi de base au livre de M. Huss (Statistique et traitement du typhus et de la fièvre typhoïde), ont été prises en partie parmi les malades provenant des casernes de Stockholm, on voit qu'en somme l'affection est disséminée sui les armées européennes. Ce fait, suivant nous, deviendra plus patent de jour en jour; il faut, devant le silence gardé à l'égard de la fièvre typhoïde par les médecins de quelques grands pays, devant les affirmations mêmes qu'ils produisent de sa nonexistence, se rappeler que beaucoup de ces pays en sont encore, au po'nt de vue de la marche de la science, au point où nous en étions, au début de ce siècle, à l'époque où l'anatomie n'avait pas encore déterminé la lésion spécifique de cette affection. Ce qui me porte surtout à émettre cette opinion, c'est précisément le changement d'idées en voie de s'accomplir relativement à la fréquence ou à la rareté de la fièvre typhoïde p:irmi les troupes en campagne dans les zones autres que les climats tempérés. On croyait à peine, il y a vingt ans, à la possibilité de la fièvre typhoïde en Algérie ; d'après Boudin, elle y était nulle, annihilée par le germe d'une affection antagoniste, la fièvre intermittente; or, aujourd'hui on n'a que trop de preuves de sa fréquence dans notre armée en ce pays; et que l'on note bien que celte fréquence n'est pas un fait récent ; car, par l'analyse des descriptions anatomiques des premiers observateurs qui ont écrit surlesfièvresd'AI'rique, j'ai démontré que plusieurs des malades, qui avaient succombé, suivant eux, à des accès pernicieux, présentaient des lésions irréfutables defièvre typhoïde (Léon Colin. Traité des fièvres intermittentes, p. 287 et 288).

A une latitude bien plus méridionale, sous les tropiques, l'armée anglaise ne nous fournit-elle pas également aujourd'hui, surtout depuis les observations de Murchison, la preuve que cette affection existe en dehors des limites étroites qu'on a voulu lui imposer dans les climats tempérés?

Que d'épidémies de fièvre typhoïde on constaterait parmi les armées dans les pays les plus divers, si l'on arrivait à connaître l'anatomie exacte de ces affections décrites sous le nom de fièvres putrides dc^ camps et dont le plus grand nombre appartiennent certainement autant à la fièvre typhoïde qu'au typhus!

Jl y a plus : on considère, en général, et avec raison, la fièvre typhoïde

comme une affection plus commune dans les armées en temps de paix ; cetteobservation est très-juste ; l'habitation des casernes dans les grands centres de population est certainement, nous le verrons, une des conditions d'expansion facile du mal ; on en a la preuve dans l'arrêt des épidémies par l'installation sous la tente, dans les campagnes, des régiments atteints dans les villes; mais, de ce fait, on a conclu trop vite que la fièvre typhoïde était propre exclusivement aux armées servant à l'intérieur, qu'elle était nulle en temps de guerre. La fréquence et la gravité de la fièvre typhoïde clans nos hôpitaux de Constant inople pendant la guerre d'Orient (1854-55), sa fréquence également et sa gravité dans l'armée allemande pendant la campayne de 1870-71, suffiraient à prouver la persistance de l'affinité de ce fléau pour les grands rassemblements de troupes même durant la guerre. Seulement nous ferons, à ce propos, une observation qui nous est inspirée par ce fait même de la non-constance de l'apparition de la fièvre typhoïde dans les armées en campagne. En général, et nous le voyons en France, même dans la population civile, la lièvre typhoïde est une maladie propre aux hommes jeunes, forts, à tempérament sanguin, remarquables plutôt par l'exubérance de leur sanlé que par leur débililation; à Paris, les atteintes porteront surtout, soit dans l'armée, soit dans la population, sur les nouveaux venus des campagnes, dont la force et la santé sont certainement supérieures à celles de la population résidente. Aussi, dans nos armées en campagne, sera-ce parmi les nouveaux venus, parmi ceux qui, n'ayant point souffert encore des fatigues de la guerre, conservent leur aptitude à cette affection, que le mal se développera ; les nombreuses recrues envoyées de France en Orient, en 1854 et 1855, les masses innombrables de jeunes soldats dont l'Allemagne a inondé notre territoire, en 1870, ont créé de part et d'autre, un terrain éminemment propre au développement de cette affection. La maladie sera relativement rare parmi les hommes ayant subi un certain degré d'épuisement sous l'influence d'autres affections ; ainsi, parmi les troupes qui séjournent en Algérie, depuis quelque temps, les agglomérations entraînées par l'état de guerre occasionnent moins facilement l'explosion de la fièvre typhoïde qui ne trouvera pas un terrain favorable à son expansion épidémique dans ces groupes d'organismes épuisés par les fatigues antérieures ou par l'anémie palustre. 11 y a un fait vrai dans l'antagonisme que boudin a voulu établir entre la fièvre typhoïde et la fièvre intermittente; c'est que l'anémie consécutive à l'impression de la malaria rend l'organisme réfractaire au développement de la première de ces affections ; d'après mes observations personnelles, ce n'est qu'à l'époque de leur première imprégnation parle miasme palustre, alors qu'ils ne sont pas encore débilités, que nos soldats, soit en Algérie, soit en Italie, présentent fréquemment ces types fébriles regardés souvent à tort comme de simples accès pernicieux, et dont j'ai démontré l'identité clinique et anatomique avec la fièvre typhoïde. Mais, plus tard, après un séjour assez prolongé dans les pays fébngènes pour entraîner les symptômes d'anémie, on peut dire que les soldats sont devenus relativement impropres au développement de cette affection. Ici, comme pour la fièvre jaune, il faut, pour ce développement, un organisme encore riche, une constitution vigoureuse, et un certain degré d'immunité semble, au contraire, s'acquérir par suite des conditions d'affaiblissement antérieur, d'appauvrissement de l'économie. Peu importe, du reste, la nature des causes qui ont entraîné cet appauvrissement ; ainsi nous observons combien également est rare la fièvre typhoïde parmi le groupe si considérable des malades atteints, dans nos hôpitaux de l'armée, de phthisie pulmonaire ; des auteurs ont

été, là aussi, jusqu'à conclure à un antagonisme entre la phthisie et la fièvre typhoïde; ce prétendu antagonisme n'est que la confirmation de la règle que nous venons de rappeler, à savoir l'immunité relative des individus affaiblis par une cachexie antérieure. Voilà pourquoi il est peu dangereux, en général, de laisser séjourner, dans les hôpitaux, un malade atteint de fièvre typhoïde, au milieu des autres malades ; la population nosocomiale, par cela même qu'elle est composée d'individus malingres ou affaiblis, phtliisiques ou non, ne fournira pas à l'affection un terrain favorable à sa propagation; ceux-là seulement seront exposés à la contracter dans ce milieu, qui auront conservé la plénitude de leur santé, comme le prouvent trop nettement, dans notre armée, les atteintes fréquentes des infirmiers militaires. Les malades seraient bien plus dangereux, restant dans les casernes au milieu d'hommes vigoureux et par cela même prédisposés, que placésdans les salles d'hôpital.

On verra combien ces faits correspondent exactement à la répartition générale de la fièvre typhoïde dans notre armée, répartition qui va nous prouver tout d'abord que la maladie est d'autant plus commune que les régiments auxquels elle s'attaque sont composés d'hommes plus jeunes, plus étrangers aux fatigues du service militaire.

Fréquence. Sur 1,000 hommes entrant aux hôpitaux de l'intérieur, il y en a, année moyenne, 30 environ atteints de fièvre typhoïde. Il y a, en moyenne» par an, 10 à 12 atteints sur 1,000 hommes d'efteclif. Cette proportion est moindre en Algérie où, sur l'ensemble des garnisons, il y a un nombre moins considérable de recrues, d'hommes inacclimatés au service militaire. En France, l'affection règne d'une manière à peu près ininterrompue; c'est-à-dire qu'il n'y a pas une époque de l'année où un certain nombre de garnisons ne soient simultanément atteintes, avec une tendance constante cependant à un mouvement périodique de recrudescence pendant l'automne; d'après les statistiques, il est facile de se convaincre de cette recrudescence périodique, analogue à celle que Murchison a également constatée, pendant une série de quatorze années, à l'hôpital des fiévreux de Londres. Nous nous bornons, comme preuve, à donner les chiffres de la mortalité par fièvre typhoïde, de notre armée, pendant l'année 1868, que nous choisissons en raison de l'élévation relative de ces chiffres ; sur 1,397 décès, il y en eut : 354 dans le premier trimestre; 248 dans le deuxième; 484 dans le troisième; 311 dans le quatrième.

Certains documents comparatifs nous permettent d'établir la fréquence de la lièvre typhoïde dans l'armée française, relativement à certains groupes, plus ou moins comparables, de la population civile. A Genève, d'après Lombard, la fièvre typhoïde occasionne 15 décèsenviron sur 100 de ces totaux, dans la période de la vie comprise entre 10 et 20 ans, et 12 de 20 à 30. Or, sur 100 décès de notre armée, pendant la période quinquennale 1862-1866, la fièvre typhoïde eu a occasionné 17.

Les documents publiés sur la mortalité par fièvre typhoïde dans l'armée bavaroise, de 1855 à 1867, nous permettent d'établir d'autre part qu'en cette dernière armée la fièvre typhoïde joue un rôle pathogénique plus important encore que dans la nôtre, puisque, durant cette période de quatorze ans, elle a entraîné une mortalité de 2, 8 sur 1,000 hommes d'effectif, mortalité presque double de celle de la mortalité de l'armée française par cette mêmeaffection (1,80 sur 1,000 hommes d'effectif). Si nous comparons la fréquence de la fièvre typhoïde dans l'armée française, à Paris, à celle de cette maladie dans la population parisienne

596 MORBIDITE MILITAIRE.

de même âge, nous constatons sa prédominance dans l'armée; il suffit de lire, à cet égard, les rapports d'Ernest Bernier à la Société des hôpitaux de Paris.

La prédominance de la fièvre typhoïde dans l'armée se manifeste même dans les circonstances où la population civile est très gravement frappée. Trébuchet rapporte qu'en 1855, les personnes âgées de vingt à vingt-cinq ans moururent à Paris de la fièvre typhoïde dans la proportion de 8,21 sur 1,000 vivants, et ceux de quinze à vingt ans, dans celle de 7,56 ; or, en cette même année 1855, l'armée de Paris perdait, par fièvre typhoïde, 9,54 hommes sur 1,000, plus, par conséquent, que les groupes civils d'âge correspondant.

Cette prédominance a été rapportée à l'installation spéciale des soldats dans des casernes, à la viciation de l'atmosphère de cette résidence commune, à l'augmentation des chances de contagion par la présence, dans un même milieu, d individus malades ou commençant à l'être, et d'une masse relativement considérable d'autres individus aptes à contracter cette même affection. Nous ne nions nullement de semblables influences que nous-même avons maintes fois signalées pour expliquer l'intensité du mal dans telle ou telle caserne, surtout quant aux inconvénients précédents venait se joindre un danger nouveau, créé par une augmentation irrationnelle du nombre des hommes résidant en cette caserne, par l'en- 'combrement, en un mot. Mais, dans l'état de choses actuel, c'est-à-dire avec l'amélioration incontestable de l'installation du soldat dans nos grandes villes, amélioration qui le place certainement dans un milieu plus salubre que nombre de jeunes gens du même âge appartenant à la population civile, je pense qu'il y a deux raisons plus cerlaiues de cette prédominance persistante de la fièvre typhoïde:

1° La première c'est que, dans les grandes villes comme Paris, les soldits présentent, au moins l'immense majorité, cette condition spéciale d'opportunité, d'être de nouveaux venus; on sait que le plus grand nombre de malades entrants aux hôpitaux civils de Paris, pour fièvre typhoïde, sont à Paris depuis moins de deux ans. Il est lacile de comprendre, dès lors, combien l'armée présente plus de chances d'atteinte par fièvre typhoïde que l'ensemble de la population de cette ■grande ville, et de s'expliquer la recrudescence de cette maladie dans nos régiments immédiatement après les mouvements de troupes qui renouvellent la :garnison de la capitale.

C'e^t bien pis dans l'armée bavaroise ; la mortalité annuelle des troupes en garnison à Munich s'élève, d'après les relevés de Pettenkofer, pour une période de quatorze ans (1855-69), au chiffre effrayant de 8,4 sur 1,000 hommes d'effectif ■pour la fièvre typhoïde seulement, c'est-à-dire qu'à Munich, le soldat meurt presque autant de fièvre typhoïde seulement, qu'il ne meurt ailleurs de l'ensemble de toutes les causes léthil'ères. Nous trouvons en partie le secret de cette mortalité dans les règlements de l'armée bavaroise; tous les six mois, un tiers de cette armée est, appelée à prendre garnison dans cette capitale, de Aiçon qu'en dix-huit mois tout l'effectif de l'armée bavaroise est venu habiter Munich, ce foyer si intense de typhus abdominal, renouvelant ainsi à courte échéance la masse des jeunes soldats spécialement aptes à être impressionnés par ce foyer.

2° La seconde de ces raisons c'est une influence morale dont la science moderne tient peut-être trop peu de compte, mais dont j'affirme, d'après mon expérience, l'action incontestable ; je veux parler de la nostalgie ; cette influence a certainement son rôle dans le développement de la fièvre typhoïde chez les jeunes gens nouvellement venus dans les grandes villes ; mais elle n'en a, chez personne, de •plus important que chez le soldat. Chez celui-ci toutest supprimé de son ancienne

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vie; ce n'est pas seulement son pays, sa famille qu'il a quitté, mais c'est un mode complet d'existence dont il ne retrouve plus la moindre trace dans sa vie nouvelle; non-seulement il a changé de profession, de demeure, mais tous les actes de cette vie sont aujourd'hui subordonnés à une règle dont il n'avait pas l'idée et qui va le dominer en tout, la discipline militaire. La nostalgie apparaît plus vite peut-être parmi les jeunes soldats appelés de suite à habiter de grandescasernes, où se manifestent immédiatement à leurs yeux, et d'une manière plus saisissante, les modifications imposées à leur existence et les exigences disciplinaires substituées à la liberté professionnelle et à la vie de famille. Elle est moindre parmi ceux qui feront leur apprentissage dans un milieu plus restreint, dans une petite ville de garnison, dans une caserne occupée par un personnel moins considérable, conditions où le changement est moins marqué, et l'assuétude plus facile. Nous rapportons, à cette différence, sans vouloir en exagérer la valeur, une des raisons de prédominance de la fièvre typhoïde dans ces belles casernes neuves dont l'installation est certainement supérieure à celle des anciens logements de nos soldats, mais où cependant la fièvre typhoïde est, aujourd'hui encore, relativement si commune.

Quant au mode d'action de la nostalgie comme influence typhigène, je serais disposé à l'expliquer, non-seulement par la réceptivité plus grande qui résulte de l'affaissement du système nerveux, mais encore par une modification, à peu près constante, chez les nostalgiques, des fonctions digeslives ; l'éclosion de la fièvre typhoïde est précédée, chez eux, quelquefois pendant des semaines et des mois, d'anorexie, d'embarras gastrique ; il y a chez ces malades, une suspension, une perversion peut-être de ces sécrétions muqueuses chargées de l'élimination rapide, à l'état normal, des matériaux de décomposition putride renfermés dans le tube digestif, d'où une véritable auto-infection, dont j'ai indiqué le processus à l'article Miasme de ce Dictionnaire (2e série, t. "VII, p. 529 et 530). On sait combien la' nostalgie et les fièvres qu'elle engendre ont été fréquentes dans les bataillons composés d'hommes de même provenance, organisés à la lin du siècle dernier, et sur lesquels le souvenir du pays natal exerçait plus d'empire que sur les autres.

Une autre raison, enfin, de cette fréquence plus grande de la fièvre typhoïde dans notre armée de Paris, relativement à la population de cette ville, d'âge correspondant, c'est la raison, indiquée plus haut déjà, de l'aptitude spéciale, à cette affection, des hommes de constitution forte et de bonne santé antérieure; si les cmseils de révision laissaient pénétrer dans les rangs de l'armée des individus malingres, cachectiques, peut-être sur l'ensemble le chiffre des atteintes serait-il. moins considérable. Preuve nouvelle que, pour certaines affections au moins, on est mal fondé à prétendre que la révision élimine, au bénéfice de l'armée, les imminences morbides propres à l'ensemble de la population. Faites venir dans une grande ville, c'est-à-dire, dans un milieu typhique, une série de cachectiques impropres au service militaire, ils fourniront sans doute moins d'atteintes et de décès par fièvre typhoïde que nos soldats.

Nous ferons observer qu'en augmentant de fréquence, la fièvre typhoïde prend peut-être en outre un caractère de gravité plus considérable dans l'armée, ou plutôt dans les hôpitaux militaires, que dans les hôpitaux civils. Dans les premiers de ces établissements, l'affluence exceptionnelle de malades atteints d'une affection identique, susceptible d'aggravation par l'agglomération de cas similaires nous explique jusqu'à un certain point la sévérité du pronostic, comme en 18G8 où l'on pei'dit 1 malade sur 4; tandis que, dans les hôpitaux civils, les sujets-

atteints de cette pyrexie sont toujours, en raison de la présence d'un grand nombre d'autres malades réfractaires à la lièvre typhoïde par 'leur âge, tenus, pour ainsi dire, à distance suffisante les uns des autres pour ne pas s'impressionner mutuellement et ne pas aggraver leur pronostic réciproque.

Causes. La première et la plus importante des causes de la fîè\re typhoïde dans l'armée, et dans les différents corps, c'est l'âge des soldats. Aucune maladie, en effet, n'est plus spécialement propre à la période de la vie correspondant au séjour des militaires sous les drapeaux; les relevés laits, en France, par période quinquennale, établissent que le maximum des décès causés par cette affection correspond à la période comprise entre 20 et 25 ans, puis à celle comprise entre 15 et 20. Dans la statistique médicale des hôpitaux de Paris, je lis. que la fièvre typhoïde, considérée au point de vue de l'âge des malades, s'est présentée avec la fréquence indiquée au tableau suivant :

AGE DES MALADES ATTEINTS DE FIÈVRE TYPHOÏDE DANS LES HOPITAUX CIVILS DE PARIS.

ANNÉES

A 30 AXS.

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