DES DÉCÈS
p. 1 000 nouai s.
Moins d'un an de service.
De 10 à 14 ans
PJus de 14 ans de service.
On voit d'après ce tableau, dont la dernière colonne résume la mortalité des divers groupes de l'année, divisés suivant l'ancienneté de service, que le maximum de fréquence des décès, et par conséquent de la maladie, correspond à la période de la vie militaire antérieure à la quatrième année de service, que, par conséquent, c'est aussi parmi les soldats âgés de 2 1 à 25 ans, que la maladie frappe le plus cruellement. Cette conclusion est confirmée dans les recherche? sur les causes de la mortalité de notre armée à l'intérieur (Laveran, lac. cit.), où nous voyons que sur 504 décès par fièvre typhoïde survenus dans notre armée durant une période de plusieurs années, plus du quart, 130, ont eu lieu dans la vingt-deuxième année.
Ce même tableau a une autre importance d'un intérêt p'us général ; il démontre que l'abaissement progressif du chiffre des décès par fièvre typhoïde s'accomplit parallèlement à l'abaissement progressif de la mortalité générale de l'armée française de la lre à la 10e année de service, et que, par conséquent, c'est à la fréquence de la fièvre typhoïde dans les premières années du service militaire, puis à sa diminution qu'est due, pour la plus grande part, la décroissance annuelle de la mortalité à partir de l'incorporation. Preuve entre tant d'autres, que c'est là, par excellence, la maladie d'acclimatement à la vie militaire.
C'est encore cette affinité de la fièvre typhoïde pour les jeunes soldats qui nous explique l'immunité presque absolue de certains corps dont la préservation n'est que le résultat de l'ancienneté plus considérable des hommes sous les drapeaux. Ainsi, en cette année 1868, la garde impériale, bien que résidant à Paris et dans d'autres grandes villes où sévissait l'épidémie, n'a fourni que 25 des 1,397 décès subis par l'ensemble de l'armée française dont cependant elle représentait environ la huitième partie. Cette immunité, nous la constatons, au milieu de l'endémie parisienne, sur les soldats de la garde de Paris préservés et par leur âge relativement avancé, et par les atteintes qu'ils ont subies en d'autres corps, au début de leur service.
Cette sorte de régularité dans la répartition de la fièvre typhoïde peut être modifiée en certaines circonstances suivant des conditions parfaitement déterminées qui prouvent une fois de plus la puissance de l'homme sur le développement et la prophylaxie de cette affection. Il suffira d'une augmentation exceptionnelle de l'effectif d'une garnison pour préparer le terrain à des épidémies plus ou moins graves ; sous le règne de Louis-Philippe on avait remarqué que la fièvre typhoïde prenait un développement considérable dans la garnison de Saint- Cloud, chaque fois que le roi allait habiter cette ville ; c'est que l'effectif de la garnison s'élevait alors, dans les mêmes locaux, de 400 à 1,200 hommes. Une des épidémies les plus notables, enfantée dans des circonstances analogues, est celle qui, en 1864-65, a sévi sur la garnison de Lorient, dont elle atteignit plus de 1,000 soldats, et en tua 236 ; c'est que, sans agrandissement préalable ■ des casernes, on avait augmenté de 1,800 hommes l'effectif de cette garnison.
La mobilité de l'armée se prête heureusement, en ces cas, à l'application immédiate d'un moyen souverain : l'évacuation des foyers épidémiques ; c'est ainsi qu'on a obtenu rapidement l'extinction de l'épidémie de Vincennes (août 1874); c'est ainsi qu'Alquier put suspendre presque instantanément, en 1851, le cours d'une épidémie typhoïde dans la gara son de Joigny, en disséminant, aux alentours de cette ville, les régiments atteints.
Le soldat, par son âge, par ses changements de résidence, est tellement enclin à contracter cette maladie q*ie les sollicitations morbides les plus diverses
semblent pouvoir, chez lui, provoquer la fièvre typhoïde. De graves épidémies se sont développées quelquefois pendant des étés d'une chaleur exceptionnelle, au moment des grandes manœuvres qui sont exécutées en général aux époques desinspections. Je crois que l'excès de fatigue, l'insolation jouent ici un rôle écologique comparable à celui qu'ont invoqué certains observateurs qui ont rapporté le développement de quelques épidémies rurales aux fatigues excessives subies par les habitants à l'époque des moissons, dans les pays surtout où la rareté des bras a rendu plus pénible la tâche des cultivateurs. Ces conditions créent tout au moins une prédisposition incontestable au mal ; et c'est alors que l'on voit la forme morbide principale s'accompagner d'un grand nombre de fièvres rémittentes, très-violentes dans leur explosion et si bien observées au siècle dernier, par Pringle, dans l'armée anglaise en Hollande.
Malgré l'importance des influences météoriques, l'affection ne trouve plus, dans la vie des camps, un milieu aussi favorable à la reproduction, à l'entretien de ses germes ; elle est certainement moins fréquente relativement dans les armées massées loin des grands centres de population, et les observations faites au camp de Châlons ont prouvé sa rareté relative dans les régiments qui composaient ce camp, sa disparition rapide même parmi les corps de troupes partant de localités infectées par cette maladie ; les chiffres recueillis par Marvaud établissent qu'il y a avantage à installer les troupes non-seulement dans les camps temporaires comme celui de Châlons, où l'on peut choisir la saison la plus favorable, l'été, mais même dans les camps permanents comme ceux où vit actuellement une partie de notre armée. Dans ces camps permanents, nous voyons surgir cependant, comme l'a parfaitement indiqué notre confrère (A. Marvaud, Étude sur les casernes et les camps permanents, in Ann. d'hyg., 2e série, t. XXXIX, 1873), une condition spéciale de recrudescence de la fièvre typhoïde pendant la saison froide ; pour éviter le froid, les soldats ont alors la fâcheuse habitude de s'entasser plus ou moins étroitement dans leurs baraques, d'en fermer soigneusement les ouvertures et de provoquer ainsi les conditions de méphitisme si favorables au développement de cette affection. On a eu la confirmation de ces dangers pendant l'hiver 1873-1874 durant lequel une grave épidémie de fièvre typhoïde a sévi sur les troupes cantonnées aux environs de Versailles.
On comprend, d'après tout ce qui précède, pourquoi, dans les grandes villes de garnison, où la population civile elle-même entretient la fièvre typhoïde à l'état d'endémie permanente, et où le recrutement amène, d'une manière incessante, des groupes d'individus prédisposés, le mal règne presque constamment dans notre armée ; au moment surtout du renouvellement des garnisons, au moment de l'envoi, aux régiments de Paris, de leurs recrues de province, il y a habituellement une recrudescence du mal.
On pourrait dire, sans grande chance d'erreur, à notre avis, qu'il y a toujours quelques soldats en traitement pour cette affection dans l'un des hôpitaux militaires de Paris; seulement on peut faire cette observation que souvent rare ou nulle dans un de ces hôpitaux, cette affection est relativement fréquente dans un autre. Cette absence de simultanéité a été observée même dans les années où cette maladie a été exceptionnellement fréquente; comme en 1855 (.Michel Levy, Note sur la fièvre typhoïde qui a régné dans la garnison de Paris au commencement de 1853, in Bec. demém. deméd. milit., t. XII, p. 65); c'est donc là une maladie de caserne, de localité si l'on veut, même dans une grande ville, où les divers quartiers ne sont pas simultanément frappés au même degié.
MORBIDITE MILITAIRE. 401
Répartition de la maladie dans les garnisons et les divisions militaires. En conclurons-nous qu'il faille chercher dans certaines conditions spéciales aux diverses casernes les motifs de cette inégale répartition ? Doit-on incriminer les conditions du sol sur lequel reposent ces casernes ? Faut-il accuser l'eau de consommation employée en boisson dans chacune d'elles? Loin de nous lsi pensée de déclarer inutiles les recherches faites sous ces deux rapports, recherches qui ont eu pour résultats incontestables, et à plusieurs reprises, la découverte de conditions d'infection parfaitement déterminées, qui entretenaient, dans telle maison, dans telle caserne, la persistance de l'épidémie; mais, dans la majorité des cas, nous ne croyons pas qu'on puisse incriminer aucune de ces conditions locales. En effet, cette inégale répartition de l'épidémie est elle-même le plus souvent instable; si les corps ne sont pas atteints simultanément au même degré, ils le sont successivement ; et, sans que rien ait été modifié aux conditions telluriques ou alimentaires incriminées, on voit le mal passer de l'une à l'autre caserne. Cette progression a surtout pour raison d'être la transmissibilité de l'affection qui, dès lors, comme les épidémies de maladies virulentes, à contage peu diffusible, s'avance peu à peu, se développant, au gré des occasions de contamination, dans tel sens plutôt que dans tel autre, et ne frappant pas simultanément toute la .garnison d'une grande ville comme le ferait une affection liée à des troubles atmosphériques, ou relevant d'un contage susceptible d'une diffusion plus considérable, le choléra par exemple. Mais tout en acceptant le rôle indéniable de la contagion, nous croyons de plus à la fréquente spontanéité du mal sous l'influence de causes diverses; le soldat vu son âge, son expatriation y est tellement disposé, nous l'avons dit déjà, que les impressions les plus dissemblables au premier abord pourront mettre son organisme en état de procréation morbide.
Si nous envisageons maintenant non plus seulement le mode épidémique de la fièvre typhoïde dans nos grandes garnisons, mais dans l'ensemble de toute notre armée, nous arriverons à des conclusions peut-être différentes de celles qui ont été formulées par Pettenkofer, d'après sou observation de l'armée bavaroise. Les faits observés par cet auteur lui paraissent, on le sait, de nature à faire prévaloir, dans la pathogénie de la fièvre typhoïde, l'influence des émanalions telluriques au détriment d'une doctrine dont en Allemagne, comme en Angleterre, on a du reste singulièrement exagéré la valeur : la doctrine de la propagation par l'eau de boisson. Après avoir démontré que les différences de qualité de l'eau de boisson employée dans les diverses casernes de Munich n'est nullement en rapport, comme l'ont affirmé ceux qui font de l'eau le véhicule du miasme typhique, avec le degré de gravité de l'affection dans les régiments qui les habitent, Pettenkofer affirme que les gens partant de Munich, atteints de lièvre typhoïde, n'importent pas le mal parmi les populations qui vivent sur le sol moins poreux de la Souabc et de la Franconie ; il montre enfin, par la répartition des décès dus à cette affection, dans toute l'armée bavaroise, que certaines garnisons de ce pays perdent annuellement à peine 1 soldat sur 1000 par fièvre typhoïde, tandis qu'ailleurs, à Munich, par exemple, le chiffre annuel des décès, par cette seule cause, dépasse l'énorme proportion de 8 sur 1000 (chiffre approchant de la mortalité moyenne totale des hommes de 20 à 25 ans).
Il établit dès lors pour la fièvre typhoïde, absolument comme pour le choléra, la nécessité, pour déterminer une épidémie, de certaines conditions spéciales du sol; et pour l'une et l'autre de ces affections, il décompose eu deux facteurs principaux le processus pathogénique : 1° influence de la matière conta-
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gieuse provenant d'un organisme malade ; 2° mais surtout transport de cette matière sur un sol fécond. Sans cette seconde circonstance, il y aura peut-être transmission de quelques cas de fièvre typhoïde ou de choléra, il n'y aura pas généralisation épidémique.
Il est certain que le plateau peu incliné sur lequel s'élève Munich et l'existence, à une faible profondeur, d'une couche imperméable, se prêtent admirablement à la formation d'une nappe souterraine qui, ne trouvant aucune issue à travers le sol, oscillera sous l'influence du régime des pluies et de la température atmosphériques. Mais devons-nous admettre cependant que, même en pareilles conditions, le sol constitue à lui seul, et d'une façon exclusive, le réceptacle ou plutôt le régénérateur de la cause morbide, typhique ou cholérique ? Nous hésiterons un peu devant le côté absolu d'une pareille conclusion en réfléchissant que ces deux affections, fièvre typhoïde et choléra, ont de la tendance à constituer des épidémies de maisons, à pénétrer par un individu dans une famille, et à se développer sur ceux qui vivent autour de lui. Il n'en est pas de même de la fièvre intermittente, dont chaque individu atteint ira chercher le germe dans le foyer tellurique dont elle émane. Du moment que la fièvre typhoïde et le choléra trouvent un milieu favorable à leur développement dans des locaux fermés comme des maisons, comme des casernes, c'est que le sol favorable à leur éclosion, ce n'est pas seulement le sol terrestre, mais encore les murs, les planchers, les égouts, les latrines de la maison où ce développement a lieu. Pourquoi, à Munich aussi bien qu'en France, les casernes, au lieu d'être simultanément frappées de fièvre typhoïde, le sont-elles successivement? N'est-ce pas en raison de la pénétration successive du contage qui, dans l'une comme dans l'autre de ces casernes, et indépendamment de la nature du terrain sur lequel elles reposent, sait trouver des conditions d'évolution épidémique où le sol ne joue aucun rôle ?
Ce qui nous parait justifier amplement notre réserve, c'est que, malgré l'affinité de la fièvre typhoïde pour certaines circonscriptions régionales, soit en Fiance, soit en Bavière, on la voit cependant franchir, bien plus facilement que ne l'admet Pettenkofer, les limites de ces circonscriptions. Un médecin de Munich, Yolfsteiner, a établi, par des faits nombreux, l'apparition de la fièvre typhoïde aux environs même de cette ville, dans des localités que leur altitude et l'imperméabilité de leur sol devaient rendre réfractaires, d'après la doctrine de Pettenkofer, au développement de cette maladie.
En France même, nous voyons chaque année une masse de faits qui nous prouvent, malgré la permanence des conditions telluriques, la mobilité des foyers de fièvre typhoïde. Pour nous en tenir à ceux de ces faits qui appartiennent à notre armée, et qui, dès lors, sont plus comparables aux observations recueillies dans l'armée bavaroise, nous voyons qu'en 1872, la mortalité par fièvre typhoïde de l'armée française à l'intérieur, a varié, suivant les divisions militaires, dans l'énorme proportion de 0,25 pour 1000 hommes dans la deuxième division militaire (chef-lieu : Rouen), à 7,65 pour 1000 dans la neuvième (chef-lieu : Marseille); cette mortalité proportionnelle est répartie dans les vingt-deux divisions militaires occupées alors par nos troupes, comme l'indique le tableau suivant (p. 405).
Conclurons-nous de ce tableau que le midi de la France, où se trouvent, en cette année 1872, les divisions les plus frappées par la fièvre typhoïde (7,65 décès sur 1000 hommes d'effectif dans la neuvième, chef-lieu : Marseille; 2,06 dans