‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.61Chapitre 69 sur 114 · ATELIERS · texte numérisé non relu

ATELIERS

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TOTAUX

Ainsi, sur 10,000 journées de traitement, il en est 2,000, en moyenne, qui reviennent à la syphilis.

Le total de la morbidité, c'est-à-dire la somme des journées de traitement, pour maladies vénériennes, s'élève, dans notre armée, sur un effectif flottant de 500 à 550,000 hommes, à un chiffre variable de 12 à 1,500,000. Il y a donc, chaque année, trois à quatre fois plus de journées de traitement pour maladies vénériennes qu'il n'y a d'hommes sous les drapeaux. Chaque jour, il se trouve, en moyenne, dans cette armée, de 5 à 4,000 vénériens en traitement, environ 10 sur 1,000 hommes présents. Et, en fin de compte, le total des journées de vénériens équivaut chaque année au service de l'armée entière pendant trois ou quatre jours.

Au point de vue de la somme des chances d'infection vénérienne revenant à chacun, nous pouvons établir, d'après la statistique, que le chiffre des soldats atteints représente annuellement environ le dixième de l'effectif. Je constate, en effet, que sur 1,000 hommes, 92 ont été atteints en 1865 ; 97 en 1866 ; 106 en 1867 ; 151 en 1868 ; 105 en 1869 ; 100 en 1872.

Le total des hommes atteints chaque année, dans notre armée, varie de 40 à' 50 milles, dont la moitié environ est traitée aux hôpitaux, l'autre moitié dans les infirmeries régimentaires. '

' La proportion des vénériens aux malades hospitalisés est extrêmement variable suivant les garnisons. En France, en général, où, comme nous l'avons prouvé dans l'article précédent, la population des hôpitaux se maintient à un niveau à peu près constant, le sixième environ des malades de ces hôpitaux appartient au service des vénériens. En Algérie, au contraire, où le mouvement d'entrée aux hôpitaux est assujetti à de grandes oscillations en raison de l'intermittence d'action de la cause morbide principale, la malaria, il est des époques de l'année

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où le chiffre proportionnel des vénériens est minime relativement à celui de l'ensemble des malades; tandis qu'à d'autres époques, de janvier à juillet, par exemple, c'est-à-dire pendant la période où cessent les fièvres intermittentes^ ce chiffre représente quelquefois à lui seul le quart et même le tiers de la population nosocomiale. Ce n'est pas le nombre des vénériens qui a varié, c'est celui des autres malades.

Comme durée, la morbidité des maladies vénériennes est, en somme, une des plus longues, le traitement de chaque malade étant, en moyenne, de 28 à 50 jours ; il faut tenir compte de cet élément de la morbidité vénérienne pour se rendre plus complètement compte encore de la prédominance de ces affections dans les hôpitaux d'Algérie, où l'autre maladie principale, la fièvre intermittente, est, au contraire, une des affections entraînant le séjour le moins prolongé des malades.

Il est important, avant de tirer aucune conclusion générale du rôle des affections vénériennes dans la morbidité de l'armée, de tenir compte d'une considération importante, à savoir : que de toutes les collectivités dont nous avons étudié la morbidité, l'armée est peut-être la seule dans laquelle on puisse, à l'égard de ces affections, arriver à des résultats certains et précis. La plupart des sociétés de secours mutuels ont exclu, d'une manière imprescriptible, du cadre des affections qu'elles reconnaissent et soulagent, celles qui résultent du libertinage; pour demeurer membre de l'association, tout individu atteint de syphilis doit cacher sa maladie, et par conséquent, introduire un élément d'erreur dansl'appréciation exacte de la morbidité de cette association. Il en est tout autrement dans l'armée, où la suppression de toute pénalité à l'égard des vénériens et les visites régulières faites par les médecins mettent pleinement en lumièreces affections si soigneusement cachées ailleurs. On comprend dès lors combien il faut être réservé avant d'émettre toute conclusion sur la prédominance de la syphilis dans l'armée ; il faudrait connaître, au même degré, les atteintes des éléments civils de la population. Pour mon compte, j'incline à croire que si des visites analogues à celles qui sont pratiquées dans l'armée étaient prescrites,. dans les grandes villes, à l'égard des jeunes gens de la population civile, si l'on recherchait combien sont atteints de syphilis parmi les individus de 20 à 25 ans, à Paris, à Marseille, à Lyon, dons les localités où les maladies vénériennes sont à leur maximum de fréquence, on arriverait à constater que ce mal n'est pas plus commun dans l'armée que dans les autres classes de la société de ces différentes villes.

Il est bien entendu que la population civile des campagnes subira, elle, moins d'atteintes que l'armée puisqu'elle n'est pas soumise, comme celle-ci, aux dangers du voisinage des foyers de prostitution, soit régulière, soit clandestine, des grandes villes. Parmi nos régiments, il est facile de reconnaître, d'après les degrés de leurs atteintes par les maladies vénériennes, l'influence de l'intensité de ces foyers. Autant ces maladies seront rares dans certaines petites garnisons, où manquent les occasions d'infection, et dans lesquels le chiffre des vénériens sera peut-être de 1 sur 1,000 par an, à Longwy, par exemple, où j'ai constaté ce fait en 1857, à Montdauphin, à Briançon, autant elles seront fréquentes dans les milieux plus considérables, où cette proportion s'élèvera à 100, 200, quelquefois plus, sur 1,000 hommes d'effectif.

C'est ce fait qui nous explique la prédominance des maladies vénériennes dans certains corps, comme les régiments d'artillerie, les bataillons dechasseusr

à pied, casernes habituellement dans de grandes villes, ayant moins que les autres le bénéfice des petites garnisons. Ce n'est pas seulement en nombre, mais en gravité et en durée que les maladies vénériennes acquièrent une prédominance plus marquée dans certaines grandes villes ; ce fait a été mis hors de doute dans un travail relatif à la syphilis observée sur les troupes en résidence à Marseille (Didiot, Étude statistique de la syphilis dans la garnison de Marseille). Dans cette garnison, aux dangers habituels des grandes villes, vient se joindre, comme dans les autres grands ports, celui de la multiplication du mal par les marins du commerce introduisant chaque jour, de leurs divers pays de provenance, les formes les plus graves de cette affection, celles qui occasionnent, dans les hôpitaux militaires, les séjours les plus prolongés et, par conséquent, les plus onéreux pour l'État.

D'après les rapports statistiques de l'armée anglaise (1859 à 1866), cette influence du milieu est également affirmée par la différence des atteintes suivant les garnisons, le chiffre des atteintes des troupes blanches par maladies vénériennes, s'élevant à 434. sur 1,000 hommes au Japon, tandis que cette proportion descend à 25 parmi ces mêmes troupes à la Nouvelle-Zélande.

L'éloignement de la cause morbide nous explique également le chiffre relativement minime, indiqué dans le tableau précédent (p. 417), des journées de vénériens parmi les condamnés des pénitenciers militaires, c'est-à-dire dans le groupe qui fournit, au contraire, un des chiffres les plus considérables de morbidité générale.

Une autre condition de la fréquence des maladies vénériennes, c'est le degré plus ou moins considérable de bien-être du soldat, lui permettant de satisfaire plus facilement aux entraînements dont il est si souvent la victime. Ainsi nous constatons : 1° que les corps les plus atteints sont ceux dont la solde est le plus élevée, comme l'indique la prédominance du chiffre des vénériens dans divers cerps spéciaux, et en particulier dans les régiments de l'ancienne garde impériale ; 2° on constate, pour la même raison, que dans un régiment, les musiciens, les ouvriers de la compagnie hors rang, les ordonnances d'officiers sont relativement plus atteints que les autres soldats.

Mais la circonstance dominante, comme cause de l'inégalité des atteintes vénériennes dans les diverses positions de la vie du soldat, c'est la salubrité plus ou moins grande du milieu dans lequel il se trouve, la rigueur ou la négligence du contrôle imposé, en dehors de l'armée, au foyer des maladies vénériennes, la prostitution. C'est ainsi qu'en certaines années le chiffre des atteintes a pris en Algérie des proportions excessives, la moyenne journalière de ces malades étant plus que double de la moyenne pour les garnisons de France (plus de 20 vénériens en traitement sur 1,000 hommes au lieu de 10) ; cette fréquence du mal en Algérie a presque toujours correspondu aux années de disette, grâce à l'extension considérable prise alors, par la prostitution indigène, sous l'influence de la misère et du besoin.

Les observations de Castano, en Chine, de Libermann au Mexique, de Duteuil au Japon, de Jules Arnould en Algérie, établissent que le chiffre des vénériens s'est élevé, dans ces différentes campagnes, à un degré tout à fait hors de proportion avec le niveau auquel il reste soumis dans nos garnisons de l'intérieur. Ces faits, consignés dans le savant travail de G. Lagneau (Recherches sur les maladies vénériennes, in Ann. d'hyg., 2e série, t. XXVIII, 1867) prouvent l'intensité relative du foyer d'infection syphilitique dans ces différents pays

comparativement à ce qui existe en France. Cet auteur cite même une garnison de l'Afrique centrale, Lagos, où les troupes nègres, au service de l'Angleterre, ont offert une moyenne de 724 vénériens par an sur 1,000 hommes.

Une des armées où le chiffre des vénériens est relativement le moins élevé, l'armée belge (90 vénériens par an sur 1,000 hommes, de 1858 à 1860, Yleminckx), doit cette proportion favorable aux applications plus parfaites, en ce pays, des règles de police sanitaire dirigées contre la prostitution clandestine. Nous voyons, au contraire, en Angleterre, où ces règles sont appliquées si difficilement, le nombre des vénériens de l'armée atteindre, avant 1865, l'énorme proportion annuelle de 329 sur 1 ,«'00 hommes, dans les garnisons de l'intérieur, proportion égalée dans l'armée des États-Unis. Or on sait que, dans ces pays, la santé publique n'est pas protégée par des institutions sanitaires suffisantes, et que les règlements de police, à l'égard de la prostitution, n'y sont appliqués que dans des cas fort restreints. On se rappelle qu'à Paris, pendant le siège de 1870-1871, l'armée assiégée eut à subir les dangers résultant de l'abandon de toute mesure répressive de la prostitution. Que d'hommes furent alors atteints et immobilisés au point de Vue de la défense !

Nous pensons donc que l'état sanitaire de l'armée, au pomt de vue de la fréquence des maladies vénériennes, est strictement subordonné à la perfection des mesures employées pour l'assainissement des divers foyers de prostitution dont ses atteintes représentent l'intensité (voy. art. Quarantaine).

Petites épidémies. Un des caractères de la pathologie militaire est, avonsnous dit, la manifestation soit exclusive, soit relativement très-fréquente chez le soldat, d'affections auxquelles on a donné le nom de petites épidémies en raison : 1° de leur non-apparition à l'état sporadique; 2° de leur limitation à un groupe de la société ; 5° de leur faible influence sur la mortalité générale ; soit en raison de leur bénignité absolue, comme pour la stomatite, l'iiéméralopie; soit, si elles sont graves, grâce au nombre relativement restreint des atteintes, comme pour la méningite cérébro-spinale. Pour distinguer ces petites épidémies de celles qui résultent de l'apparition d'un nombre insolite de cas d'une affection vulgaire, comme la rougeole, la variole, la scarlatine, les oreillons, nous les désignons plutôt sous le nom d'épidémies accidentelles (voy. Léon Colin, Epidémies et milieux épidémiques, in Annales d'hygiène, octobre 1874), voulant faire entendre par là qu'elles diffèrent essentiellement des maladies observées chaque jour et qui viennent se surajouter au cadre pathologique habituel.

1° Petites épidémies d 'origine alimentaire . Entête de ces affections figurent d'abord deux maladies dont l'étiologie est certainement encore incertaine, mais qui semblent se rattacher surtout à des conditions alimentaires : l'acrodynie et l'héméralopie.

Le développement de l'acrodynie au mois de mai 1828 dans l'armée de Paris, sa réapparition au printemps suivant dans cette même armée, le nombre relatif de soldats atteints à chaque explosion du mal, en font une maladie plus spécialement militaire. Nous pensons cependant que les symptômes observés dans nos troupes en Crimée et décrits sous le nom d'acrodynie par des observateurs de grand mérite, ne sont point autre chose que des phénomènes appartenant au scorbut et aux congélations (Voy. art. AcRODYKiEet Raphanie). Nous croyons que l'épidémie de Paris a été la seule épidémie connue d'acrodynie, et nous espérons avoir démontré, spécialement à l'article Raphanie, que l'épidémie de Bruxelles-

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en 4846, était une épidémie d'ergotismc convulsif. L'armée de Paris a donc été le principal théâtre de cette manifestation morbide, qui a occasionné un chiffre considérable de maladies et frappé la totalité des habitants de certaines casernes.

L'héméralopie est une affection certainement moins limitée, moins étrange que la précédente, mais offrant peut-être plus d'affinité encore pour les militaires et marins.

A part quelques observations relatives à son apparition : 1° chez des cultivateurs; 2° dans des pensionnats et communautés religieuses, où se retrouvent si souvent, nous l'avons dit, les influences pathologiques de la vie militaire, l'héméralopie, au moins comme épidémie, est à peu près exclusive aux armées.

Elle est tellement particulière aux soldats, qu'un des plus éminents ophthalmologistes de notre époque, Stœber, dans toute sa carrière accomplie cependant en une ville dont la garnison fournit, presque chaque année, des centaines d'héméralopes, à Strasbourg, n'a observé que deux fois cette affection dans la population civile.

Son apparition au printemps, sa circonscription à certaines zones régionales déterminées, sa persistance dans un même régiment malgré le changement de garnison, sa limitation aux simples soldats, surtout sa coïncidence avec le scorbut, avec la pellagre, son apparition en Pologne pendant les jeûnes du carême, sa disparition par l'atterrissement des équipages atteints ou par l'amélioration du régime du soldat, comme on l'a vu pour l'armée portugaise, semblent bien indiquer la préexistence, dans les corps atteints, d'un état d'affaiblissement antérieur comparable à celui qui précède le scorbut (voy. Laveran, Gaz. heb. de med. et de chir., 1858).

L'apparence de santé de la plupart des héméralopes a fait révoquer en doute l'étiologie alimentaire de -l'affection ; il faut bien savoir que, dans un milieu soumis à une alimentation défectueuse, ce ne sera pas seulement le scorbutique qui sera pris d'héméralopie ; ce sera son voisin subissant, sous une forme moins grave, l'influence de cette cause morbide. Sa fréquence chez nos prisonniers en Allemagne donne une nouvelle preuve de cette étiologie.

Si le mal tenait à l'action des brusques variations atmosphériques, comme on l'a pensé d'après l'atteinte des cultivateurs qui se lèvent de grand matin, d'après celle des factionnaires sortant subitement, pendant la nuit, d'un corp& de garde surchauffé pour monter leur faction, ou d'après le brusque refroidissement subi, chaque soir, par les équipages qui naviguent dans la zone tropicale, on ne comprendrait pas pourquoi dans une même garnison, l'héméralopie est limitée à tel ou tel corps, pourquoi elle s'attache à ce corps dans ses changements de garnison. Si, d'autre part, le mal dépendait de l'intensité de la réverbération solaire et de son influence directe sur la rétine, fait admis par Assalini en Egypte, invoqué par Ferrus qui accusait la blancheur éclatante desmurs de Cadix, par A. Paré lui-même qui l'attribuait à l'éclat des neiges lors du passage des Alpes par l'armée française, on comprendrait difficilement : 1° la plus grande fréquence de l'affection dans les régions les plus brumeuses de l'Europe, spécialement dans les villes fortes des bords du Rhin; 2* l'immunité de la population civile ; 5° la rareté de l'affection chez les verriers, les chauffeurs, les cordonniers.

Quant au miasme palustre, invoqué vu la fréquence de l'héméralopie en Algérie, vu la présence de pigment en excès dans les vaisseaux rétiniens, il suffit, pour exclure son influence, de rappeler que c'est au printemps, épo-

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que où ce miasme est nul, que l'affection apparaît presque exclusivement, et que, de plus, elle se manifeste à bord des vaisseaux, loin de tout foyer palustre.

Je crois cependant que la fatigue de l'œil pendant la nuit peut favoriser l'apparition de l'héméralopie chez les sujets piédi^posés ; j'ai vu à Oran deux officiers atteints à la suite de plusieurs nuits passées à l'affût ; des bataillons en marche de nuit ont fourni quelquefois un nombre considérable d'héméralopes ; il y en eut 100 dans un seul bataillon de chasseurs ayant fait une de ces marches dans la campagne de Rome (Weber). Il peut donc y avoir, par l'effet de cette fatigue de l'œil, une véritable sollicitation morbide, qui nous expliquerait la plus grande fréquence de l'héméralopie chez les factionnaires.

Cette affection est. relativement plus commune dans les garnisons de l'est de la France, à Grenoble, Besançon, Belfort, Lyon, Givet, Paris, où elle apparaît au printemps, et plus spécialement pendant la première quinzaine d'avril. Baizeau a démontré son développement dans nos garnisons, soit du nord (Lille, Sedan), soit de l'ouest (Oléron, Belle-Ile, la Bochelle), soit enfin du midi (Marseille, Avignon, Montpellier). Notre armée en est également atteinte en Corse, en Algérie, elle l'a été en Crimée. Nous pensons que l'atfection est relativement bien plus rare dans les autres armées, bien que Baizeau ait établi, par des faits, son existence dans les armées piémontaise, portugaise, prussienne; on voit, d'après la statistique de l'armée fédérale, que, pendant la guerre de sécession, il y eut plus de 6000 cas d'héméralopie traités aux hôpitaux.

Si l'héméralopie n'entraîne aucune conséquence grave au point de vue de la mortalité de l'armée, du pronostic individuel, il n'en est pas de même au point de vue de la morbidité ; celle-ci peut-être considérable sur un corps d'armée ; en Crimée, à certains instants le nombre des héméralopes a été assez considérable pour compromettre le service régulier des tranchées (Baizeau) ; à certaines époques, à Besançon, à Strasbourg, des patrouilles circulaient le soir pour ramener au poste les factionnaires aveuglés, dont quelques-uns, victimes de leur cécité passagère, ont été tués ou gravement blessés par leur chute des remparts (voy. surtout Baizeau, De l'héméralopie épidemique, Paris, 1861, Laveran, Note sur la natiwe de l'héméralopie, in Gaz. heb., 1858).

2° Petites épidémies d'origine infectieuse et virulente. Ces affections ont pour caractère de dépendre en général d'une cause mixte : 1° influence de l'homme malade sur l'homme sain, contagion ; 2° influence de l'encombrement, c'est-à-dire infection analogue à celle qui produit la plus redoutabte des épidémies militaires, le typhus.

La stomatite ulcéreuse aurait été signalée pour la première fois par Van Swiéten, qui l'observait dans les troupes de Marie-Thérèse ; d'après l'enquête de Bergeron, elle est spéciale aux armées de France, de Belgique et de Portugal, respectant assez complètement la population civile d'âge correspondant pour être généralement connue sous le nom de stomatite des soldats, scorbut des casernes.

L'histoire de l'affection prouve sa prédominance aux époques d'appels exceptionnels de recrues, appels nous rendant compte de la fréquence de la maladie, parce qu'il en résultait d'une part les conditions d'encombrement nécessaires à son développement, et que d'autre part les individus encombrés étaient précisément ceux qui y sont spécialement prédisposés, les jeunes soldats. De là les épidémies de 1795, de 1794, observées par Desgenettes et Larrey, celles de 1805, observée à Embrun par Fodéré dans les troupes de l'armée des Alpes,

celles de 1854 et 1835 observées à Toulon (Léonard), Carcassonne (Malapcrt), parmi les troupes revenant d'Algérie, celles enfin de 1855 qui fut si générale dans notre armée augmentée de tant de recrues pour la guerre d'Orient, et qui fut la base spéciale de l'étude de J. Bergeron.

La généralisation de l'affection par contagion : soit volatile, due à l'infection de l'air par l'haleine des malades ; soit fixe, par l'intermédiaire d'ustensiles communs, comme la gamelle, est chose certaine. Elle a été surtout bien établie ,par Malapert et Léonard. Mais ce que cette affection présente d'intéressant, c'est 4' une part son affinité pour la saison chaude, surtout si cette saison est pluvieuse, d'autre part pour le milieu où règne la fièvre typhoïde dont, en notre >armée, elle est presque constamment le satellite. Seulement elle semble plus infectieuse encore que cette dernière, se développant plus constamment dans les casernes ou hôpitaux encombrés, disparaissant plus vite par l'aération des locaux. Il a suffi de dédoubler, de diminuer l'effectif d'une caserne, de percer quelques nouvelles fenêtres pour voir disparaître des épidémies de stomatite. ►On observe à Paris l'immunité relative des sapeurs-pompiers; d'après les obligations spéciales de leur service, moitié au moins de ces militaires se trouve chaque jour disséminée sur divers points de la capitale; il en résulte un dédouhlement constant de l'effectif logé dans leurs casernes, dont beaucoup de lits -demeurent ainsi chaque nuit inoccupés, et dont l'atmosphère ne subit plus dès lors les mêmes conditions d'infection que celle des autres casernes de la capitale. La facile ventilation en toute saison, vu la douceur de la température, des casernes en Italie et en Algérie, nous donne la raison de la rareté de cette affection parmi nos troupes en ces deux pays. Aussi sa diminution incontestable dans notre armée, en France même, nous paraît-elle en rapport avec les heureuses modications accomplies dans l'installation du soldat, et certainement aussi avec la vulgarisation du remède préconisé par Bergeron, le chlorate de potasse, qui, sans nul doute, a diminué de beaucoup la durée de la maladie, et par conséquent la somme de morbidité qui lui revenait dans notre armée.

Contrairement aux affections précédentes, l'ophthalmie militaire est peutêtre, de toutes les petites épidémies observées dans les armées, celle qui est la moins propre à l'armée française ; et il est peu de pays où l'on puisse incriminer aussi peu les soldats de la propagation du mal à la population civile. L'erreur qui avait fait attribuer à notre armée un rôle complètement inverse, celui d'agent disséminateur de cette affection dans toutes les armées européennes, à son retour d'Egypte, a été complètement réfutée par les éminents médecins militaires qui ont pris part au congrès ophthalmologique de Bruxelles (voy. Laveran et Lustreman, Rapport sur l'ophthalmie militaire, in Recueil de mécl. mil., 2e série, t. XX, p. 14, 1862).

Cette erreur était basée sur le fait de l'atteinte de notre armée pendant la campagne d'Egypte (1798-1801), et de la fréquence ultérieure de l'ophthalmie dans les différentes armées européennes avec lesquelles, jusqu'en 1815, nos! soldats se trouvèrent en lutte ou en contact, et auxquelles ils auraient commu-1 nique le germe de l'affection. Or il est au contraire hors de doute que, dans notre armée elle-même, cette ophthalmie ne s'est pas perpétuée, qu'elle ne s'est pas répandue en France, après la campagne d'Egypte, par le retour des soldats dans leurs foyers; en outre, depuis cette époque, nos régiments d'Afriqua ont été maintes fois atteints de cette affection, endémique dans les tribus d'Algérie, sans aucun inconvénient, pour nos garnisons de France, des commu-

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nications aussi rapides que fréquentes qui unissent les deux rives de la Méditerranée. Nos soldats ont vécu, presque indemnes, pendant la guerre d'indépendance de la Belgique (1850-1851), en contact intime avec l'armée la plus infectée d'ophthalmie de toutes les armées européennes; ils ont subi, sans plus d'inconvénient, le contact de l'armée napolitaine à Gaëte en 1861, et celle de l'armée pontificale (1859-1866), dans laquelle les ophthalmies sont trèsfréquentes. En 1865, au Japon, où cette maladie est endémique, le mal se développe sur l'équipage d'une de nos frégates, la Sémiramis, sans se généraliser dans notre flotte. Enfin, malgré l'apparition fréquente du mal en France même, dans les hôpitaux d'enfants, l'ophtlialmie n'y gagne pas nos soldats. Il semble donc que notre armée soit plutôt réfractaire à cette affection, qu'elle la contracte difficilement et ne puisse guère être considérée comme l'intermédiaire de sa dissémination en Europe.

Un de nos collègues de la flotte, Armand Fournier, a publié récemment l'histoire d'une épidémie, développée à bord du vaisseau-école V Inflexible, en rade de Brest en 1869-1870. Nous remarquons ces deux faits importants, au point de vue de la thèse que nous soutenons : 1° que sur 699 malades, il n'en est qu'une proportion minime, une douzaine environ, qui aient offert la gravité spéciale de l'ophtlialmie purulente; 2" que la maladie sévit à peu près exclusivement sur les mousses, malgré la présence d'un personnel de matelots assez considérable (177 dont 7 seulement furent atteints) pour établir le peu de prédisposition des adultes de notre armée à cette affection.

Voyons ce qui se passe pour les armées étrangères :

1° pour l'armée anglaise, nous constatons : 1° que cette armée, infectée en Egypte à la même époque que la notre (1798-1801) transmet, à son retour, le mal aux garnisons de Malte (1801) et de Gibraltar (1802) ; 2° qu'elle subit elle-même de violentes recrudescences épidémiques en 1804, 1805, 1806, 1815, et 5° qu'aujourd'hui encore elle envoie, chaque année, dans toutes ses garnisons à la surlace du globe, un nombre considérable d'ophthalmics aux hôpitaux.

2° Dans l'armée italienne, l'ophtlialmie est une maladie assez commune pour représenter souvent le cinquième, le quart des malades dans les grands hôpitaux militaires de Naples, de Milan, de Florence. Pendant les dernières guerres, des épidémies très-graves se développèrent sur les troupes agglomérées dan* Capoue et à Gaëte (1861).

5° L'armée russe, pendant la campagne de France (1815-1817), eut près de 5,000 hommes frappés d'ophthalmie. Florio, médecin de cette armée, fait observer que les soldats français rentrèrent sans inconvénient dans les casernes occupées antérieurement à Givet par cette armée. A maintes reprises on a dû, à Saint-Pétersbourg, à Cronstadt, faire évacuer diverses casernes par les marins, les soldats, même par les corps d'élite, les régiments de la garde, pour enrayer de graves épidémies; les médecins russes admettent du reste l'endémicité du mal en Finlande et en Crimée (ophlhalmia taurica).

4° Le mal est assez fréquent dans Vannée autrichienne pour avoir motivé parfois une morbidité considérable dans cette armée, comme au mois de mai 1849, pendant lequel 1061 cas furent admis à l'hôpital de Florence alors occupée par cette armée. Là aussi les médecins ont la sagesse de ne pas accepter la loctrine de l'importation par l'armée française et reconnaissent des foyers l'endémicité du mal dans les provinces danubiennes.

5° et 6° Les deux armées les plus atteintes d'ophthalmie sont les armées prussienne et belge.

L'armée prussienne, violemment atteinte dès 1815, porta la maladie avec elle à Leipzig, en France, en Belgique, et remplit de ses malades les grands hôpitaux d'Allemagne. L'affection acquit une intensité exceptionnelle pendant que cette armée était massée sur les frontières de France en 1817-18-19. Ce qui prouve la persistance du mal dans ce milieu, c'est qu'actuellement encore la morbidité y est telle par opththalmie qu'elle représente le dixième des entrées aux hôpitaux (95,6 pour 1000 hommes d'effectif en 1868; 95,7 en 1869); et cependant cette maladie n'a pas été communiquée à notre armée pendant la dernière guerre (1870-1871).

Mais l'armée où domine par excellence la maladie, c'est l'armée belge. Cette prédominance est prouvée par nombre de faits relatifs à l'armée elle-même. Ainsi, en 1826, sur 40,000 hommes, cette armée avait 4,157 ophthalmiques, le dixième de l'effectif. A la snite de la guerre qui sépara la Hollande de la Belgique, la maladie fît des progrès alarmants, qu'expliquaient au reste l'augmentation de l'effectif et les mouvements des troupes. Le seul 4e régiment de ligne en comptait 2,155; et, sur un effectif qui avait varié entre 9,000 et 10,000 hommes, il y avait eu 5,600 cas en l'espace d'un an.

Elle est prouvée en outre par l'ii.fluence de contamination exercée par cette armée sur la population civile ; le retour des soldats, renvoyés comme malades ou convalescents, a été l'origine d'une série d'épidémies locales et de la diffusion du mal dans toute cette population : en 1 825, la Belgique comptait un aveugle sur 1000 habitants par le fait seul de l'ophtlialmie dite militaire.

Nous en avons une dernière preuve par la persistance de l'affection dans l'armée hollandaise, depuis sa séparation de la Belgique : au mois de mai 1860, YEversten, frégate hollandaise, arrivait à Toulon, faisant des signaux de détresse ; l'équipage, atteint d'ophthtalmie purulente, était hors d'état de manœuvrer, et le navire vint s'échouer à l'entrée de la rade, sous la Grosse-Tour (Armand Fournier).

L'influence de l'encombrement, l'influence typhique, si l'on veut, est aussi nette dans les recrudescences épidémiques de l'ophtlialmie que pour la maladie précédente. De même que l'encombrement de nos casernes entraînerait l'apparition de la stomatite, celle des casernes belges entraînerait l'explosion de cette affection bien autrement redoutable. La morbidité par ophthalmie militaire en Belgique a toujours correspondu au nombre des hommes présents sous les drapeaux ; le mal a paru, a disparu, suivant qu'on augmentait ou qu'on diminuait l'effectif de la même caserne; il est arrivé à son maximum en 1854, époque où l'on avait subitement doublé le chiffre de cet effectif pour chaque caserne de Bruxelles.

Les affinités de l'ophtlialmie des armées avec le typhus, sont affirmées par des auteurs qui l'appellent oplithahno-typhus; le mode d'expression de l'infection subie varierait suivant des conditions de réceptivité encore inappréciables, se traduisant ici par le vrai typhus pétéchial, là par une détermination locale pyogénique, vers les milieux de l'œil ; d'après certains observateurs, la même armée subirait successivement ces c nséqnences pathologiques de l'encombrement; à Gaëte en 1861, l'ophtlialmie apparut à la cessation du typhus.

Dcsgenettes admettait également un certain rapport entre les conditions de développement de l'ophtlialmie purulente et celle de la dysenterie ; à bord des

négriers l'ophinalmie purulente éclate en même temps que la dysenterie, preuve nouvelle de l'influence des conditions infectieuses sur son développement. Malgré la spécificité de la cause et le rôle considérable dévolu à la contagion et à l'infection dans la propagation du mal, il faut ici reconnaître l'influence considérable de deux facteurs qui peuvent singulièrement modifier la réceptivité des armées : 1° l'influence des conditions météorologiques, mises hors de doute en Egypte par Larrey, qui a prouvé que le froid humide en était une des causes prédisposantes principales, et démontré que les plus atteints de nos soldats étaient les sapeurs et pontonniers qui avaient dû séjourner nuit et jour dans l'atmosphère brumeuse des bords du Nil ; 2° l'influence des conditions d'âge du soldat, influence telle que la diminution actuelle du mal en Belgique est rapportée par les médecins belges à la disposition nouvelle qui appelle les miliciens à l'activité à 21 ans au lieu de 18.

Cette affinité de l'oplithalmie purulente pour les armées est démontrée enfin par cette considération que jusqu'à la fin de la guerre de sécession, il n'y a eu aux États-Unis d'ophthalmie purulente que dans les asiles d'orphelins, les adultes étant absolument indemnes, tandis que cette affection a été relativement commune, moindre cependant qu'en Prusse et en Belgique, durant cette longue guerre et dans les deux armées opposées.

3° Petites épidémies d'origine indéterminée. La méningite cérébro-spinale est enfin la preuve de la tendance de l'armée à certaines petites épidémies ; la prédisposition spéciale des armées à cette alfection est évidente, mais nulle part cette prédisposition n'a été aussi nette, aussi exclusive que dans l'armée française (voy. art. Méningite). L'affection a touché à peine en France la population civile, tandis que, dans les pays où elle s'est répandue depuis, non-seulement l'immunité de la population civile ne s'est point confirmée, mais, en certains pays, surtout aux États-Unis, à New-York, à Philadelphie, c'est plus spécialement parmi la population civile qu'elle s'est répandue, avec ce caractère cependant de frapper presque exclusivement, ou au moins dans une proportion relativement énorme, les jeunes sujets ; comme si là où l'armée manque, l'affection devait retourner à la classe sociale qui a le plus les affinités morbides du soldat, aux enfants. C'est donc en France que la méningite a le plus exclusivement influencé la morbidité militaire dans des proportions heureusement restreintes, vu le petit nombre des atteintes à chaque épidémie.

La disparition actuelle de cette affection dans notre armée nous semble la preuve du caractère transitoire des influences auxquelles on a voulu la rapporter; malgré sa naissance spontanée en France en 1837 (garnison de Bayonne), elle semble s'être momentanément surajoutée à la constitution médicale sans connexion avec les formes pathologiques habituelles en notre pays; elle s'est maintenue distincte de chacune d'elles en conservant son unité, son identité à elle, sans se fondre avec aucun autre type morbide, absolument comme les maladies épidémiques d'origine exotique.

Nature de la morbidité des armées en campagne. Les régiments en garnison dans une même ville offrent, au point de vue de leur état sanitaire, ce double caractère : 1° de prendre leur part, dans une certaine mesure, des affections qui sévissent sur la population à laquelle ils sont mêlés ; 2° de ne pas être d'ordinaire simultanément atteints de la même maladie; habitant des quartiers différents, n'ayant pas toujours une installation comparable, ils subissent, en somme, chacun dans sa caserne, l'influence de la localité dans laquelle ils se trouvent. Or il

•suffit de suivre l'évolution épidémique de telle ou telle affection dans une même ville pour reconnaître la différence ou tout au moins la variabilité des conditions de réceptivité de tel ou tel quartier de cette ville, conditions qui, dès lors, varieront également dans les divers groupes de la garnison.

En campagne, au contraire, le milieu militaire s'affirme plus complètement. Tout à fait distinct de celui de la population civile et laissant derrièrelui les germes contagieux qu'il trouvait dans l'atmosphère des grandes villes, il s'identifie dans toutes ses parties ; sauf quelques différences individuelles sur lesquelles nous reviendrons, une armée en campagne nous représente, en somme, une masse d'unités similaires, soumises à l'influence uniforme du même sol, d'une même atmosphère, d'une même alimentation, des mêmes fatigues, unités, enoutre, toutes rapprochées les unes des autres ; de façon à ce que, d'une part, tous subiront presque simultanément l'action des influences morbifiques qui pourront naître du milieu où ils vivent ; à ce que, d'autre part, s'il surgit en cette masse une affection transmissible, la généralisation du mal devra s'accomplir plus complètement et plus rapidement qu'en aucun autre milieu. Citons, à titre d'exemple frappant, la rapidité d'expansion des épidémies de choléra dans une armée en marche; elles y seront aussi courtes, vu l'identité du milieu, que des épidémies de maisons, tandis que, lorsque cette maladie pénètre dans une grande ville de garnison, elle y trouve souvent une masse de milieux divers par leur population, leur hygiène, les conditions du sol, et ne frappe que successivement, en raison de leur différence de réceptivité, les diverses casernes de cette ville.

A l'époque actuelle, il n'y a pas lieu peut-être de maintenir aussi rigoureusement qu'autrefois une profonde différence entre les causes pathologiques qui sévissent sur les armées en campagne et celles qui nous rendent compte de leur morbidité en temps de paix. La dernière guerre, celle de 1870-1871, dans laquelle les maladies les plus graves ont été : pour nous la variole ; pour les Allemands, la fièvre typhoïde et la dysenterie, et où les grandes pestes de guerre, typhus et scorbut, n'ont en somme apparu qu'à l'état d'imminence, est une preuve évidente de la similitude des prédispositions morbides actuelles des armées soit à la guerre, soit pendant la paix. Et cette analogie a deux raisons principales :

1° en temps de paix, les armées sont actuellement beaucoup moins complètement installées dans les villes qu'autrefois ; résidant dans les camps, elles y éprouvent, à un degré moindre que dans la vie habituelle de garnison, quelquesunes des affections plus communes dans la résidence des grands centres de population, fièvre typhoïde, fièvres éruptives ; elles y éprouvent davantage, au contraire, certaines maladies fréquentes lorsque l'homme subit plus complètement l'action du sol et des météores, surtout les fièvres inlermittentes et la dysenterie. De cette installation en temps de paix résulte une transformation de leur état sanitaire, un acheminement vers les affections qui, de tout temps, avant les calamités passagères causées par les fléaux pestilentiels, constituent, et dans les climats chauds, et dans les climats tempérés, le fond de la pathologie du soldat en campagne. .

2° D'autre part, quand la guerre s'accomplit au milieu de pays sillonnés de routes, de chemins de fer, autour de mers parcourues par des bateaux à vapeur, deux causes pathologiques sont singulièrement atténuées aujourd'hui : 1° l'encombrement, vu la rapidité possible des évacuations sur la mère patrie; 2° les maladies d'alimentation, vu la possibilité d'un ravitail-

425 MORBIDITE MILITAIRE.

lement incessant; on voit diminuer les causes dominantes des deux fléaux principaux d'une armée: du scorbut et du typhus. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer le peu de maladies de guerre éprouvées en Italie en 1 859-60 par notre armée ; il n'y a guère eu comme conditions morbides à subir que les influences prévues de saison, de climat, de localités (Cazalas. Maladies de l'armée d'Italie) et nous avons pleinement échappé aux maladies de guerre. N'en a-t-il pas été de même de l'armée allemande dans sa campagne en France? Grâce au maintien constant de ses communications avec l'Allemagne, à l'évacuation incessante de ses blessés, au renouvellement continu de ses approvisionnements, à la rigueur de ses réquisitions dans les départements envahis, cette armée, malgré son nombre immense, a su éviter aussi et scorbut et typhus.

Des optimistes, ne tenant pas compte des conditions spéciales de ces guerres, ont conclu de l'absence du typhus et du scorbut, que ces deux fléaux n'étaient plus de notre temps, oubliant que semblable opinion avait été émise également avant la guerre de Crimée (185-4-56), pendant laquelle une cruelle expérience démontra de nouveau que quand la guerre serait faite avec ses conditions d'autrefois, c'est-à-dire dans un pays pauvre et éloigné, et aurait pour conséquence inévitable l'accumulation des malades et les difficultés de ravitaillement, les fléaux habituels des anciennes guerres reparaîtraient encore.

Le théâtre des guerres soit passées, soit futures, n'ayant, en somme, d'autres limites que celles du monde habité, on comprend la nécessité de prévoir, pour une armée, la possibilité du développement de toutes les affections existant à la surlace du globe, et la variété des causes morbifiques suivant les lieux occupés par ces armées. Mais il ne suffit pas d'une étude de géographie médicale pour déterminer à l'avance les earactères de la pathologie militaire en ces divers lieux.

Nous admettons que les soldats, par leur dissémination à la surface d'un pays, d'un continent, quelquefois du monde entier, comme pour l'armée anglaise, constituent un excellent étalon pour apprécier les degrés d'insalubrité des différentes localités qu'ils occupent. C'est fort bien ; mais qu'on se rappelle que ces soldats sont des individus ayant subi, en général, un déplacement plus ou moins considérable, ayant donc à subir aussi les épreuves d'un acclimatement plus ou moins difficile, ayant à lutter plus péniblement que les indigènes, non-seulement contre les influences météoriques d'un ciel nouveau pour eux, mais encore contre les influences du sol, dont les résultats morbides sont souvent si exagérés chez le nouveau venu; que de fois, à Rome, en Algérie, n'avons-nous pas, comme d'autres, sous les tropiques, constaté la vérité de l'adage de Lancisi: « Qui puro è cœlo ad palustre se conférant, eodeterius afficiuntur quà feliciori assueverint. Cette formule ne peut-elle s'appliquer à nos soldats originaires des campagnes et subissant, à leur arrivée, dans de grandes garnisons, l'influence morbide mère de la fièvre typhoïde, bien plus que l'habitant de ces villes? N'est-ce pas plus vrai encore pour les troupes qui, transportées dans un foyer de fièvre jaune, y déterminent l'explosion d'un mal qui ne trouvait pas matière à développement dans la population acclimatée? Le réactif manquait pour déceler les dangers d'un foyer épidémique latent; une armée est venue, armée composée d'hommes du Nord, de race blanche, c'est-à-dire d'individus offrant des aptitudes toutes spéciales à contracter le vomito negro. De semblables atteintes ne peuvent rien relativement aux conditions de morbidité des habitants de ces foyers.

Avant de conclure d'une manière absolue de la morbidité des troupes à celle

d'une population, il finit donc tenir compte de la différence des aptitudes morbides du soldat et de l'habitant.

Mais il faut en outre tenir compte aussi de cette considération importante que les armées subissent l'influence des localités et des climats, sans éprouver en revanche le bénéfice des améliorations créées aux habitants par les progrès de l'hygiène et leur mode d'installation. Alors que les habitants de tel ou tel pays, envahi par une armée, vivront abrités dans leurs villes et dans leurs maisons contre les influences météorologiques qui déterminent soit la dysenterie, soit les rhumatismes, abrités également contre lesémanations telluriques quiproduisen! la fièvre intermittente, abrités enfin par l'aménagement de leurs fontaines, la pureté de leurs eaux, contre tant de causes infectieuses, et contre la plupart des affections parasitaires; les soldats qui tiendront la campagne, subiront, au contraire, toutes ces causes morbides dans des proportions variables évidemment suivant la valeur des mesures adoptées pour en réduire les dangers. Que sera-ce si, au lieu d'être en marche, et de laisser derrière elle, à chaque étape, les champs qu'elle a ruinés, le sol qu'elle a souillé d'une masse de résidus organiques, cette armée devient forcément stationnaire, comme dans les guerres de siège, et, par conséquent, obligée de subir chaque jour la somme des causes d'insalubrité qui s'accumulent incessamment autour d'elle par le seul fait de son immobilité ?

De la morbidité des soldats dans un pays auparavant inexploré, l'on ne devra pas non plus conclure d'une manière absolue aux chances de morbidité des colons appelés à résider en ce pays. L'exemple de l'Algérie, celui de nos colonies des Antilles sont là pour démontrer que la période d'occupation paisible de ces différents pays est loin de représenter la somme des dangers encourus par le soldat dans la période militante, alors que, sans défense contre un sol souvent meurtrier, contre une température excessive, il préparait aux colons les conditions d'installation nécessaires pour résister plus facilement à ces éléments pathogéniques. Suivant le lieu où se portera la guerre, la nature de la morbidité pourra singulièrement varier ; nous suivrons à peu près la base adoptée par les médecins qui ont tracé la voie de ce travail en étudiant, sous les chefs suivants, les conditions morbifiques habituelles qui menacent les armées en campagne : 1" conditions telluriques ; 2° conditions météorologiques ; 3° conditions infectieuses ; 4° conditions alimentaires (voy. surtout Laveran : De la mortalité des armées en campagne, 1865).

Nous pouvons faire remarquer de suite que parmi ces conditions, celles qui appartiennent aux deux derniers groupes (conditions infectieuses, conditions alimentaires) sont subordonnées aux talents administratifs du commandement beaucoup plus que les conditions telluriques et météorologiques contre lesquelles l'homme est bien plus désarmé. C'est pourquoi dans la plupart des guerres modernes, où les progrès de l'hygiène militaire ont atténué la somme des dam ers imputables à l'infection et à l'alimentation vicieuse, nous constatons soit la diminution, soit l'absence du scorbut et du typhus, maladies caractéristiques, par excellence, de ces deux causes morbifiques. Quant aux influences telluriques et météorologiques, dont la sagesse du commandement peut, il est vrai, nous le verrons, conjurer notablement les dangers, elles ne peuvent jamais, dans une guerre un peu longue, être totalement évitées; l'on comprend ainsi pourquoi les maladies qui en résultent, principalement les fièvres intermittentes et la dysenterie constituent, à l'époque actuelle, les fléaux les plus redoutables pour les armées en campagne dans les pays tempérés et

surtout dans les pays chauds. Pendant la guerre de sécession, ces deux maladies réunies ont constitué plus de la moitié de la morbidité totale (plus de 5 millionsd'atteintes par fièvre ou dysenterie sur 5,845,480 malades de race blanche).

Conditions telluriques. La fréquence des fièvres intermittentes dans lesarmées est une des preuves les plus considérables, suivant moi, à invoquer en faveur de la doctrine que j'ai formulée de Y intoxication tellurique, doctrine qui nous donne les raisons de l'immensité des foyers fébrifères dont les surfaces marécageuses ne représentent certainement qu'une partie minime.

Sans remonter aux guerres des temps passés, on a vu 1?. malaria faire de nombreuses victimes dans tous les pays où ont été appelés, depuis un demisiècle, nos soldats et nos marins: en Espagne, en Grèce, en Algérie, à Rome, en Crimée, en Lombardie, en Syrie, en Chine, en Cochinchine, au Mexique et dans presque toutes nos colonies. Pour l'armée anglaise, disséminée à la surface du globe, les rapports statistiques prouvent la part énorme qui revient à la malaria dans sa morbidité. Pendant la guerre de sécession, le cinquième environ des malades (1,122,000 sur 5,845,480) est entré aux hôpitaux pour fièvre intermittente.

Mais chez nous, dans nos pays relativement si salubres, les fièvres intermittentes jouent déjà un rôle considérable dans la morbidité du soldat, et donnent à cette morbidité un caractère différent de la morbidité civile.

Le tableau de la page 578 indique en effet que les entrées aux hôpitaux militaires de l'intérieur pour fièvres intermittentes représentent le dixième (98 sur 1000) de la morbidité totale, et n'est guère dépassé que par celle de la bronchite, de la syphilis. Un certain nombre de ces fiévreux ont puisé leur maladie soit en Algérie, soit aux colonies ; mais le plus grand nombre a contracté la fièvre en France.

Cette prédominance, soit en temps de guerre, soit en temps de paix, est en rapport avec le mode d'installation du soldat, qui le place plus fréquemment que l'habitant des villes et même que celui des campagnes, sous l'imminence de l'infection tellurique.

Je crois avoir fourni une des preuves les plus évidentes de l'augmentation du nombre des fièvres intermittentes à mesure que les armées s'éloignent, dans leur résidence, du centre des villes, en indiquant la répartition de ces fièvres durant seize ans (1849-1865) dans notre garnison française de Rome. Il y eu constamment un rapport mathématique entre le nombre de nos malades en cette ville et la distance à laquelle ils habitaient du centre de la ville. En Algérie aussi, la morbidité par fièvre intermittente est relativement faible dans les villes de garnison ; tandis que dans les camps, elle absorbe presque toute la pathologie militaire. Enfin, quoique s'accomplissant dans un milieu où la malaria joue relativement un rôle minime, cette différence s'observe même en France, et, dans notre garnison de Paris, nous constatons pendant les étés chauds un nombre assez considérable de cas de fièvre dans les casernes les plus excentriques, celles qui avoisinent les remparts, ou occupent les forts détachés, tandis que cette affection est très-rare dans les casernes de l'intérieur de la ville.

Ce fait sur lequel j'ai insisté souvent déjà, et à l'appui duquel j'ai cité l'immunité des habitants des grandes villes situées au centre de foyers fébrigènes meurtriers, nous donne la mesure des imminences morbides menaçant les armées chaque fois que, dans un pays assez chaud pour l'élaboration du miasme palustre, elles quitteront la vie de garnison pour la vie de campagne.

Il nous donne la raison de la différence des maladies qui existent chez les habitants d'un pays envahi et chez les soldats de l'armée envahissante ; alors que, protégés contre la malaria par leur habitation dans des maisons, par le pavage du sol qui oblitère la source des émanations fébrigènes, ces habitants continueront à jouir de leur santé habituelle, le soldat, en campagne, sans protection suffisante contre le sol et contre l'atmosphère, subira les formes les plus graves de l'impaludisme.

C'est alors que des observateurs inattentifs ont pu croire que l'agglomération des troupes créait, cette fois encore, une maladie nouvelle, tandis qu'il y avait simple intoxication par les miasmes telluriques auxquels le soldat était exposé, et exposé d'une manière d'autant plus dangereuse que, venant souvent d'un pays sain, il n'était pas protégé contre l'infection par l'accoutumance qui est un des bénéfices de l'indigène des foyers fébrifères.

Le danger est grand surtout quand, du milieu salubre par excellence, du milieu maritime, le soldat est brusquement livré aux exhalaisons d'un sol meurtrier. Que de fois ont été confirmés les préceptesde Lind qui s'oppose avec la plus grande énergie aux débarquements de nuit sur les côtes insalubres, et cite à l'appui de sa thèse l'histoire d'équipages entiers perdus pour être descendus à terre dans de semblables conditions !

Lorsque des circonstances impérieuses, les nécessités de la guerre, obligent à prolonger le séjour de l'homme dans ces milieux dangereux, il faut, autant que possible, en diminuer le péril en l'entourant d'abord des moyens protecteurs les plus complets; si c'est une armée, par exemple, qui traverse un pays à fièvres, et pendant la saison épidémique, elle devra, s'il y existe des centres dépopulation, s'imposer aux habitants, s'établir autant que possible dans des maisons, afin d'éviter de passer les nuits soit au bivouac, soit sous la tente qui n'offre qu'un • abri insuffisant contre le sol et les brouillards fébrifères.

Pendant les changements de garnisons qui s'opéraient autour de Rome, nos soldats ne couchaient point sous la tente à leur arrivée aux lieux des étapes ; ils étaient installés, pour la nuit, dans des granges, des fermes, des hangars, dans tous les locaux, en somme, qu'on avait pu trouver sur leur parcours, et qui étaient bien préférables hygiéniquement à un campement quelconque.

L'histoire ne nous donne que trop d'exemples des dangers courus par les armées qui sont obligées de camper à la surface d'un sol insalubre. Qu'on médite ce passage de Tite-Live, et l'on y reconnaîtra l'influence pernicieuse des émanations telluriques sur une armée obligée de garder la campagne, les effets bienfaisants, au contraire, sur l'armée opposée, de sa retraite en ville; il s'agit de la célèbre épidémie décrite sous le nom de peste de Syracuse. « La peste survint qui, attaquant les deux armées, suspendit bientôt tout projet d'hostilités. En effetr dans l'automne, et dans des lieux naturellement malsains, mais plus encore hors la ville que dans son enceinte, une chaleur d'une violence insupportable frappa tous les soldats daus les deux camps ennemis. Et d'abord ils étaient malades et périssaient par le vice de la saison et celui du terrain qu'ils occupaient. Cependant les ravages de la maladie furent plus considérables dans le camp des Carthaginois que dans celui des Romains, qui pendant le siège avaient eu le temps de s'accoutumer au climat et aux eaux. Les Siciliens, qui servaient comme auxiliaires dans l'armée ennemie, se retirèrent chacun dans la ville voisine, sitôt qu'ils s'aperçurent que le mal se propageait par l'insalubrité du lieu. Mais les Carthaginois qui n'avaient de retraite nulle part, périrent tous

jusqu'au dernier, avec leurs généraux, Hippocrate et Ilamilcon. Marcellus, voyant un iléau si terrible fondre sur son armée, la fit rentrer dans la ville où le séjour à l'ombre et dans les maisons refit les corps languissants. »

N'en fut-il pas de môme dans cette épidémie qui anéantit aux pieds du Capitule l'armée des Gaulois campés, sans abri, sur l'emplacement actuel du Forum et du Velabre ?

L'armée française campée autour de Rome jusqu'au mois de juillet 1849, ne courait-elle pas elle-même de semblables dangers, si le siège de la ville s'élait prolongé quelque temps encore.

Y a-t-il avantage, dans les régions à fièvre des pays chauds, à envoyer des troupes de couleur? Il est certain que le soldat nègre, employé dans le pays dont il est originaire, souffre moins de la malaria que le soldat étranger de race blanche. Mais celte immunité relative paraît s'atténuer considérablement, sinon s'effacer, lorsque les troupes noires sont transportées dans un foyer palustre plus ou moins éloigné de leur lieu d'origine.

Dans son analyse des rapports statistiques et sanitaires de l'armée anglaise, Ely fait ressortir la fréquence des principales maladies suivant les garnisons, et nous donne les éléments d'une comparaison très-intéressante sous ce rapport entre les troupes blanches et les troupes noires au service de la Grande-Bretagne ; nous y voyons, par exemple, qu'à Ceylan les chiffres annuels des cas de fièvre paludéenne s'élèvent à 400 sur 1,000 hommes d'effectif pour les soldats nègres, que ces chiffres montent même à 575 sur 1,000 en Chine où les soldats blancs {Anglais) présentent une proportion moindre (450 cas sur 1,000 hommes d'effectif) (voy. Léon Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 520 et suivantes) .

La connaissance des limites saisonnières dans lesquelles s'accomplit habituellement l'endémo-épidémie annuelle des pays à fièvres est de la plus haute importance pour la détermination des époques auxquelles les troupes pourront y être envoyées avec le moins de risques d'intoxication immédiate. Nous avons établi plus haut, l'assujettissement de cette période épidémique à certaines conditions météorologiques régulières, et particulièrement au retour régulier des saisons. Il est donc essentiel, dans les pays à fièvre de la zone tempérée, d'utiliser cette période d'intervalle des épidémies pour les visiter ou les habiter avec le moins de danger possible ; les six premiers mois de l'année seront les plus favorables sous ce rapport.

L'application de ces règles est bien autrement importante encore dans les pays chauds où les dangers de l'intoxication sont plus immédiats pour les nouveaux venus. Thévenot déjà conseillait de tenir bien compte de cette importance de la date d'arrivée des troupes au Sénégal, et de n'y envoyer les nouveaux régiments que pendant l'hiver. Ces conseils, tant de fois répétés depuis, sont aujourd'hui mis en pratique, et maintenant les postes du Haut-Sénégal ne reçoivent plus le contingent européen de la garnison qu'en octobre, époque de déclin de l'hivernage; ces troupes ne subissent donc plus en arrivant l'impaludalioii

aiguë.

La meilleure condition pour réduire la morbidité d'une armée dans un pays intra-tropical où les influences telluriques sont à redouter presque en toute saison, est de diminuer, autant que le permettront les opérations de guerre, la durée du séjour à terre des soldats envovés en ces pays. Depuis l'installation d'hospices flottants dans la rade de Bombay, les malades anglais peuvent guérir

sans rentrer en Europe, et l'on ne voit plus, comme autrefois, les régiments de la compagnie des Indes se réduire en quelques années à un petit groupe d'hommes cachectiques, affaiblis, et constamment malades.

« Tous les chirurgiens-majors qui se sont succédé dans la direction du service de santé de la division navale de la côte occidentale d'Afrique, MM. Raoul, Lannaud, Fonssagrives, etc., ont fait cette remarque importante sur l'immunité que confère, au Gabon, le séjour à bord des navires de la slalion contre l'invasion de la fièvre bilieuse ; on ne l'observe que sur des hommes habitant la terre, ou ayant contracté la maladie à terre » (B. Benoît). Evidemment il faudra que les navires ainsi transformés en lieu de refuge, ne restent pas ancrés dans l'intérieur des ports étroits et insalubres. Plus la distance de la côte sera considérable, plus la protection sera complètement assurée. Worms a vu des matelots ancrés près de Bone, être atteints de la fièvre, et des navires situés à une portée de fusil plus loin être complètement indemnes. Dans l'enceinte même du port, les matelots séjournant à bord jouiront d'une immunité relative comparativement aux habitants qui résident à terre. Les équipages du commerce à Saint- Louis donnent, terme moyen, un cinquième ou peut-être un huitième seulement de leurs hommes à l'hôpital de cette ville, tandis que la garnison blanche donne un nombre trois fois plus fort que l'effectif.

Dans mon étude sur l'expédition anglaise de la Côte-d'Or de Guinée (Gaz. Iiebd., janvier 1874), j'ai signalé les mesures adoptées par le commandant de l'expédition pour que les troupes envoyées d'Angleterre restent à bord des bâtiments transports jusqu'au moment de la marche de l'armée sur Coomassie; on a ainsi heureusement supprimé pour elle tout séjour préalable sur le littoral lui-même, séjour bien autrement dangereux que celui de l'intérieur du pays; les laisser sur cette côte, même sans ennemis à combattre, c'eût été risquer de les voir se fondre avant le commencement de la lutte.

C'est un exemple bien remarquable de la puissance de l'homme pour diminuer la morbidité d'une armée que cette expédition qui a été qualifiée, à si juste titre, du nom de Doctor's war, guerre des médecins. Grâce à l'initiative de nos collègues anglais, cette guerre a été accomplie sans grand désastre, dans un des pays où l'homme de race blanche se trouve aux prises avec les influences météorologiques et telluriques les plus redoutables. On a su, pour l'accomplir, choisir les deux mois de l'aimée (décembre et janvier) où le danger était à son minimum, et les troupes sont revenues presque intactes; immunité d'autant plus digne d'attention qu'au commencement de ce siècle, en 1809, une armée anglaise était presque anéantie, pour avoir débarqué, contrairement à l'avis de ses médecins, sur un littoral bien moins redoutable, à File de Walcheren, en Hollande ; ici cependant le danger n'existe pour les nouveaux venus que pendant la saison d'automne; mais, contrairement aux avis des médecins, c'est à cette époque précisémeut que le débarquement avait eu lieu.

Nombre de médecins militaires se sont exagéré le rôle morbifique de l'infection palustre.

Quelques-uns ont voulu donner aux intluences telluriques une puissance pathogénique presque suffisante à l'explication de toutes les maladies des armées. Pour Hildenbrand, c'est-à-dire pour le plus grand observateur du typhus, cette affection provenait de la malaria ; pour Haspel , et nombre d'observateurs distingués de l'Algérie, la dysenterie en proviendrait aussi ; il en serait de même des hépatites ; nous avons vu l'opinion de Pettenkofer sur l'origine tellurique de

DICT. ENC. 2* S. IX. 2$

434 MORBIDITE MILITAIRE.

la fièvre typhoïde, opinion conforme à celle qu'il professe pour le choléra et dont nous avons démontré l'exagération.

Conditions météorologiques. On comprend que ce soit surtout en campagne que s'exercent d'une manière plus complète sur les soldats les influences météorologiques. L'histoire médicale de bien des armées peut servir à mettre en évidence l'action pathogénique des influences saisonnières dont la population civile a su s'abriter d'une manière plus ou moins absolue, et à prouver que ces influences peuvent s'élever parfois à la hauteur d'éléments morbifiques assez puissants pour entraver la marche d'une armée.

De ces expériences sont résultés, dès l'antiquité, les préceptes formulés par les plus grands capitaines de subordonner l'ouverture des hostilités, l'entrée en campagne des armées, aux conditions saisonnières du pays où devait se faire la guerre. Ces préceptes ont été, pour nos climats, et relativement aux armées de provenance méridionale, établis par César qui, dans ses commentaires, détermine l'époque de l'année à laquelle les cohortes romaines peuvent pénétrer dans les Gaules, pour y accomplir leurs expéditions sans crainte d'être anéanties par le froid avant leur retour sur le littoral méditerranéen.

Les rigueurs de la température, pendant les longs hivers de ces pays du Nord, avaient fait adopter, au général romain, comme date à peu près fixe pour l'ouverture des hostilités, les premiers jours du mois de juin, et il les menait assez activement pour terminer avant la fin de septembre. Jamais, en ce pays, il n'entreprenait de campagne à une époque plus avancée de l'année, à moins que cette campagne ne dut être très-courte; toujours il faisait rentrer ses troupes dans leurs quartiers d'hiver, à l'équinoxe d'automne. En Pannonie, au contraire, en Illyrie, il pouvait, sans crainte du froid, commencer la guerre avant le printemps et la finir après l'automne.

D'après les expériences accomplies dans nos camps, et d'après les faits observés dans les dernières guerres européennes, c'est du mois de mai au mois de juillet qu'en nos climats une armée se mettrait en campagne avec les moindres chances de morbidité. Partant plus tôt, elle subira encore l'action de la saison froide, qui se traduira par le nombre exceptionnel de bronchites, de rhumatismes articulaires, d'angines inflammatoires ; plus tard, en automne, la dysenterie, et enfin les fièvres entraîneront une morbidité d'un autre genre. Ces faits correspondent aux observations faites par Pringle, dans l'armée anglaise de Hollande au siècle dernier. Ces différentes affections représentent, en nos climats, sous une forme atténuée, les principales maladies qui, dans les climats extrêmes, menacent les armées, mais alors sous leur forme plus complète et plus redoutable.

Il est assez difficile de déterminer, d'une manière générale, les variations de la morbidité militaire sous des influences aussi diverses elles-mêmes que les influences météorologiques suivant les saisons et les climats.

D'après la répartition de la morbidité dans l'armée anglaise, on peut cependant considérer comme une loi, à peu près sans exception, l'accroissement progressif du chiffre des maladies à mesure qu'on descend vers les climats intertropicaux; la morbidité maximum correspond à l'équateur isotherme.

Quelle que soit l'époque à laquelle seront transportées, sous ces latitudes, des troupes de nos climats, s'il n'y existe aucune altitude compensatrice, on peut regarder comme très-probable, non-seulement le développement d'un nombre considérable de maladies, mais l'obligation d'un retour, à courte échéance, de l'ensemble de l'expédition.

Dans les climats tempérés, au contraire, et même dans les climats froids, où l'influence météorologique à redouter est celle de l'hiver, la morbidité des armées pourra être en partie conjurée par les mesures que prendra le commandement. Si les généraux qui eurent à conduire les cohortes romaines dans les Gaules se fussent conformés aux préceptes de César, il n'y aurait point eu, sans doute, de ces légions totalement perdues dans les glaces et les frimas de la Bretagne.

11 est important de noter, cependant, que l'influence météorologique exercera son action morbifique, sur les armées en campagne, d'une manière très-différente, suivant les conditions où se trouveront ces armées. Quand, par exemple, nous voyons des équipages résister pendant un hiver entier au froid du climat polaire, alors que nos armées, en 1815, ont été anéanties en partie par une température infiniment moins basse que celle-là ; alors qu'en Grimée nos troupes ont éprouvé tant de congélations, alors enfin que maintes fois, en Algérie, des colonnes ont été compromises et ont subi une morbidité et même une mortalité considérable, par des abaissements de température qui n'allaient pas au-dessous de — 5° centigrades, on doit comprendre que la plus évidente même des actions morbifiques produites par l'atmosphère, la congélation, est subordonnée à l'état de prédisposition de celui qui la subit. La réceptivité de l'organisme, créée par les souffrances antérieures, joue un rôle plus considérable encore dans le développement des maladies les plus graves des armées en campagne.

«Au début d'une campagne et aussi longtemps que les privations, les fatigues, les émanations méphitiques, n'ont pas altéré le sang et par suite les forces de l'organisme, les soldats résistent admirablement aux intempéries des saisons. Ce n'est que lorsque l'équilibre est rompu, lorsque les recettes alimentaires réparatrices ont cessé de compenser les dépenses journalières de l'organisme, que les moindres variations atmosphériques donnent lieu à des maladies nombreuses. Ce ne sont plus alors des inflammations franches et peu meurtrières ; ce sont des maladies typhoïdes, des diarrhées épidémiques, des dysenteries de mauvais caractère, le scorbut, l'anémie, etc.

« On est trop disposé à s'exagérer l'influence malfaisante des intempéries des saisons. Le froid, le chaud, le vent, la pluie, les changements brusques sont certainement des modificateurs puissants ; mais pour la production des épidémies de mauvais caractère, ils n'arrivent qu'en seconde ligne. Une fois l'organisme affaibli par une série de privations, la cause climatérique est simplement une cause occasionnelle , une condition; la cause efficiente du mal gît dans un sang altéré, soit lentement par la série de toutes les misères, soit tout à coup par un miasme spécifique formé quelque part et absorbé » (Garreau) .

Nous adoptons pleinement cette opinion au point de vue de la morbidité dans les climats froids et tempérés, puisque nous considérons même les accidents les plus brusques du froid comme préparés, pour ainsi dire, par les conditions de réceptivité, d'affaiblissement antérieur du soldat. Quand des épidémies de con gélation se manifestent en Algérie, c'est, comme en Crimée, sur des régiments épuisés par des maladies ou des cachexies antérieures, et auxquels manquent absolument les conditions de résistance des équipages naviguant près du pôle nord, et protégés contre une température bien plus basse, par une alimentation suffisante.

Mais nous pensons, d'autre part, que, chez les troupes expéditionnant dans les pays chauds, et pour lesquelles l'influence météorologique à redouter est

surtout la chaleur, la morbidité produite sous cette influence est bien plus indépendante des conditions de réceptivité créées par un affaiblissement antérieur de* l'organisme. Dans ces climats, les armées de race blanche, encore indemnes de toute souffrance, subiront, dès leur arrivée, une morbidité considérable, soit sous l'influence de maladies graves, comme la dysenterie, l'insolation, soit sous celle d'affections relativement bénignes mais qui se généralisent à toute l'armée, comme la diarrhée, l'embarras gastrique, la fièvre rémittente, l'érythème tropicus, et enfin les accidents nerveux que nous avons décrits à l'article Ragle. Et si l'on se rappelle, en outre, que les maladies infectieuses auxquelles lespays chauds donnent une intensité spécialement redoutable, la fièvre intermittente, la fièvre jaune, atteignent surtout le nouveau venu, on comprendra pourquoi si souvent des armées, nouvellement débarquées en ces climats meurtriers,, ont été arrêtées par les maladies, dès leur entrée en campagne.

La maladie, d'origine météorique, la plus commune dans les climats et lessaisons froides, est la bronchite dont la répartition dans les divers postes de l'armée anglaise est indiquée par le tableau suivant, qui prouve bien son augmentation progressive à mesure que ces postes sont plus éloignés de l'équateur.

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