‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.61Chapitre 70 sur 114 · RESPIRATOIRES · texte numérisé non relu

RESPIRATOIRES

SUR 1 000 MALADES

ISO

Dans les stations les plus septentrionales de l'armée anglaise, la bronchite nonseulement pèse considérablement sur la morbidité, mais elle devient une cause de mortalité.

Dans nos climats tempérés cette affection n'influence que le nombre des malades ; elle s'accompagne rarement, chez nos soldats, de complications de pneumonie; elle ne prend habituellement de caractère spécial de gravité que dans certaines conditions épidémiques sur lesquelles nous avons insisté à propos de la rougeole et du catarrhe suffocant épidémique.

La pneumonie est, comme l'indique le tableau de la page 378, une affection assez rare dans l'armée française, ce qui prouvé, jusqu'à un certain point, l'insuffisance des conditions météorologiques pour la produire. Elle apparaît, il est vrai, surtout pendant la saison froide, mais à la fin de cette saison, plus tard que la bronchite; sa bénignité habituelle dans notre armée (8 à 10 décès sur

100 malades) n'est que la confumation des faits constatés par Grisolle chez les adultes d'âge correspondant ; l'âge du soldat est donc la seule cause de cette bénignité ; la pneumonie des vieillards de l'armée, des invalides, est au contraire, et conformément aussi aux faits observés dans la population civile, d'une gravité considérable (80 à 90 décès sur 100).

Dans nos garnisons d'Afrique, comme dans les colonies, il se manifeste fréquemment , au commencement de l'hiver, des épidémies très-redoutables de pneumonie; ici la mortalité est excessive ; c'est la pneumonie palustre, qui tue environ la moitié de ceux qu'elle atteint et frappe ceux qui ont subi d'abord l'intoxication tellurique. La diatbèse scorbutique donne également un caractère spécial de gravité aux pneumonies des armées en campagne. C'est par cette double influence, tellurique et scorbutique, que nous nous expliquons l'effrayante mortalité des pneumonies pendant la guerre de sécession (14,758 décès sur 61,202 atteintes, environ un quart des malades).

Les affections des séreuses sont communes chez le soldat. A Cronstadt, à Sébastopol, les médecins militaires russes ont observé de véritables épidémies de péricardites hémorrhagiques, affections coïncidant habituellement aussi avec des épidémies de scorbut, mais trop fréquentes pour qu'on ne dût pas évoquer en même temps une influence rhumatismale.

De ces affections, la plus commune dans notre armée, c'est la pleurésie, dont les salles des hôpitaux militaires renferment toujours un nombre relativement considérable. Il en entre annuellement 1,200 à 1,500 cas dans nos hôpitaux ; et Ton sait combien est relativement longue la morbidité causée par cette affection. Elle est plus fréquente certainement en janvier qu'en juillet chez nos soldats; elle semble donc se rattacher aux influences qui produisent les autres affections catarrhales à frigore; mais cependant il n'est aucune époque de l'année, où elle ne se manifeste. Sa rareté dans nos garnisons de l'Italie, de l'Algérie, prouve sa dépendance des influences climatiques. Elle se développe fréquemment pendant les marches ; parfois alors l'absence de douleur initiale, de fièvre, fait rejeter par le malade la gêne respiratoire qu'il éprouve sur le compte de fatigues qu'il dominera bientôt; c'est alors que l'épanchement s'accroît démesurément, et qu'au premier examen médical on constate souvent une matité absolue de tout un côté.

J'éprouve cependant quelque hésitation à considérer les pleurésies latentes comme beaucoup plus communes dans l'armée que dans la population civile ; l'examen médical du soldat se fait assez souvent pour permettre, peut-être, dfc reconnaître plus aisément cette affection à son début et pour la faire considérer comme d'une fréquence exceptionnelle dans l'armée ; et c'est même à ces visites, permettant un traitement plus immédiat du mal, que nous attribuons la bénignité relative de la pleurésie dans nos hôpitaux militaires (2,5 à 4 décès sur 100 au lieu de 9 dans les hôpitaux civils de Paris).

On conçoit la fréquence assez considérable du rhumatisme articulaire aigu dans l'armée ; l'âge du soldat correspond à la période de la vie où cette affection est le plus commune. La garnison anglaise du Gap est, de toutes les garnisons des armées européennes, celle qui en souffre le plus. Mais il ressort, en outre, des statistiques anglaises, que loin d'être limité aux climats froids et tempérés, le rhumatisme est également très-commun dans les pays chauds, spécialement aux Indes, où les soldats anglais en sont atteints presque aussi fréquemment que dans la mère patrie, et d'où si grand nombre reviennent, à l'hôpital militaire de

Netley, atteints d'affections consécutives du cœur. Nous pensons qu'il y a, dans l'armée anglaise, une prédisposition de race à ces maladies ; pour noï soldats le rhumatisme, commun en Europe, diminue notablement, au contraire, dans les garnisons situées sur une zone plus méridionale, en Algérie par exemple.

A côté du rhumatisme articulaire, figure le rhumatisme musculaire, et surtout le rhumatisme musculaire chronique, relativement si commun, celui-là, chez les anciens soldats ; c'est au point que Parent-Duchâtelet voulant constater sa fréquence chez les débardeurs de Paris, ne l'a reconnu que chez quelques-uns d'entre eux qui avaient lait des campagnes.

Des affections météoriques dépendant des saisons et des climats chauds, celle qui joue le rôle le plus important, dans la morbidité militaire, c'est la dysenterie.

Dans quelques-unes de nos garnisons de l'intérieur, on l'observe presque tous les ans : Versailles, Lyon, Toulouse, comme autrefois Metz et Strasbourg, ont, annuellement, aux mois de juillet et d'août, un nombre parfois considérable de dysentériques. Dans les années exceptionnellement chaudes, les garnisons habituellement préservées, comme Paris et les forts environnants, subissent ellesmêmes cette affection.

Mais c'est surtout dans les camps que, même en nos climats, la dysenterie reparaît le plus régulièrement à l'époque des plus grandes chaleurs ; dans l'arm comme dans la population civile, elle constitue surtout une maladie des campagne;, où, avec les fièvres intermittentes, elle prédomine, contrairement à la fièvre typhoïde et aux maladies virulentes, qui, elles, trouvent leur milieu le plus favorable dans les grandes cités. Il en a été de même aux États-Unis d'Amérique, pendant la guerre de sécession; sur moins de 6 millions de malades, plus du tiers, 2 millions environ ont été atteints soit de dysenterie, soit de flux intestinaux.

La dysenterie, périodique en somme dans nos climats, éventuelle dans nombre de nos villes de garnison, n'y subissant jamais ce passage à la chronicité qui en. fait une maladie presque fatalement mortelle, devient plus générale, plus permamente, plus facilement chronique à mesure qu'on observe plus près de l'équateur. Les échelons de fréquence do cette maladie, dans les diverses armées, quoique modifiés par la prédisposition ou l'immunité relative de certaines localités, correspondent presque mathématiquement aux degrés de latitude où résident les garnisons; alors qu'en Angleterre la morbidité par dysenterie est annuellement d'un environ sur 1000, cette morbidité, aux Antilles, s'é!ève à 400 sur 1000 hommes d'effectif. Il en est de même dans notre armée : tandis qu'en France elle ne tue pas, année moyenne, 1 homme sur 2000, au Sénégal elle entraine plus du tiers des décès (57 sur 100).

L'extrême chaleur semble jouer surtout le rôle de cause prédisposante, et les refroidissements accidentels, comme ceux qui, sous les tropiques, ont lieu chaque soir, en sont la cause occasionnelle. Cette influence du refroidissement a été maintes fois démontrée par la brusque explosion d'épidémies de dysenterie dans les armées après une averse (Pringle, Bataille de Detlingen) ou après le passage a gué d'une rivière.

• La morbidité par dysenterie est d'autant plus considérable dans les pays chauds, que la cause y existe en permanence, et qu'au lieu de créer une immunité pour l'avenir, l'affection augmente au contraire la prédisposition à une nouvelle atteinte. Aussi, tout malade atteint de dysenterie en ces régions, est-il le plus

habituellement condamné à de nombreuses rentrées aux hôpitaux, jusqu'à ce qu'on le renvoie en France.

Ce qui augmente enfin la morbidité des armées par dysenterie dans ces climats, c'est que la prédisposition des troupes indigènes est aussi considérable que celle des troupes étrangères : les régiments de couleur, au service de l'Angleterre, y sont aussi cruellement frappés de dysenterie que les régiments blancs ; notons en dernier lieu la fréquence de complications hépatiques, exclusives, on le sait, aux dysenteries des climats tropicaux et juxta-tropicaux.

Conditions infectieuses. Les causes infectieuses comprennent : 1° celles qui résultent des émanations putrides fournies soit par les produits excrémentitiels séparés de l'organisme, soit par la putréfaction du corps de l'homme ou des animaux ; et 2° celles qui se développent non plus sous l'influence de la matière morte, mais, au contraire, par le fait de l'action de l'homme vivant sur l'homme, ou miasme tellurique.

1° Parmi les maladies fréquentes dans l'armée sous l'influence des émanations fournies par les matières animales en putréfaction ou par les produits excrémentitiels, ce sont encore les affections intestinales, la diarrhée et là dysenterie, que nous mettrons en première ligne ; c'est en raison de ce mode pathogénique que, sans doute, la fréquence de la dysenterie ne va pas tout à fait mathématiquement croissant à mesure qu'on se rapproche de l'équateur isotherme ; il y a des foyers qui récèlent des causes locales et déplacent ainsi la régularité de cette répartition géographique.

La rareté de la dysenterie, dans notre armée d'occupation des États-Pontificaux (1849-1866), où sévissait la fièvre intermittente, sa rareté dans certaines garnisons des Antilles où la malaria absorbe à elle seule presque toute la morbidité, sa rareté en France même, à l'hôpital militaire de Rochefort, celui de tous nos hôpitaux militaires où il y a le plus de fièvres intermittentes, indiquent suffisamment que ce n'est pas la putréfaction végétale qui engendre la dysenterie infectieuse des armées en campagne; elle a pour origine spéciale, suivant nous, les émanations des matières fécales insuffisamment recouvertes, émanations qui deviennent de plus en plus abondantes, à mesure que se généralise la diarrhée parmi les soldats, et que les hommes se rendent plus difficilement aux latrines.

Il semble que, dans l'armée fédérale, les énjanations putrides aient donné lieu, en outre, au début de la guerre, à l'époque où le sol des camps n'était pas drainé, où les latrines n'étaient pas installées, à d'autres accidents gastro-intestinaux, spécialement à l'ictère qui a été exceptionnellement fréquent; nous avons rapproché ce fait des épidémies de maladies bilieuses observées dans notre armée (art. Miasmes, p. 527).

2° Les émanations provenant de l'homme lui-même, et qui acquièrent leur maximum de nocuité dans certaines conditions de cachexie antérieure et d'encombrement, sont l'origine de la maladie, dont les noms les plus vulgaires : typhus des camps, typhus nautique, peste de guerre, etc., rappellent l'affinité pour les armées. L'histoire militaire du typhus peut-être scindée, comme l'a proposé F. Jacquot, en trois périodes de durée inégale.

La première de ces périodes s'étend de 1528, année où l'armée française fut atteinte de la première épidémie militaire connue, étant sous les murs de Naples et commandée par Lautrec, jusqu'en 1817. Pendant ces trois siècles, il n'y eut aucune guerre en Europe qui ne fut signalée par des épidémies quelquefois

extrêmement graves, dont les plus notables se manifestèrent : en 1552. dans l'armée de Charles-Quint, au siège de Metz; en 1556, dans celle de Maximilien II; en 1655, dans l'armée française au siège de Nimègue (guerre de 50 ans) ; en I 742, dans l'armée française assiégée dans la forteresse d'Egra, par les troupes de Marie-Thérèse; dans l'armée anglaise durant toute la guerre de sept ans (1756-1765); et, enfin, pendant les guerres de la Révolution (1794-1799, soit en Vendée, soit à Gènes), puis durant celles de l'Empire (1806 à 1810, en Allemagne; 1815 à 1817, à Vilna, Cologne, Coblentz et sur la plus grande partie de notre territoire).

A celte période en succède une autre (1812-1854), où le typhus devient tellement rare dans les armées que les uns se laissent aller à le considérer comme un fléau passé, les autres comme une entité morbide absorbée par la fièvre typhoïde, dont l'histoire s'édifiait alors.

La troisième période date de 1854, de la guerre de Crimée, où notre armée seule a fourni 15,000 typhiques, et où l'épidémie frappait simultanément les armées anglaise, piémontaise, russe. Enfin l'épidémie plus récente d'Algérie est là pour prouver que le mal est encore de notre époque.

Dans l'armée, comme dans la population civile, le typhus pétéchial se développera : ou spontanément, c'est le typhus originaire d'Hildenbraud; ou par conage, c'est le typhus contagieux.

A. Typhus originaire. Il est certain que le typhus était jadis beaucoup plus commun dans la flotte et dans les armées; Lind cite une série d'observations, d'après lesquelles il avait suffi de fermer les sabords, en raison du gros temps, pour entraîner le développement du mal parmi les équipages. Nous pensons que si, aujourd'hui, l'explosion du typhus est moins fréquente en pareilles conditions, ce n'est pas que le mal ait cessé d'être faisable de toutes pièces, c'est surtout parce que les circonstances nécessaires à sa production font, grâce aux progrès de l'hygiène, plus complètement défaut.

Il ne suffit pas, en effet, pour engendrer le typhus, d'agglomérer des individus en bonne santé, bien nourris, dans un milieu soigneusement ventilé et rigoureusement surveillé au point de vue de la propreté. Ce qui le prouve, c'est l'immunité des troupes embarquées, en ce siècle, pour les campagnes lointaines de Crimée, de Syrie, de Chine, du Mexique et qui ont accompli ce trajet sans explosion de typhus, malgré le véritable trop-plein de certains bâtiments.

Au contraire, l'encombrement de nos soldats déjà malades sous les huttes de Crimée, comme l'encombrement de nos prisonniers à bord des pontons anglais sous le premier empire, renouvelaient les conditions d'un autre temps et prouvaient la spontanéité du typhus dans nos armées; j'ai rapporté à l'article Miasmes (p. 529), l'observation toute actuelle, publiée par Gourrier, de l'explosion du typhus à bord de Ylbraihmieh, frégate de guerre égyptienne, dont l'aménagement ne présentait aucune des conditions hygiéniques actuelles de notre flotte.

Les misères subies par les populations de Metz et de Paris, pendant les sièges de 1870-1871, et la non-apparition du typhus dans ces deux villes ont été invoquées comme preuves de la non-spontanéité du typhus des armées. Il faut, cependant, tenir compte de cette circonstance que, d'après les observations faites à Paris, aussi bien que d'après celles faites à Metz et relatées par E. Grellois, les affections subies pendant les deux sièges semblaient un véritable acheminement L l'explosion du typhus. 11 faut tenir compte, en outre, de cette autre circon-

stance qu'en somme la cause principale du typhus, l'encombrement, n'a été, ni dans l'une ni dans l'autre de ces villes, porté à un degré comparable à celui que subissent les armées étroitement enfermées dans une forteresse. Grâce aux forts avancés protégeant l'enceinte de ces deux villes, l'ennemi a toujours été tenu assez loin pour ne pas même entamer cette enceinte ; il n'y a pas eu d'encombrement dans le véritable sens de ce mot; ce dont on a souffert le plus, c'est de la faim, et c'est par erreur qu'on a attribué à la famine un rôle capital dans la pathogénie du typhus.

La famine agit en modifiant les sécrétions et en rendant plus dangereuses les émanations de l'organisme; toutes les causes débilitantes concourent cà ce même résultat : l'augmentation du danger de l'homme pour l'homme, et la malpropreté individuelle y ajoute un nouveau péril. On comprend, dès lors, la fréquence exceptionnelle du typhus parmi les prisonniers de guerre qui ont tant SKtffert auparavant, et qu'on agglomère clans des locaux insuffisants, comme le furent nos prisonniers à Yilna.

La guerre de Crimée est un exemple de la disposition de toutes les races à cette affection, qui fut en rapport avec les conditions d'installation de chaque armée, et qui, fréquente chez les Anglais pendant la première année de la guerre, fut, pendant la seconde, relativement rare chez eux et commune chez nos soldats, dont l'installation était demeurée comparativement déplorable.

B. Typhus contagieux. Quant au typhus contagieux, le danger est d'autant plus considérable que l'on vit plus près du foye.', le typhus originaire; c'est ce qui explique la morbidité et la mortalité exceptionnelles des médecins militaires de notre armée en Crimée; il en est mort, du typhus seulement, 15 pour 100, alors que les autres officiers n'ont perdu que 0,47 sur 100 de leur effectif. Le retour des armées atteintes de typhus est d'autant plus dangereux que ce retour s'opère au milieu de populations plus prédisposées par leur état sanitaire antérieur, et que cette rentrée s'opère en masses plus considérables ; ce sont là deux faits dont nous avons fourni la démonstration à l'article Quarantaine, et qui nous expliquent pourquoi, à Constantinople, tant de soldats convalescents d'autres maladies ont été atteints de typhus importé de Crimée, alors que nos garnisons de France, où les hommes étaient, en général, bien portants, ont été à peine influencées dans leur état sanitaire, par le retour de l'armée en France et la dissémination des germes typhiques sur tout notre territoire.

La diminution des épidémies de typhus dans les guerres modernes est une conséquence d'un fait banal, dont on ne tient pas assez compte dans les explications qu'on a voulu en donner ; elle résulte surtout de la facilité actuelle et de la rapidité des moyens de communication permettant le rapatriement presque immédiat des premiers malades, des premiers blessés, de ceux qui, dans les guerres d'autrefois, commençaient à préparer le terrain de l'explosion épidémique dans l'armée, par l'encombroment des hôpitaux dès le début de la lutte.

Conditions alimentaires. Parmi les maladies alimentaires, celle qui domine dans les armées en campagne, c'est le scorbut. La morbidité entraînée par cette affection est infiniment plus considérable que ne l'indique le chiffre des scorbutiques. Le scorbut, en effet, s'établit lentement, progressivement; et, avant d'arriver à dominer suffisamment la constitution médicale pour fournir des cas bien tranchés, il intervient d'une manière néfaste dans le décours de toutes les autres affections pour en augmenter et la durée et la gravité. Pendant les sièges de Paris et de Metz, il n'y a eu qu'un nombre fort restreint de cas de scorbut ; mais

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combien n'a pas été considérable la masse d'individus atteints d'accidents pulmonaires et intestinaux dus à la diathèse scorbutique qui dominait alors.

C'est dans une armée française, parmi les chevaliers de la cinquième croisade, que le scorbut, fut à Damiette en 1218, observé pour la première fois, d'après la relation de J. de Vitry ; on sait qu'il contribua notablement au désastre de celle de saint Louis, comme le prouvent les Mémoires de Joinville.

A partir de l'époque où commencèrent les voyages au long cours, le scorbut fut très-commun dans toutes les flottes européennes, spécialement dans les flottes espagnole, anglaise et française; et, pendant les dernières guerres entre l'Angleterre et la France (1795-1814), il fit, suivant Meyler, plus de ravages dans la flotte britannique que tous les accidents de cette lutte acharnée. Sur terre, il se manifestait surtout dans les guerres de siège, à Bréda (1624), à Thorn (1703) , en Crimée, malgré les prédictions optimistes qui le déclaraient aussi un fléau du passé, dans notre armée seulement il atteignait 25,000 soldats.

Les faits observés dans les armées suffisent à prouver que c'est là surtout une maladie de nutrition ; pendant plusieurs années, les prisonniers militaires de la garnison de Paris, détenus au fort de Yanves, ont subi, au retour de chaque printemps, à l'époque où la nourriture végétale fait le plus complètement défaut, de petites épidémies scorbutiques sans extension à leurs gardiens, ni à la garnison du fort. En Crimée, malgré leur proximité des malades, les médecins n'en ont pas souffert plus que les autres officiers ; cette immunité des officiers a, du reste, été signalée de tout temps dans les épidémies de scorbut.

Si l'affection se rattachait à une influence atmosphérique (froid humide, miasme volatil), on ne remarquerait pas l'immunité habituelle des assiégeants, alors que les assiégés, privés de végétaux frais, sont si gravement atteints.

En Crimée, il est vrai, on a observé la relation inverse; notre armée qui assiégeait a été atteinte du scorbut, et les Russes, non ; la raison en est simple : Sébastopol n'était pas bloquée et continuait à recevoir des approvisionnements dont nous, éloignés de France, étions relativement bien plus privés ; nos alliés, les soldats anglais, mieux nourris, n'avaient pas la maladie.

Dans notre armée même, on constatait alors, de régiment à régiment, la différence de fréquence du scorbut, suivant le soin apporté à l'ordinaire des hommes.

A bord des bâtiments de notre Hotte, on voit les épidémies de scorbut s'arrêter court par le ravitaillement, par l'atterrissement. En Angleterre, les distributions de jus de citron y ont mis presque fin, et, dans la marine hollandaise, il a disparu devant les grands approvisionnements de pommes de terre dont on charge les navires.

Cette disparition rapide prouve qu'il n'existe aucune condition virulente pour maintenir l'affection une fois la cause alimentaire supprimée.

Le scorbut se combine volontiers au typhus, car il y prédispose; mais il ne naît point des mêmes conditions, même à bord des navires; Lind a fait remarquer l'immunité relative, à l'égard du scorbut, des hommes que leur emploi confine dans l'intérieur même du navire et place ainsi dans les conditions les plus favorables, au contraire, au développement du typhus.

La contagiosité du scorbut me semble reposer sur la confusion que certains auteurs ont fait de cette affection avec des stomatites et des angines d'une tout autre nature, et sur la transmissibilité réelle du typhus compliqué de scorbut, des fièvres pétéchiales malignes, résultat de l'association de ces deux maladies.

Nous avons dit, à l'article Miasmes, la part qui revient au froid humide dans le déchet subi par la nutrition, déchet qui favorise le développement du scorbut ; la fréquence du scorbut à bord des navires est la preuve de cette influence ; le scorbut qui a frappé notre armée au camp de Boulogne, sur cette côte humide et froide où jadis la négligence de la culture rendait ce mal endémique, ne prouve-t-il pas que c'est grâce à leur changement d'installation tout aussi bien qu'aux progrès de l'agriculture que les habitants de ce pays en sont actuellement exempts?

La preuve que l'encombrement ne joue qu'un rôle indirect dans cette pathogénie, c'est que les armées en plaine, et privées de vivres frais, en sont aussi bien atteintes que les garnisons assiégées dans des citadelles; c'est que les bateaux pêcheurs qui n'ont ni cale ni entrepont, ont le scorbut aussi souvent que les bâtiments de haut bord.

C'est donc bien là une maladie entraînée par une alimentation insuffisante, secondée par nombre de causes débilitantes, surtout par le froid humide.

La vapeur en assurant, presque à jour fixe, le ravitaillement de notre flotte, l'a rendu infiniment plus rare.

La morbidité entraînée par le scorbut est en général aggravée par des affections intercurrentes, auxquelles ces malades deviennent plus prédisposés ; ce n'est que dans les cas où la privation alimentaire subsiste trop longtemps que le scorbut prend place parmi les causes directes de mortalité ; au siècle dernier, on rencontra en mer un bâtiment espagnol, l'Oriflamme, dont l'équipage avait entièrement succombé à cette affection. Il n'est pas rare, comme l'a rapporté Lind, que tou'j manœuvre soit devenue impossible à bord par l'atteinte de tous les hommes.

La notion de la cause réelle du scorbut en a démontré la prophylaxie et le traitement rationnel ; c'est là une maladie désormais enlevée au groupe obscur des affections épidémiques et contagieuses, absolument comme la colique des pays chauds, dont l'étiologie actuellement connue a permis d'obvier définitivement au retour de cette intoxication.

Enfin ici encore, parmi toutes les affections dépendant de l'alimentation, nous avons à mentionner en première ligne la dysenterie dont le développement se rattache si souvent à une influence bromatologique. Non-seulement elle peut résulter d'une alimentation grossière, ou insuffisante, comme le prouvait jadis sa permanence dans l'armée anglaise soit en mer, soit aux colonies, comme l'ont prouvé plus récemment certaines épidémies extrêmement graves dans plusieurs pays très-pauvres, en Bretagne, en Irlande, eu Suède; mais de nombreuses observations prouvent surtout ici l'influence étiologique de certaines boissons, et en particulier celle des eaux altérées, soit parla présence de certains sels inorganiques, soit par la décomposition de matières organisées. Annesley et Cambay spécialement citent de fréquents exemples de dysenterie provoquée par l'usage interne d'eaux stagnantes, aux Indes ou en Algérie ; un médecin principal de la marine, Lalluyeaux d'Ormay, a prouvé qu'à Thu-Dau-Mot, en Cochinchine, on faisait naître ou disparaître la dysenterie à volonté en se servant de certaines eaux ou en en suspendant l'usage. Nous avons accumulé les preuves de cette influence dans un travail spécial (voy. Léon Collin, De V ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes. In Ann. d'hyg.publ., octobre 1872).

Si donc, dans l'armée, la dysenterie est plus fréquente en campagne qu'en gar-

nison, cette différence ne tient pas seulement à une exposition plus complète ■des hommes aux agents atmosphériques, dont l'influence doit être cependant -mise en première ligue; elle ne dépend pas seulement non plus de l'influence ■des émanations putrides ; mais il faut se rappeler aussi qu'en garnison le soldat partage avec l'habitant l'usage d'une eau généralement salubre, tandis que, pendant les marches, il lui faut recourir souvent, pour s'abreuver, aux rivières, aux étangs, aux canaux dont le niveau s'abaisse à l'époque la plus chaude de l'année, d'où augmentation momentanée du chiffre des matières organiques contenues dans ces eaux; et cette altération des boissons constitue, pour les armées en campagne, un troisième facteur morbifique menant, aussi fréquemment que les influences météoriques et infectieuses, à l'explosion de cette maladie remarquable entre toutes par la multiplicité de ses causes : la dysenterie. Mais on s'est singulièrement exagéré, à notre avis, les dangers de l'eau de boisson.

Ainsi beaucoup d'auteurs voient dans cette eau la cause la plus fréquente et la plus nettement spécifique de la production de nombre de maladies infectieuses ; depuis l'observation publiée par Boudin de l'épidémie de fièvres pernicieuses qui aurait éclaté à bord de FArgo, en 1854, chacun admettait le développement des fièvres intermittentes par la simple ingestion de boissons marécageuses. J'ai longuement discuté ce fait, d'une si haute importance pour la santé de notre flotte et de nos armées (L. Colin. De l'ingestion des eaux -marécageuses. In Ann. cFhyg. 2e série, t. XXXVI11, 1872), et je crois avoir prouvé qu'il y avait eu là erreur de diagnostic.

Le choléra et la fièvre typhoïde, ces deux fléaux des armées au siècle actuel, offrent avec la dysenterie le double caractère commun : lu d'entraîner la surabondance et l'altération des évacuations intestinales; 2° de présenter leurs principales lésions sur le trajet du tube digestif, en sorte que l'esprit se laisse volontiers aller à la pensée d'une propagation morbide facilement explicable par la production exagérée du produit pathologique, et par son transport dans un autre organisme, grâce aux boissons, sur le point même où se développera la lésion caractéristique. Cette conception prend l'apparence de simplicité de l'inoculation d'un produit virulent, et des faits observés dans les armées ont été invoqués à l'appui de ces opinions ; ainsi le développement, durant la guerre de Crimée, du choléra dans l'armée anglaise qui s'était approvisionnée d'eau à Baltschichk, où venait de camper l'armée française atteinte de diarrhée cholérique, l'amélioration incontestable de l'état sanitaire de quelques casernes en France dans lesquelles on a rendu désormais impossible toute contamination de l'eau de boisson par les infiltrations des fosses d'aisance correspondent, on le voit, à la masse de faits publiés depuis quelque temps et observés dans la population civile dont les atteintes, soit par le ■choléra, soit par la lièvre typhoïde ont correspondu à l'usage d'eau, de lait, imprégnés de produits infectieux ou virulents. •

Mais j'avoue ne pas considérer cette action comme spécifique; elle est uniquement prédisposante, peut donner à l'organisme plus de réceptivité pour l'affection sans transmettre le germe de celle-ci ; ce qui me le fait croire pour le choléra, c'est que : 1° au point de vue général d'abord, cette affection se dirige aussi bien en sens inverse des cours d'eau et perpendiculairement à leur direction que suivant cette direction ; les atteintes de Paris en sont la preuve ; 2° au point de vue spécial de l'armée, c'est que les régiments en garnison ont été atteints d'ordinaire simultanément sur les points les plus divers de la même ville, sans qu'on puisse faire jouer, par conséquent, dans leurs atteintes le moindre rùle à

un élément bromatologique commun; c'est que, en outre, les armées atteintes du choléra en campagne le sont* en général, d'une manière tellement brusque, tellement uniforme dans tous les corps qui les composent, que l'on ne peut admettre non plus l'intermédiaire des boissons altérées qui auraient évidemment déterminé des atteintes successives si elles avaient été l'agent de transmission entre les premiers et les dernirs atteints. Quand à la fièvre typhoïde, je pense que la mauvaise qualité de l'eau peut donner la raison de la persistance d'une épidémie dans un quartier; mais quand nous voyons les casernes d'une même ville successivement atteintes, sans que rien ait été changé dans l'aménagement des sources, puits, fontaines, etc., auxquels chacun puise son eau de consommation, nous ne pouvons admettre qu'avec réserve, le rôle de cette eau, comme agent spécifique de propagation du mal. Il y a là plutôt, dans le choléra comme dans la fièvre typhoïde, une cause banale, cause qui produit une véritable sollicitation morbide vers l'intestin, sollicitatijn dangereuse dans les périodes épidémiques, à un moment où la première indication est le maintien normal des fonctions digestives.

Ce rôle, tout secondaire qu'il est, est encore bien important, et suffit largement à nos yeux pour que nous réclamions toutes les mesures d'assainissement à l'endroit des eaux de consommation, avec la même énergie que si nous croyions à leur spécificité.

Maladies parasitaires. Il existe tant d'affinité entre les maladies parasitaires et les maladies d'alimentation que la transition est naturelle entre ces deux groupes pathologiques. Les armées sont, pour des raisons multiples, prédisposées d'une manière spéciale à nombre d'affections parasitaires.

1° Epizoaires. La gale était autrefois, et encore au commencement de ce siècle, une affection extrêmement commune dans les armées ; les malades aux hôpitaux en étaient presque infailliblement atteints, et, vu l'ignorance d'une médication efficace et rapide, le séjour de ces malades, leur morbidité, se prolongeait indéfiniment. La persistance du mal entraînait en outre une aggravations de symptômes cutanés. C'est ainsi que les hôpitaux de Francfort, de Mayence, furent encombrés en 1813, et que cet encombrement contribua pour sa part au développement et à la propagation du typhus. Grâce à la découver tc de l'acarus, et à l'emploi du traitement expéditif d'Helmerich, s'il y a encore, dans notre armée, des cas nombreux de gale, la durée de l'affection est extrêmement courte ; les malades n'entrent plus aux hôpitaux dont ils sont sagement exclus, et ne figurent que momentanément aux infirmeries. La fréquence de la gale dans les armées est en rapport avec le degré de propreté des hommes; et c'est à leur négligence, sous ce rapport, qu'il faut attribuer le nombre considérable de galeux dans les armées allemandes.

Un autre épizoaire, le pulex pénétrant ou chique, est fréquemment observé sur les armées en campagne, dans les régions intra et juxta tropicales du nouveau inonde; ce parasite est commun surtout dans les huttes où les Indiens vivent en commun avec leurs troupeaux; pendant noire expédition du Mexique, plusieurs corps de troupes, qui avaient dû s'installer dans ces huttes, eurent de nombreux malades, spécialement un bataillon de zouaves dont 500 hommes, en une seule nuit, furent ainsi atteints.

2° Entozoaires. Parmi les entozoaires, c'est la classe des nématoïdes qui renferme les parasites les plus communs dans les armées.

Nous signalerons d'abord les ascarides lombiïcoïdes dont la fréquence a valu à

nombre d'affections observées dans les camps le nom d'épidémies vermineuses. La variété même des maladies dans le cours desquelles fut constatée la présence de ces helminthes prouve leur indépendance de ces formes morbides; ils ont été rencontrés spécialement dans les épidémies suivantes :

Épidémie de dysenterie de l'armée danoise, 1679 (Paul Brand).

— suédoise, 1743 (Ro^en).

— anglaise, 1743 (J. Pringle).

Épidémie de fièvre typhoïde de l'armée française à Gfittingue, 1760 (Rœderer et Wagler).

- à Naples, 1706.

Épidémie de méningite cérébro-spinale de la garnison de Versailles, 1839 (Faure).

La fréquence des ascarides dans les armées en campagne tient sans doute à l'usage, en boisson, d'une eau moins pure que celle que consomme le soldat en garnison; c'est la même raison, la souillure de l'eau de consommation par divers produits organiques, et en particulier par les infiltrations de matières fécales qui explique, du reste, la plus grande fréquence des atteintes des habitants des campagnes (Davaine).

Un autre nématoïde, le filaire de Médine ou ver de Guinée, est très-commun dans certaines armées. D'après Clot-Bey, pendant une expédition de l'armée égyptienne dans le Cordofan, un quart de cette armée en fut atteint ; ce ver est trèscommun à Bombay, surtout après les pluies prolongées qui le multiplient à la surface du sol (Morehead, Gregor). Mais un des points du globe où il se rencontre le plus fréquemment, c'est la station anglaise du cap Goast-Castle (Côted'Or de Guinée) ; d'après Parkes, le chiffre annuel des atteintes, sur 1000 hommes d'effectif, aurait été de : 246 en 1860, 285 en 1861, 115 en 1862.

On sait que ce parasite pénètre sous la peau, sans doute par les tubes des glandes sudoripares ; cette pénétration a lieu presque exclusivement à travers la peau des pieds et des jambes (9 lois sur 10 environ, d'après Davaine) ; on comprend dès lors que le ver soit infiniment plus commun chez les troupes indigènes de l'Angleterre, soit aux Indes, soit sur la côte occidentale d'Afrique, vu que ces troupes n'ont en général pas de chaussure, ou n'en ont qu'une fort incomplète.

Tandis que la totalité de nos garnisons à l'intérieur fournit à peine annuellement deux ou trois cas de ténia, ce parasite est relativement très-commun dans notre armée d'Afrique. Il l'a été plus encore dans nos corps expéditionnaires de Chine et surtout de Syrie ; en ce dernier pays le chiffre des atteintes a été si considérable qu'on peut l'évaluer au vingtième au moins de l'effectif. Une telle fréquence est le résultat des conditions hygiéniques déplorables de ces divers pays, de l'absence de tout aménagement rationnel des eaux de consommation, et, sans doute, de l'infection de ces eaux par les œufs de ténia.

5° Pseudo-helminthes. Le principal parasite de ce groupe est la sangsue, hœmopis vorax, observée surtout dans notre armée, en Espagne et en Egypte d'abord, par Larrey, puis, par de nombreux observateurs, en Algérie ; d'excellentes monographies ont été écrites sur les accidents consécutifs à l'ingestion des sangsues, spécialement par Bégin et par Baizeau (Archives gén. de méd. 1865).

Ces sanssues habitent dans les mares d'eaux stagnantes au voisinage des routes, mares vers lesquelles les hommes altérés se précipitent, se couchant à plat ventre pour y boire à même.

Les sangsues, qui pullulent dans ces mares, sont filiformes, longues déjà de 4 à 5 centimètres, comparables à un brin d'herbe, à un crin de cheval, parfaitement visibles par conséquent, même dans de l'eau trouble, si, avant de l'avaler, on

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recueille cette eau dans un verre ou dans le creux de la main ; mais l'avidité avec laquelle boivent les soldats altérés, leur en fait ingurgiter un grand nombre. Dans une marche d'Oran à Tlcmcen (dont la distance n'est que de 150 kilomètres), Duplessy a vu 400 hommes ainsi atteints dans un seul régiment. Les chevaux sont en général atteints aussi, et même en proportion relativement beaucoup plus considérable, les sangsues s'amoncelant en grappes dans les fissures de la maçonnerie des abreuvoirs installés sur divers points des routes d'Afrique, et pénétrant surtout dans les fosses nasales de ces animaux, au moment où ils boivent.

Chez l'homme, c'est toujours par la bouche qu'elles pénètrent. Si la sangsue suivait complètement le mouvement de déglutition, si elle était avalée, elle serait rapidement digérée, et n'entraînerait aucun accident ; ce fait doit être très-fréquent ; nous n'admettons nullement la réalité d'hématémèses qui auraient été consécutives à leur pénétration dans l'estomac et à la lésion de ce viscère, faits que cite un ancien chirurgien-major de l'armée d'Espagne (Wanderbach) ; il se peut que la piqûre faite par la sangsue à la gorge ou à l'œsophage en! raine la déglutition d'une certaine quantité de sang qui sera rendue ensuite par vomissement.

Ce qui fait, au contraire, tout le danger d'une pareille boisson, c'est que les sangsues cherchent immédiatement au passage à se fixer dans les régions supérieures du tube digestif ou des voies respiratoires, dans la gorge, dans le pharynx, et même dans les fosses nasales où elles remontent par les ouvertures postérieures en contournant le voile du palais.

Dans cette position, les sangsues prennent un rapide développement ; en quinze ou vingt jours de filiformes qu'elles étaient, elles atteignent le volume d'un doigt d'adulte. Quelques-unes alors se détachent spontanément ; d'autres persistent au contraire, et il en est dont le séjour dans le pharynx aurait été de six à huit mois (Baizeau) .

Baizeau a décrit avec soin les symptômes qui se manifestent alors : 1° Si la sangsue est fixée dans le nez, on observe des épistaxis persistantes, avec sensation d'obstruction d'un seul côté; et, à l'examen, on voit apparaître quelquefois une tumeur violacée, arrondie, ressemblant à un polype, mais se rétractant vivement au moindre attouchement.

2° Si la sangsue est fixée dans l'arrière-gorge, il y a un symptôme constant, mais souvent unique : c'est l'expectoration de crachats sanguinolents, non spumeux, peu abondants ; à l'examen du fond de la gorge, on voit une couche de sang contre la paroi postérieure du pharynx; parfois on aperçoit la sangsue en abaissant la langue du malade, parfois on la sent avec le doigt ; la présence du parasite entraîne des mouvements incessants de déglutition, en même temps que la titillation, produite par les mouvements de sa queue, provoque de temps en temps des envies de vomir, parfois des vomissements, et, si les bords de la glotte sont touchés, des accès de toux convulsive.

Des accidents bien autrement graves ont été observés du côté du larynx , des malades sont morts subitement par pénétration de la sangsue entre les cordes vocales ; d'autres ont succombé moins rapidement, à la suite d'oedème de la glotte consécutif à l'irritation entraînée par les piqûres au voisinage de l'ouverture du larynx.

La persistance de l'expectoration sanglante, la toux, l'amaigrissement survenant sans que l'examen physique ait permis de constater la présence d'une

sangsue, sans que le malade lui-même a«it conscience d'en avoir avalé une, ont pu même, en quelques cas, faire craindre l'existence d'une phthisie chez des sujets atteints depuis plusieurs mois; Baizeau cite des cas où l'on avait admis ce diagnostic malgré l'absence de signes thoraciques, et dans lesquels l'administration d'une potion vinaigrée, entraînant l'évacuation d'une grosse sangsue, avait fourni à la fois le diagnostic de la maladie et la guéiïson du malade

Les sangsues, alors qu'on en a constaté la présence, sont parfois très-difficiles à saisir, vu la rapidité avec laquelle elles se déplacent ; Larrey cite la dextérité avec laquelle, en Egypte, les maréchaux du pays saisissaient les sangsues fixées dans les fosses nasales des chevaux au moyen de pinces spéciales.

On emploiera plutôt les potions et gargarismes salés et vinaigrés qui généralement suffisent ; les Arabes recourent habituellement à l'insufflation de fumée

de tabac.

L'usage d'eau filtrée dans les villes principales d'Afrique met les garnisons à l'abri de ces accidents. Pendant les routes, des sentinelles empêcheront rigoureusement les hommes de boire à même les eaux des mares qu'il suffit de passer à travers un linge, ou de boire dans un gobelet pour éviter tout danger à cet égard.

Coquerel à Cayenne, Weber, Jacob, Morel, au Mexique, ont constaté les accidents redoutables provoqués chez nos soldats à la suite du dépôt, dans les fosses nasales, pendant le sommeil, des larves d'une mouche spéciale; ce diptère, décrit sous le nom de Lucilia hominis vorax, mouche anthropophage, est d'un bleu métallique, long de neuf millimètres, et dépose, dans les narines des individus endormis, des larves qui acquièrent, bientôt une longueur de quinze millimètres, minces en avant, tronquées à leur extrémité postérieure, et dont le corps, divisé en onze segments, est garni à chacun de ces segments, de bourrelets saillants garnis de petits crochets épineux, faisant office d'organes de locomotion.

L'individu chez lequel ces larves ont été déposées éprouve d'abord des fourmillements, de la céphalalgie ; puis souvent de l'œdème des parois du nez, et bientôt des ulcérations à travers lesquelles passent les parasites. L'insomnie est absolue, et les douleurs sont telles que chez un malade de notre armée, ellesont déterminé le suicide. La mort survient soit à la suite d'un érysipèle de la face, soit par méningite, soit consécutivement à des accidents putrides déterminés par la décomposition de ces pseudo-helminthes, dont le nombre peut s'élever à deux cents et même au delà. Grâce à nos collègues de l'armée du Mexique, cette affection toujours fatale jusqu'alors, contre laquelle on avait eu recours aux méthodes les plus énergiques, et même à la trépanation des sinusfrontaux, est devenue au contraire constamment curable par des injections de chloroforme étendu d'eau.

CIRCONSTANCES SUSCEPTIBLES D'AUGMENTER LA MORBIDITÉ MILITAIRE; INDICATIONS

iT.oi'iJYLACTiQUEs. Nous avons parlé plus haut des ravages produits, dans les armées, par l'explosion de maladies exceptionnellement graves. Il nous reste à indiquer les circonstances qui, indépendamment de l'apparition de tout fléau accidentel, imprévu, concourent habituellement à grossir le chiffre des malades d'une armée. Ces circonstances se manifestent surtout dans les luttes entre de grandes puissances, luttes qui ont habituellement pour conséquence l'appel subit d'un nombre considérable de jeunes soldats, leur réunion en masses exceptionnellement nombreuses, et une durée plus grande des hostilités.

On conçoit facilement qu'elles se présentent moins communément dans les petites guerres, dans celles où une nation puissante enverra des forces relativement peu considérables, comme dans nos expéditions de Chine, de Syrie, dans l'expédition anglaise d'Abyssinie, parce qu'alors le niveau des ressources assurées à chacun sera toujours suffisant pour toutes les éventualités de la lutte.

1° Influence de l'âge du soldat. L'âge du soldat est une des conditions les plus importantes de sa morbidité. Les tables de mortalité établissent, d'une manière régulière, fatale pour notre armée, la prédominance des décès dans les premières années de temps de service, leur diminution presque régulièrement progressive durant les 7 années suivantes, puis une tendance ascensionnelle ininterrompue à partir de la 10e année.

La morbidité du soldat pendant les premiers temps de sa présence sous les drapeaux l'emporte encore proportionnellement sur sa mortalité. C'est là un fait aussi évident en temps de paix qu'en temps de guerre. A côté des hommes atteints de maladies graves, fièvres typhoïdes, éruptives, etc., si communes à l'époque où le jeune soldat arrive dans nos grandes villes, il entre dans nos hôpitaux de l'intérieur une masse d'autres conscrits chez lesquels les accidents d'acclimatement ne se traduisent que par de l'embarras gastrique, de la diarrhée, des fièvres rémittentes, bénignes, chez qui, en outre, les affections vénériennes sont aussi à leur maximum de fréquence.

En temps de guerre, cette influence morbifique du jeune âge est plus marquée encore. Les très-jeunes soldats sont abattus par les premières fatigues de la campagne, et souvent l'armée, dès son entrée en opérations, est obligée de laisser en arrière une proportion considérable de son effectif. En 1854, en Crimée, avant aucune opération de guerre, avant même l'apparition du choléra, 5,500 hommes sur les 50,000 premiers débarqués étaient entrés aux hôpitaux; c'étaient les plus jeunes. Il en fut de même en 1859, au début de la campagne d'Italie : nos troupes, depuis le passage des Alpes d'une part, et le débarquement à Gènes d'autre part, c'est-à-dire depuis le 26 avril jusqu'au 26 mai, avaient laissé dans les hôpitaux (route de Turin d'une part, d'Alexandrie de l'autre) 9,582 malades sur moins de 100,000 hommes.

Cette morbidité des jeunes soldats a non-seulement pour conséquence un surcroît de service et de fatigues au détriment des plus anciens ; mais il en résulte ce grave inconvénient que les ambulances, les hôpitaux sont envahis avant toute action, et qu'au moment où y arrivent les blessés, l'atmosphère nosocomiale a déjà subi les fâcheux effets de l'encombrement. Dans la dernière guerre de rébellion aux Indes, la morbidité des recrues a ainsi compromis les opérations de l'armée anglaise par l'encombrement des ambulances (Gordon) .

Nombre d'affections, spécialement parmi les petites épidémies militaires, sont propres aux jeunes soldats : telles sont surtout la méningite, l'ophthalmie, maladies dont on peut conjurer le développement épidémique par le renvoi des recrues dans leur foyer, ou par la non-admission de conscrits trop jeunes. Il en est de même de la scarlatine, de la stomatite ulcéreuse qui, en général, ne frappent que les nouveaux venus sous les drapeaux. Larrey n'a-t-il pas noté la prédisposition des plus jeunes soldats aux congélations et aux asphyxies par le froid, vu leur plus grand besoin de sommeil ?

Les prédispositions morbides spéciales aux jeunes soldats nous expliquent la fréquence des épidémies militaires dans les années où l'on a dû convoquer des contingents exceptionnellement considérables. Elles nous expliquent la bonne

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santé relative des corps qui ne se recrutent pas directement parmi les nouveaux, appelés, et qui ne reçoivent que des soldats déjà faits. Mais il faut se rappeler, d'autre part, combien est grande aussi la prédisposition morbide des vieux, soldats ; à partir de l'âge de 35 ans, la morbidité des militaires devient excessive et compromet le service des corps qui ne se recrutent pas suffisamment de jeunes soldats.

2° Influence de V agglomération. Frappés de la fréquence, chez les soldats/ d'un grand nombre d'affections qui ménageaient simultanément la population civile, nombre d'auteurs n'y ont vu que l'effet de l'agglomération; ils ne se sont pas arrêtés à la pensée que cette spécialité de la pathologie militaire pouvait tenir à ce que l'arrivée du soldat dans les grandes villes lui imposait les épreuvesde l'acclimatement, et les dangers d'une atmosphère imprégnée de contages dont la population résidente avait subi déjà les effets ; devant les fléaux qui déciment les armées en campagne, ils ne se sont pas arrêtés davantage à la supputation de la somme des souffrances subies par des hommes sans protection contre le sol, contre les météores, contre les foyers infectieux, contre les vices de l'alimentation, souffrances dont chacune s'accuse souvent par des maladies distinctes qui la révèlent, fièvre intermittente, dysenterie, scorbut, mais dont chacune, en outre, imprime à l'état sanitaire d'une armée en campagne un caractère morbide spécial qui, jusqu'à la fin de la guerre, ne s'efface plus et contribue à modifier la forme de toutes les affections qui éclateront après elles.

Faisant table rase de toutes ces influences pourtant si évidentes, ils n'ont là encore été frappés que d'un fait, de l'agglomération des hommes, et ont proclamé l'encombrement cause de tous les maux de l'armée.

Cette opinion est tellement dominante que si vous demandez à un praticien, étranger à la médecine militaire quelle est la cause de telle ou telle affection dominante dans l'armée, il répondra à peu près inévitablement : c'est l'encombrement. Une pareille opinion repose sur l'extension abusive donnée aux conclusions qui découlent de certains faits indéniables ; l'évidence de la spontanéité et surtout du développement épidémique du plus grand fléau des armées dans les villes assiégées, dans les casernes encombrées, dans les navires surchargés de troupes et mal ventilés, le typhus, a trop souvent entraîné les meilleurs esprits à rapporter à cette même cause tout ce qui, comme maladie, se développait alors. A l'article Miasmes (p. 529), nous avons indiqué déjà un exemple frappant de semblable confusion, et démontré l'erreur de ceux qui, se laissant prendre à de pareilles apparences étiologiques, sont allés jusqu'à confondre l'étiologie de deux affections à cet égard si profondément distinctes, le typhus et le scorbut.

Pour se rendre compte de la valeur de l'encombrement, il faut savoir reconnaître, par l'analyse, à quel titre sont dangereuses les agglomérations humaines et jusqu'à quel point ce danger réside dans l'encombrement, c'est-à-dire dans l'infection de l'homme par l'homme dans un milieu insuffisant.

A. Farma les maladies fréquentes dans l'armée, il en est un certain nombre dont l'apparition, presque fatale quand l'encombrement se produit, et la rétrocession rapide quand l'encombrement disparaît, indiquent d'une manière suffisante le rôle étiologique considérable de cette influence : tels sont les typhus, surtout le typhus pétéchial, telles sont la stomatite ulcéreuse et l'ophtlialmie militaire. Que l'affection se développe spontanément dans le milieu encombré, que le germe en soit importé, le nombre des individus atteints et la gravité de

l'affection seront en raison géométrique du chiffre d'individus agglomérés dans un même milieu. Plus l'encombrement sera grand, plus le danger sera considérable. Nous en avons donné des preuves suffisantes pour chacune de ces affections.

B. À côté de ces maladies il en est d'autres dans la genèse desquelles l'action nuisible de l'homme sur l'homme est tout aussi évidente, et dans lesquelles l'agglomération multipliera certainement les occasions où cette action pourra se manifester : telles sont les maladies virulentes, variole, scarlatine. Il est certain qu'une grande caserne dans laquelle pénétrera le germe d'une de ces maladies fournira plus de malades qu'une petite; mais ce que nous pouvons affirmer, surtout d'après les faits que nous avons cités relativement à la variole, c'est que le danger d'une explosion épidémique plus considérable n'a d'autre raison d'être alors que le nombre plus grand d'individus exposés au contage dans cette caserne; le mal pénétrant dans une petite caserne y causerait proportionnellement autant d'atteintes; qu'il y ait ou non insuffisance des locaux, que la maladie éclate dans une belle caserne bien ventilée ou dans un vieux quartier mal aéré, qu'il y ait, ou non, encombrement en un mot, le germe virulent n'en accomplira pas moins son œuvre d'une manière à peu près égale, absolument comme, en ville, il frappe presque uniformément les classes riches et les classes misérables de la société. Pendant la guerre de 1870-1871, des régiments ont souffert de la variole dans de petits villages bien aérés autant que ceux qui étaient enfermés dans Paris.

C. A côté de ces deux catégories d'affections dans lesquelles l'homme est directement dangereux pour l'homme, et constitue une cause morbide, soit infectieuse, soit virulente, il en est d'autres où les agglomérations humaines entraînent la production d'influences réciproques nuisibles, mais indirectes, et dans lesquelles nous ne voyons absolument plus rien de spécifique. Telles nous paraissent être, en particulier, deux affections qui jouent un grand rôle dans la morbidité militaire, la phthisie pulmonaire et le scorbut.

Pour la première de ces affections, ■ nous considérons la vie en commun comme dangereuse, moins par les miasmes qui en résultent que par la réduction qui en résulte pour chacun de la quantité d'air respirable, nécessaire au fonctionnement régulier et suffisant des organes respiratoires. Je pense qu'il y a autant de danger de devenir phthisique par l'habitation d'un individu isolé dans un local de dimension insuffisante, que par son habitation dans un milieu peuplé, mais peuplé outre mesure où il ne retrouvera pas la dose nécessaire d'air respirable.

Quant au scorbut, les agglomérations humaines exercent leur influence incontestable parce que là aussi la ration individuelle non plus d'air, mais d'aliments, est réduite par la consommation commune. Qu'une armée nombreuse arrive en un pays même riche, mais trop éloigné ou d'un accès trop difficile pour permetire un ravitaillement suffisant et continu, et le scorbut s'y développera fatalement sans qu'il y ait rien dans l'installation de cette armée qui ressemble à de l'encombrement : si de toutes les circonstances de guerre, ce sont les sièges surtout qui engendrent cette affection, le chiffre de la garnison atteinte ne contribuera à son développement que par la rapidité plus ou moins grande qui en résultera dans l'épuisement des approvisionnements.

Mais il suffit de voir le scorbut se développer dans les groupes les plus restreints, les moins encombrés, privés seulement de vivres frais, sur des

soldats isolés, sur des bateaux pêcheurs où il n'y a que quelques hommes d'équipage, hommes vivant tous sur le pont, pour comprendre que l'agglomération n'agit qu'en entraînant le rapide épuisement des ressources d'une armée.

On comprend dès lors que, dans ce milieu si volontiers choisi comme type de foyer générateur des maladies d'encombrement, il y aura à discerner : 1° les affections qui seront réellement le fait de l'encombrement : affections typhiques; 2° celles qui résulteront simplement de l'exposition d'un grand nombre d'individus à un germe virulent qui aurait pu les frapper tout aussi bien dans un milieu plus restreint, comme les fièvres exanthématiques; 5° celles enfin qui, comme le scorbut, résultent de la misère rapidement engendrée par un nombre exceptionnel de consommateurs et par une somme insuffisante de ressources ; quand une armée arrive dans un pays même assez riehe pour suffire à sa propre alimentation, cette armée joue relativement à elle-même le rôle que jouerait, relativement à la population, une nuée de sauterelles anéantissant en quelques instants tout espoir de récolte.

Ce qui explique la tendance de beaucoup d'auteurs à rejeter l'étiologie des principales maladies du soldat sur le compte de l'encombrement, sans analyser la part éliologique qui, pour chacune d'elles, revient aux divers éléments de ce milieu si complexe, c'est la simultanéité d'évolution et d'apparition de quelquesunes d'entre elles, du typhus par exemple et du scorbut. Nous avons eu lieu de rappeler déjà (Art. Miasmes, 2e série, t. VII, page 529 et 537) combien est différente la pathogénie de ces deux affections, malgré le concours qu'elles semblent se prêter dans leur développement réciproque. L'auteur qui a élevé à l'histoire du scorbut le monument aujourd'hui encore le plus remarquable, Lind a parfaitement su distinguer ce qui, dans le même milieu, dans un même navire, donnait lieu à la fièvre nautique, au typhus, de ce qui donnait lieu au scorbut, la première frappant la partie de l'équipage qui souffrait de l'encombrement, la seconde attaquant ceux-là seulement qui avaient à subir la pénurie des approvisionnements. Cette distinction est' importante à maintenir, non-seulement parce qu'il y a quelque satisfaction pour l'esprit à pénétrer dans l'analyse d'une cause morbide aussi obscure que l'encombrement, mais parce qu'au point de vue pratique elle crée des indications sinon complètement différentes, du moins assez dissemblables pour qu'il y ait péril à la méconnaître.

D'autres auteurs se sont laissés entraîner à une manière de voir entièrement opposée à la précédente, et au lieu de demander à l'encombrement, à l'infection de l'homme par l'homme, le pourquoi des principales affections des armées en campagne, spécialement du typhus et du scorbut, ils ont renversé la proposition et déclaré que ces deux affections étaient toutes deux d'origine famélique. Cette opinion contre laquelle proteste l'histoire de ces pays dans lesquels la famine a développé de longues périodes de scorbut, la Hollande, les Flandres, sans que le typhus y ait jamais apparu, repose cependant sur un fait incontestable, sur la prédisposition plus grande à la formation du miasme typhique dans une agglomération d'individus affaiblis par une cachexie antérieure, spécialement par le scorbut (voy. art. Miasme). Mais faire, pour cela, du typhus une affection famélique est une erreur démontrée chaque jour par la pathologie nautique où le scorbut est encore relativement fréquent et où le typhus est aujourd'hui devenu d'une rareté exceptionnelle.

Toutes ces doctrines exclusives sont la meilleure preuve que nous puissions donner de la difficulté qui se présente quand on veut analyser ce milieu mor-

bide si complexe, une armée en campagne ; le grand tort de nombre d'écrivains a été de baser leurs conclusions sur les faits observés dans un tel milieu considéré en bloc, sans chercher dans des milieux plus simples, ne péchant que par un côté, sol, alimentation, climat, la raison d'être de chacune d'entre elles. C'est tout un travail , mais un travail bien utile par ses conséquences pratiques, que l'analyse de ces conditions pathogéniques si diverses, constituant, par leur ensemble, une étiologie si complexe.

De cette analyse dépendra l'application de mesures complètement différentes à une période de la guerre qui peut avoir les plus graves conséquences et sur l'armée elle-même et sur les populations civiles, à l'époque du rapatriement.

Autant il y aura urgence de rapatrier les malades épuisés par les fièvres intermittentes, par le scorbut, par les affections qui ne peuvent en rien compromettre l'état sanitaire de ceux qui subiront le contact des malades, autant le rapatriement des typhiques, des dysentériques, exigera de précautions spéciales sur la nature desquelles nous avons insisté à l'article Quarantaines.

Influence de la durée de la guerre. Les armées en campagne depuis quelque temps offrent dans leur état sanitaire, dans leurs aptitudes morbides, des caractères spéciaux qui indiquent, dans ce milieu anormal, l'existence d'une constitution médicale anormale elle-même, et dont l'analyse permet cependant de reconnaître des éléments accessibles à la raison humaine, et le concours d'influences banales n'ayant rien du quid divinum invoqué si souvent comme nec plus ultra de nos recherches. Tous les agents morbifiques que nous venons d'indiquer ont une singulière facilité à s'unir entre eux et presque à se provoquer pour s'associer chez le même individu ; les miasmes émanant des scorbutiques, des dysentériques sont certainement plus infectieux que ceux de l'homme en bonne santé, et le terrain devient plus apte dès lors au développement du typhus ; la cachexie palustre comme encore le scorbut rendent également les malades plus prédisposés aux affections inflammatoires, soit pulmonaires, soit intestinales, d'où ce chiffre considérable de dysenteries et pneumonies secondaires presque toujours fatales ; il n'est pas jusqu'aux affections traumatiques, aux plaies par armes à feu, aux congélations, dont la morbidité ne change complètement et de durée et de gravité sous de semblables influences. Parlerons-nous de la réceptivité créée également en semblables conditions aux maladies épidémiques les plus graves, au choléra, à la peste qui non-seulement trouvent, dans ces armées épuisées, une proie bien plus facile que dans nos villes de garnison, mais qui donnent naissance en outre, chez ceux-là même où le fléau ne se développe pas complètement, à l'apparition de symptômes qui viennent encore augmenter la complexité du tableau nosologique.

Ce qui rend ce travail difficile, c'est que de l'accumulation de ces causes morbides résulte, pour les affections qu'elles produisent, une physionomie complètement distincte de celle des affections décrites dans nos livres classiques. C'est alors que l'on voit se développer ces types étranges, où ceux-là seulement qui ont suivi les modifications antérieures de la santé d'une armée savent reconnaître les traits imprimés par l'influence tellurique, scorbutique, typhique, etc. Quoi de mieux connu aujourd'hui, grâce aux recherches de Cazalas, Haspel, Grellois en Orient, de Woodward en Angleterre, que la fréquence de ces fièvres typhoïde, palustre, scorbutique (Typko malarial fever des Américains), dont la dénomination indique la triple influence dont elles relèvent.

On comprend donc la profonde vérité de ce dogme émis par les plus grands

MORBIDITE MILITAIRE.

capitaines, à savoir que les campagnes les plus courtes sont relativement bien moins chargées de mortalité que les guerres prolongées. Souvent même les hostilités ont complètement cessé, et par le seul fait du maintien des troupes dans leurs cantonnements, au milieu des causes d'insalubrité enfantées pour leur séjour antérieur, le chiffre des malades continue à s'accroître, comme on l'a vu en Crimée, pour notre armée après l'armistice.

Il est néanmoins au pouvoir du commandement de réduire notablement les dangers de ces guerres prolongées en sachant combattre par des mesures sages et énergiques les imminences morbides qui en résultent. Rien n'est plus instructif pour l'hygiène que la comparaison de l'état sanitaire de deux armées soumises, en apparence, aux mêmes dangers, mais différant entre elles au point de vue des mesures prophylactiques employées pour en détourner toute imminence morbide. Voici un tableau dans lequel nous indiquons, d'après les chiffres officiels, la marche de la morbidité des deux armées, anglaise et française, en Crimée, pendant les deux hivers 1854-55 et 1855-56.

MORBIDITE DES ARMEES FRANÇAISE ET ANGLAISE EN CRIMEE, PENDANT LES DEUX HIVERS

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