‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.65Chapitre 20 sur 90 · NICOTINE PROVENANCE DES TABACS. POUR · texte numérisé non relu

NICOTINE PROVENANCE DES TABACS. POUR

Virginie, séché à -t- 100° 6,87

Kentucky, id 6'o9

Maryland, id 2 29

Lot, id , 7 '96

Lot-et-Garonne, id 7 34

Nord, id 6,'3S

lUe-et-Vilaine, id 6 29

Pas-de-Calais, id 4 94

Alsace, id 5*^24

NICOTINE (Action physiologique). 227

Pour extraire l'alcaloïde, oa fait bouillir dans l'eau les feuilles hachées ; le liquide est filtré sur une toile et évaporé à consistance sirupeuse ; on traite l'extrait par deux fois son poids d'alcool à 86° qui dissout le sel de nicotine, et détermine la formation d'un dépôt considérable de matières noires. Ou décante la liqueur alcoolique, on la concentre, puis on la traite avec une dissolution de i)Otasse et on l'agite avec de Fétlier. L'alcali rend libre la nicotine, l'éther la dissout. En introduisant de l'acide oxalique en poudre dans la dissolution éthérée, la nicotine passe à l'état d'oxalate et se dépose sous la forme d'un sirop qu'on lavera avec de l'éther, et qu'on traitera successivement avec de la potasse pour mettre en liberté la nicotine qui sera dissoute par l'éther. Cette dissolution distillée au bain-marie séparera l'éther, qui se condensera dans le récipient de. l'appareil distillatoire, de la nicotine, qui, mêlée à une certaine quantité d'eau, restera dans l'appareil comme résidu : celui-ci est transvasé dans une cornue oij circule un courant d'hydrogène sec. En chauffant pendant plusieurs hem-es cette cornue au bain d'huile d'abord et à + 140^ afin d'éliminer toute l'eau ; en élevant ensuite la température à -h 180", la nicotine distillera à son tour et alors elle sera à son plus haut degré de pureté [Schlœsing, Atiti. de chini. et de phys., t. XK, p. 230 (3)].

La nicotine est un liquide oléagineux, transparent, incolore, assez fluide, anhydre, d'une densité égale à 1,024, devenant jaunâtre avec le temps et tendant à brunir et à s'épaissir par l'action de l'air, dont elle absorbe l'oxygène; son odeur acre rappelle peu celle du tabac, sa saveur est très-brùlante ; elle entre en ébullition à 250° ; sa vapeur (dont la densité est de 5,607) est si irritante qu'on respire avec peine dans une pièce où l'on a répandu une goutte de cet alcaloïde. La nicotine est très-hygrométrique et très-sol uble dans l'eau, l'alcool et l'éther ; ses dissolutions ont une forte réaction alcaline, sont lévogyres, mais deviennent dextrogyres lorsqu'on les mêle avec un peu d'acide chlorhydrique. Elle se combine directement avec les acides en dégageant de la chaleur. L'acide sulfurique concentré la colore en rouge vineux à froid, et en lie de vin à chaud. Une baguette de verre humectée de nicotine et exposée aux vapeurs d'acide chlorhydrique s'entoure d'un nuage blanc, précisément comme si elle était humectée d'ammoniaque.

La dissolution aqueuse de nicotine agissant sur plusieurs réactifs à la manière de l'ammoniaque ordinaire, il est bon de connaître par quelles réactions on peut l'en distinguer. Suivant Orfila, la nicotine détermine dans la solution de chlorure d'or un précipité jaune-rougeâtre très-soluble dans un excès de réactif; le précipité déterminé dans les mêmes circonstances par l'ammoniaque ne se redissout pas. Dans la solution de cobalt, elle produit un précipité bleu qui passe au vert et qui n'est pas redissous par un excès de nicotine. On sait qu'en pareil cas l'ammoniaque redissout le précipité et donne une liqueur rouge. La nicotine versée dans l'eau iodée donne lieu à un précipité jaune ; l'ammoniaque, au contraire, décolore immédiatement l'eau iodée sans la troubler. L'acide tannique dissous, mis en contact avec la nicotine, détermine un précipité blanc abondant ; mis en contact avec l'ammoniaque, il fait virer au rouge la liqueur. Si à ces réactions caractéristiques on ajoute l'action foudroyante que la nicotine exerce sur l'économie animale, il ne sera pas possible de confondre cet alcaloïde avec un autre corps. M.

§ IL Action physiologique. C'est dans cet alcaloïde que résident à peu

228 NICOTINE (Action physiologique).

près tout entières les propriétés toxicjues et thérapeutiques du tabac {voy. Tabac). Néanmoins je me bornerai dans cet article à exposer les faits qui sont relatifs uniquement à la nicotine et à son emploi thérapeutique beaucoup plus restreint que celui du tabac.

L'emploi, sinon la connaissance de la nicotine, semble moins récent qu on pourrait le croire, si l'on en juge par le récit fait plusieurs fois au dix-septième siècle « d'une quintessence de tabac » qui se préparait à Florence « et dont une seule goutte introduite dans une piqûre faisait moui'ir à l'heure même. » Les Peaux-Rouges, qui occupaient jadis au voisinage de la Californie les bords du Mendocino, se servaient, dit-on, depuis longtemps des feuilles de tabac, pour préparer un suc épais qui, mélangé avec d'autres sucs de plantes, servait à empoisonner leurs flèches, et c'est même, dit-on, dans un voyage en Amérique, qu'un meurtrier célèbre aurait puisé l'idée de faire servir la nicotine à ses desseins coupables.

Elle existe en quantité variable dans les feuilles des diverses sortes de tabac (voy. Tabac) ; mais tous les tabacs et toutes les parties de la plante renferment de la nicotine, le plus souvent sous forme de malate : la fermentation qu'on fait subir aux feuilles de tabac dans les manufactures a pour conséquence la volatilisation d'une certaine partie de la nicotine à laquelle se substitue l'ammoniaque qui sature une assez grande partie des divers acides de la feuille ; — il eu résulte que le tabac pi'éparé contient moins de nicotine que les feuilles sèches. Le tabac à priser, par suite du mode spécial de fermentation qu'il subit, en contient encore moins.

Malgré la volatilisation de la nicotine, la fumée même du tabac en contient encore, ainsi que l'a démontré Melsens, une quantité suffisante pour expliquer les phénomènes éprouvés par les fumeurs inexpérimentés ; il évalue à 10 centigrammes la quantité de nicotine que peut contenir la fumée produite par la combustion de 16 grammes de tabac.

Les détails chimiques dans lesquels je viens d'entrer ont leur intérêt, surtout lorsqu'on est convaincu, d'après les travaux modernes, que l'action physiologique des médicaments est intimement liée à leur constitution atomique. Ainsi le docteur Armand de Fleury a pu classer, et d'après l'action physiologique que nous verrons tout à l'heure, et d'après la composition atomique, l'alcaloïde qui nous occupe dans la classe des sidérateurs anoxémiques à côté delà curarine, de la conicine et de l'acide prussique.

Un simple coup d'oeil sur l'ensemble des formules qui représentent ces corps donne une idée synthétique de cette famille chimico-biologique :

Nicotine C^'H^-^Az^

Curanine G^H^^Az

Conicine . C"H^'Az

Acide prussique CH'Az

Il faudrait ajouter à ce tableau la propylamine : C^H'Az.

La nicotine est peu employée en thérapeutique; — par conséquent son histoire phai-maceutique est courte.

On prépare une teinture, dite de Gowe, dans laquelle son inventeur a conseillé de tremper des compresses qu'on applique loco dolenti ; en voici la formule :

Nicotine 1 gramme.

Alcool faible 50 —

NICOTINE (Action physiologique). 229

Pavesi a en outre recommandé comme liquide à injecter dans la vessie paralysée :

Nicotine 0,60 centigrammes.

Eau distillée 360 grammes.

Mucilage 50 —

La quantité à injecter par jour varie selon lui de 15 à 50 grammes.

Mais la nicotine même n'appartient guère encore à la thérapeutique pratique. A part toute autre considération, les diverses nicotines du commerce sont d'ailleurs trop inégales entre elles. Le tabac par sa puissance même suffit aux besoins de la médecine, et la nicotine les dépasse. Nous ne saurions cependant engager l'avenir, et ce qui appartient aujourd'hui à la thérapeutique expérimentale sera peut-être un jour du domaine de l'art de guérir. 11 est même à espérer qu'il en soit ainsi.

Action physiologique. Le fait qui a frappé tout d'abord les premiers expérimentateurs de la nicotine, c'est son extrême toxicité.

Stas, chargé de l'expertise dans le procès de Bocarmé, avec une goutte de liquide contenu dans l'estomac de la victime déposée sur la langue d'un tarin détermina des convulsions et la mort après 2'45" ; la même dose tua un pigeon en 1'; enfin, la nicotine préparée par lui-même, et déposée sur la langue d'un chien, le tua en 50".

Deux gouttes suffirent dans les expériences d'Orfila à tuer un chien de moyenne taille; l'alcaloïde qui nous occupe était dès lors placé, comme intensité d'action, à côté de l'acide cyanhydrique, au-dessus même de l'aconitine et de l'atropine. Tous les animaux, dit Cl. Bernard, sont atteints par son action : mammifères, oiseaux, reptiles ; chez tous elle détermine les mêmes résultats. Cela est écrit partout, et cependant il est bien certain qu'on peut donner aux chèvres et aux moutons, mais surtout aux chèvres, qui en sont très-friandes, des quantités assez considérables de tabac, qu'elles avalent sans le moindre trouble apparent dans leur santé. Ce fait, je l'ai constaté un grand nombre de fois, pour une dose de tabac qu'un homme n'avalerait pas impunément : témoin le poëte Santeuil. Je n'ai pas vu que la nicotine ait été particulièrement essayée sur ces animaux. L'effet de la nicotine est presque instantané et d'une extrême violence. Les chevaux sont dans un état effrayant ; ils sont comme furieux, se cabrent, se couchent et sont agités de mouvements désordonnés. Une ou deux gouttes suffisent pour foudroyer un animal de forte taille en moins de trois minutes. Cette intensité même d'action ne permet pas une étude suffisamment divisée des symptômes provoqués par elle.

La plupart des observations présentent donc un laconisme forcément en rapport avec la rapidité de l'action toxique et de la terminaison fatale.

Tout au plus a-t-on le temps, ainsi que l'a fait Leblanc, de constater la coloration rouge vif de la muqueuse buccale, la salivation abondante, des mouvements saccadés du corps clignotant, de l'excitation, des cris, des nausées, une grande accélération du pouls et de la respiration, puis la chute sur le côté, souvent le droit, le collapsus, enfin le ralentissement du cœur et du poumon, le coma et la mort. — Cependant, Leblanc, procédant avec une extrême prudence, et par très-petites doses, a pu suivre assez lentement cette évolution en évitant la dernière phase, puisqu'au bout de trente-six heures un cheval était guéri. — Mais avec huit gouttes un cheval est tué en quatre minutes.

Cependant, chez tous les animaux, on observe un fait particulièrement inté-

230 NICOTINE (Action physiologique).

ressant : c'est la propriété d'accoutumance graduelle qu'ils acquièrent tous assez rapidement, contrairement à ce qu'on voit se produire avec la digitale,

avec la strychnine : Traube avec ^ de goutte de nicotine en injection obtenait

des effets marqués sur la circulation ; le lendemain il fallait une goutte entière pour arriver au même résultat ; au bout de quatre jours, cinq gouttes étaient nécessaires.

Le fumeur a là son excuse et sa garantie.

La nicotine n'en est pas moins une substance d'une rare puissance.

Ce que nous venons de dire de l'action de la nicotine résume à peu près ce qui a été dit par pas mal d'expérimentateurs. On donne une goutte, et l'animal est mort. Mais c'est là une expérimentation un peu sommaire et qui, dans son terrible laconisme, n'apprendra jamais rien au médecin ; la faute incombe ici à la nicotine, qui a des effets par trop violents ; mais elle incombe aussi pour une part à l'expérimentation physiologique sur les animaux, pour qui les mots convulsion, paralysie, sont des étapes forcées, des points d'observations commodes déjà bien avancés sur la route et plus avancés que le malade n'en a besoin. L'observation clinique seule peut donner l'opinion de l'organisme humain, son attitude devant un médicament. Mais la nicotine n'admet pas de ces tempéraments, et force nous est de diviser, pour le mieux étudier, ce rapide résumé du nicotisme.

Action sur les centres nerveux. Lorsque la nicotine, dit Cl. Bernard, est donnée à dose suftisante pour produire une action complète, énergique, chaque muscle devient le siège d'une contraction énergique, d'une véritable contracture tétanique. Tous sont durs et, s'ils ne se raccourcissent plus sous l'inQuence du galvanisme, c'est qu'ils ne pourraient le faire davantage.

Mais ce tétanos nicotinique n'est propre qu'aux doses immédiatement mortelles, foudroyantes ; si la dose n'est plus suffisante pour foudroyer par tétanisme, l'animal paraît d'abord en proie à une vive excitation ; la raideur survient, mais, si l'animal survit, elle fait place à des secousses convulsives, cloniques. M. Foussard, l'auteur d'une excellente thèse sur la nicotine, compare justement ces phénomènes de l'action du système nerveux central sur le système musculaire à ce Qui se passe chez un homme qui porte un poids à bras tendu ; après la période tétanique surviennent, avec la fatigue, le tremblement et la parésie.

De même après la période tétanique survient, lorsque la survie de l'animal le permet, une période d'épuisement, de parésie complète pendant laquelle l'animal paraît curarisé (Vulpian). La résolution est complète, et, si l'animal est de petite taille, on peut jouer à la balle avec son corps, comme avec un chiffon (Martin-Damourette).

Le système nerveux semble, en somme, avoir été épuisé et avoir donné d'un coup toutes les forces dont il était chargé : c'est donc, en fin de compte, le contraire du sthiychnisme, l'opposé du tétanos.

Voyons ce que donnent les sections de l'axe nerveux, dans cette analyse toujours si délicate et si complexe des phénomènes dont il est le siège.

M. Vulpian a montré que, lorsqu'on pratique préalablement la section transversale de la moelle, les phénomènes tétaniques n'ont pas lieu dans le segment ainsi séparé; Reber, après la section du bulbe, n'a plus pu constater de tétanos: c'est donc vraisemblablement sur les parties supérieures de l'axe cérébro-spinal qu'agirait la nicotine. Des expériences de Vulpian, des sections successives

NICOTINE (Action- pnvsioLOGiQUE ). 231

qu'il a pratiquées sur les divers points du cerveau, il résulterait que le point de départ des phénomènes tétaniques est dans la protubérance annulaire ; suivant Reber, il serait dans le bulbe. C'est de la protubérance ou du bulbe que l'excitation due à la nicotine se propagerait. Nous allons voir comment se lait cette propagation.

Action sur le système nerveux périphérique. Les nerfs sensitifs ne paraissent que peu influencés par l'absorption générale ; il n'en est pas de même de l'action locale.

A faible dose, la sensibilité est conservée jusqu'au dernier moment ; à dose toxique, elle est seulement diminuée.

Ce que nous venons de dire des deux périodes : une de tétanos, une de paralysie, fait assez pressentir que ces deux périodes s'observent également sur les nerfs moteurs. Dans la première, les nerfs conservent leur excitabilité et réagissent sous l'influence de l'électricité; dans la seconde, ils demeurent insensibles (KôUiker, Martin-Damourette).

Action sur les ^nuscles. Les muscles striés ne semblent pas subir directement l'action de la nicotine ; les phénomènes qu'ils présentent paraissent être une conséquence de l'action directe exercée sur le système nerveux. Vulpian a, «n effet, dt'raontré que la section des nerfs empêche les convulsions, et Martin- Damourette constate de son côté que, pendant la période de collapsus, l'électrisation du muscle même est efficace, tandis que celle du nerf qui l'anime ne produit rien.

Quelques expériences sur les muscles lisses tendraient cependant à faire croire que ceux-ci sont directement influencés. Ainsi Basch et Oser, après une injection de nicotine dans la jugulaire, ont observé après 7 à 8 secondes une contracture tétanique de l'intestin ; un repos absolu de 7 à 8 minutes a succédé, puis des mouvements péristaltiques, autrement dit des contractions cloniques, plutôt que toniques, se sont produites. La ligature de l'artère mésenlérique ou d'une de ses branches empêchait le phénomène de se produire dans le domaine intestinal correspondant. Ce dernier point semblerait plaider en faveur d'une action directe; mais, dans une autre expérience du même savant, la ligature de l'aorte n'a rien empêché du tout.

Il semble donc probable que, ici encore, le phénomène a lieu par l'intermédiaire des fibres nerveuses, notamment par l'intermédiau^e des ganglions qui sont, on le sait, disséminés au milieu des fibres lisses de l'intestin. La même explication doit sans doute s'appliquer aux contractions qui déterminent le vomissement, au resserrement de la pupille et à la contraction de la vessie qu'on cherche parfois à utiliser en thérapeutique.

Action sur la respiration. Ici encore, l'action de la nicotine se divise en deux périodes : une d'excitation, une de paralysie.

La période d'excitation bulbaire se traduit par une augmentation du nombre des mouvements respiratoires, et cette excitation est si bien sous l'influence du bulbe, que la section préalable du pneumogastrique l'empêche d'avoir lieu.

Mais ici les fibres musculaires qui entourent les bronches, participant à la tendance tétanique de la première période, donnent lieu à un phénomène assez particulier : c'est la diminution du champ respiratoire. Le spiromètre indique, en effet, une diminution dans la quantité de l'air inspiré et expiré.

Mais le phénomène peut être poussé plus loin, et, les muscles extrinsèques de

252 NICOTINE (Action physiologique).

la respiration se trouvant à leur tour tétanisés, il en résulte, en somme, un arrêt tétanique de la respiration.

Les cordes vocales et la glotte resserrées offrent au passage de l'air un obstacle qui donne naissance à un bruit strident ; l'asphyxie est imminente par raideur des muscles respiratoires.

La seconde phase, phase paralytique, présente encore le même danger. L'asphyxie peut se produire, non plus par raideur, mais par paralysie des muscles respirateurs. Mais les expériences d'Amagat ont montré que cette paralysie ne survient que quelques heures après celle des membres. La nicotine s'éloigne donc, sous ce rapport, du curare.

Action Sîir le système circulatoire. Cl. Bernard a constaté le premier sur la membrane interdigitale de la patte de la grenouille empoisonnée par la nicotine la déplétion du système artériel, dont les vaisseaux se rétrécissent de manière à se vider complètement. Le fait a été vérifié depuis par Traube. Un peu après, si l'animal survit, la paralysi» vaso-motrice succède à la galvanisation.

De ce double phénomène résulte une augmentation de tension au début, une diminution ensuite.

Ces modifications dans la tension pourraient faire supposer comme phénomène corrélatif une diminution du nombre des battements du cœur qui corres- |)ondrait à l'augmentation de la tension et une accélération de ces battements correspondant à la diminution de la tension. Marey a, en effet, démontré que les choses se passaient toujours ainsi, le cœur multipliant d'autant plus ses battements que la tension est plus faible.

Mais la nicotine produit sur le cœur un effet précisément opposé : les battements se précipitent d'abord, alors que la tension augmente; ils se ralentissent au moment où la tension diminue. Il me semble que la galvanisation par la nicotine des ganglions intra-cardiaques rend suffisamment compte du phénomène. Les modifications produites sur la température varient aux divers moments de l'empoisonnement par la nicotine et aussi suivant les observateurs. M. Foussard pense, avec raison, que rien de positif ne peut encore être affirmé sur l'action directe de cet alcaloïde sur elle. Il faut, en effet, tenir compte d'une source de modifications importantes dans la production de chaleur, la contracture et la paralysie musculaire. Si on trouve que le thermomètre s'élève pendant la première période, rien ne prouve que ce ne soit pas sous l'influence du tétanisme. Si la température diminue pendant la période du collapsus, nous ne savons pas jusqu'à quel point on pourrait affirmer que le silence des muscles n'en est pas la cause unique. C'est une question à étudier.

Influence sur la sécrétion urinaire. Je connais plusieurs personnes pour qui le plus puissant des diurétiques habituels est un cigare fumé après dîner. La nicotine semble, en effet, dans plusieurs expériences, avoir augmenté la sécrétion urinaire.

En définitive, ainsi que l'avait établi von Praag, la nicotine est d'abord excitante, puis déprimante. Son action finale est une dépression considérable du système nerveux et du système circulatoire. Un cachet particulier de l'action de la nicotine est l'absence de délire parmi les phénomènes qu'elle provoque.

L'extrême toxicité de cet alcaloïde ne permet pas aux organismes inférieurs, qui sont les agents des phénomènes de putréfaction, d'échapper à ses effets : aussi jouc-t-elle avec énergie le rôle d'antiputride. Le professeur Robin a montré, en 1851, à l'Institut, des morceaux de chair conservés depuis quatre mois dans

MCOTINE (Action physiologique). 255

un parfait état, après avoir été exposés aux vapeurs qu'émet la nicotine à lu température ordinaire. Il ne faut voir, je le répète, daus ce fait, qu'un remarquable exemjile de la toxicité de la nicotine pour les organismes inférieurs, et cette interprétation ne saurait donner lieu à d'autres conséquences. Elle justifierait au moins le dicton populaire qui affirme que le fumeur tue les miasmes. On va même, en Hollande, jusqu'à dire que le tabac empêche les manifestations paludéennes.

Il n'en n'est pas de même de l'interprétation que proposa M. Robin; il a pensé que la nicotine avait pour effet de paralyser l'action de l'oxygène sur les matières animales : mais, s'il en était ainsi, on serait en droit de s'attendre à voir la même impuissance de l'oxygène se manifester, sous l'inlluence de la nicotine, dans son conflit avec les globules sanguins, au milieu du torrent circulatoire; or, il n'en est rien. Le sang noir, extrait des vaisseaux d'un animal empoisonné par la nicotine, redevient rutilant et recouvre toutes ses propriétés au contact de l'oxygène. Si donc la nicotine "peut être rangée parmi les anoxémiques, il ne faut pas cependant méconnaître que l'anoxémie n'est qu'indirecte, qu'elle tient à la gêne apportée à l'acte respiratoire, à la gêne produite dans l'apport de l'oxygène par les troubles nervo-musculaires, mais qu'elle n'est pas directement produite par l'impuissance de l'oxygène à vivifier le globule.

Substances synergiques. Le principe actif d'un grand nombre de solanées et de renonculacées, mais surtout les aconits et les aconitines, peuvent être considérés comme des auxiliaires de la nicotine. On peut y joindre, jusqu'à un certain point, l'ésérine, sous bénéfice des explications que je fournirai tout à l'heure. M. Gubler range parmi les succédanés de la nicotine tout ce qui anémie, tout ce qui épuise le système nerveux.

II n'y a, toutefois, pas de synonymes vrais, pas plus dans les choses que dans les mots, et la nicotine peut, suivant la période diverse de son action qu'on considère, rendre des services multiples. C'est ainsi que calmante, paralysante et sédative à l'excès dans certains cas, elle pourra dans d'autres, à dose plus rapidement fractionnée, produire la contraction de l'intestin ou celle de la vessie. La difficulté est de s'arrêter juste au point où se trouve le moment physiologique auquel on veut faire appel ; il ne faut pas rester en deçà, il faut surtout ne pas aller au delà. Le tact est chose malaisée avec un agent aussi brutal et aussi peu commode à manier.

Ce que j'ai dit plus haut des deux périodes opposées de son action justifie, je pense, suffisamment cette duplicité, qui semblerait à tort paradoxale, dans les services que pourra peut-être rendre un jour la nicotine, dans ceux au moins que rendra plus aisément le tabac.

Substances antagonistes, incompatibles, antidotes et contre-poisons. Avec une substance telle que l'alcaloïde du tabac, c'est plutôt cet ordre d'agents, que la série des auxiliaires, qu'il est utile de connaître.

Si l'on ne considère que la seconde période de l'action de la -nicotine, la plus longue, la finale, la véritable action, en somme, de cet alcaloïde, si l'on se rappelle surtout la comparaison de Martin-Damourette entre l'animal nicotinisé et un chiffon malléable et pliable au caprice de la main, un antagoniste se présente de suite à l'esprit, c'est la sti^chnine. 11 est vrai qu'il en est autrement, si Von songe à la première période.

L'expérimentation antagoniste consiste donc à calculer l'entrée de chacun des agents dans l'organisme, de telle façon que leurs périodes homologues ou

'254 NICOTINE (Action physioiogiqlk ).

semblables ne se rencontrent précisément pas. C'est ce qu'a fait le docteur Amagat, et c'est pour ne pas s'être placé dans ces conditions que Leblanc semble avoir été conduit à nier absolument l'antagonisme entre la strychnine et la nicotine.

Des expériences d'Amagat il résulte, en effet, que la nicotine, donnée longtemps avant la strychnine, retarde le moment d'apparition des convulsions strychniques ; elle peut même les empêcher complètement. Si, au contraire, on administre la nicotine après la strychnine, on n'obtient aucun résultat : l'absorption de la nicotine n'est pas encore faite que l'animal est déjà tétanisé.

Si on donne la strychnine et la nicotine en même temps, le strychnisme et la période convulsivante de la nicotine ne font que se doubler.

Il ne faudrait pas se laisser tromper à cet antagonisme apparent ; il ne faut pas oublier qu'il n'est que symptomatique, ce qui est bien, il est vrai, quelque chose, et, cette restriction faite, il semble établi que la nicotine empêche le strychnisme, mais à la condition que la période de coUapsus que provoque la nicotine sera déjà commencée quand la strychnine essaiera de provoquer l'excitation ciirative.

L'antagonisme entre la nicotine et l'ésérine parait plus net encore au premier abord. Des expériences d'Amagat il résulte, en effet, qu'une dose non toxique de nicotine neutralise une dose toxique d'ésérine, lorsque la nicotine est administrée au sujet en expérience avant l'alcaloïde de la fève du Calabar; la neutralisation a même encore lieu lorsque la nicotine n'est pas administrée avant l'ésérine.

En revanche, une dose toxique de nicotine ne neutralise pas une dose toxique d'ésérine ; toutefois, si cette neutralisation n'a pas lieu au point de vue effectif, elle est tentée, elle est même presque apparente, car la nicotine masque presque complètement les effets de l'ésérine.

Mais il se produit ici un fait curieux, mis en lumière par Martiu-Damourette, et qui montre combien cette question d'antagonisme entre deux substances aussi énergiques et aussi rapides dans leur action est difficile et délicate. La nicotine à dose toxique détruit les effets excitants de l'ésérine ; mais, comme la nicotine, l'ésérine a deux périodes inverses, et il arrive alors que les effets paralysants, qui constituent, sans doute, une minorité parmi les effets totaux de l'ésérine, s'ajoutent aux effets paralysants qui sont les principaux de la màitine, et que les deux antagonistes deviennent ainsi, dans certains cas, deux auxiliaires.

Il existe d'autres antagonistes moins discutés , mais aussi moins efficaces : les stimulants, les cordiaux, le café ; le café présente même cet avantage qu'il précipite la nicotine à l'état insoluble par le tannin qu'il renferme ; le thé et tous les astringents tanniques en font du reste autant.

Faut-il parler du cresson de fontaine, que le docteur Armand donne comme un antidote de la nicotine, qu'il détruirait? De nouvelles expériences sembleront nécessaires aux moins sceptiques.

^Emploi thérapeutique. J'ai déjà renvoyé à l'article Tabac. On le consultera surtout avec fruit pour l'emploi thérapeutique, car la nicotine est peu employée ; j'ai dit pourquoi. Ajoutons qu'elle représente une substance qui est ellemême employée de moins en moins souvent. 11 était difficile néanmoins, en présence des phénomènes de collapsus provoqués par la nicotine, de ne pas songer à l'appliquer au traitement du tétanos et du strychnisme.

.NICOTINE (Bibliographie). 255

Pour ce dernier empoisonnement, l'antagonisme expérimental n'a rien de pratique, puisqu'il faudrait donner le contre-poison avant le poison; un pareil procédé ne peut être employé que comme un adroit su'bterfuge dans les empoisonnements qui constituent une épreuve judiciaire, comme cela a lieu pour le Tanguin de Madagascar. On sait, en effet, que, chez les Malgaches, la meilleure manière pour un plaideur de mettre les bons arguments de son côté consiste à prendre, avant Vaudience, par conséquent avant le Tanguin, un contre-poison, un antidote efficace dont quelques familles ont le secret, qu'elles lèguent, on le conçoit, à leurs descendants comme un précieux héritage. La toxicologie et la médecine judiciaire n'ont pas malheureusement chez nous de si bonnes fortunes.

A défaut de strychnisme, il est encore permis de songer au tétanos. Au milieu de l'encombrement dans les ambulances, ou dans les conditions climatériques diverses où le tétanos est à craindre, il serait permis de songer à la nicotine comme traitement préventif, au même titre qu'on songe à l'emploi externe et interne des antiseptiques contre la septicémie, l'infection purulente, ou à celui de l'aconitine (Paquet) contre le traumatisme lui-même.

Le traitement curatif du tétanos par la nicotine n"est plus à essayer ; le docteur Haugton a donné la nicotine dans un cas de tétanos traumatique datant de sept jours. Le malade était à l'agonie lorsqu'on songea à cette médication, et il ne put être sauvé, malgré la dose de trois gouttes en quatre heures ; mais à chaque goutte on put noter : un relâchement immédiat des muscles de la face, de ceux de la respiration et de la déglutition ; une disparition sensible dans les douleurs; la disparition du délire; enfin, l'abaissement du pouls de cent trente à quatre-vingt-huit pulsations.

Dans un second cas de tétanos idiopathique, le malade prit 44 gouttes en onze jours^ et guérit. On constata progressivement : le relâchement des muscles du dos, de l'abdomen, du diaphragme ; la cessation du délire ; la perte de 10 pulsations par minutes; des sueurs profuses et du sommeil. Le malade exhalait une odeur de tabac à priser. Un autre tétanos fut guéri par 54 gouttes en 4 jours ; chaque dose amenait du relâchement et des sueurs profuses. O'Beirne (de Dublin) a eu également un succès.

Haughton a, du reste, dans des empoisonnements par la strychnine, donné avec succès 30 grammes de feuilles de tabac dans une pinte d'eau.

Le docteur O'Reilly, de Saint-Louis (Missouri), a eu aussi un succès par la nicotine dans un cas d'empoisonnement par la strychnine.

Tyrrell (à Dublin) et llarrisson (à Liverpool) ont donné la nicotine dans le tétanos, à la dose de 1/50 de goutte.

Carhng rapporte dix-neuf cas de tétanos guéris par le tabac.

Les compresses imbibées dans la teinture de Gowe pourront être utiles dans les douleurs aiguës de la goutte et du rhumatisme; on pourra cependant, en pareil cas, soulager tout autant avec des moyens moins dangereux.

On pourrait essayer également la nicotine dans l'hydrophobie, dans l'épilepsie compliquée, dans le spasme de la glotte, qui remplissent jusqu'à un certain point les conditions voulues pour faire espérer une intervention utile de l'alcaloïde du tabac. Ces maladies présentent, en tout cas, une condition qui peut assurer la liberté d'esprit du médecin, et permettre une certaine hardiesse dans le maniement de la nicotine : c'est la gravité extrême.

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