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Depuis la suppression des tours il y a augmentation des infanticides, des avortements et de la mortalité dans une proportion notable.
Cette statistique est en opposition formelle avec toutes les autres portant sur le même sujet, et à cause de son caractère exceptionnel il me semble qu'elle perd de son importance. Du reste le chiffre maximum de mortalité, qui est 15 pour 100, est assez peu considérable pour qu'on n'en tienne pas grand compte. En effet, d'après Bertillon, le chiffre moyen étant actuellement de '21 pour 100 par toute la Fi'ance, Bordeaux doit s'estimer bien heureux, s'il a seulement 15 pour 100.
Les enfants admis au tour succombaient dans une proportion considérable.
D'après Benoiston de Chateauneuf, 60 pour 100 des enfants abandonnés ont péri en 1854 pendant la première année, et selon Villermé la mortalité à Paris s'est élevée à 67. Je citerai même des statistiques où la mortalité a varié de 50 à 90 pour 100.
Mais cette question si complexe présente encore une autre face. Les enfants admis au tour ont-ils plus de chances de mortalité que les autres enfants abandonnés?
Dans l'enquête ouverte en 1860 sur le service des enfants assistés, je relève les chiffres suivants : En 1858, dans 19 départements où fonctionnaient des tours, sur 7202 nouveau-nés admis, 4295 sont morts dans leur première année, soit 59,65 pour 100. Dans 67 autres départements tous dépourvus de tours, sur 6563 enfants abandonnés, 5457 sont décédés, soit 54,01 pour 100. 11 y a donc une augmentation de 5,62 pour 100 au compte des départements où existaient les tours ; par contre la mortalité était seulement de 29,56 pom' les enfants laissés à leur mère avec secours pécuniaire.
A Lyon la moyenne des décès des abandonnés est de 47 pour 100. Ce chiffre élevé est donc un fait général et il est bien supérieur à celui des enfants assistés temporairement ou allaités par leurs mères, qui est de 31 pour 100.
Dans un autre tableau recueilli à la Charité de Lyon en 1874 je relève les chiffres suivants : enfants abandonnés : mortalité, 46,62 pour 100; placés en nourrice par leur mère, 37,29 pour 100; allaités par leur mère, 31,65.
Au point de vue de la mortalité des nouveau-nés le système des tours est donc très-inférieur au secours.
Je terminerai par quelques considérations générales.
Le tour, à son origine, était une institution privée et purement charitable. Envisagé ainsi il était acceptable à titre exceptionnel pour les esprits religieux qui ne voyaient aucun inconvénient à la mortalité des abandonnés. Mais donner au tour une existence légale, le faire administrer par les agents du gouvernement, c'est une mesure qu'aucune considération ne peut justifier. L'expérience largement faite en a démontré les inconvénients. Les enfants immédiatement abandonnés entre des mains étrangères, n'ayant plus les soins clairvoyants de la mère, acquièrent des chances de mortalité beaucoup plus considérables. iNos statistiques le démontrent surabondamment.
Le tour en augmentant considérablement le nombre des abandonnés crée une catégorie d'individus qui sont dépourvus de lamille et qui vivent longtemps dans un isolement préjudiciable à leurs intérêts ; ils sont dans une situation inférieure, n'ayant pas les affections profondes de la famille et ne trouvant pas autour d'eux l'appui si utile au début de la vie.
Au point de vue moral, le tour n'est pas plus acceptable. Organiser un tour, c'est dire à la fille et même à la femme mariée : Dissimulez soigneusement votre grossesse jusqu'au bout, et quand vous aurez accouché vous ferez porter subrepticement votre enfant dans un lieu tout prêt pour le recevoir. De quel droit demanderez-vous compte à une femme du produit de sa grossesse, si le tour est inscrit dans la loi ? Elle répondra par des fins de non-recevoir aux questions qui lui seront faites.
Il en sera de même pour l'accouchement clandestin ; la femme qui sera interrogée à cet égard répondra que le secret du tour est sous la protection delà loi.
C'est donc favoriser la dissimulation de la grossesse, qui est le prélude de l'avortement et de l'infanticide. Qu'on ne s"y trompe pas en effet, le tour perd beaucoup de son importance quand la grossesse est notoire. 11 est bien moins déshonorant alors pour la fille de soigner son enfant que de le faire disparaître dans le tour.
11 faut, dit M. Bérenger, respecter le secret de la honte pour éviter le crime. Cette manière de voir est partagée par tous. Le droit au secret existe dans les hôpitaux d'accouchement et dans les bureaux de secours : la honte n'est donc pas divulguée, si la fille prend des précautions. Du reste les filles qui accouchent, ainsi que les femmes hors mariage, ne tiennent pas tant que cela au secret absolu ; journellement nous les voyons dans les hospices d'accouchements choisir de préférence les salles de cliniques, où l'affluence des élèves rend le secret problématique.
Le tour, dit M. Bérenger, n'affaiblit pas le sentiment maternel. Cette proposition me paraît paradoxale au suprême degré. Y a-t-il un acte qui accentue davantage l'indifférence pour un enfant que celui par lequel une mère le livre à des mains étrangères, en brisant soigneusement tous les liens qui pouvaien l 'attacher à lui? On reproche justement au tour d'habituer peu ù peu les ménages des villes et des campagnes au débarras des enfants soit nés, soit à naître.
L'exposition au tour ou ailleurs est un acte coupable dont le remords poursuit longtemps celui qui l'a commis, et que la légalisation ne parviendra pas à rendre licite. J'ai eu plusieurs fois des confidences à cet égard.
Le tour facilite outre mesure l'abandon des enfants illégitimes qui sont par
le lait privés de famille. Mais bien plus, il conduit aussi à l'abandon des enfants légitimes. A Amiens, de 1857 à 1859, 30 pom- 100 du nombre des expositions totales dans le tour appartenaient à la classe des enfants icgilimes.
Voilà donc des enfants légitimes qui perdent leur nom et leur état social.
Des enquêtes ont établi que plusieurs fois des enfants déposés au tour avaient déjà été inscrits à l'état civil.
Les partisans les plus accentués des tours n'osent pas dire qu'il faut en faiie un système exclusif; ils admettent l'allaitemement maternel, qui a une supériorité incontestable et qui, d'après Monot, a abaissé dans le Morvan la mortalité à 7 pour 100 ; mais ils ne réfléchissent pas que le jour, où les tours seront ouverts sans contrôle, on ne trouvera plus une seule fille qui voudra nourrir son enfant.
Les filles grosses se diront que le tour est licite, puisqu'il est inscrit dans la loi, et, au lieu de se gêner à élever leur enfant, elles le livreront au tour.
L'assistance est une question d'argent ; qu'on n'en fasse pas avec économie, et l'on verra quels heureux résultats elle pourra donner. Sans doute il est attristant de donner un secours plus considérable aux filles-mères qu'aux femmes légitimes, mais qu'on dise bien haut dans le monde des gens qui réfléchissent que cette libéralité est faite à des petits enfants qui n'ont pas de père et dont la misère est digne de pitié.
Grâce aux sollicitations des sociétés protectrices de l'enfance, aux efforts constants de l'administration, l'allaitement maternel des enfants naturels entre dans nos mœurs et certainement il peut se développer encore sur une bien plus large échelle. Tout le fruit de ces longs efforts est détruit, si on ouvre les tours. Ne serait-ce pas là un fait profondément regrettable et dont l'évidence s'impose nettement? Et cependant voilà M. Brochard, un homme qui connaît admirablement la question, qui a vanté et proposé l'allaitement maternel avec tant d'éloquence, qui a démontré que la mortalité de la iNièvre était de It pour 100, grâce aux soins habiles et dévoués de l'administration qui avait tiré grand parti de l'allaitement maternel, voilà M. Brochard qui, reniant son vrai titre de gloire, se fait le champion des tours, c'est-à-dire de la mesure qui est la ruine de l'allaitement maternel.
A propos de cette malheureuse question qu'il est difficile d'étudier à fond, on est très-étonné de voir tant de paradoxes tt d'erreurs ètije soutenus avec tant d'habileté. Ainsi on demande le rétablissement des tours pour remédier à la dépopulation de la France ; on veut augmenter la population en ouvrant les tours, moyen d'autant plus singulier que le véritable est connu de tous, c'est la fécondité dans le mariage.
Que les partisans des tours se rassurent du reste ; leur suppression n'a pas diminué le nombre des enfants naturels, comme le prouve la statistique suivante que j'emprunte à M. Ligier :
Enfants Enfanis
Années légiiimes. naturels. liAProRis.
Enfants tnfanls
• Années. légitimes. naturels. Rapports.