PATHOLOGIE
causes, la marche, la durée ; elle déduit de ces éléments morbides le diagnostic, le pronostic et le traitement de chaque maladie. Selon le siège de la maladie et l'appareil organique qu'elle affecte, la pathologie spéciale se divise en : pathologie eo:terne ou chirurgicale, dans laquelle rentrent Vophthahnologie, Yotologie, etc., et en pathologie interne ou médicale, qui, outre l'étude des maladies afférentes à chaque appareil organique (pathologie cérébrale, cardiaque, etc.), comprend dans ses cadres : la psychiatrie ou médecine mentale, la pyrétologie, la pathologie humorale, à laquelle appartiennent l'hématologie, ['urologie; la pneitmatologie, la lithologie, la syphiligraphie, la dermatologie, Vhelminthologie ou pathologie vermineuse, et entin les maladies parasitaires, dont le nombre et l'importance grandit chaque jour. L'étymologie de chacun des noms donnés à ces branches de la pathologie spéciale en indique suffisamment l'objet.
Ilàtons-nous de faire ressortir ce qu'ont d'artificiel, à plus d'un égard, la plupart de ces divisions. Utiles pour les besoins de l'étude et les progrès de la science, elles no sauraient se maintenir en présence de la complexité et de l'association constante des faits morbides. Les recherches peuvent être spécialisées sur un groupe de maladies ou de lésions morbides, mais jamais celles-ci ne sauraient être sans danger considérées isolément. En pathologie, comme dans tous les autres ordres d'études, l'exclusivisme conduit à l'impuissance ou à l'erreur. Après et malgré tout, la pathologie reste une, comme l'organisme luimême ; les maladies qu'il présente, quels que soient leur siège et leur nature, entretiennent entre elles des rapports constants et nécessaires. La pathologie externe et la dermatologie empruntent à la pathologie interne quelques-unes de ses données les plus fécondes; la médecine mentale se relie intimement à la pathologie cérébrale qui à son tour retire de l'ophthalmologle des indications précieuses; les maladies parasitaires enfin peuvent revendiquer comme leur appartenant bon nombre de maladies internes ou d'affections considérées naguère comme leur étant étrangères. Ces exemples suffisent pour démontrer la puissance du lien qui unit entre elles les maladies, quelle que soit la branche de la pathologie dans laquelle on les a fait rentrer.
Au point de vue du sexe, de l'âge, de la profession, de l'habitat et du nombre des personnes chez lesquelles on observe une maladie, on a admis : la pathologie des maladies spéciales au sexe {émminoxigxjnécologie, la pathologie m/awtile, la pathologie sénile, les maladies professionnelles, la pathologie exotique, Yépidémiologie, etc. La légitimité d'une pathologie infantile et sénile a été contestée; les modifications imprimées aux symptômes des maladies par l'âge de l'organisme qui en est affecté, l'importance des modifications anatomiques et fonctionnelles qui surviennent, à chaque âge, dans les tissus et le jeu des organes par le seul fait de l'évolution organique normale, nous paraissent militer en faveur du maintien de ces divisions.
Les sources auxquelles la pathologie puise les notions dont elle a besoiu sont: l'expérience, basée sur l'observation attentive et minutieuse des faits cliniques; l'expérimentation, qui n'est que l'expérience voulue, entreprise dans des conditions et dans un but déterminé et dont les résultats constituent la pathologie expérimentale ; les recherches microscopiques, dont les résultats expliquent les manifestations observées pendant la vie, enfin la pathologie comparée, c'est-àdire l'étude des maladies observées sur les animaux rapprochée de celle des maladies semblables ou analogues qui peuvent affecter l'organisme humain.
les rapports de la pathologie et de la clinique ont déjà été étudiés {voy. les mots Clinique, Lois en pathologie, Maladies). L. Hecht.
PITHOLOGIE COMPARÉE. I. La pathologie comparée est la science des maladies, éclairée par la comparaison des diverses observations ou expériences faites sur les différents êtres.
S'il était nécessaire de rappeler ici les avantages de la méthode comparative, dont l'emploi a ouvert aux sciences naturelles la voie dans laquelle tant d'observateurs attentifs se sont illustrés, nous pourrions faire remarquer que l'utilité de cette méthode est reconnue dans toutes les branches de l'histoire naturelle.
Tous ceux qui ont fait de l'anatomie et de la physiologie la base solide de leurs études médicales savent combien ces deux branches de l'ensemble des sciences naturelles ont gagné à étendre leur domaine sur les deux règnes organiques; et, quand on se rappelle que c'est en partie à cette extension des recherches que nous devons de connaître, mieux qu'autrefois, les lois générales qui président au développement et à l'entretien de l'existence des différents êtres, il est naturel d'espérer qu'une pareille extension, donnée enfin, avec persévérance, aux études de pathologie, pourra nous conduire graduellement à mieux connaître aussi les conditions, générales ou particulières, qui entravent le cours régulier de l'existence et qui l'empêchent d'atteindre constamment le terme de sa durée normale.
Cette pensée, qui, comme nous le verrons plus loin, n'est d'ailleurs pas nouvelle, devient peut-être, chaque jour, plus préoccupante pour un plus grand nombre d'observateurs, à mesure que les progrès de la science permettent d'entrevoir mieux les moyens d'atteindre le but.
liC programme est, du reste, assez vaste pour que chacun de ceux que le sujet peut intéresser, y trouve facilement une part personnelle de travail assez large.
Envisagée dans son ensemble, l'étude des atteintes portées à la constitution et aux fonctions des êtres organisés a, en effet, pour objet, l'histoire générale comparative des maladies étudiées chez les animaux et chez les végétaux, aux divers âges de l'existence du monde et des individus, dans les sexes différents et dans les régions variées du globe.
L'étude, même incomplète, d'un sujet conçu sous d'aussi vastes proportions, réclame, on le sent bien, une somme considérable de connaissances très-étendues, et exigerait de celui qui songerait à entreprendre de la réaliser des veilles plus longues que n'en pourraient fournir plusieurs hommes qui seraient entièrement libres d'y consacrer tout leur temps. Aussi, tout en souhaitant que le cadre que nous essaierons de tracer tout à l'heure puisse un jour être rempli, l'observateur le plus favorisé serait-il réellement vain de prétendre à édifier, à l'aide de ses seules ressources, une œuvre de ce genre, dont il est bon seulement de ne pas ajourner constamment l'entreprise, et que le temps verra se compléter, à l'aide de nombreux matériaux recueillis de divers côtés.
Tout conspii'e d'ailleurs à développer le goût et à faire reconnaître la valeur des recherches poursuivies dans ce sens. Les altérations d'un grand nombre de végétaux, celles de plusieurs groupes d'animaux vertébrés ou invertébrés, ont été l'objet d'études approfondies, dont les résultats sont déjà devenus féconds
en applications pratiques, après avoir paru un moment ne devoir satisfaire peut-être que le sentiment de la curiosité scientifique. Les maladies de certains végétaux et d'un grand nombre d'animaux, transportés loin du pays natal, nous ont fourni déjà quelques précieux enseignements, et enfin, sans parler des maladies de notre espèce, dont la connaissance se complète, chaque jour, sous l'influence même des études que nous venons de rappeler, la vétérinaire, elle aussi, livre à la médecine humaine, en retour des emprunts qu'elle lui fit dans l'origine, les données de nombreuses observations, contrôlées au besoin par d'habiles expérimentateurs.
II. Par leur structure, autant que par les fonctions de leurs parties constituantes, les différents êtres ont entre eux de nombreux traits de ressemblance, au milieu de profondes différences. La prise qu'ils laissent, par suite, et la résistance qu'ils opposent, d'autre part, aux différentes causes de destruction, sont nécessairement très-inégales, et l'on peut prévoir qu'il en doit résulter, dans l'histoire de leurs maladies, des différences profondes, à côté de nombreuses ressemblances. Or, c'est précisément le but de la pathologie comparée de mettre en évidence les unes et les autres, de faire ressortir certaines particularités (qui acquièrent par là une importance plus grande, parfois soupçonnée d'avance et souvent aussi tout à fait inattendue), et, dans quelques cas même, de faire disparaître certaines erreurs, résultant d'une idée préconçue. La pathologie comparée devient ainsi, nécessairement, selon l'expression de Rayer, « la pierre de touche des théories pathologiques, qui n'étaient bâties jusque-là que sur la pathologie spéciale d'une seule espèce. »
Cependant, pour en arriver à pouvoir faire l'étude comparative des maladies des êtres organisés, il faut que des matériaux, en nombre suffisant, aient déjà été rassemblés et mis en ordre; et, bien qu'il soit utile à l'observateur d'être guidé par une idée et par des principes scientifiques qui lui servent de fil conducteur, il est important néanmoins que, sans oublier ce qu'il sait déjà des maladies d'une espèce plus ou moins voisine, il conserve pourtant assez d'indépendance pour ne pas se laisser aller à substituer de simples suppositions aux données plus précises de l'observation. G.-L. Duveraoy faisait remarquer déjà naguère, à propos de l'anatomie comparée, que, toutes les fois qu'on a voulu faire des généralités sur quelque organe ou même sur quelque appareil, en ne considérant que l'organisation d'une espèce, on s'est plus ou moins trompé. Les différentes espèces et les races elles-mêmes ont, en effet, des aptitudes et des immunités pathologiques spéciales, qu'on ne saurait toujours prévoir et que nous connaîtrons sans doute plus complètement, alors seulement que le temps aura permis enfin à des observateurs, suffisamment nombreux, de tracer l'histoire des maladies étudiées dans chaque espèce et dans chacune des races différentes. La comparaison des maladies, d'espèce à espèce et de classe à classe, pourra alors se faire et donnera des notions plus positives et plus générales, d'oîi l'on pourra dégager graduellement les lois de la pathologie.
La pathologie comparée doit être cultivée pour- elle-même, si l'on veut qu'elle devienne réellement l'une des bases solides de la pathologie générale.
Le médecin, que préoccupent surtout les progrès de son art, doit, sans doute, ne pas négliger de chercher sur sa route, avec une juste convoitise, toutes les indications que peut lui fournir, de temps à autre, la pathologie des
animaux; et même il est naturel que, s'il a uniquement en vue la pathologie de l'homme, il cherche seulement à l'éclairer par des observations recueillies sur les animaux les plus voisins de lui, et à puiser, en somme, dans la médecine des animaux, des applications à la médecine de l'homme. Mais il ne faudrait pas que, faute d'y trouver toujours ce qu'il pourrait souhaiter, il fût tenté, n'ayant pas été satisfait à son heure, d'en accuser une science qui, longtemps délaissée, n'est qu'à ses débuts, et qui, lorsqu'elle sera plus avancée, devenant, sous le rapport des avantages, supérieure même à l'anatomie comparée, donnera peut-être plus encore qu'elle n'avait semblé promettre tout d'abord.
Le médecin naturaliste, que des préoccupations moins impérieuses autorisent à être moins pressé de faire parler les faits ou, en d'autres termes, de recueillir les fruits de ses recherches, doit étudier, pour elle-même, la pathologie comparée, et il trouve dans cette étude un champ immense, dont la culture lui est plus facile qu'à tout autre naturaliste, en raison de ses travaux antérieurs.
Il y aurait, en effet, pour assurer les progrès de la pathologie comparée, tout avantage à ce que des médecins s'en occupassent avec ardeur, car nonseulement un grand nombre de détails peuvent échapper aux yeux ou à la pensée d'un observateur insuffisamment préparé, mais il peut aussi souvent se glisser, dans les relations qu'il publie, des erreurs d'appréciation ou d'expression qui annulent ou amoindrissent la valeur du fait observé.
D'autre part, il serait à désirer que ceux d'entre les médecins qui veulent faire de la pathologie comparée vinssent plus souvent étudier parmi les vétérinaires, dont les études embrassent non-seulement des sujets différents, mais des êtres appartenant à des espèces différentes, ce qui les favorise particulièrement dans la préparation à l'étude comparative des maladies, similaires ou dissemblables.
Il est également très-important que les médecins et les vétérinaires reçoivent de bonne heure, dans le même but, une instruction solide, touchant les matières de la zoologie et de la botanique. C'est pour eux le meilleur moyen d'être bien en mesure de constater et d'étudier les altérations pathologiques qui peuvent se présenter à leurs yeux, et de n'accepter qu'après mûres réflexions les renseignements fournis par des dessins ou des descriptions, relativement à des êtres qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils ne connaissaient même pas autrement.
Certains établissements, tels que le Muséum d'histoire naturelle de Paris (pour ne parler que de l'un des centres scientifiques les plus connus du monde entier), sont merveilleusement préparés pour servir à la formation de pépinières d'élèves qui, trouvant facilement à leur portée tous les moyens d'étude, n'auraient pas à chercher, souvent loin d'eux, les matériaux précieux qui, malgré les efforts de quelques observateurs, n'ont élé que rarement utilisés.
Les jardins zoologiques et botaniques, dont la création et le développement font le plus grand honneur à la plupart des grandes villes de l'Europe (et qui réunissent tant d'avantages divers pour la satisfaction des goiits, les plus différents, de leurs nombreux visiteurs de tout âge), pourront fournir facilement, chaque année, une riche moisson à toute une phalange d'observateurs, lorsque, devenus plus libres de sacrifier certains intérêts matériels, les habiles directeurs et les conseils éclairés, qui président au fonctionnement de ces établissements, seront tous bien pénétrés de l'idée que la cause de l'accHmatation gagnerait certainement à ce qu'on négligeât moins de rechercher, par la dissec-
tion, les conditions de la mort des animaux dont les vétérinaires n'ont pas habituellement à s'occuper. Il est à souhaiter que, dans tous ces jardins, à l'exemple de ce qui se fait déjà, depuis longtemps, en partie, dans quelques-uns d'entre eux, des prosecteurs, suffisamment désignés pour ce poste par leurs travaux antérieurs, puissent être chargés spécialement du soin de recueillir les matéiiaux utilisables et même de présenter, chaque année, dans quelques conférences publiques ou dans des rapports qui seraient publiés, les résultats de leurs observations.
III. La saine émulation, ainsi entretenue parmi les travailleurs à qui seraient réparties des tâches différentes, selon leurs aptitudes, aurait pour conséquence prochaine d'augmenter, dans une proportion considérable, l'apport des matériaux qui doivent servir à constituer une science dont la diffusion devra trouver un jour sa véritable place dans chacun de ces établissements (tels que le Collège de France), que, sous des noms différents, dans les divers pays, on consacre à ce qu'on est convenu d'appeler, dans le langage universitaire, le haut enseignement.
Si nombreux et si grands qu'aient été tout d'abord et que soient encore les desiderata d'une science dont le corps de doctrine n'est jusqu'ici pas constitué, on ne peut nier, en effet (et dès la iiii du siècle dernier on le sentait déjà), que l'enseignement de cette science s'impose réellement.
En Allemagne, vers illS, à Gœttingen, Hennemann donnait des leçons dont le plan (qui malheureusement a seul été publié) montre bien à quel point le professeur comprenait les rapports qui existent entre la pathologie humaine et celle des animaux; et, de nos jours, à l'Université de Munich, le professeur Bollinger réalise ces espérances du passé.
En Russie, à Saint-Pétersbourg, Ravitsch, qui dirigeait en même temps l'Institut vétérinaire annexe, professait déjà, dès 1859, la pathologie comparée et l'iiistoire des maladies épidémiques, à l'Académie médico-chirurgicale, où il continua à donner cet enseignement, devenu définitif, à titre de prolésseur ordinaire, depuis l'année 1867 jusqu'à l'époque de sa mort, en 1875.
En Italie, à l'Université de Pavie, le 21 mars 1878, Lanzillotti-Buonsati (de l'École vétérinaire de Milan) inaugure l'enseignement de la pathologie comparée, sous la présidence du directeur de la Faculté de médecine, Ouaglino, qui, dans une allocution appropriée à la circonstance, exprime publiquement l'espoir de voir cet enseignement devenir définitif et même obligatoire dans la Faculté de Pavie.
En Angleterre, le souvenir des leçons inaugurées naguère, à Londres, par Youatt, à University Collège, en 1851, est resté justement cber à tous ceux que la pathologie comparée est capable d'intéresser. Mais, en dépit de quelques espérances qui ont failli se réaliser, à Birmingham d'abord, puis à Cambridge, et, plus tard, à Oxford, on attend encore, malgré l'expression réitérée des vœux les plus énergiques et malgré les mérites divers de ceux qui pourraient le donner, un enseignement dont l'un d'entre ces derniers (et des plus connus), le professeur Fleming, ne cesse de vanter tout le prix, dans l'intérêt de la science autant que dans l'intérêt public. Dans un récent Congrès tenu à Londres, sous la présidence du célèbre vétérinaire supérieur de l'armée anglaise, à l'occasion d'un important travail de Robertson, relativement à ïlnfluence des maladies des animaux sur la santé de Vhomme, Osier (de Montréal)
réclamait avec insistance la création d'une chaire de pathologie comparée dans chacune des universités, « comme le meilleur moyen d'ouvrir une voie féconde à la médecine de l'avenir » ^.
En France, dès l'année 1809, Aygalencq, exprimant le désir devoir « quelqu'un faire publiquement le parallèle des maladies de l'homme avec celles des animaux », promettait — mais vainement — « d'essayer lui-même ce travail, si les circonstances le lui permettaient ». — En 1837, fourcault, dans une lettre adressée au ministre de l'Instruction publique et communiquée à l'Académie des sciences de Paris, appelle, à son tour, mais encore vainement, l'attention sur l'utilité qu'il y aurait à « réunir dans un même établissement l'enseignement de la médecine humaine et celui delà vétérinaire ». — En 1848, Ducros, allant plus loin, dans un opuscule qui ressemble un peu, quoi que l'auteur en pense, à un plaidoyer pro domo suâ, saisit avec empressement le moment où les chambres françaises allaient discuter « la question si grave de l'exercice de la médecine et de l'enseignement médical », pour réclamer expressément l'institution d'une « chaire de médecine comparée, au sein de chacune des Facultés de médecine et particulièrement de celle de Paris ». Rappelant même, dès le début de son opuscule, l'importance acquise par l'enseignement élevé qui se distribue au Muséum d'histoire naturelle de Paris, Ducros fait remarquer, en termes précis, « les trésors scientifiques qu'on serait en droit d'attendre de l'étude de la pathologie comparée, sur une plus grande échelle, si cette étude pouvait être aidée du professorat, avec toutes les ressources que fourniraient « le Jardin du Roi, l'Ecole d'Alfort et les hôpitaux. »
En 1862, grâce à la puissante influence d'un savant illustre siu' un ministre éclairé, la Faculté de médecine de Paris (seule entre ses deux sœurs de Strasbourg et de Montpellier) fut enfin dotée d'une chaire de « médecine comparée ». Rouland, alors ministre de l'Instruction publique, dans un Rapport rédigé, dit-on, par Littré^, signale à l'attention du chef de l'État la médecine comparée « comme un des développements de la science moderne », et rappelle que, « depuis longtemps, l'étude de cette science a été recommandée par des hommes éminents. » Considérant que « le moment est venu de faire droit à leurs recommandations, de placer à côté de l'anstomie et de la physiologie la médecine compaiée, et de prendre une initiative qu'il importe de ne pas laisser aux écoles étrangères », il ajoute qu'il « est heureux, en exposant toute l'importance de la création d'une chaire de médecine comparée, de pouvoir présenter, pour la remplir, un homme désigné d'avance par la voix publique et par le suffrage de ses pairs, un médecin rendu célèbre par de grands travaux et une grande pratique, autant que renommé pour sou dévouement à la science, le docteur Rayer, qui, depuis plus de vingt ans », avait « poursuivi avec constance l'étude comparative des maladies de l'homme et des animaux ». Malheureusement, cette chaire, qui devait être, « pour lui, la meilleure récompense de ses belles recherches, parce qu'elle » devait « lui donner le moyen de répandre parmi les élèves de nouvelles connaissances et de rendi'e de nouveaux services à l'humanité » , Rayer en fut détourné par les occupations absorbantes du décanat de l'École, qui lui avait été confié en même temps, et, de tout l'enseignement qu'on pouvait attendre d'un maître aussi autorisé, nous n'avons recueilli qu'une
* A New- York il existe une Instifution connue sous le nom de Columbia Veterinary Collège and School of Comj^arative Medicine. - Voy. J. M. Gu.uiDiA, Histoire de la médecine, p. 499. Paris, 1884.
Introduction (imprimée) au cours de Médecine comparée, le professeur, parvenu à un â"e avancé, étant mort en 1867, sans avoir jamais occupé sa chaire, qu'il avait même déjà quittée trois ans auparavant.
Après une si longue vacance, Brown-Séquard monta dans cette chaire, en 1869, à titre de « chargé de cours », mais, après avoir failli en devenir définitivement le titulaire en 1870, lui-même l'abandonna bientôt, en 1872, et, la même année, elle advint à Yulpian, qui l'occupe encore aujourd'hui. — Dans cette chaire, dont le litre actuel ne donne plus « à la pathologie comparée » que la seconde place, l'enseignement dispensé par Brown-Séquard, et après lui par Vulpian, dont la plupart des leçons ont été publiées et renferment de précieux documents pour la « pathologie expérimentale », ne répond pas toutefois à celui qu'avaient en vue le fondateur et le premier titulaire.
A la Faculté de médecine de Lyon, la chaire de « médecine expérimentale et comparée » a été destinée à un enseignement qui lui appartient en propre et qui réalise enfin le vœu qu'avait émis autrefois Vicq d'Azyr, dans le Nouveau plan de la conulilution de la médecine en France, qu'il présenta, en 1790, à l'Assemblée nationale, au nom de la Société royale de médecine. L'idée fondamentale de ce projet était, on s'en souvient, de faire de l'enseignement vétérinaire le premier degré et comme le principe de l'enseignement de la médecine humaine, et, comme conséquence, d'annexer une Ecole vétérinaire à tout Collège de médecine^. L'Ecole vétérinaire que Lyon possède « est admirablement établie et dotée d'un laboratoire où les grands animaux peuvent être introduits et soumis à l'cxpérimcntalion », et où ont été exécutés des travaux oui ont rendu célèbre le nom de leur auteur. Or, c'est du voisinage d'un tel établissement scientifique qu'on a pu faire profiter la nouvelle Faculté de médecine, en reliant l'un à l'autre par l'institution de la chaire occupée par Chauveau.
Cependant, l'idée de Yicq d'Azyr, qui se trouve reproduite "dans le Rapport sur r instruction publique, lu par Talleyrand, devant l'Assemblée nationale, au nom du Comité de constitution, dans les séances des 10, 11 et 19 novembre 1790, n'est pas pleinement réalisée, puisque, dans le projet, l'enseignement vétérinaire devait faire partie de l'Institut national des lettres, des sciences et des arts, et être donné à Paris. — La chaire enfin créée au Muséum d'histoire naturelle de Paris, par décret en date du !«'' janvier 1880, après un vote favorable du Parlement, a comblé ce desideratum, et aujourd'hui la fécondation des deux enseignements, l'un par l'autre, est assurée dans Paris, où II. Bouley, tout en faisant à dessein, dans ses leçons, une large part à la vulgarisation des (( proférés obtenus en médecine par l'expérimentation », utilise, en outre, constamment, ses profondes connaissances en vétérinaire, au grand avantage de ses auditeurs, et leur présente ainsi une fraction importante du tableau général de la pathologie comparée.
Le sujet à traiter dans la nouvelle chaire est plus vaste que ne l'avaient prévu les premiers instigateurs de l'enseignement aujourd'hui donné; et, si H. Bouley, n'ayant pas à s'astreindre à un programme qui l'oblige à embrasser, dans son cours, toutes les matières que comporte un sujet aussi vaste que celui de la pathologie comparée, choisit seulement, pour les enseigner, « celles qui lui
1 En Allemagne, outre le cours professé par BoUinger, à l'Université de Munich, l'enseignement de la vétérinaire est donné, en dehors des écoles spéciales, à l'Université de Halle, par Putz, et dans celle de Leipzig, par Zurn.
sont le plus connues », lui-mèine, au début, rappelle justement que les problèmes de la pathologie générale, dont la pathologie comparée doit nous donner tôt ou tard la solution, doivent être examinés à l'aide des faits pathologiques recueillis dans toutes les espèces, animales et végétales, « que ces faits se présentent d'ailleurs spontanément à l'observateur ou que leur manifestation soit déterminée par l'expérimentation. »
IV. Les êtres différents, dont les maladies doivent être étudiées et comparées entre elles, autant que possible, étant de ceux sur lesquels l'expérimentation, sagement conduite, peut et doit être pratiquée toutes les fois que la simple observation ne rend, pas suffisamment compte des phénomènes constatés, les états morbides produits ou provoqués expérimentalement constituent, en effet, pour le travail de comparaison, un groupe important de matériaux qu'on ne peut négliger. Mais les états morbides qui se produisent en dehors de notre influence, chez les différents êtres, ne doivent pas pour cela perdre de leur importance, aux yeux de ceux qui veulent faire une élude approfondie de la pathologie générale. Les uns et les autres doivent entrer en ligne et être également soumis à l'analyse comparative, la pathologie comparée ayant, en réalité, à son service, ce que II. Bouley a très-heureusement appelé « ses deux instruments nécessaires » : l'observation et l'expérimentation.
Sans doute, même sans vouloir se fliire l'écho d'une querelle célèbre, et en empruntant, à dessein, à des expérimentateurs consommés, les termes mêmes de la critique, on peut dire d'abord de la pathologie expérimentale « qu'il serait exagéré de la croire toujours nécessaire », et on peut lui reprocher, alors qu'elle doit fournir surtout des explications, « de ne pas permettre toujours d'expliquer tout ». On a pu même faire remarquer que « celte insuffisance relative de la pathologie expérimentale tient, avant tout, à ce que l'expérimentation est absolument impuissante, au moins actuellement, à faire Haître chez les animaux toutes les maladies qui affligent l'humanité. » On a pu dire aussi que (( presque toujours elle ne produit que des traumatismes, mais point de maladies », et que, a même dans les cas où l'imitation paraît être le plus parfaite, il n'y a certainement pas identité absolue. » Il est incontestable encore que « les actions ou les opérations directes sur les êtres mis à l'élude ne suffisent pas pour caractériser le procédé expérimental », et que, d'autre part, « on est arrivé à la connaissance expérimentale de la gale », par exemple, « sans avoir eu besoin de vivisections ni d'expériences physiologiques proprement dites. »
Mais, en revanche, personne ne saurait méconnaître les services que peut rendre la pathologie expérimentale et ceux qu'elle a déjà rendus. « C'est elle, et elle seule, qui peut nous éclairer sur le mécanisme de production d'un grand nombre de lésions. Elle nous permet de nous mieux « rendre compte des symptômes que nous observons et d'en fixer la signification et la valeur, et elle nous fournit certains renseignements sur le mode probable d'action des médicaments. » Enfin, nous ajouterons que, dans l'étude des maladies transmissibles, si elle intervient à l'aide de procédés qui ne sont peut-être pas toujours exactement ceux à la faveur desquels la transmission se fait naturellement, elle conduit néanmoins parfois à d'utiles découvertes.
Les tentatives expérimentales, faites en vue de favoriser, dans une espèce, le développement d'une maladie jusque-là inconnue chez elle, peuvent avoir
entre antres, deux résultats, d'un grand intérêt, selon que les tentatives ont échoué ou, au contraire, qu'elles ont réussi : en supposant que l'on soit bien au courant des conditions exactes de la vie normale dans l'espèce qui fournit les sujets en expérience, l'échec met en évidence les causes défavorables au développement de la maladie, tandis que, dans le cas contraire, le succès obtenu dans des conditions déterminées permet de prévoir que, si ces conditions se trouvent un jour naturellement réalisées, l'espèce pouri'a perdre l'immunité dont elle jouit manifestement.
L'expérimentation d'ailleurs à qui l'on fait encore parfois, sans y avoir bien réfléchi, une guerre acharnée, ne peut, selon une très-juste remarque, donner de résultats valables qu'entre les mains d'un observateur, et l'observation elle-même ne serait plus qu'un mot, si elle n'utilisait tous les procédés de recherche.
Mais, si la pathologie expérimentale, en dépit de certaines critiques fondées, a de réels avantages, que nous avons tenu à ne pas laisser dans l'ombre, on voit qu'elle n'est, dans ses rapports avec la pathologie comparée, qu'une source de matériaux spécialement préparés. Lorsque certaines difficultés d'observation rendent obscurs certains points de l'histoire naturelle d'une maladie, et particulièrement la recherche de ses causes, ou lorsque des rapports mal saisis entre les faits observés conduiraient à des conclusions étranges, l'expérimentation devient une ressource indispensable pour faire la clarté. Mais encore faut-il que l'expérimentateur, d'avance suffisamment instruit de l'anatomie et de la physiologie des espèces en expérience, surtout si elles présentent quelques particularités, connaisse bien aussi la pathologie spéciale des mêmes êtres.
Il y a donc, au point de vue du succès des études de pathologie comparée, un grand intérêt à ce que les recherches expérimentales soient elles-mêmes guidées, si l'on peut ainsi dire, par des notions d'observation, aussi précises que possible, soit sur les symptômes, soit sur les lésions anatomiques correspondantes, qui se produisent en dehors de notre influence. C'est dans la pensée qu'elle servirait à l'exécution de ces recherches spéciales qu'a été fondée à Londres, en 1871, l'Institution Rrown* aujourd'hui devenue célèbre, et de laquelle sont sortis déjà de nombreux travaux, dont les premiers ont été exécutés par Burdon-Sanderson ou sous sa direction. A Paris, les recherches exécutées dans les laboratoires de Cl. Bernard et dans celui de Brown-Séquard, ainsi que celles du laboratoire de Pasteur, ont acquis aux maîtres qui les ont faites eux-mêmes ou qui les dirigent une juste renommée ; et les améliorations, longtemps attendues, mais désormais certaines, du nouveau laboratoire du Muséum, nous promettent pour l'avenir une riche moisson, sur un terrain spécialement favorisé.
Les matériaux des deux provenances (observation simple et expérimentation) commencent à devenir aujourd'hui nombreux ; mais, avant qu'on puisse songer à en tirer parti, il faut d'abord essayer de les grouper. A l 'encontre de ce que peut faire un architecte pour ses constructions, on doit ici utiliser les matéiiaux, tels qu'ils se présentent et sans les façonner, en se bornant à les coordonner, selon leurs caractères dominants, et s'étant d'ailleurs bien défié, pour ceux qu'on a pu recueillir soi-même, de leur trop communiquer l'empreinte d'une vue personnelle qui, faisant ressortir certains points, eût pu facilement en laisser d'autres trop effacés. Si, pour la construction d'un édifice, on veille avec raison à la provenance exacte de certains matériaux, dont l'origine
n'est jias indilïérente pour l'emploi qu'on veut en faire, on doit apporter un scrupule non moins grand à ne pas encombrer de données incertaines un terrain dont la culture offre assez de difficultés naturelles; et nul des matériaux n'est vraiment admissible sur notre chantier, ouvert à tous, que s'il arrive sous le couvert de l'observation sur nature, afin que tous aient bien leur originalité et leur propre physionomie, et qu'ils apportent avec eux tous les éléments utilisables pour un travail ultérieur de comparaison,
V. Dès longfemps, et bien avant que l'on songeât à faire de la pathologie comparée une science digne d'un enseignement, on avait pourtant déjà fait appel aux éclaircissements que peut fournir l'étude comparative des maladies de l'homme et de celles des animaux.
Déjà les Asclépiades, on le sait, disséquaient des animaux; mais c'est seulement dans llippocrate (qui avait hérité de leurs connaissances anatomiques et que l'antique respect pour les cadavres humains arrêtait encore dans les recherches qu'il eût pu vouloir faire) que les médecins nous apparaissent, faisant servir à l'interprétation des maladies de l'homme les connaissances anatomo-pathologiques qu'ils puisaient dans la dissection des animaux.
C'est encore la même voie que suit Galicn, essayant de trouver, dans la pathologie des animaux, des faits propres à éclairer l'histoire des maladies de l'homme; mais, il faut le reconnaître, les constatations anatomiques, faites ultérieurement sur l'homme lui-même, sont loin d'avoir toujours confirmé les données de la simple induction.
Alors on soustrayait l'homme au contrôle des conslatations anatomiques, après la mort, comme on évite aujourd'hui de le soumettre vivant à la plupart des procédés de recherche de la méthode expérimentale; et l'induction jouait déjà un rôle qui, de nos jours, dans des conditions de plus grande précision, n'a fait que devenir plus considérable.
L'étude des rapports qui peuvent exister entre les épidémies et les épizooties, étude dont on retrouve un germe puissant dans l'un des livres hippocraiiques, et qui ne doit pas ici nous arrêter plus longtemps, fut vramient, depuis les travaux de Rarnazzini, de Lancisi et de quelques autres observateurs, et surtout depuis ceux de Vicq d'Azyr, la première étape dans la fondation de la pathologie comparée par des recherches égales sur les maladies dont il s'agissait de faire, entre elles, la comparaison. Malheureusement, selon la remarque de Rayer, « les observations relatives à ces affections, qui ont fait périr un si grand nombre d'hommes et d'animaux, ont été ou faiblement esquissées par les médecins, ou simplement mentionnées par des historiens à peu près étrangers aux notions médicales », et « la dissertation de Barth », publiée sur ce sujet en 1835, « témoigne de la ditficulté » qu'on éprouve « à tirer parti de ces matériaux, trop peu nombreux et incomplets », que quelques corps savants, tels que l'Académie de médecine de Paris ou celle de Belgique, peuvent maintenant concentrer en grand nombre et étudier avec autorité, grâce à l'expérience particulière de plusieurs d'entre les membres dont elles se composent.
Mais, à part les travaux auxquels nous venons de faire allusion et quelques autres encore, de date plus ou moins récente, tous si utiles à consulter pour la solution d'un grand nombre de questions relatives au même sujet, nous avons hâte de signaler, au point de vue général où nous devons ici rester placé, des études plus compréhensives, exécutées spécialement dans le but de DICT. ENC 2' s. XXI. 39
réaliser un travail de comparaison, et qui peuvent être rangées en deux groupes différents, selon que l'auteur a eu surtout en vue la comparaison des maladies des animaux et de celles de l'homme (presque toujours pour éclairer l'histoire de ces dernières, comme le recommandait Baglivi), ou, au contraire, l'étude générale comparative des maladies des êtres organisés.
C'est à ce dernier plan que s'était arrêté un ancien élève de Blumenbacli, Bergmann, qui, dans une importante monographie, parcourant la série des végétaux et celle des animaux, de bas en haut, a mis le premier en évidence cette loi générale de la fréquence plus grande des maladies chez les êtres appartenant à un rang plus élevé, et qui, du reste, s'est occupé en même temps, dans son opuscule, de l'influence de l'atmosphère et de celle des climats, sans négliger de consacrer : un parallèle spécial aux maladies des singes comparées à celles de l'homme; un autre, aux mutilations et aux opérations chirurgicales considérées chez l'homme et chez les autres mammifères, et une étude attentive à quelques autres sujets afl'crents, sur lesquels nous n'avons pas à insister.
C'est dans une même pensée que Unger a publié, en 1840, une importante étude dont le titre promet malheureusement plus qu'il ne tient, sous le rapport qui nous intéresse; et, quoiqu'il s'agisse d'un ouvrage beaucoup plus volumineux, on peut laire le même reproche à celui dont Baspail publia la première édition, quelques années plus tard, en 1846, sous le titre à' Histoire naturelle de la santé et de la maladie, chez les végétaux et chez les animatix en général.
Viennent ensuite trois essais qui, quoi(|u'il n'y soit question que de tératologie, contiennent pourtant, pour le pathologiste, des aperçus intéressants, ({uelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on ait sur les anomalies et les monstruosités, et qu'on les considère ou non, selon les sujets observés, comme étant la suite d'altérations de l'ovule, de l'embryon ou du fœtus. Ces trois travaux sont : d'une part, celui de Ch. Martins, sur les Rapports de la tératologie végétale avec la tératologie animale; d'autre part, la monographie consacrée par Davaine à l'étude générale des Monstruosités, dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, et enfin celui dans lequel Th. Lowne a publié la description sommaire et la classification des pièces tératologiques du Musée du Collège royal des chirurgiens d'Angleterre.
Tous les autres travaux relatifs à la pathologie comparée ont spécialement en vue l'homme et les animaux, soit qu'ils aient pour objet une étude d'ensemble, soit qu'ils aient trait seulement à quelque point particulier du sujet.
Les uns, tels que ceux d'Ingrassias, de Frank, d'Aygalencq, de Noyez, de Hoog, de Strachof, sont destinés à faire saisir, autant que possible, les rapports qui existent entre la médecine humaine et la vétérinaire, et, si imparfaits qu'ils puissent nous paraître, aujourd'hui que les convictions sur ce point ne sont plus à faire (au moins pour le plus grand nombre d'entre nous), il faut reconnaître qu'ils ont le mérite d'être venus les premiers.
On ne peut, à leur occasion, s'empêcher de se rappeler, avec Lauder-Lindsay, qu'il fut un temps où, dans un des pays les plus éclairés de l'Europe, même en se mettant à l'abri derrière un passage du livre de YEcclésiaste, on ne pouvait, paraît-il, sans passer pour commettre une hérésie (passible seulement de la peine du ridicule), affirmer que l'homme et les animaux sont sujets aux
mêmes genres de maladies. Les critiques réservées à ceux qui s'occupent de pathologie comparée sont heureusement devenues, avec le temps, aussi rares que puériles; et il n'est plus personne d'entre nous qui, même sans tirer vanité de la supériorité que cela peut donner à son jugement pour la solution des plus grandes questions, songe encore à s'excuser sérieusement du soin qu'il apporte dans l'étude approfondie d'un pareil sujet, et à se détendre du reproche d'avoir dérobé, pour cela, une part de son temps aux études professionnelles proprement dites.
En dépit des difficultés que leurs auteurs ont eues à surmonter, il est un certain nombre de travaux sur la pathologie comparée, dont quelques-uns datent déjà de beaucoup plus d'un siècle, et dont on ne saurait méconnaître la valeur relative, en raison surtout de l'insuffisance des matériaux dont disposaient ceux qui les ont publiés. La monographie écrite par les soins de Brùnner, en 1695, sous l'autorité de Slalil, son maître, quelques années après la publication de celle de Langius, est consacrée surtout à établir la fréquence plus grande des maladies chez l'homme que chez les animaux. Celle de P. Camper, composée en vue d'un concours ouvert, en 1783, par une des Sociétés savantes d'r la Hollande, est une œuvre importante, à tous égards, dans laquelle l'auteur, ayant à exposer les raisons pour lesquelles « l'hoiinne est sujet à plus de maladies que les autres animaux », accuse l'influence de la civilisation, de la vie en société et des divers excès, celle aussi des climats et des divers genres d'existence, à l'état de captivité. La question de la fréquence relative des monstruosités chez l'homme et chez les animaux, quelques remanjues sur la rareté des maladies de l'encéphale chez ces derniers, et, d'autre part, sur la production des affections calculeuses, chez eux ainsi que chez l'homme, complètent, avec quelques autres remarques (également intéressanles, mais qu'il serait superflu d'énumérer ici), cet important travail de Camper, toujours utile à méditer. — Après un travail de Miiller, publié sous le titre de Spécimen de palhologie comparée, Nebel, dans un opuscule publié en 1798, revenant encore, à son tour, sur l'idée principale que Camper avait déjà soutenue, insiste particulièrement sur la rareté des maladies des animaux à l'état sauvage et leur fréquence à l'état de domesticité, surtout lorsqu'ils sont logés et enfermés dans des retraites étroites, humides et mal aérées, ou lorsqu'on les emploie pour des travaux pénibles et qu'on ne leur fournit, en échange, qu'une nourriture malsaine.
Nous devons citer encore, à la suite des travaux que nous venons d'énumérer, ceux de Gandolfi, de Rosainz, de Mundigl, de Sydow, de Grève, de Remer, d'Adamowicz et surtout de Levin, attendu que, dans celui de ce dernier, l'auteur, ayant à décrire celles d'entre les maladies des animaux domestiques, qui peuvent se transmettre à l'homme, a produit, sur cette partie de la pathologie comparée, une œuvre justement appréciée dans son temps et qu'on peut, aujourd'hui encore, consulter avec fruit.
11 convient de signaler a part, quoique dans le même groupe, le Manuel (Vanatomie pathologique dans lequel Ad. W. Otto étudie comparativement, dès 1814, et, plus tard, en 1830, tous les vices de conformation et toutes les altérations de structure, alors connus, non-seulement dans tous les organes, mais encore dans tous les tissus, chez l'homme et chez les animaux.
L'œuvre publiée longtemps plus tard par Hensinger, sous le titre de Recherches de pathologie comparée, et dans laquelle l'auteur a rassemblé patiemment un nombre considérable de renseignements intéressants, contient,
en particulier, une Esquisse de nosographie comparée de Vhomme et des animaux domestiques, à laquelle on a pu reprocher seulement la classification adoptée, qui n'a pas permis à l'auteur d'exposer les vues générales qu'il devait avoir sur les divers genres d'altérations dans la série zoologique dont il s'occupe. On peut le regretter d'autant plus que la portion de son œuvre consacrée à la pathologie générale ainsi qu'aux « maladies pandémiques et panzootiques » est traitée, notamment en ce qui concerne l'étiologie, avec une grande largeur de vues. La classification des maladies, par appareils a, du reste, aussi ses avantages, et l'auteur s'en est utilement servi pour montrer les analogies et les différences qui existent, au point de vue des altérations fonctionnelles, entre l'homme elles animaux domestiques.
C'est la même classification qu'a adoptée ultérieurement Aug. Foerster, dans la seconde édition de son Manuel d'anatomie pathologique, où il donne, à la fin de chacun des articles consacrés à la description des altérations pathologiques du corps humain, une indication sommaire sur les altérations, de même genre, ohservées dans les parties correspondantes, chez les animaux domestiques. Le professeur de Wurtzhourg, ayant puhlié, outre son Anatomie pathologique spéciale des divers appareils, un volume consacré à VAnatdmie pathologique générale, a eu toutefois l'avantage de combler la lacune que nous signalions dans l'œuvre de son devancier, et, à l'occasion de chacun des processus morbides étudiés d'une manière générale chez l'homme, il présente des remarques comparatives sur les mêmes processus étudiés chez les animaux domestiques, avec tout le soin qu'on pouvait attendre de lui, en raison de l'importance de cette étude, sur laquelle il s'était appesanti déjà, dans un intéressant opuscule, quelques années auparavant.
L'ouvrage de Falke et celui de Gleisberg, publiés à quelques années d'intervalle, s'adressent : le premier aux vétérinaires; le second, plus particulièrement aux médecins. Celui de Falke résume les notions alors acquises en vétérinaire touchant les différents genres de maladies, et donne très-sommairement quelques renseignements au lecteur pour l'initier un peu aux altérations correspondantes que l'on observe chez l'homme. — Le livre de Gleisberg, plus étendu, se rapproche, pour l'esprit, de celui de Fœrster, dont il se distingue toutefois, en ce sens qu'il ne s'occupe pas seulement de l'anatomie pathologique, et que, la pathologie comparée étant essentiellement son objet, c'est en réalité uu livre destiné par l'auteur à initier les médecins à l'étude des maladies des animaux domestiques.
Enfin, les Traités, si connus, d'Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire, de Gurlt, de Fœrster, les Recherches de C. Dareste, et l'ouvrage (encore inachevé) que publie Taruffl, méritent ici une place à part, en raison des études comparatives de tératologie que l'on y trouve déjà faites ou dont les éléments s'y trouvent déposés.
A la suite de ces diverses publications, on pourrait encore en citer un grand nombre, dans lesquelles on a eu surtout en vue la comparaison des particularités de tel ou tel état morbide, dans diiférentes espèces, ou bien, suivant une autre direction, l'étude des maladies de tel ou tel groupe d'êtres, avec l'intention d'utiliser plus lard seulement les résultats de celte élude pour un travail de comparaison.
Les études faites sur les maladies des divers groupes d'êtres, considérés à part, conformément aux grandes divisions zoologiques et botaniques, mais
toujours ^elon les règles d'un plan général, pour qu'on puisse ensuite les mieux utiliser, sont dues, les unes à des botanistes, les autres à des zoo-pathologistes, au nombre desquels les vétérinaires se distinguent pour l'étude des altérations des mammifères domestiques, tandis que les autres appartiennent à des médecins ou à des naturalistes. Plusieurs d'entre les monograpliies auxquelles nous devons ici nous borner à faire allusion reposent non-seulement sur les données d'observations personnellement recueillies par l'auteur, mais aussi sur les résultats de l'analyse attentive d'un nombre considérable de faits puisés a des sources variées, dont la diversité même traliit encore l'intérêt général qu'inspirent depuis longtemps de semblables études aux observateurs les plus isolés et les moins bien placés quelquefois pour soupçonner la valeur de leurs patientes observations.
YI. Un grand nombre de corps savants et des plus autorisés ont accueilli ou accueillent encore, avec une faveur marquée, toutes les communications relatives à la patliologie comparée- La Société royale de médecine de Paris, qui paraît avoir été la première à affirmer une semblable tendance, Ut en effet tous ses efforts pour que, dans le but de rendre la science à la fois plus grande et plus belle, et de faire mieux sentir les vérités qu'elle enseigne, tous les médecins voulussent bien ne pas regarder comme au-dessous d'eux une étude qui, par ses résultats, pourrait les mettre à portée de rendre à l'Etat les services les pins importants.
En 1785, la Société de pliilosopliie expérimentale de Rotterdam, plus généralement connue sous le nom de Société batave, entrait dans la même voie et, désignant elle-même le sujet d'un prix qu'elle mettait au concours, invitait les compétiteurs à « exposer les raisons physiques » pour lesquelles « l'homme est sujet à plus de maladies que les autres animaux, et quels sont les moyens de rétablir sa santé, qu'on peut emprunter aux observations que fournit l'anatomie comparée. »
3. Plus tard, lors de la fondation de l'Académie de médecine de Paris, la place réservée dans son sein à un groupe d'entre les plus célèbres vétérinaires de l'époque indique que, dans l'esprit de ceux qui ont présidé à l'organisation de la savante compagnie, la connaissance des maladies des animaux constituait déjà un sujet d'études de la plus haute importance. C'est sous l'empire de cette pensée que le premier des secrétaires de l'Académie, rappelant en quelques mots a le préjugé barbare ou, si l'on veut, cette fausse et puérile délicatesse ({ui avait séparé jusqu'alors la médecine des animaux domestiques d'avec la médecine de l'homme », signale, comme un bienfait, l'immixtion de l'une dans les intérêts de l'autre, et fait remarquer avec un tact exquis combien, en face d'animaux qui pour nous sont muets, la nécessité de raisonner et d'agir uniquement sur la foi des sens doit éveiller de bonne heure le talent de l'observation et perfectionner, en l'aiguisant, « cette sagacité de conjecture, qui est le premier art du médecin. »
En 1837, l'Académie des sciences de Berlin, prenant en main, à son tour, la cause de la pathologie comparée, mettait au concours la « description de celles d'entre les maladies des animaux domestiques qui peuvent se transmettre à l'homme » ; et enfin, en 1845, l'Académie royale de médecine de Belgique, à peine instituée, révélait une préoccupation semblable, en proposant de décerner un prix à l'auteur qui indiquerait le mieux « l'influence réciproque que la
médecine et la chirurgie liumaines avaient exercée jusqu'à cette époijue sur la médecine el la chirurgie vétérinaires, et, d'autre part, l'influence de ces dernières sur la marche ascensionnelle des deux premières. »
Les trois questions posées à Rotterdam, à Berlm et à Bruxelles, nous ont valu les trois ouvrages de Camper, de Lévin et de Gh.-Fr. llunsinger, dont nous avons déjà parlé précédemment.
L'Académie des sciences de Paris et celle de Bruxelles, qui, de tout temps, ont compté, parmi leurs membres, les savants les plus autorisés pour apprécier de semblables communications, ont reçu à diverses occasions plusieurs travaux utiles à consulter; et d'autre part, quoiqu'on puisse regretter de les y trouver en aussi petit nombre, les Transactions de la Société royale médico-chirurgicale de Londres, ainsi que les Bulletins de la Société anatomo-pathologique de Bruxelles et ceux de la Société de médecine pratique de Paris, en contiennent aussi quelques-unes. La Société anatomique de Paris, qui, dès son origine, paraît avoir été plus constamment préoccupée d'enregistrer les faits relatifs à l'anatomie normale et à l'anatomie pathologique de l'espèce humaine, renferme pourtant aussi dans ses Bulletins l'indication (souvent trop sommaire) de bon nombre d'altérations rencontrées chez les animaux.
6. Les Sociétés entomologiques, la Société linnéenne de Bordeaux et celle de Normandie, la Société des sciences médicales et naturelles de Bruxelles, la Société zoologique de France et d'autres encore, dont nous pourrions donner une longue liste, tant de France que de l'étranger, renferment aussi, dans leurs annales, un nombre considérable de notes ou de mémoires sur les maladies des animaux et des végétaux.
Enfin, les lecteurs du Bulletin de la Société d" acclimatation savent que, durant son trop court passage à la direction du jardin du Bois de Boulogne, un médecin naturaliste des plus distingués, Rufz de Lavison, inaugurant à Paris l'usage d'une coutume suivie par plusieurs d'entre les directeurs des autres jardins zoologiques, fournissait, chaque mois, de nouveaux appoints à l'étude des causes de mort chez les animaux récemment exportés de leur pays natal.
Quant aux végétaux, l'étude de leurs altérations est cultivée, avec un égal intérêt, au sein de quelques Sociétés, et le Bulletin de la Société nationale d'agriculture, ainsi que celui de la Société botanique de France (surtout depuis que ce dernier s'est enrichi d'une portion bibliographique très-importante), constituent, notamment, deux d'entre les sources les plus précieuses auxquelles il soit possible de puiser.
Mais, de tous les cor;is savants, ceux vers qui les divers observateurs ont apporté, avec le plus d'ardeur, les matériaux qui doivent servir à l'éditication de la pathologie comparée, sont, sans contredit, les sociétés vétérinaires de tous les pavs, et surtout la Société centrale de médecine vétérinaire de Paris, au sein de laquelle la science pure a toujours été cultivée avec un soin égal à celui que commande le souci des intérêts professionnels.
11 faut citer, d'autre part, la Société zoologique de Londres, qui, par une sage mesure, s'est assuré le moyen de ne pas laisser échapper à la science les dépouilles des animaux qui succombent dans ses jardins, et dont les Proceedings renferment un important mémoire d'Edw. Crisp sur les causes de mort de ces animaux, depuis l'année 1851 jusqu'en 1860.
Il faut mentionner également, outre celle d'Edimbourg, la Société pathologique de Londres, qui. chaque année, dans les Transactions qu'elle publie,
réserve une place importante et nettement marquée aux communications relatives à la pathologie des animaux, et qui, en 1881, a institué dans son sein (en ayant soin d'y adjoindre un vétérinaire d'une grande notoriété) un comité spécial de pathologie comparée pour les recherches à faire sur les maladies et les diverses altérations des animaux.
Enfin, entre toutes se distingue la Société de biologie, fondée sous le patronage de Rayer, et au sein de laquelle, depuis le début de son existence, l'importance de la méthode comparative appliquée à l'étude de tous les êtres et des milieux dans lesquels ils vivent est toujours en honneur et ne saurait s'amoindrir, en raison même des aptitudes variées des membres dont elle se compose.
VII. Les musées consacrés à la collection des pièces anatomo-pathologiques, dans les différentes écoles vétérinaires, contiennent, en grand nombre, des matériaux d'étude, accessibles à tous ceux que leur examen peut intéresser, grâce à l'accueil que reçoivent toujours les médecins et les naturahstes dans ces centres d'instruction spéciale, qui répondent si bien, sous ce rapport comme sous tant d'autres, à la vaste pensée deBourgelat.
En dehors de ces écoles, les grands musées, tels que celui dont J. Ilunter a légué les bases au Collège royal des chirurgiens d'Angleterre, celui qu'avait fondé Lobstein dans l'ancienne Faculté de médecine de Strasbourg, ceux dont Paris et Amsterdam s'honorent sous les noms de Dupuytren et de Vrohk, celui de Gui/s Hospital à Londres, celui de l'Institut royal anatomique de Breslau, €t, de même, celui de l'Université de Bologne (pour ne citer que parmi ceux qui nous sont directement le plus connus), contiennent tous des pièces nombreuses, d'un grand intérêt pour ceux qui poursuivent l'étude de la pathologie comparée.
La plupart de ces précieuses collections, grâce aux soins de ceux qui sont chargés de les conserver, s'enrichissent, chaque jour, et viennent au-devant des chercheurs, à l'aide de catalogues rédigés sous la direction des savants les plus autorisés.
Outre le concours prêté par ces dernières publications, par quelques grands ouvrages avec atlas (tels que ceux de J. Cruveilhier, de Gluge, d'Otto, de Lebert) et aussi par de nombreux index bibliographiques, la diffusion des éléments d'étude et des travaux déjà accomplis pour servir aux recherches de pathologie comparée se fait aussi, avec une faveur croissante, par l'intermédiaire de nombreux recueils scientifiques, qui se publient, chaque année, dans les divers pays, et dont les uns sont consacrés à la généralité des sciences médicales, tandis que les autres sont réservés plus spécialement à quelqu'une d'entre elles. Nous pourrions énumérer ici la plupart des journaux vétérinaires qui jouent depuis tant d'années un rôle important et toujours grandissant, et dont quelquesuns même, fixant par là justement l'attention de ceux qui cherchent à s'instruire, ont pris, à l'origine, ou conservent encore aujourd'hui, au moins comme un sous-titre, l'indication d'une voie ouverte à la pathologie comparée.
Abstraction faite du journal dans lequel Chavassieu d'Audebert se proposait de réunir toutes les observations, éparses jusqu'alors, sur les influences météorologiques, sur les épidémies et sur la médecine comparée, la seule publication qui ait pris uniquement un litre indiquant nettement son but absolu dans ce sens est celle que Rayer avait jadis entreprise sous le nom d'Archives de méde-
cine comparée^. Une publication importante, fondée à Munich sous la direction de Franck et de Bôllinger, nous offre maintenant, depuis plusieurs années, la réalisation d'une semblable entreprise, avec un titre complet, qui indique bien que les travaux qui y sont insérés, conformément à la préface et selon l'inspiration de Ch. Fr. Ileusinger (à qui le journal est dédié), ont trait à la médecine des animaux, étudiée en vue de la pathologie comparée.
Dans la plupart des journaux consacrés à l'anatomie et à la physiologie normales et pathologiques, on trouve aussi un grand nombre de travaux du même genre, et la moisson qu'on peut y faire n'est pas moins riche quand on parcourt, à leur tour, les publications périodiques relatives à l'ensemble des sciences naturelles dans les divers pays.
VllI. Le protoplasma, qui, dans tous les êtres organiques (animaux et végétaux), constitue « la base physique de la vie », possède, en raison de sa composition complexe, qui est supérieure à celle de tous les autres corps connus, des propriétés également plus nombreuses et plus variées que celles de tous ces corps; mais, en revanche, ces propriétés sont, de toutes, les moins stables et les plus profondément modifiables par les inducnces extérieures.
Composé de matières albuminoïdcs, en nombre variable, qui sont mélangées, en certaines proportions, entre elles et avec quelques corps minéraux, le protoplasnia possède, comme propriété fondamentale, l'aptitude à se nourrir ou, en d'autres termes, à s'accroître par assimilation, en se laissant pénétrer de molécules nouvelles, empruntées au milieu ambiant, que ces matériaux soient d'ailleurs déjà analogues aux siens propres, ou qu'ils soient seulement susceptibles de le devenir, à la faveur de certaines modifications qu'il peut lui-même leur imprimer.
Mais, s'il peut vivre et s'accroître dans un milieu favorable, le protoplasma perd, au contraire, ses propriétés particulières et peut même se décomposer, lorsque le milieu ambiant ne contient pas, en quantité convenable, les éléments nécessaires à son alimentation, ou lorsqu'il s'y trouve une substance (toxique ou autre) capable d'altérer suffisamment , en quelque façon , sa composition chimique. La perle de ses propriétés peut être alors totale et définitive, ou seulement partielle et passagère, selon que les conditions adverses ont été assez actives pour les détruire absolument, ou seulement pour les modifier plus ou moins profondément : dans le premier cas, c'est la mort; dans le second, c'est seulement une altération, plus ou moins profonde, une maladie de l'organisme.
Les aptitudes puisées originellement, par tout être, au sein des parties constituantes dont il émane, sont généralement en rapport avec les conditions du milieu dans lequel il vient prendre place; mais, en revanche, les altérations, de tout ordre, qui ont pu exister dans son « milieu générateur », peuvent avoir conféré au nouvel être des dispositions défavorables à son entretien dans le milieu extérieur où ses ancêtres, plus favorisés, pouvaient vivre, et où il devrait lui-même pouvoir vivre à son tour.
Sauf les anomalies ou les dispositions fâcheuses qu'il peut ainsi tenir héréditairement de ses ascendants (et qui, supportables encore pour eux, ont fini par
* Le Journal of Comparative Médiane and Surgery, qui a paru, à New-York, de 1880 à 1882, est un journal de médecine vétérinaire, dnns lequel une large place est donnée à la relation de faits observés sur d'autres animaux que ceux dont s'occupent spécialement les vétérinaires.
ne pas l'être pour lui), chacun naît pourtant, généralement, en vue de la résistance vitale, avec ce (ju'on peut appeler les « armes de son espèce », la vie étant, en réalité, une source de luttes, qu'il faut tenter ou soutenir, pour la conserver individuellement ou pour la transmettre.
Mais, alors même qu'il est le mieux pourvu, au moment de sa naissance, et si courte que soit, relativement à celle de bien d'autres, la durée possible de son existence (selon l'espèce à laquelle il appartient), il est ou peut être entouré d'agents divers, qui sont capables de lui nuii'e, soit en interrompant soudainement sa vie par une brusque violence, soit en l'entravant plus ou moins par une atteinte (elle-même plus ou moins profonde) portée à sa nutrition. Parmi ces agents, les uns sont connus depuis longtemps sous le nom d'agents physiques, tandis que les autres, de nature organique, ne sont autre chose que des êtres vivants, qui occupent avec lui une même région de l'espace.
Sauf quelques exceptions, qu'il faut faire, relativement à certaines influences, telles que celle delà foudre, par exemple, les fâcheux effets qui peuvent provenir des divers agents physiques ne se produisent guère, pour la plupart, tant que chaque être demeure dans le même milieu que ses ancêtres ou dans un milieu momentanément ou délinilivement équivalent, à moins qu'il n'ait perdu les conditions d'adaptation qu'il avait reçues héréditairement pour y vivre.
Comme celles qui sont imputables aux agents physiques, les influences fâcheuses que peuvent exercer sur les autres êtres ceux (|ui se trouvent dans une même région de l'espace peuvent être rangées en deux groupes différents, selon qu'elles ont pour effet la destruction d'un individu ou de toute sa lignée, sans l'intermédiaire de troubles de la nutrition, ou selon, au contraire, qu'elles produisent des désordres divers, dépendant d'un trouble plus ou moins profond de cette fonction, et, par suite, plus ou moins funestes aussi, mais d'une autre façon, pour la vie de l'intéressé.
L'atteinte portée ainsi, par d'autres êtres, à l'existence d'un être vivant, a généralement pour point de départ le besoin de se nourrir, que ces êtres soient d'ailleurs semblables à lui, ou bien qu'ils en diffèrent et qu'ils en soient même plus ou moins éloignés, sous le rapport de leur structure. Un grand nombre d'animaux ne vivent qu'à la condition d'en manger d'autres; un très-grand nombre d'animaux se nourrissent, au contraire, de végétaux; et, parmi les plantes, outre celles qui vivent aux dépens des animaux, on sait que celles qui sont incolores se nourrissent de plantes vertes, les végétaux, lorsqu'ils sont munis de pigment chlorophyllien, étant, en fait, pour les animaux et pour les plantes incolores, de véritables fabriques, dans lesquelles s'élaborent les aliments d'origine inorganique.
Lorsqu'il s'agit d'une lutte, telle que l'ancienne acception du mot la fait concevoir, c'est-à-dire d'une de ces attaques violentes qui, d'un côté, sont dirigées, et, de l'autre, sont soutenues ou repoussées, avec de véritables armes, dont chacun dispose suivant l'espèce à laquelle il appartient, la mort, ou tout au moins quelque traumatisme, peut en être la conséquence.
Dans un nombre de cas, sans doute infiniment plus considérable, la lutte pour le même objet, quoique moins évidente tout d'abord et se faisant avec des armes moins apparentes, n'en est pas moins réelle. L'attaque n'est plus toutefois dirigée par le plus fort contre le plus faible (ou par le plus gros contre le plus petit) ; elle se fait ici en sens inverse, et les assaillants sont de dimensions tellement inégales, que l'idée des emprunts qu'ils doivent faire, en fondant ainsi
sur ceux à qui ils s'adressent, leur a valu le nom général de parasites, sous lequel on les a dès longtemps groupés. Leur nombre et leur action sont beaucoup plus considérables encore que ne le soupçonnaient peut-être les partisans les plus convaincus de l'importance du parasitisme, avant qu'il fût question des microbes ; et leur place, dans l'étude d'un grand nombre d'altérations qu'ils déterminent par leurs agressions, est incontestablement d'une immense importance.
Outre les chances défavorables auxquelles les êtres vivants sont ainsi exposés, leur nutrition peut souffrir encore de la concurrence qu'ils se font entre eux, sans d'ailleurs s'enlre-nuire autrement, lorsque, poussés par les mêmes besoins ou par des besoins analogues, et se trouvant réunis sur un point limité de l'espace, ils épuisent à l'envi la quantité disponible des matériaux nécessaires à leur entretien ou à leur développement. Plus ils sont rapprochés les uns des auties, et plus la ressemblance entre eux est étroite, plus la concurrence est grande, en raison de la plus grande communauté de leurs besoins; et c'est ainsi que peuvent s'expliquer^ pour une bonne part, les grands dangers du confinement.
L'insuffisance d'aliments, qui conduit à la « misère physiologique, » et, de même, la surabondance des matériaux nutritifs, qui mène à l'état contraire, dans certaines conditions de l'existence, sont, en fait, deux sources puissantes d'altérations de l'organisme, chez tous les êtres vivants.
Par les éléments de nutrition qu'ils y puisent, par l'air qu'ils y respirent, par l'eau douce ou l'eau de mer qu'ils y utilisent, par la lumière et la chaleur qui déterminent ou favorisent en eux le développement de certains phénomènes, le milieu ambiant peut être le lieu d'origine de ces deux genres de désordres opposés, lorsqu'il fournit trop ou trop peu, au lien du nécessaire.
IX. L'aptitude à prendre dans ce milieu tout ce qu'il faut pour se développer ou pour se conserver, suivant l'âge, se perd aussi avec le temps ; et, chez ceux qui, ne tenant de leurs ascendants ou, en d'autres termes, de leur constitution, aucune défectuosité, avaient eu, pendant leur croissance et durant la période adulte, l'heur de n'en contracter aucune et de ne rencontrer non plus, dans le milieu ambiant, aucune condition adverse, la période sénile apporte à cette heureuse destinée un terme inévitable.
Mais, le plus souvent, l'inaptitude à remplir les fonctions vitales, d'où qu'elle vienne, se produit sans attendre ce qu'on peut appeler la « limite d'âge «; et, pour quelques êtres, qui ont le rare privilège de dépasser le terme moyen de la durée de la vie dans leur espèce, il en est un nombre considérable dont les éléments constituants s'altèrent prématurément. — Les altérations, dans les deux cas, ne sont peut-être même pas, au fond, aussi différentes qu'elles semblent l'être tout d'abord ; mais, dans le second cas, au lieu qu'elles portent sur l'ensemble de l'organisme et qu'elles mettent graduellement l'individu tout entier hors fonctions, ce sont seulement quelques-unes de ses parties constituantes, qui sont ainsi frappées d'incapacité fonctionnelle.
Les âges, chez les êtres dont l'existence dure assez longtemps pour que ces étapes de la vie soient appréciables à nos moyens d'observation, favorisent inégalement l'apparition et le développement de ces altérations, qui se montrent avant l'heure. Quant à certains d'entre eux, tels que les animaux domestiques et un certain nombre de plantes cultivées, par exemple, la fréquence, en appa-
rence moindre, d'un certain nombre d'entre les altérations auxquelles ils sont sujets, dépend seulement de ce que leur vie, abrégée par l'homme, pour des raisons diverses, n'a pas le loisir d'évoluer assez longtemps pour fournir le terrain nécessaire au développement de certaines altérations. Ces dernières se montrent, en effet, plus communes ou moins rares chez d'autres êtres, dont la vie offre, si l'on peut ainsi dire, plus de surface en longueur.
Que les altérations diverses se produisent sur le nouvel être, pendant qu'il appartient encore à son milieu générateur, ou au moment où il devient indépendant de ce premier centre trophique (malformations et altérations congénitales), ou bien qu'elles lui adviennent ensuite, durant le cours de sa libre existence, sous l'inttuence des agents extérieurs, auxquels il laisse prise sur lui, plus ou moins facilement, ce sont toujours, au fond, des désordres de nutrition qui se produisent à son désavantage. Qu'il s'agisse de désordres dus à des traumalismes (connexions iiiterrrompues), à des agents toxiques, à une nutrition imparfaite ou à un usage immodéré des ressources dont chaque être dispose, c'est toujours par une altération quelconque de la nutrition que les parties constituantes de son organisme deviennent malades, soit d'une manière lente, soit plus ou moins rapidement ; soit pour toujours, jusqu'à la destruction totale de l'individu; soit seulement pour un temps, avec ou sans retentissement sur l'ensemble de l'organisme, selon que les connexions entre les diverses parties sont plus ou moins intimes.
Les rapports qui existent entre les divers organes et les différentes fondions, ou, en d'autres termes, la corrélation des organes et l'harmonie des fonctions, qui sont d'autant plus appréciables qu'on les envisage chez des êtres plus élevés dans la série à laquelle ils appartiennent et parvenus eux-mêmes à la période la plus parfaite de leur existence, constituent pour eux, à l'état normal, autant d'avantages, qui, lorsque ces mêmes êtres sont en face de circonstances adverses, tournent, au contraire, à leur détriment. Les connexions pathologiques, non plus seulement de molécules, mais des divers organes et même des diverses fonctions, inter se, se montrent alors, à leur tour, et parfois avec une grande netteté, surtout chez les êtres dont les fonctions et les organes, en nombre restreint, permettent à l'observateur de mieux saisir les relations exactes qui existent entre ces désordres.
Selon que les principes nourriciers arrivent insuffisamment, à un moment ou à un autre de la vie de l'individu tout entier ou de quelqu'une de ses parties constituantes, c'est un défaut de développement ilujpoplasié) ou une atrophie, qui se produit chez lui. Dans le cas contraire oii, quelle que soit la part de responsabilité qui incombe à sa propre influence, les matériaux nutritifs que fournit à l'être le milieu ambiant le pénètrent surabondamment, ce sont, selon les circonstances, des hypertrophies qui se produisent, ou des hyperplasies, dont peut-être un certain nombre de phlegmasies et de néoplasmes (lorsqu'ils ne sont pas de nature pavasitique) ne sont, en réalité, que des formes particulières. Les productions hétérotopiques, qui se font parfois chez les êtres vieillis aussi bien que chez ceux qui sont en voie de développement, montrent jusqu'à quel point l'emploi des matériaux assimilés peut s'égarer, sous quelque influence, en dépit des besoins pressants d'un organisme qui se forme ou de tel autre en voie de déchéance. JDans ce dernier, en particulier, l'apparition de semblables productions contraste singulièrement avec la tendance atrophique générale, si évidente, «t la diminution pondérale de l'ensemble de l'être.
X. Qu'un être tout entier ou seulement quelqu'une d'entre ses parties constituantes vienne à subir, avec l'âge ou prématurément, les altérations diverses de nutrition, qui le conduisent plus ou moins vite à disparaître, ce n'est là encore toutefois qu'une des sources de destruction, qui sont sans cesse menaçantes pour les différents individus d'une même espèce.
L'espèce elle-même, en elfet, est aussi sans cesse menacée dans son existence, quoiqu'elle soit, en apparence, beaucoup plus inattaquable. La paléontologie, sans nous fournir toujours, au point de vue spécial qui nous intéresse, les données précises que l'on pourrait souhaiter, nous montre au moins déjà la disparition de bon nombre d'êtres, dont il n'existe plus, sur notre planète, à l'état, vivant, un seul représentant connu ; et les recherches de nombreux observateurs autorisent à admettre, comme incontestable, l'influence des agents divers du milieu ambiant sur la détermination de ces extinctions constatées.
La dégénérescence des espèces et leur disparition (qui peut en être alors la conséquence) ont leurs causes dans les mêmes influences que celles des individus, et la dilférence fatale dans les résultats est due seulement à la continuité d'action des agents destructeurs sur plusieurs générations, dont tous les individus sont intéressés et dont les représentants, appauvris, transmettant graduellement à leurs descendants de moindres aptitudes à la résistance vitale, leur lèguent, au contraire, graduellement des aptitudes morbides grandissantes.
En revanche, il est d'autres espèces, à qui le milieu convient, et qui, sans être assurées de conserver toujours ce précieux avantage, jouissent seules, au moins pour un temps (et non pas toujours sans avoir dû l'acquérir plus oumoins lentement), d'une immunité évidente contre certaines altérations. C'est ainsi qu'on peut, en parcourant l'histoire des maladies d'une espèce, constater qu'il en est d'éteintes pour elles, à côté de nouvelles qu'elle a pu contracter, à la suite de modifications dans le nulieu qu'elle habite, ou bien lorsque les agents morbides sont devenus plus puissants contre elle, notamment, par exemple, en s'accumulant.
XI. La fonction de reproduction — qui, toutes les fois que son but est atteint, est, en réalité, la sauvegarde de l'espèce, et dont les êtres, dans leur généralité, nous montrent l'importance, par la variété même des moyens dont elle dispose pour se bien accomplir, — n'est, pas plus que les fonctions de la vie individuelle, à l'abri de nombreuses altérations, et, lorsqu'elle entraîne, de diverses façons, des dépenses excessives ou des contacts malencontreux, elle est elle-même pour les producteurs une source de dangers, soit que les individus qui devaient l'exercer n'aient pas encore atteint, dans leur existence, la période favorable, ou qu'ils l'aient dépassée; soit que celles de leurs parties constituantes, qui devaient leur servir dans ce but, leur fassent plus oumoins complètement défaut, par suite d'une anomalie du développement; soit que ces parties aient subi elles-mêmes quelque altération entravante, ou que la portion qui s'en détache, pour devenir un nouvel être, soit héréditairement trop mal pourvue pour s'alimenter ultérieurement ou pour résister aux causes de destruction qui sont contenues dans le milieu extérieur; soit que des conditions adverses, provenant de ce milieu, suffisent à s'opposer au développement du nouvel être, — on voit de quelles difficultés la reproduction d'une race ou d'une espèce peut se trouver entourée, au point de ne pouvoir s'accompHr dans bon nombre de cas même irrégulièrement.
XII. Le genre d'existence que mènent les différents êtres les rend inégalement
tributaires du sol, des eaux, de l'air, de la lumière, de rélectricité, de la chaleur ou du froid. La recherche des éléments de leur nutrition et l'emploi qu'ils doivent en faire après les avoir recueillis ou assimilés, soit qu'ils les gardent en réserve (d'une façon quelconque), soit qu'ils les dépensent, trouvent ensemble, même dans l'état de nature, des conditions favorables, autant peutêtre que d'adverses.
La pleine liberté de la vie, dans ce (ju'on est convenu d'appeler « l'état sauvage», en dépit de ses côtés avantageux, quelquefois vantés, n'exempte aucun de ceux qui la possèdent d'aucune d'outre les altérations de nutrition, puisqu'elle n'en met aucun complètement à l'abri d'une seule d'entre les causes qui peuvent en être le point de départ ou les déterminer. Les individus isolés, alors même que, dans leur espèce, la fonction de reproduction n'exige pas, au moins pour un temps, le concours de deux êtres (et, par conséquent, un contact), ne possèdent eux-mêmes jamais absolument les privilèges qui pourraient sembler de prime abord leur être réservés, car il faut au moins à leurs descendants le temps de s'éloigner de celui dont ils émanent, et, d'autre part, ils sont tous entourés d'une foule d'autres êtres dont les analyses de l'air et de l'eau révèlent chaque jour la présence, même dans les régions réputées les plus pures.
Dans les milieux où un grand nombre d'êtres abondent, et surtout lorsque leur existence comporte la vie « en commun » des individus appartenant h une même espèce ou à des espèces voisines ou différentes, ou, plus encore, lorsqu'il s'agit d'êtres qui vivent entre eux, dans un véritable état d'association (volontaire ou forcée), à côté des avantages que ce mode d'existence peut avoir, les inconvénients se multiplient naturellement, mais sans offrir peut-être de différences accusées, si ce n'est dans la forme des altérations et dans le nombre des intéressés. Comme il est rare que, dans ces associations (naturelles ou artificielles), il n'y ait pas, outre l'existence à conserver individuellement ou à transmettre, des travaux à produire ou des biens à défendre, ce ne sont plus seulement des traumatismes ou des altérations de nutrition, de causes ordinaires, que l'on peut observer: ce sont tous les désordres auxquels les êtres associés sont particulièrement exposés, et qui, quoique de même genre, ont trouvé chez eux des sources de production plus abondantes et parfois aussi des caractères spéciaux. Ce sont les maladies des ouvriers ou des artisans, celles aussi des g\ierriers, ces termes ayant ici, bien entendu, leur sens le plus général.
Mais, si tels agents parasitaires peuvent, dans un milieu vivant qui leur convient, s'implanter et faire naître sporadiquement une altération, en apparence spontanée, sur un être isolé, ce n'est pas tout; et, lorsque des êtres, appartenant à la même espèce ou à des espèces voisines en organisation, se trouvent à proximité les uns des autres (surtout lorsque ceux-ci vivent fonctionnellement en intimité), le premier individu atteint, fournissant, pour les parasites morbigènes, un premier support, et, pour leurs descendants, un lieu de naissance, l'extension de ces parasites devient facile, à la condition qu'ils rencontrent autour d'eux d'autres êtres qui conviennent également ou quelquefois même encore mieux à leur développement.
La résistance vitale d'un certain nombre d'entre ces parasites est considérable; et, quand les êtres sur lesquels ils cherchent un asile échappent aux fâcheux elfets de leur présence, ce résultat est du moins peut-être à leur destruction supposée qu'à la vie latente à laquelle ils se trouvent condamnés, pour un temps plus ou moins long, lorsque le milieu oîi ils sont venus tomber
n'est passagèrement ou absolument pas favorable à leur vie active et spoliatrice.
Cette suspension physiologique de la vie, qui appartient à certains d'entre eux, trahit manifestement la subordination de leurs manifestations vitales à l'action des agents physiques; mais elle est en même temps leur sauvegarde, une véritable source de pérennité; et, par suite, si, lorsqu'elle se produit, elle laisse un répit aux êtres auxquels leur activité eiit été préjudiciable, elle les rend, en revanche, sans cesse menaçants pour ces derniers, puisqu'il suffit de variations physiques, presque inappréciables, pour qu'ils se raniment et que leur pouvoir ressuscite.
Les êtres qui ont été atteints d'altérations diverses, provoquées par la présence de divers agents vivants, exercent souvent les uns sur les autres, et non pas seulement dans une même espèce, mais encore entre sujets appartenant à des espèces différentes, une influence fâcheuse, en assurant, par leurs contacts divers, même à d'assez grandes distances, la rencontre d'un terrain d'extension, favorable aux divers parasites qui les avaient primitivement envahis.
Lorsqu'il s'agit d'êtres qui doivent servir à d'autres d'aliments, leurs altérations particulières peuvent encore exercer au delà d'eux-mêmes une influence plus ou moins filcheuse (et parfois funeste) , soit parce que ces êtres n'offrent plus à la consommation que des aliments imparfaits et insuffisants, en raison des troubles qu'ils ont préalablement subis dans leur nutrition, soit parce qu'ils deviennent eux-mêmes les introducteurs de germes d'altérations, semblables aux leurs ou même différentes, cliez ceux qui les ont absorbés.
XIll. Mais, au fureta mesure que, laissant de côté « les plus inférieurs », on s'élève dans la série des végétaux et des animaux, la différenciation progressive de leurs parties constituantes et, tout d'abord, l'existence de tissus différents, réservent à l'observateur la constatation d'altérations particulières à ces diverses parties; et, lorsqu'on poursuit la recherche dans ceux où les tissus se disposent. entre eux, de façon à constituer des organes distincts, on voit que les altérations revêtent des caractères encore plus particuliers.
Dans les organismes « les plus inférieurs », le protoplasma est en relation, par sa surface externe, avec le milieu ambiant, et, pour qu'il puisse se nourrir, cette surface, dans les conditions normales, possède une étendue suffisante, par rapport au volume de l'être qu'il constitue.
Chez les êtres dont la structure, moins simple, résulte de l'union d'un nombre plus ou moins grand de cellules, destinées à ce que la masse formée par leur assemblage possède une surface suffisante pour l'accomplissement des fonctions nutritives, si les chances de vie semblent par là, ajuste titre, s'être notablement accrues, les points matériels sur lesquels peut s'exercer l'action des circonstances adverses se sont aussi visiblement accrus ; les loci morhorum étant, en effet, devenus manifestement plus nombreux. En sorte que, si l'accroissement de la masse constitutive d'un être vivant tend à augmenter réellement la puissance physiologique de cet être, en revanche, elle l'expose davantage aux chances de désordres.
Le principe de la division du travail, dont l'apparition d'une surface digestive spéciale est une première manifestation, entraîne avec lui l'accroissement numérique des altérations qui peuvent se produire. Les différences de structure, que présentent les tissus adaptés à des usages différents les exposent, en effet, à des altérations particulières ; et, de même, ces tissus peuvent aussi se trouver mieux prémunis les uns que les autres contre certaines conditions défavorables.
Au point de vue sous lequel le sujet nous intéresse, un grand fait domine toutefois cette diversité apparente que peut faire redouter, pour le succès d'une étude comparative, le nombre considérable des parties spéciales cbez les différents êtres : c'est que toutes ces parties, plus ou moins différenciées, vouées seulement à des attributions particulières pour le service général de la nutrition, ne s'altèrent jamais elles-mêmes que lorsque leur propre nutrition est entravée, de quelque façon et sous l'influence de quelque agent que ce puisse être.
L'étude comparative des altérations se complique toutefois forcément des recherches relatives à l'influence des divers agents qui existent dans le milieu extérieur; et cette étude révèle (ce qui n'est pas son moindre attrait), chez les différents sujets d'observation, des immunités et des aptitudes pathologiques spéciales, dont on est conduit à rechercher, à son tour, la raison.
L'élude des altérations des divers organes doit être faite aussi, comparativement, dans les divers groupes d'êtres, sousle triple point de vue des altérations particulières de ces organes, des conséquences qui en résultent pour la fonction ou même pour l'organisme, et des conditions particulières qui en sont habituellement le point de départ ou ont pu le devenir accidentellement.
Si différenciés, si distincts que les divers appareils et leurs organes puissent nous apparaître, chez les êtres les plus élevés en organisation; si indépendants qu'ils puissent être les uns des autres, au point de vue fonctionnel, au point de vue de la perfection du travail divisé, il n'en existe pas moins entre eux une sorte de lien harmonique, qui paraît nécessaire, pour le plus grand nombre, à un fonctionnement régulier. La destruction, expérimentale ou pathologique, de quelqu'une d'entre ces parties, retentit généralement sur l'ensemble, et, lorsqu'elle ne détermine pas un travail plus étendu de dégénérescence ou même de destruction, il faut, au moins, pour que l'ensemble résiste, qu'il s'y accommode plus ou moins vite ou lentement, à la faveur du temps ou de quelque compensation, ou, dans certains cas et surtout chez certains êtres, grâce à un travail de restauration ou même de régénération des parties altérées.
L'appareil de la circulation, si simple qu'il soit d'ailleurs chez les êtres les moins avancés en organisation, à côté des avantages qui résultent de son fonctionnement régulier, apporte avec lui la possibilité de désordres variés, dus à ses propres altérations fonctionnelles. Les liquides qu'il est chargé de faire voyager, pour distribuer les matériaux de nutrition ou pour déverser plus ou moins directement au dehors les substances {excréta) inutiles ou dangereuses, peuvent, à tout instant, ne pas parvenir convenablement à leur destination, soit qu'ils y viennent ou qu'ils y séjournent en quantité insuffisante ou surabondante ; soit que quelque entrave, fixe ou mobile, arrête ou ralentisse leur circulation; soit que la partie la plus liquide de leur masse transsude à travers les tissus destinés à les contenir; soit que, sans rien perdre de leur composition, ils s'épanchent, en quantité plus ou moins grande, en dehors de leurs enveloppes naturelles, dans la trame des tissus adjacents.
Mais, à part les désordres dont les propres altérations de l'appareil circulatoire et de son contenu peuvent être le point de départ, la fonction même que remplit cet appareil fait de lui, en réalité, le propagateur responsable des agents morbides variés, que les organes de la digestion ou de la respiration ont pu lui confier, après les avoir reçus du dehors ou du dedans. H les charrie avec les liquides nourriciers, et, si certaines parties de l'organisme, pour des
raisons quelquefois saisissables, semblent être plus particulièrement aptes à prendre, au moins tout d'abord, leur part de cette distrilmtiou, il est des circonstances dans lesquelles les agents morbigènes sont distribués, au contraire, d'emblée à toutes les parties de l'organisme. Enfin, le rôle si utile que l'appareil circulatoire remplit, en contribuant normalement à assurer les connexions des diverses parties entre elles, fait retomber également sur lui la responsabilité des transmissions morbides entre les divers organes.
La complication croissante de la structure des divers appareils et de leurs organes, au fur et à mesure qu'il s'agit d'ètrcs clicz qui la division du travail est plus grande, ainsi que nous le faisions remarquer tout à l'heure, apporte donc à ces êtres des menaces croissantes de désordre ou de destruction, en échange d'avantages manifestes.
Tout organe, toute partie, dont un être est spécialement pourvu, jouant, dans la vie de cet être, un rôle nécessairement de quelque importance, les altérations de cet organe ou de cette partie acquièrent par là un intérêt particulier ; et il n'est pas moins attrayant de rechercher, en même temps que les avantages spéciaux qu'il en tire, la façon dont il les perd et les désordres qui peuvent être, à leur tour, la conséquence de cette perte elle-même.
XIV. Mais, si les particularités de structure qui se rattachent à des particularités fonctionnelles méritent une minutieuse attention, au point de vue des altérations dont les unes et les autres sont susceptibles, les altérations auxquelles sont communément exposés certains groupes d'êtres, construits ou vivant de la même façon, ne sont pas moins intéressantes à étudier, en raison des enseignements variés et souvent inattendus qui peuvent ressortir de cette étude. Les altérations des végétaux, dans leur généralité, et celles des principaux groupes d'entre ces êtres, que les connaissances acquises ont permis de constituer, d'après leur structure et leurs fonctions (et aussi selon le milieu extérieur dans lequel ils vivent), constituent un vaste sujet d'observations et de comparaisons. Il en est de même des altérations des divers groupes d'animaux appartenant à l'embranchement des invertébrés; et, parmi ceux de l'embranchement des vertébrés, l'étude des altérations de ceux dits à sang froid (poissons, amphibiens et reptiles) et de ceux dits à sang chaud (oiseaux et mammifères) a acquis une importance, qui s'accroît chaque jour.
XV. Des observations, en grand nombre, et des expériences plus nombreuses encore, — les unes et les autres d'ailleurs encore éparsesou déjà rassemblées et commentées dans les monographies, — permettent dès à présent de promettre, pour un temps très-prochain, un exposé justifié des traits fondamentaux de la pathologie des principaux groupes d'êtres, et de faire ainsi reposer sur une base solide un travail de comparaison, au gré de chacun de ceux qui voudront l'entreprendre. On peut ainsi, par exemple, examiner comparativement : 1° les maladies des végétaux inférieurs et celles des protozoaires; 2" celles des vertébrés et des invertébrés; 5° celles des végétaux supérieurs et des animaux; A° celles des vertébrés à sang froid et des vertébrés à sang chaud; 5" celles des oiseaux et des mammifères; 6" celles des êtres aquatiques et celles des êtres qui vivent dans le sol, à sa surface, sur ses dépendances extérieures ou dans l'air ; 7" les altérations des appareils et des organes, semblables ou comparables, dans les divers groupes d'êtres; 8» celles des êtres chez qui les fonctions de relation
l'ATIIOLOGIE COMPARÉE. 625
sont inconnues, et de ceux, au contraire, chez qui elles s'exercent manifestement, etc.
Xyi. On constatera ainsi, chez les différents êtres : 1" la re'alité des types de maladies qui leur sont communs; 2" l'existence d'alte'rations semblables ou comparables, dans les parties qui sont elles-mêmes semblables ou comparables: 5° l'existence d'altérations particulières ou différentes, dans des organes qui sont pourtant absolument comparables; 4° l'existence d'altérations, sinon semblables, au moins similaires (selon l'expression de Rayer), dans des organes et même chez des êtres différents; 5'^ la transmission de certaines altérations à des êtres semblables ou différents, soit d'une manière habituelle, soit accidentellement et naturellement, ou seulement à la faveur d'un artifice expérimental.
XVII. Une semblable étude comporte forcément, sous le même point de vue, l'étude des cojiditions diverses qui peuvent, selon les cas, donner naissance aux altérations constatées ou favoriser leur développement, soit qu'elles dépendent de rinfluence des agents physiques (comme nous l'avons vu précédemment), soit qu'elles tiennent à des inlluences adverses, exercées par des végétaux oupardes animaux. L'être dont on examine les altérations réunit d'ailleurs en lui, pour qu'elles puissent se produire, certaines conditions favorables, certaines dispositions qui tiennent à sa propre nature, et qui sont relatives, soit aux particularités de mœurs ou d'organisation des êtres de son espèce, de sa race, de son sexe, de son âge; soit à des altérations préexistantes, latentes ou évidentes; soit à des aptitudes individuelles, héréditaires ou acquises.
L'exposé, même sommaire, de ces diverses conditions étiologiques, permettra de comparer entre eux les résultats très-divers de leur influence sur les dilïéronls êtres, et laissera apercevoir, dans quelques cas, les raisons des différences ou des ressemblances, soit que la nature de l'être observé se prête mieux aux constatations précises, soit que les phénomènes produits par les causes dont les effets sont étudiés se trouvent amplifiés, à la faveur de quelque disposition particulière à son organisation.
Il en sera de même pour les processus morbides.
Quant aux désordres fonctionnels et aux symptômes qui caractérisent les diverses altérations (quelles que soient les données que puissent fournir déjà quelques excellents travaux et, en particulier, ceux qui ont trait aux animaux domestiques), l'élude comparative qu'on peut en faire manque encore d'une large base et gagnera plus à se faire attendre qu'à être entreprise prématurément.
La comparaison des lésions anatomiques, qui sont beaucoup mieux connues, permettra, en revanche, des déductions fondées, relativement aux moyens de résistance qu'opposent les différents êtres ou leurs parties composantes, en face des causes de destruction. Elle montrera aussi, dans la façon dont s'opère leur destruction, les plus grandes analogies dans la manière intime dont ils meurent, en dépit des plus grandes dissemblances apparentes. Plus on se rapproche du terme fatal pour chaque être, plus, en effet, les différences s'effacent, comme elles étaient insignifiantes au début de l'existence, tandis que, pendant la durée des étapes de la vie, où chaque être, selon son rôle, autrement armé que les êtres différents, pour conserver son existence, suivant ses mœurs, oppose aux chances de destruction qui l'entourent sa résistance particulière, selon le milieu pour lequel il est l'ait.
DICT. ENC. '2° s. XXI. 40
626 PATHOLOGIE COMPARÉE (bibliographie).
La pathologie comparée a pour but de mettre en relief ces analogies et ci s différences. Le naturaliste les enregistre philosophiquement, pour en déduire des lois que le médecin devra connaître, afin d'essayer d'en tirer habilement parti dans son art, soit par l'hygiène, soit par la thérapeutique.