SAG S
SACRE. — Quoique l’église de Reims prétende qu’elle a sacré Clovis, et que la sainte Ampoule a servi depuis ce prince à l'inauguration de nos rois, il n’en est pas moins constant que Pépin-le-Bref fut le premier des rois de France qui se fit sacrer, pour se donner un droit au trône où il montait en usurpateur (1). Encore ne fut-il sacré mi de la sainte Ampoule, ni dans l’église, ni par l'archevêque de Reims; mais dans la cathédrale de Soissons, par le légat du pape (2). Ce fut le roi Louis-le-Jeune qui, le premier, en 1179, donna à l’archevèque de Reims le privdége exclusif de sacrer les rois, . parce que cet archevèque (Guillaume de Champagne) était frère de la reine Adélaide.
(1) Peu de temps après , il demanda au pape Étienne ÎI l’absolution de son crime de ‘félonie envers le prince légitime, dont il'avait pris la place.
(2) On sait que la sainte Ampoule fut décopverte, et son histoire imaginée , au neuvième siècle, par Hincmar, archevêque de Reims. Cette sainte Ampoule a été anéantie peri-
dant la révolution. Espérons cependant qu’on saura bien la retrouver.
Les pairs de France assistèrent depuis aux cérémonies du couronnement, et portérent l'épée, la couronpe et les autres marques de la royauté. Au sacre de sainit Louis (én 1226), deux femmes se disputèrent le droit de porter l'épée royale. Les camtesses de Champagne:
et de Flandre prétendirent représenter leurs maris absens, et jouir des prérogatives attachées à leur qualité de pairs du royaume... Elles. voulurent bien enfin que le comte de Boulogne, oncle du roi, portät l'épée pour cette fois, mais sans préjudicé aux droits de leurs époux. | À:
Âu sacre de Philippe V (en 1816), Mohaut , comtesse d'Artois ; soutint avec:les autres: pairs la . couronne royale sur.la tête du pride > sa qualité de paire de France {1 Jui:
__ — On sait encoré qu'au sacre. de nos rois la Sainte-Ampoule était entourée d’une pompe et d'un faste extraordinaires. Maisavant de l’appor ter dans église, on demandait auroi des otages. C'étaient toujours quatre très-grands seigneurs , que l’on enfermait dans la sacristie » jusqu'à ce
- (r) Cette femme avait aussi séance au parlement, parce que le comté d’Artois, qui tombait en quenouille , lui appartenait en propre.
que le roi füt sacré et que la Sainte-Ampoule füt remise en lieu sûr... Quels peuvent être les motifs et l’origine de cet usage ?.… ‘
— Favin prétend que l'usage de bénir les gants, au couronnement du roi de France, usage qui subsistait encore au dernier siècle, est un reste de l'investiture par le gant (1). Un exemple bien remarquable de cette cérémonie est rapporté dans l’histoire d'Allemagne. L'infortuné Conradin fut privé de la couronne et de la vie par Charles d'Anjou (2). Lorsqu'il monta sur l’échafaud, ilse plaignit de la cruauté de son sort, justifia ses droits au trône de Naples, et jeta, en signe d’investiture , son gant parmi le peuple, en priant ceux qui l'entouraient de le porter à quelqu'un de ses parens qui püt venger sa mort. Ce gant fut ramassé par un chevalier, qui le remit à Jacques
(1) C'était surtout dans quelques pays de l'Orient qu’on se servait d’un gant , pour.accorder des titres ou conférer des dignités, Cet usage se répandit ensuite chez la plupartdes peuples chrétiens ; on l'employa pour donner- l'investiture aux évêques. En l’an 1002 , les évêques de Paderborn et de
* Moncerco furent mis en possession de leurs siéges , en recevant un gant. Les gants devinrent dès lors une partie essen— tielle du costume épiscopal.
(2) Frer: de Saint Louis.
d'Aragôn, lequel.ent, dit-on, . la hardigæe.de sé faire coùronner à Palerme {1h45 -,h | — L'usage de jeter un gant, poun propeser.un
cartel, ‘a été suivi. jusqu'à la’ fin du. setzièmg siècle; et, quoique deparells Egabats qgsolent plus permis maintenæt., al LI RAI mpe SÉs rémonie, dans laquelle pn jette un Ban, ROPT annoncft -un défi. Crtte cérémonie. a heu çan couronnement du :x01: d'Angleterrs L'ole.champion de sa majesié,.armé;de piid ien aps ét très-hien monté, entre.dans WestminsterrHall, ét publie à haute voix que, si quelqu'un lui conteste les droits, du Pançe. à la counonne, il est prèt à les soutenir et, à ]£s défendre , dans un combat singulier. Après cette déclaration ,
il jette son gant, en: signg de défi (2). );rr2
(1) De même qu’on donnait une paire de gants à celui que T’ôn investissait: d’ene digañté ;'on tait lesigawis à celui que lon privait de sa charge."Le'cütme de Catlisle ‘ ayaht été condaniné ‘à la dégradation ét Xe mort , pour ses core respoñdañces avec lés Evosénist sous k régned'EdouardEf), . Valsingham dit que ses éperons furent: brisés :avec ‘ane }rache.,‘etiqu’on lui ôta ses souliers et sea" gants.: ./ :.
{2} Lu Allemagne, celuj.qui. entre ganté dans -les écuries d'us prince ; est obligé de donner ses gantsaux:palefreniers, - à moins qu'il.n’siine mieux les.racheter, sur leur estimation. — La même coutume est observée, dans quelques.pays..à . le, mort d'un cerf, Aussitôt qu'on annonce quelle cerf est
244 SEI |SAINTS.—-1le firnéux Leunoi recherchait les titres des saints; comme on recherche ceux de la‘ nôbtésse. On prétend tju'il'en a plus détrôné que dix papes n’en ‘ont earotiisé'; c’est pourqhoi : on Y'appelait le 'dénichéur de: sairts. Le curé dé Saint-Eustache' de Paris disait à ce propos i —"« Toutes les fois que je rencontre »°le docteur Launoÿ, je le salue ; jusqu’à terre ÿ “et je rie’ ‘lai parle que le chapeëu à la main, ‘» tant ja: peur qu if'né môte moh sairit Eus- »” cdi, qui ne tient presque à rien ne LE À SAIS: — L Yôyes: Corfiscation Céranise y Aveu, “Félonie, etc.) NH a © :
| SEIGNEUR. - = Ce int signe reaïtre 6) On
mn —. — …
tué , celui q qui d'he pe 2es grats est fénu de Les donner, ou ‘d'en payer la valeur.aux piqueurs at aux, gardes-chasse. Cet usage avait lieu ex France; et le dernier roi ne manquait jamois d’êter nn de. ses gants; dans.-çette occasion. ( Curioaités dela Littérature, tome 1°. ), |
(x) Voici ce 4t’on:lit sur sæint Eustache , dans-le Drctonnätre des Saïnts Personnages. ( 2 vol. in=8°.:, 1772.) = « Sarwr-Eusriene. — On'ighoré entièrement la vie de * ce saint marbre dont on célèbre la fête le 20 de ep ‘» terhbre.…
(2) Seigneur vient du mot br senior. M biguifiait,
SEI 245 T'appliquait à à Dieu, aux saints, aux nobles et au grand-turc.
Un seigneur, proprement dit, était en effet, comme on l’a remarqué | souvent, le maître, et, si l’on veut, le roi de sa seigneurie. Il avait anciennement des forteresses, des gardes, une cour, des vassaux, des esclaves, le droit de donner des lois, celui de rendre la justice, de lever les impôts, de fixer de nouvelles tailles, de faire la guerre, de disposer des biens et de la vie desessujets, decoucheravecleurs femmes, d'enlever les prémices de leurs filles ; il battait monnaie; il pouvait détrousser les passans, confisquer les biens qui étaient à son gré; en un mot ses droits et ses priviléges étaient mnombrables. Et si la crainte et les respects forcés constituent. la grandeur, les seigneurs étaient grands ; leur puissance n'avait point de bornes, mon plus que leurs prétentions et leur orgueil.
: On né parle ici que des siècles reculés. Dans les deux derniers siècles, les lumières s étaient | répandues; ; les nobles 6 étaient un peu redevenus | Rorames ; el aujourd hui , sauf quelques do-
‘t . , , Us AN HO ee
| dansr origine, ,un vieillard , ge ‘homme respectable. ‘On appelait autrefois les magistrats ; Les anciens du peuple. — Seniores populi.
léances sur les prérogativés perdues, et quelques gémissemens sur l'égalité actuelle de tous les Français, on ne voit presque plus et sans ‘doute on ne ‘verra bientôt plus de différence entre les nobles et les roturiers (1). (Voy- AVoblesse : Droits , Privilèges. )
; SERFS (2). — Un écrivain ecclésiastique ap-
(2) Le titre de seignenr était tellement hononifique dans le spizième siècle ; qu’on le. donnait aussi à tous les grands hommes de l’histoire ancienne. 1] y a une Histoire d'Alexandre , qui-est intitulée : Histoire. du noble et très-vaillant roi Alexgndre , jadis ro rai et seigneur de tout & monde. Paris , : Bonfons , in-4®,
*’(2) On donna le nom d’Esclaves à ceux que l'on priva * de leur Hberté , dans um temps où ils se composaient , en . grände partie ; d'Esclavons:vaineus. Le mot originaire est .serf, qui‘rient du latin servus. Selon les antiquaires, les Roniainà. appelaient leurs esclaves servi, parce que c'étaient des prisonniers d de guerre qu'ils ne tuaient pas , mais qu'ils ‘conservaïent vivans. — - Dicti sunt servi, quod in bello non (necabantur, sed'vivi senvasanrün. — Des grammai- ‘riens modernes ont prétendû que servus venait de-servire parce que les esclaves ou serfs sont obligés de servir. Ils an- Faiènt dû dire , au contraire, que le’ service et Yaction de servir viennent des serfs , comme esclavage vient d'esclave. L'action de servir. n’était pas connue avabt qu'il ÿ eût dés personnes qui ‘servisrent ; la servitude n'est pas an
pelle les communes et les premières lois qui . rendirent un peu de liberté aux serfs, et réta-
blirent quelque égalité entre les Français, des inventions exécrables, au moyen desquelles les esclaves osérent se soustraire à l'obéissance qu'ils devaient à leurs maîtres...
Les esclaves ou serfs, et les vilains ou domestiques de la campagne ne demeuraient pas dans la maison du seigneur; mais ils n’en dépendaient pas moins des caprices de ce tyran, qui les vendait comme des animaux, avec le champ qu'ils cultivaient, et la cabane où ils attendaient la mort. - |
On conçoit difficilement avec quelle barbarie les seigneurs des temps féodaux tyrannisaient leurs serfs. Non-seulement leur cupidité les portait à accabler ces esclaves d’un travail insupportable ; mais leurs moindres fantaisies infligeaient à ces malheureux des peines et
térieure aux serfs ; et l’on n’a dù employer le mot servir que lorsqu'on a été servi. — Conclusion : du mot servare , servus ; du mot servus , servire ; du mot servire , servitus. — Cette note sent un peu le pédant , puisque ce Dictionnaire n’est pas un lexique d’étymologies ; mais enfin‘ on aime quelquefois à montrerde quoi on est capable : la Quotidienne . cite bien S. Bernard , pour prouver que les libéraux sont des hérétiques |...
248 SER des tribalations incroyables , sans aucun motif d'intérêt (1).
— Les vassaux avaient eux-mêmes des vassaux qui leur rendaient hommage. Les esclaves avaient quelquefois aussi des esclaves. Cela se prouve par le VIF. Canon du concile de Verberies, tenu en 753, où il est dit : « Un esclave, » qui à pour concubine sa propre esclave, peut » la quitter, pour épouser l’esclave de son mai- » tre. Il ferait cependant mieux d'épouser sa ‘‘:» propre esclave. »
— On pourra juger de l’état desserfsenFrance, par cette chartre : « Qu’ilsoit notoire à tous ceux » quices présentes verront, que nous Guillaume, » évêque indigne de Paris, éonsentons qu'Ode- » line, fille de Radulphe Gaudin, du village de » Cerès (3), femme de corps de notre église, » épouse Bettrand , fils de défunt Hugon, du » village de Verrières, homme de corps de » l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés; à con- » dition que les enfans, qui naïtront dudit ma- » rlage, seront partagés entre nous et ladite » abbaye; et qué si ladite Odeline vient à
(1) Curiosités de la Littérature, tome [°"., traduit par M. Berün.
(2) Villa Cereris , Vuissons : village où Cérès avait autrefois un temple , à trois lieues de Paris , du côté d'Antoni.
» mourir sans enfans , tous ses biens mobiliers » et immobiliers nous reviendront ; de même » que tous les biens mobiliers et immobiliers » dudit Bertrand retourneront à ladite abbaye, » s’il meurt sans enfans. Donné l’an 1242.» ,
Comme, parmi les enfans, il y en avait de mieux constitués, de mieux faits, de plus robustes , les seigneurs les tiraient au sort. S'il n'y avait qu'un enfant, il était à la mère, et par conséquent à son seigneur ; s’il y en avait trois, elle en avait deux ; et s’il y en avait cinq, elle en avait trois, etc. Ces serfs, ces hommes de corps, ces gens de poëste (1) composaient les sept huitièmes des habitans du royaume. Ils ne pouvaient disposer d'eux, se marier hors de la terre de leur seigneur, ni en sortir sans sa permission. Il était le maître de les donner, de les échanger, de les vendre, de les revendiquer partout. Un évêque d’Avranches fit son entrée dans sa ville épiscopale, sur un cheval blanc, qui lui avait coûté cinq femmes et deux hommes de corps. On a déjà dit qu’un abbé de Sant-
(1) Poëste est un mot corrompu de Potestas : on appelait aussi les esclaves gens de poëstes , gentes potestatis , parce qu’ils étaient sous la puissance de leur seigneur. Homme de corps avait à peu près la même signification d'esclavage.
« RER Re . a Re nan) . L nn, * —
Denis ayant été pris en 858 par les Normands, on donna pour sa rancon des chevaux, des
‘bœufs et plusieurs serfs, avec leurs femmes et leurs enfans.
— Louis-le-Gros est celui de nos rois qi commença d’affranchir les: serfs dans ses domaines; c'est-à-dire, qu'ils cessèrent d'être attachés à la glèbe, et qu'il leur fût permis de s'établir où bon leur semblerait (1). Mais ce qui exista dès lors dans les domaines du roi ne s'établit que lentement et plus tard, dans les domaines des seigneurs.
— Gémissons ici sur les inconséquences de
J'esprit humain. Après avoir feint de déplorer
le sort des serfs, ce même homme qui gourmanda si durement Montesquieu, pour la faiblesse qu'il eut d'admirer les lois féodales , ce même Saïint-Foix va bien plus loin que l’auteur de l'Esprit des Lois, puisqu'il entreprend l’apologie de la servitude de la glèbe. » La liberté rendue aux serfs ne produisit rien de bon, selon cet écrivain; quand la France était peuplée de serfs, on ne voyait point de vagabonds ni de fainéans; et les choses étaient mieux, parce
(1) Saint-Foix, rome IT. \
qu'il n’y avait point de paresse. Les serfs cultivaient les arts et les sciences dans les villes ; ils travaillaient aux manufactures ; et ils n'étaient point insolens (1)... »
On ne commentera point ce passage. On se
contentera de demander si les moines men-
dians , qui existaient déjà sous la servitude de la glèbe, et les gentilshommes qui détrous-
saient les passans, n'étaient pas des vagabonds
et des fainéans; si les travaux qui se font par la violence, comme les labeurs du mulet et du bœuf, méritent notre admiration ; si les arts, les sciences et les manufactures ont fait un pas rétrograde, depuis que la France a joui de quelques rayons de liberté; si les seigneurs, qui comptaient parmi leurs droits celui d'assommer leurs paysans, étaient moins insolens que le vilain , qui se rendait coupable de félontie
et méritait la confiscation, ou la mort, pour avoir dit une parole irrévérente à son sei-
— Il arrivait souvent, dit Montesquieu, que, pour participer par leur servitude à la sainteté
(1) Saint-Foix, Essais, tome IT, pages 99 et 100 de “édition de 1778.
des églises (1), des bourgeois et des nobles donnaient leurs biens aux moines, et se faisaient serf du saint pour qui ils avaient de la dévotion. En conséquence ils ne portaient plus que le petit pourpoint des esclaves, avec un anneau de fer à la jambe ou au bras (2)...
— Jamais un seigneur ne donnait la liberté , ni ne faisait la moindre grâce à ses hommes de corps qu'à prix d'argent , et il était très-rare, dit Sauval, de les voir portés à faire le bien pour l'amour de Dieu. Galland prétend, sur un fragment de capitulaire qu'il rapporte , que Charlemagne affranchit les serfs de ses états ; mais ce capitulaire ne se trouve nulle part; et s’il a existé , il est certain que tous les seigneurs, tant ecclésiastiques que laïcs, n'y eurent aucun égard. On n'en eut pas plus pour l’affranchissement que Blanche de Castille accorda aux femmes de corps pendant sa régence ; ét, quoiqu’en 1315, Louis-le-Hutin eût ordonné l’affranchissement total des serfs, on fut plus de
(1) Livre 30 , ch. 11 de l'Esprit des lois.
(2) On prétend que c’est là l'origine des bracelets, parce que les chevaliers qui se faisaient serfs de leur maîtresse, portaient un cercle de soie ou d’or autour du bras. Mais les bracelets étaient en usage chezles anciens , les femmes sur— tout en portaicut, peut-être pour marquer leur dépendance.
SER 253 trois siècles à remplir le but qu'il s'était proposé (r).
— Les serfs des églises étaient obligés de faire serment en justice, quand le cas l’exigeait, à la place des prêtres ou des moines dont ils dépendaient ; et si la partie adverse les traïtait de parjures, il fallait qu’ils soutinssent par le duel la vérité du serment qu’on leur avait fait faire et qui leur était tout-à-fait étranger.
Mais les hommes libres s’accoutumèrent peu à peu à méprisér ceux qui ne l'étaient pas; ils refusèrent d'admettre leur témoignage et de se-battre contre eux. Le clergé, ne pouvant plus soutenir ses querëlles, se plaignit à Louis-le- Gros. Ce prince rendit un arrêt, que les serfs ne durent pas regarder comme un acte de bienfaisance; puisqu'en déclarant que leur témoignage était valable en justice, il leur ordonna de se faire tuer pour leurs maîtres, et déclara que ‘ceux qui auraient des différents avec les moines , se battraient avec les esclaves de l'église , où perdraient leur cause (2)...
En.voyänt deux serfs s'entre-tuer par l'ordre de leurs tyrans, sans avoir l’un contre l'autre
(rt) Antiquités de Paris, livre VTII.
(2) Histoire de Paris, sous le règue de Louis-le-Gros.
aucun motif de haine, on ne peut s'empêcher de jeter les yeux sur ces armées, qui s'exterminent souvent sans se haïr, pour les menus plaisirs de leurs souverains. Un prince qui fait la guerre sans que la nation l'ait consentie, est aussi féodal que ces moines qui ordonnaient à leurs serfs de s’égorger, uniquement parce qu’ils l'ordonnaient.
— Quand la reine Blanche voulut affranchir quelques serfs du royaume , elle trouva presque partout une résistance qu'elle ne put vaincre, et 1l lui fallut user de violence , pour accorder une lueur de liberté à un petit nombre de malheureux. Le chapitre de Notre-Dame de Paris exerçaitsur ses esclaves une autorité sans bornes. Blanche apprit que les habitans de Chatenai (1), coupables d'une misère si affreuse, qu'ils n’avaient pu payer aux chanoines, leurs seigneurs, Ja taille et le cens imposés aux serfs, venaient d'être jetés dans les cachots; et que ces prisonniers étaient traités avec tant de barbarie, que l'on craignait pour la vie de plusieurs d’entre “eux. La reine, voulant d'abord employer la
“douceur, fit prier le chapitre de relâcher ses
(1) Ce village appartenait au chapitre de Notre-Dame de Paris.
prisonniers , sous caution ; les chanoines rendirent à cette princesse une réponse insolente, et augmentèrent les violences qu'ils exercaient contre les malheureux , dont elle avait demandé la hberté. Blanche, offensée , se rendit aussitôt à la prison où ils étaient détenus; elle frappa la porte d’un bâton qu’elle avait à la main : dans l'instant, ses gardes et ceux qui l'avaient suivie brisèrent cette porte, et l’on en vit sortir une foule d'hommes, de femmes et d’enfans, qui se.jetérent aux pieds de Blanche , et lui demandèrent sa protection.
Pendant que leur situation affreuse répandait dans l’âme de la reine des sentimens de pitié pour les serfs, et d’indignation contre les chanoines , les chanoines murmuraient hautement et perdaïent tout respect envers la reine. Dans des temps moins abrutis , on eût fait justice de ces grands criminels; alors, Blanche ne put que saisir les biens. du chapitre ; mais elle eut assez de fermeté pour ne rendre aux chanoines leur temporel , qu’après qu'ils eurent affranchi les habitans de Chatenai (1). — Ces esclaves | payèrent donc la somme que l’on fixa pour leur affranchissement , et se crurent libres. Mais ils
(1) Histoire de Paris, sous l’année 1251.
le furent peu de temps , puisque les règnes qui suivirent permirent aux chanoïves de Notre- Dame de reprendre presqu’entiers leurs anciens droits sur leurs affranchis.…
— Quand les jésuites se furent établis au Paraguai, ils réduisirent les peuples qu'ils avaient convertis à la servitude féodale. Ils avaient trouvé plus commode de commander par la crainte que par la douceur ; et la moindre faute, la plus légère hésitation dans l'obéissance , de la part de ces insulaires, était punie d’un certain nombre de coups de fouet. Les Caciques et les principaux du pays n’en étaient pas exempts; et ce qu'il y a de singulier, € "est que cehti qui avait reçu un châtiment rigoureux , était obligé d'aller ensuite baiser la manche du jésuite qui l'avait ordonné, de convenir de sa faute, et de remercier ce bon père des coups de fouet qu’il vemait de recevoir (1).
— « Des quarante mille habitans qui composent la population de la ville et du canton de Bâle, les bourgeois, qui en forment la cinquième partie, jouissent seuls ou pensent jouir des droits de l'égalité. Lés simplès éitoyeris n’y ont point de droits politiques , n’y peuvent
(1) Idée de la vie et des écrits de G. de Witte, p. 289.
exercer aucun commerce; et ne sônt regardés . que comme des étrangers , à qui on accorde le privilége de résider dans la ville. Péu de gens. de cette classe deviennent riches ; néanmoins, leur constance à rester dans cette huïniliante situation, les fortes taxes auxquelles ils sont assujettis , et dont les bourgeois sont exempts , le peu de protection qu'ils obtiennent de la part du gouvernement, qui ne leur garantit que leur sûreté personnelle, tout cela prouve qu'ils trouvent à Bâle des avantages dont ils ne jouissaient pas auparavant, et donne une idée du malheur de leur position dans les pays qu'ils ont abandonnés pour veuir s'établir dans celui-ci. |
» Ce qui est assez remarquable, c’est que dans la Suisse , dans cette terre de liberté, tous les paysans ( excepté ceux de la petite ville de Liestal, qui ont quelques priviléges municipaux ) sont exactement des serfs attachés à la glèbe. Dans le temps de la feodalité, ces pauvres gens furent successivement vendus, par ceux à qui ils appartenaient, à la ville de Bâle ; alors ville impériale. Il en est résulté des prérogatives , qui sont à la vérité tombées en désuétude ; il est à présumer. qu'on cherchera moins que jamais à les faire revivre, maintenant qu'on est à un quart de lieue seulement