ET LA FRANCE ACTUELLE. XXXIX
en 1779 , tous les serfs de ses domaines. Cet exemple n’avait pas été suivi; et Voltaire pleurait, dans sa vieillesse, sur les douze mille serfs du Mont-Jura, soumis à des moines , qui avaient conservé pour eux toutes les traditions de la férocité féodale, « Le joug » qui accablait ces malheureux était aussi dur, aussi » pesant (en 1789) que dans nos siècles de bar- » barie (1). » Avant rassemblée des états-généraux, 011 ne leur laissait pas même l’espoir d’être un jour libres.
Tel était le sort d’un grand nombre de Français, dans la Franche-Comté et sur divers points de la France : ces esclaves , main-mortables pour la plupart, ne travaillaient point pour eux; et, à leur mort, leurs seigneurs héritaient de leurs biens. Tout Francais , tout étranger qui avait l’imprudence de demeurer un au et un jour dans ces contrées funestes devenait serf, et laissait cette horrible condition à ses enfans.
On sent que la noblesse et le clergé avaient conservé leurs privilèges , puisque le peuple n’avait rien perdu de sa misère. Les vassaux étaient toujours obligés de jurer foi et hommage, et d’avouer leur dépendance : Buffon souffrit qu’on lui rendit ces honneurs dans sa seigneurie. Le droit de chasse et de pèche appartenait exclusivement aux seigneurs.
(1) Florian. Avant-propos du poème intitulé ; Voltaire et le < SerJ'du Mont-Jura.
l’ancien régime
Ils pouvaient seuls avoir des garennes et des colombiers. Un paysan , un bourgeois , un marchand, qui se permettait de chasser, était puni, non d’une amende seulement; il s’exposait à être banni, fouetté, mis au carcan, flétri publiquement de la main du bourreau. Les chiens, qui n’appartenaient pas à des seigneurs, devaient avoir les jarrets coupés.
Les nobles, qui jouissaient du droit de préséance dans toutes les cérémonies, qui avaient à l’église le premier banc, le premier morceau de pain bénit, l’honneur de recevoir l eau bénite et d être encensés par le curé, avaient aussi, exclusivement avec les domestiques des princes , le droit de porter des armes et un fourreau d’épée à la ceinture.
Les banalités, le cens, le champart, les droits de vente, de mesurage, de quint, de requint, etc., ruinaient éternellement le peuple. Le droit d aînesse condamnait les cadets de famille à la misère, et les filles aux horreurs du cloître. Les servitudes et le sol divisé en grandes propriétés faisaient que les terres n’étaient qu’à demi-cultivées , que la misère était grande dans les années médiocres , que dans les années désastreuses la famine était horrible , et que la France, qui doit nourrir ses. voisins, n’avait pas ordinairement de quoi se nourrir (i).
Le clergé et les moines, ne payant point de contributions, levaient assidûment les dîmes, qui leur
(i) Voyez les rapports faits à l’ Assemblée nationale en 1789.