‹ Dictionnaire féodalChapitre 6 sur 158 · XXV11J DISCOURS · texte numérisé non relu

XXV11J DISCOURS

des esclaves dans toutes les guerres, comme les seigneurs s’efforcaient à l’envi de soumettre à la servitude de la glèbe tous les vilains qui s’établissaient sur leurs fiefs, le nombre des serfs , peu considérable sous la première race , devint prodigieux au commencement de la troisième; et dans les villes, aussi-bien que dans les campagnes , on ne trouva plus dès-lors que des serfs et des seigneurs (i).

Ces violences des grands et cette misère du peuple ne se remarquaient pas seulement en France; c’était dans toute l’Eu-

(i) La révolté et la prise d’une ville en faisaient un troupeau d’esclaves. On lit dans les Annales de Metz, sous Fannée 762 , que , dans scs guerres de l’Aquitaine , Pépin fit une multitude innombrable de serfs. On réduisait les peuples en esclavage pour les motifs les plus absurdes. Les Espagnols déclarèrent , dit Lopès de Gama , qu’ils avaient soumis les Indiens à la servitude , parce qu’ils mangeaient des limaçons et des sauterelles , qu’ils fumaient du tabac, et 11e

portaient pas la barbe à l’espagnole Louis XIII consentit

à l’esclavage des nègres de nos colonies , parce qu’011 lui prouva que le seul moyen de les convertir, c’était de les rendre bien malheureux»

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ropc le même spectacle. La féodalité offrait à la noblesse trop d’avantages pour que , dans aucun pays , on négligeât de l’élever sur de solides fondemens (i). Mais on a remarqué généralement que, chez les peuples modernes, la servitude fut plus cruelle que chez les anciens , si l’on en excepte Lacédémone et la république romaine dans ses dernières années. Encore trouve-

(i)Le roman de Daphnis et Chloé , que l’on croit écrit vers le quatrième siècle , pourrait servir à prouver que la servitude de la glèbe était alors établie depuis long-temps dans la Grèce et dans l’Asie. Longus parle de cette servitude, comme d’une chose à laquelle on était accoutumé. Voici ce qu’on lit dans les deux derniers livres : Ceux qui avaient nourri Daphnis espéraient que « quelque jour , quand il au- » rait retrouvé ses parens , il les pourrait non-seülement af- » franchir de servitude, mais aussi les faire propriétaires » d’une meilleure et plus grande terre que celle qu’ils te- » naient de leur maître. » Quand Lamon voit son jardin ravagé , il se désole , parce qu’il pense que son maître le fera pendre , et peut-être aussi Daphnis , etc. ( Voyez les pages 119, 1 40 et 1 46 de V édition de Londres , 1 7 79 , in- 12.) On ne s’arrêtera pas sur les peuples del’Asie etjde l’Orient; tout le monde sait à quel odieux esclavage ils se sont laissé soumettre.

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ton , dans plusieurs provinces , des coulianes aussi barbares que celles de Romains et des Spartiates , et des serfs aussi misérables que les Ilotes , avec des apparences plus douces.

Dans nos siècles de barbarie, les seigneurs , qui avaient tous les droits y pouvaient disposer à leur caprice de la vie des serfs ; ils pouvaient les mutiler, leur infliger toutes les peines, les rendre eunuques, lorsqu’ils leur faisaient ombrage. Les seigneurs les moins féroces donnaient à leurs cruautés le prétexte de la félonie ou de l’irrévérence. Tous , ecclésiastiques et laïcs, s’étaient arrogé le droit de cuissage sur les femmes de leurs vassaux et de leurs serfs; tous prétendaient jouir, par droit de seigneur, des prémices des vierges qui habitaient leurs fiefs.

Si on lit ce Dictionnaire, on sera épouvanté de tant de droits tyranniques, que les seigneurs s’étaient donnés sur leurs serfs. On verra le commerce nul, par les droits d’aubaine et de naufrage; les vilains plongés dans une misère continuelle , par les

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dîmes , les corvées, le champart, le cens, les droits de havée, de banalité, de quint ou de lods, par les tailles, par le logement des gens de guerre, etc. On verra les seigneurs toujours occupés de s’enrichir des sueurs du pauvre ; et, ce qui ne s’est trouvé chez aucun peuple ancien, on le trouvera chez les peuples de l’Europe moderne :

des nations toutes entières réduites au plus dur esclavage, soumises à la tyrannie d’une poignée de seigneurs, et jouissant à peine du quart de leurs travaux.

Quelques-uns se sont étonnés que la France ait supporté si long-temps une servitude aussi générale : mais la servitude de la glèbe empêchait les vilains de songer à conquérir leur liberté, puisqu’ils ne pouvaient quitter la terre de leur seigneur, se réunir et s’entendre ; puisque les habitai] s d’une province avaient des lois , des coutûmes, un langage étranger aux usages et à l’idiome des provinces voisines ; puisque les droits d’aubaine et de naufrage éloignaient les voyageurs ; puisque les seigneurs infestaient les routes, et qu’il n’y avait

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presque point de sûreté hors de chez soi, dans toute la France. A la fin du dixième siècle, Bouchard, comte de Paris, invita l’abbé de Cluni ( en Bourgogne) d’amener des religieux à Saint- Maur -des -Fossés.

L’abbé s’excusa de faire un voyage si périlleux dans un pays étranger et inconnu .

Lorsque le retour des lumières eut ramené en France quelque politesse , et que les rois eurent repris une certaine autorité sur leurs grands vassaux, ils s’intéressèrent à la misère du peuple (i) , et ordonnèrent les affranchissemens. Mais jusqu’au dernier siècle, quoique affranchis par le nom , et traités avec bien moins de rigueur , les vilains ne l urent pas moins serfs par la chose, puisqu’ils étaient soumis à la justice seigneuriale , aux redevances et aux droits féodaux.

Maintenant enfin , tout ce monstrueux

(i) Le peuple a toujours plus aime les rois que les seigneurs , parce que les derniers ont donné l’esclavage , et que les rois ont rendu la liberté.

préliminaire. xxxiij

édifice des lois féodales est écroulé chez nous , tandis qu’il épouvante encore les nations voisines. Et pendant que les inquisitions, les tortures, les justices ecclésiastiques , les droits féodaux , les dîmes , les privilèges sont encore en vigueur chez des peuples qui se disent policés, la France peut voir tous ses enfans égaux et libres , dépendans des lois seules et de la patrie.

Que, s’il se trouve encore parmi nous des hommes qui regrettent des temps, dont la peinture est une tache continuelle sur notre histoire, il faut considérer que ces hommes ne forment pas la millième partie de la nation , et que leurs vœux sont impuissans, comme leurs regrets sont absurdes. La charte, qui garantit nos libertés , est inviolable. Celui qui prétendrait nous l’ôter ressemblerait à un fou qui viendrait nous dire : « V ous avez vu le soleil ; je vous » ordonne maintenant de vous couvrir » tellement la vue , que vous ne le puissiez » plus voir, a

— Je suis loin de croire que cet ouvrage

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