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car, si nos premiers rois eussent été les maîtres de tous les biens du royaume , leur puissance eût au moins égalé celle des despotes de l'Orient ; et cette supposition ne s'accorde en aucune manière avec l'influence que prirent les seigneurs , dès les premiers règnes de la monarchie. Il est plus juste de penser que ces terres de conquête , qui se distribuèrent entre les Francs , les Francs les conservèrent él les laissèrent à leurs fils.
Clovis s'étant converti à la religion chrétienne, la piété fit bâtir des églises et des monastères; l'ostentation les dota.
Charles-Martel trouva une grande partie des fiefs attachés aux maisons religieuses ; il avait besoin de soldats; il ôta aux moines leur superflu , et donna à ses braves compagnons d'armes des fiefs, que Charlemagne trouva chez leurs héritiers. Ce prince s'efforça de rendre à l'église les biens quelle avait perdus ; mais les Normands parurent, qui dépouillèrent encore les ecclésiastiques ; et, comme ce ne fat qu'à la fin de la seconde race qu'on régla
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les partages, dans 1 ordre où nous les connaissons , et qu'on inventa les termes de la féodalité, bien des gens ont cru que l'origine des fiefs héréditaires ne remontait pas plus haut.
Quoi qu il en soit , les distinctions et les titres étaient en usage chez nos ancêtres avant I& monarchie, La loi salique et la loi des Bourguignons distinguent formellement les nobles , les ingénus et les serfs ; et il fallait que cette noblesse fût établie depuis très-long-temps , et déjà très-vénérée, puisqu'il n'était pas permis aux princes de faire de nouveaux nobles, et qu'on ne commença d'anoblir, par des lettrespatentes , que sous la troisième race , vers la fin du treizième siècle. Le nombre des seigneurs n'en était pas moins considérable, parce que la loi exemptait les nobles de la peine de mort , quelques crimes qu'ils eussent commis; et parce que, dans ces temps éloignés , les bâtards n'étaient pas étrangers à leur père.
D'un autre côté , comme tout débiteur insolvable devenait serf, comme on faisait
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des esclaves dans toutes les guerres, comme lés seigneurs s'efforçaient à l'envi de soumettre à la servitude de la glèbe tous les vilains qui setablissaient sur leurs fiefs, le nombre des serfs , peu considérable sous la première race, devint prodigieux au commencement de la troisième; et dans les villes , aussi-bien que dans les campagnes , on ne trouva plus dès-lors que des serfs et des seigneurs (i).
Ces violences des grands et cette misère du peuple ne se remarquaient pas seulement en France ; c'était dans toute l'Eu- -
(i) La révolte et la prise d'une ville en faisaient un troupeau d'esclaves. On lit dans les Annales de Metz, sous l'année 762 , que, dans ses guerres de l'Aquitaine, Pépin fit une multitude innombrable de serfs. On réduisait les peuples en esclavage pour les motifs les plus absurdes. Les Espagnols déclarèrent , dit Lopès de Gama , qu'ils avaient soumis les Indiens à la servitude , parce qu'ils mangeaient des limaçons et des sauterelles, qu'ils fumaient du tabac, et ne
portaient pas la barbe à l'espagnole Louis XIII consentit
à l'esclavage des nègres de nos colonies , parce qu'on lui prouva que le seul moyen de les convertir, c'e'tait de les rendre bien malheureux.
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rope le même spectacle. La féodalité offrait à la noblesse trop d'avantages pour que , daus aucun pays , on négligeât de 1 élever sur de solides fondemens (i). Mais on a Vemarqué généralement que, chez les peu* pies modernes, la servitude fut plus cruelle que chez les anciens , si Ton en excepte Lacédémone et la république romaine dans ses dernières années. Encore trouve-
(i)Le roman de Daphnis et Chîoé, que l'on croit écrit Tcrs le quatrième siècle , pourrait servir à prouver que )a servitude de la glèbe était alors établie depuis long-temps dans la Grèce et dans l'Asie. Longus parle de cette servitude, comme d'une chose à laquelle on était accoutumé. Voici ce qu'on lit dans les deux derniers livres : Ceux qui avaient nourri Daphnis espéraient que « quelque jour , quand il au» » rait retrouvé ses parens , il les pourrait non-seulement af- » franchir de servitude, mais aussi les faire propriétaires » d'une meilleure et plus grande terre que celle qu'ils te* » naient de leur maître. » Quand La mon voit son jardin ravagé , il se désole, parce qu'il pense que son maître le fera pendre , et peut-être aussi Daphnis , etc. ( Voyez les pages 119, 1 40 et 1 46 de l'édition de Londres , 1 779 , /n-i 2. ) On ne s'arrêtera pas sur les peuples dcl'Asie et (de l'Orient; tout Je monde sait à quel odieux esclavage ils se sont laissé soumettre.
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t-on , dans plusieurs provinces , des coutumes aussi barbares que celles de Romains et des Spartiates , et des serfs aussi misérables que les Ilotes , avec des apparences plus douces.
Dans nos siècles de barbarie , les seigneurs , qui avaient tous les droits , pouvaient disposer à leur caprice de la vie des serfs ; ils pouvaient les mutiler, leur infliger toutes les peines , les rendre eunuques , lorsqu'ils leur faisaient ombrage. Les seigneurs les moins féroces donnaient à leurs cruautés le prétexte de la félonie ou de l'irrévérence. Tous , ecclésiastiques et laïcs, s'étaient arrogé le droit de cuissage sur les femmes de leurs vassaux et de leurs serfs; tous prétendaient jouir /par droit de seigneur, des prémices des vierges qui habitaient leurs fiefs.
Si on lit ce Dictionnaire, on sera épouvanté de tant de droits tyranniques,que les seigneurs s 'étaient donnés sur leurs serfs.
On verra le commerce nul, par les droits d'aubaine et de naufrage; les vilains plongés dans une misère continuelle , par les
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dîmes , les corvées, le champart, le cens, les droits de havée, de banalité , de quint ou de lods, par les tailles, par le logement des gens de guerre , etc. On verra les seigneurs toujours occupés de s'enrichir des sueurs du pauvre; et, ce qui ne s'est trouvé chez aucun peuple ancien , on le trouvera chez les peuples de l'Europe mSderne :
des nations toutes entières réduites au plus dur esclavage, soumises à la tyrannie d'une poignée de seigneurs, et jouissant à peine du quart de leurs travaux.
Quelques-uns se sont étonnés que la France ait supporté si long-temps une servitude aussi générale : mais la servitude de la glèbe empêchait les vilains de songer à conquérir leur liberté, puisqu'ils ne pouvaient quitter la terre de leur seigneur, se réunir et s'entendre ; puisque les habitans d une province avaient des lois , des coutumes, un langage étranger aux usages et à l'idiome des provinces voisines ; puisque les droits d'aubaine et de naufrage éloignaient les voyageurs ; puiscjue les seigneurs infestaient les routes, et qu'il n'y avait
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presque point de sûreté hors de chez soi* dans toute la France. A la fin du dixième siècle , Bouchard , comte de Paris , invita l'abbé de Cluni ( en Bourgogne) d'amener des religieux à Saint -Maur- des -Fossés.
L'abbé s'excusa dé faire un voyage si périlleux dans un pays étranger et inconnu.
Lorsque le retour des lumières eut ramené en France quelque politesse , et que les rois eurent repris une certaine autorité sur leurs grands vassaux, ils s'intéressèrent à la misère du peuple (i), et. ordonnèrent les affranchissemens. Mais jusqu'au dernier siècle, quoique affranchis par le nom , et traités avec bien moins de rigueur, les vilains ne furent pas moins serfs par la chose, puisqu'ils étaient soumis à la justice seigneuriale , aux redevances et aux droits féodaux.
Maintenant enfin , tout ce monstrueux
(0 Le peuple a toujours plus aimd les rois que les seigneurs , parce que 1<* derniers ont donné l'esclavage , et
que les rois ont rendu la liberté.
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édifice des lois féodales est écroulé chez nous, tandis qu'il épouvante encore les nations voisines. Et pendant que les inquisitions, les tortures, les justices ecclésiastiques , les droits féodaux , les dîmes , les privilèges sont encore en vigueur chez des peuples qui se disent policés, la France peut voir tous ses enfans égaux et libres , dépendans des lois seules et de la patrie.
Que , s'il se trouve encore parmi nous des hommes qui regrettent des temps, dont la peinture est une tache continuelle sur notre histoire, il faut considérer que ces hommes ne forment pas la millième partie de la nation, et que leurs vœux sont impuissans, comme leurs regrets sont absurdes. La charte, qui garantit nos libertés , est inviolable. Celui qui prétendrait nous l'ôter ressemblerait à un fou qui viendrait nous dire : « Vous avez vu le soleil; je vous » ordonne maintenant de vous couvrir » tellement la vue , que vous ne le puissiez
a plus Voir, n
— Je suis loin de croire que cet ouvrage