‹ Dictionnaire général de biographie et d'histoireChapitre 754 sur 864 · COU · texte numérisé non relu

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une certaine règle que le philosophe doit appliquer à la critique des systèmes, et le profit qu’il doit en retirer pour ses propres spéculations. Or, cette méthode et cette règle supposent une philosophie d’où elles sont tirées, et à la mesure de laquelle se fait la part de la vérité et de l’erreur dans toutes les autres philosophies. C’est d'ailleurs ainsi, il y a déjà 15 ans, que Cousin s’expliquait sur ce nom d’éclectisme, si fécond en malentendus : ■■ On s’obstine à représenter l'éclertismc, dit-il, comme la doctrine à laquelle on daigne attacher notre nom. Nous le déclarons : l’éclectisme nous est bien cher sans doute, car il est à nos yeux la lumière de l’histoire de la philosophie; mais le foyer de cette lumière est ailleurs. L’éclectisme est une des applications les plus importantes et les plus utiles de la philosophie que nous professons, mais il n’en est pas le principe. Notre vraie doctrine, notre vrai drapeau est le spiritualisme. »

Le spiritualisme est en etfet le nom général qui convient le mieux à sa doctrine, non pas qu’il ne convienne aussi à d’autres, dans le passé et dans le temps présent, mais parce que de nos jours Cousin a été le représentant par excellence de la philosophie spiritualiste. Quel esprit d’observation intérieure, quelle vigoureu-e dialectique, quelle éloquence et quelle chaleur n’a-t-il pas mis au service du spiritualisme !

Pour lui, comme pour Descartes, le point de départ de toute la philosophie, c’est la pensée, le moi, ou la psychologie, comme on dit aujourd’hui. Il a beaucoup insisté sur la méthode et sur les règles de l’observation intérieure, qui seule s'applique à la conscience ou au moi, mais il eu a fait une application plus exacte que Locke, et plus profonde que les Ecossais. Elle lui découvrit d'autres phénomènes dans l’âme humaine que ceux de la sensation, les faits volontaires, et les idées absolues au-dessus des idées variables et contingentes qui tiennent de l’expérience. En même temps que les phénomènes, la conscience lui donne l’être, et la psychologie le conduit à l’ontologie. L’Ame, la Nature et Dieu se révèlent à lui dans la complexité du premier fait de conscience. En même temps que nous avons conscience des phénomènes qui se produisent au dedans de nous, nous avons conscience du sujet même de ces phénomènes, de la cause essentiellement active, une, identique, qui les produit, à savoir, de la substance même de l’âme et de sa spiritualité. La réaction de cette cause que nous sommes, c’est-à-dire du moi, contre des impressions qui viennent du dehors, nous révèle le non-moi, ou le monde extérieur. Enfin, comme nous ne pouvons connaître le moi et le non-moi sans les savoir limités et contingents, notre raison ne peut pas ne pas concevoir à leur occasion quelque chose d’infini et d’absolu, c’est-à-dire Dieu.

La Raison , cette faculté par laquelle nous concevons l’infini et l’absolu, tieut une grande place dans la philosophie de Cousin. Comme Malebranche et Fénelon, il en parle en termes magnifiques, et avec une poésie à laquelle, pour notre part, nous préférerions un peu plus de précision et des analyses plus rigoureuses Universelle et impersonnelle, la raison, dit-:!, éclaire d’une même lumière tous les hommes en ce monde; elle est en nous, mais elle n’est pas nous ; c'estun hôte divin qui nous apporte des nouvelles d'un monde supérieur, c’est un reflet de la raison de Dieu même. Si par la raison Dieu descend jusqu’à nous, par la raison nous nous élevons jusqu’à lui. Cousin admet bien des preuves à posteriori de l’existence de Dieu, mais il fait voir que ces preuves ne peuvent aboutir que par l’intervention du principe de causalité, qui lui-même nous est donné par la raison. Rattachant l’univers à Dieu comme l'effet à sa cause, il rejette la création ex nihilo , pour la faire sortir de la puissance causatrice du premier être, non par un décret arbitraire de sa nature, mais en vertu d'une nécessité qui ne l’empêche pas d’être libre, puisqu’elle est tout entière dans l’alliance de sa raison souveraine avec sa toute-puissance.

Il est fâcheux que Cousin n’ait pas soumis à une analyse plus rigoureuse les éléments de la raison, ni justifié les diverses classifications qu’il en a proposées. Il a particulièrement insisté sur l’idée du juste absolu, fondement de la morale, en combattant sous toutes ses formes la morale de l’intérêt à laquelle vient nécessairement aboutir la philosophie de la sensation. En esthétique, il était partisan d’un beau absolu, comme en morale d’un bien absolu. Le grand artiste, non moins que le penseur, se révèle dans les pages qu’il a écrites sur le beau, et particulièrement sur le beau dans les arts et les lettres du xvne siècle.

Tel était, dans ses traits les plus essentiels, sans cesse développés et agrandis par l’histoire, cet enseignement

spiritualiste si goûté de la jeunesse d’alors, du sein de laquelle déjà étaient sortis des disciples qui devaient être des maîtres à leur tour.

A la Révolution de juillet 1830, Cousin devint un des chefs de cette Université qui lui était si chère, et quitta l’enseignement pour l’administration. Membre du Conseil royal de l’instruction publique, puis directeur de l’Ecole normale, il fonda, il régla, il dirigea l’enseignement philosophique de l’Université, en le mettant en rapport avec les besoins du temps, en harmonie avec toutes les nobles croyances, tout en le proportionnant aux jeunes intelligences auxquelles il était destiné. Après bien des attaques, et après avoir traversé, sans succomber, la réaction de 1850, cet enseignement subsiste encore aujourd’hui, animé de l’esprit de son illustre fondateur, et opposant la digue la plus efficace aux envahissements du matérialisme.

Ce n’est pas seulement à la philosophie, mais à toutes les branches et à tous les degrés de l’enseignement, à l’Université tout entière que Cousin a rendu les plus signalés services, comme conseiller royal, comme pair de France, comme ministre, comme membre de l’Institut.

A la Chambre des pairs il fut le rapporteur de la grande loi de 1833 sur l’instruction primaire. Pour mieux s’assurer de ce qui manquait à la France, il était allé visiter les écoles de la Prusse et de la Hollande, d’où il revint avec des rapports qui sont les meilleurs manuels de pédagogie où aient pu puiser tous ceux qui se sont occupés de réformer ou d’améliorer l’instruction en France. Ainsi n’arriva-t-il au ministère de l’instruction publique, en 1840, dans le cabinet du 1er mars, qu’après une longue étude, comme il le dit lui-même, des matières de l’éducation, avec des desseins bien connus et exposés dans ses ouvrages sur l'instruction publique en Prusse et en Hollande (préface du recueil de son ministère).

A la Chambre des pairs, sous le ministère du 29 octobre, il défendit l’Université et la philosophie contre les attaques du clergé, dans une série de discours qui sont des modèles d’éloquence et d’esprit, non moins que de bon sens. (Voir les deux volumes de ses œuvres sur l’instruction publique, 18-50.) 11 avait été reçu à l’Académie française en 1831, et, l'année suivante, il fit part e de l’Académie des sciences morales et politiques réorganisée.

Après la Révolution de 1848, Cousin fit partie du Conseil supérieur de l’instruction publique, où il lutta avec ardeur, mais souvent sans succès, pour sauver tout ce qui pouvait être sauvé de l’Université et de l’enseignement philosophique, et tout ce qui, d’ailleui's, ne devait pas tarder à être rétabli.

En 1852 il prit sa retraite, ne gardant d’autre titre que celui de professeur honoraire de la Faculté des lettres de Paris, de même que MM. Guizot et Villemain. Cette retraite, dont il ne voulut plus sortir, par un sentiment de dignité qui n’a pas été assez loué, malgré les offres les plus brillantes, et malgré des sympathies qu’il ne dissimulait pas pour le chef du second Empire, fut laborieuse et féconde, et ajouta encore à la renommée sinon du philosophe, au moins de l’homme de lettres. Ses charmantes et érudites études sur les femmes et sur la société du xvne siècle le firent admirer d’un nouveau public. La Jeunesse de Mazarin et quelques chapitres de la Jeunesse de Afmc de Longueville lui donnèrent une place parmi nos meilleurs historiens.

Quelques-uns autour de lui se plaignaient de ce temps enlevé à la philosophie, mais ce n’ét lit pour lui qu’un délassement d’études plus sérieuses qu’il a continuées jusqu'au jour même de sa mort. Ainsi, pendant ses dernières années, il a revu presque toutes ses œuvres philosophiques, il a publié une nouvelle édition de Proclus et un nouve iu volume des OEuvres d'Abélard. Enfin, c’est dans la dernière année de sa vie, qui n’a pas été la moins active, qu il a publié la 5e édition, en 5 vol. in-8°, de ses Fragments philosophiques pour servir à l histoire générale de la philosophie. Ces Fragments, augmentés et complétés, embrassent l’histoire de la philosophie tout entière, depuis Xénophane jusqu’à Hégel et à Maine de Biran. Ils resteront sans doute comme une des œuvres les plus solides et les plus originales de Victor Cousin. 11 n’en est pas un qui n'ait eu, en son temps, le mérite de la nouveauté des idées et des recherches, pas un qui n’ait ouvert quelque voie inexplorée dans ce champ immense de l'histoire de la philosophie où devaient s’élancer à sa suite des disciples qui n’ont pas été indignes d’un tel maître. Là sont ramassées les pièces justificatives de ses leçons sur l’histoire de la philosophie et de son volume d'Histoire générale de la philosophie, substantiel et excellent résumé de

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