‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 111 sur 557 · BLOCUS CONTINENTAL · texte numérisé non relu

BLOCUS CONTINENTAL

en communication avec l'Angleterre en payant tribut ou en souffrant des visites en pleine mer, perd la protection de son pavillon et tombe dans la catégorie des clioses saisissables.

Applicable non-seulement aux pays réputés français, mais à tous ceux qui subissaient momentanément la pression des armées françaises, le système continental engloba peu à peu les petits Étals allemands, la Hollande, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne; les pays Scandinaves y adhérèrent indirectement et le czar, dominé par l'ascendant de Napoléon, alla jusqu'à faire mettre l'embargo et le séquestre sur les propriétés des sujets anglais établis dans ses États. De son côté, l'Angleterre généralisait son prétendu système maritime et cherchait à l'imposer par des violences dont l'odieux bombardement de Copenhague fournit un exemple. Ainsi les relations des peuples étaient interceptées sur mer et sur terre; la vie sociale de l'Europe était faussée et comme suspendue.

Il est dans les instincts du génie français de poser des principes absolus. On s'aperçoit après que le principe est comme un corps sans âme et on improvise une administration pour lui donner la vie et le mouvement. C'est ce qui arriva pour le système continental: on mit même dans la pratique une sorte d'ostentation, car il s'agissait de frapper les esprits. Voici un tableau qu'il ne nous est pas interdit de copier. «Des corps spéciaux de douaniers marchèrent à la suite de nos troupes victorieuses: ils flairaient les contraventions, fouillaient les maisons et les comptoirs , saisissaient sans contrôle et sans recours les marchandises proscrites. On donnait au brîilement de ces richesses la solennité d'un auto-da-fé , car la volonté du conquérant inspirait une sorte de superstition. Sur la place publique, où étaient amoncelés les articles saisis, on allumait un grand bûcher. Venaient les troupes pour former la haie circulaire, et les autorités civiles et militaires qui prenaient place sur une estrade. Au signal donné par les tambours, les douaniers s'abattaient sur les caisses et les ballots, montraient au peuple les articles condamnés et les lançaient dans les flammes. Les objets incombustibles étaient brisés à coups de massue. Des scènes de ce genre eurent heu pendant trois ou quatre ans, surtout dans les places maritimes du continent européen. La Hollande fut particulièrement maltraitée. »

Au début, il n'y eut que des applaudissements. La multitude, aveuglée de haine contre la perfide Albion, ne s'apercevait pas qu'on ruinait les acheteurs du continent en brûlant les marchandises anglaises. Dans la grande industrie, on trouvait aussi légitime qu'ingénieux ce régime qui allait constituer une espèce de monopole au profit des manufacturiers, en les débarrassant de la seule concurrence qu'ils craignissent.

Mais d'étranges -symptômes ne tardèrent pas à se manifester. L'Angleterre, qui avait à sa disposition la mer et l'espace , fut prise d'une surexcilalion fiévreuse. Au contraire, parmi les peuples du continent la vitalité semblait s'é-

teindre. Les industriels, ne pouvant plus compter sur le renouvellement des matières premières,, se sentaient comme paralysés: leurs spéculations n'avaient plus de bases. Les produits indigènes, qu'il n'était plus possible d'échanger, s'accumulaient dans les ports où ils étaient offerts à vil prix, tandis que les marchandises étrangères atteignaient des prix fabuleux. Tout commerce extérieur devenant contrebande et ne s'effectuant plus qu'à travers des périls, le fret, les assurances, le change, subissaient desoscillations violentes.

Les laits dont les traces subsistent dans les documents anglais, touchent parfois au fantastique. On cite, par exemple, un petit navire, dont le coût et l'armement ne représentaient pas 100,000 fr. et dont le compte de fret, aller et retour entre Londres et Bordeaux, monta à 2 millions de francs. Cela s'expUque par les précautions qu'il fallait observer, par les détours qu'il fallait faire, pour échapper sur mer aux corsaires, et sur terre aux douaniers. Voici le témoignage d'un contemporain , Thomas Tooke, qui s'est appliqué, avec la plus grande sagacité, à l'observation des faits commerciaux: «Les vaisseaux portant du sucre, du café, du tabac, des cotonnades et autres choses, étaient envoyés à grands frais et grands risques à Salonique; les marchandises étaient là débarquées et transférées à dos de mulets, de chevaux, parla Servie et la Hongrie, jusqu'à Vienne, d'où ils se répandaient en Allemagne et quelquefois en France. »

Le mécontentement prit un caractère de plus en plus vif, et surtout dans les pays alliés, qui, n'ayant pas de manufactures, ne participaient pas aux bénéfices de la prohibition. Le conquérant se sentit importuné par des plaintes, des velléités de résistance, et comme son système n'abattait pas l'Angleterre aussi lestement qu'il l'avait supposé, il s'en prit aux contrebandiers.

En effet, la contrebande, à défaut du commerce licite, tendait à devenir une profession normale ; elle était pratiquée sur une très-large échelle. La répression fut sans pitié. Un décret impérial du 18 octobre 1810 institua des cours prévôtalcs appelées à connaître exclusivement des crimes de cette nature. Le grand prévôt y siégeait en épée; il avait pouvoir de prononcer sommairement, sans appel ni recours en cassation, des peines atïlictives et infamantes, non-seulement contre les fraudeurs, mais contre les assureurs et négociants considérés comme complices. Malheur aux condamnés! Hs. étaient envoyés aux galères pour dix ans et marqués avec un fer rouge des deux lettres V. D. , destinées à perpétuer le souvenir de leur félonie, «le tout sans préjudice de dommages et intérêts proportionnés aux bénéfices qu'ils auraient pu réaliser". Remarquons, en passant, cette formule qui permettait de taxer arbitrairement les personnes impliquées dans les poursuites.

Ces rigueurs étant impuissantes, on y ajouta par un second décret du 8 mars: les délits sont suflisamment constatés, même à défaut de procès-verbal, par la déclaration des agents de la

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