‹ Dictionnaire général de la politiqueChapitre 112 sur 557 · BLOCUS CONTINENTAL · texte numérisé non relu

BLOCUS CONTINENTAL

police ou de la douane. Les amendes prononcées seront, dans tous les cas, du triple de la valeur attribuée aux objets saisis, et pour le payement, il y a solidarité par corps entre les prétendus fraudeurs et même les détenteurs de la marchandise prohibée. Un tiers de ces amendes est alloué aux préposés de la douane. Les douaniers, ainsi que les gendarmes qui les assistent, lorsqu'ils attaquent une bande de fraudeurs, reçoivent une gratification de 100 fr. par individu qu'ils arrêtent, et, comme on vient de le voir, la constatation des délits est laissée, pour ainsi dire, à l'arbitraire de ces agents subalternes !

L'Angleterre trouvait une sorte de compensation au fléau du système continental dans le monopole des produits exotiques, qu'elle exploitait grâce à la supériorité de sa marine. Comment priver l'Angleterre de cette ressource? Pour celui qui voulait rayer le mot impossible de la langue française , il y avait un moyen bien simple; c'était de destituer les pays tropicaux, de faire produire à l'Europe tout ce que l'Angleterre tirait des autres régions du globe. On commença par frapper de droits énormes ceux de ces produits qui, n'étant pas de provenance britannique, pouvaient être achetés impunément.

Les sucres bruts et les cafés furent taxés à 400 fr. le quintal métrique, le poivre à 600 fr. , le cacao à 1,000 fr. , la cannelle à 2,000 fr., le coton de 4 à 8 fr. par kilogramme , non compris les décimes de guerre. Chargées de pareils droits, les denrées coloniales, ordinairement falsifiées d'une manière impudente, se vendaient dans le commerce huit ou dix fois ce qu'elles valent aujourd'hui.

Si le public se plaignait , on faisait appel à son patriotisme; on lui conseillait de remplacer le sucre par le miel ou des sirops de fruits, rindigo par la fécule du pastel, le quinquina par l'écorcc du marronnier; on fit vanter par les journaux un sirop de raisin dontParmentier était l'inventeur, et une somme de 200,000 fr. fut promise aux douze fabriques qui livreraient ce produit en plus grande quantité. En 1811, parut dans les annales de la chimie et dans le Moniteur un article de Guiton-Morveau qui débutait ainsi: «Dans un moment où l'on met en œuvre la chicorée, les pois, le marc de betterave torréfiée, etc., pour remplacer le café, il est utile de faire connaître une autre plante...» La plante recommandée presque officiellement était ïlris pseudo acorus ou vulgairement Iris des marais, dont la graine grillée rappelle un peu le goût du café, mais suspecte à cause de sa racine qui est un purgatif violent.

En 1812, on ouvrit des écoles spéciales qui avaient pour programme la réalisation du procédé enseigné théoriquement par les chimistes de Berlin pour la transformation de la betterave en sucre. Il fallait bien aussi essayer quelque chose pour nos manufactures à qui les textiles manquaient On provoqua la culture du cotonnier en France par une prime de 1 fr. par kilogramme, et des plantations furent essayées dans quatorze de nos départements méridio-

naux. On promit 1 million de francs à l'inventeur d'un procédé mécanique pour la filature du lin et du chanvre , récompense qui fut méritée, mais non obtenue, par le malheureux Philippe de Girard. Les mêmes préoccupations firent surgir nombre de projets, parfois extravagants, toujours gigantesques.

Dans cette lutte étrange, engagée contre la nature des choses et les besoins des peuples, le grand homme pouvait être vaincu; mais il n'était pas dans son humeur de se l'avouer à lui-même. Quand l'impossibilité de se passer des marchandises monopolisées par les Anglais devint trop évidente , on inventa pour la circonstance une théorie que Ton fit sortir du prétendu principe de la balance du commerce. Échanger des marchandises anglaises contre une somme plus forte de marcliandises françaises; faire pencher de notre côté la balance du commerce, c'était encore, disait-on, triom-pher d'un ennemi.

L'empereur consentit donc à l'introduction sur le continent des marchandises anglaises, mais en vertu de licences spéciales, et sousla condition qu'elles seraient payées, non en argent, mais avec des produits français. Il y avait des licences pour les produits coloniaux de provenance britannique et d'autres pour les grains des États-Unis. Aux termes du décret, l'empereur s'était réservé de les accorder personnellement comme pour montrer que lui seul pouvait justifier une dérogation à la lof qu'il avait dictée. En fait, et bien qu'il fallût les payer au prix d'un tarif, on n'obtenait leS' licences que par faveur, et ce trafic, qui enrichit des favoris et des fenunes suspectes, donna, lieu à plus d'un scandale.

L'obligation de vendre pour une somme égale à celle des achats n'était pas une faible difQculté. L'armateur qui voulait acheter pour 500,000 fr. d'épiceries devait justifier au départ qu'il emportait pour 500,000 fr. de nos produits manufacturés. Or, comme les vrais articles d'échange faisaient défaut chez nous, on chargeait le vaisseau de marchandises qu'on ne cherchait pas même à vendre et qu'on détruisait dès que le bâtiment avait gagné le large. On se mit à fabriquer des articles de pacotille, mais apparents et de nature à être surévalués dans les bordereaux d'expédition: c'étaient des soieries , des meubles , des livres , des estampes. Si la cargaison jetée à la mer valait 200,000 fr. , cela augmentait d'autant le prix des denrées importées en retour: la plus-value était payée en définitive par le consommateur.

Eu réalité, ce régime tournait au profit des Anglais. Mais ceux-ci étaient dans une exaspération qui les aveuglait. Ils se figuraient que le commerce par hcence allait remplir le trésor impérial, et quand ils virent que leurs ennemis payaient si cher le droit d'acheter, ils se refusèrent à vendre. Le commerce par licence fut interdit par les autorités anglaises. En somme, nos voisins souflfraient à peu près autant que nous. Kos terribles corsaires contrariaient les arrivages de matières premières. La détresse dans les districts manufacturiers prit

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