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Discours de M. Maguc, sc.aucc du IC mars 18G

BOUDDHISaiE.

Laos , dans le Birman et le Pégu , dans le Népal et le Tibet , dans le Kachmire , dans la Mongolie , dans la Tartarie , il a tout au moins trois cents millions de sectateurs; et bien que dans ces pays si éloignés les uns des autres il ait revêtu des formes assez diverses, il a cependant consente sa physionomie propre , que ni les temps ni les lieux n'ont essentiellement altérée. A ce titre seul, le bouddhisme mériterait la plus grande attention, puisqu'il tient une si grande place dans l'histoire religieuse du genre humain. Ce qui le rend, en outre, non moins digne d'intérêt, c'est qu'au fond c'est une doctrine qui semble contredire à bien des égards les instincts les plus naturels de la raison et du cœur. Mais elle a la gloire de ne s'être jamais propagée par la force et la persécution , et de n'avoir employé que les moyens les plus doux de la prédication pour s'étendre sur tant de peuples et tant de contrées. Si l'on essaye de pénétrer dans ses dogmes spéciaux, on y trouve une ignorance absolue de Dieu, dont le bouddhisme n'a jamais eu la plus légère notion, une négation non moins absolue de l'immortalité de l'âme, qui ne cherche son salut éternel que dans le néant, une croyance inébranlable à la métempsychose on transmigration de l'âme, et un système complet de nihilisme pour toute philosophie. Considéré sous ces aspects, le bouddhisme est un des phénomènes les plus curieux et les plus affligeants qu'on puisse étudier.

Il y a quarante ans à peine qu'on le connaît d'une manière authentique; et c'est seulement après que ses livres sacrés ont été découverts qu'on a pu en savoir quelque chose de précis et de sûr. Jusque-là, oa en avait parlé sur la foi des traditions les plus obscures et les moins certaines. C'est M. Erian Houghton Hodgson, résident anglais à Kalhmandou , capitale du Népal, qui, le premier, lit cette belle découverte et la révéla au moude savant. Lié avec des prêtres bouddhistes, il gagna leur confiance, et il apprit bientôt que l'on conservait, dans les couvents du pays, des li\Tes sanskrits qui étaient le fondement même de toute la religion bouddhique. Ces livres contenaient les discours et la biographie du Bouddha, les règles de la discipline qu'il avait imposée à ses religieux, et la métaphysique de toute cette doctrine. 51. Hodgson s'en procura des exemplaires, et il eu fit don aux sociétés savantes, qui pouvaient le mieux en proliter, la Société asiatique du Bengale, à Calcutta, la Société asiatique de la Grande-Bretagne , à Londres , et la Société asiatique de Paris. Il renouvela plusieurs fois ces dons généreux, et le monde savant fut mis dès lors en possession de quatre-vingt-huit des princi|)aux ouvrages qui formaient le canon des écritures bouddhiques'. Ceci se passait de 1824 à 183 i. Presqu'en même temps que M. Hogdson, un jeune médecin hongrois, Csoma de KorOs , pénétrait au Tibet, en apprenait la langue, qu'aucun Européen n'avait sue avant lui, et

1. M. Ilodgson a fait don à l'Institut de France d'une collection de tableaux et de dessins bouddhiques du plus haut intérêt.

pouvait analyser deux vastes collections de plus de trois cents volumes tibétains, qui étaient la traduction fidèle des originaux sanskrits découverts par M. Hodgson. D'un autre côté , M. J. L. Schmidt, de Saint-Pétersbourg, constatait que les traductions tibétaines des livres sanskrits bouddhiques avaient été traduites à leur tour en mongol, et que, de même que la foi bouddhique avait passé , avec les livres qui la contiennent, de rinde au Népal, et du Népal au Tibet, de même elle avait passé du Tibet en Mongolie. A l'autre extrémité de l'Inde, dans l'ile de Ceylau , on retrouvait des trésors non moins précieux. Un employé civil , comme M. Hogdson, M. George Turnour, découvrait une seconde rédaction des écritures bouddhiques en pâli, dialecte dérivé et fort voisin du sanskrit , devenu la langue sacrée des Siughalais ; et il publiait un ouvage pâli, le Mahavamça, où sont consignées les annales de Ceyian, convertie au bouddhisme. Vers 18G8, M. GrLmblot, consul de France à Colombo, a rapporté la collection complète du canon bouddhique en pâli, d'après la rédaction du Sud, et cette collection, déposée à la Bibliothèque nationale, appelle les labeurs et la science de nos indianistes, qui y trouveront des trésors inattendus. Enfin, les sinologues venaient joindre les témoignages chinois aux témoignages réunis déjà de tant de points divers; la Chine avait traduit, comme le Tibet et la Mongolie, les écritures bouddhiques, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, et M'. Abel Rémusat donnait, en 183G, le récit de Fa-hien, un des courageux missionnaires qui allaient du Céleste- Empire dans l'Inde, chercher les livres saints et les rapportaient dans leur pays. Plus tard, M. Stanislas Julien devait compléter les renseignements de ce genre par la traduction de la Biographie et des Mémoires de Hiouen- Thsang, le plus illustre et le plus instructif des pèlerins chinois qui, dans le septième siècle de notre ère , avait voyagé pendant seize ans dans tous les royaumes bouddhiques de l'Inde et du nord de l'Asie. Toutes ces informations sur le bouddhisme ont été conûrmées , il y a vingt-cinq ans, par la découverte d'inscriptions nombreuses dans toutes les parties de l'Inde, contenant des décrets d'un roi bouddhiste, Piyadasi ou Açoka, qui régnait dans le troisième siècle avant J.-G. (de 2G3 â 226).

Ainsi inscriptions indiennes, traductions chinoises et récits des pèlerins chinois, rédactions pâhes et annales de Geylan , traductions mongoles, traductions tibétaines, et, surtout, originaux sanskrits , voilà sur quoi s'appuie la connaissance que nous avons aujourd'hui du bouddhisme, sans parler de quelques notions moins directes que les Grecs nous ont transmises depuis l'expédition d'Alexandre jusqu'à Clément d'Alexandrie. Il est bon de consigner, même ici, tous ces détails sur l'authenticité du bouddhisme, pour qu'on ne puisse pas conserver de doute dans un tel sujet; et comme les doctrines bouddhiques sont faites pour causer la plus douloureuse surprise, il faut qu'on sache bien que si elles contiennent beau-

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coup 'd'erreurs, elles n'offrent plus, du moins, d'obscurité; on peut les déplorer, mais on sait clairement ce qu'elles sont. Déjà deux des ou- Trages bouddhiques les plus importants ont été traduits en notre langue, où chacun peut les lire : l'un est le Lalilavistât-a, traduit du tibétain et collationné sur l'original sanskrit par M. Ph. Ed. Foucaux, et contenant la biographie du Bouddha ; l'autre est le Lotus de la lionne Loi , traduit du sanskrit par le si regrettable Eugène Burnouf, et contenant une des prédications ou Soûtras du Bouddha.

Ceci posé , on peut voir quelle est , dans les principaux traits, l'histoire de Bouddha et de sa doctrine. Le Bouddha, c'est-à-dire l'Intelligent, le Sage, est mort en l'an 543 avant notre ère, à l'âge de 80 ans. C'est la date la plus probable, malgré d'assez fortes divergences, et elle est tirée des annales singhalaises. Le Bouddha , fds d'un roi de Kapilavastou , dans le nord de l'Inde, sur la rive gauche du Gange, se nommait Siddbàrtha, de son nom de prince, et il ne prit celui de Bouddha que quand il eut •arrêté, après de longues méditations, les bases de la doctrine nouvelle qu'il apportait au genre humain pour l'instruire et le sauver. Marié , de fort bonne heure , par son père , qui remarquait en lui une mélancolie invincible, il quitta la cour et le monde pour adopter la vie de mendiant à l'âge de 29 ans. Se rendant d'abord aux écoles des brahmanes à Vaiçàli, à Râdjagriha, capitale du Magadha (le Bihar actuel), il se convainquit bientôt de l'insuffisance de leurs systèmes, et, pour mieux s'affermir dans le sien, il se renferma, pendant six ans, dans la plus austère retraite près du village d'Onrouvilva, sur les bords de la Nairandjanâ, la Phalgou de la géographie moderne , non loin du mont Gayâ. Se soumettant à des mortifications, « dont les dieux mêmes étaient effrayés » , luttant d'une manière inflexible contre sa jeunesse et ses sens, le Bodhisattva resta cinq ans dans ce rude ermitage , et après de nombreuses extases , il en eut une enfin où il crut avoir compris dans toute sa plénitude la loi qui doit mener l'homme au salut et à la délivrance éternelle. Grâce à cette loi bienfaisante , l'homme pouvait s'arracher à la nécessité odieuse des renaissances perpétuelles ; il pouvait sortir du cercle des existences successives, en un mot, se soustraire à la transmigration. Une fois en possession de cette merveilleuse doctrine, le Bouddha, « parfaitement accompli » , quitta sa longue retraite et alla à Bénarès prêcher sa religion, ou, comme disent les bouddhistes, « faire tourner la roue de la Loi». Le reste de sa vie, c'està-dire pendant 45 ans encore, il ne fit pas autre chose que d'enseigner par la parole et la persuasion les peuples et les rois qui voulaient bien croire à lui , séjournant surtout à Râdjagriha, dans le Magadha, et à Çrâvasti, dans le Koçala (Fizabad dans l'Oudc). Il mourut près de Kouçiiiagara, dans le royaume de ce nom, à l'ombre d'un bois composé d'arbres appelés calas [shorea robusfa). Ses d'sciples lui firent de magnifiques funérailles et se partagèrent ses saintes reliques, dont quelques-unes, si l'on

s'en rapporte aux superstitions populaires, subsistent encore de nos jours. Cette vie si simple et si vraisemblable du Bouddha a été défigurée plus tard par les légendes les plus extravagantes, sous lesquelles on peut néanmoins la retrouver et la reconstruire.

Le Bouddha mort, les religieux ou bhikshous se réunirent en concile, sous la protection du roi Adjâtaçatrou , et les plus influents d'entre eux, Kàçyapa, Ananda et Oupâli, rédigèrent les ouvrages qui devaient former désormais le canon orthodoxe. Kàçyapa, qui avait dirigé, comme président du concile, toutes les délibérations, se chargea de la métaphysique ou Abhidharma; Ananda, cousin germain du Bouddha, rédigea ses prédications ou Soûtras, et Oupâli compila tout ce qui se rapportait à la discipline ou Vinaya. L'Abhidharma, les Soûtras et le Vinaya composent ce que les bouddhistes appellent la Triple Corbeille ou Tripitaka , de même que le Bouddha, la Loi et le Concile forment les Trois Perles ou les Trois Précieux, le Triratna. A ce premier concile, patronné par Adjâtaçatrou, que le Bouddha lui-même avait converti, devaient en succéder deux autres, dont la date n'est pas aussi certaine, et dont l'un se tint sous le roi Açoka, qui étendait sa domination sur toute la presqu'île indienne, dans le troisième siècle avant notre ère. C'est des trois conciles qu'est sortie la rédaction des ouvrages bouddhiques, tels qu'ils sont parvenus jusqu'à nous, et tels que les ont adoptés tous les peuples qui se sont soumis au bouddhisme.

Voici maintenant la doctrine qui y est contenue. Le Bouddha part de cet axiome accordé par tout le monde dans l'Inde et dans une bonne partie de l'Asie : c'est que l'homme a été condamné de toute éternité à une rénovation perpétuelle d'existences qui se succèdent sans fin, et que la vie actuelle, exposée à la maladie, à la vieillesse et à la mort, est une chaîne effroyable, dont l'homme doit essayer de se délivrer à tout prix, de manière à ne jamais retomber dans cet abîme. Le brahmanisme, avec le culte si compliqué qu'il avait tiré des Védas, donnait bien aux hommes des moyens de salut ; mais le Bouddha proclamait ces moyens inefficaces, et il voulait leur en substituer de meilleurs , ou plutôt d'infailUbles. La première théorie qu'il enseigne pour mener l'homme à la déUvrance, c'est celle des quatre vérités sublimes. Ces quatre vérités sont les suivantes: la douleur est la destinée inévitable de l'homme dans la vie; en second lieu, la cause de la douleur tient à l'activité, aux désirs, aux passions et aux fautes; troisièmement, la douleur peut cesser à jamais pour l'homme par le Kirvàna; enfin, la méthode pour arriver à cette cessation définitive de la douleur, c'est celle qu'a enseignée le Bouddha. Ces quatre vérités sublimes ont été résumées dans des stances sacramentelles, que tous les bouddhistes adoptent et qu'ils répètent sans cesse comme une sorte de credo ou d'acte de foi.

Les quatre vérités sublimes sont suivies des dix aversions ou répugnances qui sont le Dé-

BOUDDHISME

calogue bouddhique : Ne point tuer, ne point voler, ne point commettre d'adultère, ne point mentir, ne point s'enivrer, ne point manger hors des heures prescrites, ne point assister aux danses ni aux représentations théâtrales , ne point se parfumer et se parer, ne point avoir de lits somptueux et ne recevoir ni or ni argent. De ces recommandations , les unes s'adressent à tous les fidèles; les autres s'adressent plus particulièrement aux religieux, pour lesquels la discipline morale est naturellement plus sévère. Les religieux ont en ctTet leurs observances spéciales qui sont d'une extrême rigueur. Ils ne doivent se vêtir que de haillons ramassés sur les routes, sur les tas d'ordures, dans les cimetières, comme le faisait le Bouddha luimême; ils ne peuvent avoir tout au plus que trois de ces misérables vêtements, cousus de leurs propres mains, et toujours recouverts d'un manteau jaune obtenu par les mêmes moyens. Leur nourriture est plus simple encore que leur habillement. Les religieux ne peuvent vivre que d'aumônes, recevant les ahments qu'on leur donne dans le vase de bois qu'ils tendent, sans jamais proférer la moindre parole pour demander, et sans se permettre le moindre signe importun. Ils ne font qu'un seul repas par jour et avant midi. Pour tout logement ils auront la forêt; et pour dormir ils s'assoiront le dos appuyé sur le tronc d'un arbre , et le reste du corps sur une natte. Enfin, une fois par mois au moins, ils iront passer la nuit dans un cimetière pour y méditer sur l'instabilité des choses humaines. D'ailleurs, le religieux devait rester dans le célibat et la plus entière chasteté , loin de toute famille. Le seul adoucissement à ce code farouche , c'est que dans la saison des pluies, l'hiver de ces climats, il fut permis aux bhiicshous ou luendiants de s'abriter dans des viharas ou couvents, que la sympathie des peuples ou la muniticence des rois fit bientôt construire en leur faveur dans tous les pays bouddhistes.

Quant aux simples fidèles , le Bouddha leur recommandait la pratique de six vertus transcendantes : l'aumône, la pureté, la patience, le courage, la contemplation et la science. 11 y ajoutait la réserve dans les paroles, afin d'éviter toute grossièreté , comme toute médisance, et l'humilité , qui garantit l'homme des maux de l'orgueil. Il prescrivait aussi aux religieux et même aux laïques la confession publique de leurs fautes , et cette institution si délicate a subsisté assez longtemps sous diverses formes , comme on peut le voir dans les édits moraux de Piyadasi, et les mémoires de Hiouen- Thsang.

Tel est le code de la morale bouddhique , excessive en quelques points, excellente dans presque tous, et digne, en général, du christianisme lui-même. Cette morale a exercé une assez heureuse influence sur les simples particuliers, sur les rois et même sur les peuples, comme l'attestent une foule de faits qu'on pourrait relever dans les Soùtras, dans les légendes, et même dans l'histoire civile et pohtique des peuples bouddhistes. Elle se fonde sur un sys-

tème métaphysique, dont on ne doit dire ici que quelques mots , mais qu'on aurait tort de passer absolument sous silence. La transmigration, admise comme un dogme indiscutable, signifie pour le Bouddha que l'homme , avant de uaitre ici-bas et après être sorti de ce monde, peut y avoir déjà paru et y reparaître encore sous des millions de milliards de formes différentes , depuis la matière inerte et la pierre , par exemple, jusqu'à la matière vivante , dans le corps des animaux les plus parfaits, l'homme compris. La cause unique de ces transformations , c'est la conduite qu'on a tenue dans une existence antérieure ; chacun se fait dans la vie actuelle le destin de sa vie subséquente. Mais la première de toutes les existences, quelle en est la cause, et comment la série a-t-elle commencé ? Le Bouddha néglige ce problème impénétrable de l'origine, et il semble croire à l'éternité des êtres, ou plutôt à leur éternelle mutabilité. Aussi déclare-t-il que tout dans le monde est vide , qu'il n'y a que des apparences sans aucune réalité, et que la seule foi possible c'est de ne croire à rien , ou plutôt de ne croire qu'au Nirvana.

Ou a beaucoup contesté entre les savants le sen.i qu'il faut attacher au Nirvana. Quelquesuns vnt prétendu que c'était l'absorption de l'âme humaine en Dieu ; mais on a répondu que le bouddhisme ne croyait ni à Dieu ni à l'âme ; et l'on peut voir en effet par ce qui précède que ni l'un ni l'autre n'ont de place dans la doctrine bouddhique. Le Nirvana est donc pour le Bouddha le néant et rien que le néaat, d'où l'on ne revient pas, puisque l'on n'est plus. Cette foi est abominable; mais il est incontestable que c'est bien le fond même du bouddhisiue. Les livres saints l'attestent d'abord, et quoiqu'une doctrine de ce genre soit nécessairement fort obscure , c'est bien celle qu'établissent les Soùtras. De plus elle est parfaitement d'accord avec l'athéisme du bouddhisme; c'est bien elle que les brahmanes qui en ont horreur attribuent à leurs adversaires; elle ressort de toute la métaphysique bouddhique; et c'est encore là de ]ios jours la croyance de tous les prêtres bouddhistes qu'ont interrogés les missionnaires chrétiens, comme on peut le voir dans les ouvrages de MM. Spence Ilai'dy, Bigandet, Wassilief, Mullens, Griuiblot, et tant d'autres. Cette interprétation du Nirvana était adoptée par Eugène Buruouf, le juge le plus autorisé dans ces matières ; et l'on peut voir ses arguments dans son admirable ouvrage : l'Intro' ducHon à Cliistoire du Bouddhisme indien.

Que si l'on s'étonne que le néant puisse être pour une si large portion de rhumanité l'objet d'un culte rehgieux, on peut d'abord répondre que ces peuples sont faits, à cet égard comme à bien d'autres, différemment de nous, et qu'ils semblent détester la vie au moins autant que nous l'aimons. On peut ajouter que les nations comprennent fort peu eu général les principes derniers des religions qu'elles professent, et il n'est pas probable que parmi les chrétiens il y en ait beaucoup plus qui comprennent les admirables profondeurs de la foi chrétienne qu'il

BOUDDHISME

n'y en a parmi Jes bouddhistes qui se rendent compte du vrai sens du Nirvana. Ils adorent le Bouddha; ils rendent un culte simple et doux à ses vertus; ils s'adressent à lui dans leurs prières, sans avoir jamais pensé à'en faire un dieu ; ils tâchent d'imiter ses vertus et de se délivrer de la transmigration en suivant ses préceptes. Mais pour eux, comme pour les chrétiens, la métaphysique n'importe guère; et ce ne sont que les adeptes les plus habiles qui lisent la Pradjnd pâramitd, ou le Livre de la sagesse transcendante, vaste recueil dont nous possédons trois ou quatre rédactions orthodoxes, et qui ne renferme qu'un système de nihilisme absolu, aussi décidé qu'absurde. En un mot, il n'est plus permis de douter de la signification que le Bouddha et ses disciples les plus intelligents attachent au Nirvana. Pour eux le Nirvana c'est le néant, c'est-à-dire la plus ferme et la plus déplorable assurance que l'homme peut se donner contre tout retour à la vie, sous quelque forme que ce puisse être. Bien qu'on ait des documents immenses sur le bouddhisme , il est impossible de faire aujourd'hui son histoire, et peut-être ne pourrat-on la faire jamais. On voit sans peine que même avec tous les matériaux nécessaires, elle serait encore fort difficile à écrire à cause de son énorme étendue et de sa longue durée, puisqu'elle comprendrait quinze ou vingt peuples au moins depuis le Kachmire jusqu'à la Chine et le Japon, et qu'elle embrasse un espace de deux mille cinq cents ans. Tout ce qu'on peut en dire ici, c'est que le bouddhisme, né dans l'Inde, sur les bords du Gange, a pu s'y développer et y vivre pendant douze siècles environ, puisqu'il y était encore très-llorissant à l'époque où le pèlerin chinois Hiouen-Thsang visitait ces pays (de G29 à 645 de notre ère). Le brahmanisme, longtemps tolérant, paraît avoir cessé de l'être vers cette époque; et le bouddhisme , à jamais exilé de l'Inde, qui l'avait vu naitre , ne subsista plus que dans les pays voisins; il avait pénétré à Ceylan deux cents ans environ après la mort du Bouddha; il pénétra en Chine au moment de lère chrétienne à peu près ; et la ferveur des Chinois a toujours été tellement vive qu'elle a produit des milliers d'ouvrages de toute sorte sur ce pieux sujet. Le bouddhisme ne s'introduisit qu'un peu plus tard au Népal, au Kachmire, au Tibet et en Mongolie, et dans les pays qui forment ce qu'on appelle l'Inde transgangétiquc. Mais dans tous ces pays, il a poussé d'inébranlables racines; et c'est là qu'il faut aujourd'hui l'étudier si l'on veut connaître ce qu'il est devenu et ce qu'il en subsiste. Ceylan en est un des foyers principaux, bien que dans cette île même les progrès du christianisme, spéiîiaiement sous la forme catiioliqne, soient de jour en jour plus considérables et plus menaçants.,

11 n'est pas à espérer que jamais la foi chrétienne remplace le bouddhisme dans les populations qui ont adopté cette croyance et qui la trouvent au niveau de leurs lumières et de leurs besoins. Nos missionnaires essayent une œuvre des plus louables; mais il est à craindre que

cette œuvre ne soit aussi vaine qu'elle est belle ; ce qui n'empêche pas de la tenter avec persévérance. C'est qu'il y a des causes secrètes et toutes-puissautes probablement pour que ces peuples aient reçu le bouddhisme, et l'aient gardé avec une dévotion si sincère et si aveugle. Leur tournure d'esprit, leurs mœurs, et toutes leurs habitudes n'exigeaient point un culte ni plus raiso]inable, ni plus compliqué. Le Bouddha, resté homme , est pour eux un suffisant idéal; et il est certain que ce culte, tout déplorable qu'il peut nous paraître, a formé quelques belles âmes qu'on peut, comme Hiouen-Thsang, par exemple , ranger parmi les saints et les sages. Mais autant qu'on en jjeut juger, la foi bouddhique n'a pas beaucoup favorisé les progrès de la civilisation parmi les peuples qui s'y sont convertis; ils n'ont jamais pu organiser dans leur sein des gouvernements et des administrations sociales régulières et stables; et il est certain que quand on pratique pour les choses de la vie le renoncement que recommande le Bouddha, et que ces nations ressentent instinctivement, on n'est guère préparé à tous les travaux et à toutes les luttes qu'exige la civilisation. La personnalité humaine, détruite par l'idée de la transmigration universelle, n'a jamais eu souci de la liberté qu'elle ne reconnaît pas en elle, et qu'elle ne cherche pas à constituer et à faire respecter au dehors. L'Asie tout entière semble vouée de tout temps au despotisme; mais les peuples bouddhiques y sont particulièrement aptes ; et ce serait merveille que le bouddhisme, qui n'a jamais soupçonné que l'homme est un être libre, eût cherché aie conserver libre et digne dans la société où il vit. Cependant, comme les nécessités sociales exigent inévitablement un pouvoir, on a toujours laissé faire celui qui s'établissait, quel qu'Ufùt , sans le contrôler, sans le limiter, sans l'améliorer en aucune manière. On est inditïérent pour lui, sanf à le renverser violemment quand il devient par trop intolérable. 11 est assez remarquable que les rehgieux bouddhistes, tout en se distinguant de la foule, et tout en ayant entre eux une sorte de hiérarchie dans leurs diverses écoles , n'aient jamais pensé à former une corjjoration proprement dite, et à fonder un pouvoir spirituel à côté du pouvoir temporel. Ce n'est guère qu'au Tibet que cette organisation a été tentée, dans le lamaïsme ; et encore là n'a-t-elle produit aucune des conséquences qu'elle a produites chez les peuples chrétiens. Les prêtres bouddhistes font vœu de pauvreté ; et ils maintiennent encore rigoureusement ce vœu ; ceux de Ceylan, par exemple, ne possèdent individuellement aucun bien. Mais cependant chez la plupart des peuples bouddhistes, la piété des fidèles et des rois a bâti pour les religieux dans la saison des pluies de superbes couvents, capables parfois de recevoir des milliers d'hôtes. A ces couvents on a joint des temples, et à ces temples on a attribué pour l'entretien du culte des propriétés et des revenus. Le clergé bouddhique ne parait pas en avoir abusé généralement, et les conllits ont été rares entre lui et

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