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BOURSE. — BRAHMANISME

le second, lorsque c'est l'inverse qui se produit.

Il faut encore mentionner les marchés à prime. Ce sont des marchés où Tune des parties et quelquefois les deux conservent le droit de se dégager, moyennant un prix convenu appelé prime.

Les marchés au comptant ont toujours pour objet un échange de titres contre espèces ou vice verset. 11 n'en est pas de même des marchés à terme. Le plus souvent, acheteurs et vendeurs ont en vue non l'achat ou la vente du titre qui figure nominalement au marché, mais simplement une difTércnce sur le prix de ce titre à paj^er ou à recevoir à l'échéance convenue. Ces sortes de marchés, véritables paris sur la hausse et la baisse, sont connus sous la dénomination de jeux de Bourse ou agiotage. Tous les marchés à terme, identiques dans la forme, ne diffèrent entre eux ■ que par l'intention des contractants, intention, du reste, toujours facile à pénétrer par les intermédiaires.

L'agiotage, légalement défendu et pratiquement toléré, n'est autre chose que de l'acti- Tité dans le vide. Est-il nuisible? Sans aucun doute, car il stérilise des forces et des capitaux qui pourraient servir au bien-être commun étant mieux employés. L'agiotage est la passion de ceux qui voudraient obtenir de coups de dés réitérés la fortune, qui ne doit être rationnellement que la conséquence d'un travail persévérant. Convient-il de le proscrire? Il faut redouter de tomber dans un mal en voulant en éviter un autre et d'entraver l'activité humaine sous prétexte d'en prévenir les écarts. Cependant la loi a été sage en n'accordant aucune action devant les tribunaux pour le payement des dettes résultant des jeux de Bourse. Les jeux de Bourse ne sont pas des actes sérieux que la justice d'un pays puisse sanctionner. Libre aux joueurs d'exécuter spontanément leurs prétendues conventions; quant à la loi, eUe ne leur doit aucune protection; mais elle dépasse peut-être le but en édictant des peines contre les agioteurs sur les fonds publics. Ces peines, jamais appliquées, constituent néanmoins une singulière anomalie légale. En effet, n'est-il pas étrange que d'un côté la loi punisse les paris sur la hausse et la baisse des fonds publics et que de l'autre elle ait institué des agents de change qui sont, en quelque sorte , les transgresseurs autorisés de sa volonté? La hberté du courtage, qui existe en Angleterre, en Suisse, en Belgique et dans d'autres pays, ferait disparaître cette anomalie.

Une question qui s'impose ici est celle de savoir quelle conduite les gouvernements doivent tenir à l'égard de la Bourse. La réponse est bien simple : ils doivent se borner à faire exécuter les règlements de police. Si leur intervention dépasse cette limite , elle devient funeste, car elle exerce toujours une action qui trouble les lois économiques du marché. Des esprits faux prétendent qu'un gouvernement, en se servant des deniers de l'État pour

élever le cours du 3 p. 100, se consolide et inspire la confiance; c'est là une illusion que les faits se chargent toujours de dissiper. La conDance est, en quelque sorte, spontanée; elle est ou elle n'est pas, selon que l'opinion est rassurée ou inquiète et nul ne peut faire naître l'ensemble des circonstances duquel résulte l'un ou l'autre de ces phénomènes. Certes, l'opinion s'est plus d'une fois lourdement trompée; cela n'entame pas notre thèse, mais prouve surabondamment que l'en-eur est dans les fatalités humaines.

La hausse rationnelle ne peut être que la conséquence de l'abaissement graduel du taux de l'intérêt par l'augmentation progressive de l'épargne. Autrement, elle est anormale et ne peut engendrer que déception.

Sans doute, un gouvernement, en faisant brusquement des achats considérables, peut momentanément élever le cours de la rente, mais la hausse qu'il produit, n'étant pas l'expression d'une situation réelle, ne signifie pas prospérité, elle signifie agiotage. 11 ne réussit ainsi qu'à fausser le thermomètre du crédit pubhc, comme on appelle la Bourse, et à lui faire marquer une température qui n'existe pas. C'est une naïveté comparable à celle d'un individu qui s'imaginerait ramener le beau temps en faisant monter, par des moyens factices, la colonne de mercure dans le tube barométrique.

Les gouvernements ne peuvent exercer sur la Bourse une influence salutaire qu'en gérant avec sagesse la chose pubhque. Au point de vue financier, la première condition à remplir, c'est de ne demander au pays que les impôts qu'il peut payer, et la seconde, c'est d'en faire l'emploi le plus judicieux. 11 faut ajouter que chez tous les peuples les finances et la politique sont forcément dans une réciproque dépendance. C'est pourquoi un ministre célèbre a IH! dire : « Faites-moi de la bonne politique et je vous ferai de bonnes finances. » Cependant nous préférerions renverser les termes de la proposition et dire : « Faites de bonnes finances ot vous aurez nécessairement fait de la bonne pohtique. » Jules Fleury.

BRAHMANISME. Le brahmanisme est une institution à la fois religieuse et civile qui, par la grandeur, l'originahté et la durée inébranlable de ses résultats, doit tenir une place con- .sidérable dans l'hisloire de l'humanité. Il a régi de temps immémorial et il régit encore de nos jours la société hindoue, sans qu'il soit possible d'assigner un terme à liiifluence toutepuissante qu'il y exerce, fort légitime à certains égards, désastreuse à certains autres, mais toujours à peu près aussi forte, et qui semble tievoir subsister aussi longtemps que la race même qu'elle domi'ie depuis trois mille ans passés. Le brahmanisme a ce caractère particulier entre toutes les religions que, reposant sur des livres sacrés, il n'a point de fondateur, et que celui qui Fa conçu le premier est resté tout à fail inconnu. Brahnia, qui lui donne son nom. n'est que l'être infini, l'âme

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universelle; ce n'est pas un nom individuel comme ceux de Bouddha, de Moïse, de Jésus- Christ ou de Mahomet. L'origine du brahmanisme est couverte d'un voile jusqu'à présent impénétrable, et U n'est point à croire qu'on puisse jamais dissiper entièrement cette obscurité. L'Inde, non plus que le reste de l'Asie, n'a point écrit régulièrement ses annales, et l'histoire telle que notre Occident la pratique depuis Je temps des Grecs, est une œuvre virile de l'intelligence que l'Asie n'a jamais conçue, et qui parait même dépasser ses forces. L'Inde ne nous dira donc point elle-même d'où le brahmanisme est venu, et les monuments que l'érudition étudie ne nous livreront pas davantage ce secret, qu'ils ne contiennent que d'une manière très-imparfaite.

Aujourd'hui que l'on connaît les Yédas , source de la religion brahmanique, on peut affirmer qu'ils ne renferment pas le brahmanisme tel qu'il s'est organisé plus tard, et le seul hymne du Rig-Véda où il soit question des quatre castes, passe à bon droit, si ce n'est pour apocryphe, du moins pour beaucoup plus récent que la plupart des autres. C'est le fameux hymne à l'ourousha. qu'on lit dans le dixième et dernier Mandala, où sont réunis confusément une foule de morceaux phis ou moins authentiques , plus ou moins orthodoxes. Or, les Védas et surtout le Rig étant le recueil des chants religieux et nationaux des Aryas, quand ils sont arrivés du nord-ouest dans l'Inde par les passes de l'Hindoukoush, dernière ramification de l'Himalaya, on peut regarder comme certain que ces peuples alors n'avaient pas encore établi dans leur sein cette forme spéciale de religion et de société qu'on appelle brahmanisme. On voit bien dans le Véda des prêtres qui président aux sacrifices et aux prières solennelles; mais ils ne forment pas une classe à part, et surtout ils ne sont pas les maîtres de la société et du gouvernement spirituel des peuples. A quelle époque le sont-ils devenus? C'est ce qu'on ne saurait dire avec précision; mais il faut reculer au moins à 1500 ans avant l'ère chrétienne pour se rapprocher de cette époque, et peut-être même faut-il remonter encore plus haut. Au septième siècle avant notre ère, le bouddhisme surgit dans le sein du brahmanisme pour le réformer et le détruire. 11 fallait par conséquent que le brahmanisme eût bleu longtemps vécu pour en être arrivé à cet état de corruption où le bouddhisme nous le montre, et d'où il veut le tirer. La date du bouddhisme lui-même est incontestable (G22 à 543 av. J.-C.) , et elle rejette bien loin derrière elle la date du brahmanisme, qui sans exagération a bien dû naître dix ou douze siècles auparavant.

D'autre part, le canon des écritures védiques 8e compose de plusieurs parties qui passent pour également saintes et également révélées. Ce sont d'abord les mantras ou hymnesprières, la plupart en vers; ce sont ensuite les bràhmanas avec les oupanishads et les aranyakas, la plupart en prose. Les hymnes qui constituent à proprement parler le Véda sont de

beaucoup les plus anciens, si ce n'est peutêtre ceux du quatrième et dernier Véda, appelé l'Atharvan. Or, si les hymnes ou mantras ne parlent du brahmanisme que dans la mesure où nous venons de le dire, on le rencontre, au contraire, avec tous ses développements et déjà avec toute sa puissance dans les bràhmanas, qui sont, comme leur nom l'indique, à l'usage spécial de la caste brahmanique, qui seule officie dans les sacrifices. C'est donc dans l'intervalle qui s'est écoulé entre les mantras et les bràhmanas que les brahmanes se sont emparés du pouvoir. Mais comme dans l'Inde il n'y a pas plus de chronologie pour les monuments de l'esprit que pour les événements de l'histoire, il est impossible de dire à quelle époque remontent soit les mantras, soit les livres de la hturgie qui les accompagnent et qui règlent tous les détails du culte. Cependant, par suite d'inductions diverses assez probables, l'érudition en est arrivée à croire que les mantras primitifs ne peuvent pas avoir moins de quinze cents ans avant l'ère chrétienne, et par cette voie encore on en revient hypothétiquement à cette même date que fournit la considération du bouddhisme naissant dans le sein de la société brahmanique, déjà bien vieille et pleine de vices.

On doit bien penser que ce n'est pas sans luttes que les brahmanes sont parvenus à la domination, qu'ils ont ensuite conservée d'une manière Imperturbable. Les traditions les plus reculées des Aryas attestent que quand ces peuples sont arrivés dans l'Inde pour la conquérir et la civiliser, ils étaient sous la conduite de chefs militaires, et quelque pieux qu'ils fussent dès l'origine, c'était à leurs rois et non pas à leurs prêtres qu'ils obci.-^saient. C'était là une nécessité de leur situation, et dans le grand poëme épique, le Rdmàyana, légende d'un héros qui a fait la conquête du sud de l'Inde et même de l'île de Ccylan (Langkâ) , ce sont les rois qui conduisent la nation, et les brahmanes ne figurent qu'en sous-ordre. Mais quand le temps des combats fut passé, et que les Aryas purent jouir paisiblement de leurs conquêtes dans cet immense espace, qui s'étend des sources de llndus et du Gange jusqu'aux monts Yindhyas, la classe sacerdotale put sans danger devenir la maîtresse ; et comme la nation n'avait plus ni à conquérir ni même à se défendre, elle se hvra à tout son instinct religieux, et sur cette pente elle eut bientôt remis à la caste des prêtres le pouvoir supérieur qui d'abord avait appartenu aux guerriers on kshafriyas. Ceux-ci résistèrent avec énergie, et, s'il n'y avait point eu alors de dissensions parmi eux, il est probable qu'ils n'eussent jamais perdu la suprématie et que les brahmanes ne l'eussent jamais acquise. Mais un kshatriya fameux par son courage et sa férocité, Paraçou-Râma . prit parti contre les siens pour venger quelques outrages reçus par sa famille; et par des victoires sanglantes, il assura aux brahmanes une puissance que sans lui ils n'auraient peut-être pas usurpée.

C'est à dater de ce moment, dont la tradi-

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tioa et quelques livres importants, entre autres les Lois de Manou, ont conservé un vague souvenir, que le bralmianisme a été vraiment fondé et qu'il a donné à la société hindoue sa forme définitive et immuable. A la tête de cette société, comme une incarnation divine permanente, le brahmane, sorti de la bouche même de Brahma; au-dessous de lui, à une distance infranchissable, le kshatriya ou le guerrier, sorti de ses bras; au-dessous du guerrier, le vaiçya ou laboureur, sorti de ses cuisses; et, enfi'n , fort loin des trois castes supérieures, le çoûdra, fait pour les servir et les porter, parce qu'il n'est sorti que des pieds du dieu. Voilà les castes pures au nombre de quatre, et chacune d'elles ne dut légitimement se marier que dans son propre sein. Par la force des choses, il devait nécessairement se faire que des unions se contracteraient en dehors de ces étroites limites. Mais ces alliances détournées devaient être contraires à la loi, et la religion les proscrivit autant qu'elle le put par la menace des peines éternelles, et par la réprobation sociale en ce monde, en attendant les châtiments de l'autre. Cette organisation des castes est à la fois le chef-d'œuvre et la force du brahmanisme , et c'est grâce à elle qu'il a duré plus de trente siècles et qu'il eu durera peut-être encore davantage.

Il a fallu que la foi religieuse fût bien aveugle et bien irrésistible dans le peuple hindou pour qu'il acceptât ce dogme et quil s'y soumît aussi complètement. La naissance régla pour toujours le rang de chacun dans la socièlè, et les transgressions n'ont été jamais ni bien nombreuses, ni bien durables. La caste s'est maintenue avec ses caractères essentiels, et l'on a pu voir par des événements contemporains, l'insurrection de 1857, que la conviction populaire est encore bien loin de s'aflaibUr et que la superstition a gardé toute sou ardeur inextinguible. Comment les brahmanes ont-ils pu empreindre une telle croyance dans les esprits et l'y graver en traits ineffaçables? C'est ce que leur habileté seule ne suffirait pas à expliquer. Ces peuples, indépendamment des prêtres qui ont gagné leur conliauce, ont des croyances on peut dire endémiques et qui ont singulièrement favorisé l'usurpation. Tout le monde dans l'Inde brahmanique aussi bien que bouddhique croit à la transmigration, et comme la vie actuelle, dans toutes ses conditions, résulte inévitablement, pour chaque homme et chaque créature, de la vie et des existences qu'il a antérieurement menées, on se soumet sans murmure et sans désespoir à la destinée qu'on reçoit et à laquelle rien ne peut soustraire. Il est vrai que dans l'Asie il y a bieu d'autres peuples que le peuple hindou qui croient à la transmigration et qu'aucun d'eux n'a subi la caste au nièn,ie degré; mais si la croyance à la transmigration n'est pas la seule cause de l'établissement brahmanique, c'en est certainement la principale, et sans celle-là les autres, selon toute apparence, seraient demeurées impuissantes. Le peuple hindou a vu dans la caste l'arrêt irrévocable de

Dieu ou plutôt la chaîne indestructible que lui impose une puissance plus mystérieuse et bien autrement redoutable que celle de Dieu, tel que le comprennent des religions plus éclairées et plus humaines. L'Hindou a docilement courbé la tête et l'on peut prédire presqu'à coup sûr qu'il ne la relèvera jamais.

Une fois en possession du pouvoir, le brahmanisme a fait tout ce qu'il fallait pour le conserver, et un des plus curieux spectacles qu'on puisse se donner dans ces études, c'est de voir les précautions minutieuses et étonnamment efficaces qu'il a prises pour maintenir éternellement la caste supérieure dans la haute position qu'il lui assigne. L'éducation du brahmane est une merveille, et il serait bien surprenant qu'avec de tels soins, si intelligents et si longs, on ne parvînt pas à former des individus dignes de succéder à ceux qui les ont instruits. Sur ce sujet si intéressant et si grave, on ne peut rien demander aux livres saints ni aux livres liturgiques, ou du moins on n'y trouve que fort peu de choses. Mais c'est aux codes qu'il faut s'adresser, et particulièrement à celui qu'on appelle les Lois de Manou, livre moins ancien qu'on ne l'a cru d'abord, mais qui sans le moindre doute est antérieur de trois ou quatre siècles à notre ère , et qui jouit encore auprès des tribunaux dans l'Inde d'une autorité irréfragable.

D'abord le législateur se fait l'idée la plus grande du brahmane. Par l'ordre même de Brahma , le premier de ses fils , le brahmane , chargé de l'étude et de l'enseignement du Véda, de Paccomplissement du sacrifice et des devoirs du culte , est de droit le seigneur de toute cette création et de tous les êtres. Maître 2 de toutes choses , ce n'est que par sa généro- ^ site que les autres hommes jouissent des biens de ce monde {Lois de Manou, livre I, distiques 88, 93, 100 et 101). Lui seul en est le vrai propriétaire; il les cède, et voilà comment les autres castes, pour lesquelles il se montre si bienveillant, lui doivent en retour le respect et une large part de tous les bienfaits qu'il leur laisse. Aussi le brahmane n'est pas encore né, que la loi pense déjà à lui. Il est à peine conçu daus le sein de sa mère, qu'il faut offrir en sa faveur un sacrifice pour la purilicafion du fœtus (Uvre II, distique 27). Dès qu'il est né et avant même la section de l'ombUic, il faut lui faire goiiter du miel et du beurre clarifiés. Il y a certaines conditions pour le nom qu'on lui donne, comme il y a une époque A pour sa première sortie au grand jour et pour ^ son sevrage. Il doit recevoir la tonsure de un à trois ans (livre II, distique 35). Il peut être initié par l'investiture du cordon sacré dès l'âge de huit ans et même de cinq; il ne doit pas l'être plus tard que seize ans, sous peine d'excommunication. La loi règle la composition du cordon sacré dont le novice est entouré, la ceinture et le bâton qu'il porte, fait d'un certain bois et d'une certaine longueur. Le novice, une fois initié par la cérémonie du Késànta, ne doit plus rerevoir sa nourriture que de l'auniùne et il doit mendier ses aliments. Il ne peut

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faire que deux repas par jour, l'un le matin et l'autre le soir, en s'asseyant pour manger, selon les règles indiquées, et en faisant des ablutions. A seize ans, il passe aux leçons d'un précepteur spirituel, qui s'appelle le Gourou et qui devient son second père, encore plus vénéré que le père que la nature lui avait donné. Le Gourou n'a jamais que des leçons gratuites, et c'est à peine si, lorsque le disciple quitte le maître après quinze ou vingt ans d'assiduité , il peut lui ofTrir de légers souvenirs de sa reconnaissance. Le Gourou fait étudier constamment le Véda au novice, et le jeune Lomme doit tous les jours, matin et soir, faii'o ses prières et lire le livre saint avec les explications qui le complètent et l'éclaircissent. Le brahmatchari ou novice doit aussi tous les jours, sans exception , voir lever et coucher le soleil, et en même temps qu'il apprend le respect pour l'écriture sacrée et pour celui qui la lui enseigne, il apprend en outre à dompter ses sens et sa jeunesse (livre II, distiques 220 et 245). Tous ses actes sont déterminés jusque dans les plus minces détails, et il ne peut pas s'en écarter sans péché.

Le noviciat, quelque pénible qu'il soit, dure au moins neuf ans; il peut en durer dix-huit ou même trente-six, en un mot tout le temps nécessaire, selon les intelligences, pour connaître à fond les Védas et tout ce qui s'y rapporte (livre III. distique 1). Quand le noviciat est fini, le brahmatchari peut devenir père de famille et chef de maison, Grihastha, et c'est la seconde période de la vie du brahmane. Il doit se marier et faire choix, pour la première nnion, d'une femme de sa caste. Tour les unions subséquentes, s'il y en a, la loi se montre moins exigeante, et la femme peut être prise dans les autres castes, bien que ce soit toujours une dégradation plus ou moins blâmable (livre III, distique 12). La loi prescrit avec beaucoup d'attention les moyens que le Griiiastha doit employer pour vivre et faire vivre les siens. Il ne doit jamais descendre à un travail avilissant, et celui même de la terre lui est défendu. C'est surtout de l'aumône qu'il doit subsister, et voilà comment la loi recommande aux riches cette sainte pratique (livre IV, distique 226), par laquelle ils ne font que rendre aux brahmanes leurs biens propres. Le Griliastha doit toujours consacrer la meilleure partie de son temps à la lecture du Véda, aux cérémonies innombrables du culte , aux sacrifices qu'elles exigent et à toutes les prescriptions de la Uturgie. Il doit s'abstenir de manger de la viande (livre V, distique 4), et toutes les impuretés qui peuvent le souiller d'une foule de manières doivent être constamment elTacées par lui selon les rites.

La seconde période de la vie du brahmane est accomplie quand il a procréé une famille et qu'il l'a élevée. Il peut alors, surtout quand il a un petit-flls, se retirer du monde et ne plus songer désormais qu'à lui-même, c'est-à-dire à son salut éternel. C'est une nouvelle carrière qui commence et qui, elle aussi, se divise en deux parties. Le Grihastha, retiré de la société,

et vivant dans la forêt, Vanaprastha , n'a pas encore rompu tous liens avec le reste des hommes; il peut d'abord avoir avec lui sa vieille compagne et il peut conserver quelques rapports de parenté et de voisinage. D'ailleurs toute son existence est réglée, comme pouvait l'être celle du novice; il a emporté avec lui le feu consacré et tous les ustensiles indispensables aux oblations saintes. Couvert d'une peau de gazelle ou d'un vêtement d'écorce , il doit se baigner soir et matin (livre VI, distique 6), il doit porter ses cheveux longs, relevés sur sa tête (Djatâ), et laisser pousser sa barbe, les poils de son corps et ses ongles. Sans cesse apphqué à la lecture du Véda, il ne doit vivre habituellement que de racines ou de fruits sauvages , recueilhs par lui-même, et ce n'est que dans des cas fort rares qu'il peut recevoir encore l'aumône. Il doit d'ailleurs demeurer inflexiblement chaste comme le novice, endurer sans se plaindre les chaleurs briilantes de l'été et les pluies torrentielles de l'hiver. La terre est son seul lit, et s'il se sent atteint de quelque maladie incurable, «qu'il marche sans s'arrêter dans la direction du nord -est jusqu'à la dissolution de son corps, ne vivant que d'air et d'eau.» (Livre VI, distique 31.)

A cette troisième période déjà si dure, en succède pour le brahmane une dernière bien plus rigoureuse encore s'il est possible. Il embrasse définitivement la vie ascétique et il renonce à toute espèce d'affection. Il devient Sannydsi (ou encore Yati, Parivrûdjaka); il n'a plus besoin de lire même le Véda; il doit être absolument seul et sans compagnon (livre VI, distique 42); il n'a plus ni feu ni domicile; il va demander sa nourriture dans le village voisin quand la faim le tourmente; il purilie ses pas en regardant bien à ne pas marcher sur un objet impur; il purifie l'eau qu'il boit en la filtrant, de peur de faire périr les animalcules qui s'y trouvent; il purifie ses paroles par la vérité; inaccessible à tout ce qui l'entoure, au-dessus de tout désir sensuel, sans autre société qne son âme, il n'a plus qu'une seule et perpétuelle pensée, celle de l'âme suprême [Paramdtma] , de l'esprit divin auquel il va se réunir dans la béatitude éternelle. «De même qu'un tronc d'arbre quitte le bord d'une rivière quand le courant l'emporte; de même que l'oiseau quitte selon son caprice la branche où il est posé , de même le Sannyâsi, afl'ranchi par degrés de foute affection mondaine et devenu insensible à tous les contraires, abandonne son corps et est absorbé pour toujours dans Brahma. « ^Livre VI, distiques 78 et 81.)

Telles sont les quatre périodes de la vie du brahmane , et l'on conçoit qu'avec une aussi forte discipline, une race intelligente et superstitieuse ait pu produire tout ce qu'a produit le génie indien. Des générations presque innombrables de disciples et de précepteurs, de pères de famille et d'anachorètes, ont accumulé peu à peu tous les travaux que nous connaissons, et elles ont fini par bâtir un édi-

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flce indestructible qu'on peut critiquer justement dans quelques-unes de ses parties, mais qu'il faut équitablement admirer dans beaucoup d'autres. Ce ne serait pas ici le lieu de s'étendre sur la littérature sanskrite; mais cependant il est Lon de jeter un rapide coup d'œil sur les monuments les plus considérables dont elle se compose, et qui sont dus exclusivement aux brahmanes. En tête de tous , par le droit religieux et par la date, sont les Védas, au nombre de quatre : le Rig-Véda, le Sàma-Véda, le Yadjour-Véda, dans deux rédactions appelées le blanc et le noir, et l'.Âtharva-Véda, moins vieux que les trois auîres. Bien que dans les Védas il n'y ait surtout qu'un système de naturalisme, à peu près comme dans le paganisme gréco-romain, les hymnes sont si beaux et le sentiment religieux y est si profond qu'on peut les placer immédiatement après la Bible. Autour des Védas, il y a toute une littérature liturgique, offrant parfois encore d'admirables morceaux d'une métaphysique inspirée et à demi poétique. De plus, l'étude du Véda a donné naissance à une exégèse immense qui est venue aboutir, d'une part, à des labeurs de grammaire où les Hindous, tout en étudiant uniquement leur langue, ont dépassé tous les peuples du monde en philologie, nous compris, et où ils seront toujours sans rivaux; et, d'autre part, à des systèmes de philosophie (Darçanas), au nombre de six, les uns orthodoxes, les autres indépendants et hérétiques. Voilà pour la littérature sacrée et sérieuse. Viennent ensuite les poëmes épiques, dont deux principaux, le Maliàbhàrata, dépôt de toutes les traditions nationales, en plus de 200,000 vers, et le Râmâyana, qui en a 70,000. Puis tout un théâtre, absolument indigène, et qui s'est formé seul vers le premier siècle de l'ère chrétienne. Enfin des codes, rédigés en vers, il est vrai, mais contenant sous cette forme , qui avait pour objet de les graver dans la mémoire, toutes les lois de ces peuples. Le génie hindou a moins bien réussi dans les sciences, sauf celle de la grammaire; c'est là son côté faible, et de même qu'il n'a pas su écrire l'histoire, de même il n'a pas su observer exactement le moindre fait de la nature.

Mais malgré ces lacunes, le génie hindou, ou plus exactement le génie brahmanique, doit prendre rang très-haut dans les annales de l'esprit liumain, et, à bien des égards, on peut dire avec justice qu'il ne le cède qu'à celui de la Grèce. La race sémitique, à laquelle nous devons en partie notre religion , est bien grande, il faut l'avouer; mais il faut avouer aussi qu'elle est bien plus incomplète encore que celle des Aryas; et sur les bords du Gange, l'intelligence s'est bien plus amplement déve- ]opi)ée que dans les déserts de- la Palestine ou de PArabic. Aujourd'hui que l'on a imprimé, traduit, commenté bon nombre des monuments hindous, on doit, sans doute, rabattre beaucoup de cette admiration excessive qu'on avait conçue pour eux quand on ne les connaissait pas, soit dans l'antiquité, soit même dans notre

dix-huitième siècle : mais en appliquant mieux maintenant notre estime, nous ne Pavons guère diminuée; seulement elle a changé d'objet et de nature et elle est devenue tout à la fois plus éclairée et plus impartiale.

Les découvertes les plus incontestables de l'érudition contemporaine doivent accroître aussi notre curiosité et notre sympathie pour les brahmanes. Il est démontré désormais qu'ils sont de la même race que nous, non pas seulement sous le rapport de Pethnologie , ce qui serait assez peu de chose, mais à un point de vue plus intime et plus direct. Ce peuple des Aryas, qui s'est dirigé des hauts plateaux de PAsie vers le nord-ouest de Plnde, entre les sources de PIndus et celles du Gange, a longtemps habité les mêmes contrées que les ancêtres de presque tous les peuples européens et que les nôtres: Grecs, Latins, Celtes, Germains, Goths, Slaves, etc. La communauté de berceau est attestée par Paffinité évidente des langues. La langue sanskrite n'est pas la mère de tous ces idiomes, comme on l'a dit quelquefois, mais elle est leur sœur, et les Aryas, se dirigeant à Pest dans la presqu'île indienne, appartiennent au même courant de civilisation qui, se dirigeant à l'ouest par la Perse, l'Asie Mineure, le centre et le nord de PEurope, y est devenu tout ce que Pon sait. Ainsi les brahmanes sont bien réellement nos frères; ils se confondent avec nous, et, comme nous, ils se distinguent de ces deux autres courants de civilisation , qui ont formé le monde sémitique et le monde appelé touranien, dans lequel se réunissent la Chine, la Tartarie, le Tibet, la Turquie et quelques contrées de PEurope. Nous pouvons le dire avec un juste orgueil, la civilisation à laquelle nous appartenons est la véritable, et, sans rabaisser les autres, nous pouvons croire que nous leur sommes supérieurs. Les Aryas partagent notre gloire, et ils sont certainement un des rameaux les plus distingués de la grande famille. Les Aryas sont représentés surtout par les brahmanes, qui sont tout à la fois les chefs religieux et les chefs intellectuels du peuple qu'ils éclairent et qu'ils gouvernent. L'élément miUtaire de Porigine a disparu pour faire place à Pélément spirituel, les kshatriyas se sont subordonnés aux brahmanes, et ces deux ordres venus du Nord se sont imposés aux indigènes incapables de résistance, et qui ont formé les deux autres castes, les vaiçyas pour les classes plus élevées, les coudras pour les classes inférieures de la population occupant déjà la contrée. Peu à peu la domination brahmanique, partie du Haut-Indus et des sources du Gange, s'étendit dans la presqu'île de proche en proche, et finit par prévaloir; mais à mesure qu'elle descendait au sud, son inûuence était de moins en moins profonde et il est resté dans quelques parties méridionales de PHindoustan des peuplades qui ont échappé au joug. Ce sont les débris des plus anciens habitants qui pouvaient se (lire autochthones, tandis que les Aryas n'étaient que des étrangers et des conquérants.

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