ADMINISTRATION
chants causeraient aussi des appréhensions aux bons ; ciiacun veiUe à sa propre défense et préfère , au prix de quelques incpiiétudes , devoir sa vie à son revolver plutôt que d'être l'obligé d'une police trop vigilante.
De môme que l'État ne tient à la confédération que par des liens peu nombreux, le comté et la paroisse ont une existence presque détachée de l'État. Le self-goveniment y est appliqué à la vie communale bien plus complètement qu'en Angleterre, et en cela se manifeste la dillercnce qui sépare un pays démocratique d'une nation aristocratique. En Angleterre, c'est le comté avec son shérif et ses juges de paix, choisis par la Couronne parmi les grands propriétaires, qui est la division principale du territoire et, en quelque sorte, la personne morale prépondérante. A sa tète sont les véritables administrateurs locaux , l'autorité réellement agissante, tandis que la paroisse n'y est que faiblement développée et n'a certainement qu'une importance inférieure à celle de nos communes. Dans l'Amérique du Nord, au contraire , la paroisse est la personne morale par excellence ; elle a de nombreux agents , généralement dix-neuf, qui présideût aux services pubUcs sous l'autorité, non d'une hiérarchie organisée et toute-puissante, mais de la loi qui détermine les devoirs de chacun , et sous le contrôle, en cas d'infraction, de la justice ordinaux. Chose digne de remarque ! en Amérique, c'est la paroisse qui prête ses agents à l'État , tandis que , chez nous , l'État prête les siens à la commune. Dans les petites communes ayant un revenu ordinaire au-dessous de 30,000 fr. , les percepteurs du Trésor font l'olfice de receveurs municipaux et de payeurs communaux; en .Ymérique, au contraire, ce sont les receveurs de la paroisse qui lèvent, en même temps, les deniers de l'État.
Quelles que soient l'organisation administrative d'un ])ays et la source d'où procèdent les aulorilés locales, c'est par elles que se produit l'intervenlion de l'Etat , et il est impossible, quand on traite de l'administration , de ne pas poser la question que soulèvent les Ihnites disputées entre l'incUvidu et la puissance publique. En d'autres termes , jusqu'où doit aller l'action administrative et à quel point faut-il qu'elle s'arrête?
L'action de l'administration peut être négative ou positive; elle est négative quand elle empêche les troubles de se produire et qu'elle maintient chaque citoyen dans la limite de ses droits. Cette juission appartient plus spécialement à ce qu'on ai)pelle la police administrative. Elle est positive lorsqu'elle dirige certains services d'intérêt général qu'il serait impossible de confier à l'initiative individuelle et dont les avantages seraient perdus pour tout le monde, si l'État ne s'en chargeait pas. « Garantir la propriété , écarter les obstacles au développement du travail individuel, c'est exercer une action indirecte ou négative. Mais dessécher un marais pour purifier une atmosphère fétide, construire un chemin ou creuser un canal qui fasse communiquer un
centre de production avec un foyer de consommation, cela s'appelle agir et non empêcher; c'est faire usage d'un pouvoir direct et positif... Tous les intérêts doivent être pesés dans la même balance , de sorte que l'administration puisse établir une pondération et une balance qui seraient impossibles si l'administration n'avait qu'un pouvoir négatif , un we^ capable d'empêcher, mais dépourvu de toute puissance active. Le gouvernement n'est pas seulement un bouclier, c'est aussi un levier *. »
Les économistes ne reconnaissent généralement à l'administration que le droit d'empêcher , et lui refusent l'action positive. Toute intervention active est, selon eux, un empiétement sur l'initiative individuelle et une dérivation à l'industrie ou au commerce. Fait-il des bénéfices , l'État enlève aux entrepreneurs un profit qui devait naturellement leur revenir; perd-il, les contribuables supportent une perte dont ils n'auraient pas souifert si tout avait été laissé à l'industrie privée. Tous ne professent cependant pas la théorie de la non-intervention avec le luême radicahsme. Quelques-uns poussent le principe jusqu'aux conséquences les plus extrêmes et conibattent les subventions, la charité légale, la réserve, l'expropriation pour cause d'utihté pubUque, et l'auteur des Moirée* de Saint-Lazare a été jusqu'à demander l'application du principe de la concurrence au gouver?iement ! Cet écrivain voudrait que chaque citoyen put, dans chaque pays, vi\Te sous le gouvernement de son choix.
L'économie poUtique a pour objet une fonction spéciale de l'organisation sociale ; elle s'occupe de la production , de la répartition et de la consommation de la richesse , c'est-à-dire d'un objet restreint comme pourrait l'être, eu matière de physiologie , l'étude de la circulation du sang. Mais quelle que soit l'importance de la richesse et quoiqu'elle touche à toutes les fonctions de la société, l'économie politique n'est pas plus la science complète du gouvernement, que la circulation du sang n'est toute la physiologie. En physiologie , la circulation du sang doit être étudiée dans ses rapports avec la locomotion, la respiration, la digestion, et il est telles affections où le médecin doit tenir compte de toutes les fonctions à la fois ; car, en voulant rétablir l'une dans son jeu naturel , ses procédés pourraient produire un funeste retentissement sur les autres. Il en est de même en matière de science poUtique. La richesse et sa production se combinent avec l'ordre public , avec la morale . avec le degré de développement infellcctuel et les tendances plus ou moins élevées de la nation. Prenons garde ! Si nous ne poursuivons dautre but que de remettre la production de la richesse dans sa voie naturelle, le redressement sur ce point pourra produire des déviations sur quelque autre, et l'appUcafion des doctrines orthodoxes à la production sera fatale à l'ordre public ou
1. Manuel Colmeiro , Derecho administratiro, t. I" , p. 11 et 12. < £1 gobierno no es solo un escudo, es tambien una palanca. >
ADiMlNISTEATION.
au progrés moral de la société. Faut-il que je luc lasse comprendre par des exemples ?
Un malade est atteint d'un mal local , par exemple d'une all'ection sur les yeux, et pour la combattre, un médecin emploie des remèdes violents qui réagissent sur la constitution générale du sujet , qui eu meurt. Voilà l'image de ce que serait l'économie politique appliquée violenuuent et sans discernement des circonstances.
Assurément , la liberté commerciale est un principe vrai et dont les protectionnistes les plus endurcis ne contestent pas la vérité théorique. Mais supposez que l'application de cette vérité soit faite dans une circonstance mal choisie, que par un traité de commerce conclu mal à propos , le gouvernement produise un chômage et que le chômage amène une sédition et la sédition une révolution. Le gouvernement se félicitera-t-il d'être mort suivant les règles de l'économie politique ? Je n'ignore pas que les maux produits par la liberté commerciale seront passagers ; mais quelque temporaires qu'ils soient , il en faut tenir compte et choisir le moment où le triomphe des lois économiques coïncidera avec les circonstances les plus favorables à l'ordre public.
Si la liberté commerciale est un principe généralement vrai , je le crois surtout apphcable au commerce des grains, et j'ai loué, avec raison je crois, le courage et la résolution avec lesquels Turgot combattit la sédition des gi'ains'. Mais supposons que le contrôleur général, appréciant faussement les forces de l'émeute, eût engagé la lutte avec une rigueur de principes inopportune et soutenue par des forces iusullisautes , je demande aux plus intrépides de l'école économiste s'ils approuveraient cette inflexible orthodoxie alHée à une insutlisante intelligence de Tordre public?
J'ai une observation analogue à faire en ce qui concerne les subventions , tant critiquées par quelques économistes. Les sommes allouées aux théâtres, par exemple, seraient une détestable mesure si, en les accordant, le gouvernement se proposait uniquement de favoriser une exploitation théâtrale au détriment d'une autre. Mais, pour juger cette question, il ne faut pas la considérer seulement au point de vue de la richesse. Le but de l'État est, en cette occurrence, d'empêcher la décadence de l'art et de retenir le public sur la pente qui le conduit de préférence vers les représentations subalternes. Qn'cst-ce que l'économie politique j)eut avoir à reprendre dans une matière qui est en dehors d'elle, sinon au-dessus*? Il ne sagit pas ici de richesse et de production, mais du développement de la moralité et du goût pubUcs; à chacun sou lot et sa compétence; gardons les limites de chaque science et ne confondons pas leurs . attributions respectives.
Voici un marais qui répand l'insalubrité dans
1. Turgot , philosophe , économiste et administrai eur , 1861. Chez CotiUon, éditeur.
2. Il n'y a pas de préséance dans les sciences. Du reste, il ne faut pas confondre l'opinion de quelques économistes avec la science économique. M. B.
le pays; l'hygiène n'est pas seule intéressée, et la science a démontré qu'une fois desséchée, la terre, aujourd'hui couverte d'eau, deviendra une plaine fertile, et que sa culture augmentera la somme des denrées alimentaires de manière à établir l'équilibre entre la production et la consommation. Si des entrepreneurs demandent la concession du dessèchement, l'État leur coufiera l'opération ; mais si l'initiative individuelle sommeille, faudra-t-il assister avec impassibilité aux spectacles des populations décimées par les maladies endémiques ou renoncer à une source féconde de production alimentaire? Si les individus ne s associent pas pour faire le bien, négligera-t-on de faire le bien pour rester fidèle à la maxime du laisser /aire ?
On blâme aussi la charité légale comme contraire au principe de non-intervention, et, d'un autre côté, parce qu'elle entretient un sentiment de sécurité qui éteint l'effort individuel; nest-ce pas aller contre le but de la charité que d'étabUr des institutions qui rassurent l'individu; n'est-ce pas éloigner du travail que d'assurer un minimum sur lequel le pauvre pourra toujours compter? Cette objection est sans réphque lorsqu'elle s'applirpie à des lois qui garantissent des secours aux indigents, quelque nombreux qu'ils soient, de sorte que pour eux l'incertitude des moyens de vivre soit un mal inconnu. On sait, par les chiffres sans cesse grandissants de la taxe des pauvres en Angleterre , que le droit à l'assistance multiplie la misère et que la sécurité sur les moyens de vivre a eu pour effet , chez le peu- ])lc le plus lier du monde , d'augmenter le iiomln'e des personnes assistées. Mais entre le droit à l'assistance et la charité facultative qui, tout en allégeant les maux, laisse subsister l'incertitude du lendemain , il y a une différence considérable. Sous ce rapport (en restant facultative) , la charité légale n'est , pas plus que la charité privée, contraire au travail et à l'esprit d'économie ; elle agit comme la chanté privée, sur laquelle on ne peut pas absolument compter, et laisse coexister l'esprit d'humanité avec l'aiguillon du besoin de vivre. [Voij. Assistance publique.)
Je pourrais multiplier ces exemples et sui\Te l'administration dans une foule de détails; ce que j'ai dit démontre sufTisamment que si, au point de vue purement économique, l'intervention administrative est généralement mauvaise, elle se légitime quelquefois par des considérations d'un autre ordre et que l'homme d'État est autorisé à dire à léconomiste exclusif: iYe sutor ultra crepidam!
L'intervention de l'État se justifie aussi quelquefois par le caractère différent des peuples. Ici c'est l'individu qui entreprend hardiment , ne recule devant aucune dilliculté et déploie une activité exubérante, dont l'ardeur demanderait à être plutôt modérée qu'excitée. Là, au contraire, la population est inerte et vit dans une constante insouciance. Entre la fièvre laborieuse de l'Anglais ou de l'Américain et le far nicnte de l'Itahen ou de la verbeuse inaction des Espagnols réunis eu cercle àlapuer/a