CENSURE
aux mômes mains, la censure et l'autorité ne faisaient qu'une; l'une punissait l'adversaire intègre, l'autre respectait l'auxiliaire con'orapu.
La censure ne figura bientôt plus alors que comme un bras cruel, dont le peuple recevait, en murmurant, les coups aveugles. La tèlc qui dirigeait ce bras s'appelait César. Mais de Caton , qui protégea les bons citoyens, à Méfellus Kiimidicus qui combattit le célibat pour obvier au dépérissement de la population, il y eut toute la distance qui exista entre la Plome des Scipion et des Fabius, et celle des Marins et des Sylla !
C'est cette censure, façonnée il est vrai par le temps, et modelée sur les mœurs des époques successives, que Rome nous a léguée. Je dis, «modelée sur les mœurs », car, loin de les modifier, elle leur obéit au contraire le plus souvent, en se prêtant à tous les abus et à tous les excès de l'ignorance , de la superstition ou de l'ambition des gouvernants.
La censure apparaît dans l'histoire de France, comme à Athènes et à Rome , à la naissance même de notre société. Chaque siècle, chaque année la voit s'écarter de plus en plus de sou origine. Le mot pi^rd complètement de sa signification première; la chose n'est plus qu'une police, tantôt mystérieuse et tantôt avouée, qui agit contre les œuvres de l'esprit et les manifestations de la conscience, comme la police ordinaire agit contre les actes et les individus.
Si, pour arriver jusqu'à notre siècle, nous sui- A'ons rapidement les transformations subies par cette institution devenue définitive, et que notre langage moderne appelle ofïicielle, nous voyons d'abord la censure s'exercer contre les écrits et confiée uniquement à la puissance ecclésiastique. Les théologiens sont les jnges infaillibles des doctrines qui se révèlent. Ils se prononcent sur fout; le domaine entier de la pensée leur appartient; leur intolérance, doublée de leur ignorance, leur fait édicter les peines les plus sévères contre fous les propagateurs et défenseurs des idées nouvelles. Ils restreignent le champ de la science en même temps qu'ils compriment les imaginations; ils fouillent les consciences , et la censure n'est plus avec eux qu'une espèce de cour martiale qui va souvent jusqu'à prononcer des sentences de mort.
Mais les théologiens furent bientôt débordés. Le torrent brisa les digues, et quand l'invention de l'imprimerie permit de propager les A^érités nouvelles et d'étendre le cercle des connaissances humaines, la puissance ecclésiastique eut ses pouvoirs limités. Les seuls ouvrages religieux restèrent soumis à son examen.
C'est alors que fut créée la censure laïque. A peine, cependant, fonctionna-t-elle à ses débuts, en procédant à l'examen des liA'res d'art et de science. Le chancelier 'Séguier fut le premier qui lui donna une organisation régulière, et dès cette époque commencèrent, sur le terrain des doctrines sociales et politiques , les grandes luttes précédemment engagées sur le terrain des idées religieuses. Rien
d'étrange comme cette lutte de l'autorité politique et administrative contre lintelligence humaine! Singulière destinée que celle des hommes que leurs talents ou leur génie appelaient, les uns à gouverner, les autres à reculer les bornes de la science sociale, et qui allaient rivaliser entre eux d'infiuence comme s'ils n'étaient pas fous les serviteurs du même maître : le progrès! On vit donc les censeurs aux prises avec les œuvres de Descartes, d'Arnaud, de Charron, de Montesquieu, de BulTon lui-même et de tous les auteurs de ÏEnci/ciopëdie. On les Ait tourmentant à la fois les écrivains et leurs éditeurs, abusant du trop gr.indpriAùlégc qui leui; était donné d'arrêter toute publication qui n'avait pas été soumise à une lecture préalable et dotant ainsi chaque livre de ce passeport rédigé en style souvent grotesque , qui commençait ainsi: « J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier » — Au moment de
la Révolution, les censeurs, qui portaient le titre de censeurs royaux, se trouvaient être au nombre de cent environ. La lenteur qu'ils apportaient néanmoins dans l'exercice de leurs fonctions, contribuait autant que leur ignorante sévérité à la publication à l'étranger d'uu grand nombre d'ouvrages précieux. En même temps que la censure des livres , s'exerçaient aussi la censure des journaux et celle des théâtres , ces deux dernières , partagées entre la chancellerie et la police, et donnant lieu aux scènes les plus AiA'cs, dont la vie de Beaumarchais est toute remplie.
Kous touchons enfin à 1789. La suppression de la censure est demandée. Son abolition, inscrite dans la déclaration des droits de l'homme, n'est définitivement obtenue qu'en 1791 pai- une loi spéciale. Mais le mot ne tarde pas à reparaître dans la Constitution de Fan III, tout d'abord au bénéfice du public, mais bientôt après au profit exclusif du Directoire , qui exerça lui-même la censure sur les écrits et les journaux. Le Consulat eut le courage d'aA^ouer le rétablissement administratif des censeurs, et l'Empire ne manqua pas d'en faire les employés d'un service important de Fun de ses ministères. La direction générale de Fimprimerie et de la librairie imposa des censeurs à chaque journal, soumit les auteurs dramatiques à la discrétion de ses bureaux . surveilla même la réimpression des vieux livres classiques , et la liberté de la presse disparut peuà peu pour laisser le droit de penser et d'écrire à la volonté du souverain , c'est-à-dire de ses agents. Les temps étant exceptionnels, le régime imposé aux intelligences put l'être peut-être impunément pour la France, qui dépensait alors toute sa force , tout son génie et tout son sang pour la gloire militaire. Mais quand la gloire cessa, le régime ne cessa point. La Restauration eut hâte de le recueillir au milieu des ruines de FEmpire. Par elle la censure fut rétablie en 1814. On vit ensuite promulguer la trop fameuse loi des cours pré- A'ôtalos, et les ministres de Louis XYIII conduisirent le règne à travers des abrogations ou des modifications successives de la loi, qui