CHEVALERIE
plupart de ces exercices formaient , par leur ensemble, le spectacle militaire des tournois, que Sainte-Palaye compare à nos camps de plaisance, tour à tour encouragés par l'exemple des princes ou gênés par leurs décrets, mais que l'Église ne cessa de combattre, quoique vainement, de toute son influence et de tous les pouvoirs spirituels dont elle était armée, comme des jeux sanglants où la cruauté se mêlait à la licence.
Mais les tournois n'étaient pas seulement une école militaire, pas plus que la Chevalerie elle-même n'était un établissement exclusivement militaire. La Chevalerie était outre cela, c'était avant cela, et plus que cela, un grand ensemble de sentiments et de mœurs qui marque le moyen âge de son empreinte. Les tournois en étaient la manifestation la plus éclatante; c'étaient les grandes fêtes et comme «le drame de la Chevalerie» (Hallam), qui devint bientôt la Chevalerie tout entière. Là le moyen âge étalait tout son luxe et toute sa magnificence; là surtout les dames, après un moment d'hésitation, accouraient en foule, excitaient les courages, jugeaient les coups, distribuaient les couronnes, exerçaient leur pouvoir incontesté, ce dernier trait qui achève la chevalerie , qui lui donne la grâce suprême, et qui devient son plus grand péril.
La condition de la femme, en effet, s'était bien élevée dans la société nouvelle, formée par la féodahté , si on la compare à ce qu'elle était dans l'antiquité. Plusieurs causes avaient concouru à produire cette transformation. Les conquérants germains n'avaient qu'à consulter les souvenirs de leur race pour y trouver profondément gravé le respect de la femme, ce respect avait été fortifié par l'isolement de la vie de famille dans le château féodal , et le rôle plein de dignité que l'épouse y avait conquis, le christianisme lui avait donné un caractère plus tendre et plus adouci, et le culte 'de la Vierge surtout l'avait revêtu et comme voilé d'une teinte de mysticisme. Ce tendre et austère respect, s'exaltaut de plus en plus, ne suffit plus bientôt , et l'on ne tarda pas à y mêler la galanterie, dont la France méridionale, plus ratrinéc et plus dissolue aussi, offrit dans ses mœurs et dans les troubadours qui les avalent formées le séduisant et périlleux modèle. La Chevalerie accepta désormais comme un dogme, que celui qui servait à la fois Dieu et l'amour avec fidélité s'assurait le bonheur dans cette vie et les joies du paradis dans l'autre. Une Httérature aristocratique , pleine de sève et de puissance, accueillie avec ardeur dans les demeures féodales, s'employa sans relâche à propager ces doctrines d'un mysticisme suspect. Jusqu'où alla-t-on dans cette voie? Bien des controverses se sont élevées sur les caractères de l'amour chevaleresque. Nul sujet peut-être, dans l'histoire de la Chevalerie, n'est plus difficile et plus délicat. Chaque opinion a fourni ses preuves, car en effet les témoignages sont multiples et divers. Ils changent selon les pays, les temps, les caractères, tantôt sensuels et guerriers, tantôt chastes et purs. La littéra-
ture chevaleresque, toujours élevée, si on la compare au cynisme déprave et à la verve railleuse déposés dans les contes et dans les fabliaux, est traversée encore par bien des courants contraires, partagée entre l'Éghse , qui, désespérant de l'étouffer, veut l'attirer à soi et la transformer en instrument de moralité, et le monde qui prétend en faire l'interprète de ses passions. Quoi qu'il en soit, la licence des mœurs était incontestable. La responsabilité de ces désordres appartient-elle tout entière aux doctrines de la Chevalerie? 11 j aurait injustice à le prétendre. Une part en rcA'ient sans aucun doute aux entraînements qui sont de tous les temps, une autre à la violence des mœurs propres à ce temps-là, que la Chevalerie contribua certainement à adoucir, et où elle introduisit au moins la délicatesse, quand elle n'y fit pas pénétrer la pureté, ilais il est également hors de doute que la scholastique amoureuse professée par les poètes et par les romanciers, avec cette subtiUté puérile et vaine, cette curiosité intempérante , propre à l'esprit du moyen âge, aggrava le mal, et, dans une certaine mesure, contribua à corrompre les mœurs.
^■ous avons trouvé la Chevalerie héroïque au douzième siècle, «et même un peu sauvage », austère avec Godefroy de Bouillon, plus brillante et plus ornée avec Richard Cœur de Lion. Au treizième siècle elle atteint son apogée. Toutes les vertus, toutes les grandeurs et toutes les grâces qui la distinguent s'y combinent dans une noble harmonie et dans un juste équilibre. Au quatorzième siècle elle commence à décliner. Son agonie sera longue encore, mais elle est frappée à mort. Elle périt en effet parce qu'elle n'avait plus de raison d'exister, parce qu'elle était devenue un instrument inutile , parce qu'elle n'était plus conforme à l'esprit et aux besoins du temps. Ce sont les grandes guerres nationales , source d'un patriotisme nouveau, si opposé à l'esprit chevaleresque, la prédominance de l'infanterie, l'invention de la poudre à canon , et par suite l'introduction d'une tactique nouvelle et rétablissement des armées permanentes qui ont tué la chevalerie. Quand la Chevalerie battue à Courtray parles bourgeois flamands . et à Crécy par l'infanterie anglaise, combattait à pied à Poitiers, à Cocherel, à Auray et à Azincourt. la Chevalerie avait cessé d'exister. La hiérarchie militaire royale brisait la hiérarchie chevaleresque, elle jetait la confusion dans ses rangs et troublait son ordre de bataille. L'espril de la Chevalerie ne survivait pas longtemps à son organisation militaire et à la féodalité sur laquelle elle s'appuyait, malgré les efibrts qu'on faisait pour le réveiller. Cettegrande institution près de mourir rayonnait encore d'un dernier éclat, et à la regarder d'un œil distrait on l'aurait pu croire plus vivante que jamais , mais c'était un éclat de théâtre. Les anciennes règles étaient méconnues ; la rude discipline à laquelle se formait le jeune gentilhomme destiné à porter la lance, le laborieux noviciat, étaient depuis longtemps oubliés; les marques exté-