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les deux parties qui le composent. Les recettes y figuraient pour 6,419,000 piastres, et les dépenses pour G,33G,000 dollars. En 1871 , les recettes étaient de 11,550,000 piastres, les dépenses de 12,542,000. La principale source du revenu était dans les perceptions douanières, qui montaient à plus de 4 millions de piastres.
Parmi les richesses minérales que possède le Chili, les métaux tiennent une place importante. Quelques-unes de ses rivières roulent des paillettes d'or et son sol renferme des mines d'argent et surtout des mines de cuivre. Les extractions d'or fin et d'argent représentaient un total, en 1856, de 529,000 piastres, en 1857 de 1,100,000 environ, en 1858 de 1,000,000. Mais le Chili est avant tout un pays agricole; il exporte, en même temps que des métaux précieux, des céréales et des bois de construction, et la source la plus féconde de sa fortune industrielle consiste dans les vastes pâturages au milieu desquels un seul propriétaire entretient quelquefois des troupeaux de 10 à 20,000 têtes de gros hétail.
En 1856, le chilfre des importations était de 99 millions de francs, celui des exportations de 90,800,000, ensemble environ 189,800,000. Les principaux États qui alimentaient ce commerce y figuraient dans l'ordre suivant : Importation : Angleterre, 34 millions et demi; France, 21,300,000; Etats-Unis, 12,100,000; Allemagne, 9,600,000. Exportation : Angleterre, 41 millions et demi; États-Unis, 15 millions et demi; Pérou, 11,900,000; France; 7 millions. L'ensemble du commerce extérieur du Chili, en 1869, s'élevait à 291,235,000 francs dont à l'importation 144,319,000, à l'exportation 146,916,000. En y ajoutant le commerce côtier, on trouve un total de 524,806,000 fr.
Enfin pendant l'année 1856, il était entré dans les ports du Chili 2,602 navires tant nationaux qu'étrangers. Il en était sorti 2,568; total : 5, 1 70. Dans ce tableau l'Angleterre occupait le premier rang avec 1,156 bâtiments; les États- Unis le deuxième avec 475, et la France seulement le cinquième avec 122. En 1867, le mouvement maritime présentait les chiffres suivants : Entrées : 3,533 bâtiments, jaugeant 1,723,617 tonneaux; sorties: 3,34i navires, 1,650,868 tonneaux; total : 6,877 navires et 3,374,485 tonneaux.
L'Angleterre conservait le premier rang avec 1,073 navires, les États-Unis le second, avec 665; la France n'était plus qu'au sixième rang, avec 148 bâtiments; les Villes anséatiques, le Salvador et l'Italie tenant les rangs intermédiaires. A. Rauutaux.
Mis à jour par J. de B.
CHINE. L'empire chinois est le plus vaste empire de FAsie et du monde. Son histoire et ses traditions remontent à Fantiquitô la plus reculée; son organisation sociale, sa civilisation, son langage, paraissent antérieurs à la constitution des sociétés les plus anciennes et des nations les plus poHcées; sa population est immense. Et cependant, ce peuple, qui a tant vécu, est encore le moins connu de tous les
peuples. 11 y a trois siècles, FEurope ne savait, rien ou presque rien de la Chine; aujourd'hui, bien que le contact entre l'Occident et l'extrême Orient se soit peu à peu établi par les relations commerciales, par la prédication religieuse, par la guerre, par les négociations diplomatiques, la Chine demeure pour nous un pays aussi mystérieux qu'original, sur lequel les récits des voyageurs et les travaux des savants n'ont apporté que des informations partielles, incertaines , souvent contradictoires. On doit donc être très-réservé pour tout ce qui concerne la situation intérieure de ce vaste empire et s'en tenir aux indications générales qui peuvent être acceptées sans péril.
L'empire est limité au nord par la Sibérie, à Fouest par les déserts de FAsie centrale , au sud-ouest par le Tibet, qui le sépare des possessions anglaises, au sud par la Birmanie, le royaume de Siam et la Gochinchine, à Fest par FOcéan. 11 s'étend du nord au sud entre les 50^ et 20* degrés de latitude nord, et de Fouest à Fest, entre les 65* et 130« degrés de longitude. Dans cet immense espace sont comprises des régions sur lesquelles le gouvernement de Pékin n'exerce qu'une autorité nominale; tels sont une partie de la Mantchourie, la Mongolie, le pays de Kirghiz. Ces régions doivent être considérées plutôt comme des annexes que comme des provinces de Fempire chinois. Plusieurs des contrées limitrophes, la Corée, le Tibet, le royaume de Siam, la Gochinchine, sont rattachés à la Chine par des liens de vasselage qui se sont plus ou moins relâchés avec le temps. Le représentant de la cour de Pékin occupe à Lhasa, capitale du Tibet, une situation prépondérante, et il est d'usage que les souverains de Siam et de Gochinchine, à Fépoque de leur avènement , envoient à Pékin une ambassade chargée de présents; ce qui permet aux historiens et aux géographes chinois de les classer au nombre des Etats tributaires.
La Chine proprement dite, c'est-à-dire la portion de Fempire qui est directement sounoise à Fautorité impériale et dont les fonctionnaires civils et militaires relèvent absolument du gouvernement centraHsé à Pékin, se compose de dix- huit provinces qui occupent en superficie plus de 3 millions de kilomètres carrés. Voici les noms de ces provinces : Tchih-H. où est située Pékin , capitale de Fempire — Chan-toung — Chan-si — Ho-nan — Kiang-sou, dont le chef-lieu est Nankin — Ngan-hoeï — Kianh-si — Fo-kicn — Che-kiang — Hou-pé — - Hou-nan — Chen-si — Kiang-fou — Sse-tchouen
— Kouang-tong, dont le chef-heu est Canton.
— Kouang-si — Yun-nan — Koueï-tcheou. Chacune de ces provinces, dont la population dépasse celle de la plupart des États de l'Europe, comprend plusieurs divisions administratives, départements, arrondissements, districts. Cette organisation politique est très-ancienne, et elle explique comment Fempire a pu traverser tant de siècles et subir tant de changements de dynasties, en conservant son unité.
De vastes fieuves traversent Fempire de Fouest à Fest : au nord, le fleuve Amour, qui
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sert de frontière entre la Mongolie et la Sibérie; au centre, le Hoang-ho ou le lleiive Jaune, et le Yang-tse-kiang, le plus grand lleuvc de l'Asie, arrosent les plus riches provinces; plus au sud, le Clion-kiang, qui coule à Canton. Ces graades voies tluviales sont reliées entre elles du nord au sud par une succession non interrompue de canaux, parmi lesquels il faut citer le canal impérial, qui, partant de Tien-tsin, à peu do distance de Pékin, coupe successivement le fleuve Jaune et le Yang-tse-kiang, pour aboutir à Hnng-fclieou , après un parcours de plus de J,000 kilomètres. Indépendamment des fleuves et des canaux, on compte un grand nombre de lacs qui complètent le plus merveilleux système d'inigation que la nature, secondée par le travail de l'homme, ait organisé dans un pays.
La Chine voit croître sur son territoire les productions de toutes les latitudes. La majeure partie du sol est consacrée à la culture du riz et à celle du thé; puis viennent les plantations de mûriers, de cotonniers, de cannes à sucre. Les voyageurs qui ont visité la Chine ont tous rendu hommage à Tactivité et à la perfection du travail agricole. Et il doit en être ainsi; car nulle part peut-être la production ne se trouve appelée à pourvoir à de tels besoins de consommation.
Oa a beaucoup écrit et beaucoup discuté sur la population de la Chine. Ce n'est pas que l'on manque de documents ofTiciels. De tout temps, l'administralion chinoise a fait des dénombrements. En 1749, elle déclarait un chiffre de 177 millions d'âmes; en 1812, le chiffre oïïiciel était de 3GI millions, et en 1842, de 414 millions. Mais quelle confiance accorder à ces chiffres dans un pays où l'on ne tient ni registres de naissance, ni listes mortuaires et où, par conséquent, il faut recourir à des procédés très-arbitraires, appliqués par des agents qui ont le plus souvent intérêt à tromper le gouvernement? Il convient donc de ne point se compromettre à la recherche impossible d'un chiflVe exact; tout ce que l'on peut déclarer, c'est que, dans les principales provinces de la Chine, la population est réellement surabondante; elle regorge dans les villes; elle est répandue dans la campagne, où les villages succèdent aux villages; elle déborde sur les fleuves, sur les lacs, sur l'Océan même; l'eau comme la terre est couverte d'habilants. Cet excès de population, qui a été remarqué à toutes les époques , assure à la Chine une énorme puissance productive. Les vides résultant des épidémies, des inondations, des mauvaises récolles, et quelquefois aussi de sanglantes insurrections sont bien lot comblés; l'émigration, contre laquelle la loi est moins sévèrement appli(|uée, n'enlève au sol qu'un très-petit uomlire de bras; l'infanticide n'atteint point les proportions que la charité inquiète de quelques missionnaires a cru devoir lui attribuer, et le nombre de ses victimes donnerait un chiiïrc à peine appréciable à côté du total de la population. Quoi qu'il en soit, si actives et si multii)liées que puissent être les
causes de mortalité, la fécondité naturelle de la race chinoise reprend toujours le dessus, et sur cette terre privilégiée la vie marche sans cesse d'un pas plus rapide que la mort.
La fertilité du sol et le caractère laborieux des habitants ne sutfiraient pas à expliquer l'accroissement continu de la population. Ces avantages naturels pourraient être contre-balancés et même détruits par un système vicieux d'impôts, et surtout par un mauvais système de gouvernement. Il serait singulier que cette nation qui a vécu seule, à l'écart de la civilisation occidentale, eût pratiqué, depuis des siècles, le meilleur mode de gouvernement politique et d'administration économique, et qu'elle ait trouvé l'organisation sociale la plus propre à assurer le bien-être, sinon la prospérité, d'une population toujours croissante. Il faudrait lire plus couramment qu'on ne peut le faire dans les annales de la Chine , pour se former une opinion exacte sur les causes qui ont influé sur le développement de cette grande nation, et qui ont conservé intacte jusqu'à ces derniers temps la plus nombreuse société humaine qui ait été jamais soumise à une seule autorité et à une même loi.
D'après les documents traduits par les rares érudits qui ont osé aborder la langue chinoise, on retrouverait parfois, dans les divers régimes de la propriété foucière, l'application anticipée des systèmes dont la nouveauté a efTrayé l'Europe (le notre génération. La Chine a eu le régime des fiefs, avec une aristocratie propriétaire du sol ; puis elle a eu le partage égal des terres, la loi agraire, ouvrant à tous l'accès de la propriété; elle a même connu des lois qui, par un r..flincment de l'esprit d'égalité, ordonnaient à chacun de cultiver de ses propres mains la parcelle qui lui était échue, avec interdiction d'hypothèque ou de vente. A ces époques, c'est-à-dire avant Jésus-Christ et durant les premiers siècles de notre ère, il n'y avait qu'r.n seul impôt, l'impôt territorial , pesant également ou proportionnellement sur tous les contribuables, puisque tous étaient propriétaires. Vers la fin du huitième siècle, sous la dynastie des Tan, l'impôt foncier devint insuflisant, et les financiers de l'empire songèrent à taxer le commerce et l'industrie. «Dès lors, dit M. Sacharolf, les contributions, au lieu d'être basées sur la capacité de travail et sur l'âge des habitants, ou sur la contenance de la terre ne l'étaient plus que sur la propriété, quelle que fût sa nature, et l'édit de 780 répartissait à cet effet le peuple entier en neuf classes d'après la fortune. La liberté de l'industrie et la liberté d'aller et de venir suivirent comme conséquences. » Et ce régime, qui proclamait, il y a plus de mille ans, la liberté du travail, existe encore aujourd'hui. Ainsi la Chine a, depuis des siècles, essayé et laissé là les lois agraires, les utopies socialistes, les rêves égalitaires, l'impôt unique, toutes ces doctrines, creuses ou périlleuses, qui ont en-
1. Mémoires de la mission russe d-e Pékin , article sui la Propriété territoriale en Chine.
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core, dans notre Europe, leurs pontifes et leurs adeptes. Elle est arrivée, bien avant nous, à la conquête de la liberté du travail, et, par une bizarrerie qui mérite d'être signalée, ce serait sous le coup d'nnc nécessité linaucière et pour obtenir un surcroît de revenu, ce serait au moyen d'une réforme d'impôt qu'elle aurait accompli ce grand progrès! L'impôt a donné la liberté à l'industrie, et il a été contenu dans des limites assez sages pour ne point asservir ou entraver le travail qu'il a émancipé.
En etTet si nous nous en rapportons à un tableau dressé avec beaucoup de soins par un sinologue distingué, M. Pautliier, le montant des impôts gcnéraus perçus en ISli dans les 18 provinces atteindrait à peine 3i0 millions de francs, ce qui ne représenterait pas 1 fr. par habitant. Évidemment, à ce chiflVe doivent s'ajouter des taxes locales , dont le détail n'est pas bien connu ; mais il est peu probable que ces taxes locales soient supérieures au montant de l'impôt qui entre dans les caisses du gouvernement. Tout en reconnaissant que ces chifl'res sont hypothétiques, nous y puisons la coiitirmation d'un fait qu'explique l'immense développement du travail et de la production en Chine, et ce fait, c'est la modération extrême de l'impôt.
Quant au système de gouvernement, il repose, de temps immémorial, sur le principe de l'autorité paternelle. L'empereur est souverain absolu; mais il n'est point un despote. Il est, selon l'expression officielle et consacrée, pèi-e et mère du peuple. On retrouve dans le gouvernement l'émanation du principe de la famille. Partout, en Chine, la palernifé est toutepuissante et la vieillesse honorée. La qualité de père confère une responsabilité presque formidable, car les conséquences de la faute paternelle rejaillissent sur toule la génération. La qualité de vieillard procure l'autorité qui s'attache aux conseils de l'expérience. Voilà tout le système qui, excellent dans son principe, est fortifié, dans l'application, par la notion de hiérarchie. Il n'y a pas de contrée au monde où la hiérarchie soit mieux respectée dans la famille d'abord, puis dans le gouvernement, qui est l'image agrandie de la faniille, et cela seul fait comprendre comment , du fond de son palais de Pékin, le souverain, assisté d'un conseil de ministres, gouverne, presque facilement, un empire aussi étendu.
Ainsi, le gouvernement repose sur la hiérarchie, c'est-à-dire sur le respect. Et il faut ajouter que ce sentiment de respect est entretenu par le système d'après lequel sont conférées, à tous les degrés, les fondions publiques. C'est à l'instruction, à l'intelligence constatée dans des concours publics qu'ajipartieniiunt les grades. Le fonctionnaire est donc respecté, non-seulement à raison de l'autorité supérieure qu'il représente, mais encore par suite de l'estime qui entoure son titre de letlré. De plus, l'enseignement est répandu sur toule la surface de Pempire avec une libéralité dont la plupart des nations européennes pourraient ^(re jalouses; le moindre village a son école,
ou plutôt ses écoles. L'éducation populaire est plus avancée en Chine que partout ailleurs. Or, ce sont les nations les plus éclairées que l'on gouverne le plus facilement, parce qu'elles sentent le mieux la nécessité d'obéir et que leur raison résiste le plus fermement aux mauvaises passions et à l'esprit de désordre.
Deux points encore sont à mettre en relief dans cet exposé du système gouvernemental: en [)remier lieu, la Chine n'a point de religion d'Etat, on pourrait même dire qu'elle n'a point de religion. Elle admet la morale et la philosophie; et, en fait de piété, elle ne connaît et ne prescrit que la piété filiale. Elle n'a point, par elle-même, de tradition religieuse, elle n'invoque le nom d'aucun apôlre, d'aucun saint : elle respecte les doctrines de la simple morale, et elle invoque Confucius et Mencius. Ces notions générales, qui n'exigent ni les ardeurs de la foi, ni les subtilités du rationalisme , forment le fonds populaire de ses croyances. De là, dans le gouvernement, une indiirérence complète en matière de religion. Les cultes étrangers se sont introduits bien aisément en Chine ; le bouildhisme y a été importé de l'Inde dans le cours des premiers siècles de l'ère chrétienne; les Juifs, et plus tard les Musulmans, y ont formé des colonies dont on trouve encore les vestiges. Le christianisme seul a été inquiété et proscrit, non point parce qu'il prêchait une doctrine religieuse, mais parce qu'on lui supposait une pensée politique et des vues de conquête. Sauf cette exception qui a frappé le christianisme, la Chine a pratiqué de tout temps une complète tolérance, et son gouvernement n'a jamais connu les luttes religieuses, les querelles du temporel et du spirituel, les antagonismes de lu foi et delà philosophie, qui ailleurs ont suscité et entretenu les discordes et le désordre. Les âmes y ont toujours été calmes, parce -qu'elles n'ont été, à aucune époque, opprimées ni persécutées. C'est là un grand élément de conservation. En second lieu , la Chine est une nation essentiellement pacilique: elle n'a point d'esprit militaire. Elle a eu, dans le cours de sa longue histoire, des périodes de guerre, elle a été plusieurs fois conquise, elle possède une armée dont les statistiques évaluent l'ellectif à près d'un million de soldats; mais les idées de paix ont toujours été prépondérantes, et ce million de soidyts, chitTre très-faible si on le rapproche du total de la population, n'existe probablement que sur le papier. Parmi les souverains dont le nom est demeuré populaire, on ne citerait pas un seul conquérant; le souvenir et la reconnaissance de la nation ne s'attachent qu'aux dignitaires et aux empereurs qui ont fait fienrir l'agriculture, les letlres et la paix. Les compiérants, les Mogols, qui ont gouverné la Chine aux treizième et quatorzième siècles, comme les Tartares-Manlchdux, dont la dynastie occupe encore aujouririnii le trône depuis le dixseptième siècle, ont en quelque sorle désarmé devant les traditions pacifiques du peuple con-
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quis, et leur pouvoir, fondé par les armes, ne s'est maintenu qu'en respectant la constitution exclusivement civile du pays. Partout, le militaire est subordonné au civil et le militaire présente les armes au lettré.
C'est ainsi que tout le système gouvernemental et administratif de la Chine se trouve combiné, en théorie, au profit du développement numérique de la population et de la conservation du corps social. Le respect de l'autorité dans la famille et dans l'État , une hiérarchie fortement organisée à tous les degrés, lahberlé absolue de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, la modération excessive des impots, la liberté des cultes , l'influence de l'instruction, la prédominance des idées de paix sur l'esprit mihtaire, voilà ce qui a préservé l'existence du peuple chinois à travers tant de siècles, tant de dynasties nationales ou étrangères dont on a la prétention de posséder la série chronologique depuis l'an 2C00 avant Jésus-Christ. Nous n'essayerons même pas de résumer ici cette longue histoire, entremêlée des ditférentes péripéties qui se rencontrent dans la vie des grands peuples. Qu'il nous suffise de signaler le merveilleux phénomène que présente une nation aussi vaste, qui, après avoir été contemporaine des plus puissantes sociétés antiques, a survécu aux ruines de l'Egypte, de la Perse, de la Grèce et de Rome, et se retrouve encore aujourd'hui debout, avec sa vieille civilisation, eu face de la civilisation européenne. Comment refuser son estime à des institutions consacrées par une si longue durée! Peut-être les missionnaires cathohques qui à la lin du dix-septième siècle jouissaient de la faveur de l'empereur Kang-hi, et qui ont écrit sur la Chine des Mémoires si élogieux, étaient -ils sous le charme d'un certain éblouissemeut; peut-être l'intérêt de la foi, qu'ils croyaient servir par leur reconnaissant témoignage, les aveuglait-il sur les imperfections et surles vices que recouvraient, à leurs yeux, les splcndeursinatteudues de la cour de Pékin. Mais, tout en faisant la part de la pieuse complaisance qui a inspiré les jugements des missionnaires, on doit supposer que les principaux traits du tableau tracé par eux étaient exacts, et que la Chine, au dixseptième siècle, n'était pas indigne d'être mise en parallèle avec les nations les plus brillantes, les plus prospères de l'Occident, et que, môme en fait de liberté pohtique, civile et religieuse, ce vieil empire, gouverné par un monarque absolu , n'avait rien à envier aux constitutions européennes.
Pourquoi ne pourrait-on plus porter aujourd'hui le même jugement? D'où vient que la Chine nous semble déchue ? La guerre civile et la guerre étrangère se sont déchaînées contre elle, et c'est sa tuiblesse, non plus sa grandeur, qui se révèle de tous côtés. Il y a là une évolution qui s'accomplit, et une révolution qui se prépare. Celle grande et compacte masse de l'empire chinois, avec ses lois particulières, avec SCS mœurs parfois étranges, avec sa langue inabordable, était séparée complètement du reste du monde. Elle s'était organisée pour la
solitude. Elle se contemplait en elle-même, n^ sachant, ne voyant rien du dehors, et ne voulant rien voir ni savoir qui piit troubler le cours uniforme de ses destinées. Parce qu'il était assez riche pour se suffire à lui-même, le peuple chinois, d'accord avec les inspirations politiques de son gouvernement, s'imaginait qu'il lui était permis de se refuser atonie communication avec Pexlérieur, et, pendant plusieurs siècles, sa situation géographique, à l'extrémilé de l'Asie, a amnistié son dédain de même qu'elle couvrait sa faiblesse. Mais, c'était là porter un défi trop imprudent à la nature des choses et à Tordre providentiel. Il n'y a point de progrès pour les nations qui s'isolent du mouvement général; il arrive un moment où les forces et les richesses qu'elles ont tirées de leur propre fonds, s'épuisent et s'arrêtent. C'est ce qui est advenu à l'empire chinois. Pendant ce temps, les nations européennes se fortifiaient par la science et par les armes, elles s'étendaient par le commerce, et peu à peu, franchissant les plus longues distances, elles se présentaient au seuil delà Chine, non plus seulement avec rÉvangile aux mains de quelques pauvres missionnaires, mais avec toutes les puissances de la civilisation, avec les prières et les menaces de leur intérêt commercial. La Chine n'a pu résister à ce contact , qui, au lieu d'aboutir à une fusion pacifique , devait être fatalement un choc. Le jour où des idées nouvelles, des habitants nouveaux ont forcé la porte de l'édifice, celui-ci a commencé à crouler. L"air pénétrant du dehors a été trop vif pour une constitution afl'aiblie par l'âge et l'immobifité; le souffle étranger a soulevé cette vieille poussière. L'approche et l'intervention de l'Europe, voilà bien la cause des désordres qui ont éclaté en Chine. Par les dates, l'efTct se rattache directement à la cause. Dès que l'Europe apparaît sérieusement, la Chine se trouble et s'affaisse. Jamais Phistoire n'a démontré par un exemple plus saisissant, qu'il n'est permis à aucune société de se soustraire à la loi de la solidarité humaine. Aux nations, comme aux individus, il est interdit de vivre seules.
Au surplus, PEurope, dans ses tentatives de rapprochement avec la Chine, avait usé de patience. Marco Polo avait visité vers 1274 le royaume de Cathay, et il en avait rapporté une relation très -intéressante qui était bien faite pour tenter l'esprit aventureux et commerçant des Vénitiens, ses compatriotes. Mais ce royaume dont le voyageur traçait une description si séduisante, était (rop éloigné, et ce fut seulement un siècle et demi plus tard, dans le cours du seizième siècle, que les Portugais d'abord, puis les Espagnols apparurent dans les mers de Chine. Ils y furent suivis, au commencement du dixseptième siècle, par les Hollandais et par les Anglais. Les Français ne vinrent que plus tard. Les Portugais avaient réussi à s'établir à Macao; des factoreries anglaises et hollandaises avaient été fondées dans quelques villes du littoral, à Amoy, à Ningpo , ainsi que dans l'ilc de l'ormose. Le gouvernement chinois trailait avec mépris ces étrangers avides qui étaient sans
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-cesse en concurrence ou en guerre les uns avec les autres, se dénigraient mutuellement et n'apportaient dans le pays que le contre-coup de leurs discordes. Le thé n'était encore considéré que comme une plante médicinale, l'opium n'existait pas, de telle sorte que les transactions étaient fort peu actives. La compagnie anglaise des Indes orientales eut, la première, le pressentiment de l'avenir qui était réservé à ce commerce, et, vers la fin du dix-septième siècle, elle créa la factorerie de Canton et parvint à s'assurer le monopole des relations de l'Angleterre avec la Chine, monopole qui ne devait disparaître qu'en 1834. Les ambassades envoyées à Pékin, en 1792, sous la direction de lord Macartnay, et en 180G, sous la direction de lord Amherst, attestent le prix que la Grande-Bretagne attachait à rétablissement de rapports réguliers avecle Céleste Empire. Mais ces clforts, imités plus timidement par les autres nations, demeurèrent infructueux. Ce fut seulement après 1815 que le traflc de l'Europe avec l'extrême Orient commença à prendre quelque importance , et que les diverses puissances tournèrent de ce côté leurs préoccupations politiques et commerciales.
L'abolition du monopole de la compagnie des Indes, en 1834, fut un progrès sérieux. Le commerce anglais, affranchi des anciennes restrictions , noua des relations directes avec la Chine, où il rencontrait la concurrence du commerce américain. Mais, si le monopole était supprimé du côté des Anglais, il était maintenu du côté dés Chinois , le privilège de trafiquer avec les Européens à Canton, seul port ouvert aux pavillons étrangers, demeurant réservé à la corporation des Hanistes. Le gouvernement chinois subissait avec regret la présence des étrangers; ceux-ci étaient exposés à des avanies continuelles, à de violentes exactions, aux insultes des mandarins et du peuple. Pendant de longues années, les nations européennes avaient toléré cette série d'alïronts, en se bornant à des réclamations plus ou moins timides qui ne prouvaient que leur désir de ne point 5'engager dans la voie des hostilités. Mais , en 1839 , le vice-roi de Canton ayant fait saisir et brûler 23,000 caisses d'opium, d'une valeur de plus de 50 millions de francs, et ayant répondu -avec mépris aux représentations du capitaine Elliot, l'honneur et les intérêts de l'Angleterre se trouvèrent trop directement compromis, pour qu'il fût possible de persister dans la politique de tolérance à laquelle on s'était résigné jusqu'alors. La guerre fut déclarée en 18i0. Les Cliinois , aux prises pour la première fois avec les armes européennes, éprouvèrent défaite sur défaite, et, le 29 août 1812, ils durent subir, sous les murs de Nankin, les conditions de paix que leur imposa le plénipotentiaire anglais , sir Henry Pottingcr. Aux termes de ce traité, le monopole des Hanistes était aboU; quatre nouveaux ports, Shanghai, Kingpo, Foutchou et Amoy , étaient ouverts au commerce : l'île de Hongkong devenait une possession britannique, et les relations commerciales étaient régies par un tarif régulier, dans lequel, tou-
tefois, ne figurait pas l'opium, cause principale de la guerre. Les Chinois s'étaient refusés obstinément à reconnaître la légahté d'un trafic qu'ils considéraient comme odieux et immoral; les Anglais n'avaient point jugé nécessaire d'exiger, en face de l'opinion européenne, la libre introduction d'un poison. Restait l'infaillible ressource de la contrebande.
Le traité de Kankin inaugurait l'intervention diplomatique de l'Europe dans les afl'aires de Chine. Après l'Angleterre, les États-Unis et la France voulurent avoir leur traité spécial (24 février et 24 octobre 18 i4). Indépendamment des clauses commerciales, analogues à celles qu'avait obtenues l'Angleterre, le négociateur français, M. deLagrené, obtint la publication d'un édit qui autorisait en Chine les pratiques de la religion catholique et conférait ainsi aux puissances chrétiennes un droit de réclamation contre toute persécution nouvelle. Ce fut un grand succès d'humanité et de politique, succès arraché non sans peine aux craintes de la cour de Pékin. Le christianisme était appelé, en droit du moins, à profiter de la tolérance que la législation chinoise accorde si largement à tous les autres cultes.
Après la signature de ces traités, le commerce reprit une plus grande activité. Le port de Shanghai, notanuneut, devint un marché considérable. Mais, pour le gouvernement chinois, ces avantages matériels n'avaient en réalité aucune importance. Les déroutes de ses armées et la situation qu'il avait dû subir, en traitant sur le pied de l'égalité avec les représentants des Barbares, lui avaient fait perdre son prestige. En 1849, une insurrection éclata dans la province de Kouangsi; elle prit bientôt des proportions formidables et s'empara de Nankin. Le désordre s'était ainsi introduit dans Fintérieur de l'empire, à la suite de la guerre étrangère. Les relations politiques avec les Européens ne tardèrent pas à s'aigrir. Des symptômes plus ou moins graves indiquaient soit que le cabinet de Pékin désirait retirer ou tout au moins restreindre les concessions de 1842 , soit qu'il n'était pas de force à dominer les préjugés populaires demeurés hostiles aux étrangers. Enfin, au mois d'octobre 1856, un incident assez futile, Farrestation par les autorités cantonnaises de plusieurs matelots chinois, embarqués sur un bâtiment indigène qui portait le pavillon anglais, fut l'occasion et le prétexte 3'une nouvelle guerre. La Frauce, qui avait à se plaindre des traitements infligés auxniissionnairos catholiques, se joignit à la Grande-Bretagne. Après une campagne de plusieurs mois, les alliés, maîtres de Canton , se dirigèrent vers le Nord, s'emparèrent des forts deTakou, et remontèrent le fleuve Pei-ho jusqu'à Tien-tsin, où la cour de Pékin , effrayée de les voir campés si près de la capitale , se décida à signer la paix (juin 1858), en donnant satisfaction pour le passé et en accordant de nouveaux avantages au commerce européen par Fouverture d'un plus graud nombre de ports et du fleuve Yangtse-kiang. Les traités stipulaient, en outre, que
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les puissances alliées pourraient accréditer des légations à Péliin. Cette dernière clause , à laquelle les mandarins ne consentirent que sous le coup de la défaite , était , selon les idées chinoises, une véritable énormité. Comment admettre que les étrangers eussent accès dans la capitale, dans la ville sainte, et que des ambassadeurs européens fussent introduits à la courl Aussi, lorsque, l'année suivante, en juin 1859, les ministres de France et d'Angleterre se présentèrent à l'emboucluire du Pei-ho pour échanger à Tien-tsin les ratifications des traités , ils trouvèrent le fleuve barré , les forts de Talvou armés, et les Chinois préparés à une énergique résistance. Les alhés essayèrent de forcer le passage, mais ils éprouvèrent un échec, et il fallut recommencer la guerre. Les hostilités furent alors poussées avec la plus grande activité, et, en octobre 1860, après plusieurs combats livrés aux approches de Péliin, les drapeaux alhés flottèrent sur les murs de la capitale, où la Chine, vaincue pour la troisième fois, signa définitivement son humiliation et sa. défaite.
Depuis cette époque, les légations étrangères ont été installées à Pékin , où leurs rapports directs avec le gouvernement chinois ne sont pas exempts de diffîcultés. 11 se produit, assez fréquemment, des incidents causés par l'antipathie que conserve une partie de la population, notamment la classe des lettrés, contre les Européens et surtout contre les missionnaires. 11 y a eu des rixes graves et même des attaques à main armée contre les étabhssements étrangers. Les légations ont eu à présenter les réclamations les plus énergiques et le gouvernement chinois , sous Pimpression de ses souvenirs de 1858 et de 1859, s'est tiré d'embarras par des excuses et par des indemnités.
C'est ainsi que le plus vaste empire de l'Asie a été vaincu par quelques milhers d'Européens. Cette population presque innombrable, ce gouvernement qui, encore au siècle dernier, avait toutes les apparences de la force, cette administration fondée sur les principes les plus rationnels, cette civihsation si originale et si ancienne, tout cela a plié au premier choc. La Chine a expié cruellement le vice radical de ses institutions, exclusivement faites pour la vie solitaire et pour la paix. Les murailles dont elle s'était entourée sont tombées au seul bruit du canon, et n'ont plus laissé voir que des ruines. Le jour où elle a été abordée par l'Europe et où elle s'est vue obligée de subir le contact des influences étrangères, la révolution entrait chez elle. L'autorité impériale perdait son prestige, l'unité était rompue, Pinsurrection levait ses drapeaux , la nécessité de la défense contre la révolte au dedans et contre l'ennemi dû dehors ruinait les finances, dérangeait l'équilibre et semait partout le trouble. Il fallut battre monnaie avec les grades littéraires, qui jusqu'alors ne s'accordaient qu'au mérite; mettre des armes entre les mains d'une population à laquelle la discipline militaire était inconnue, recourir
aux expédients de la corruption et du mensonge, en un mot violer tous les principes sur lesquels reposait le gouvernement. L'empire était arrivé à un âge où il ne pouvait plus A'ivre qu'à la condition de demeurer immobile. La moindre secousse devait lui être fatale. La Chine d'autrefois a disparu. Nous allons assister à une agonie ou à une résurrection. Que, dans la lutte aujourd'hui engagée entre l'ancienne civilisation asiatique et les forces coalisées de la civihsation moderne , l'Europe doive Pemporter, cela n'est point douteux. Mais comment la Chine sortira -t -elle de cette révolution? Sera-t-elle divisée et démembrée sous le double effort de l'insurrection et de Pétranger? Son territoire est-il destiné à recevoir des colonies européennes? Ou bien, ce peuple si intelligent, si laborieux , si habile dans l'agriculture , Pindustrie et le commerce , saura-t-il profiter des enseignements que PEurope lui apporte, et emprunter à ses vainqueurs leurs éléments de puissance et de richesse? Ce sont là les secrets de l'avenir. C. Lavollée.
Comparez: Japon.
CHOUANS. Dans les guerres de la Vendée,^ sous la première République, on appelait ainsi les insurgés du nom de Pun de leurs chefs.
CHRISTIANISME «. Ce n'est pas seulement par sa morale et par ses dogmes que le christianisme se distingue des autres religions qui ont paru dans le monde; il s'en distingue aussi par sa grande action sur la civilisation moderne, et, plus encore peut-être, parle caractère particulier de ses origines et de son développement, sans lequel, du reste, cette action n'eût pas été possible. Toutes les religions de Pantiquité remontent à une mythologie primitive, interprétation naïve et poétique, joyeuse ou tragique de la nature, réflexion de la nature dans le miroir de l'esprit. Elles n'ont point été des religions naturelles dans le sens contestable que l'on attache aujourd'hui à ce mot; mais elles ont été proprement et essentiellement des rehgions de la nature; et, comme tout ce qui relève de la nature, elles ont germé, elles ont fleuri, elles se sont fanées. L'islamisme a été créé tout d'une pièce, par la volonté et l'éclectisme de son fondateur. Le bouddhisme , que tant d'analogies rapprochent du christianisme, est loin de l'avoir égalé en force de développement et de transformation. L'une des marques les plus caractéristiques du christianisme, c'est, en effet, d'avoir toujours vécu de sa vie propre , généralement indépendante des vues particulières de ses promoteurs et de ses interprèles, et d'avoir le plus souvent trompé la volonté et les prévisions de ceux qui ont prétendu le définir, l'arrêter et le fixer. Les apôtres, Athanasc, Augustin, les grands conciles, les docteurs du moyen âge, qui tous ont prétendu dire le dernier mot de leur foi, ne la reconnaîtraient plus aujourd'hui. Luther lui-
1. Nous n'avons pas besoin de rappeler que celte matièie est traitée ici au point de vue historique et poUtique , et non au point de vue de la théologie.
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même et Calvin , quoique plus rapprocliés de nous, seraient fort étonnés de Tétat actuel de leur œuvre. Par cette spontanéité , le christianisme rappelle et dépasse les religions antiques. Par son principe, il en est profondément séparé. Il ne procède pas de la nature , il n'y plonge pas ses racines; il nait, il se meut dans rhistoire , domaine de l'esprit; il est la religion de l'esprit, ou la religion historique, ou la religion progressive, trois termes qui expriment, avec la même précision, l'opposition entre le christianisme et les religions de la nature, et qui d'ailleurs sont synonymes, car l'esprit ne se révèle que dans l'histoire et par le progrès. 11 s'ensuit qu'on ne peut déflnir le christianisme qu'en le racontant.
Tout le monde sait que le mot Christ est la traduction grecque du mot hébreu Messie. Religion chrétienne est donc étymologiquement synonyme de religion messianique. Le Messie était le héros régénérateur que les Juifs attendaient, et qui devait leur donner l'empire du monde. Le point de départ historique du christianisme est par conséquent le sentiment national du peuple hébreu, de tout temps intimement confondu chez ce peuple avec le sentiment rehgieus. Dans l'histoire de la nation juive, patriotisme j jéhovisme, messianisme sont des termes corrélatifs qui se sont déterminés réciproquement. Mais il ne faut point assimiler le jéhovisme primitif au monothéisme spiritualiste qui s'en est dégagé dans la suite des temps. Jéhovah fut d'abord le Dieu national, opposé aux dieux étrangers. Plus tard seulement, il s'éleva au-dessus d'eux, et devint le Dieu unique, tandis que les dieux étrangers descendaient au rang d'idoles. Celte transformation fut l'œuvre des prophètes, organes inspirés du patriotisme et du sentiment religieux. L'histoire intérieure du peuple hébreu n'est guère que l'histoire de la lutte du vrai Dieu contre les faux dieux, des prophètes monothéistes contre les rois idolâtres, lutte mêlée de triomphes et de revers. Dans la Bible, les vicissitudes politiques de la nation sont constamment subordonnées à celles de la foL Les derniers et les plus grands des prophètes, ceux dont les écrits ont subsisté, menacent le peuple impie des dernières catastrophes, promettent le retour des grandeurs de David et de Salomon au peuple repentant. Mais le monothéisme ne triomphe pleinement que dans l'exil. Au retour de cette longue épreuve, la nation est à jamais acquise au vrai Dieu. Pleine de confiance dans l'accomplissement des prophéties, elle attend le rejeton de la souche d'Isai qui doit la replacer à son rang, à la tète des peuples. Plus le présent est humble, plus l'avcuii sera brillant , et plus longue est l'attente , plus fervente elle devient. Cependant les temps s'écoulent, elles prophéties ne s'accomplissent pas. La monarchie perse disparait, mais ce n'est pas pour faire place à la monarchie juive; les épreuves se prolongent et s'aggravent. Antiochus Épiphane profane le temple reconstruit. Alors la coupe des infortunes paraît comble; l'idée messianique, depuis long-
temps fomentée, éclate dans l'apocalypse de Daniel, et trouve une apparence de réalisation dans les victoires des Maccabées. Cette lueur s'éclipse encore, et de nouveau la foi est réduite à se nourrir d'attente et d'espérance. Et elle grandit toujours , elle enflamme les cœurs, elle embrase les imaginations; les voyants se multiplient, la sibylle alexaudi'ine répond aux apocalypses de la Palestine. Plus le royaume de Dieu, c'est-à-dire le règne d'Israël sur le monde, parait éloigné, plus il doit être proche; et s'il tarde encore, c'est que sans doute la condition essentielle , la conversion du peuple, n'est pas encore remplie. Donc, rentrez en vous-mêmes, et faites pénitence, race de vipères, s'écrie la voix indignée du dernier des prophètes, du prédicatem* dans le désert, du précurseur. Et à son tour, une autre voix s'élève qui répète les mêmes exhortations , mais d'un tout autre accent et d'une douceur plus forte que cette violence: Rentrez en vousmêmes, dit Jésus, et redevenez comme des enfants, si vous voulez être régénérés et entrer dans le royaume de Dieu. Là est tout le christianisme primitif, le christianisme qui accueiUit Madeleine repentante, et qui promit le ciel au bon larron sur la croix. Là, dans ces exemples, dans quelques maximes simples et pénétrantes, dans le sermon sur la montagne, dans quelques autres passages que toute critique a respectés, est le noyau incandescent qui survit à l'analyse des dogmes et des symboles, la flamme vive qui fond et transforme les cœurs. L'idée nationale messianique eut chez les Juifs, et à la même époque , d'autres incarnations que Jésus. 11 y eut d'autres messies, dont il n'y a pas lieu de suspecter la bonne foi. Si Jésus fut le vrai messie , c'est qu'il posa les vraies conditions du royaume de Dieu, à savoir la pureté intérieure et l'amour; c'est surtout que l'idée messianique se trouva sans doute en lui réunie et assimilée à un caractère qui réaUsait l'idéal de tout ce qu'il enseignait et demandait aux hommes , comme condition de leur entrée au royaume de Dieu : la grandeur et la pureté morales, la profondeur et l'intensité de la vie religieuse. Jésus fut le réformateur de la religion , parce qu'il fut ce qu'il enseignait. Sa personnalité, voilà évidemment la vraie nouveauté du christianisme. L'état des sources est malheureusement tel qu'on la devine plutôt qu'on ne la saisit. Nous sommes loin de A'oir Jésus aussi nettement que Socrate, qui lui-même encore est insuflisamment éclairé. 11 est, par exemple, impossible de déterminer quel a pu être le rapport de sa foi messianique à celle de ses compatriotes et contemporains , et quelle idée il avait de sa propre mission messianique. Mais il croyait certainement au prochain renouvellement du monde par l'avénement du royaume de Dieu, et ce qui n'est pas moins sûr, c'est qu'il ne songeait pas à doter sa nation ou l'humanité d'un nouveau code religieux ou moral: l'Évangile ne contient rien de semblable; ou y cherclierait vainement un ensemble, un système, une législation. Le christianisme primitif est plus simple et plus
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vaste : il est une manière générale et nouvelle d'être et de sentir; il est une foi, une espérance, une attente, une flamme. Tout se réduit à cette simple notion: que le royaume de Dieu est proclie, et que ceux-là seuls y entreront, qui seront redevenus purs et simples comm.e des enfants.
Toute autre manière de considérer le christianisme primitif est contraire à Tliistoire , et grosse de malentendus et d'erreurs. Quand Jésus-Christ dit : Mon royaume n'est pas de ce monde, il n'oppose pas, comme on le croit conununément , le monde d'en bas au monde d'eu haut, la terre au ciel; la division qu'U établit porte sur le temps et non sur l'espace ; il oppose le monde (iî aujourd'hui au monde de demain; le mal qui règne, au bien qui doit lui succéder; le diable , maître du passé et du présent, à Dieu, maître de l'avenir. Telle était en effet la division des temps sur laquelle se fondait la foi messianique. Kon-seulement l'interprétation contraire accuse une ignorance complète de l'état des esprits et de l'opinion du temps de Jésus-Christ, mais elle est absurde en elle-même, et prise au pied de la lettre, elle eût rendu impossible toute action du christianisme sur le monde d'ici-bas. D'autres paroles , non moins mémorables , ne deviennent intelligibles que par leur étroite appHcation aux espérances messianiques. Vivre comme les lis des champs, ne pas songer au lendemain, tout attendre de la Providence, sont des recommandations qui ont eu leur effet partiel dans le monachisme, mais que la force des choses et la pratique générale du monde chrétien ont fort heureusement désavouées. Adressées à une génération qui vit dans l'attente d'une transformation instantanée, qui espère, pour le lendemain, l'établissement du royaume de Dieu, elles s'expliquent d'elles-mêmes, non moins que la conduite des disciples après la mort de Jésus-Christ Persuadés que la tombe n'avait pu retenir leur maître, et bien convaincus de voir, dans un bref délai, le renouvellement duimonde par le retour du Messie triomphant , ils répandent la bonne nouvelle , vendent leurs bieus, mettent Pargent en commun pour subvenir aux besoins de tous, et attendent. L'antipathie de saint Paul contre le mariage n'a pas non plus une autre raison d'être. Il est très-hnportant de restreindre ces faits et ces maximes à leurs significations relatives et historiques. Considérés comme des exemples absolus, comme des règles immuables, ils ont été le principe de grandes aberrations sociales et rehgieuses. L'ascétisme, le monachisme, le sociaU.sme lui-même ont trouvé là des bases et des points d'appui que l'étude historique du christianisme ne leur permet point de conserver.
Il s'agit maintenant de voir comment la foi messianique des Juifs est devenue la religion universelle du monde civilisé; comment elle s'est développée et systématisée; comment elle s'est cliargée de dogmes et de symboles; comment elle a construit sa hiérarchie : grandes questions que la science contemporaine a pleinement élucidées.
Tout d'abord, il faut remarquer que le terrain était merveilleusement préparé. C'est là • un point que tous les historiens du christianisme se sont attachés à faire ressortir", les uns pour y montrer une disposition miraculeuse de la Providence ; les autres , au contraire, aflu de prouver qu'il est inutile de recourir au miracle pour expliquer la prompte diffusion du christianisme. Les conquêtes d'Alexandre , et plus encore celles des Romains , avaient nivelé le monde connu , fait litière des nationahtés, et constitué une promiscuité des peuples, singulièrement favorable à la propagation de PÉvangile. L'empire universel avait frayé les voies à la religion universelle. Il avait fourni le cadre , le milieu matériel. Mais les forces morales elles-mêmes, les aspirations, les idées , allaient aussi comme d'elles-mêmes audevant du christianisme. Le monde ancien se sentait finir, les esprits avaient le vague pressentiment de quelque chose de nouveau, et des témoignages divers attestent que l'idée messianique , qui transportait les Juifs , avait étendu ses vibrations jusqu'au cœur même de l'empire. Ce n'est pas tout: Socrate avait réformé le génie hellénique, et l'avait incUné au monothéisme. Les écoles sorties de son enseignement, et particulièrement le platonisme, avaient élaboré une quantité d'idées, de philosophèmes , que les Juifs d'Alexandrie avaient mariés à la spéculation rabbinique. L'Orient avait également fourni son contingent: de Pexil et de leur contact avec les Perses , les Juifs avaient rapporté un certain fonds de conceptions mazdéennes, notamment celle des anges, et celle du diable, considéré comme principe du mal et ennemi de Dieu. Quelquesunes de ces idées s'étaient déjà incorporées à la théologie juive du temps de Jésus-Christ; les autres flottaient, en quelque sorte, en Pair, comme les éléments libres de combinaisons futures. Toutes reparaissent dans le christianisme : « La religion nouvelle, dit l'historien le plus savant et le plus profond du christianisme , ne contient aucun principe qui n'eijt été préparé de longue main et dans des miUeux divers, et amené par des voies différentes au degré d'épanouissement où il nous apparaît en elle; elle ne contient rien qui, sous une forme ou sous une autre, ne se ffit déjà affirmé antérieurement, soit comme élaboration de la raison, soit comme besoin du cœur , soit comme postulat de la conscience morale*. » Si cependant tout y paraît nouveau, c'est que le christianisme ne fut pas une œuvre éclectique, artificielle, une simple juxtaposition d'idées; il fut, ainsi que nous Pavons dit, un mouvement spontané, organique. Les produits de la vie ancienne y sont devenus la base et la substance de la vie nouvelle. D'un côté, l'analyse distingue Pcmbryou; et de l'autre, la riche substance dont il se nourrit et s'accroît progressivement. L'embryon, c'est l'idée messianique, créée et développée par le
1. Baur. Histoire du christianisme et de l'Eglise chrétienne aux trois premiers siècles.
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génie national juif; la substance, c'est toute la masse d'idées rendue libre et flottante par la fermentation des religions et des systèmes; l'embryon l'absorbe, et elle reparait, sous une autre forme , dans l'organisme dogmatique et moral de la religion nouvelle. On a souvent représenté le cbristianisrae comme une victoire dusémitismesurl'indo-germanisme. C'est une erreur: le cliristianisme n'a point tué l'esprit indo-germanique, il l'a absorbé, ce qui est bien diflférent. A ce point de vue, le christianisme est la religion synthétique.
C'est la contradiction qui met les idées en mouvement. Les disciples immédiats, se considérant toujours comme Juifs, n'admettaient que les circoncis aux promesses du royaume de Dieu. Enchaînée de la sorte, l'idée messianique, au lieu de devenir la religion universelle, eût expiré dans une attente vaine. Paul voulut admettre les gentils aux bienfaits de l'Évangile, et il se heurta à la résistance de Pierre; il dut soutenir son opinion, produire des arguments, et c'est ainsi qu'il fut amené à développer sa théorie de l'ancienne loi et du péché, à élever et à transformer la conception juive du Messie. Ce furent les premiers rudiments du dogme. Entre Paul et les disciples immédiats, il s'établit une lutte d'où sortirent la plupart des écrits du Nouveau Testament et un grand nombre d'ouvrages qui n'ont pas été admis dans le Canon, lutte dont la mise en lumière est un des principaux titres de gloire de la science moderne. Il y eut les pagano-chrétiens et les judéo-chrétiens, le christianisme large et le christianisme étroit. Pour ne citer que les principaux documents de ces premières controverses, il faut nommer d'une part l'épitre aux Galates, comme le principal exposé des doctrines de Paul, et d'autre part, l'Apocalypse, dite de saint Jean, comme le manifeste ardent des espérances et de l'intolérance des judéo-chrétiens.
Mais, en même temps que la foi nouvelle se propageait et que se consolidaient les communautés, la grande question du renouvellement des temps, sans disparaître complètement, perdait de son intérêt et passait au second plan. En attendant le dernier jour, il s'agissait de vivre , et le présent réclamait de plus en plus ses droits, à côté de ceux d'un avenir incessamment éloigné. Déjà les hérésies commençaient à paraître autour de l'Église encore informe. Il fallut se recueillir, se resserrer, pour s'affirmer et s'alTermir. Une tendance conciliatrice se fit jour, et finit par dominer. Elle trouva, d'abord, son expression pour ainsi dire diplomatique dans les Actes des apôtres, et, plus tard, sa pleine expression dogmatique dans le quatrième évangile, composé selon toute vraisemblance dans la première moitié du deuxième siècle. Ce remarquable écrit ne montre presque plus aucune trace des liens qui avaient si longtemps retenu le cluislianismc au judaïsme. Le Messie est devenu le Verbe divin et créateur. Au-dessus de toutes les formes particulières, la suprême vie religieuse est de s'absorber entièrement en •ce principe divin, et de s'unir en amour au
Fils de Dieu et, par celui-ci, au Père. Le quatrième évangile achève , si nous pouvons employer cette comparaison, de couper le cordon ombilical du christianisme; il met le sceau sur le passé; en même temps, il ouvre pour l'avenir une source intarissable de mysticisme; en dehors de sa signification historique , il est et restera toujours l'évangile particulier des mystiques. On y remarque aussi des empreintes nouvelles. Déjà perçaient en effet des contradictions plus fortes, quine permirent pas à l'idée chrétienne de s'arrêter dans son développement. Les deux courants primitifs ne s'étaient rejoints que par leurs côtés les plus rapprochés; les côtés extrêmes avaient continué de marcher d'une façon indépendante, et avaient engendré les deux premières grandes hérésies : le gnosticisme spéculatif et le montauisme extatique. L'orthodoxie subit leur action, et réagit à son four. C'est par des infiltrations gnostiques que la spéculation grecque et orientale a pénétré dans le dogme chrétien; c'est contre le gnosticisme et le moutanisme que l'Église a constitué l'autorité de la tradition, et c'est sur l'autorité de la tradition que fut fondée la hiérarchie. Qui pouvait offrir un point fixe dans le conflit des opinions? Qui pouvait dire où était la vérité et où l'erreur? Évidemment, les évêques seuls, comme successeurs des apôtres , et héritiers de la pure tradition doctrinale.
Au début, l'importance des évêques avait été insignifiante. Les communautés, instituées pour le très-court intervalle qui devait les séparer de la fin du monde, n'avaient reçu que l'organisation la plus rudimentaire. Les dépositaires de l'autorité s'étaient appelés , d'après un terme emprunté à la synagogue juive, doyens, ■rzpta^vzs.poi, d'où est \en\i prctre , ou bien, d'après la nature de leurs fonctions, surveillants, âiriax.oTToi, évêques. Peu à peu, le plus considéré des doyens prit le pas sur les autres, et fut le doyen, l'évêque par excellence. Telle fut l'humble origine de l'épiscopat, mais la nécessité de défendre la foi contre les hérésies grandit promptemcnt le rôle des évêques. Peu à peu , certaines communes , se prévalant de leur institution apostolique, prétendirent avoir mieux que les autres conservé la pure doctrine des apôtres, et revendiquèrent pour leur évêque une autorité doctrinale supérieure. L'importance politique des cités où se trouvaient les communes se fit valoir encore plus. Les sièges commencèrent à se hiérarchiser. Longtemps contestée en Orient , la primauté de Rome fut acceptée de bonne heure en Occident. Ainsi naquit des circonstances une organisation susceptible d'un développement infini, et qui portait en elle les éléments de la plus vaste hiérarchie.
En résumé, la nécessité de défendre et de fixer le dogme créa la tradition; la tradition créa la hiérarchie; le mouvement hiérarchique transforma en monarchie la démocratie de l'Église primitive. Et, à son tour, la hiérarcliic réagit sur le dogme. Plus le Christ s'élève, plus s'élève aussi le vicaire du Christ, c'est-à-dire
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réA'êque , et c'est une coïncidence signiflcatiTe qu'au quafrième siècle, la plus haute définition de la divinité de Jésus ait été combattue pai' un prêtre, Arius, et sanctionnée par une assemblée d'éA'êques. Mais cette action de la hiérarchie sur le dogme n'a produit que de nos jours son effet dernier et extrême . par la promulgation du dogme de rinfaillibilité qui fait du pape la propre incarnation de Tabsolu.
Le concile de jN'icée acheva la formation de l'Église catholique, formation toute spontanée, due uniquement à la force des choses et à la puissance des idées. A ce moment aussi , le christianisme a accompli la première étape de son développement dans l'espace; il a conquis l'empire romain; il y est entré comme dans une forme creuse, et il l'a rempli tout entier. Constantin, en l'élevant sur le Irône, n'a fait que dégager et reconnaître avec sagacité le fait accompli.
Le mouvement continue avec la même spontanéité. Le flot des Barbares se précipite comme de lui-même au-devant de l'Évangile, et se montre encore plus pénétrable que l'ancien monde. Les Goths, par leur arianisme, présagent les hardiesses de la réforme. De leur côté, les Francs méritent, dès leur début, le titre de fils aînés de l'Éghse; ils deviennent, en Occident, parmi tant de tribus hérétiques, les soutiens naturels de la papauté; et, en même temps, la communauté du dogme facilite leur fusion avec les populations de la Gaule romaine, et contribue pour une part importante à la formation des races néo-latines, et de la nationalité française.
Eu déplaçant, dans des vues politiques, la capitale de lEmpire. Constantin fit ce qu'il ne voulait point faire. 11 voulait , au profit de Icmpire chrétien, annuler Rome, capitale des traditions païennes; il créa, sans le vouloir, les conditions d'une papauté indépendante de l'empire. L'histoire de la donation est une fable , mais une fable dont la moralité est vraie . car l'Empire a réellement cédé le terrain à l'Église. Aussi, la papauté ne cessera-t-elle de grandir, plus encore par sa liberté naturelle que par l'ambition personnelle des pontifes, tandis qu'en Orient les deux pouvoirs se tiendront en échec, jusqu'à ce que l'Église russe les confonde tous les deux dans la personne du czar. En Occident, le grand conflit des Guelfes et des Gibehns, et les luttes de la papauté contre les pouvoirs politiques modernes, ont également leur principe dans la politique de Constantin.
L'opposition de TOrient et de l'Occident apparaît de foute manière aussitôt après Constantin. L'Orientest plus spéculatif, et fOccident plus pratique. C'est dans le monde grec que se produisent les grandes controverses sur la Trinité et sur la personne du Christ. L'Occident sans doute ne perd pas de vue les querelles de l'Orient; Rome ne manque jamais d'y intervenir, au moment décisif, de tout le poids de son influence incessamment croissante; mais la tâche spéciale de l'Occident est la solution du problème plus pratique de la liberté. Il s'agissait de concilier la grâce divine, qui n'avait pas encore
reçu de définition précise, avec la liberté humaine que personne n'avait encore révoquée en doute. La tendance naturelle et constante du dogme, aidée par l'instinct hiérarchique, était de faire prévaloir le divin sur l'humain. C'est cette tendance qui avait donné la Aictoire à Athanase sur Arius; c'est elle aussi quiflt triompher Augustin de Pelage. Dès que la liberté et la grâce furent mises en présence, la liberté succomba, comme le principe humain avait succombé dans la personne de Jésus-Christ. Par le péché originel, l'homme est condamné au mal, il ne peut pas se sauver lui-même, il a besoin de la grâce divine; or, c'est l'Église qui dispose de la grâce ; c'est donc l'Église qui est maîtresse des âmes, c'est elle qui gagne tout ce que perd l'individu dans le système du grand docteur de l'Occident, et c'est ce côté hiérarchique de la doctrine de saint Augustin qui donne la clef de l'un des problèmes en apparence les plus singuliers de l'histoire du christianisme. Par le dogme de la grâce, l'Église se trouva munie d'un pouvoir tellement exorbitant, qu'elle jugea prudent de le modérer, et qu'elle devint seraipélagienne dans la pratique. Et c'est ce même dogme qu'on voit devenir ensuite , entre les mains des réformateurs, une machine de guerre contre le catholicisme , et un principe d'affranchissement moral. La raison de cette contradiction est tout simplement qu'il n'y a pas, dans le protestantisme, d'intérêt hiérarchique. Les églises protestantes ne sont point, à proprement parler, des églises; elles n'ont point de prêtres; les ministres du culte n'y sont que des agents d'édification; ils n'ont point pouvoir de lier et de délier. De Dieu à l'homme, la grâce opère sans intermédiaire; l'homme ne relève que de Dieu; asservi au mal par sa nature, U s'en affranchit, il se sait racheté, il se sent libre, dès qu'il croit et qu'il se sent en paix avec Dieu, c'est-à-dire avec sa conscience. L'opposition radicale, inconciliable, théorique ?t pratique entre le protestantisme et le catholicisme, ne doit pas être cherchée ailleurs que dans la suppression du clergé. Elle serait profondément atteinte par la suppression du célibat, qui ferait rentrer le clergé catholique dans le monde.
Il est probable que les antécédents manicbéens de saint Augustin ne furent point étrangers à l'énergie de l'antithèse qu'il établit entre le mal naturel et le salut diA'in; c'était encore une réaction des idées ambiantes sur le dogme. Le néoplatonisme continua de s'infiltrer de son côté. Rien n'est curieux comme de suivre, sous les apparences d'une hostilité réciproque, la pénétration de plus en plus intime du christianisme par la philosophie grecque , et de la philosophie grecque par le christianisme. La prétendue réaction païenne de l'empereur Julien n'est déjà plus qu'une sorte de christianisme platonicien , où le soleil . premier-né de Dieu, remplace Jésus-Christ, comme médiateur entre Dieu et le monde. Plus tard, on voit un évoque chrétien, Syncsius de Ptolémaïs, traiter fout simplement les dogmes de mythes bons, pour le vulgaire , et proclamer le platonisme
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comme le vrai christianisme supérieur et ésotérique. Et au moment même où l'empereur Justinicu croit eu finir avec la philosophie , en faisant fermer les dernières écoles des platoniciens, le néoplatonisme fait une véritable invasion dans le christianisme , par les écrits attribués à Denys TAréopagite. Ces écrits, qui transposaient dans le ciel chrétien, et incarnaient dans les auges, toute la série ascendante et descendante des idées platoniciennes, furent avidement accueillis, et servirent encore l'intérêt hiérarchique. La hiérarchie céleste parut l'image idéale de la constitution que l'Église s'était donnée à elle-même. C'est au prétendu Denys que nous devons la division des légions célestes en troues, chérubins et séraphins; en forces, dominations et puissances; en principautés, archanges et anges; et c'est ainsi que subsistent encore de nos jours, et jusque dans le vocabulaire courant de la dévotion, des vestiges du néoplatonisme. Les légions célestes furent désormais considérées comme le type de l'aristocratie cléricale, et le prestige de celle-ci s'en accrut singulièrement.
Mais ce ne fut pas seulement la philosophie païenne, ce furent aussi les trachtions, les usages et les rites du paganisme qui reparurent transformés dans le christianisme. Les deux seules grandes fêtes d'origine primitive et purement chrétienne sont la commémoration de la résurrection et celle du dernier repas de Jésus-Christ avec ses chsciples. Mais Noël, par exemple, n'est que la christianisation d'une fête romaine, la fête du soleil invincible, la fête du jour où le soleil renaissait, pour ainsi dire, après le solstice d'hiver, pour recommencer sa féconde carrière. Le calendrier romain lui consacrait le 25 décembre, et ce ne fut que vers la moitié du quatrième siècle que le calendrier chrétien s'empara de cette date, pour y placer l'anniversaire de la naissance de Jésus- Christ. Les anciennes tendances polythéistes recou^Tèrent une espèce de satisfaction dans le culte des saints et des martyrs. Les martyrs eurent, dans la religion chrétienne, la place que les demi-dieux et les héros avaient eue dans le paganisme, et des pères de l'Éghse, notamment ceux de l'Orient , admii-ent et développèrent le parallèle , comme un moyen de propagande. Aux martyrs, on ajouta les patriarches et ÏGè prophètes de l'Ancien Testament, les apôtres et les évangéhstes du Nouveau, puis les anges. C'est aussi par suite de ce mouvement que le culte de la Vierge a pris cette importance, qui n'a atteint ses dernières limites que de nos jours, par la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception.
Les premiers siècles du christianisme sont une ère de production, de création. Les éléments du dogme et de la hiérarchie sont spontanément engendrés les uns par les autres. Il s'agit maintenant de les réunir, de les coordonner, de les systématiser : c'est l'œuvre essentielle du moyen âge. Les grands systèmes scolastiques correspondent à l'achèvement de la hiérarchie. La seule création du moyen âge, en matière de dogme, est la théorie
de la transsubstantiation (Paschasius, Radbertus, Bérenger de Tours, Lanfranc); tout le reste est antérieur, et tout ce travail antérieur trouve sa synthèse rationnelle dans saint Thomas d'Aquin. En même temps et parallèlement, Grégoire Vil et surtout Innocent III conduisent à son couronnement l'édiflce hiérarchique. Mais ici, comme toujours, la décadence suit l'achèvement de près : car Ihistoire n'est autre chose que le mouvement perpétuel de l'esprit, et dès qu'une forme est achevée et complète, dès qu'il n'y peut plus rien être ajouté, les mêmes forces qui l'ont construite se mettent à la démohr. parce qu'elles ne peuvent pas rester en repos. La scolastique et la hiérarchie périssent par elles-mêmes. Déchirée par le conflit des systèmes, la scolastique s'abime dans la logomachie bien avant la Renaissance. Quant à la hiérarchie . on peut dire qu'au moment où elle célébrait ses suprêmes triomphes, elle n'était déjà plus. Le poids de la cime avait écrasé les degrés inférieurs et intermédiaires. Le représentant de Dieu sur terre ne pouvait rien tolérer, ni à côté , ni même au-dessous de lui. Par Innocent III, la papauté s'était donc élevée au despotisme pur, et sans même parler de son empire sur les trônes , elle gouvernait les diocèses de la chrétienté comme les Romains avaient gouverné les provinces conquises. Les légats du saint-siége étaient de vrais proconsuls, et avaient mis à néant l'autorité des évêques. Des chrétiens éminents, saint Bernard en tête, s'étaient fortement élevés contre cet état de choses. D'autre part, l'État moderne commençait à sortir des limbes. Victorieuse en Angleterre et en Allemagne, la papauté succomba en France. Elle fut vaincue par Philippe le Bel, appuyé sur le sentiment national et sur les jurisconsultes. Sa translation à Avignon et le schisme qui en fut la conséquence , achevèrent sa décadence. Un cri général s'éleva dans l'Église. Les grands conciles de Constance et de Bàle essayèrent de réformer la hiérarchie; ils échouèrent. Luther parut, et la supprima. La suppression de la hiérarchie, voilà ce qui fait, ainsi qu'on Pa dit plus haut , la différence radicale entre le catholicisme et le protestantisme. Les divergences dogmatiques ne sont rien auprès de cela, et n'auraient jamais empêché une réconciliation. Le cathohque a un intermédiaire entre sa conscience et le ciel , un clergé qui peut lui oumr ou lui fermer les portes du paradis; le protestant a simplement des conseillers qui ont le devoir de l'édifier et de Pavertir, mais non le droit de l'exclure. Personne ne s'interpose entre Dieu et lui. Ce n'est point ici le lieu d'appuyer sur ce contraste, ni surtout de le juger. Les deux Églises, si profondément séparées , ont pourtant une même légitimité historique. La suppression de la hiérarchie est un incontestable retour au chiùstianisme primitif; mais, comme on l'a vu, la hiérarchie n'en est pas moins sortie naturellement de ce même christianisme primitif, par Peflct des circonstances et du milieu. De son côté, l'Église orthodoxe de Russie répond à l'organisation conçue par Constantin, lequel, en
CHRISTIANISME
changeant de religion , n'avait pas entendu abdiquer la qualité de souverain pontife. La conclusion à tirer de ces antithèses, c'est que l'idée chrétienne a Leaucoup plus d'élasticité que ne voudrait l'admettre l'esprit d'Église ou de secte. C'est ce que montre d'ailleurs encore mieux la diversité des formes politiques , auxquelles le christianisme s'est accommodé sans effort. A vrai dire, il les admet toutes, depuis le despotisme absolu jusqu'à la république pure. Considéré dans son principe, dans son noyau primitif, comme religion de la conscience , comme simple adoration de Dieu en esprit et en vérité , 11 est la liberté même , la liberté morale , source de la liberté civile et politique. Mais outre qu'il ne manque pas , dans les écrits les plus autorisés , de saint Paul à Bossuet, de passages qui commandent le respect de tous les pouvoirs, et même la soumission de l'esclave au maître, il est incontestable que , par son côté hiérarchique , le christianisme est en sympathie avec les gouvernements absolus. De là vient qu'il a pu fournir des points d'appui aux théories politiques les plus contradictoires , au droit divin comme à la démocratie la plus radicale. En thèse générale et en dernière analyse, le catholicisme répond aux formes de la monarchie et de l'aristocratie; le protestantisme, aux formes de la démocratie. Cette opposition , toutefois , est plutôt théorique que pratique, et les faits l'ont plus d'une fois démentie. L'instinct cathoHque a souvent su se mitiger , pour s'accommoder aux nécessités pohtiques. On a même vu en France une école aujourd'hui à peu près disparue, qui faisait du catholicisme l'initiation nécessaire de la démocratie. Quant au protestantisme, ce n'est guère qu'aux États-Unis sur un sol vierge , qu'il a trouvé une forme politique adéquate à son vrai principe. En Angleterre, pays d'aristocratie, il s'est hiérarchisé. En Allemagne , il a longtemps été , et est encore un peu , rhumble serviteur du droit divin et de la bureaucratie. Pressée d'échapper à la hiérarchie, la réforme s'était jetée dans les bras des pouvoirs laïques, avec un empressement qui était peut-être nécessaire , mais qui eut néanmoins de mauvaises conséquences. De Maistre n'a pas été plus intrépide théoricien du droit divin que Luther; et de nos jours encore, il n'y a probablement pas dans le monde de souverain plus convaincu de son droit surnaturel que l'empereur d'Allemagne. Il faut donc , tout en maintenant en principe l'opposition pohtique du catholicisme et du protestantisme, faire des réserves quant aux faits; et il ne faut pas oublier non plus que la question de l'influence politique des religions se complique forcément d'une question de races , qui fait descendre les religions du rang de causes à celui d'effets. Dans la race geruisinique, le génie de la liberté a précédé la réforme ; et c'est justement pour cela que la réforme y a réussi.
Si nous considérons l'action du christianisme sur le mouvement général de Pesprit humain , nous aurons à étai)lir la même distinction et à
faire les mêmes réserves qu'en politique. Le christianisme a été et peut être oppresseur et émancipateur. Il a été et sera forcément oppresseur, chaque fois qu'il a voulu et voudra enserrer toute la vie de l'esprit dans un cercle infranchissable de dogmes et de formules. Le protestantisme a été et se montre encore souvent aussi oppresseur qu'a jamais pu l'être le catholicisme. Dans le domaine scientifique , son vrai principe n'a guère triomphé qu'en Allemagne, et depuis le commencement de ce siècle. Et ce n'est que depuis assez peu de temps , que le contre-coup de cet éveil libéral se fait sentir dans le protestantisme anglais et français. Aujourd'hui, l'enseignement théologique en Allemagne ne diffère en rien de celui des autres facultés; il se réduit à Pinvestigation historique et philologique des monuments de l'histoire chrétienne. Le passé du christianisme est dévolu à Phistoire, et le christianisme lui-même est considéré au même point de vue que nous avons adopté dans ce trop sommaire aperçu , à savoir comme quelque chose d'essentiellement mobile et progressif. C'est le seul point de vue qui mette la science en état d'être à la fois lUn'e et sincèrement religieuse et chrétienne. D'après les vues de la critique religieuse moderne , les grands constructeurs du dogme , les Athanase et les Augustin , ont exprimé le sentiment profond de leur temps sur les questions fondamentales de la religion et de Phumanité , sur la nature de Dieu et sur ses rapports avec l'homme. La conception moderne du monde est forcément différente de celle qu'ils pouvaient avoir; nous avons le droit de l'exprimer comme eux; au lieu de répéter leurs formules, il faut suivre leur exemple , descendre au fond de nousmêmes et de notre temps, avec la même pénétration , et formuler le sentiment moderne avec la même force et la même sincérité. Nous ne cesserons point d'être chrétiens pour cela ; le monde moderne est essentiellement chré tien : il l'est par ses racines , dont il ne peut se détacher; il Pest plus encore parla mission qui lui est dévolue de réaliser, autant que possible, et de plus en plus , l'idéal moral dont .Tésus-Christ a montré le type à l'humanité. Tant que cet idéal ne sera pas épuisé et dépassé , le monde sera chrétien , quelque étiquette qu'il puisse attacher à ses formules rehgieuses. Cet idéal, encore si fort éloigné, voilà le point immuable que réclame la foi et qui lui suffit. Telles sont les idées qui prévalent aujourd'hui dans une notable partie du protestantisme allemand , du protestantisme français, et aussi du protestantisme américain.
En France toutefois , ces vues ne sont encore celles que d'une faible minorité , eu égard au chiffre total de la populalion. Chez nous, la vieille opposition de la science et de la foi s'est maintenue jusqu'à nos jours, et loin de s'amortir, elle s'accroit et s'irrite incessamment. Les indifl'ércnts mis à part, Pesprit français ne connaît généralement pas de milieu entre la soumission et la révolte. Cela vient précisément de ce qu'il confond le christia-
CHRISTIANISME. — CIECULATION.
nisme avec l'une quelconque de ses formes , et de ce qu'il pvend cette forme pour une loi absolue, immuable, qu'il faut subir ou repousser. Le catholicisme , de son cotô , tellement prépondérant en France qu'on l'y confond volontiers avec le christianisme fout entier, ne fait rien pour abréger les distances. Plus les ch'constances lui deviennent difficiles, plus il accentue ses défis à la société moderne. A ce point de vue, le pontificat si traversé de Pie IX est un des plus remarquables de foute l'histoire de rÉghse. Le Syllabus [voy. ce mot), le dogme de l'Immaculée Conception, celui de l'infaillibilité . ne rendent certes pas la conciliation plus facile, et ce qui aggrave encore la position, c'est que le catholicisme français, oublieux de ses anciennes traditions , a passé tout entier, sauf une ou deux exceptions, du côté de l'ultramontanisme. En Allemagne , le dogme de l'infaillibilité a déterminé la formation du parti des vieux catholiques, c'est-à-dire de ceux qui n'acceptent pas les nouveautés de Pie IX.
La question des rapports de l'Église et de l'État n'entre point dans les bornes de cet ar- Hçle. Elle nous parait réservée aux articles CTiIte , Concordat, Église, ou Franchises gallicanes, etc. Nous ne pouvons que dire un mot des devoirs généraux de l'État envers la religion. De l'avis des meilleurs esprits , tant religieux que politiques , ces devoirs sont essentiellement négatifs. La religion étant une affaire de conscience, l'État empiète sur la conscience dès qu'il se mêle de religion. Sa protection, son zèle, ses meilleures intentions sont autant d'usurpations. Il n'a qu'un moyen de témoigner son respect à la religion , c'est de ne pas s'occuper d'elle. L'État le plus chrétien n'est pas celui qui reconnaît , salarie ou pratique une ou plusieurs des formes historiques du christianisme; c'est celui qui les ignore foutes, ne sort pas de son domaine , et respecte celui des consciences. Cette politique seule est conforme à l'esprit et même k la lettre de l'Évangile , conforme à la maxime qui commande de laisser à Dieu ce qui est à Dieu.
Le chrisfianisrae, incessamment propagé par des missionnaires de foutes les confessions , embrasse à peu près 30 p. 100 de la population totale de la terre. Comme nombre, il ne vient qu'après le bouddliisme. Mais il est la religion des peuples qui sont les agents les plus actifs, les serviteurs les plus méritants de la civilisation générale, qu"il a lui-même tant contribué à développer en adoucissant les mœurs, en attendrissant, en pénétrant la nature humaine , en affranchissant l'âme , en éfabhssant entre les hommes et les nations ces liens fraternels inconnus de l'ancien monde , en préparant ainsi la constitution future de l'humanité , sur les bases de la justice et de la fraternité, qui sont la fin du progrès.
A. Nefftzer.
Compare:; : Civilisation, Concordat, Culte, (Jrancle-Bretague,(chap. Culte), Église catholique, Eglise giccqne , Eglise protestante. Hérésie , Inqui- Bition , Religion , etc.
CIRCULATION. Dans la langue usuelle, ce mot embrasse tout le mouvement des hommes et des choses, n'importent le but et l'effet du déplacement. La langue économique attache au mot circulation un sens plus précis: elle l'applique au mouvement des produits vers leur destination , qui est d'être consommés. La circulation se place ainsi, pour les relier, entre la production et la consommation; elle est l'un des principaux instruments de la distribution des richesses. «Pour qu'un produit circule , il y a deux genres d'obstacles à vaincre, provenant, les uns de l'éloignement, les autres de la possession. Une chose est produite dans tel lieu, pour être consommée dans tel autre; de plus, elle n'appartient pas au consommateur qui veut l'apphquer à ses besoins. Le premier obstacle est surmonté par le transport des produits , le second par l'échange. Transport et échange: tels sont les deux actes dont se compose la circulation de la richesse. » (Cherbuliez.) La facilité des transports et la liberté des échanges forment donc les conditions essentielles d'une circulation active et vigoureuse.
Ces conditions sont aujourd'hui mieux réalisées que jamais, grâce aux chemins de fer notamment et à l'ascendant croissant des saines idées économiques; aussi la circulation atteint une activité qu'on ne lui avait connue ni même soupçonnée aux époques précédentes. Le produit étant l'objet de la circulation , l'énorme accroissement de la production, par lequel se distingue notre temps, provoque et entretient naturellement une circulation de plus en plus active ; mais la circulation réagit , de son côté, très-efïicacement sur la production et la consommation. Plus promptement la matière première arrive à la fabrique , le produit naturel ou manufacturé au consommateur, et plus nombreux pourront être les travaux et les échanges accomplis dans un espace de temps donné avec les mêmes instruments de travail, avec le même capital. Pour que la circulation acquière foute la vitesse et toute la force dont elle est capable , il ne sufht pas que la transmission matérielle des produits soit facile et libre ; le même avantage doit être assuré à toutes les manipulations secondaires, mais essentielles, qui s'y rattachent. La multiplicité et le bon marché des communications postales et télégraphiques exercent ainsi une influence capitale sur la circulation. Non moins marquée est Pinflucncc des institutions de crédit et des moyens d'échange, par lesquels la transmission des contre-valeurs payantes (argent , lettres de change , chèques, bank-notes,etc.)est rendue aussi facile, tout au moins, que la transmission des valeurs achetées (produits matériels) ; la sûreté, la rapidité et le bon marché de la circulation s'accroifront avec foute amélioration réalisée dans le service du crédit et les moyens d'échange.
Mais le progrès capital qui , sous nos yeux , se réalise ou sujet de la circulation, c'est que la double transmission des A'aleurs-marchandises et des contre-valeurs payantes fend pour ainsi dire à s'idéaliser. Grâce aux warrants, la
CIECULATION. — CITÉS OUVEJÈRES.
marchandise circule, c'est-à-dire s'avance par de successifs cliangementsde propriétaire vers sa destination finale, sans clianger de place; grâce aux virements, la contre-A'aleur circule, elle aussi, c'est-à-dire sert constamment à des échanges nouveaux , sans qu'il y ait déplacement. C'est évidemment dans cette direction que le présent et le prochain avenir sont appelés à développer la circulation, à lui faire réahser d'immenses progrès. Ainsi, après avoir merveilleusement facilité et accéléré les déplacements nécessaires, par le chemin de fer. et même les appels de déplacement par le télégraphe, notre époque s'applique à supprimer tout déplacement inutile , soit des valeursmarchandises, soit des valeurs payantes ; la facihté et la rapidité des transactions y doivent gagner dans une très-large mesure.
Ce n'est que d'une manière bien impropre que parfois on emploie le mot circulation d'une façon exclusive pour désigner le mouvement monétaire. On l'aura vu suffisamment déjà par ce qui précède: le mouvement monétaire est un des éléments de la circulation, mais l'élément secondaire, puisqu'il n'embrasse que les contre-valeurs payantes; ce n'est pas , en tout cas, toute la circulation.
Ce côté spécial de la circulation, ou cette espèce particulière de circulation, a donné lieu, dans ces trente dernières années, à d'ardentes discussions , surtout de l'autre côté de la Manche; elles portaient notamment sur la nature (métaJhque ou fiduciaire) des instruments d'échange, sur la proportion dans laquelle la monnaie métallique et la monnaie fiduciaire doivent entrer dans la composition du numéraire d'un pays. Ces débats sont d'un caractère trop spécial pour trouver place dans cet ouvrage ; les prmcipes généraux qui régissent la matière sont exposés autre part (voij. Banque, Crédit, Papier-monnaie). Tout ce qui accélère et facihte le mouvement des hommes et des choses , des valeurs effectives et des valeurs représentatives , tourne au profit immanquable des transactions , et partant de la production et de la consommation. Les gouvernements ne sauraient donc mettre trop de zèle à supprimer tout ce qui entrave la liberté de ce mouvement , à favoriser ce qui peut le rendre plus sûr, plus prompt, plus facile. Mais là encore il faut se garder des exagérations et ne jamais oubher que la circulation est un moyen, non un but. Vouloir forcer la circulation en général , en construisant , par exemple , des chemins de fer dans des contrées où manquent les objets de transport, est tout aussi insensé que de s'imaginer qu'on augmente la richesse nationale en multiphant les instruments de la circulation monétaire ou fiduciaire.
J..E. HORN
CISLEITHANIE. C'est la moitié occidentale de l'empire d'Autriche-Hongric [voy.) . celle qui a pour capitale Vienne et qui est représentée par le Reiclisrolh. La Leitha est nue petite rivière, amuent du Danube et qui forme la frontière cuire l'Autriche et la Hongrie.
CITÉ est actuellement pris comme le synonyme de ville. Autrefois ce mot a eu en apparence un sens plus élevé, il était employé comme l'équivalent d'Élat ou de République. Mais on ne doit pas oublier que dans l'antiquité l'État ne se composait souvent que d'une ville. De nos jours , les villes libres et hanséatiques de l'Allemagne ont quelquefois de la peine à distinguer ce quiest communal de ce qui est du domaine de l'État; mais ces situations spéciales n'ont aucune analogie avec celle d'un grand pays. On devrait en tenir compte en comparant la cité moderne à la cité antique.
La cité de Londres est l'ancienne partie de la capitale du Royaume-Uni , celle où se concentrent encore les grandes affaires. Le Strand, Westminster, le Westend et en général les quartiers aristocratiques de la ville . sont situés en dehors de la cité. [Voy. Capitales.)
CITÉS OUVRIÈRES. Les ouvriers sont presque partout mal logés. Cela tient à plusieurs causes, dont nous signalerons les cinq principales.
1° Les maisons que les ouvriers habitent ne sont jamais en façade sur de grandes rues. Si elles sont placées* à l'intérieur des villes, elles occupent les quartiers les plus mal percés et les moins salubres ; si elles sont rejetées au dehors , l'avantage d'un air ambiant moins vicié est acheté au prix de longues et fatigantes courses nocturnes; cependant cette dernière condition, toute dure qu'elle est, est encore la meilleure.
2" Il est très-rare que les maisons d'ouvriers soient bien aménagées. Tantôt, ce sont d'anciennes habitations bourgeoises que l'on a morcelées pour cette destination nouvelle, de sorte qu'une famille habite dans le salon , où elle n'a pas de fourneaux, une autre dans la cuisine, où il n'y a pas de parquet, etc. Tantôt, ce sont des espèces de cellules construites par la spéculation , comme on en voit tant à Roubaix et à Elbeuf. et pour lesquelles on a économisé l'air et l'espace au détriment de 1» commodité et de la sauté.
3° Une troisième cause du mauvais état de ces logements, c'est l'absence ou le mauvais état des services généraux. Les fosses d'aisance sont des cloaques; elles servent à plusieurs ménages, personne ne les répare et ne les entretient; il n'y en a même pas toujours. 11 n'y a souvent ni puits ni fontaine à proximité, pas de ruisseau pour l'écoulement des eaux ménagères, les escaliers sont dangereux et mal enti'etenus, etc.
4" Il arrive souvent que les réparations, môme les plus urgentes , ne sont pas faites. La population n'a pas assez de ressources pour payer régulièrement son terme, elle n'a pas assez Je meubles pour répondre. Les propriétaires, toujours menacés d'un chômage, ne font rien pour des locataires de hasard.
5° Une cinquième cause, c'est que la misère s'accroissant avec la famille, le logement, loin de s'agrandir pour abriter un enfant uou-
CITÉS OUVETERES.
veau-venu , se resserre au contraire, d'insuffisant devient homicide. La morale en soufifre autant que l'hygiène. L'ab.>ence presque complète de meubles et d'ustensiles ajoute à la malpropreté de ces intérieurs. Il y a, eu France, un nombre considérable de logements où la vie est ditTicile et la santé impossible.
On devine ce que de pareilles habitations peuvent devenir par l'absence totale de soins et de propreté . quand le père et la mère passent la journée entière dans une fabrique.
Les mauvais logements sont les pourvoyeurs des cabarets. Le père, fatigué des longues heures de travail, ne rentre pas dans cet antre, où l'attendent des enfants affamés et malades. Tandis qu'il cherche l'oubli dans l'ivresse , ses enfants , lui vivant . ne sont plus que des orphelins. La famille est dissoute, et la morale disparait avec elle.
On a fait beaucoup, depuis quelques années, pour Tamélioration des logements d'ouvriers. La loi du 13 axtH 1850. qui arme les conseils municipaux du double droit de prescrire les travaux d'assainissement , et d'interdire la location des logements qui ne sont pas susceptibles d'être assainis, a été exécutée avec beaucoup de zèle dans quelques villes manufacturières, complètement négligée dans plusieurs autres. A Lille, on a fermé presque toutes les caves; celles qui ont été couservées servent seulement de boutiques ou de magasins. Dans d'autres villes, au contraire, on construit, à l'heure qu'il est, des logements que l'administration municipale ferait raser le lendemain si elle remplissait son devoir.
Une réforme bien plus radicale que de raser les mauvais logements, c'est d'en construire de bons. C'est là. très-certainement, le plus grand service qu'on puisse rendre aux ouvriers et à la morale publique. Telle est l'origine des cités ouvrières.
Les cités ouvrières peuvent être fondées: l" par l'État, le département ou la commune; 2° par un fabricant; ou 3° par une souscription.
Si elles sont fondées par l'État, le département ou la commune, elles suppriment la liberté des ouvriers. L'Etat ne peut pas ne pas soumettre les ouvriers qu'il loge dans des bâtiments publics, à des conditions d'admission, de réglementation et de surveillance que les ouvriers n'acceptent pas et que les principes repoussent. Les cités construites par un patron ne laissent de liberté ni à l'ouvrier, enchaîné désormais à un atelier, ni au patron, qui contracte par le fait même l'obligation de garder l'ouvrier, et de lui donner, en tout temps, du travail. C'est donc à la souscription qu'il faut recourir.
La forme des cités ouvrières peut varier. Voici les qxiatre types principaux: l" les couvents et casernes; 2° les logements isolés, sans jardin; 3» les logements isolés, avec jardin; 4° les logements isolés , avec jardin, dont les omTicrs deviennent acquéreurs par voie d'arrentcment et d'amortissement.
IS'ous citerons, comme réalisation complète et bien réussie, la cité is'apoléon III, à Lille, et
\q familistère de Guise, pour la première de ces classes ; la cité Damisse . à Amiens, pour la seconde classe; la cité de MM. Scrive, aux portes de Lille, pour la troisième classe, et enfin, pour la quatrième, les cités ouvrières de Mulhouse. U n'est pas un libéral, et ajoutons qu'il n'est pas un moraliste, qui ne préfère le logement isolé au logement en commun: la raison en est toute simple, c'est que dans le logement en commun, il n'y a ni liberté, ni famille. Dans le logement isolé, au contraire, on trouve les mêmes avantages de salubrité et d'économie, et on y jouit, eu outre, de cette vie d'inférieur et de cette indépendance sans lesquelles il n'y a pas d'homme.
L'addition du jardin est d'une importance extrême: 1° comme hygiène; 2° comme dérivatif tout-puissant contre l'ivrognerie. Les faits abondent pour le démontrer.
Enfin , l'idéal est la transformation progressive du prolétaire en propriétake , telle qu'elle se pratique à Mulhouse. Nous en résumons sous les quatre chefs suivants les principaux avantages: 1° la propriété de la maison donne plus de consistance à l'esprit de famille; 2° l'instinct de la propriété, en se développant, produit des habitudes d'ordre, de régularité et de travail; 3° l'argent déposé à la caisse d'épargne, et qui produit un intérêt faible et lointain, n'est pour l'ouvrier qu'une abstraction, taudis que l'argent économisé pour payer la maison et le champ est quelque chose de présent et de concret, qui agit tout autrement sur le cœur de l'ouvrier et sur ses résolutions; 4° enfin dans la crise actuelle, produite par l'introduction de la vapeur et les progrès de l'industrie, rien n'est plus indispensable , pour prévenir la lutte entre la propriété et le salaire , que de confondre les deux intérêts en rendant la propriété directement accessible aux salaires les plus minimes.
Le moyen d'exécution est très-simple. Quand la Société de Mulhouse vend à un ouvrier une maison et un jardin, elle fait le compte total de ses déboursés, avec l'intérêt depuis le jour de la dépense. L'ouvrier acquéreur est censé avoir emprunté cette somme à la Société : il devient, le même jour, propriétaire et débiteur. Il doit non-seulement le capital, mais encore les intérêts arriérés et l'intérêt courant. La somme qu'il paye chaque mois se compose: 1° du loyer, calculé sur le taux des loyers ordinaires; 2° d'une très-légère augmentation, représentant l'épargne, et plus spécialement destinée à l'amortissement. La Société qui encaisse ces deux sommes, les regarde comme la perception d'un à-compte sur sa créance, et en bonifie l'intérêt au débiteur. En dix, douze ou quatorze ans, suivant les conventions faites, la Société a recouvré son capital avec les intérêts; elle n'a donc rien gagné, ni rien perdu; elle a fait le bien gratuitement. Elle n'a même couru aucun risque, puisqu'elle jouit du privilège de vendeur, jusqu'à extinction de la dette. L'ouvrier, de son côté, s'est imposé un surcroît de dépense qui n'égale pas l'épargne ordinaire d'un ouiiTier laborieux et rangé. Ce surcroît insi-