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CITOYEN

gnifiant est balancé par un logement notablement meilleur, par un aménagement qui lui permet les approvisionnements en gros, et par conséquent une économie au moins égale à ses déboursés, par la possession d'un jardin, dont le produit diminue les cbarges et accroît le bienêtre de la famille, enfin, par divers avantages spéciaux, tels que l'usage d'une pompe, l'éclairage au gaz, et peut-être, dans un avenir rapprocLé, la possibilité de louer une force à domicile, ce qui dispenserait entièrement les femmes du travail en fabrique. Si l'on considère, en outre, qu'une fois entré en jouissance d'une maison commode et d'un jardin, il déserte le cabaret, on conviendra qu'il est probable que, même pendant les dix ou douze années de l'arrentement, il sera plus à son aise qu'il ne l'était avant d'acbeter sa maison. C'est donc rester au-dessous de la vérité, que de dire qu'il l'achète pour rien, et que la Société ou l'entrepreneur la lui donne également pour rien. Ce système n'est pas une utopie, puisqu'il est réalisé à Mulhouse, et que les espérances des fondateurs ont été dépassées. L'architecte des maisons de Mulhouse est M. Emile Mullcr; le fondateur principal est M. JeanDoJfus, qui administre les cités avec MM. Louis Hugucnin et Zuber; le gérant est M. Bernard. On ne peut s'empêcher de dire en présence de tels résultats que, nonseulement le bien est possible, mais encore qu'il est facile. C'est une parole terrible pour les négligents, et consolante pour les hommes de bonne volonté. Jules Simon.

Comparez ; Ouvriers.

CITOYEN. Dans cette qualification se résument les droits et privilèges d'un honmie habitant une ville (une cité), et par extension, faisant partie d'un État. Le mot est d'origine romaine, il appartient à une période spéciale, et môme avant qu'il fût transporté dans noire langue , on en a fait souvent une application inexacte. L'idée générale que le mot représente, remonte sans doute bien plus haut que le mot lui-même. Du jour où plusieurs hommes se sont réunis derrière une enceinte palissadée ou derrière des murailles, pour s'y protéger contre les attaques des bêtes fauves ou contre les surprises de leurs ennemis, ils ont considéré leur sécurité comme un privilège acquis, car l'égoïsme et l'orgueil ont toujours eu leur place dans le cœur humain. Mais de quelque façon que se soit formulée cette prétention, nous n'y rencontrons pas l'essence propre, égalitaire et souveraine à la fois , du mot citoyen. En Orient , les privilèges de la cité disparaissent devant les inégalités bien plus frappantes qui résultent de la division du peuple en castes. En Grèce, la cité se conslitue; mais le citoyen -ne s'afTirnie pas; on se contente de n'èlre ni barbare ni esclave. C'est donc à Rome que, pour la première fois, le citoyen nous apparaît dans sa vérité, et c'est dans la conslilulion de l'État romain que nous devons clicrchcr la définilion exacte du mot. Hors de Rome, on le sait, tout est conquête; les territoires les plus rapprochés, la Sabine,

l'Efrurie, la Campanie, le pays des Volsques, tout cela a été ennemi, tout cela a été vaincu. La République étendra sa domination jusqu'aux confins du monde connu, mais l'État restera resserré entre les sept collines. Parmi toutes ces villes conquises , il n'y a qu'une cité : Urbs veut dire Rome. Le monde entier obéit, Rome règne; être citoyen romain, c'est avoir place parmi les dominateurs. Le mot survit à la forme de gouvernement à laquelle il doit son éclat et sa grandeur. On s'appelle encore citoyen sous les empereurs; mais grande est déjà l'altération du mot, on est citoyen, mais à la condition de ne pas vivre à Rome, citoyen par opposition au nom de vaincus et d'étrangers, comme un impérissable héritage des ancêtres. Le prestige persiste jusqu'aux derniers jours de la dissolution et de la décadence. Ce titre, alors encore, est une faveur que briguent les révoltés, qui vont devenir les conquérants et les maîtres.

Le citoyen, dans la définition exacte du mot,. est donc un membre souverain de la cité souveraine. Pour que l'application en soit juste, il faut que la cité qui donne ce titre, puisse y ajouter un caractère d'indépendance et de souveraineté. C'est ce qui ressort avec plus d'évidence encore des démonstrations que nous fournissent l'histoire du moyen âge et les annales contemporaines. De nouveaux États se fondent, à l'ombre du Burg féodal ou de la cathédrale puissante, des villes nouvelles se forment, grandissent, se rachètent ou s'affranchissent; mais Pémancipation n'est ni complète, ni générale; il y a des bourgeois et dès droits de bourgeoisie; mais il n'y a Je citoyens ni à Gand, ni à Venise, parce qu'à Gand la cité n'est pas souveraine, parce qu'à Venise la souveraineté est le privilège des patriciens. Le mot reparait pour la première fois , dans la plénitude de sa signification, avec la constitution de la République helvétique , et là , grâce à la logique du langage , nous trouvons dans toute sa clarté la définition du mot citoyen. Un habitant de Genève, de Berne ou de Zurich est à la fois bourgeois et citoyen : bourgeois comme habitant delà ville et investi des privilèges que confère cette qualité , citoyen comme membre du canton , parce que c'est dans le canton que réside la souveraineté. Il est un autre exemple tout aussi concluant: la cité de Londres, ce centre de richesse, de puissance et de liberté, ne donne à ses habitants que le titre de bourgeois et les droits de bourgeoisie. On comprend donc, sans qu'il soit besoin de plus longues applications, pourquoi la langue admet la qualification de citoyens des i']tats-Unis, tandis qu'elle repousse celle de citoyens russes, espagnols ou ottomans.

Les mêmes observations s'appliquent à l'adjectif cù'/g^^e, qui dérive de citoyen. Le sujet peut être loyal, patriotique, mais il ne peut être question de vertus civiques, de récompenses civiques, etc., que là où il y a des citoyens. Legault.

Comparez: Droits civils et politiques, Esprit public, Liberté, Sujet, Vertus civiques.

CIVILISATION

CIVILISATION. Civilisation vient du latin civilis, adjectif dérivé de civis qui siguilie citoyen, membre de la civitas, de la Cité, de l'État. Le lutin civitas correspond au grec tcôXi?, d'où nous avons fait policé, police et jiolitique. Ces étymologies sont une délinition. La civilisation, c'est la société civile et politique entre les hommes, opposée à la dispersion, à la barbarie naturelles. La fin idéale du mouvement civilisateur, le but que l'humanité est destinée à poursuivre indétiniment, c'est le perfectionnement et l'extension de cette société civile et politique; en d'autres termes, c'est la constitution de la solidarité, de la fraternité humaines, qui sont devant nous, par delà les escarpements de l'avenir, et non derrière nous, dans les limbes du passé, comme l'avaient rêvé les poëtes.

Toutefois, en disant que la civilisation est la solidarité des hommes entre eux, on en a marqué le but idéal; on n'en a pas indiqué les moyens; mais les moyens s'indiquent d'euxmêmes. Les hommes ne se rapprochent qu'en se développant et en s'élevant, en faisant fructifler les germes de sociabilité , de progrès matériel, intellectuel et moral dont la nature les a doués. Ce développement s'accomplit par les peuples, par leur effort sur eux-mêmes, par leur émulation entre eux, par leurs échanges; il s'est même souvent accompli par leurs luttes, quoique la suppression finale des guerres soit aussi un des postulats de la civilisation idéale.

Aristote a dit : L'homme est un animal pohtique, cela signifie que l'homme est un être sociable, capable de fonder des cités , de les gouverner et de se gouverner lui-même. La définition toutefois est trop large , car il y a aussi des animaux que l'instinct a conduits à s'organiser en sociétés; et Diogène, qui prétendait ruiner la définition de Platon par la plaisante objection du coq déplumé, eût pu, avec bien plus de raison , opposer à Aristote l'exemple des abeilles et des fourmis. Aristote eiit dû dire : animal politique et progressif. Le propre de l'humanité c'est, en effet, de n'accomphr sa destinée que par le progrès. Voilà ce qui la distingue de la nature animale. Mais l'antiquité était trop jeune , elle vivait trop dans le présent, elle avait le sens historique trop peu développé, pour avoir une claire notion du progrès.

Dans son Histoire de la civilisation en Europe, M. Guizot distingue deux faces de la civilisation, mais qui restent incessamment l'une avec l'autre et se complètent réciproquement. Il reconnaît d'abord que « la civilisation est le perfectionnement de la vie civile , le développement de la société proprement dite, des relations des hommes entre eux. Quand on prononce le mot civilisation, on se représente à l'instant l'extension, la plus grande activité et la meilleure organisation des relations sociales; d'une part, une production croissante de moyens, de force et de bien-être dans la société; de l'autre, une distribution plus équitable entre les individus de la force et du bien-

être produits. Est-ce là tout? C'est à peu près comme si nous demandions: l'espèce humaine n'est-elle au fond qu'une fourmihère, une société où il ne s'agisse que d'ordre et de bienêtre, où plus la somme de travail sera grande et la répartition des fruits du travail équitable, plus le but sera atteint elle progrès accompli? L'instinct des hommes répugne à une définition si étroite de la destinée humaine. Il lui semble au premier aspect que le mot civilisation comprend quelque chose de plus étendu, de plus complexe, de supérieur à la pure perfection des relations sociales, de la force et du bien-être social, u Ce quelque chose de plus étendu et de supérieur, c'est, d'après M. Guizot , le développement de la vie individuelle, le développement de l'homme lui-même, de ses facultés et de ses sentiments. «11 y a, dit-il, des époques et des États, où, si la société est plus imparfaite qu'à d'autres moments et dans d'autres pays, /7iM«m/u7e apparaît avec plus de grandeur et de puissance: il reste beaucoup de conquêtes sociales à faire; mais d'immenses conquêtes intellectuelles et morales ont été accomphes; beaucoup de lois et de di'oits manquent à beaucoup d'hommes, mais beaucoup de grands hommes vivent et brillent aux yeux du moude. Lq& lettres, les sciences, les arts déploient tout leur éclat. Partout où le genre humain voit resplendir ces grandes images , ces images glorifiées de la nature humaine, partout où il voit créer ce trésor des jouissances sublimes, il reconnaît et nomme la civilisation.

« Deux faits sont donc compris dans ce grand fait ; il subsiste à deux conditions et se révèle à deux symptômes , le développement de l'activité sociale et celui de l'activité individuelle , le progrès de la société et celui de l'humanité. Partout où la condition extérieure de l'homme s'étend, s'élève, s'améliore; partout où la nature intime de l'homme se montre avec éclat, avec grandeur, à ces deux signes, et souvent malgré la profonde imperfection de l'état social, le genre humain applaudit et proclame la civilisation. »

Ces vues, éloquemment exprimées, sont justes, mais elles ont besoin d'être complétées, et les exemples mêmes que cite M. Guizot nous serviront à cet effet. Il oppose d'abord Rome au beau temps de la répubhque, après la seconde guerre punique , à Rome sous Auguste , à l'époque où a commencé la décadence et où les mauvais principes étaient déjà bien près de prévaloù'. « Il n'y a personne cependant qui ne pense et ne dise que la Rome d'Auguste était plus civiUsée que la Rome de Fabricius et de Cincinnatus. » 11 prend ensuite la France du dix-septième et du dix-huitième siècle; il constate que sous le point de vue social elle était "en arrière de la Hollande et de l'Angleterre, et que cependant elle était, au témoignage unanime de l'étranger, grâce à ses grands hommes, à ses écrivains, à ses philosophes, le pays le plus civilisé de l'Europe. Personne ne contestera ces exemples. Le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV , le dix-huitième siècle sont

CIVILISATION

et resteront des époques illustres et brillantes; ils ont fait honneur à l'esprit humain; ils ont mis à jour une civilisation éclatante et admirée, et ils ont enrichi l'humanité pour fous les temps. Mais à d'autres égards, le siècle d'Auguste n'en est pas moins , de l'aveu de notre auteur, l'époque où commence la décadence, et M. Guizot lui-même oppose les antiques vertus de la RépubUque aux mauvais principes qui commençaient à prévaloir sous les premiers Césars. Nous en conclurons qu'il y*a parfois , souvent même , rupture d'équilibre entre le progrès social et le progrès intellectuel, que cette rupture est funeste aux peuples et fâcheuse même pour l'humanité tout entière, car si Rome, en se poliçant et en s'élevant dans la sphère des arts et de la pensée, avait plus veillé sur les forces morales qui affermissent l'état social et qui en assurent le maintien et le développement , elle eût gardé assez de vigueur pour résister aux barbares et pour les subjuguer; elle les eiit vaincus et civihsés , et le progrès général de l'humanité eût gagné, par une marche régulière, une avance de plu- Sieurs siècles. Rome était certainement beaucoup plus civilisée au temps d'Auguste qu'au temps de Cinciunatus, mais sa civilisation était moins saine parce qu'elle était moins équilibrée. La civihsation française d'avant la Révolution donne lieu à des observations analogues. Nulle société plus polie que la cour de Louis XIV ; nuls écrivains plus parfaits que ceux du dixseptième siècle, nuls plus influents ni plus puissants que ceux du dix-huitième, nuls représentants plus éclatants de l'humanité. Mais il restait beaucoup de conquêtes sociales à faire; beaucoup de biens et de droits manquaient à beaucoup d'hommes; il y avait défaut d'équilibre, et ce défaut d'équilibre amena la Révolution. La vie des sociétés doit être pondérée comme celle de l'individu; il ne faut pas qu'il y ait excès d'activité ou de développement d'un côté, atrophie de l'autre; il ne faut pas non plus que l'état social général soit en trop grande disparate avec l'état particulier de quelques-uns; if faut, au-dessous des grandes et brillantes existences qui attestent, à un litre quelconque, la puissance de Ihumanifé, une moyenne suffisamment élevée et suffisamment dense d'instruction, de justice, de civilisation matérielle, morale et intellectuelle, et c'est à hausser incessamment cette moyenne que doivent s'appUquer les grandes existences, les aristocraties de l'intelligence et de la fortune , si elles veulent garantir les sociétés dont elles font partie du danger des crises violentes; c'est ce qu'a su faire, mieux qu'aucune autre, raristocratic anglaise. Les deux civilisations que distingue .M. Guizot sont donc étroitement solidaires, et celle qu'il préfère visiblement, est puissamment intéressée " à ne jamais perdre de vue l'autre , qui est moins éclatante, mais qui seule peut assurer, parle progrès, la durée des États et des sociétés. Ajoutons, pour épuiser ce qui se rattache à sa définition et à ses exemples, que la supériorité réelle de la civihsation française au temps

de Louis XIV a pourtant été un peu surfaite par les étrangers de ce temps-là , que l'admiration de l'Europe n'a pas été sans quelque engouement et que son témoignage n'est pas tout à fait décisif. L'éclat de la cour, la grandeur du règne, la perfection de la langue donnaient le change sur bien des choses. Les Anglais, par exemple, allaient beaucoup trop loin, en se mettant à l'école de Racine et deBoileau jusqu'au point de méconnaître leur Shakespeare. Quant à la philosoxjhie française du dixhuitième siècle, elle a tiré de l'Angleterre une forte partie de ses idées, ce que d'ailleurs elle ne contestait pas du tout.

Essayons maintenant de remonter aux origines, aux conditions primordiales de la civilisation. Parmi ces conditions, il est d'usage de placer en première ligne la famille , la propriété et la rehgiou. Ce sont assurément de trèsgrandes choses ; mais deux d'entre elles sont tellement antiques et primitives qu'on peut hardiment les dire antérieures à toute civilisation et même à toute humanité. La civilisation ne peut pas exister sans elles , mais elles peuvent exister en dehors de la civihsation , et seules , elles ne suffiraient pas à distinguer le civilisé du sauvage, ni même l'homme des animaux. Tout le monde sait, en effet, que par la tendresse, par Jes soins les plus assidus, par l'accompUssement passionné de toutes les fonctions de protection et de prévoyance, plus d'une famille animale pourrait, encore de nos jours, servir de modèle à plus d'une famille humaine. Quant à la propriété , il n'est pas non plus nécessaire de se donner beaucoup de peine pour en établir les titres; il suffit de considérer l'économie générale de la nature. La propriété existe dans l'ordre animal, et même dans l'ordre végétal, comme dans l'ordre humain. Le chêne est le premier et le plus jaloux propriétaire du sol où plongent ses racines, et même de l'air que baigne son feuillage; il frappe de mort toute coucurrence, tout empiétement dans le rayon dont il a besoin et qui lui appartient. L'abeille défend sa ruche, Ihirondelle défend sou nid, le lion défend son repaire, comme l'homme défend sa propriété. Entre la famille et la propriété animales et la famille et la propriété humaines, il y a. toutefois, une différence essentielle. Les relations des animaux sont éphémères, et recommencent toujours à nouveau sans jamais progresser. 11 leur manque la perpétuité, la tradition, l'héritage, conditions de l'histoire. Nous touchons ici à la vraie démarcation entre le monde animal et le monde humain ; nous arrivons à une condition nouvelle et principale de la civilisation, postérieure à la famille et à la propriété, antérieure à la religion. Cette condition, c'est le langage. L'humanité nait au moment où elle substitue au simple cri le son articulé. Tout est là, la possibilité de définir les personnes et les objets, de les discerner, de les comparer, de s'en souvenir; le commencement de la conscience, le principe de la connaissance et de l'histoire, le principe aussi du travail et de l'industrie progressive. La chasse et la pèche ont pu être antérieures

CrVTLISATION.

à la parole, et naître du simple instinct de la conservation: il y a des animaux chasseurs et des animaux pêcheurs; mais la vie pastorale et surtout ragriculture, même lu pins fudimentaii-e, supposent des observations, des souvenirs et dis comparaisons dont la parole seule a pu fournir les moyens. Une chose, toutefois, est en relation encore plus intime avec le langage, et procède plus immédiatement de lui: la religion. A la naissance du langage, les mots ne sont point de simples signes de la pensée, comme dans les langues faites; ils sont des images vivantes; les objets et les phénomènes ne sont pas simplement nommés, comme ils le paraissent de nos jours; ils sont animés, personnifiés, adorés ou redoutés. Dans Tordre logique, la religion est la création immédiate du langage; dans Tordre historique, on peut dire qu'ils sont contemporains. Les découvertes de la philologie moderne ne laissent guère de doute là-dessus: Aomina, 7unnina.

Mais il en est du langage et de la religion comme de la famille et de la propriété. La civilisation les suppose et les implique, mais ils ne la produisent pas nécessairement. 11 n'est pas au monde de race ni de peuplade qui n'ait la faculté de parler, et il n'en est probablement pas qui n'ait au moins quelques lueurs de vues rehgieuses. Mais il en est beaucoup qui sont restés en route ou qui même n'ont pas dépassé le premier échelon. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si le genre humain a été un ou multiple dans ses origines. Il sulTit de constater les faits. L'histoire n'a jamais connu Thumanité que divisée en races, les unes réfractaires, les autres perfectibles. La diversité des conditions climatériques et topographiques a certainement été pour beaucoup dans ces différences d'évolution . et ceux qui admettent l'unité primordiale de l'espèce humaine, sont même obligés de croire que cette diversité y a été pour tout. Ce qui est sûr, c'est que la ci- Tilisation a requis deux choses: des races capables de la produire, et des milieux où elle pût être produite, c'est-à-dire des miUeux où la nature fût assez clémente pour laisser un libre jeu à Taclivité humaine. Les climats extrêmes lui répugnent : les fataUtés naturelles y sont plus fortes que la liberté de l'homme. U faut remarquer toutefois qu'une civihsation déjà faite et parvenue à un certain degré est susceptible d'être transplantée dans des milieux où elle n'eût pas pu naître: elle pourra y subsister et s'y développer, tout en s'y modifiant pour s'accommoder à ses nouvelles conditions. C'est là le principe de la colonisation, qui a déjà joué un si grand rôle dans l'histoire de la civilisation, et qui est appelée à en jouer un bien plus grand encore. Il faut remarquer aussi que certains miUeux ont paru plus favorables à la naissance, et d'autres au développement de la civUisation : c'est en Grèce et en ItaUe que la civilisation ancienne a atteint son apogée, mais ni les Grecs ni les Romains n'étaient des peuples autochthones; ils étaient fils d'émigrants . et leurs commencements remontaient ailleurs. Mais le littoral méditerranéen leur a

offert, non-seulement par le climat, mais aussi par les autres données naturelles, par la répartition des hauteurs et des vallées, par la configuration des côtes, ci par une juste proporliou entre Télément liquide et la terre ferme, les conditions les plus propres à stimuler leur activité et à solliciter tous les rapports des hommes entre eux. La Grèce et Tllalio, d'autres parties de TEurope encore, sont ce que les géographes modernes appellent des «terres articulées», c'est-à-dii'e membrées, des terres au littoral sinueux, échancré, découpé, et qui par conséquent offrent la plus grande étendue des côtes sous la moindre dimension. Ce sont, quand le climat ne s'y oppose pas, les milieux les plus favorables au développement de la civilisation. Le bassin méditerranéen était prédestiné. L'Aft-ique , tronc énorme sans articulation aucune, Tétait aussi, en sens contraire.

La paléontologie contemporaine, en rejetant dans un lointain formidable la naissance du genre humain sur le globe, a par cela même aussi singuUèrement reculé les origines de la civilisation. L'époque fort indéterminée , mais extrêmement reculée qu'on appelle l'hQe de pierre, ne peut elle-même pas être considérée comme répondant à l'état tout à fait primitif de Thumanité: les instriunents qu'elle nous a légués, si grossiers qu'ils soient, supposent pourtant une certaine réflexion, une certaine expérience , un certain esprit de comljinaison que les premiers échantillons de l'espèce ne pouvaient pas avoir acquis. Plus tard, mais à une distance qui s'évalue encore au moins à plusieurs dizaines de milliers d'années, on trouve des traces de dessin et de gravure, puis des ustensiles, des ornements supérieurs à ce que pourraient produire certaines races d'aujourd'hui. r\ous manquons de données touchant le rapport de ces hommes pré-historiques à leurs successeurs. Au début de Thistoire , nous trouvons la civilisation égyptienne, déjà faite, et comme une formation dont les origines se dérobent. Une civilisation, au contraire, dont nous pouvons saisir presque tout le mouvement historique , et que nous pouvons suivre , presque depuis ses débuts, dans toutes ses ramiiicafions anciennes et modernes, c'est celle de la race indo-européenne, à laquelle nous appartenons. C'est sur elle qu'on peut étudier, dans toutes ses phases, le phénomène progressif de la civUisation et voir comment ce qui était un, se diversiûe, comment le tronc se partage en rameaux, comment une race se subdivise , comment les tribus deviennent des peuples, et quel secours ou quel obstacle des peui)les rencontrent dans les milieux où ils s'établissent.

Aux débuts historiques de cette race privilégiée , on trouve les relations de famille parfaitement dénommées, et par conséquent reconnues , précisées et appréciées. Le nom de père se ramène à une racine qui signifie puissance, protection. La mère est celle qui crée et qui forme; le frère supporte ou assiste; la sœur plaît et console. La fille tire son nom de ses fonctions domestiques: elle est celle qui

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trait les vacLes et les brebis. Le chef de la famille en est aussi le prêtre ; le chef de la tribu en est le protecteur, le père. La religion est un mélange de sentiment naïf et d'intuition profonde. Cet état de la société et de l'esprit est celui dont les plus anciens monuments du sanscrit fournissent les traits; mais comme les mots qui expriment ces relations remontent aux mêmes radicaux dans toutes les langues indo-européennes, on en conclut légitimement que ces relations elles-mêmes sont encore plus anciennes, et qu'elles ont appartenu au tronc commun et primordial de toute la grande famille indo-européenne , avant toute séparation. C'est de ce fond conunun que sont sorties ensuite la civilisation brahmanique dans l'Inde, et la civihsation mazdéenne dans la Perse; c'est ce fond qu'a emporté en Europe la branche gréco-itahque qui devait créer, dans les plus heureuses conditions de cUmat et de topographie, grâce aussi au contact avec des peuples d'autre origine , tels que les Égyptiens et les Phéniciens, la plus haute civihsation de l'antiquité. C'est enfln le même fond qu'ont développé à leur manière , dans des milieux moins favorables, les Gaulois, les Germains et les Slaves, c'est-à-dire les peuples qui devaient, quand l'antiquité fut à bout, renouveler l'humanité épuisée.

À côté de la civilisation indo-européenne , il faut placer la civilisation sémitique. L'anatomie comparée ne distingue pas les Sémites des Indo-Européens , et réunit les deux familles sous la dénomination de race caucasique; mais la phdologie comparée n'est pas encore parvenue à rattacher l'un à l'autre les deux systèmes linguistiques. A la civihsation sémitique appartiennent les grands empires d'Assyrie et de Babylonie, les Phéniciens navigateurs, les Carthaginois qui ont balancé la fortune romaine, les brillantes monarchies arabes du moyen âge, les Juifs enfln auxquels a été dévolue une mission capitale dans l'histoire rehgieuse du monde , celle de développer l'idée monothéiste , et de l'implanter dans le sentiment populaire. Le christianisme toutefois est loin d'être exclusivement sémitique: il ne l'est pas du tout parles peuples qui l'ont adopté, il ne l'est qu'à moitié tout au plus par son contenu : dans le cours de son développement , il a repris, absorbé, transformé une foule d'idées, de sentiments, de traditions morales et religieuses de l'antiquité classique. Il est, en somme, la résultante de la conjonction du sémitisme et de l'indo-germanisme.

La race indo-européenne et la race sémitique sont les deux races historiques par excellence. C'est de leurs migrations, de leurs luttes, de la grandeur, de la décadence, de la transformation de leurs empires , que se compose l'histoire presque tout entière de. la civihsation; il y a pourtant en Europe une exception remarquable, qui prouve qu'il ne faut pas trop surfaire l'importance des influences originelles. Les Hongrois n'appartiennent ni à l'une ni à l'autre des deux races privilégiées; ils sont de la même famille que les Turcs et les Tarlares,et

cependant ils tiennent un rang fort honorable dans la civihsation européenne. Ils se sont parfaitement asshnilé tous les éléments de culture qu'ils ont trouvés à leur portée, et ils ont surtout montré des facultés pohtiques remarquables. Mais si ou compare leur état à celui des Turcs, on ne peut guère expliquer la dilTérence des deux degrés de civihsation que par celle des religions et par le contact plus direct des Hongrois avec la civilisation occidentale.

En Asie , nous trouvons la civilisation chinoise et la civihsation japonaise, qui se sont développées à part , en dehors du grand courant historique. Toutes choses bien considérées et pesées, nous les croirions volontiers supérieures à celle de l'Europe au moyen âge; mais eUes se sont arrêtées en tout à un point donné, et n'ont su rien développer, rien achever; il faut ajouter qu'elles n'importent véritablement pas à l'histoire, qu'elles ne nous ont rien fourni, et qu'il y aurait aujourd'hui dans le monde la même somme de progrès si elles n'eussent jamais existé. EUes n'ont fleuri que pour elles seules, et elles ont besoin aujourd'hui de l'assistance de l'Occident. Les peuples indo-germaniques et sémitiques, au contraire, se sont passé de main en main le dépôt de la civihsation, toujours accru; ils n'ont pas IravaUlé pour eux seuls; ils ont travaUlé pour le progrès général et pour l'humanité. Les civilisations américaines, antérieures à la découverte et à la conquête, ceUe des Aztèques au Mexique et celle des Incas au Pérou, quoique nullement méprisables en elles-mêmes , n'importent pas non plus à l'histoire. Toute civilisation qui n'a pas été un chaînon nécessaire du progrès, n'appartient qu'à l'érudition et à la curiosité.

Toute civilisation quelconque est relative, et ne peut être appréciée que par comparaison. La civilisation classique de l'antiquité, si grandiose et si brillante, était défectueuse et infirme au plus haut point, puisqu'elle avait à sa base l'esclavage, non pas à titre d'accident, mais comme une institution nécessaire , comme une condition dont elle n'eût pu se passer. Pourtant l'esclavage lui-môme avait été un progrès considérable, puisqu'il avait remplacé l'usage de tuer les prisonniers de guerre , de les immoler aux dieux, et peut-être de les manger. Le servage a ensuite été un progrès sur l'esclavage, ce qui ne l'empêche pas d'être, au regard de la civihsation moderne, une forme de la barbarie. La civilisation moderne elle-même, dans ses représentations les plus élevées, a des côtés qui pourront paraître barbares dans quelques mille ans d'ici. Cependant l'usage, avec lequel il faut compter, admet une séparation absolue entre l'état de barbarie et l'état de civilisation; mais comment fixer le moment déterminé où le premier cesse, où l'autre commence? Ce moment est précisé par l'étymologie; c'est la constitution d'une société assise, d'un corps pohtique et civil , régi par des lois qui garantissent dans une certaine mesure les personnes etla propriété individuelle. Une tribu errante, de quelque viitualité qu'elle soit douée,

CIVILISATION

est encore hors de toute civilisation. Une tribu sédentaire qui en est restée à la propriété collective, nest guère plus avancée. La propriété individuelle est une condition essentielle, beaucoup plus nécessaire que d'autres auxquelles nous reconnaissons pourtant avec raison une très-haute valeur, telles, par exemple, que la famille monogame. La polygamie est désastreuse, au double point de vue de la morale et de l'économie sociale, et cependant des civilisations brillantes , comme celle des Arabes au moyen âge, ont pu s'en accommoder pendant un assez long temps. Il ne faut pas omettre d'ajouter quelles en sont mortes, comme l'antiquité est morte de l'esclavage, après en avoir vécu.

Personne ne s'avise plus de recourir à la fiction d'un contrat social primitif pour rendre compte du passage de l'état sauvage à l'état civilisé. Cette hypothèse de Rousseau, prise au pied de la lettre, a fait beaucoup de mal; la France a eu le loisir de la vérifier à ses dépens, depuis la Révolution, et de constater qu'il n'est pas tout à fait aisé de construire un établissement pohtique sur une table rase. L'État n'a pas plus été fabriqué de toutes pièces que le langage. 11 a été, lui aussi, un développement spontané , et même un développement qui n'est arrivé à son terme que dans les temps modernes. La Cité antique absorbait trop l'individu dans la collectivité , et elle gardait en elle-même quelque chose de défectueux et d'inorganique. Les cités grecques étaient Lien, si l'on veut, des États; mais il est à remarquer que les Grecs, malgré tout leur génie, ne sont jamais parvenus à constituer entre eux l'État fédératif auquel ils tendaient, et qui eût peut-être été leur sauvegarde. Les Romains, incontestablement le premier peuple politique de l'antiquité, n'ont pu réaliser l'État que sous la forme ignominieuse, et beaucoup plus extérieure qu'organique , de l'empire. Quant à leur république, elle n'avait été jusqu'au bout qu'une agrégation confuse de cités et de provinces soumises à des régimes divers. On observe donc, dans la constitution de l'État, comme dans la marche de la civiUsation générale, un développement successif et de nombreuses gradations. La forme la plus ancienne a certainement été la théocratie, qu on découvre ou devine à l'origine de la plupart des sociétés politiques de l'antiquité, qui a ensuite voulu reparaître à des époques diverses, et dont les prétentions importunent ou alarment encore parfois la société moderne. Le régime des castes, connu surtout par l'Egypte et par la civilisation brahmanique, qui l'a conservé jusqu'à nus jours, a probablement été le résultat combiné de la théocratie et de la conquête. Ce sont là des types extrêmement défectueux; ils sont trop contraires à la liberté ; ils compriment trop le ressort moral de l'individu; ils sont trop inconciliables avec le progrès qui est la loi des sociétés et de l'humanité, lis n'établissent qu'un ordre extérieur qui produit, au bout d'un certain temps, l'immobilité et la mort, à moins qu'ils ne fléchissent eux-mêmes

ou ne soient brisés. Mais il ne faut pas omettre d'ajouter que des types meilleurs et plus humains n'ont pas été non plus a l'abri de la décadence. Il n'y a jamais eu de société pohtique qui possédât en elle-même, et par la vertu de ses formes, une garantie indéfinie de durée, il n'y en aura jamais, et ce sont précisément les meilleures, les plus libres, celles qui sont les plus conformes à la nature morale de l'homme qui imposent aussi à leurs membres les obligations les plus étroites, les plus constants ellorts, laplus stricte surveillance d'euxmêmes et de la chose pubhque. L'homme ne sera jamais libre que dans la mesure où il comprendra et pratiquera le devoir, où il saura remplacer la contrainte extérieure par celle de la conscience. Jusqu'à la fin des temps, ceux qui ne sauront pas se gouverner euxmêmes devront subir la fatalité d'être gouvernés.

Ce qui distingue nettement les institutions libres des temps modernes de celles de l'antiquité , c'est le régime représentatif, seul moyen d'étendre le gouvernement libre au delà des limites de la cité ou du canton, et de l'appliquer à un État de quelque importance. Le régime représentatif repose en dernière analyse sur ces deux principes , qu'il est nécessaire de ne pas séparer: 1° que la population de l'État est trop nombreuse pour que le peuple tout entier puisse prendre part à la gestion des affaires publiques; 2" que, dès lors, le peuple doit se faire représenter par les plus capables et les plus dignes. Ce régime exclut donc le mandat impératif, qui découle de l'idée absurde de la prétendue infaillibilité du peuple souverain ; il s'accommode aussi bien de la monarchie que de la république, et c'est encore là un des traits qui distinguent essentiellement la civilisation moderne de la civilisation ancienne. Celle-ci n'a connu la liberté que sous la forme républicaine, mais avec l'esclavage au-dessous de l'état des hommes libres. L'exemple de l'Angleterre et de la Belgique prouve , au contraire, que la liberté moderne s'accommode fort bien de la royauté, a la conditiou toutefois que celle-ci sache s'accommoder aux conditions de la liberté. La forme monarchique est plus historique, la forme républicaine est plus logique.

Une question que nous devons toucher en passant est celle de savoir si la religion, qui a certainement joué le principal rôle à l'origine de toutes les civilisations, et qui en a tenu un considérable dans tout le cours de l'histoire, si la religion, disons-nous, doit accompagner la civilisation dans tout son développement ultérieur. Une opinion qui gagne incontestablement du terrain voudrait la reléguer dans le passé, ou même la considère comme une création arbitraire et funeste du despotisme sacerdotal. Il faut, ce nous semble, distinguer entre la religion et les religions, ou plutôt entre le sentiment religieux inné à l'homme, et les formes diverses que ce sentiment a successivement revêtues chez les divers peuples et dans le cours de l'histoire. Ces

CIVILISATION

formes sont soumises à la loi générale de ]a vie. Précisément parce qu'elles ont pleinement exprimé l'esprit d'une génération , elles expriment un peu moins l'esprit de la génération suivante, et elles finissent par devenir une gène et un obstacle, à moins qu'elles n'aient assez d'élasticité pour suivre la marche de l'histoire. Mais ce n'est pas là un fait particuher à la sphère religieuse de l'humanité. On l'observe aussi dans l'histoire des constitutions poUtiques, lesquelles deviennent mauvaises à un certain moment, précisément parce qu'elles ont été bonnes à un moment antérieur, et qui, si elles ne sont pas aptes à évoluer dans le sens du progrès, sont finalement renversées par les révolutions, à moins qu'elles ne dépérissent et meurent tout simplement. Les formes passent , mais l'esprit humain est aussi naturellement rehgieux qu'il est naturellement politique, naturellement artistique, naturellement scientifique , naturellement industriel, naturellement social. Il se persuade quelquefois du contraire, quand il a devant lui des formes arriérées, dont l'empire, après avoir été légitime, est devenu usurpateur. Mais quoi qu'il fasse et quels que puissent être ses progrés dans le domaine du fini, l'univers, l'infini ie surplomberont , l'obséderont toujours comme des grandeurs incommensurables , et cette obsession , c'est la religion.

La civilisation, nous l'avons vu, est spontanée dans ses origines; elle l'est restée aussi jusqu a présent dans ses développements. Étant donnée la nature humaine, elle ne pouvait pas ne pas naître; née, elle ne pouA'ait pas ne pas se développer; elle est un capital que les générations, les siècles, les peuples se sont transmis, toujours accru par une incessante mise en œuvre. Cette transmission a sans doute été souvent troublée, car si l'histoire a, d'un côté, sa fataUté, elle a de l'autre ses accidents; mais la fatalité du progrès a toujours repris le dessus. L'histoire a suiAi sa propre marche , généralement indépendante des volontés qui ont prétendu la diriger, et à plus forte raison supérieure à celles qui ont a"ouIu l'arrêter. Les effets généxaux ont toujours répondu aux causes générales, mais rarement aux intentions des personnes. Alexandre , César. Mahomet, Charlemagne, ont été de grands hommes et ont fait de grandes choses. Ils avaient, sans nul doute, conscience de leur gloire; mais quant à la conscience des résultats généraux de leur œuvre , ils ne l'avaient ni ne pouvaient l'avoir. Alexandre en ouvrant l'Orient, les Romains en unifiant le monde ancien, ne se doutaient pas qu'ils travaillaient pour le christianisme ; Mahomet ne pensait pas aux Turcs, et Charlemagne n'avait aucun pressentiment ni de la France ni de l'Allemagne modernes. Il ne se doutait même pas que, deux siècles après lui, les papes, ses vassaux, s'érigeraient en maîtres des Césars. Il en est de même des inventeurs, dont la part est si grande dans la marche de la civilisation. Christophe Colomb croyait aller aux Indes. Ki Watt, ni Fultoû, ni Stéphcusou uont pu mesurer au

début toute la portée de leurs inventions, qui révolutionnent le monde.

La civilisation moderne a repris et continue la civilisation ancienne; mais elle s'en distingue aussi par des traits essentiels , dont nous avons déjà noté quelques-uns au cours de cet article. Le christianisme l'a élevée et pénétrée; c'est lui qui a implanté dans le monde l'idée d'une fraternité générale entre les hommes, idée qui malheureusement n'a pas encore réussi jusqu'à présent à empêcher les guerres même entre les peuples les plus civilisés, mais qui marque le but où tendent ies efforts de l'histoire. Mais il ne faut pas oublier que le christianisme lui-même est un produit de l'antiquité, et, comme nous l'avons dit, la synthèse de l'esprit sémitique et de l'esprit indogermanique.

Par un certain coté, il faut prévoir que l'antiquité ne sera jamais dépassée, ni peutêtre même égalée. Dans Part, les Grecs resteront probablement à jamais les maîtres du genre humain. Les siècles et les peuples subséquents ont trouvé des expressions différentes du beau, mais non supérieures. Dans les lettres, quoique Pesprit moderne s'y soit frayé bien des voies nouvelles, ils demeurent au moins nos égaux. Par tous les autres côtés, la civihsation moderne est supérieure. Cela ne peut faire question, ni pour la science, ni pour le développement industriel, ni pour les conditions sociales et politiques. Pour la science , la chose va de soi: les derniers venus y sont toujours supérieurs à ceux dout ils héritent. En industrie, Pantiquité n'a rien eu de comparable à la puissance des moyens dont nous disposons, et des résultats auxquels nous arrivons. Les anciens étaient plutôt industrieux qu'industriels. Ils étaient pourtant du même sang que nous; ils avaient des aptitudes au moins égales. Leur infériorité industrielle provient sans doute de ce qui fait aussi le côté sombre de leur civilisation politique. Ils n'ont pas éprouvé le besoin d'inventer des machines , parce qu'ils avaient des machines Aivantes. Les hommes libres de l'antiquité avaient une existence olympienne. Ils considéraient tout travail, autre que celui de larlisle, comme une dégradation, comme une servitude.

Ce qui distingue encore la civilisation moderne de la civihsation ancienne , c'est sa rapidité , c'est sa progression véritablement foudroyante. D'un seul coup, Christophe Colomb accomplit plus que n'avaient fait , en dis siècles, les navigations phénicienne, grecque et romaine. L'imprimerie n'est pas un fait d'une moindre portée. Que dire de la vapeur, de Pélectricité, de leurs applications et de leurs transformations? La grandeur et la succession incessante des inventions et des découvertes donnent à la civilisation moderne un caractère gigantesque.

Et cependant , malgré la rapidité de sa marche et les prodiges qu'elle accomplit, elle ne doit pas nous éblouir, et nous ne devous pas nous en montrer trop enorgueillis. Non-seulemeut la plus grande partie du globe reste dé-

CIVILISATION. — CLEEGÉ.

volue à la barbarie , mais la civilisation européenne elle-même ne se compose guère encore , à tout prendre, que d'une couche assez superflcielle ; tant qu'il y subsiste des causes et des risques de guerre et de révolution, nous éprouvons le besoin de croire que la civilisation, même dans le milieu le plus civilisé du monde, est très-loin d'avoir dit sou dernier mot.

A. ]N'efftzer.

Comparez: Beaux-Arts, Climat, Cosmopolitisme, Force, Histoire, Intérêts moraux et matériels, Littérature , Mœurs , Xalionalité , Passions , Patrie , Progrès, Races, Raison, Sauvage, Sciences, Self-Government, Villes et Campagnes.

CLAN, synonyme de tribu ou de famille dans la langue gaélique. C'est en Ecosse, dans les highlands (montagnes), que ce terme s'est le plus longtemps conservé. Les membres d'un clan se considéraient comme descendant tous d'un même aïeul; ils obéissaient à leurftenîou chef comme à un père, et se soutenaient entre eux avec beaucoup de dévouement. Les offenses reçues par l'un d'eux étaient ressenties, et au besoin punies, par tous. Un système de vengeance semblable à la vendetta corse régnait dans les highlands. Tous les membres d'un clan avaient un même nom de famille qui commençait invariablement par Mac (fils) , par exemple Jl'Donald, M'Kenzie, M'Intosh. M'Gregor. — nous venons de nommer les clans les plus célèbres. C'est dans '^'alter Scott qu'il faut chercher la description détaillée des mœurs de ces tribus. Après labataille de CuUoden, en 1 745, l'organisation des clans a été supprimée par le gouvernement anglais. C'était, d^'aiileurs. une organisation qui ne cadrait pas avec notre civilisation; elle était une barrière au progrès, facilitait les violences et ne pouvait produire aucun bien. M. B.

Comparez : Penpie , Tribu.

CLASSES. Voy. États.

CLASSES (Impôt des), CLASSENSTEUER.

Voy. Prusse.

CLASSES MOYENNES. Voy. Bourgeoisie, Tiers État.

CLASSES OU'VRIÈRES. Voy. Ouvriers.

CLERGE. Le mot clergé appartient à la langue de la religion chrétienne. Il dérive d'un terme grec, ySt.r^çny.'o:, . élu, choisi, venant luimême de xXTjpo;. sort, lot, bon lot, et qui, passé dans la langue latine sous la forme de clericus, a donné naissance aux mots romans clerg, clerc, cler; c'est de là que sont sortis, en définitive, les mots français clergie, clergé.

Le mol grec xXrjpoç n'a pas, dans le JNouveau Testament » , le sens qu'exprime son corrélatif français, clergé. On entend par ce dernier terme le sacerdoce chrétien , et plus spécialement le corps des ecclésiastiques catholiques. Le mot xXrpo? est appliqué, au contraire, dans

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