COLPORTAGE
correctionnels, à un emprisonnement d'un mois à six mois, et à une amende de 25 fr. à 500 fr., sans préjudice des poursuites qui pourraient être dirigées pour crimes ou délits, soit contre les auteurs ou éditeurs de ces écrits, soit contre les distributeurs ou colporteurs eux-mêmes.»
Une condition de rigueur pour obtenir l'autorisation, c'est d'être porteur d'un certilicat de bonnes vie et mœurs. Ce certificat est naturellement délivré presque à toute personne n'ayant commis aucun crime, ni délit grave; par conséquent, il ne paraissait plus, en 1852, offrir des garanties sullisantes. On créa donc la commission de colportage , chargée de lire les ouvrages destinés à être vendus parles marchands ambulants. Les livres admis par la commission sont marqués d'une estampille, et depuis cette époque aucun imprimé ne peut être colporté s'il ne porte cette marque d'innocuité.
Qu'on le remarque bien, un ouvrage qui n'a pas été jugé digne de recevoir l'estampille ollicielle n'est pas pour cela exclu complètement du commerce de la librairie : il peut être exposé dans les fenêtres des libraires et circuler dans les ballots des commissionnaires: la vente par le colportage est seule interdite. Ceux qui approuvent la loi pensent qu'un livre refusé par la commission reste encore accessible au public sérieux et qu'il appartient à l'administration de faire, pour le lecteur mineur ou incapable, ce que le père fait pour ses enfants : elle le préserve de l'influence des mauvais livres.
Ceux qui trouvent la loi excessive n'admettent pas que, dans un pays de suffrage universel, on puisse parler d'un public mineur ou incapable. Ils craignent qu'on ne pousse • ti"op loin les conséquences du principe de la tutelle, et que, sous prétexte de moralité, on ne juge ks opinions et jusqu'aux systèmes scientifiques. On cite Galilée et l'astronomie appelés devant le tribunal ecclésiastique. On trouve dur qu'un individu, ou deux ou trois, se substituent, vis-à-vis de l'auteur, au public, son juge naturel.
Encore une fois tout dépend de l'interprétation de la loi et du mode d'application. Que ce mode puisse varier , nous en trouvons la preuve dans la note suivante , insérée au Journal des bcbals du 25 octobre 1871 et reproduite par le Temps du lendemain :
« l'Iiisieurs correspondances étrangères accusent depuis quelque temps le président de la république française d'avoir rétabli la commission du colportage, qui avait été instituée .sous l'Empire, et dont la mission consistait à accorder ou à refuser l'autorisation défaire circuler les livres nouvellement i)ubliés.
«Ces accusations manquent complètement d'exactitude. La commission proiirement dite du colportage, c'est-à-dire celle qui s'occupait spécialement de la circulation des livres . n'existe plus.
" Ce qui est vrai, c'est qu'on vient de rétablir (a commission du colporlage en ce qui concerne les petits opuscules, les cliansons, les almanachs, les gravures, les dessins, les ca-
ricatures. D'autre part, les gares de chemins de fer ont cessé d'être assimilées, comme cela avait lieu sous l'Empire, au colporlage. »
Est-il nécessaire de répéter que les livres n'avaient besoin de l'estampille de la commission que pour être colportés? On ne colporte généralement que «les petits opuscules, etc.". La lettre n'a donc pas changé, l'expérience seule pourra dire si c'est l'esprit. Aous espérons, en tout cas, que l'interprétation de l'avenir ne commettra pas les excès de l'interprétation du passé.
Ainsi des jurisconsultes, des représentants ayant fait partie de l'Assemblée nationale en 1849, ont soutenu conformément à l'évidence que la loi avait en vue uniquement le colporteur et le distributeur de profession. iS'éanmoins, la cour de cassation a décidé, par arrêt du 15 février 1850 et postérieurement, que la loi ne distingue pas entre la distribution habituelle, salariée, et la distribution accidentelle d'un écrit, fùt-il non coupable en lui-même. Un arrêt du 17 août 1860 incrimine jusqu'à «la distribution d'écrits sans autorisation , quoiqu'elle soit faite par l'auteur lui - même et d'une manière restreinte », et la rend punissable par l'article 6 de la loi de 1849 [roy. ci-dessus). Ajoutons que cette doctrine a paru, même aux yeux de la magistrature, avoir été poussée trop loin, puisque, dans un procès célèbre, le procureur général de la cour impériale de Douai (arrêt du l'^'' décembre 1862, Mirés) reconnaît qu'un auteur a le droit de faii'e hommage de son livre à plusieurs personnes.
Un autre point d'interprétation qui a soulevé une vive polémique , c'est la question de savoir si un bulletin électoral (ne contenant que le nom de la personne à élire) était ou non un écrit.
Plusieurs électeurs et candidats ayant pensé qu'un nom ne pouvait être un écrit, qu'on n'avait pas à soumettre un bulletin électoral à la commission du colportage pour obtenir son jugement sur sa moralité et un bon pour circuler, ils furent poursuivis par le gouvernement; mais les cours impériales saisies ayant renvoyé ces électeurs ou candidats des fins de la plainte , la cour de cassation , chambre réunie, a décidé, en séance solennelle du 30 janvier 1857, que la distribution des bulletins électoraux rentrait dans la catégorie des actions défendues parla loi de 18 49. (Cet arrêt se trouve avec ses motifs dans notre Annuaire de l'administration française pour 1858.)
L'arrêt de la cour de Douai que nous avons cité, consacre une autre interprétation rigoureuse, et , par conséquent , critiquée [voy. le Temps An 4 décembre 1862), c'est l'interdiction de distribuer un mémoire judiciaire.
Un homme d'esprit a dit: Donnez -moi quatre lignes de l'écriture d'une personne quelconque, je me charge de la faire pendre. Ne peut-on pas dire, à plus forte raison, qu'il est possible de tout tirer d'un texte de loi? On peut y voir de bonne foi bien des choses que le législateur n'avait aucune intention d'y mettre. Seulement
COLPOETAGE. — COMMERCE.
011 ne devrait pas oublier qu'eu souillant trop fort, loin d'activer la flamme, on l'éteint. Dès qu'une 0|)iuion, une doctrine, une interprétation a été poussée dans un sens jusqu'à sa deruière limite, il s'établit uue réaction. Les e.\trémes se louchent et se suivent; il faut donc rester dans la modération.
Les pays étrangers qui réglementent le colportage des marchandises, surveillent naturellement la vente ambulante des livres ; mais il ne parait pas que cette matière ait passionné les esprits, l'n Allemagne, on donne un Hausù-pass ou passe-port de colporteur ; en Angleterre, le hawker ou pedlur prend une licence (une patente), qu'on ne lui accorde que s'il est porteur d'un certificat de bonnes vie et mœurs délivré par le pasteur et deux habitants de la localité. Les droits de licence sont de 4 livres sterling par an, plus 4 livres par chaque animal employé.
En France, le colportage des livres est souvent l'instrument de la propagande des partis avancés. En Angleterre, il constitue un moyen de moralisation et de propagande religieuse entre les mains du clergé anglican. Des sociétés se sont formées sous ses auspices pour faire choix d'ouvrages dignes d'être recommandes ; elles payent des colporteurs (appointements lixes et remises), leur prescrivent un itinéraire et les surveillent. 11 y a lieu de penser toutefois que ces sociétés, auxquelles on peut reprocher un esprit exclusif, ne sont pas les seules qui s'occupent en Angleterre de répandre l'instruction parmi le peuple.
M.\URiGE Blogk.
Compares : Presse, Propagande.
COMICES. Dansle langage politique moderne, ce mot a conservé à peu près sa signification ancienne, synonyme d'assemblée électorale ou de réunion d'électeurs primaires. (Voy., du reste, le mot Assemblée du peuple. )
CoMi'AUEZ : CoUége.
COMITAT. Nom des districts hongrois formant une unité administrative et en quelque sorte politique. Le nom vient du lalin copies et pourrait très-bien être traduit en français par le mot co;;(^e; le terme hongrois est var-me(jye. Eu y couqjreuant la Transylvanie, ou compte ô2 comitats. Ces circonscriptions sont d'une étendue extrêmement ditférente; il en est qui ont vingt fois la superficie et la population de telle autre, mais ces circonstances ne modifient en rien leur égalité devant le droit politique. {Voij. Autriche- Hongrie.)
COMITÉ. COMMISSION. Ces deux mots ont nue même raciue et une signitication assez senibhible ; souvent l'usage les confond. INéannioius on emploie généralement commission pour les réunions d'hommes spéciaux ou d'hommes supposés compétents, chargés d'étudier une question déterminée, ou de remplir une mission temporaire. Le comité a plutôt une tâche durable, permanente. Il est quehiuefois (comme la section, la chambre ou le bureau)
une des parties d'un corps plus nombreux; it est souvent aussi unique et charge d'exécuter les décisions d'une assemblée ou de veiller à leur exécution.
En Angleterre, chaque chambre tout entière se forme en comité iconiittee gênerai) ; elle abandonne alors, dans des cas prévus, la solennité m ordinaire des débats, le speaker est remplacé. ^ par un antre président, etc. (Voy. Procédure parlementaire.) En France, des réunions politiques et scientifiques déclarent le comité secret, lorsqu'elles veulent délibérer en l'absence du public sur les affaires particulières, sur des objets qui n'admettent pas la publicité, ou dont la publicité serait momentanément inopportune.
Il y a eu, dans les différents pays, des comités qui se sont rendus célèbres à différents titres; mais aucun n'a jeté \\n éclat aussi sinistre que le comité de salut public. (Voy. Salut public.)
COMMERCE. Si Ion envisage dans le détail les opérations du commerce, pour quelquesunes dont la grandeur frappe les yeux, la plupart sembleront mesquines et vulgaires. Mais elles apparaissent sous un tout autre aspect quand ou les considère dans leur ensemble et dans leurs résultats. Cet échange de produits et de services, c'est en dernière analyse le fond même de la société. Cette diversité des productions et des facultés productives est le lion qui unit les uns aux autres les habitants d'une même localité, la ville et la campagne, les provinces d'un même État, les ditférents peuples et jusqu'aux points du monde les plus éloignés.
C'est ce que Virgile a exprimé dans de beaux vers, Addison dans une prose non moins classique. Mais ce qui était vrai à leur époque l'est encore plus de nos jours. Les produits au moyen desquels le commerce rai)proche les nations, sont , dans les Gi'orgiques , quelques objets de luxe, des parfums et de l'ivoire. Dans le Spectateur, c'est la toilette d'une femme du monde, c'est son arsenal de coquetterie emprunté à cent climats. On pourrait citer encore aujourd'hui les mêmes articles; mais il s'en offre d'aulres d'une consommation bien autrement considérable. Le déjeuner du plus moJeste habitant de notre zone tempérée est fourni par la zone torride, à qui la Providence a départi le café, le thé, le cacao et le sucre, l'n filament récolté à quelques mille lieuesdc nous, le coton, entre dans l'hab llement de tous les Européens, pauvres et riches, tandis que les Africains et les Océaniens, les Américains et les Asiatiques, sont vêtus, pour la plupart, avec les cotonnades et les lainages, les toiles de lin et les soieries des fabriques de l'Iiurope. Telle est l'étroite solidarité que le commerce de notre siècle a établie entre toules les parties du monde.
L'histoire du commerce n'est pas, à proprement parler, celle de la civilisation ; elle n'est pas même celle de la civilisation purement matérielle; elle ne traite spécialement ni de
COMMERCE
l'iudustrie, ni de ragriculture, ni des fmauces, ni de l'administration publique. Tout cela, néanmoins, s'y trouve plus ou moins compris ; on ne peut décrire les opérations du commerce, sans mentionner, au moins d'une manière sommaire, l'élat de l'a-riculturc et des fabriques qui les alimentent, ainsi que les mesures de lautorité qui les encouragent ou les paralysent. L'histoire du commerce se confond presque , à certains égards, avec l'histoire de la civilisation tout entière. Quels sont , en efl'et , le principe et le résultat essentiel du commerce? C'est la division du travail, d'abord, entre les habitants d'un même lieu , puis entre des lieux voisins, puis enlin entre toutes les contrées du globe. Les échanges sont nés de la diversité des occupations et des produits; et en s'animaut, en se nudtipliant dans le cours des siècles, les échangés , à leur tour, ont provoqué cette diversité; sous leur influence, les diiférentes localités, les dilîérents paj's, ont trouvé intérêt à produire de préférence certains articles et à acheter les autres. Cette harmonie, cet équilibre savant de la production n'est pas réalisé encore sur le globe ; il faudra encore de longs efforts, de longs tâtonnements, pour l'atteindre. Mais, du moins, est-ce un fait constant dès aujourd'hui, que les progrès du commerce correspondent et sont identiques avec ceux de la divisioa du travail. Or, les progrès de !a division du travail, ce sont les progrès mêmes de la civilisation, c'en est comme l'épanouissement successif. Ce principe de la division du travail, procianié par réconomic politique, ne borne pas sa fécondité aux ateliers et aux usines; il préside à toutes les œuvres de l'homme; il règne dans les sciences et dans les beaux-arts, de môme que dans l'industrie. Voilà comment on ne peut faire l'histoire du commerce, sans faire en quelque sorte celle de la civilisation elle-même.
L'hisloire du commerce est intéressante par les enseignements qu'on peut en tirer. Elle fournit une réfutation péremploire de ce faux spiritualisme qui dédaigne ou qui réprouve le commerce, et, en général, ces travaux matériels , sans lesquels le commerce n'existerait pas et qui n'existeraient pas non plus sans lui. Déjà le raisonnement établit que ces travaux aussi sont une application de l'intelligence; que, loin do la dégrader, ils créent sa domination sur la matière ; que, sans le bieu-être et les loisirs qu'ils a.ssurent, les sociétés humaines n'auraient jamais pu cultiver les lettres, les sciences et les beaux-arts. L'histoire montre, de plus, que partout où le commerce a prospéré, les lettres, les sciences et les beaiix-aris ont fleuri. Nous ne savons rien de leur culture à Tyr ni à Carlliage; mais quels ont été chez les anciens Grecs leurs foyers les plus brillant? sinon les centres commerciaux les plus animés, rionie d'abord, puis Corinihe et Athènes, puis, dans les derniers temps, Alexandrie? Le génie dus Arabes, éveillé par l'enthousiasme religieux, se produit avec le même éclat dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral. C'est la prospérité conmierciale de Venise, de Gênes et
de Florence qui prépare l'Italie des Médicis. C'est au milieu des comptoirs de Bruges, d'Anvers et d'Amstertaiu que surgit l'école flamande et hollandaise. Sous l'impulsion en tous sens qu'elle a reçue de Louis XIV et de Colberl. la France compte déjà trois siècles de grandeur commerciale et industrielle autant que scientifique et littéraire. Les Français, les Anglo- Saxons d'Europe et d'Amérique, et les Allemands sont aujourd'hui les peuples les plus commerçants, les plus induslr.! ux , les plus riches ; ils sont aussi les plus éclairés.
L'histoire du commerce montre quelles sont les conditions de sa prospérité. On y voit que la nature a fait beaucoup pour lui; car nonseulement elle a réparti ses dons entre les divers pays comme dos aimants irrésistibles qui attirent leurs habitants les uns vers les autres, mais elle a distribué la terre et l'eau sur ce globe, de manière à y faciliter, à y provoquer les communications; elle a disposé les Iles sur certaines mers comme les anneaux d'une cliaine; elle y a réglé les courants; des continents , elle a détaché les péninsules, elle y a formé des isthmes, elle y a pratiqué des routes dans leur iiUérieur en creusant le lit des fleuves et des rivières; elle a parsemé leurs déserts d'oasis, elle a préparé sur leur littoral des rades et des ports. File a créé ces véhicules vivants, le bœuf. Fane, le cheval et le chameau. Elle a doué d'un goût et d'une aptitude particulières pour le négoce, certaines races humaines, cette race sémitique, par exemple, quia fourni les Phéniciens, les Carthaginois, les Arabes et les Juifs; et elle a invité, forcé même au commerce et à la navigation , les riverains des fleuves et des mers. Mais l'histoire enseigne que tous ces présents de la nature eussent été stériles si les hommes n'eussent pas su en tirer parti et que le commerce ne pouvait fleurir qu'à des conditions qui dépendaient de leur sagesse et de leur volonté.
Si le commerce réservait ses profits au sol le plus fertile et au climat le plus beau, il ne cesserait pas de vivifier cette région de FAsie occidentale; qui, depuis les anciens, depuis les Arabes, n'a rien perdu de sa magnificence naturelle; il préférerait aujourd'hui le soleil de FEspagne aux brumes de 1 Anglelerre. Des événements de force majeure , sans doute . peuvent lui faire abandonner les parages qu'il fréquentait et qu'il animait le plus; ainsi, l'Italie de nos jours ne peut plus être par lui ce qu'elle a été depuis les croisades jusqu'à la découverte du cap de Bonne-Espérance. Mais ce qui Fattire , ce qui le fixe en dernière analyse, c'est l'intelligence et le travail de Flionmie. L'homme civilisé retire des richesses du terrain le plus ingrat; il accumule des trésors sur un rocher, dans des lagunes ou dans des marécages, opiniàtréuK'nt disputés à la mer; il transplante d'une contrée a l'autre la vigne et le ver à soie, et fait du vin et de la soie des articles considérables du commerce européen; il construit des routes ainsi que des canaux; il creuse des bassins et des docks ; il aflronte les glaces du pôle et les feux des tropiques ; avecla boussole
COMMERCE
et la voile, il franchit sans peur les ocèuiis; avec la vapeur, les chemins de fer et la [ë\égrapiiie électrique, il supprime le temps et l'espace.
Les travaux de l'homme, par lesquels vit et yraudit le commerce, supposent une condition fondamentale, la sécurité. Le commerce n'est florissant qu'autant que, comme au temps du roi Salomon, chacun repose sans crainte sous sa vigne et son liguier.
Celle sécurité , que l'individu ne peut se ■donner à lui-même, est le fruit de l'association; elle dépend du bon ordre et de la puissance de 1 Élat. Au dedans, elle est détruite par l'anarchie ou par ces despotismes ineptes , comme il en subsiste encore, qui ne respectent aucun droit et qui ne savent pas même proléger les personnes et les propriétés. Au dehors, elle est menacée par la guerre et par la barbarie. Dans la plupart des siècles écoulés , le commerce s'est vu constamment exposé a leurs menaces; il n'y a échappé qu'avec des peines infinies. Dans beaucoup de pays, la religion la pris sous sa sauvegarde; il s'est fait pèlerin et il a établi ses marchés et ses bazars auprès des sanctuaires de Méroé, auprès des mosquées de la Mecque ou des pagodes de Bénarés. Tour se préserver du pillage ou de la piraterie , il a employé les caravanes, les voyages de conserve, les escortes militaires. Lorsque les hordes guerrières ravageaient les continents, des iles ou des points naturellement fortifiés sur les continents eux-mêmes lui ont offert des abris. Au moyen âge, les villes se sont liguées entre elles et ont soutenu des luttes opiniâtres contre les brigandages et les exactions de la féodahté. De nos jours, grâce au système politique de l'Europe moderne, grâce aux progrès du droit international et des idées, la sécurité du commerce est entière ou n'est qu'accidentellement troublée, dans tout le vaste domaine où règne notre civilisation.
Mais d'autres conditions sont nécessaires. On s'est demandé ce qui est le plus favorable au commerce, de l'autorité ou de la liberté , ou pour parler plus nettement, d'un despotisme •éclairé ou d'une sage liberté politique. La réponse que donne l'histoire varie suivant le tempérament des peuples qu'on envisage, suivant l'âge de leur civilisation, suivant les circonstances. A part la sécurité que l'un et laulrc garantissent également, un despotisme éclairé entre les mains d'un Cromwell, d'un Louis XIV, d'un Pierre I^"", d'un Frédéric II, imprime au commerce d'un Élat une impulsion vigoureuse. U peut dégénérer en tyrannie violente et aveugle; mais la Uberté aussi dégénère en licence. Cependant le règne prolongé du despotisme amène la stagnation, l'iimnobilité , la décadence, témoin l'empire romain et l'Espagne. C'est la liberté qui entretient la vie et lés progrés du commerce , elle a ses grands citoyens , comme l'aulorilé ses grands monarques. Sous la double exaltation du sentiment religieux et de l'anleur guerrière, les Arabes, soumis à des califes absolus, se régénèrent et deviennent une grande race commerçante. ]\l;iis la plupart des mer-
veilles commerciales ont été l'œuvre de la liberté; c'est elle qui, dans l'anliquité, a fait la prospérité de Tyr, de Carthage et des principales villes de la Grèce; elle animait, au moyeu âge, les républiques marchandes de l'Italie, comme les comnmnes de la Flandre et de l'Allemagne; c'est à elle, il y a deux siècles, que la Hollande a dû sa fortune extraordinaire; les trois grandes puissances commerciales de notre époque, l'Angleterre, à partir de 1688; les Étals-Unis, depuis 1783; la France, après 1815, sont les filles de la liberté.
L'histoire du commerce comporte les mêmes divisions que Fhisloire politique : antiquité, moyen âge, temps modernes. La première période s'étend des temps les plus reculés jusqu'à la chute de l'empire romain, en l'année 47G de l'ère chrétienne. La seconde embrasse les siècles écoulés de 476 à 1 492 , année de la découverte de l'Amérique. La troisième période commence à cette dernière date et continue jusqu'à nos jours. Ces trois périodes vont être ici successivement retracées, ou pour mieux dire, simplement esquissées, autant que le permettent les bornes étroites du présent travail.
JN'ous n'avons pas à nous perdre ici dans la nuit des origines, ni à remonter jusqu'aux temps primitifs , où l'échange seul, dans le sens restreint du mot, régnait entre les hommes, et où la division du travail, en provoquant la création de la monnaie, donna naissance au commerce proprement dit. Le commerce était primitivement borné à la terre, et il resta tel essentiellement durant la prejuière période et jusqu'à la fin de la seconde, c'est-à-dire jusqu'à la découverte de l'Amérique. Les plus anciens foyersfurent l'Asie et l'Afrique; il n'anima FEurope que plus tard. En Asie et en .yrique. il se développa peu à peu à laide des caravanes (voy.) ou des troupes de marchands qui se réunirent pour se défendre en commun contre les périls du voyage. De là, des routes tracées au milieu des déserts; des stations, des marchés, plus tard des centres de commerce plus ou moins considérables. Au sein de ces solitudes souvent arides, le chameau rendait de grands services, comme bête de somme. Le commerce était avant tout alimenté par des objets d'un transport facile et d'un grand prix, tels que des épices , des parfums, des pierres précieuses. Les trois continents de l'ancien monde formaient une masse compacte de pays, qui pouvaient communiquer entre eux sans le secours de la navigation. Cependant la navigation surgit à son tour. Elle apparut sur les côtes de l'Asie et de l'Afrique. Elle resta longtemps un simple cabotage, et les peuples eurent beaucoup de peine à surmonter la peur que la mer leur inspirait. La Méditerranée, que les trois continenls entourent, ollVant sur une étendue relativement médiocre, unemullitude d'Iles, de baies, de détroits, de prcsqu'iles et de langues de terre, devint, depuis las colonnes d'Hercule jusqu'au fond de la mer iNoire, le théâtre principal du commerce maritime des anciens. Les golfes Persique et
COMMEECE.
Arabique, puis la mer des Indes, élargirent son domaine.
Le commerce, à ses débuts, fut naturellement timide et incertain. Il eut à lutter contre des éléments rebelles , il fut paralysé par des guerres incessantes , entravé par un état social défectueux, qui manquait de sécurité; en certains pays régnaient les castes, partout l'esclavage. Le capital était rare , le crédit inconnu. Il était de règle que le marchand accompagnât sa marchandise, et sa profession était généralement vouée au mépris. Cependant, malgré tant d'obstacles, on remarque, dans la voie du commerce, d'heureux efforts de l'intelligence humaine, et de mémorables résultats.
Les premiers peuples commerçants furent les Indous , les Arabes , les Chinois , les Babyloniens et les Égyptiens. Dans l'Inde , soumise au régime des castes, les marchands, avec les agriculteurs , et les artisans, formaient les classes inférieures. Les grands pèlerinages vers les lieux saints, tels que I3énarès, Ellora, etc., concentraient le commerce intérieur autour des temples et le rattachaient au culte. En possession d'immenses richesses naturelles et d'une industrie remarquable, l'Inde pouvait se passer des autres pays. Dans son commerce extérieur, elle laissait donc les ennuis et les périls des longs voyages aux étrangers, qui venaient à ses frontières acheter ses produits avec de l'or et surtout avec de l'argent. Mais pour certains produits qui manquaient à l'Occident et dont il ne pouvait se passer, les épices, les matières tinctoriales, le coton, l'acier, les pierres précieuses , l'ivoire et les bols de prix, l'Inde exerçait un attrait irrésistible. Ses habitants n'étaient pas navigateurs. Les étrangers abordaient à un certain point du littoral occidental.
Le commerce direct avec l'Inde, parla voie de mer, était surtout entre les mains des Arabes. Tandis que l'Arabe du désert était nomade, l'Arabe du littoral devint navigateur. Resserré sur une hsière étroite qui touchait au désert, il tourna ses regards vers la mer et vers le pays situé au delà. Tandis que les autres peuples portaient dans l'Inde de l'argent et rarement des marchandises , les Arabes possédaient dans leurs épiceries et leurs parfums des éléments très-recherchés d'un commerce actif.
L'Inde ne communiquait pas seulement avec lOccident. Elle eut des relations importantes, quoique moins connues, avec la Chine, appelée dans l'antiquité Sérique, de la soie qu'on en faisait venir pour l'Inde elle-même, où cette matière habillait les grands et les riches. Plusieurs routes commerciales unissaient les deux contrées.
En Asie, on doit citer encore dans la région fertile, située entre les deux grands lleuves du Tigre et de lEuphrate, Babylone, qui fut, à une époque où l'Europe était encore plongée dans les ténèbres, une cité populeuse et riche, une grande métropole commerciale , entrepôt de toute l'Asie occidentale, avec laquelle elle communiquait par plusieurs routes bien entretenues.
En Afrique, l'Egypte, anciennement civilisée, soumise au régime des castes comme l'Inde, avait, surtout grâce au Nil et à des canaux de toute espèce, le commerce intérieur le plus actif. Mais ses mariniers ne naviguaient que dans ses eaux intérieures; car jusqu'aux temps de Psammétique et de Néco , la superstitieuse Egypte eut horreur de la mer. Elle abandonna son commerce maritime et ses échanges extérieurs aux Phéniciens et en partie aux Arabes. Son commerce de terre suivait , dans l'intérieur de l'Afrique, deux voies principales , l'une qui traversait le désert de Barca , l'autre qui remontait le Nil, puis se dirigeait, par la grande et la petite oasis , vers l'Ethiopie et la côte orientale d'Afrique. Au septième siècle avant Jésus-Christ, l'influence des étrangers commença à se faire sentir en Egypte, particuhèrement celle des Grecs. Jusqu'à cette époque , la poUtique ombrageuse des Pharaons et l'intolérance des prêtres leur avaient hermétiquement fermé l'entrée du pays. Le roi Psanamétique , en 656, fut le premier qui fit cesser cet isolement, et le coiflmerce maritime alors se développa , mais par l'entremise des Phém'ciens et des Grecs , parce que la contrée manquait de bois propres aux constructions navales.
Sur une lisière étroite de la Syrie, habita le peuple de l'antiquité le plus habile dans le commerce et dans la navigation. L'histoire des Phéniciens parait remonter jusqu'à 1800 ans avant Jésus-Christ. Elle comprend trois périodes : dans la première, Byblus, Berytus (Beyrout) et Aradus étendent leurs opérations dans la partie orientale de la Méditerranée; dans la seconde, de 1600 à 1200, Sidon se place à la tête des villes phéniciennes qui prennent un nouvel essor, et dont les navires dépassent les colonnes d'Hercule. Dans la troisième enfin, de 1100 à 750, la suprématie passe à Tyr, et la grandeur commerciale de la Phénicie atteint son apogée ; mais peu à peu elle décline , et s'écUpse après la conquête persane.
La situation géographique du pays , la possession des bois du Liban et del'Anti-Liban, la stérilité du sol, le voisinage de l'opulente Asie, portèrent les Phéniciens aux constructions navales et au commerce ; ils débutèrent par la piraterie. Sidon est plusieurs fois mentionnée dans l'Ancien Testament. Le prophète Isaïe appelle Tyr « la ville qui distribue des couronnes et dont les marchands sont des princes ». Homère aussi parle souvent des opérations commerciales des Phéniciens et de la ruse qu'ils y déployaient. Les Phéniciens avaient, dès le douzième siècle avant Jésus-Christ, fondé des colonies en Afrique; Carthage, le plus célèbre de leurs établissements, date de 818, et au temps de Salomon, vers l'an 1000, le voyage à la côte sud-ouest de l'Espagne était habituel. Les Tyriens occupèrent, dans leur voisinage, l'ile de Chypre, qui, indépendamment de son importance comme situation commerciale, devint, par la richesse de ses produits, le grand marché d'approvisionnement d'un littoral aride.
Il est permis d'attribuer aux Phéniciens les
COMMERCE
découvertes géographiques de l'antiquité, à peu près sans exception. A vrai dire, depuis leurs expéditions jusqu'à celles des Portugais et des Espagnols, la carte de notre hémisphère , au moins en ce qui concerne les côtes, n'a pas changé sensiblement. Ont-ils pénétré jusque dans la Baltique pour le commerce de l'ambre jaune? Quoi qu'il en soit à cet égard, au midi leur navigation s'étendit le long du golfe Arabique et de la côte occidentale de l'Inde jusqu'à l'Ile de Taprobane (Ceylan). A l'est, leurs voyages sur terre allaient par Damas, PaJmyre et Thapsaque, rejoindre la grande route commerciale qui se prolongeait de là vers Babylone, la Perse et le cœur de l'Asie. Avec l'Egypte ils communiquaient par une route frayée jusqu'à Memphis. Mais ce fut dans la direction de l'ouest qu'ils s'avaucèreut le plus; ils ne craignirent pas d'y affronter la haute mer. Selon toute probabilité, l'île de Madère et les Canaries (iles Fortunées) furent non-seulement visitées, mais peuplées par eux. Leurs établissements sur la côte occidentale d'Afrique se développaient jusqu'au cap Blanc, sinon jusqu'au cap Vert, et les Carthaginois ne firent que leur succéder dans ces parages. Le voyage autour de l'ancien monde d'Hercule, principale divinité de Phénicie et de Tyr, est le poétique symbole de l'immense expansion de leur navigation et de leur commerce.
A l'histoire de la Phénicie se rattache étroitement celle de Carthage, la plus puissante et la plus célèbre de ses colonies. Il fut peu question de Carthage dans les premiers siècles de son existence. A l'époque de la soumission de Tyr aux Perses, elle grandit rapidement en richesse, en territoire et en influence. La plupart des colonies grecques et phéniciennes de la côte septentrionale de l'Afrique sont obligées de reconnaître sa puissance, et bientôt nous la voyons franchir le détroit de Gibraltar, acquérir des stations fL\:es en Espagne, occuper les Baléares, la Corse, la Sardaigne, et clore parla Sicile et Malte le cercle de sa domination. Le théâtre principal de son activité mercautile était l'ouest de la Méditerranée, où elle se considérait comme l'héritière légitime de Tyr. De toutes ses possessions, l'Espagne fut, surtout après la perte de la Sicile, de beaucoup la plus importante et la plus précieuse. Les riches mines d'argent, découvertes et exploitées par les Phéniciens, étaient le puissant aimant qui y attirait les Carthaginois. Hors du détroit de Gibraltar, ils recueillirent tout l'ancien commerce des Phéniciens et Pagrandirent. lis trafiquaient aussi directement par terre , au moyen des caravanes, avec l'intérieur de l'Afrique.
Nous arrivons aux Grecs. Les habitants d'une terre que la mer baigne de trois côtés, dont le littoral est parsemé de baies et que des iles nombreuses environnent, durent, s'adonner de honne heure à la navigation , et c'est ce qui eut heu efTectivement. Les Grecs ne furent pas des commerçants aussi habiles et aussi entreprenants que les Phéniciens ; mais l'étendue et la flexibilité de leur génie se montrent aussi dans le commerce. Au point de vue du progrès delà
civOisation, le commerce des Grecs entre eux, bien que circonscrit dans un rayon relativement petit, est de beaucoup le plus intéressant de Panliquité.. Le tableau animé qu'offrait alors entre les rivages de PAsie et de la Grèce, et dans les lies innombrables de Parchipel, le sud-est de la Méditerranée , est unique dans son genre. L'intelligence commerciale des Grecs est attestée par leurs règlements concernant les assurances, le prêt à la grosse aventure , le nolisso^ent , etc. , originaires d'Athènes, et par les lois maritimes de Rhodes, qui sont restées jusqu'au moyen âge le code des mers.
L'Attique et Pisthme voisin de Corinthe, tel est le théâtre principal où se rencontre le trafic de la Grèce continentale. L'objet le plus important du commerce d'Athènes était le blé nécessaire à la consommation de cette ville, car le sol de l'Attique ne parait pas avoir été , à cette époque , beaucoup plus fertile qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce blé provenait des pays de la mer Noire, et en particulier de la Chersonèse taurique ou Crimée, qui étaient, il y a vingt-deux siècles comme de nos jours, des greniers inépuisables. Corinthe mérite aussi une mention particulière. Son commerce fut même plus étendu et plus varié que celui d'Athènes. Elle était le grand entrepôt hellénique.
Le domaine commercial de la Grèce comprend, du reste, non-seulement la Hellade, la Thessalie, le Péloponèse et les iles de l'Archipel, mais encore l'Asie mineure, la Basse-Italie ou la Grande-Grèce, la Sicile et les nombreuses colonies du httoral de la mer Noire et de celui de la Méditerranée. Parmi les villes que le commerce fit fleurir dans ces divers parages, à différentes époques, on doit citer MUet, qui prit rang après Tyr, Phocée, Rhodes, Marseille, Alexandrie sous les Ptolémées.
Nous passerons rapidement ici sur les Romains , car ils ne peuvent être rangés parmi les peuples commerçants. Cependant ils doivent être mentionnés dans unehistoire du commerce par Pimmensité de leur empire, qui créait un vaste marché, et par un magnifique système de communications, qui, tout en étant fait pour la guerre et pour l'administration, profitait aussi au transport des marchandises. Sous l'empire, Rome et Pltalie, dont Pagriculture était ruinée, ne pouvaient vivre que parles importations des provinces et notamment par leurs blés. Après les dévastations des guerres, après les rapines des proconsuls, le travail et le commerce, grâce à une administration régulière, firent renaître la richesse dans les contrées civilisées de POrient, en même temps que, sous la dominatioa romaine, ils animaient les contrées jusque-là barbares de POccident. Une des places de commerce les plus riches, à cette époque, était Alexandrie, entrepôt du trafic des marchandises de PInde, indispensable au commerce des Romains. Mais, avec PafTaissoment progressif de l'empire, languissait et dépérissait peu à peu un commerce, que l'invasion des peuples du Nord finalement détruisit.
La chute de Pcmpire d'Occident laissait après
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elle, dans l'ouest de l'Europe , la barbarie du moyen âge ; mais l'empire d'Orient conservait, à l'est, les traditions antiques et le commerce. Constantinople, qui, grâce à son admirable situation, avait déjà joui d'une grande prospérité commerciale sous le nom de Byzance, remplaça Rome, comme métropole non-seulement politique, mais commerciale. Non que l'activité commerciale animât sa population dégradée; sans les étrangers, Constantinople ne lut pas devenue un grand entrepôt. Le commerce des denrées les plus nécessaires à la vie fut déclaré monopole de lÉtat, et les autres branches du commerce intérieur ne furent pas moins entravées. Mais sur ce grand marché les Italiens et les Arabes, les Allemands et les Slaves, se donnèrent rendez-vous et déterminèrent un mouvement d'affaires considérable. Le commerce byzantin peut se diviser, d'après les roules qu'il suivait, en trois branches: le commerce de rOrient, celui de l'Occident et celui du îsord. Les relations avec l'Orient offrent un fait de grande importance. Sous le règne de Justinien, deux moines apportèrent de l'Inde à Constantinople des œufs de ver à soie soigneusement enfermés dans une canne, et introduisirent en Grèce la nouvelle industrie qui ne tarda pas à prospérer. La fabrication de la soie s'établit à Constantinople, à Athènes et à Corinthe, d'où elle passa en ItaUe.
A cette époque, un peuple, composé d'une grande partie de nomades , mais sur le littoral duquel llorissaient depuis longtemps la navigation et le commerce, étendait, avec une rapidité inouïe, sa domination, d'un côté jusqu'à l'océan Atlantique, de l'autre jusqu'aux frontières de la Chine. 11 étendit en même temps son commerce sur cet immense espace. Le Coran reconunande le commerce et l'industrie comme des occupations agréables à Dieu. Aussi chacune des conquêtes des Arabes en était une aussi pour le commerce: partout où ils pénétraient, ils portaient la vie et le mouvement. Les caravanes voyageaient sans obstacles au milieu de leurs armées. Un fait qui avait existé dans l'antiquité, notamment chez les Indous et chez les Égyptiens, l'association de la religion avec le commerce, se retrouve chez les Arabes sur une plus grande échelle. Dans les cliefs-Ueux des provinces , on éleva des mosquées, on fonda des écoles. Parla, ces localités virent augmenter leur population, et devinrent des centres religieux et commerciaux. Les pèlerins venaient de loin tant pour remplir leurs devoirs de piété que pouréchanger leurs marchandises. Le plus célèbre des pèlerinages était celui de la Jlecque. Diverses dispositions pleines de sagesse prêtaient assistance aux caravanes, nécessaire en Asie et en Afrique, principal théâtre du conmierce des Arabes. Ainsi le gouvernement affectait des sommes considérables à la construction et à l'amélioration des routes. Il fait creuser des puits, établir des hôtelleries et poser des pierres milliaires pour marquer les distances.
La plus belle période des Arabes est celle de la puissance des Abbassides , du huitième
au dixième siècle. Tel est à peu près le temps que dure leur vaste commerce, c'était à peu près tout le commerce de l'univers. L'Espagne, la Sicile, la Sardaigne, et une partie de la côte méridionale de l'Italie sont alors soumises aux Arabes. Eu Afrique ils dominent , plus loin qu'aucun peuple avant et après eux. Ils en explorent l'intérieur avec plus de soin et de suite que les Carthaginois et les anciens Égyptiens. Eu Asie, l'étendard du prophète ne s'était arrêté que devant la barrière naturelle des grandes steppes habitées par les nomades. S'étendant , en remontant l'Indus, vers l'Himalaya et au delà du lac Aral et de la mer Caspienne , l'empire des califes embrassait, à part les provinces grecques de l'Asie mineure, toute la zone historique de cette partie du monde. Sur cet immense domaine, quelle diversité dans les productions du sol, comme dans les facultés, les goûts et les besoins des habitants 1 Quelles conditions pour les échanges 1 Liçn entre les deux extrémités de l'ancien monde, les Arabes nous ont, de Chine, apporté la boussole.
Pendant ce temps l'Europe occidentale était dans les ténèbres. Charlemagne essaya en vain de les dissiper; elles ne firent que s'épaissir après sa mort, et la féodalité qui s'établit était fatale au commerce. L'esprit du commerce vivait, toutefois, encore dans une race d'une rare ténacité. Privés de leur nationahté, les juifs jouent dans l'iùstoire du commerce un rôle très-important. Il n'y a pas en Asie, en Afrique ou en Europe, d'État quelque peu connu où l'on ne rencontre des juifs. Persécutés parunc intolérance souvent cruelle, objets du mépris public, ils résistèrent malgré leur éparpillement et leur petit nombre et déployèrent une grande activité mercantile. Cette activité portait de préférence sur les opérations de prêt, qui, longtemps interdites aux chrétiens, furent accaparées par les juifs, et qui, à cause de la rareté de l'argent, se concluaient à des conditions exorbitantes. On attribue aux juifs l'invention des lettres de change , moyen plus commode et plus sur que les envois d'espèces pour le règlement de leurs créances et de leurs dettes sur les points éloignés. Mais il résulte de travaux récents que les véritables inventeurs des lettres de change seraient les agents de la perception des deniers des papes à l'étranger.
Les croisades finirent par réveiller l'Europe occidentale de sa langueur et exercèrent indirectement sur le commerce la plus puissante influence. L'Occident se trouva remis en contact avec l'Orient, il en apprécia les productions, et ainsi naquirent des besoins que le commerce seul pouvait satisfaire. Les mœurs et la manière de vivre se modilièrcnt; la consommation des épices et des étofl'es de soie augmenta. Dansles villes, notamment, l'aisance fit des progrès rapides, et détermina un changement complet dans l'existence des classes moyennes.
Ce fut à l'Itahe qu'échurent les premiers avantages commerciaux des croisades. Bien que, de toutes les contrées envahies par les
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Barbares, elle eût été la plus dévastée , cette contrée s'était déjà ranimée par l'émancipation de ses viUes, et eUe n'avait pas perdu le privilège de sa situation géographique. Quand l'Orient eut renoué ses relations avec l'Occident, la Méditerranée et la mer Noire s'animèrent comme dans l'antiquité. Ces mers, avec leurs golfes, leurs îles et leur littoral, furent le principal théâtre des échanges rétablis entre les trois parties du monde connu, et elles restèrent telles jusqu'à ce que la découverte d'un nouvel hémisphère eût entièrement cliangé l'aspect du globe et créé un état de choses tout nouveau.
Venise, Amalfl, Pise et Gênes brillèrent alors en Itahe. La prospérité de cette contrée commence à la fin du douzième siècle et atteint son apogée au miUeu du quinzième. La croisade dans laquelle Constantinople fut prise en 1204 et devint pour cinquante-siz ans le siège d'un empire latin , assura à Venise qui , par sa flotte , avait pris une part active à cette conquête , le monopole à peu près absolu du commerce du Levant. Gênes, qui avait quelque temps rivalisé avec Venise, fut à la fin obligée de lui céder ce terrain. Dans ces mêmes places, auxquelles il faut ajouter Florence, bientôt l'industrie grandit et des fabriques se fondèrent. Elles adoptèrent des lois et des institutions commerciales dont l'autorité s'étendit au loin. La bourgeoisie s'éleva; la toute-puissance de la propriété foncière fut détruite; la brillante prospérité des villes relâcha les liens féodaux; le commerce, jusque-là frappé de dédain, acquit de la considération.
Peu à peu , le commerce cessa d'être le partage exclusif des contrées du midi et de l'est, il s'étendit à celles du nord et de l'ouest; sur ce nouveau terrain, dépourvu de tout antécédent , il avait à faire son éducation, à se former lui-même. Les anciennes routes militaires des Alpes devinrent des routes commerciales , par lesquelles les marchandises du Levant, importées par Venise et par Gênes, étaient expédiées en Allemagne, en France, dans les Pays-Bas et en Angleterre. Aux points où, de ce côté-ci des Alpes, les routes se croisaient ou aboutissaient à des fleuves , on vit fleurir rapidement d'anciennes colonies romaines , ou s'élever de nouvelles cités. Telles furent Pâle, Strasbourg, Ulm, Augsbourg, Ratisbonne, Nuremberg et beaucoup d'autres. Les villes maritimes de l'Italie y avaient des succursales qui, plus tard, devinrent des maisons indépendantes, agissant pour leur propre compte. L'industrie y briUa à côté du commerce, et, de même que dans les conmiunes d'Italie , l'aisance engendra l'esprit d'indépendance et de liberté.
Venise et Gènes avaient fondé d'importants entrepôts dans les Pays-Bas , Bruges et Anvers furent, durant trois siècles, les plus grands marchés de l'Europe. Tous les articles alors connus y affluaient de tous les pays , et les magasins qui les recevaient offraient les plus riches assortiments. Les Italiens y envoyaient les marchandises de l'Orient et prenaient en échange les produits du Nord, entre autres les
lainages renommés de la Flandre et du Brabant. Ces échanges opérés avec tant de peuples développèrent rapidement la prospérité matérielle du pays, et y accrurent ainsi la masse des lumières. Le commerce jouissait, dans les Pays-Bas, d'une liberté qui n'existait pas ailleurs; nulle part il n'était si peu grevé d'impôts, de privilèges et de monopoles.
C'est encore aux croisades que le nord-est de l'Europe est redevable de sa civilisation. Elles avaient donné naissance à l'ordre Teutonique qui, pour convertir les païens , fit au treizième siècle la conquête de la Prusse. L'ordre des chevaliers Porte-glaive, étroitement uni avec le premier, poursuivit le même but en Livonie. Ces deux institutions, d'origine allemande , contribuèrent à animer le commerce germanique. Les produits mieux connus de ces contrées purent utilement alimenter une exportation vers les pays de l'ouest et du sud, où d'autres marchandises satisfaisant aux besoins du nord-est fournirent des retours avantageux. Des villes considérables se fondèrent sur le littoral allemand de la Baltique ; peuplées en peu de temps, elles s'adonnèrent au commerce et à la navigation. Souvent elles s'associaient pour des entreprises en commun, se prêtaient assistance, et préparaient ainsi cette puissante ligue commerciale qui, Lubeck à sa tête, ne tarda pas à s'étendre sur un vaste domaine. La ligue hanséatique est un glorieux monument de l'esprit d'association en Allemagne. Son actifité eut pour principal théâtre la mer du Nord et la Baltique avec leurs iles et leurs côtes. Leur but de prédilection était l'Angleterre; ils en exportaient les laines, qu'ils y remportaient converties en draps par les fabriques allemandes. Mais jamais une de leurs voiles ne s'aventura dans POcéan.
L'Angleterre et la France n'occupent qu'un rang secondaire dans la présente période de l'histoire du commerce. En France, cependant, on doit signaler Marseille. Marseille, après Cadix, la plus ancienne ville commerçante de PEurope, dont le nom, durant les deux mille cinq cents ans de son existence, n'a jamais cessé de figurer avec plus ou moins d'éclat dans les annales du commerce, parait être le seul port de France qui entretint alors des relations directes avec le Levant. Sa situation incomparable lui réserva , au plus fort des désastres de l'invasion, tout le commerce indispensable aux Barbares eux-mêmes, et il est probable que Marseille ne cessa jamais de trafiquer avec les côtes de France, d'Espagne, d'Italie et avec les iles voisines. Une grande partie des croisés prenant dans son port passage pour la Palestine, elle put aisément renouveler ses relations avec l'Orient , son berceau.
Vers la fin des croisades, entre les mains de Charles d'Anjou , elle s'éclipsa au point que, pendant deux siècles, Montpellier, qui fut le centre des opérations de Jacques Cœur, Algues- Mortes et Avignon la surpassèrent par l'étendue (le leurs alfairos et par leur richesse. Le commerce d'importation et d'exportation du
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midi de la France était, du reste, principalement entre les mains des Italiens qui, depuis la translation du saint-siége à Avignon , étaient venus s'y établir en grand nombre. Sous le nom de Lombards, ils faisaient, concurremment avec les juifs, d'importantes affaires de banque et d'argent; ils vivifièrent l'industrie, surtout celle du Languedoc et du Lyonnais, dont les produits étaient portés aux foires de Beaucaire.
Le voisinage de la Flandre influa sur le nord de la France comme celui de l'Italie sur le sud , mais avec moins d'énergie. Les foires de Troyes , capitale de la Champagne, étaient fréquentées. L'activité maritime du port de Dieppe mérite d'être signalée; les Dieppois paraissent avoir été les premiers navigateurs du moyen âge qui visitèrent la côte occidentale d'Afrique. Le commerce des vins des villes maritimes du sud-ouest, en particulier des vins de Bordeaux, était très-actif.
^'omettons pas, dans la Méditerranée, le port animé de Barcelone, entrepôt de FEspagne chrétienne.
Le moyen âge avait vu se développer en Europe l'intelligence commerciale ; des codes commerciaux et maritimes, les lettres de change, les banques de prêt et d'escompte, l'usage de la boussole lui font honneur. Toutefois, ses opérations n'avaient pas dépassé les limites du commerce de Fantiquité , elles se bornaient toujours au commerce de terre et à un simple cabotage.
Les temps modernes du commerce furent inaugurés par la découverte d'un nouveau monde que fit Christophe Colomb , en croyant avoir abordé aux côtes orientales de l'Inde. Depuis lors , le nouveau continent fut chaque jour mieux connu ; d'Améric Yespuce , qui le premier en olfrit une description à l'Europe étonnée, il reçut le nom d'Amérique. Cabot, commandant une expédition anglaise, Favait reconnu dès 1497; maison était peu tenté de sui^Te ses traces dans une région déserte et sous un climat rigoureux, lorsque, dans le Midi, une végétation luxuriante, un beau ciel et des masses d'or et d'argent, excitaient puissamment Fimagination et la cupidité. Ce fut avec cesmobiles que secontinuaFœuvre commencée par Jàme enthousiaste de Colomb. Le Mexique fut conquis en 1521 .le Pérou et le Chili de 1529 à 1535. Vers le miheu du seizième siècle, les côtes de l'Amérique méridionale étaient connues à peu près dans toute leur étendue. Dès 1500, le Portugais Cabrai, dans un voj-age aux Indes orientales, ayant été entraîné versFouest par la tempête, avait touché au Brésil. Eu 1520, Magellan trouva, à la pointe méridionale du continent américain , le détroit qui porte son nom, il le franchit, puis traversant Focéan Pacifique, et faisant en chemin la découverte des lies Mariannes et des Larrons, et celle des Philippines, il effectua le premier voyage autour du monde.
Pendant que les Espagnols faisaient découverte sur découverte et conquête sur conquête en Amérique, les Portugais ne restaient pas
inactifs en Orient. Depuis longtemps ils avançaient le long de la côte d'Afrique; en 1487, Barthélémy Diaz avait doublé , à son insu , le cap de Bonne-Espérance; mais la circumnavigation de FAfrique et le trajet direct de FEurope . aux Indes ne s'accomplirent que dix ans plus tard, sous Yasco de Gama. Les Portugais étendirent de plus en plus leurs explorations dans les mers de l'Inde, et rejoignirent les expéditions dirigées vers Fouest. Ils doublèrent le cap Cormorin, visitèrent Ceylan en 1506, longèrent la côte de Coromandel , et , franchissant le golfe du Bengale, atteignirent FInde au delà du Gange, Malacca en 1509. les iles de la Sonde en 1 5 1 2 , les Moluques en 1 5 1 3, la Chine en 1516, enfin, le Japon en 1542.
Ce n'est pas le lieu d'énumérer les découvertes qui suivirent; il suffira ici de constater que par elles la terre devenait le double de ce qu'elle était dans Fantiquité et dans le moyen âge; et ce fait marque dans l'existence du commerce une révolution capitale. Depuis que la navigation s'éloigne des côtes qu'elle suivait jusque-là timidement, affronte la haute mer et parcourt à toutes voiles Félément qui établit les communications les plus rapides et les plus faciles entre les points les plus éloignés , il existe véritablement un commerce international, et le commerce a pris un caractère universel.
Deux traits caractéristiques distinguent le commerce ancien d'avec le commerce moderne. Dans le premier dominent le cabotage et les transports par terre; dans le second, la navigation au long cours et les transports maritimes.
L'accroissement énorme de l'importation des denrées tropicales en fit descendre la consommation dans les classes inférieures et changea à beaucoup d'égards la manière de vivre. A mesure qu'on connut mieux les Indes, on y trouva une multitude de productions jusque-là inutihsées ou même toutes nouvelles , bien faites pour accroître un commerce qu'avaient alimenté presque exclusivement les épices et épiceries, les pierres précieuses, les perles, quelques matières tinctoriales et des étoffes d'une grande finesse. On connaissait le sucre, le riz et le sagou; les Ifahens en avaient de temps en temps fait venir de petites quantités, mais ces articles étaient si encombrants et d'une si faible valeur relative qu'ils ne couvraient pas les frais d'un long transport par terre et par eau et de nombreux transbordements; quant au sucre que les Maures récoltaient en Espagne et en Sicile, il ne s'exportait pas. On continuait à se servir généralement du miel pour adoucir les aliments. Mais après Fétablissement d'une navigation continue , le transport de ces produits, en Europe, fut reconnu avantageux; la capacité du navire fut de plus en plus augmentée. Le prix du fret baissa, et le sucre en particulier fournit à la navigation transatlantique un de ses principaux aliments, surtout lorsque la culture de la canne, transportée dans les colonies d'Amérique, y eut pris un si vaste développement. Le thé est un article
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tout moderne. On acquit en même temps la connaissance de beaucoup d'autres produits, tels que drogueries, substances médicinales, matières tinctoriales et bois , ou du moins on put les faire venir directement des lieux de production sans recourir, comme autrefois, à de nombreux intermédiaires. Dans la production du sucre et du café à destination de l'Europe , l'Amérique avait dépassé l'Asie dès la lia de la présente période; divers produits, d'ailleurs, tels que le cacao, le tabac, la pomme de terre , la vanille et certains bois de teinture, appartenaient à son sol.
Le rôle du commerce grandit immensément. Un plus grand nombre de pays et de villes y prirent part. Un centre semblable à celui de Bruges, où le commerce européen se donnait rendez-vous de tous les points cardinaux, ne fut plus possible. Depuis que l'on put aller chercher directement la marchandise dans le pays de production , on préféra de plus en plus les routes naturelles aux voies artificielles de l'importation indirecte, et le fait seul de la fondation de colonies par presque toutes les puissances maritimes ne put manquer de développer le commerce propre et la navigation maritime. En même temps, les opérations diverses du commerce se séparèrent plus nettement; on distingua, comme autant de spécialités, l'importation et l'exportation, la banque et la commission , les armements maritimes, les assurances, le trafic des marchandises et celui du numéraire.
Une différence profonde entre les deux époques est celle du théâtre sur lequel se déploya le commerce international. Le nouveau monde était situé à l'ouest; c'était des côtes occidentales de l'Europe qu'on l'avait découvert , et tout voyage transatlantique trouva sur ces côtes son point de départ et son point d'arrivée. Jusque-là le sud-est avait été en possession de la domination , commerciale aussi bien que politique; depuis la Phénicie jusqu'à Venise, la Méditerranée, y compris ces baies nombreuses et les mers qui s'y rattachent, avait formé, avec les routes de terre qui la joignent aux golfes Arabique et Persique , l'étroit espace où s'était circonscrit le commerce international du monde ancien. A la fin de la présente période , dans le court espace • de trois siècles , comme la scène change! L'Asie , à l'exception de l'Inde, est plongée dans la léthargie la plus profonde , et la barbarie a envahijusqu'à l'extrémité sud-est de l'Europe. Sans avoir été subjuguée comme la Grèce, l'Itahe avait perdu aussi sa puissance et sa prospérité. Les météores de la grande époque de la Méditerranée, Venise et Gènes, n'étaient plus que des souvenirs. En revanche, quelle activité créatrice déploie l'Europe occidentale, quel développement inattendu de puissance et de richesse atteignent les unes après les autres toutes ses contrées maritimes. L'ouest de l'Europe est devenu le centre où aboutissent et d'où partent tous les courants de la vie nouvelle, et sa situation sur les bords mêmes de la vaste mer qui rapproche maintenant les pays autant qu'elle les avait
séparés, lui assure un avantage décidé sur l'est.
Avec ces causes géograpWques concourent des influences politiques et sociales. Elles se trouvent dans la forte constitution des grands États sur la base de la nationalité , avec le pouvoir absolu et une administration centralisée dans les mains d'un monarque. Le caractère essentiel du moyen âge avait été la prédominance de l'individualisme; la prédominance des nationalités est celui des temps modernes. Les nationalités les plus puissantes se formèrent dans l'Europe occidentale: l'Espagne, depuis la réunion de la Castille à l'-Vragou. la France, depuis le règne de Louis XI, et l'Angleterre, depuis l'avéncmentde la maison de Tudor. Plus tard apparut la république de Hollande. Des États puissants et centralisés pouvaient seuls entrer avec succès dans la carrière nouvelle des découvertes et des opérations d'outremer, et suffire aux exigences d'un horizon immensément élargi. Le commerce devint une affaire nationale. Le gouvernement intervint, comme régulateur, par des lois et par des institutions , et la politique nationale fit naître des systèmes de commerce. Ce qui jusque-là n'avait occupé qu'une classe ou une corporation, occupa alors l'État. Chaque nation se crut la nation appelée, et travailla à sa grandeur et à sa prospérité. L'antagonisme était inévitable; la jalousie commerciale, éveillée à toutes les époques , acquit toute l'énergie d'une haine nationale; les États cherchèrent, par des monopoles, à se paralyser et à se tenir en échec; on se frappa d'interdits commerciaux; et de là des guerres. Les droits de douane servirent d'armes offensives et défensives.
La présente période se distingue, en outre, par le système des monopoles. Le gouvernement s'attribue le droit de régler tout le mouvement commercial et industriel du pays. La concession de privilèges à de grandes compagnies, pour l'exploitation du commerce d'ouiremer, avait sa cause d'être à une époque où ce commerce était encore trop nouveau, trop difficile, trop dispendieux pour ne pas excéder les ressources de simples particuliers. Il fallait dans des pays lointains des établissements considérables, un nombreux personnel et même une force armée pour aftermir les premiers pas du négoce. Les compagnies rendirent donc des services, elles donnèrent de la solidité au commerce international. Mais, après avoir été un instrument de progrés, elles devinrent une entrave, et, à la fin du dix-huitième siècle , elles étaient généralement en décadence.
Dans la réglementation du commerce, l'ignorance et l'arbitraire commirent beaucoup de fautes. On professait la maxime que les profits recueillis par une nation dans le commerce extérieur constituent des pertes pour une autre. On admettait une balance du commerce, d'après laquelle les échanges avec d'autres peuples n'étaient avantageux qu'autant que les exportations excédaient les importations et se soldaient par du numéraire. On se méprenait sur le rôle de l'argent et de l'or. On ne com-
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prenait pas la solidarité du commerce extérieur, et, séduit par les résultats éclatants de ce dernier, on lui donnait une préférence aveugle. Toutefois, il ne faut pas juger cette époque avec les idées de la nôtre , et dans la protection de l'industrie, notamment, il convient de distinguer les mesures sages et efïicaces des mesures insensées et stériles.
Les communications si nécessaires au commerce de terre restèrent bien en arrière des progrès de la navigation. Cependant la période offre les canaux des Pays-Bas, ceux de la France et plus tard ceux de l'Angleterre. D'un autre côté, le droit commercial et maritime se perfectionna; les assurances maritimes prirent un grand développement ; il en fut de même du crédit et des banques: témoin celles d'Angleterre, de Hambourg, de Londres; l'entreprise de Law, eu France, ne doit être citée que comme une preuve de l'ignorance de l'époque. Une autre institution commerciale, celle des bourses, prit origine dans les Pays-Bas.
L'esprit commercial de la présente période trouve son expression la plus énergique dans le système colonial, qu'on a défini le monopole, au profit de la mère patrie , de la production et de la consommation de ses colonies. (Voy. Colonies, Colonisation, Pacte colonial.) Ce système fut fondé par l'Espagne. Les colonies espagnoles n'étaient guère autre chose que des domaines de la couronne, et cette idée d'un droit suprême de propriété que la couronne conservait toujours sur elles, explique toutes les restrictions commerciales qui leur furent imposées. La population coloniale des autres États fut gouvernée par le même principe , appliqué avec plus ou moins de ménagement. On doit, du reste, reconnaître l'exception des colonies des Indes orientales, où une nombreuse population indigène, un développement politique, une civilisation relativement avancée, interdisaient "à la métropole de s'arroger un pareil droit de propriété. L'intérêt commercial des colonies consistait du reste dans la différence entre leurs productions et celles de la mère patrie. Sans les denrées coloniales, il n'y aurait pas eu de système colonial. Sous cette dénomination, ou comprenait non-seulement le café, le thé, le cacao, le sucre et les épices, mais aussi le coton , les substances tinctoriales, certains bois, les drogueries et les substances médicinales, tous produits dont la culture n'avait pas lieu en Europe. La plupart ne venaient que dans les contrées tropicales; aussi la plus grande partie des colonies appartenaient-elles à la zone torride. Tout le grand commerce maritime de l'Europe, à cette époque, était, un peut le dire, un conuuerce colonial ; car les principaux pays commerçants , le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la France, possédaient des colonies. L'Italie, l'Allemagne seules en étaient déi)0urvues, ce qui les obligeait de recourir anx marchés étrangers pour leurs importations des pays d'oulre-mer et pour leurs exportations à ces pays.
L'exploitation des colonies fit renaître un
odieux trafic, qui avait été l'un des principaux de l'antiquité , et qui n'avait pas été éirauger au moyen âge , le trafic des esclaves. Les nègres de l'Afrique , dont les bras robustes furent bientôt reconnus éminemment appropriés à la culture des plantations, alimentèrent cette vaste traite dont on connaît les horreurs.
Terminons cet exposé général en mentionnant le développement de la grande pêche, en particulier dans les parages du Spitzberg et dans ceux du nord de l'Amérique.
Les peuples qnijouèrentunrôledansle commerce de la période, ont été successivement les Portugais et les Espagnols, les Hollandais, les Anglais et les Français. Nous les passerons rapidement en revue.
Appelé par sa situation géographique à la navigation, le Portugal avait pour mission de réaliser le pressentiment des siècles. 11 eut, à cette époque, appelée son âge d'or, le bonheur d'être gouverné par une suite de princes, parmi lesquels on doit citer Henri le Navigateur et Emmanuel le Grand. Dès les premières années de son règne, Emmanuel atteignit le but dont son prédécesseur s'était peu à peu approché. Yasco de Gama effectua le trajet maritime de l'Inde, et aborda, le 18 mai 1498, à la côte de Malabar. Le roi prit alors le titre de maître de la navigation et du commerce de l'Afrique, de l'Arabie, de la Perse et de Plnde ; et ses sujets furent saisis d'un enthousiasme qui renversa tout devant lui. En 1505, François Almeida, avec une flotte de vingt-deux voiles, la plus grande qui eût été équipée jusque-là, partit comme vice-roi de l'Inde , chargé de détruire le commerce des Arabes. Depuis ce moment se déroule le magnifique tableau d'une histoire commerciale, qui ressemble à un roman ; car les faits d'armes les plus brillants et le prosélytisme religieux se mêlent aux spéculations mercantiles. Almeida et son successeur Albuquerque y acquirent une gloire immortelle. Ce dernier, après un siège long et difficile, prit d'assaut, le 25 novembre 1510, sur la côte de Malabar, la ville de Goa, qui atteignit promptcment, comme centre commercial , une prospérité extraordinaire. En peu d'années, tout le littoral d'Ormuz à Geylan reconnaissait l'autorité des Portugais, qui dominaient encore par delà le cap Gormorin jusqu'aux Moluques.
Alors commença pour le Portugal un commerce maritime, placé sous la direction du gouvernement, mais ouvert à tous les Portugais. Des flottes, partant à des époques régulières, faisaient le trajet entre Goa et Lisbonne, qui s'éleva à un haut degré de splendeur.
En 1500, le hasard avait fait découvrir le Brésil à l'amiral portugais Cabrai. Cette contrée fut d'abord une colonie pénitentiaire. Puis elle acquit une importance commerciale par la culture du sucre, qui, à celte époque, apparaît pour la première fois dans les ports d'Europe en quantité considérable. Plus lard, ou ydécouvrit les mines d'or et de diamants de Minas-Geraès et du Cerro da Rio.
Pendant tonte la durée du seizième siècle, le Portugal eut le monopole du commerce de
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rinde, et Lisbonne en fut l'entrepôt. Mais la décadence commença lorsque le Portugal fut tombé sous la loi de l'Espagne. Le décret espagnol qui, en 1594, ferma aux Hollandais le port de Lisbonne , fonda l'empire de ces derniers dans l'Inde, ainsi que leur prépondérance commerciale, et commença la ruine des Portugais.
Les Espagnols, sans avoir l'esprit du commerce, ont été cependant appelés à jouer un grand rôle dans son histoire. On ne peut guère citer parmi eus comme ayant de l'aptitude pour le négoce que les Catalans. Deux races ingénieuses, les Juifs et les Maures, animaient la péninsule ; le fanatisme espagnol les en expulsa. En revanche , l'esprit chevaleresque , héroïque , acquis dans les luttes contre les Maures , fit faire aux Espagnols de grandes choses dans le nouveau monde, où les avait conduits Christophe Colomb. De là, les conquêtes du Mexique , du Pérou , l'occupation de la plus grande partie de l'Amérique du Sud, et par suite la fondation d'un imposant système colonial. Mais la soif de l'or fut à peu près l'unique mobile de ces entreprises, et la contrée la plus fertile, douée du climat le plus beau et le plus saiu, était dédaignée quand on n'y trouvait pas de traces d'or et d'argent. L'extraction des métaux précieux ne fut pas dénuée d'avantages pour l'Espagne eUe-mème ; mais elle exerça surtout une influence considérable sur le commerce de l'univers.
Un ensemble colossal de pays situés dans les climats les plus divers, et accru encore, sous Pliilippe II, par les possessions portugaises, ouvrait au commerce espagnol le marché le plus vaste et le plus riche qu'on pût Concevoir ; mais il en tira peu de parti. Deux escadres royales se rendaient chaque année , ou au moins tous les deux ans, en Amérique; l'une était appelée la flotte , et l'autre les galions. Les galions faisaient le commerce du Pérou et du ChUi; la flotte, celui de la Nouvelle- Espagne ou Mexique et des provinces adjacentes. Les escadres étaient escortées par des bâtiments de guerre. Les bâtiments étaient affrétés par les négociants de Séville et de Cadix. Peu de temps après l'arrivée des galions, les négociants de l'Amérique du Sud apportaient par mer à Panama, et de là par terre à Porto-Bello, les produits de leurs mines et d'autres articles précieux destinés à être échangés contre des objets manufacturés. La ville, en d'autres temps abandonnée et déserte, se remplissait alors d'une foule innombrable, et le marché restait quarante jours ouvert; mais il n'était pas livré à la libre concurrence, tout y était prévu et réglé d'avance. Les prix étaient fixés par les délégués des Commerçants des deux hémisphères, à bord du vaisseau amiral, en présence du gouverneur de Panama. Pendant ce temps, la flotte était arrivée à la Véra-Gruz, pour procéder avec la Kouvelle-Esp;igne aux mêmes opérations qu'à Porto-Iîollo, et sous les mêmes conditions. Après avoir détaché quelques navires pour trafiquer avec les lies, les escadres se réunis-
saient à la Havane, d'où elles retournaient en Europe. Sous Philippe II, indépendamment des métaux précieux, leurs cargaisons comprenaient encore de Pindigo, de la cochenUIe, du sucre, de la vanille, du bois de campêche, du quinquina et des peaux tannées. Mais plus tard, ces produits étant de plus en plus dédaignés, elles se composaient presque exclusivement d'or, d'argent, de perles de Panama et de la Californie et de pierres précieuses. L'importation dans les colonies consistait principalement en tissus de laine et de lin, meubles, instruments aratoires, ouvrages en métaux, objets de luxe de toute sorte, vins, huiles et provisions de bouche.
Le commerce des colonies espagnoles , soumis à toutes les rigueurs du système colonial, fut bientôt envahi par une contrebande qui s'exerça sur une grande échelle, et que le gouvernement fut obligé de tolérer. Ce commerce interlope fut poussé systématiquement par la Hollande, l'Angleterre et la France, et les neuf dixièmes des marchandises consommées dans les colonies étaient de fabrication étrangère. Bientôt, d'aUleurs, à partir du règne de Philippe II, le despotisme énerva peu à peu , dans toute la monarchie espagnole, Pactivité commerciale, qui ne se ranima un peu qu'au dixhuitième siècle sous les Bourbons.
Lorsque, le 23 janvier 1579, à Utrecht, les Hollandais se constituèrent sous le nom de république des sept Provinces-Unies, non-seulement ils avaient secoué le joug de PEspagne, mais ils avaient jeté les fondements d'une grandeur commerciale extraordinaire. Déjà dans le nord-est de PEurope ils avaient acquis la prépondérance sur les Hanséates. Déjà leurs pêcheries étaient florissantes. Possédant, par leur commerce avec le nord-est, les meilleurs matériaux de construction, et par leurs pêcheries les meilleurs matelots, ils surpassèrent bientôt sur mer les autres peuples , et ce fut cette supériorité qui leur permit de résister à PEspagne et en dernier lieu de la vaincre. L'élément qui les environnait partout de ses terreurs, qui souvent envahit leurs campagnes et leurs villes , se trouva être le palladium de leur indépendance et la source de leur richesse. '
Pour devenir la première puissance commerçante, il fallait, chose remarquable, qu'ils eussent pour adversaire le roi d'Espagne, dans les vastes États duquel le soleil ne se couchait pas. S'ils n'avaient pas été amenés à conquérir les colonies espagnoles et portugaises, leur commerce et leur navigation n'auraient dépassé que de fort peu le commerce et la navigation de la Hanse, leur sphère d'activité eût été restreinte à PEurope, et, dans Phypothèse la plus favorable, ils n'auraient été rien de plus que les intermédiaires entre le nord-est et le sudouest.
Par la ruine d'Anvers , les affaires de cette place passèrent à celle d'Amsterdam, déjà prospère. Amsterdam, comme héritière d'AuA'ers, chercha avant tout à conserver les bénéfices du commerce de Pludc, eu continuant les re-
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lations avec Lisbonne , le seul port qui reçût alors de cette contrée des arrivages directs. L'Espagne, en guerre avec les provinces rebelles, mit tout en œmTe pour anéantir ce tratic, mais inutilement. Tant que le Portugal conserva son indépendance , il ne prit aucune part à la lutte de lEspagne avec la Hollande, et les négociants des Pays-Bas furent parfaitement accueillis sur le marché de Lisbonne. Mais quand, en 1580, il passa sous la domination de l'Espagne avec toutes les colonies d'outre-mer, Pbilippe II ne crut pouvoir mieux cbâtier une répubUque odieuse, qu'en la privant des marchandises de l'Inde, que ses navires allaient chercher à Lisbonne. En 1594, il fit saisir dans ce port cinquante navires hollandais, et interdit, sous les peines les plus sévères, à ses nouveaux sujets, toute relation avec les provinces insurgées. Ce coup, terrible en apparence , fut le principe de la fortune commerciale des Hollandais. Us comprirent qu'il n'y avait pas pour eux d'autre moyen de se tirer d'affaire, que d'aller chercher les produits de l'Inde dans l'Inde même. Les périls d'une navigation lointaine n'effrayèrent pas le génie entreprenant et la persévérante énergie de ce petit peuple. Après quelques tentatives avortées, on finit par réussir. La route de l'Inde fut frayée par un Hollandais, Cornélius Houtman, qui avait déjà plusieurs fois navigué outre-mer pour le Portugal , et qu'on fit sortir de la prison où il était retenu pour dettes à Lisbonne. Au bout de peu d'années, secondé par la Laine amassée contre les Portugais, le commerce hollandais régnait dans les parages de la Sonde. Par la création d'une grande compagnie, qui entra en activité le 20 mars 1602, le commerce de l'Inde fut centralisé et déclaré expressément une affaire d'État.
Il fallait, avant tout, trouver dans l'Inde même un centre couvenable d'opérations. Les Hollandais firent preuve d'une grande sagacité en jetant les yeux, dès le commencement, sur l'archipel Indien, plutôt que sur le continent, et en choisissant une île. Parmi les produits de l'Inde alors les plus recherchés en Europe, les épices figuraient en première ligne. Les Hollandais conçurent le désir de s'emparer de ce commerce , et à cet effet ils prirent possession des Moluques. Mais les Moluques étaient trop écartées pour leur servir de centre ; ils choisirent Java, qu'ils conquirent sur les Anglais, et y fondèrent Batavia, siège du gouvernement général et d'une administration centrale, qui, par sa prospérité commerciale, mérita d'être appelée la perle de l'Orient. Par une rapide série de succès , la domination et le commerce des Hollandais aux Indes orientales atteignirent leur apogée à la fin du dix -septième siècle.
Le génie commercial des Huliandais était trop universel pour que POrient lui fit perdre de vue l'Occident. H se forma une grande compagnie des Indes occidentales, et cette compagnie fit la conquête du Brésil, que reprit bientôt, il est vrai, le Portugal. D'autres possessions en Amérique, que les Hollandais conservèrent, furent quelques-unes des Antilles,
notamment Curaçao, de plus la Guyane, où leur établissement le plus considérable était Surinam.
L'essor extraordinaire de la navigation maritime de la Hollande permit aux Pays-Bas d'assurer à leur pavillon une large part du commerce intermédiaire. Les marchandises de l'Inde, réexportées d'Amsterdam, étaient réputées des produits de la métropole et obtenaient un libre accès dans tous les États dépourvus de colonies; les États mômes qui en possédaient, étaient du moins obligés d'admettre les épices dont la Hollande avait le monopole. Les produits de l'industrie, de l'agriculture et des pêcheries de la Hollande , alimentaient l'exportation dans une proportion tout aussi grande. Il se trouvait partout des retours pour ces chargements; les besoins de la Hollande, surtout en blé et en articles du JN'ord , s'étaient immensément accrus, et les marchés étrangers s'ouvraient à son trop plein. Par sa supériorité commerciale, elle s'était rendue indispensable, même dans les États dont la législation était le plus exclusive à son égard. Tels étaient, en premier Ueu, l'Espagne et le Portugal; mais l'Angleterre et la France ne pouvaient pas non plus se passer de la navigation hollandaise, et , dans PinsufQsance de leur propre marine, elles étaient obhgées , malgré leurs tendances restrictives , de lui abandonner leurs frets. L'Angleterre s'émancipa par Pacte de navigation, mais la France resta encore un peu de temps soumise à cette servitude.
Indépendamment du commerce des marchandises , la Hollande était le centre du commerce de l'argent et du crédit. Elle fonda , à Amsterdam et à Rotterdam, des banques de dépôt et de virement. Le commerce universel avait accumulé chez elle tant de capitaux que l'argent n'était nuUe part à plus bas prix , et les titres de tous les emprunts du temps , les actions des entreprises commerciales et industrielles du pays et de l'étranger avaient pour quartier général la bourse d'Amsterdam.
Mais cette grandeur commerciale d'un petit État, minée par des luttes terribles et ruineuses, commença à décliner à partir du commencement du dix-huitième siècle, où la France et surtout l'Angleterre s'adonnèrent au commerce avec des ressources beaucoup plus considérables.
Le commerce de PAngleterre, à partir du jour où il acquiert quelque importance , offre trois périodes. Le règne d'Élisabelh inaugure la première. A Pintéricur, un peuple majeur s'émancipe de la tutelle commerciale de la Hanse et acquiert un commerce propre; à l'extérieur , il triomphe de ï armada espagnole , revendique la liberté des mers et fonde des colonies. Cette première période n'offre qu'une marche assez lente. La seconde , qui commence avec l'acte de navigation et crée la puissance maritime, présente déjà un plus grand essor; mais la plus féconde est la troisième, qui, à dater de la paix d'Utrccht, révèle une égale énergie sur tous les points et dans tous les sens,',dans la métropole et dans les colonies
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flans le commerce comme dans rindnstrie, dans ragriciilture comme dans la navigation.
La fabrication des laines était une vocation naturelle pour un pays qui produisait alors abondamment cette matière. Déjà Edouard III, au quatorzième siècle, l'avait encouragée. Elle marcha lentement toutefois. La noblesse préférait vendre sa laine à l'étrauger, et les fabricants d'Angleterre trouvaient dans ceux des Pays-Bas de rudes concun-ents. Ils furent, en revanche, aidés par les Hanséates, qui avaient intérêt à susciter une rivalité aux Flamands, et qui réalisaient plus de bénéfices sur Lexportation des draps écrus d'Angleterre , qu'ils faisaient ensuite teindre et apprêter chez eux, que sur les articles entièrement manufacturés de la Flandre et du Brabant. L'industrie anglaise prit ainsi peu à peu de l'extension; mais ses envois consistaient exclusivement en draps de qualités communes. Affranchir le pays de l'entremise des Hanséates et exporter des draps ayant reçu le dernier apprêt, tel fut le but spécial de la société des aventuriers marchands. Ce but ne fut atteint que sous Éhsabeth, lorsqu'elle eut restreint l'exportation des draps éci'us et supprimé la concurrence hanséate. La reine chercha à naturaliser d'autres industries en Angleterre. Un acte de 1 563 prohiba l'importation des armes, de la sellerie, des aiguilles , des dentelles et de divers articles en métaux et en cuir. L'attention se porta sur les mines; on fit venir d'habiles mineurs d'Allemagne. Le conuuerce était alors pratiqué par des compagnies , et ses relations les plus actives avaient lieu avec les Pays-Bas. La grandeur commerciale de Londres s'annonçait. Elisabeth s'appliqua aussi à encourager la marine marchande. Les grandes explorations dans le Nord et les voyages autour du monde des Drake et des Cavendish, en 1581 et 158G, éveillèrent dans le peuple le goût de la navigation et étendirent ses connaissances nautiques. Si les plans de colonisation tentés par Walter Raleigh avortèrent, on posa du moins, dans les dernières années du règne d'Elisabeth, la première pierre du grand édifice de la domination anglaise aux Indes orientales. Philippe II, en fermant le port de Lisbonne aux Anglais comme aux Hollandais, les avait forcés de se rendre dans l'Inde. A la fin de 1600 se forma la société des marchands de Londres trafiquant avec les Indes orientales, qui obtint de la couronne, pour quinze ans, le privilège du commerce avec tous les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, situés au delà du cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan.
Dans les temps qui suivirent on remarque la prohibition de sortie des laines , la fabrication des étoffes de coton, à Manchester, dont il est question pour la première fois en 1611; les premiers essais de l'industrie du fer et de l'extraction de la houille.
L'acte do iiavigalion, promulgué par Crom- "WeH en 1651 , confirmé et complété, en 1660, par Charles II, cet acte qui resta si longleuips îa charte maritime de l'Angleterre, éleva sa navigation sur les ruines de celle de la Hol-
lande. Vers la même époque fut faite la conquête de la Jamaïque. Bientôt la révolution de 1688, en fondant les libertés publiques , donna des bases durables à la suprématie commerciale de l'Angleterre, et la réunion de PÉcosse fit de la Grande-Bretagne un vaste marché. Alors, après quelques tâtonnements, surgit la compagnie déflnitive des Indes orientales, à laqueUe étaient réservées de si grandes destinées; alors le crédit fut établi par la création de la banque d'Angleterre.
Le dix-huitième siècle, en Angleterre, sous le régime de la monarchie constitutionnelle, oflre un remarquable développement de Pagriculture et de l'industrie manufacturière, par suite du commerce et de la navigation qu'elles alimentent. C'est le temps des inventions fécondes des Watt, des Hargreaves, des Arkwright , des Wedgwood et autres. C'est aussi le temps de la fondation de l'empire anglo-indien, due au génie des Clive et des Hastings. C'est aussi celui du développement rapide des colonies fondées par les immigrations successives du siècle précédent dans l'Amérique du Nord. Mais ces colonies, à la suite de dissentiments avec la métropole , se soulèvent et font reconnaître leur indépendance, sous le nom d'États- Unis, par la paix de Versailles en 1783.
Les guerres civUes qui déchirèrent la France dans le premier siècle des temps modernes ne purent que décourager son commerce et son industrie. L'avènement de Henri IV, en lui rendant le repos et la concorde, les ranima. Sous le règne de ce prince s'acheva le canal de Briare , et la culture des mûriers fut encouragée. Mais le rôle actif de la France dans le commerce de l'univers ne date que de Colbert. « Colbert , comme Pa dit M. Henri Martin, pensait qu'une grande nation , une société complète doit être à la fois agricole, industrielle et navigatrice , et que la France a reçu de la nature, au plus émiiient degré, les conditions de cette triple fonction; toute sa vie fut employée à poursuivre la réalisation de sa pensée.» De ce point devue,Iegrandminisfre conçut et exécuta, du moins en partie , le plan de supprimer les péages intérieurs, de transporter les douanes aux frontières du royaume , de réunir la France entière sous un seul et même tarif, et d'ajouter la centralisation économique à la ceutrahsation pohtique qu'elle possédait déjà. Afin de développer Pindustrie nationale, il avait pris pour base de son tarif des douanes : « Réduire les droits à la sortie sur les denrées et les marchandises du royaume , diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux fabriques ; repousser, par Pélôvation des droits, les produits des manufactures étrangères. » Ace programme se joignait le plan d'une étroite et forte organisation des corporations industrielles et d'une surveillance permanente et sévère de l'État sur le travail. Malgré dos violences regrettables à la liberté du travail, Pindustrie française fit, sous son influence, des progrès incontestables. Colbert employa des sommes considérables à ranimer des industries languissantes et à en introduire de nouvelles; il attii-a à grands frais
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dans le pays des industriels étrangers. Cinq cents drapiers hollandais s'établirent à Abbe- Yille, en Picardie, et y naturalisèrent, ainsi qu'à Sedan et à Elbeuf , la fabrication des lainages les plus fins. Par des créations telles que celles des Gobelius et des grandes manufactures de glaces, Colbert, en flattant les goûts de son maître, assura Pavenir des industries de luxe. De là date l'empire de la France dans les objets de goût. Ses marchandises en ce genre furent de plus en plus recherchées à l'étranger, à mesure que Louis XIV étendait son influence.
Déjà , sous Mazarin , la marine française avait été affranchie de la prépondérance de la marine hollandaise par le droit difl'érentiel de 50 sous par tonneau. Colbert maintint ce droit, et, par le système de Pinscription maritime, il créa la marine militaire et marchande de la France. Le Languedoc lui doit son canal. La réforme des consulats et un traité de commerce conclu avec la Porte en 1673, vivifièrent le commerce avec le Levant.
Malheureusement après la mort de Colbert, la révocation de ledit de Nantes qui enleva à la France tant de bras industrieux, les désastres de la tin du règne de Louis XIV et les foUes de la Régence , arrêtèrent les développements de son œuvre. Mais elles ne la détruisirent pas complètement; api'ès une fâcheuse éclipse, l'industrie et le commerce de la France reprirent peu à peu leur éclat dans le cours du dix-huilième siècle.
Colbert fit beaucoup aussi pour les colonies. Les Français n'avaient pris que peu de part à la navigation transatlantique; on cite seulement, au commencement du seizième siècle, des tentatives particuhères , et notamment celle de Jacques Cartier, à qui fut due véritablement la découverte du Canada ou de la iSouvelle- France. Maigre les Hollandais et les Ajiglais, cette contrée était restée à la France, et Québec et Montréal avaient été fondés en 1G06. Colbert prit des mesures pour assurer l'existence de la colonie et pour en améhorer la condition matérielle. La domination française s'étendit dans l'intérieur jusqu'à la Louisiane. Parmi les Autdles, colonisées par les flibustiers, Colbert sut obtenir pour la France la Guadeloupe, la Martinique, la Grenade, et il en organisa le régime suivant les idées de l'époque. Cefut encore sous Louis XIV et avant tout par sa volouté que fut fondée une grande oompugnie pour Fexploitation du commerce des Indes oiieutales. La France possédait ainsi les éléments d'un vaste empire colonial; mais elle se les laissa enlever la plupart les uns après les autres. A la paix d'L'trecht. Louis XIV céda à l'Angleterre le pays de la haie d'Hudson, Terre-.^euve et lAcadie. A celle de Paris , en 1763, Louis XV lui abandonna le Canada. Dans la mer des Indes, au milieu du dix-huitième siècle, La Bourdonnais, à File de France, DupleLx, à Pondichéry, firent des merveilles; mais par suite de la jalousie entre ces deux honunes et des succès prodigieux des Anglais , l'empire colonial des Français disparut à peu près
de l'Inde. Les Antilles, du moins, étaient prospères, surtout Saint-Domingue, et alimentaient un vaste commerce de denrées.
C'est à la paix de Versailles que la première partie des temps modernes finit, et que la seconde commence pour se prolonger jusqu'à nos jours. Cette seconde partie se subdivise en deux sections , séparées par la paix générale de 1815. La première de ces sections est, à proprement parler, l'éclipsé du commerce, tandis que la seconde est sa phase jusqu'ici la plus brillante.
IN'ous ne ferons que mentionner cette première section, toute remplie de guerres, où FAngleteiTe est la maîtresse presque absolue des mers , et où JN'apoléon lui oppose le blocus contiaenlal [voij. ce mot). Mais nous tracerons à grands traits les merveilles de la seconde.
Dans cette époque de rare fécondité, le territoire du commerce s'accroît énormément.
Déjà dans la section précédente, Pémancipation des États-Unis y a ajouté une grande partie de l'Amérique du Nord, et la séparation du Brésil d'avec le Portugal, une vaste contrée de l'Amérique du Sud. Alors le Mexicfue et toute l'Amérique espagnole du Sud, secouant le joug de leur métropole, abolissent les restrictions de leur ancien régime colonial, et s'ouvrent au commerce des autres nations. Alors la France, en conquérant l'Algérie, substitue à un nid de pirates, un marché sûr. Alors l'Angleterre étend et consolide sa domination dans l'Inde, puis ouatc la Chine, tandis que les États-Unis obtiennent l'accès dumystérieux Japon , qui est actuellement ouvert à tout le monde [voy.).
Sur ce domaine où il ne connaît plus de bornes , le commerce jouit d'une sécurité inouïe jusque-là, fruit précieux de la paix générale. Cette paix est plusieurs fois troublée par des guerres toiijours plus ou moins dévastatrices , mais dont le champ, toutefois, est circonscrit. EUe l'est aussi par quelques secousses révolutionnaires. Mais, en définitive, son cours majestueux n'est que peu interrompu. Aussi voit-on se multiplier sur presque tous les points les bienfaits dont elle est prodigue. L'activité des peuples se porte sur les travaux agricoles et manufacturiers; l'esprit d'invention régénère l'industrie, la production augmente immensément ainsi que la consommation; le commerce, dès lors, prend des proportions grandioses.
Ce qui contribue puissamment à son essor, c'est le perfectionnement des voies de communication et des moyens de transport. Il ne s'agit pas seulement de routes ordinaires et de canaux multipliés et soigneusement entretenus. Fulton applique à la navigation, qui jusque-là ne s'était servie que de la voile, la puissance de la vapeur [voij.); des bateaux à vapeur paraissent sur les rivières, sur les fleuves et sur les lacs; ils franchissent les détroits; ils longent les côtes maritimes; ils finissent par ell'ectuer sur la mer les trajets les plus étendus. A la navigation à vapeur transallantique se joint, pour la sécurité et pour la rapidité du commerce maritime^ une