CONJECTURE
•entre les puissances sur la manière de résoudre les questions. On sait que le congrès qui devait régler les affaires d'Italie à la fin de 1859 n'a pu se réunir, faute d'avoir trouvé un terrain favorable à une transaction des intérêts opposés. La méthode suivie par les congrès dans les travaux n'est pas uniforme et dépend du caractère plus ou moins général de la réunion, du nombre des États représentés et de leurs rapports réciproques. Le congrès de Paris, eu 1856, n'embrassait pas, dans le cycle des décisions qu'il avait à prendre , l'ensemble de la politique européenne, comme le congrès de Vienne.
Aussi n'a-t-il pas suivi la même marche. Au congrès de Paris, sept États seulement se trouyaient représentés, et le nombre des questions à résoudre était limité. On n'a donc pas eu à subdiviser les matières entre divers comités, se bornant à faire un rapport à l'assemblée des grandes puissances. A Vienne, l'Europe entière était réunie et tout était à refaire. Pour faciliter l'expédition des affaires, la besogne fut répartie entre une multitude de commissions spéciales, qui portaient leur préavis à la conuaisance des grandes puissances. Celles-ci accordaient ou refusaient leur assentiment. Le plus souvent la décision était prise d'avance à la suite d'un échange préalable de notes. Ce mode d'agir n'était rien moins que favorable à l'influence et à l'indépendance des États moyens et petits. Le choix de la ville où doit siéger le congrès n'est pas sans importance , car il est essentiel qu'aucun des intéressés ne puisse exercer une influence prédominante sur les membres du congrès. On fait donc bien de choisir des villes situées dans des États neutres ou tout au moins désintéi'essés , tels que la Belgique, la Suisse. Si l'on ne parvient pas à s'entendre à cet égard, le heu où siège le congrès est déclaré neutre pendant la durée des délibérations. Comme en général on ne convoque un congrès que pour des questions importantes, chaque État choisit, pour s'y faire représenter, ses négociateurs les plus liabiies, et ses fonctionnaires du rang le plus élevé. Lorsque le souverain n'assiste pas au congrès en personne, il envoie son ministre des affaires étrangères , ou du moins un personnage important, investi tout parliculièrement de sa conliance. 11 a soin de plus que ses représentants au congrès soient doués des quahtés et munis des connaissances nécessaires pour réussir, et comme il arrive rarement que ces quahtés et ces connaissances soient le partage d'un se.ul homme, le chef de l'État doit composer son ambassade d'autant de personnes qu'il est nécessaire pour obtenir une représentation complète. L'un aura le talent de gagner les liommes, des manières insinuantes, un graud nom, l'iiabitude des grandes réceptions; l'autre possédera les connaissances en hisloire et en droit international qui servent d'appui aux raisonnements; le troisième sera un rrilacteur habile, et ainsi de suite. 11 est d'autant plus nécessaire de pourvoir à fout, et même à l'imprévu, que des questions ardues peuvent surgir subitement, que les problèmes à résoudre sont multiples,
et que le temps en dehors des séances se passe à préparer un terrain favorable pour les discussions à venir. Les difTicultés d'étiquette ne retardent plus, comme autrefois, les travaux des congrès. Celui d'Utrcclit, on le sait, est resté fameux sous ce rapport. Depuis chiquante ans les questions de forme ont été fort simpUflées, et si l'on se trouve en face d'un cas imprévu, ou élude la difficulté de façon ou d'autre. Dès que le congrès est réuni, les représentants des diverses puissances commencent par se faire les visites d'usage; puis le congrès procède au choix de son président. Si la réunion a lieu sous la médiation d'un État neutre, ou sur le territoire d'une grande puissance intéressée dans les négociations, la coutume est de prendre pour président le représentant de l'État médiateur ou celui de la puissance intéressée sur le territoire de laquelle on négocie. Cet usage est uniquement de courtoisie, et n'enlève nullement aux plénipotentiaires leur droit d'élection. Cette opération est suivie de l'échange des pleins pouvoirs, et de la fixation des travaux à l'ordre du jour. Les questions d'importance secondaire sont ordinairement décidées à la majorité absolue des voix; celles de premier ordre le sont à l'unanimité. Il ne faut pas omettre d'observer que l'unanimité est la règle; car chaque État est souverain et libre dans ses déterminations. On ne saurait lui imposer contre son gré celles d'autrui. Il est tenu un procès-verbal (dit protocole) exact de chaque séance [voy. Protocole), qui est soumis à l'approbation des plénipotentiaires et signé par eux. Si l'un d'eux trouve que sa pensée n'ait pas été fidèlement ou complètement rendue, il peut faire insérer son vote au protocole. Chaque ministre rend compte à sa cour des délibérations et des décisions du congrès, et, grâce au télégraphe, il peut maintenant être avec son mandant en communication continuelle. La télégraphie électrique tend à modifier de plus en plus les anciens usages, et tout naturellement à restreindre les pleins pouvoirs des diplomates, puisque chaque compte rendu peut être suivi instantanément de directions nouvelles. Nous n'avons eu, depuis quarante ou cinquante ans, qu'un seul congrès, celui de Paris, en 1856, et la manière dont les choses s'y sont passées démontre la justesse de cette observation. Le congrès se réunit le 23 mars, et déjà le 30, le traité de paix était revèlu des signatures des sept puissances. Il est évident qu'il en sera dorénavant le plus souvent ainsi, et que les lenteurs des anciens congrès ont à jamais disparu, aussi bien que les minuties du cérémonial diplomatique.
Jules Grenier.
CONJECTURE. Conjectures politiques : Ars conjectundi. 11 y a deux ordres de vérités que l'analyse nous fait découvrir et qui répondent aux deux principes de la raison, et il y a deux logiques corrélatives à ces deux ordres : la première, fondée sur le principe de contradiction, a pour domaine les vérités nécessaires; la seconde , basée sur le principe de la raison
CONJECTUEE. — CONQUÊTE.
suffisante, s'étend aux 'vérités conting-entes. La logique du proLable n'est donc pas celle du nécessaire; elle ne déduit pas, elle induit; elle ne cherche pas la certitude mathématique, mais la plus grande vraisemblance et la certitude morale. Telles sont les règles excellentes que Leibniz cherchait à faire prévaloir pour cette logique des probabilités. Mais au dix-septième siècle, on était généralement persuadé que les mathématiques devaient s'appliquer à tout et donner la science parfaite et absolue des probabilités. C'est ainsi qu'après Pascal (IC54), Fermât et Huyghens, qui les avaient appliquées déjà aux jeux de hasard, de alece ludis , Jacques BernouiUi, l'élève et l'ami de Leibniz, entreprit de résumer les principes de la nouvelle science et d'étabhr la philosophie du calcul des probabilités avec ses principales applications aux sujets de droit, d'histoire , de morale et de pohlique , dans un livre intitulé : l'Art de conjecturer , Ars conjectayidi. Le plan et les principales parties de ce grand ouvrage furent soumis à Leibniz, qui en approuvait le but, qui en appréciait la portée, mais qui dilTérait avec l'auteur sur les principes. Il ne faut pas croire en effet que Leibniz accordât à BernouilH sa majeure, que l'on peut avoir empiriquement [empirice] une estime parfaite des degrés de probabihté. Leibniz le nie formellement dans sa correspondance : il nie que la détermination empirique des degrés de probabUité , si loin qu'on puisse pousser la multiplication des cas particuliers , puisse jamais donner la certitude; il nie donc le grand principe de EernouiUi qui était précisément celui de la multiplicité des faits. Il ne faudrait pas croire non plus que Leibniz partageât les espérances un peu chimériques de Bernouilli , qui voulait appliquer le calcul aux matières du droit et de la poUtique. Leibniz fait observer que, dans ces deux sciences, on a moins besoin de ce calcul subtil que d'une exacte énumération de toutes les circonstances. Ne rien omettre est la grande loi de toute induction. On répète cependant partout que Leibniz a partagé les vues de ceux qui ont cru possil)Ie d'apphquer le calcul des probabilités à la morale et â la politique, et qu'il s'est laissé aller à l'espoir qui fut celui de Jacques Bernouilli avant d'être la pensée de Laplace, de soumettre les événements humains au calcul. Leibniz, il est A-rai, nous parle souvent d'une arithmétique politique ; mais j'ai prouvé par des documents écrits et des preuves irréfutables que son Arithmctica politica* qu'il recommandait aux empereurs d'Autriche, n'était autre chose que ce que les économistes appellent la science de la statistique. On voit donc qu'U n'était point question pour lui d'appliquer le calcul à la politique proprement dite, qui ne le comporte point, mais bien à cette branche des sciences politiques, plus connue sous le nom de science économique,
1. Œî(i're« de ieilniz publiées pour la première fois, d'après les maïuiKcrils originaux, par A. Kouclier de Careil. T. IV, luUoduction, p. 79. Paris, Didot.
qui, par ses rapports au nombre et à l'espace ,^ peut et doit requérir' laide des malhématiques.
A. FOUCHER DE GaBEIL,
L'opinion de Leibniz ne saurait faire loi pour nous dans une question pour la solution de laquelle iGà malériaux n'existaient pas encore de son temps. L'arithmétique pohlique est l'un des emplois de la statistique, et la statistique digne de ce nom est née au dix -neuvième siècle, bien qu'on ait commencé à recueillir des chiffres bien avant cette époque. S'il est vrai que les calculs de probabilité s'appliquent surtout aux matières économiques, ils pourraient bien trouver aussi plus d'une application à la pohtique. M. B.
CONJURATION. Voy. Conspiration.
CONNECTICUT. Voij. États-Unis.
CONNÉTABLE (cornes stahuli) ou grand écuyer de l'empire romain. Les Carlovingiens en tirent des cuenstables qui ne furent que des sénéchaux, des concierges. Dans le onzième ■ siècle seulement , le connétable devint le gé- ■ néral en chef de l'armée royale. Celte grande charge de la cour fut abolie par Louis XIII, en 1627. Lesdiguières a été le dernier connétable sous les Bourbons. Sous le premier Empire, le prince Louis, frère de l'Empereur, fut connétable, et Berthier, prince de AVagram et de Neuchâtel, vice-connétable.
CONQUÊTE. La conquête est un fait qui a sa place et sa signification marquées dans le développement de l'humanité, et qui, chez les peuples civilisés , se trouve soumis à certaines régies; elle a sa philosophie aussi bien que son droit , et doit , par conséquent , être envisagée autant dans ses manifestations historiques qu'au point de vue du droit des gens.
I. Historiquement, la. conquête a démontré sa raison d'être dans toutes les grandes phases traversées par l'humanité. Que ce soit une fatalité de la nature humaine, ou seulement un fait transitoire, comme lespèrent les diciples de l'abbé de Saint-Pierre, il est malheureusement incontestable que c'est à travers le sang et les ruines que s'accomplissent les grands changements politiques et sociaux. Chaque société constituée se fait à elle-même son droit , qui la régit pendant le temps de sa durée; mais audessus de ce droit formel et passager comme la société à laquelle il sert de règle, plane la grande loi de la marche éternelle de l'humanité. Les sociétés s'attardent quelquefois dans la mission qui leur est imposée, elles l'épuisent et ne savent pas recounaUre à temps qu'elles ont accompli leur mandat ; leur renouvellement s'opère alors par l'intervention d'une race nouvelle ou d'une société rivale qui vient à son tour occuper la place vide et transformer les ruines en de nouveaux édifices, jusqu'à ce qu'elle aussi disparaisse dans une des évolutions incessantes du devenir. Il est triste, sans doute, d'être obligé de rcconnaitre que la marche du progrès n'a
CONQUÊTE
pas la paix pour règle; et qu'il arrive un moment où le principe interne des sociétés devient insuffisant à leur développement , et où le choc de deux mondes devient une nécessité pour conserver la force créatrice de la pensée; mais d'un autre côté, il y a une consolation philosophique à se rendre le témoignage qne ces luttes violentes de peuple contre peuple, de race contre race, ne sont presque jamais stériles et qu'elles sont bienfaisantes dans leurs conséquences dernières*. Les guerres des Grecs contre les Perses furent un des grands moyens de civilisation de l'antiquité, et il suffit de rappeler le magnifique chapitre de Montesquieu sur Alexandre ( Esprit des lois, liv. X, chap. xiv), pour se convaincre combien est borné le point de vue de ceux qui ne voient dans l'expédition du héros macédonien que le caprice d'un jeune homme avide de gloire et d'éloges. Alexandre fut l'apôtre de l'hellénisme, en même temps qu'il initia l'Occident aux doctrinesmystérieuses de l'Orient. 11 fut le fondateur de cette société mixte , où le Grec , l'Égyptien , le Juif, le Phénicien, le Perse, fondant ensemble leurs doctrines philosophiques et religieuses, leurs mystères hiératiques, préparèrent le monde à l'avènement du christianisme. L'empire d'Alexandre flt entrevoir aux hommes leur unité morale et leur Uen commun, et à ce titre il n'est pas d'événements plus féeonds dans l'histoire que les triomphes d'Alexandre. Mais il y avait dans son œuvre, comme en général dans toute celle de la Grèce , plus de génie que de force persistante. Avec sa grâce souveraine et sa générosité juvénile , la Grèce semait partout sur son passage des germes d'une merveilleuse fécondité , mais elle en abandonnait à l'avenir le libre développement ; elle créait des mondes, mais elle ne faisait rien pour les organiser. Le génie organisateur fut dévolu à Rome. De conquête en conquête, Rome lit entrer l'ancien monde dans Yorbis Romanus, et elle laissa sur les peuples une si profonde empreinte de sa domination qu'elle se voit encore. Les Hellènes avaient rapproché et, jusqu'à un certain point, confondu l'Occident et l'Orient ; les Romains , tout en héritant de la Grèce, eurent pour mission spéciale de fonder le monde occidental. Leur don de commandement, leur vocation pour conquérir et absorber, avaient un caractère si absolu, que, malgré les traces nombreuses et indélébiles de leur action, c'est toujours un sujet pendant de discussion que de savoir si la mission qu'ils ont remplie a été un bienfait pour l'humanité. Si la Grèce possédait l'expansion sans la force , Rome avait la force sans l'expansion, elle s'assimilait les nations conquises, mais après les avoir broyées. Elle avait reçu des pays riches et peuplés; sous son joug administratif, la dépopulation s'étendit peu à peu sur les provinces de l'empire; mais, malgré son affaiblissement , Rome ne songea point à changer le principe moteur de sa politique, qui consistait à absorber l'univers et à
1. C'est, bien entendu, bous tontes réserves que nous enregistrons cette doctrine et quelques réflexions qu'on trouvera plus loin. M. B
consommer sans produire. Elle alla, au milieu de son agouie, de plus en plus réglementant et épuisant les provinces , mais elle ne cessa de régner qu'après avoir fondé l'unité de l'Europe. C'est dans cette période d'épuisement qnl marque le terme de la société antique, qu'apparurent les troisièmes conquérants du monde civilisé. Les Germains entrèrent dans les terres désertes des derniers des Césars, autant comme colous que comme conquérants. Peu civihsés, du reste, ils se laissèrent facilement guider par ce qui restait debout de la société romaine; mais ils ne la transformèrent pas moins en lui inoculant un principe inconnu des Grecs et des Romains, celui de la Hberté individuelle. Tout en se manifestant sous la forme du privilège, ce principe fécond renfermait fout l'aA-enir; il vivifia le christianisme, qui avait perdu dans l'ancien monde sa vertu régénératrice , parce qu'il ne s'adressait plus qu'à des âmes avilies et façonnées à l'esclavage. Faisant œuvre de transaction entre le génie de Rome et celui de la race germanique, Charlemagne étendit par ses conquêtes le règne de la civilisation chrétienne sur des pays et des peuples ignorés des anciens dominateurs du monde , et il jeta les assises de la société moderne. Le moyen âge vécut sur les données carolingiennes, oscillant sans cesse entre les instincts de liberté déposés dans les cœurs par l'infusion de sang germain et entre les principes d'autorité représentés par Rome , aussi bien dans la législation impériale que dans le domaine spirituel,
11 est dans la nature de l'esprit germanique de ne pas pousser aux conséquences pratiques de ces données internes. On le vit au seizième siècle : après avoir secoué le joug spirituel de Rome, l'Allemagne resta sous celui des servitudes créées parle moyen âge, ou forgées dans le cours des temps par les docteurs en droit romain. Il était réservé à une nation dont la mission universelle ne s'était pas encore manifestée, d'en finir avec les formes racornies du moyen âge et de dégager les résultantes des prémisses posées par les siècles antérieurs Réunissant l'élan et le spiritualisme des Gaulois au génie organisateur des Romains, ainsi qu'à la fierté germaine , la France avait sauvé de ses luttes prolongées du seizième siècle, le principe de la liberté intellectuelle. Gardée par là de la mort spirituelle de l'Italie (?) et de l'Espagne , elle offrit au monde le spectacle étonnant et nouveau d'une société procédant à sa régénération en vertu de ses seules forces intérieures. Jiisqu'aloi-s les sociétés avaient péri plutôt que de se transformer. La France inaugura une ère nouvelle en démontrant que le monde moderne possède en lui-même ses sources de renouvellement. Cet enseignement, le premier et le plus important qui ressorte de la révolution française, n'empêcha point celle-ci, grâce aux attaques de l'étranger, de déborder au dehors. Dans une guerre de vingt ans, l'Europe entière fut bouleversée, et le nom de Kapoléon vint s'ajouter aux trois noms symboliques d'Alexandre, de César et de Charlemagne. En poussant les conquêtes de la France
CONQUÊTE
au delà des limites tracées par ses traditions les plus ambitieuses, Napoléon fut l'instrument de propagande des principes de la Révolution. Que ses entreprises immenses et multiples lui aient attiré la haine des peuples subjugués au même degré que leur admiration, peu importe. On ne saurait appliquer à ces terribles et grandes figures le même compas qu'aux autres hommes ; il reste vrai, malgré toutes les dénégations hostiles, que les conquêtes napoléoniennes ont été celles de la civilisation moderne sur une société usée, qu'elles ont partout donné le coup de mort au moyen âge, tout mis en branle eu Europe , et que leur impulsion dure encore. Cette esquisse rapide prouve qu'il est des guerres et des conquêtes civilisatrices, mais il en est malheureusement d'autres qui sont dépourvues de compensations. Il est possible de trouver une signification historique aux conquêtes d'Attila, dans ses pérégrinations il entraînait tout le Nord à sa suite et il fut du moins un incident dans la grande invasion de l'empire. Mais l'esprit se trouble au spectacle des conquêtes des despotes de l'Orient, de Tschingis-Khan, de Timur-Lenk ou de Bajazet. Pourquoi ces hommes ont-ils traversé comme l'éclair une partie de la terre habitable , amoncelant les ruines et les victimes, et ne faisant rien, suivant l'expression de Montesquieu, pour s'acquitter envers la nature humaine de la dette immense qu'ils aA^aient contractée envers elle ? Lorsque Bajazet, prisonnier, fut conduit en présence de Timur, celui-ci se mit à rire après l'avoir regardé un moment. Bajazet , lui rappelant l'instabilité de la fortune, lui reprocha de ne pas respecter son malheur. « Je sais ce que tu veux dire, repartit Timur, et je n'ai pas l'intention d'insulter à ta défaite; mais je me dis que tous les royaumes de la terre doivent avoir bien peu de prix aux yeux de Dieu, ou eu eux-mêmes, pour qu'il les donne à un vilain borgne comme toi, ou à un misérable boiteux comme moi. » Le mépris de l'humanité qui respire dans ces paroles, fabsence d'idéal qu'elles dénotent, nous font mesurer la distance qui existe entre le barbare et le héros civiUsé. Les conquérants tartares et turcs , descendus des hauts plateaux de l'Asie, n'ont exercé aucune influence sur Thisloire de l'humanité; en s'emparant de la Chine, de l'Inde et de l'Asie Mineure, et même d'une partie de l'Europe, les Tschingis, les Othman et leurs successeurs se sont simplement rapprochés de civilisations relativement supérieures , qu'ils se sont tout au plus partiellement assimilées sans y rien ajouter, quand ils ne les ont pas détruites. Les seuls conquérants asiatiques qu'il convient de placer au-dessus de ce niveau, et qui, pendant une certaine période, ont été les représentants d'une civilisation spéciale, sont les anciens Perses après Zoroastre, et les Arabes après Mahomet. Mais sauf ces deux exceptions, l'Asie n'offre que le triste spectacle de quelques sociétés arrôlécs dans leur développement après avoir atteint de bonne heure un degré de culture à quelques égards avancé, et no recevant de ceux qui s'introduisaient de vive force dans
leur sein aucun germe fécond et nouveau. Il faut revenir en Europe pour trouver aux événements d'autres raisons d'être que des causes extérieures, et pour les voir se développer avec cet esprit de suite et de combinaison qui dénote l'homme d'État. Même les guerres d'un ordre secondaire reçoivent par là une signification. Les peuples germains , en s'établissant dans les provinces de l'empire romain, ne trouvèrent pas immédiatement les limites dans lesquelles ils se sont confinés depuis. Non-seulement les divers États n'avaient point leurs frontières actuelles, mais grâce à l'éparpillement des forces qu'entraînait après elle l'organisation féodale, la distribution des forces respectives n'avait rien d'analogue à ce qu'elle est aujourd'hui Après que les Etats européens se furent consoUdés à l'intérieur, et qu'ils eurent opéré une concentration de leurs ressources, les souverains commencèrent à jeter les yeux en dehors de leurs frontières , à mesurer leurs forces et à en calculer les proportions. De là sortirent les guerres d'équililDre [voy. Équilibre politique), et les conquêtes de provinces ayant pour but d'augmenter les facultés défensives des États et de donner à ces derniers des frontières plus convenables. Chaque État se forma, à ce sujet, un cycle de traditions diplomatiques et stratégiques qui dominèrent longtemps la politique des cabinets. Évidemment, le système de l'équilibre est légitime jusqu'à un certain point, car il importe à la liberté de l'Europe d'empêcher la prédominance d'un seul. Qui n'a pas gravé dans sa mémoire ce premier chapitre de l'histoire de Gibbon, dans lequel il représente l'empire comme une vaste prison, n'ouvrant dans sa vaste étendue aucune issue à la victime de la tyrannie, et ne lui laissant d'autre refuge que la mort, dernier asile des âmes libres ? La multitude des souverainetés est donc une garantie de la liberté des hommes, et l'accroissement démesuré d'un seul devient un danger pour tous. Mais le système de l'équilibre devint bientôt un prétexte aux conquêtes les plus injustes: et bien qu'il eût son origine dans un intérêt bien entendu des libertés de l'Europe , il n'est pas de théorie politique qui ait conduit à des actes pareils de tyrannie et d'arbitraire. François I*"" et Henri IV luttant contre la maison d'Autriche, Guillaume III contre Louis XIV ont agi en vertu d'un principe salutaire, mais qui n'a été que trop défiguré, car c'est en invoquant l'équilibre européen que les trois puissances spoliatrices ont opéré le partage de la Pologne. Le dix-huitième siècle a été, du reste, témoin des plus grands abus en fait de conquête ouverte ou déguisée. A aucune époque on n'a tant vu les princes tenter ou opérer des trocs et des acquisitions de provinces, sans s'inquiéter le moins du monde du consentement dos populations et en ne consullant que leurs convenances. Le grand Frédéric fut le héros du genre, et il aurait été surpassé par Joseph II, si celui-ci avait eu autant de génie et la môme chance que son modèle et rival. 11 est singulier que ce soit justement aux approches de la Révolution française.
CONQUETE
et dans un âge de philosophie généreuse , que l'on ait le plus traité les peuples comme des troupeaux.
Cette prédominance du système d'arrondissement se manifesta au même degré durant la période de la Révolution et de l'Empire, et 11 faut convenir que le grand fait qui a fondé le droit politique moderne, le principe de la libre constitution des peuples, ne l'a. pas d'emblée introduit dans les faits. L'explication de cette contradiction apparente et si souvent reprochée est bien simple. La République, dans l'ardeur de sa foi, n'admettait pas que la conquête fût autre chose qu'une délivrance, et l'Empire, engagé dans un duel à mort contre les coalitions successives, visait à se fortifier autant qu'il le pouvait. Le système de la conquête, au nom du maintien de l'équilibre, fut mis en usage par la France républicaine et impériale, et en 1815 il le fut contre elle sans plus d'égards et de ménagements par la coahtion victorieuse.
Il reste à parler d'une troisième espèce de conquête, de celle faite par les peuples civilisés aux dépens des nations barbares. Plusieurs auteurs ont soulevé la question de savoir si l'on doit leur appliquer les mêmes règles internationales qu'aux conquêtes faites en Europe. Cette question est tranchée par les faits. Un des phénomènes historiques de notre siècle est la soumission du globe aux trois grandes puissances européennes. Les agrandissements de l'Angleterre, de la Russie et de la France dans les Indes, l'extrême Orient et l'Afrique ne sont regardés que comme les conquêtes de la civilisation sur la barbarie, et comme un bien commun de la race caucasienne et chrétienne, qui est appelée à la domination universelle. Les reproches d'ambition adressés à la Grande- Bretagne dans les Indes, à la Russie sur les confins de la Chine et dans l'Asie centrale , à la France en Algérie , tombent à faux devant la loi impérieuse qui confère aux grands peuples la mission de rapprocher l'humanité de son but. Le droit de la civilisation sur la barbarie ne se borne pas aux cas des peuples nomades et chasseurs qui n'utihsent pas le sol qu'ils sont censés occuper, mais à toute société qui prétend repousser par des barrières factices l'influence de l'Europe. La Chine, le Japon, Madagascar, n'auraient pas été fondés à continuer leur existence à part, etl'opinion publique n'a point déversé son blâme sur les eflorts qui ont abouti, en partie du moins, à faire de ces contrées un patrimoine commun. Le droit de la civilisation va même jusqu'à déposséder ou à mettre sous tutelle les peuples qui ne remplissent pas leur mission. L'empire ottoman ou le Mexique, situés aux points de ralliement de deux mondes, et qui, au heu de faire valoir leurs avantages naturels au profit de tous, se complaisent dans une inertie sans terme, sont destinés à passer des mains débiles qui les détiennent, entre celles d'une race civilisatrice quelconque. iMais l'extension même que nous reconnaissons à ce droit de la civilisation sur la barbarie ou sur l'ineptie, a pour contre-partie
des devoirs également étendus. C'est à ce genre de conquête que s'apphquent les paroles de Montesquieu: «Je définis ainsi le droit de conquête: un droit nécessaire, légitime et malheureux qui laisse toujours à payer une dette immense pour s'acquitter envers la nature humaine. » Le passé nous offre des exemples où les maux de la conquête ont été plus que balancés par lesbienfaits qui les ont suivis, et d'autres où les bienfaits subséquents n'ont pas compensé la violence de l'usurpation. Pour rester en dehors de l'Europe, il sufiit de citer pour le premier cas les colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre, les colonies françaises du Canada et de la Louisiane, et pour le second cas, les colonies espagnoles du nouveau monde. La civilisation des Incas et des Aztèques valait-elle moins que celle qui leur a été apportée par leurs conquérants? Aussi, qu'on ne s'y méprenne pas, sommes-nous loin d'approuver les conquêtes autrement que comme un mal quelquefois nécessaire et qui ne trouve sa justification que dans le bien qu'il produit.
II. Passons maintenant au droit de la conquête, tel qu'il est admis entre États civihsés. Ce droit se ressent des adoucissements apportés aux usages de la guerre, et il n'a rien conservé du caractère absolu et rigoureux qui lui était inhérent dans les temps anciens. Le principe dominant est que la conquête à elle seule ne confère pas des droits définitifs et incontestables, et que la perte de la possession par le sort des armes n'éteint pas le droit de propriété du souverain contre lequel la guerre a tourné. Le vainqueur serait donc considéré comme abusant de la force et de la souveraineté de fait qui lui est provisoirement dévolue, s'U disposait par donation ou autrement du domaine conquis ou usurpé. Cependant on fait une distinction relativement aux biens du souverain dépossédé: s'il s'agit de ses biens privés, le principe qui protège la propriété des sujets le protège également; mais pour ceux qui font partie du domaine de l'État, si le vainqueur eu a pris possession même temporaire, il peut en disposer sans être accusé d'abuser de la lorce, quitte au propriétaire à exercer, en cas de retour, le droit postliminairc. Mais la même licence ne va pas jusqu'à autoriser l'aliénation de domaines ou autres biens-fonds individuels, et à dévorer ainsi la substance du pays conquis. L'aliénation d'une province conquise en faveur d'un tiers exposerait l'acquéreur à la revendication de la part de l'ancien propriétaire. Celui-ci, rentrant en possession, peut revendiquer les domaines cédés des mains de tout possesseur, sans même être obligé, à la rigueur, à des indemnités autres que celles qui pourraient être dues pour des améliorations. Il est bien établi par ce qui précède, que l'occupalion militaire est insullisante pour déplacer la propriété. Mais les privilèges du conquérant n'en sont pas moins considérables. Il exerce les droits de la souveraineté, il jouit des revenus publics, il peut se livrer à tous les actes qui se fondent sur la persistance du lien social et du gouvernement, ainsi que du