M. Gnizot, De la Peine de mort en matière politique
qui ont professé cette opinion. Un philosophe offrait au vieux roi Antigène qui assiégeait une ville, un traité sur la justice: Antigène se mit à rire; Marins prétendait qu'il ne pouvait entendre les lois à cause du bruit des armes, et Pompée irrité répondait aux Mamertins: « Que me parlez-vous de di'Oits quand j'ai un glaive à mon côté?» Sans remonter à l'antiquité, n'a-t-on pas, dans une constitution célèbre, préconisé la force confondue à tort avec le droit? N'a-t-on pas dit: «L'insurrection est le plus saint des devoirs?» L'insurrection du gouverné n'est pas plus un devoh" que l'oppression du gouvernant n'est un di'oit.
Il y a donc des principes généraux; il y a les lois d'une justice absolue qui règlent tous les rapports des hommes entre eux en matière politique aussi bien qu'au point de vue des intérêts privés. Entre les nations, la guerre même a des lois qui, pour être souvent transgressées par la force , ne président pas moins, éternelles et immuables, aux affaires humaines. Les devoirs et les droits politiques sont corrélatifs; ils dérivent de l'état de société, qui est pour l'homme la loi de sa nature.
U est vrai que dans ces grandes contestations, dans ces tempêtes formidables qui éclatent entre les empires ou dans le sein même de chaque empire, entre les partis qui le divisent, il n'y a pas d'arbitre souverain qui vienne prononcer la sentence au nom du droit. En dernière analyse , c'est à la force qu'on fait appcL C'est la force qui termine le débat, mais elle ne le juge pas. Lysandre disait en montrant son épce : «Celui qui tient ceci, raisonne le mieux!» Il se trompait: la cause la plus juste peut succomber; des nations vaincues peuvent périr sans avoir mérité leur sort, mais la conscience humaine proteste et distingue entre la justice et le succès.
Au surplus ce que nous venons de dire sur le degré de criminalité des délits poUtiques en général, ne s'applique qu'imparfaitement aux conspirations, aux complots, aux sociétés secrètes, etc. Autre chose est, en effet, de résister publiquement, de revendiquer à ciel ouvert des droits méconnus ou violés, autre chose de creuser une mine sous les fondements de l'édifice social. Chez les Anglais où le droit de résistance a été admis dans les limites les plus larges qu'il ait jamais eues, personne ne songe à l'étendre aux conspirations, et nulle part les machinations secrètes qui s'ourdissent dans l'ombre ne sont plus rigoureusement réprouvées par les mœurs et réprimées par la loi. On les considère avec raison comme une atteinte aux libertés publiques. « Le droit de s'opposer à la violence, sous quelque forme qu'elle se présente et de quelque part qu'elle vienne, est si généralement reconnu, dit Delolme, que les tribunaux l'ont quelquefois donné comme base à leurs décisions. »
On conçoit cette résistance légale dans un pays libre ; mais on peut ailirmer que la résistance clandestine par les conspirations est incompatible avec la liberté.
C'est cependant au nom de la liberté que se
CONSPIRATION
sont ourdies de tout temps les conspirations, quoiqu'elle ne soit sortie triomphante d'aucune d'elles; la liberté d'un peuple est perdue quand on ne peut plus la sauver que par un complot.
On ne peut s'empêcher, en récapitulant la série presque infinie des conspirations qui forment un si long chapitre dans Ihisloire de tous les peuples, de remarquer combien peu d'entre elles ont réussi. Ce résultat s'explique par plu- Sieurs raisons.
D'abord les conspirations, faibles, isolées, agissant dans l'ombre, s'attaquent à un pouvoir qui a la force en main et qui est armé pour se défendre. Pour les conjurés, au contraire, tout est obstacle; ils se défient les uns des autres, et le plus souvent la conspiration est découverte avant d'avoir rien entrepris.
Mais alors même que les conjurés croient toucher au but, que sous le poignard deBrutus César expire au pied de la statue de Pompée ou que Julien de Blédicis est étendu sur les dalles de l'église de Santa-Reparata, en réalité la conuration n'a pas fait un pas vers le succès. II se trouve que le parti qu'elle a cru ruiner en frappant son chef, n'a perdu qu'un homme; que ce parti se relève plus fort qu'auparavant et qu'il triomphe par la violence même de sa réaction.
D'ailleurs les hommes qui entrent dans une conspiration, ne conspirent que parce qu'ils sont la minorité. Le gouvernement qu'ils veulent renverser, est, au contraire, l'expression de la majorité, il représente l'ensemble des forces qui composent le corps social, qui le soutiennent et qui l'animent. Ce corps social, cet ensemble de forces, voilà le puissant adversaire que la conspiration ne peut pas atteindre. Qu'un homme en qui se personnifie le gouvernement de son pays, meure sous les coups d'un assassin, c'est une complication dont les conséquences peuvent être graves suivant les circonstances; mais quant au gouvernement, il ne sera pas pour cela renversé, s'il conserve sa raison d'être.
Parmi les conspirations dont l'histoire a gardé le souvenir, les unes ont été le point de départ de grands événements, ei ont précédé ou suivi de grandes révolutions; d'autres sont restées célèbres à cause du nom des conspirateurs ou de leurs victimes, ou à cause des circonstances dramatiques au milieu desquelles elles se sont produites. Nous allons en énumérer seulement quelques-unes choisies presqu'au hasard entre toutes les autres.
La conjuration de Catilina que Salluste a décrite avec de si vives couleurs, forme un des épisodes les plus caractéristiques des derniersmoments de la république romaine. Le parti oligarchique représenté par une fraction du Sénat avait eu successivement pour adversaires tous les chefs du parti populaire, qui voulaient arriver à la domination par la multitude. Tel avait été Marins, dont Catilina voulut reprendre ou continuer le rôle. Catilina se fit le chef d'une vaste conjuration qui enveloppa Rome et l'Italie tout entière. Tous les préparatifs étaient terminés. Des rassemblements armés, se recrutant
parmi les vétérans de Marins et de Sylla, apparaissaient sur tous les points. Rome était en état de siège; un soulèvement général était imminent. Catilina cependant venait encore au Sénat, où il tenait les discours les plusmenaçants. Cicéron l'en chassa par cette rude apostrophe: «Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? » Catilina sortit
de Rome, et se mit à la tête de vingt mille insurgés.
Catilina li^Ta bataille à Métellus, près de Pistoria, et fut défait. Il fut trouvé au milieu des cadavres respirant encore; on lui coupa la tête qu'on envoya à Rome.
César, dans la même voie que Catilina, s'appuyait aussi sur la multitude, pour s'emparer du pouvoir. Un jour, étant édile, il exposa aux portes du Capitole les statues dorées, trophées que Marius avait rapportés des guerres contre Jugurtha et contre les Cimbres. Le Sénat trembla, il redoutait en César plusieurs Marius.
Parvenu, après les batailles de Pharsale et de Munda, à une domination que personne ne lui disputait plus, dictateur à vie et consul pour cinq ans, réunissant tous les pouvoirs. César promulguait au nom du Sénat, sans le consulter, les lois qu'il avait délibérées chez lui dans une sorte de conseil privé.
Une conjuration se forma, et le jour des ides de mars (15 mars de l'année 4 lavant J.-C), au Sénat, César périt frappé à coups de poignards par Casca, Tullius Cimber, Brutus, Cassius et les autres.
On sait les suites de cette tragédie ; ce fut le prélude des guerres civiles qui aboutirent à l'empire.
Dans un autre temps et dans des circonstances bien différentes, à Florence, sous le gouvernement des Médicis, nous rappellerons la conspiration des Pazzi. Elle n'a pas eu dans l'histoire des conséquences aussi étendues; mais elle a été racontée par Machiavel, et cela suffirait pour en immortaliser le souvenir.
Le 26 avril 1478, Laurent et Julien de Médicis se rendirent à l'église cathédrale de Santa- Reparata, pour y entendre la messe. Leur meurtre avait été résolu, et les conjurés devaient, après leur mort, changer le gouvernement de Florence. François de Pazzi et Bernard Bandini s'étaient chargés de tuer Julien; Montesco devait frapper Laurent. Au moment où le prêtre souleva l'hostie (c'était le signal convenu), les conjurés se jetèrent sur les deux frères. Julien tomba frappé mortellement; Laurent parvint à se dégager et se réfugia dans la sacristie avec ses amis. Tous les conjurés furent poursuivis, traqués par la multitude, pendus ou massacrés. La populace, pendant quatre jours, se baigna dans le sang. Le pape Sixte IV ne se défendit pas d'avoir pris part à la conspiration.
Rappelons, en passant, par leurs dates, la conspiration de Ficsqne, à Cènes, contre André Doila, en 1547, et celle d'jVmboise , en 1560.
La conjuration des poudres, en Angleterre (1605), faillit causer un grand désastre, et, aujourd'hui même, on en célèbre encore chaque année l'anniversaire. C'est aux passions reli-