AGRICULTURE
obtenue avec la moitié, les bras de 300,000 hommes feraient retour annuellement aux travaux de l'agriculture et de l'industrie et augmenteraient d'autant la production.
Au premier rang des dépenses productives figurent au contraire les travaux publics , non ceux qui ont pour but de bâtir des palais ou des théâtres , mais ceux qui facilitent la circulation des hommes et des produits sur toute la surface du territoire. Les ports, les canaux, les rivières, les ponts, les routes de toute espèce, depuis les chemins ruraux jusqu'aux chemins de fer, tout ce qui peut activer les communications a les plus grands etfets sur l'agriculture. Toute industrie prospère en raison de ses débouchés, et c'est la multiplicité des communications qui fait la multiphcité des débouchés. Mille exemples le démontrent en France; soit à mesure que s'étendent les chemins de terre, soit à mesure que s'ouvrent de nouvelles voies de fer. des contrées entières se transforment à vue d'œil.
Quand les gouvernements ont donné à l'agriculture la sécurité , la modération dans les dépenses publiques, la réduction de l'état militaire au strict nécessaire, un bon système de communications, ils ont rempli tous leurs devoirs envers elle; aller plus loin, serait inutile et peut devenir dangereux. Ainsi, on a vu deux systèmes se partager les esprits politiques : les uns vantant les avantages de la grande propriété et de la grande culture; les autres ceux de la petite propriété et de la petite culture : discussions légitimes et utiles quand elles se renferment dans la théorie et ne prétendent agir que par la persuasion , mais nuisibles et funestes quand l'un ou l'autre des deux systèmes prétend s'imposer par la force ou par la loi. Ces questions ne se règlent bien que par le mouvement Ubre des intérêts.
La législation de deux nations voisines, l'Angleterre et la France, s'inspire à cet égard de deux principes opposés. La législation anglaise favorise la concentration de la propriété par le droit d'aînesse et les substitutions ; la législation française favorise au contraire la division du sol. Au premier abord, le système anglais parait l'emporter sur le système français au point de vue des intérêts agricoles, puisque Fagriculture est deux fois plus riche en Angleterre qu'en France; mais quand on y regarde de plus près, on voit les effets réels des deux législations s'atténuer beaucoup. D'abord le sol est plus divisé en Angleterre et moins divisé en France qu'on ne le croit communément , parce que la force des choses corrige de part et d'autre les prescriptions extrêmes de la loi; ensuite, on doit reconnaître que l'étendue des propriétés n'a pas, dans les deux pays, la même action sur le développement de la culture.
En général, le sol et le climat anglais s'accommodent mieux de la grande culture , le sol et le climat français de la petite. Les deux nations conserveront donc, suivant toute apparence, les principes de leur législation, en la modifiant dans ce qu'elle peut avoir d'excessif. La substitution est maintenant fort attaquée en
Angleterre, comme éloignant les capitaux de la culture; elle a déjà reçu de nombreuses atteintes et en recevra probablement d'autres encore. Le droit d'aînesse [voy. Aînesse) luimême commence à être contesté, au moins dans son apphcation la plus absolue. D'un autre côté, on sera tôt ou tard amené à modifier en France les articles de loi qui multiplient à l'excès le morcellement.
On a vu l'autorité publique intervenir par d'autres moyens dans la direction du travail agricole , avec d'excellentes intentions sans doute, mais avec les plus fâcheuses conséquences. Justement préoccupés de la subsistance des populations, les gouvernements ont cru y pourvoir en prescrivant ou en prohibant certaines cultures , en réglant eux-mêmes les assolements, en fixant le prix du blé et des autres denrées nécessaires à la vie , etc. C'est surtout sous l'ancien régime que ces sortes de règlements étaient en faveur. Des édits royaux défendaient de planter des vignes sans autorisation ; des arrêts de parlements interdisaient , sous des peines graves , la culture des pommes de terre. Ici, on proscrivait les prairies artificielles; là, on punissait ceux qui coupaient leurs blés avec la faux. Il a fallu bien du temps pour faire comprendre qu'on mettait obstacle par là aux progrès de l'agriculture et qu'il valait beaucoup mieux se confier aux intérêts privés.
La loi du 28 septembre 1791 est la première qui ait posé formellement en principe la liberté complète de l'agriculture. « Le territoire de la France, y est-il dit, est libre dans toute son étendue, comme les personnes qui l'habitent. Les propriétaires sont libres de varier à leur gré la culture et l'exploitation de leurs terres , de conserver à leur gré leuiis récoltes et de disposer de toutes les productions de leur propriété dans l'intérieur du royaume et au dehors. » Cette Uberté, qui paraissait si dangereuse, a beaucoup mieux assuré la subsistance pubUque que tous les règlements antérieurs.
Malgré cette loi, on a vu encore de nombreux abus d'autorité depuis 1791 , notamment quand un décret de mai 1812 défendit de faire du blé un objet de spéculation et le taxa à 33 francs rhectolitre. En règle générale , les principes de la loi de 1 79 1 ont fini par triompher. Un seul point est resté en suspens jusqu'à nos jours et n'a été définitivement réglé que par la loi du l.T juin 1861. L'opinion pubhque avait à peu près accepté la libre circulation des grains à l'intérieur, non sans de longues hésitations et de vives résistances; mais il n'en était pas de même de la liberté du commerce des grains avec l'extérieur. Bien qu'un édit de Louis XYI Feùt établie en 1787, les gouvernements ultérieurs l'avaient retirée , et une loi connue sous le nom iVéchelle mobile, fortement soutenue par une grande partie du public, mettait des entraves à l'importalion en temps de bas prix et à l'exportation en temps de cherté.
La loi du 15 juin 1861 a aboli ces derniers obstacles. Un exemple éclatant est venu démontrer aussitôt que, pour une moitié au moins
AGRICULTUEE.
du problème , le résultat qu'on voulait atteindre était beaucoup plus obtenu par la liberté du commerce que par l'échelle mobile. Une mauvaise récolte a suivi immédiatement la promulgation de la loi, et une disette, qui aurait été terrible dans d'autres temps, a été traversée sans trop de soufTrances, le prix du blé s'étant maintenu à 5 francs en moyenne par hectolitre au-dessous de la dernière disette. Jamais épreuve ne fut plus décisive.
Reste maintenant la démonstration inverse, qui ne peut manquer d'arriver quand nous aurons une succession de bonnes récoltes. L'agriculture ne peut que gagner à l'organisation d'un commerce constant et régulier sur les céréales; de même que la libre importation a comblé le vide d'une mauvaise année, de même la libre exportation écoulera l'excédant des bonnes. La France a autour d'elle des pays extrêmement peuplés, comme l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, qui manquent de subsistances; nous avons là des débouchés toujours ouverts, qui maintiendront les prix en temps d'abondance. Puis, quand viendront de nouveau les années stériles , le surcroit de production que l'exportation aura favorisé, rcOuera sur nos marchés et rendra moins nécessaire l'entrée des grains étrangers. Nous ne passerons plus par ces violentes alternatives qui désolaient tour à tour les producteurs et les consommateurs.
En résumé, ce que les agriculteurs ont de mieux à faire , c'est d'appeler le moins possible les gouvernements à se mêler de leurs alTaires. Les meilleures institutions politiques sont celles qui leur laissent le plus de liberté. Même pour les objets qui exigent absolument l'intervention de l'autorité publique, les gouvernements les moins centralisés sont les meilleurs. Qu'on parcoure les nations de l'Europe , on verra l'agriculture prospérer surtout dans les pays les moins centralisés. La liberté poUtique est bonne à tout; elle sauvegarde les intérêts de l'agriculture comme tous les autres. Non-seulement elle empêche les mesures arbitraires et mal conçues, mais elle développe des mœurs aussi fécondes que flères; elle excite l'esprit d'entreprise, la résolution virile.
Les gouvernements se flattent quelquefois de développer les progrès de l'agriculture par ce qu'on appelle des encoia-agemcnts (voij. ce mot). Il serait injuste de méconnaître complètement l'utilité des concours pubhcs, primes, croix d'honneur, etc., mais il ne faudrait pas non plus y attacher trop d'importance. En règle générale, une agriculture qui a besoin d'être encouragée , n'est pas dans de bonnes conditions. Le véritable encouragement pour elle, c'est la vente de ses produits. Toutes les grandes industries se sont créées d'elles-mêmes, sans provocation arlincicllc, par -la seule influence des débouchés. Il peut très-bien arriver, quand on clierche à diriger le travail agricole, qu'on lui donne une fausse impulsion; da;is ce cas, on marche directement contre le but qu'on se propose. Le meilleur mode d'action, c'est l'enseignement, et là encore il faut éviter de
tomber dans l'excès. L'enseignement doit avoir surtout pour objet ce que la pratique n'apprend pas, c'est-à-dire l'appUcation des sciences à l'agriculture.
Les sociétés d'agriculture, les comices, et mieux encore, les journaux agricoles, sont au nombre des meilleurs moyens de propagation. C'est la libre discussion qui, en toute chose, sert le plus à dégager la vérité. L'intervention de l'autorité y nuit plus qu'elle n'y sert, au moins dans le plus grand nombre des cas. Ce qui importe par-dessus tout, c'est d'habituer le plus possible les agriculteurs à attendre tout d'eux-mêmes et à prendre en toute occasion l'initiative de ce qui peut leur être utile.
L'auteur de cet article a essayé de démontrer, dans un livre sur Y Économie rurale de V Angleterre , l'action des institutions libres sur le développement de l'agriculture. Il s'est particulièrement attaché à faire voir pourquoi la vie rurale est beaucoup plus recherchée en Angleterre qu'en France : « Le plus riche propriétaire d'un comté est d'ordinaire lord heutenant, titre plus honorifique qu'utile, mais qui donne à quiconque en est revêtu, un reflet de Féclat paisible et incontesté de la royauté anglaise. Les plus riches après le lord lieutenant sont juges de paix , c'est-à-dire les premiers et presque les seuls magistrats administratifs et judiciaires. En France, les fonctionnaires, presque tous étrangers aux départements qu'ils administrent, ne tiennent par aucun Hen aux intérêts locaux. En Angleterre , ce sont les propriétaires eux-mêmes qui sont fonctionnaires dans leur pays, et quoique la Couronne les nomme en apparence, ils sont fonctionnaires par le seul fait qu'ils sont propriétaires; il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une commission de juge de paix ait été refusée à un propriétaire riche et considéré. En France, quand un propriétaire veut jouer un rôle, il faut qu'il quitte sa terre et son manoir; en Angleterre, il faut qu'il y reste. »
A chaque peuple son génie. U serait insensé de rêver pour la France les mêmes mœurs et les mêmes institutions qu'eu Angleterre; mais sans rien changer aux bases de notre organisation nationale, telle qu'elle résulte de toute notre histoire, on peut chercher à se rapprocher de nos voisins pour ce qui a le plus contribué à leur prospérité. Eux-mêmes nous empruntent ce qu'ils trouvent bon dans nos lois, c'est à nous à faire de même.
De tels emprunts sont d'autant plus à désirer que, si les institutions et les mœurs politiques influent sur la richesse agricole, la richesse agricole influe à son tour sur la vie poHtique. Partout où prospère Fagriculfure, un sentiment général de calme et de stabilité se répand dans le corps social; les ambitions deviennent moins âpres, les passions moins inflammables, les révolutions moins nombreuses. Il faut encore ici invoquer l'exemple de l'Angleterre. Si l'Angleterre est la nation de l'Europe qui a eu le moins de révolutions depuis deux cents ans, l'influence des classes agricoles y est pour beaucoup. Le commerce et l'industrie, dont le prodigieux