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OPINIONS ANTÉRIEURES SUR LES CRISES

Dans chaque pays, en France, en Angleterre et aux États-Unis, on a eu une opinion particulière sur les causes des crises, et cette opinion a varié selon les époques et les événements. Dans tous les cas cependant on est assez porté à accuser son voisin et à rejeter sur lui la faute. On con- A'ient qu'on a été entraîné presque malgré soi, de manière à s'absoudre ainsi d'avance. Sans les complications extérieures, répète-t-on sans cesse, notre position serait bonne! et cependant les crises sévissent partout dans des circonstances semblables et au même moment, comme nous Favons indiqué. Le point de départ seul varie, tantôt en France (1818), tantôt en Angleterre (1825), tantôt en Amérique (1836). Mais dés que Fébranlement est donné, comme la flamme d'une traînée de poudre, elles se propagent avec une rapidité foudroyante sur les principales places de commerce du monde. 11 faut donc, pour continuer notre comparaison, et puisque la mine éclate partout à la fois, que partout elle ait été préparée et chargée, n'attendant plus qu'un accident qui tôt ou lard, d'un point ou d'un autre, devait produire l'explosion.

Reconnaissant diflicilement que les crises ne sont pas un fait contemporain, mais le résuUat d'altérations profondes dans les opérations du crédit et dans les fonctions productives de la société, la plupart des auteurs, plus préoccupés de Fépoque où ils écrivaient, ont cherché à expliquer par des causes toutes spéciales et particulières aux circonstances, leur origine et leur nature. A toutes les époques ou a pris Févéncment dominant du moment pour la cause de tout le mal. Tantôt c'était une perlurba'ion intérieure ou extérieure; et puis il était si commode d'accuser la mauvaise constitution des banques de circulation, noiammenf la limite artificielle, dit-on, qu'elles imposeiit à leurs opérations en les faisant dépendre de l'encaisse métallique. On aimait à oublierquc la condition essentielle de l'émission des billets, c'est la

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dispoiiibililé monétaire que rien ne peut remplacer : supprimer l'obligation de les rembourser à présentation en numéraire, c'est amener dans un temps très-court leur inévitable dépréciation. L'expérience a été faite en France, en Angleterre, aux États-Unis, partout elle a été concluante.

Il faut bien se rappeler que le billet de banque n'est qu'une obligation, qu'un etfet commercial, un simple engagement, une simple promesse; il ne remplace ni l'or ni l'argent, bien que par sa facile circulation il en économise l'usage. Les billets à ordre, les lettres de change, les billets des banquiers, les chèques, les lettres de crédit, quoique ne possédant pas tous les avantages des billets de banque , entrent aussi dans la circulation et ne permettent aucune assimilation entre la circulation métallique et la circulation fiduciaire. En Angleterre, dans ces dernières années, pendant que la circulation de la banque s'élevait à 30 millions 1. st., l'ensemble des lettres de change était évalué à plus de 130 millions liv. sterl. (Tooke, A'ewmarch), et l'on calcule que ce papier circule un tiers plus vite que la monnaie. L'immense quantité des chèques qui s'échangent au Clearing Ho'use (150 millions de francs par jour et au delà), remplissent aussi les fonctions du billet de bajique.

Les institutions de crédit restant le principal espoir, laseule source des secours au milieu des embarras, on a examiné avec soin leur constitution. Chacun des chapitres de leur bilan, pri- Tilége , monopole , capital nominal ; réalisé et disponible, circulation, réserve métallique, dépôts en comptes courants , variation du taux de rintérèt , tout a été tour à tour critiqué et accusé; à entendre les plaintes, si on y eût fait droit, les crises disparaissaient pour toujours. La variété des causes et des moyens proposés pour prévenir- ou guérir d'un mal dont les symptômes et les résultats sont semblables, jette quelques doutes sur leur efficacité.

La diminution de la réserve métallique, la suspension du remboursement de billets, les dilTicultés de l'escompte, sans même parler du taux élevé queToii réclame alors, voilà les plus graves difficultés contre lesquelles il fautlutter. Voyons donc les opinions des principaux économistes et des commissions d'enquête sur ce sujet. Tout d'abord on a accusé ce qui était le plus apparent, les guerres, les révolutions, les disettes, les emprunts, etc. Mais les crises sévissent en dehors de toutes ces complications dont l'influence funeste ne doit cependant pas être méconnue. Commençons par les Oauses les plus généralement admises, nous parlerons ensuite des opinions particulières de quelques économistes.

Causes poliliques des c/7'5es. -Quoique, dans la production des crises commerciales, l'iullucuce des causes poUtiques soit secondaire, on ne saurait cependant ne pas en tenir compte. Tout ce qu'elles entrainent de complications, de désordre et de ruines, frappe les yeux avec une (elle évidence que pour quiconque ne

scrute pas les origines, c'est là que l'on trouve l'explication la plus commode, la plus simple, la plus facile à percevoir de toutes les perturbations commerciales. Ou en est d'autant plus flatté, que l'on rejette sur les événements, les embarras, la gravité d'une position critique dans laquelle, avec la plus grande imprudence, on n'avait pas craint de s'engager.

Cependant si nous jetons un regard en Angleterre et aux États-Unis, nous constatons que les crises les plus graves, dans ces deux pays, ont éclaté en dehors de toute complication politique (crises de 1825, 1837, I8i7, 1857).

Mais reprenons depuis 1800 la série des crises et des événements politiques , cherchons non plus seulement à l'étranger, mais encore chez nous en France, leur coïncidence avec les événements politiques si divers et si variés qui, comme une suite de changements de tableaux à vue dans un spectacle, sont venus successivement surprendre toutes les prévisions et renverser les combinaisons des plus fins politiques.

La crise de 1804 n'éclate qu'une année après la paix d'Amiens.

La crise de 1810 apparaît au moment de l'établissement du blocus continental, qui devait, selon les prévisions de son auteur, nous donner une suprématie commerciale incontestée. Au contraire les guerres d'Autriche, de Prusse, d'Espagne n'avaient pas arrêté le mouvement et l'accroissement des alfaires. La reprise avait été rapide, et ce fut seulement après les désastres de 1813 et de 1814 que la liquidation fut complète.

La crise de 1818 éclate en pleine paix, à la suite d'une période d'excitation fébrile et de souscriptions inépuisables, du moins on le croyait, à tous les emprunts.

Les gouvernements français et étrangers y puisaient à pleines mains pour liquider les dépenses et constituer la dette que les guerres de la Révolution et de l'Empire avaient laissée comme un souvenir dans toute l'Europe, chez les vainqueurs comme chez les vaincus.

La crise de 1825-1820 ne se fit sentir que trois années après la guerre d'Espagne, et en Angleterre et eu Amérique elle fut beaucoup plus intense qu'en France.

La crise de 1830 seule coïncide avec la révolution de Juillet. Mais le développement du commerce et de l'industrie en 1829 à 1830 indiquait déjà combien la situation était tendue, les alfaires difficiles. Ce fut la dernière goutte d'eau qui fit déborder le bassin déjà plein . et força une liquidation qui avait été incomplète en 182G. Aussi quel d6vclopi)ement rapide de l'industrie et du commerce jusqu'en I83G! Ace momeutles deux crises anglaise et américaine retentissent en France et produisent un temps d'arrêt, le mouvement reprenait cependant jusqu'en 1839; mais alors partout les embarras, quoique à des degrés divers, se faisaient sentir sans aucun accident pohiiquc pourles exphquer ou les motiver. La question d'Orient en 18 iO, qui menaça de troubler la paix de l'Europe, suit, mais ne précède pas la crise.

CEISES . COMMERCIALES.

La période de 18iO-lSi7 se passe sans événements politiques considérables. En l'absence de toute secousse, le développement de la richesse des nations prend une allure plus rapide. La crise de 1847 avait déjà séA'i avec toute son intensité en Fraucc et en Angleterre, quand éclata la révolution du 24 février 1848. Après une période prospère les moindres souffrances paraissent insupportables, et les populations mobiles, comme la nôtre, cherchent un remède, un soulagement à leur malaise dans des révolutions intérieures, tout au moins une disfraction, et un écoulement du trop plein de la population dans des guerres extérieures avec leurs dévorantes conséquences.

Rien ne prouve mieux riuilueuce et l'action des crises commerciales sur la vie des peuples et sur les variations de l'opinion publique dans les temps difliciles et dans les années prospères , puisque cette dernière dépend presque entièrement de l'une ou de l'autre de ces situations. Tooke fait observer que la guerre déclarée en 1793 ne fut pas l'origine du peu de conflance et du discrédit qui arrêta le commerce à cette époque. Elle aggrava la situation qui était mauvaise par suite de l'extension du système du crédit et du papier de circulation dans le monde entier. Les failhtes paraissent en automne 1792: les consolidés étaient encore à 90. La baisse des prix ne vient pas de la guerre, mais de la liquidation des grandes opcralions entreprises deux ou trois années auparavant.

La dernière crise de 1857, si terrible en Angleterre et aux États-Unis, n'a eu sur le moment qu'un faible retentissement en France. On a pansé quelques blessures légères en silence, puis on a voulu repartir; mais dc^'lùs ce moment jusqu'en 18G0, le mouvement a été enrayé, et tant que révolution naturelle, c'està-dire une liquidation sérieuse, n'a pas eu lieu, la reprise a été bien difficile; tout le monde, «les départements, les villes et les compagnies particulières s'étant lancés dans des dépenses très-considérables». (Paroles de M. Fould dans son mémoire de 1861.)

A l'étranger une crise peut éclater sans que Ton rende le gouvernement responsable de ses conséquences; il est vrai que dans les années heureuses on est moins porté àluirendi-e grâces comme à l'auteur et à ia seule source de toutes les i»rospénlés. Il laisse plus volontiers le bien se faire seul par la lutte loyale et féconde de tous les intérêts engagés.

En France, aveu triste à faire, mallieurcuscment trop conflrmé par nos nombreuses révolutions, on a un attachement très-peu chevaleresque pour le pouvoir. On Fappuie et on l'applaudit tant qu'il fuit nos affaires , ou peutêtre mieux, tant qu'il nous les laisse faire; du moment où , par notre faute le plus souvent , elles deviennent difficiles et embarrassées, nous lui retirons notre conflajjce. Après nous être mis dans une fausse position, nous sommons le pouvoir d'aviser, ou bien, nous agitant sur notre ht de douleur, nous réclamons de lui des réformes quelquefois insignifiantes, toujours re-

gardées comme des panacées à tous nos maux, et nos réclamations ne sont qu'un mode de manifester notre mécontentement. De cetteftiueste et périlleuse habitude de lui attribuer tout le bien dans les années prospères, il résulte, par un efl'et contraire, qu'on le charge et qu'on l'accuse de tout le mal dans les moments de crise. De là ce va-et-vient deFopinion publique eu France, qui tantôt élève une dynastie, tantôt la renverse.

Crises monétaires. D'après lexamen que nous venons de faire , peut-on admettre qu'il existe des crises monétaires en dehors des crises commerciales, crises toutes spéciales, caractérisées par la diminution de la réserve métallique, par l'écoulement du numéraire pour la balance de certains payements intérieurs ou extérieurs , et qui s'arrêtent d'elles-mêmes quand ces besoins passagers ont été satisfaits? Si on comprend sous ce titre , la simple (Uminution de l'encaisse, suivie d'une légère augmentation du taux de l'escompte, il est certain que ces mouvements ne sont pas rares , mais aussi ne portent jamais une perturbation sérieuse dans les alfaires, et le plus souvent ont bien vite cessé. Ce sont des déplacements périodiques que le& besoins du commerce réclament ; mais ce ne sont pas des crises , car ou les voit régulièrement se reproduire chaque année. Les recours à la réserve métallique sont modérés et jamais menaçants; une simple augmentation de l'escompte de 1 p. 100 et, souvent même sans aucun changement, tout s'arrête. Nous ne trouvons pas ici le trop plein du portefeuille, les demandes d'escompte précipitées, les changes défavorables, qui drainent en même temps le numéraire avec une telle rapidité et daus de telles proportions que, dans la crainte de voir le remboursemeut à vue de billets menacé, on élève coup sur coup le taux de l'escompte, on réduit les échéances, on supprime même tout crédit. C'est seulement dans ces cas que l'on peut dire qu'il y a crise monétaire, mais alors la crise commerciale domine. Dans les autres circonstances, une simple crise monétaire, si on veut lui conserver ce nom, n'est qu'un accident sans gravité, que l'on désigne improprement de crise.

Opinions des principaux économistes. J. B. Say pensait que l'empressement du public, dans les crises, à réclamer le remboursement des billets, le run sur la banque, en un mot, selon l'expression anglaise, tenait à l'excès d'émission, ce qui faisait baisser la valeur de For et engageait à l'exporter là où il la conservait entière. La multiplication de l'agent de circulatiou pour l'escompte donnait ainsi aux affaires une extension non proportionnée aux capitaux.

J. ii. Say accusait à tort l'excès d'émission des banques, la cause de tout le mal, c'est l'excès d'émission des effets de conunerce, des lettres de change qui ne se comi)i;usent pas à l'échéance, parce que les produits dont, le prix s'est élevé, circulent plus lentement; pour combler le vide, il faut avoir recours aux espèces. ^

CRISES COMMERCIALES

Senior fait remarquer qu'en 1825, Texportation des métaux précieux s'est élevée à 4,400,000 livres sterling. De 1855 à 1857, en France, si on en juge par les achats de lingots, la somme exportée dépasse 1,300 millions de francs 1

Wllson attribue les crises à une simple flèvre de spéculation à un moment donné, par suite des apparences séduisantes de cerlaines opérations. Mais qui provoque ce vertige ? C'est ce qu'il n'indique pas.

Tooke cherche à montrer la liaison des crises avec l'élévation du prix des céréales, dont le retour est aussi périodique. 11 insiste sur les variations du cours des changes et avec heaucoup de sagacité indique son importance pour la balance des payements à l'étranger. Dans un tableau très -curieux, il indique la coïncidence d'un change favorable avec la diminution des dépenses extérieures (guerre, achats de grains , etc.). L'intervention de ces deux dernières causes n'est pas toujours nécessaire, car, en 1825, alors qu'elles n'agissaient pas, la dépression des changes fut telle que le drainage de la réserve mélaUique continua la plus grande partie de l'année.

On ne peut juger de l'excès ou du défaut de la circulation d'après le nombre des billets émis à la réserve niétalhque. L'exportation ou l'importation des métaux précieux, le changé, en un mot, l'indique seul.

En Angleterre, l'exagération de l'émission et des spéculations en tous genres ont surtout préoccupé les auteurs qui ont traité des crises commerciales. En France, M. Coquelin, dans son ouvrage du crédit et des banques, rappelle l'opinion de J. B. Say; mais au lieu d'accuser le simple remboursement des billets , il croit que ce sont plutôt les dépôts en comptes courants que l'on retire eu numéraire. Les banques privilégiées seraient la cause de tout le mal. Lear monopole produit un engorgement des fonds de l'épargne et un débordement de ces fonds clierchant un emploi. M. du Puynode, dans son ouvrage: De la Monnaie, du Crédit et de VImpôt, partage entièrement les opinions déjà exprimées par M. Coquelin.

jN'ous avons indiqué les objections faites à la constitution actuelle des banques, et les moyens proposés pour soutenir le commerce, la spéculation môme, par des secours si bien combinés qu'ils ne seraient jamais victimes de leurs écarts, et pourraient tout braver impunément.

Les plus simples observations nous prouveront combien les faits sont en désaccord avec CCS séduisantes théories.

L'excès d'émission des billets n'est surtout sensible que là où la liberté existe, car, si nous étudions la circulation des banques privilégiées en France et en Angleterre, nous constatons que, depuis la reprise des payements, elle ne présente rien d'exagéré au moment des crises. tUe éprouve des variations annuelles et le maximum ne se présente jamais pendant les embarras, au moment où la réserve métallique est au plus bas.

Voici le tableau des variations de la circi,:lation pendant les quatre dernières cri.-cs.en Angleterre et en France.

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