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DESPOTISME

pendants gui fassent contre-poids, voilà donc, suivant le célèbre publiciste de la Restauration, ce qui distingue le despotisme; cela le distingue, il est vrai, mais de quoi? du gouvernement constitutionnel, non du pouvoir absolu, dont le caractère est aussi de n'admettre aucune limite et de ne reconnaître aucun intermédiaire indépendant, sous peine de n'être plus absolu.

« J'entends par despotisme, continue Benjamin Constant, un gouvernement où la volonté du maître est la seule loi, où les corporations, s'il en existe , ne sont que ses organes ; où ce maître se considère comme le seul propriétaire de son empire et ne voit dans ses sujets que des usufruitiers; où la liberté peut être ravie aux citoyens sans que l'autorité daigne expliquer ses motifs et sans qu'on en puisse réclamer la connaissance; où les tribunaux sont subordonnés aux caprices du pouvoir; où leurs sentences peuvent être annulées; où les absous sont traduits devant de nouveaux juges instruits par leurs prédécesseurs qu'ils ne sont là que pour condamner.)) [Cours de politique constitutionnelle.)

Au lieu de la définition que nous lui demandons, l'écrivain nous donne des exemples qui presque tous peuvent convenir tout aussi bien au pouvoir absolu qu'au despotisme. Mais Benjamin Constant fait un pas de plus et nous dit : «... Je ne parle que du principe ... ce principe, c'est l'arbitraire.)) — C'est en elTet un principe que nous cbercbons; voyons si celuilà est bien le vrai principe. D'abord, comment Benjamin Constant défiuit-il l'arbitraire? «C'est, dit-il, une cbose négative (l'arbitraire, une cbose négative! l'arbitraire suppose l'exercice de la volonté); c'est l'absence des règles, des limites, des définitions, en un mot, l'absence de tout ce qui est précis. Or, comme les règles, les limites, les définitions sont choses incommodes et fatigantes, on peut très-bien vouloir secouer le joug et tomber ainsi dans l'arbitraire sans s'en douter.» Par conséquent et en vertu de cette définition, on peut être despote sans le savoir! Mais il s'en faut de beaucoup que l'arbitraire et le despotisme soient la même cbose. Sans doute l'arbitraire implique un pouvoir discrétionnaire à l'égard de l'objet sur lequel il s'exerce; ainsi on dit : l'arbitraire du juge, ad arbitrium judicis, ce qui ne veut pas dire son despotisme ou sa tyrannie; mais il n'implique que le pouvoir absolu; on peut en user pour le bien comme pour le mal; il n'exclut en aucune manière la pratique du bien.

Nous avons vu que l'égoïsme , qui peut se rencontrer partout, n'est pas le trait distinctif du despotisme; l'arbitraire n'en forme pas davantage le caractère essentiel.

Dans un des chapitres les plus éloquents de YEspiit des lois, Montesquieu a mieux que les deux publicistes que nous venons de citer, déterminé le principe du gouvernement despotique. Ce principe, c'est la terreur. «Le gouvernement, dit-il, a pour principe la crainte. Tout y doit rouler sur deux ou trois idées; il n'en faut donc pas de nouvelles. Quand vous in-

struisez une bête, vous vous donnez bien de garde de lui faire changer de maître, de leço» et d'allure; vous frappez son cerveau par de'ui ou trois mouvements, pas davantage. Charles XU étant à Bender, trouvant quelque résistance dans le sénat de Suède, écrivit qu'il leur enverrait une de ses bottes pour les commander. Cette botte aurait gouverné comme un roi despotique .... Dans les Étals despotiques, le partage des hommes comme des bêtes est l'instinct, l'obéissance, le châtiment.))

Si nous suivons Montesquieu dans ses considérations sur le despotisme, nous y verrons signalés l'égoïsme et l'arbitraire , comme des conséquences, comme des traits accessoires, mais non comme le premier principe et le mobile du gouvernement.

Le plus ordinairement le despotisme est entre les mains d'un seul. «11 résulte de la nature du pouvoir despotique , dit Montesquieu, que l'homme seul qui l'exerce, le fasse de même exercer par un seul. L'établissement d'un vizir est dans cet état une loi fondamentale. On dit qu'un pape à son élection, pénétré de son incapacité, fit d'abord des difficultés infinies. 11 accepta enfin et livra à son neveu toutes les alTaires. Il était dans l'admiration et disait: «Je n'aurais jamais cru que cela eût été si aisé.» 11 en est de même des princes d'Orient.

Ce serait cependant une erreur de croire que le despotisme soit nécessairement exercé par un seul. Tout pouvoir peut devenir despotique. L'histoire nous donne l'exemple du despotisme des assemblées , et celle qui parmi nous n'a pas craint de proclamer qu'elle gouvernait par la terreur, acceptait par cela même le stigmate indélébile du despotisme. La majorité peut se montrer despotique et opprimer la minorité, mais la minorité peut aussi s'emparer du pouvoir et opprimer la majorité.

Une aristocratie peut être despotique, une oligarchie le peut aussi, et l'exemple n'est pas rare du despotisme exercé par la démocratie. L'opinion qui, dans les sociétés modernes, joue un si grand rôle et possède une si grande puissance qu'on l'a nommée la reine du monde, devient parfois despotique dans ses égarements, quand la crainte qu'elle inspire devient la sanclion de sa tyrannie. Enfin la loi elle-même, qui de sa nature est impérative et commande lobéissance, peut aussi constituer un despotisme, comme nous le dirons tout à l'heure.

Comment est-il possible cependant que la majorité puisse jamais être despotique? Est-ce qu'il ne lui appartient pas de faire la loi et d'imposer, dans tous les cas, ses déterminations à la minorité? Est-ce que, par suite, ses décisions ne sont pas toujours et nécessairement légitimes? Telle était l'opinion de J. J. Rousseau, qui faisait de la volonté générale la source même du droit. Suivant lui, celte volonté générale ne peut errer; légalement exprimée, elle est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique. C'est en elle que réside la souveraineté, et les lois qui sont ses actes, participant à son infaillibilité, sont absolues, mais ne peuvent jamais être despotiques.

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