DEVOIR
la société, il y a deux choses à considérer dans une action libre: lêtre qui la produit ou l'agent, et rètre qui la subit. Je sais, par la notion que j'ai de la justice, qu'il n'est permis à personne de m'ôter la vie, de comprimer mes facultés, de me gêner dans mon corps , de me priver de mes biens. La revendication de cette possession paisible de ma vie, de ma liberté et de ma propriété, est ce que j'appelle mon droit. Je ne réclame pas ce droit en vertu de quelque contrat ou de quelque transmission héréditaire ; non, c'est un di'oit naturel, et puisqu'il est naturel, il est universel , car la nature est la même pour tous, et nous sommes tous des hommes au même titre. Tout le monde a nécessairement un droit égal à vivre, à agir, à posséder; mon droit n'existe qu'en vertu du droit. De la nécessité et de l'universaUlé du di"oit résulte le devoir, c'est-à-dire l'obligation pour chacun de respecter le di-oit d'autrui , ou plutôt le droit dans autrui. Le droit et le devoir sont donc la double expression de la justice, suivant qu'on la considère dans l'agent ou dans le patient ; dans le patient, c'est le droit : le droit de ne pas être blessé ; dans l'agent, c'est le devoir: le devoir de ne pas blesser. Quoique ces deux termes soient opposés, ils sont corrélatifs.
On en a conclu , un peu légèrement peutêtre, que le di'oit était la mesure du devoir- , et le devoir la mesure du droit. Cette doctrine est vraie en ce sens seulement, que nous avons le devoir de respecter tous les droits; mais il ne faudrait pas en conclure que le devoir n'a pas plus d'étendue que le droit, ni que le droit soit en aucun cas une conséquence du devoir. Il est certain, au contraire , que respecter tous les droits, c'est accomplir une partie seulement de son devoir; ce qui revient à dire, en d'autres termes, que nous avons à remphr des devoirs dont personne, excepté Dieu, n''a le droit d'exiger de nous l'accomplissement.
Cette distinction est tellement nécessaire qu'en la méconnaissant, on rendrait la société civile et la société politique également impossibles. Elle est méconnue par deux classes d'hommes très-opposés d'origine, de caractère et d'intentions, qui sont ennemis irréconciliables, et qm pourtant aboutissent, par des voies opposées, à un résultat identique : ce sont les absolutistes et les communistes. Car les premiers, confondant la poUtique avec la morale, donnent le droit aux gouvernants de contraindre les sujets à la pratique de tous les devoirs; et les seconds, se trompant sur la nature même de la morale, concluent le droit du devoir, et arment l'égoïsme de chacun contre tous les membres de la société pris individuellement, et contre la société entière. Ainsi, par exemple, les absolutistes s'emparent du gouvernement des consciences, sous prétexte que tout homme est obligé de faire son salut ; et les communistes concluent du devoir de donner, qui est une des consécrations de la propriété, au droit d'exiger, qui en est la négation. Kous prenons là chacune des deux doctrines par son trait le plus saillant; mais, quand on consulte impar-
tialement l'histoire, on ne tarde pas à reconnaître qu'elles se rencontrent partout , que le droit de conflscation est une conséquence logique du pouvoir absolu, et l'intolérance une conséquence nécessaire du communisme.
Dans toute société bien organisée , c'est-àdire dans toute société qui tend à l'ordre par la liberté, la loi civile n'écrit que le di-oit, laissant à la morale le soin d'écrire le devoir. Pourquoi? C'est: 1° que la loi humaine est faite pour protéger, et non pour prescrire ; 2" que la formule du droit universel est en même temps et au même titre la formule du droit individuel, tandis que la formule du devoir ne peut s'apphquer à un cas particuher qu'en se transformant et en perdant de sa compréhension. En d'autres termes, l'extension et la compréhension sont égales dans la formule du droit, tandis que, dans la formule du devoir, la compréhension diminue avec l'extension.
Que la loi humaine soit faite pour protéger, et non pour prescrire, c'est ce qui résulte de son institution même ; car si tous les préceptes de la loi morale étaient écrits dans la loi humaine, et sanctionnés par une pénaUté, il ne resterait plus de place pour la liberté, ni pour le droit, par conséquent , puisque le droit a trois objets, la vie, la liberté, la propriété, U imphque contradiction que les lois instituées pour protéger la hberté, la détruisent. A la vérité, les lois ne peuvent protéger mon droit sans prescrire aux autres de le respecter , et sans me prescrire à moi-même de respecter le droit des autres; mais la loi n'arrive à la prescription que par la protection; c'est le droit qu'elle déclare, c'est à lui seulement qu'elle songe, llenrésulteque les prescriptions qu'elle édicté sont exclusivement négatives. Elle défend de nuire , elle n'ordonne pas de servir. On exprime la même pensée en disant que le dommage naissant est l'origine de toute prescription mesurée sur le droit , tandis que la prescription égale à toute la compréhension du devoir embrasse l'obhgatiou de prévoir de loin le dommage, et même de concourir au développement du bien-être et de la liberté d'autrui. C'est ce qui fait que la formule du devoir est et demeure générale, ou n'est particulière que dans cette partie inférieure du devoir, strictement mesurée au droit individuel.
Soit , par exemple , le di'oit de vivre. Tout homme a le di'oit de vivre : voilà la formule du droit général et du droit individuel. Puisque tout homme a le droit de vivre, la loi humaine doit le déclarer. Cette déclaration équivaut à une prescription, et cette prescription ne contient que ceci: >'ul n'a le droit de mettre la vie d'autrui en péril. Or, cette formule du devok est la seule qui résulte de la formule du droit, et quoique la formule du droit embrasse tout le droit, la formule du devoir n'embrasse pas tout le devoir. La notion du devoir n'est jamais contenue tout entière dans une formule particulière.
Il suit de là qu'il y a deux sortes de devoirs: le devoir négatif et le devoir positif. Le devoir négatif, qu'on appelle aussi dans l'école le devoir imparfait, est strictement mesuré sur le