DOCTRINAIRES
mettre les gouvernements en péril, comme l'excès de la répression peut anéantir la liberté légitime. Réaliser la liberté de la presse en réprimant l'abus qu'on en peut faire . sans que l'abus de la répression détruise la liberté elle-même, tel est le problème à résoudre, problème difficile, mais qui se produit à chaque pas et sous toutes les formes dans les gouvernements libres, et qui n'est qu'un cas particulier du problème général de la conciliation de l'ordre et de la liberté. Quand on désespère de le résoudre, on prononce contre les nations qu'elles sont condamnées à l'inévitable alternative du despotisme ou de l'anarchie. »
Royer-Collard et ses amis ont exprimé des opinions moins libérales sur d'autres points; mais que penser d'un auteur qui, dans les premières années du gouvernement de Juillet, a dit d'eux: «Un parti qui a des principes , les respecte avant tout; le parti doctrinaire , qui n'en a pas, pense que la fin sanctifie les moj'ens, et l'unique fin est pour eux la possession du pouvoir.... Un parti qui représente une opinion nationale, un parti dont les efforts sont encouragés par la raison publique, uu parti dans lequel Ait la foi des masses, est toujours calme et digne : sa confiance dans l'avenir ne l'abandonne dans aucune disgrâce et lui défend l'emploi de la violence , soit pour conquérir, soit pour conserver le pouvoir. Le parti doctrinaire, qui ne représente que lui-même, l'orgueilleuse individualité de ses docteurs, a professé, du haut de la tribune législative, qu'il n'y a pas de gouvernement possible sans intimidation, et l'on n'a pas oublié qu'il entend par ce terme une terreur permanente et les suppressions de toutes les libertés. »
Kous ne nommerons pas l'auteur de cette diatribe, car, bien qu'il soit resté fidèle à ses opinions ultra-démocratiques, il pourrait bien ti'om-er, après tant d'années d'une époque agitée, que la polémique l'a entraîné trop loin.
Ces attaques étaient plus spécialement dirigées contre le duc de Broglie et M. Guizot. Nous n'avons pas à défendre ces hommes d'État qui ont, comme on dit vulgairement, bec et ongles. D'ailleurs l'histoire, l'histoire impartiale bien entendue, n'a pas encore commencé pour eux. Mais nous voudi-ions faire remarquer qu'une partie des reproches qu'on leur adresse, tombe à faux. On parait croire, même en dehors de la France', que les doctrinaires n'ont été libéraux que sous la Restauration et qu'après la révolution de Juillet ils sont devenus réactionnaires, ou, du moins, qu'ils ont cessé de marcher. Nous ne verrions là rien qui dût nous surj)rondro. Les libé-
1. Nous avons eu très-souvent l'occasion de remarquer que les contrées étrangères lisent de préférence les publications de l'opposition (qui sont généralement plus piquantes). On se met ainsi insensiblement à juger les pays d'après ce qu'en disent les adversaires du gouvernement du moment. Ce n'est pas un moyen d'avoir des notions justes ou exactes sur une contrée , c'est seulement une double satisfaction qu'on se donne : celle de voir attaquer des hommes au pouvoir, et colle de passer en revue les côtés faibles d'une nation rivale.
raux de la Restauration, arrivés au pouvoir, ne pouvaient apphquer que leurs propres doctrines, et non celles qui ont pu venir après eux. Leur avènement était un progrès ; il fallait un certain temps pour en développer les conséquences et pour qu'un nouveau parti «plus avancé » piit se constituer. Relativement aux nouveaux libéraux, les « doctrinaires « devinrent les conservateurs. C'était dans la nature des choses, et il ne nous conviendrait aucunement de ratifier en tout point le jugement de l'opposition de 18.30-1848.
M. E. Laboulaye. dans son introduction au Cours de politique constitutionnelle de Benj. Constant (Paris, Guillaumin, 1861), s'exprime ainsi: « Si j'ai choisi cette question (liberté de la presse) pour montrer la différence de deux politiques libérales, c'est que l'erreur de M. Royer- Gollard est ici tout à fait visible; mais sur dix autres points on trouverait la même distinction. Il y a toujours eu du système dans l'école doctrinaire. Elle s'est crue plus sage que les libéraux, en cherchant une conciliation entre deux politiques contradictoires; elle a toujours plus ou moins mêlé la prévention à la répression; elle n'a pas eu moins de confiance dans la sagesse de l'administration que dans le libre effort de l'individu ; Benj. Constant, au contraire, n'a qu'une idée. En religion, en éducation, en politique, en industrie, sa devise est toujours la vieille devise française : Laissez faire, laissez passer; point de prévention, mais répression énergique. Et, pour ce qui touche les droits individuels : Rien à l'administration, tout à la justice. » (P. XLYi.)
«Cette logique rigoureuse, continue M. E. Laboulaye, est au goût des Français. Nous allons facilement aux extrêmes, au risque de dépasser le but; aussi avons-nous eu plus d'une fois à regretter de ne pas nous être tenus dans un juste milieu; mais ce juste milieu, excellent quand on traite avec des hommes et qu'on ménage des intérêts, n'a aucun avantage quand il s'agit de vérité et de liberté. Une demivérité, une demi -liberté, c'est une alliance contre nature avec le mensonge et avec la force; alliance qui cache une guerre sourde entre deux ennemis irréconciliables. Union de l'Éghse et de l'État, enseignement réglé par l'État, industrie protégée par l'État, élections dirigées par l'État, presse défendue par l'État contre ses propres excès, autant d'erreurs qui n'enfantent que la discorde. Tout au contraire, séparez l'Église et l'État, les questions religieuses qui, depuis quinze siècles . troublent le monde, s'apaisent comme par enchantement; qui a entendu parler de question religieuse aux États-Unis? Donnez la hberté d'enseignement, comme en Belgique et aux États - Unis , vous en finissez du même coup avec l'inquiétude du clergé et l'oppression de la pensée. Établissez la libre concurrence, vous voilà débarrassé de la lourde responsabilité, qui vous écrase en temps de crise ou de pénurie. Laissez les électeurs choisir eux-mêmes leurs représentants, vous saurez ce que veut le pays; jusque-là vous n'a-jrez que l'écho de