EGALITE
qui laissait les gouvernements juges de l'opportunité des plus flagrantes dérogations au principe d'égalité. L'Assemblée constituante la modifie ainsi : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune»; et, en partant de ce principe , elle fait un large abatis dans les institutions du passé. Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni ordres de chevalerie, ni régime féodal, ni justice patrimoniale, ni ofTices publics héréditaires et vénaux , ni jurandes , ni corporations. La Constitution du 3 novembre 1 79 1 garantit comme droits naturels et civils que tous les citoyens sont admissibles aux places et emplois , sans autre distinction que celle des vertus et des talents; que les impôts sont répartis entre tous les citoyens également, en proportion de leurs facultés; que, sans acception de personne , les délits identiques seront punis des mêmes peines.
C'était , sans doute , un grand progrès ; mais soit qu'elle fiit effrayée de l'immensité de son œuvre, soit qu'elle craignit d'ôter toute prépondérance à la bourgeoisie, l'Assemblée constituante s'arrêta. Elle refusa l'éligibilité à quiconque ne possédait pas de propriétés foncières, et ne payait pas en outre une contribution directe, équivalant à un marc d'argent, c'est-àdire à cinquante livres tournois. Elle créa la catégorie des citoyens actifs, qui avaient le droit d'élire des députés sans être eux-mêmes éhgibles; et cette anomahe peut être considérée comme une des causes de la clmte du régime constitutionnel.
Il y a , toutefois , peu de différence entre la rédaction de 1791 et celle de 1793. Après avoir mis l'égalité au nombre des droits naturels, civils et politiques, Condorcet, dans son projet de constitution, ajoutait: «L'égalité consiste en ce que chacun puisse jouir des mêmes droits. La loi doit être égale pour tous, soit qu'elle récompense ou qu'elle punisse, ou qu'elle réprime. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les places , emplois et fonctions publiques. Les peuples libres ne peuvent connaître d'autres motifs de préférence que les talents et les vertus. »
Les mêmes pensées se retrouvent dans la Constitution du 24 juin 1793, comme dans celle du 5 fructidor an IH (22 août 1795). Elles disparurent du préambule de la Constitution de l'an VllI ; mais le gouvernement qui eut la prétention de rétablir les anciens titres, de refaire une noblesse, une cour, de grands dignitaires, un sénat conservateur, consolida néanmoins le principe d'égalité. Qu'étaient ces ducs , ces comtes, ces chambellans, chamarrés d'or et constellés d'insignes, ces maréchaux auxquels chaque victoire valait une principauté nouvelle? La plupart étaient nés dans le peuple , et auraient, sans la Révolution, végété obscurément dans les rangs de la gent taillable et corvéable à merci.
Il est pourtant un fait triste à signaler et qui prouve à quel i)oint les honneurs et le bienêtre peuvent corromnve le cœur et troubler la
raison; au déclin de l'Empire, le 6 avril 1814, lorsque le Sénat crut devoir proposer une constitution, il en raya audacieusement l'égahté et le principal article de son programme fut celuici : "La noblesse ancienne reprend ses titres , la nouvelle conserve les siens héréditairement; la dignité de sénateur est inamovible.» Aucune déclaration de droits supérieurs et imprescriptibles ne compensait cette manifestation brutale de l'égoïsme , que Louis XVIII et ses conseillers eurent le bon esprit de repousser.
D'après la Charte du 4 juin 1814, ratifiée sur ce point par celle du 7 aoiît 1830, les Français sont égaux devant la loi, quels que soient, d'ailleurs, leurs titres et leurs rangs; ils contribuent indistinctement, dans la proportion de leur fortune, aux charges de l'État; ils sont tous également admissibles aux emplois civils et mihtaires.
Ce fut une infraction évidente à ces principes, de la part de la branche cadette comme de la branche aînée des Bourbons , d'admettre un cens électoral, en refusant même l'adjonction des capacités. Les Constitutions du 4 novembre 1848 et du 14 janvier 1852 ont réparé cette erreur, en accordant au peuple le droit de suffrage. Le second Empire aussi reconnaissait les grands principes proclamés en 1789, et qui sont la base du droit public des Français. L'égalité y étant nécessairement comprise, il ne s'agirait plus que d'en déduire les conséquences logiques.
Il en est qui sont admises par tout le monde, comme l'abolition des juridictions spéciales, et la facihté d'arriver par le mérite aux plus hautes fonctions; la répartition des charges, proportionnellement aux ressources de chacun. Dès le règue de Charles VU, en 1445, une ordonnance disait : « Voulons égalité être gardée entre nos sujets es charges et faix qu'ils ont à supporter, sans que l'un soit contraint de porter le fai.x. de l'autre, sous ombre de privilège, cléricature ou autrement.»
Les législateurs de la première république avaient pensé que la participation aux charges devait être progressive. En cll'et, l'égalité n'exclut pas les inégalités naturelles ou acquises, mais elle eu est le correctif. Les hommes naissent avec des forces intellectuelles ou physiques plus ou moins grandes. La position, les ressources, les antécédents de leurs familles respectives, les placent, dés qu'ils ont ouvert les yeux, dans des conditions plus ou moins avantageuses. La difl'èrence de capacité, de travail, de succès, eufanlent d'inévitables classifications. Il semble donc que, pour maintenir l'équilibre, l'attention sociale doive se porter de préférence sur les plus faibles.
Pour l'individu, comme pour l'être collectif, tout droit est corrélatif d'un devoir; chaque homme , en société , est tenu de consacrer ù l'ulihté commune les facultés qu'il a reçues de la nature, de les employer à l'avantage de ses semblables eu même temps qu'à son avantage propre. En revanche, le devoir de la société, d'accord avec son intérêt même, est de protéger tous ses membres, et de leur assurer,
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dans Tordre social, la place et les fonctions auxquelles ils sont appelés par leurs aptitudes.
Les idées d'égalité se sont infiltrées dans la société civile , et elles y font chaque jour des progrès malgré d'apparentes contradictions. Nous avons, comme en 1789, les ducs et les comtes; s'cnsuit-il que la noblesse ait été reconstituée? Non, puisque la possession d'un titre n'implique aucune espèce de privilège. Le plus noble gentilhomme peut échouer dans un examen, où brillera le fils du plus liumble artisan. Le seul privilège qui subsiste réellement est celui que donne la possession d'un capital. Le riche et le pauvre sont égaux devant la loi; ils déposent également leur vote dans l'urne électorale; mais tandis que la route est aplanie sous les pas du premier, que d'obstacles rencontre le second, s'il aspire à s'élever au-dessus de la sphère où l'a relégué la naissance !
Pour remédier au mal qu'ils signalaient, des utopistes ont rêvé de chimériques organisations sociales. L'inconvénient de leurs combinaisons, c'est d'absorber complètement l'individu et de donner, sous forme de salaires égaux, une prime d'encouragement à la paresse. L'égalité n'est point le nivellement ; c'est la protection de tous étendue sur chacun, de sorte que nul n'ait à gémir des progrès accomplis depuis que l'humanité est sortie de l'état sauvage. Isolé , errant au hasard sur la terre , livré à ses propres forces, chacun aurait autant que tout autre le droit de vivre et de lutter contre les misères de sa destinée. La civilisation n'a pu Aouloir le lui ôter. Comme le dit Robespierre: «Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir à la conservation de son existence et la liberté. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit la différence de leurs forces physiques ou morales. L'égalité des droits est établie par la nature; la société, loin d'y porter atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire.»
Étendre et consolider cette garantie, voilà le but; mais pour y parvenir, il faut perfectionner et non détruire. Les sociétés ne sont point des mécaniques , dont on puisse inopinément changer tous les rouages. 11 faut les accepter telles qu'elles sont, et tenter de les améliorer . si on les trouve défectueuses. Les seules applications possibles de l'égalité sont celles qui seront tirées graduellement des principes de 1789. Emile de l.\ Bèdollière.
Comparez : Démocratie, Liberté, Partis, Privilège, Self-Government, Suffrage universel.
ÉGLISE et ÉTAT. Voij. Culte.
ÉGLISE ANGLICANE. Yoy. Grande-Bretagne.
ÉGLISE CATHOLIQUE. L'Église catholique' est la forme naturelle et nécessaire de la société religieuse fondée par Jésus-Christ. Elle a réalisé dès l'origine, dans son organisation
1. Cet article a été écrit au point de vue catholifiue libéral. Nous ue partageons cependant pas toutes les vues de l'auteur. M. B.
môme , les nouveaux principes sociaux que le Christianisme apportait au monde. Longtemps elle a servi de guide aux peuples dans la voie du progrès, et si la suite des événements historiques lui a fait abandonner ce rôle, elle possède toujours en elle-même la virtualité suffisante pour reprendre la place qui lui appartient en tête de la civilisation.
1. Seule parmi toutes les confessions chrétiennes, l'Église catholique a réellement compris les conditions essentielles de toute société religieuse. On confond trop volontiers aujourd'hui la religion avec la philosophie. La philosophie est avant tout l'œuvre et le besoin des esprits individuels, tandis que la religion est toujours et nécessairement une chose sociale. La philosophie fait partie de la science humaine : à ce titre, elle propose des systèmes discutables et discutés, et ce n'est qu'après un long travail qu'elle arrive à des solutions positives qui entrent dans le domaine commun de la raison acquise. Les religions, au contraire, sont destinées à reher les hommes entre eux et avec Dieu; elles débutent par une croyance toute faite, susceptible sans doute de développement, mais dont les principes sont invariables, et qui se présente comme émanée de l'autorité divine. 11 n'y a qu'une croyance pareille qui puisse associer moralement les hommes et qui soit capable de créer cette unité des sentiments, des idées et des tendances propre à toutes les grandes sociétés et dont les effets subsistent même après que la rehgion qui les a engendrés a disparu.
Les caractères que l'Église catholique s'attribue ajuste titre, sont donc, pour la plupart, les mêmes qui ont été revendiqués par tous les cultes, et à cet égard cette Église ne diffère des autres que parce qu'elle a mieux reconnu et plus exactement déterminé ces conditions fondamentales et que seule elle représente complètement la vérité religieuse.
Parmi ces caractères auxquels toutes les sociétés religieuses ont prétendu, le plus important est l'unité, constatée par un symbole de la foi commune et conservée par une organisation ecclésiastique. La sphère des croyances communes peut être plus ou moins étendue, plus ou moins restreinte, — une certaine part dans les opinions métaphysiques et morales est toujours et nécessairement abandonnée à la liberté individuelle, — mais toujours et nécessairement aussi, il faut que l'accord existe sur les points fondamentaux de la doctrine, autrement la société religieuse ne subsisterait plus. Aussi toutes les sectes qui se sont détachées successivement de l'Église catholique, quand elles ont voulu faire Église à leur tour, ont-elles dû adopter un symbole qui leur permit de reconnaître leurs fidèles; et les théologiens croyants de l'Allemagne protestante se sont élevés avec raison dans CCS derniers temps contre ceux de leurs coreligionnaires qui prétendent supprimer toute règle destinécàconslafcrla croyance commune, ce qui réduirait en effet la société religieuse à une simple apparence officielle. De même une organisation ecclésiastique a toujours été jugée
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indispensable, soit pour la conservation du symbole, soit pour renseiguement de la croyance, soit pour les fonctions du culte, et elle a toujours existé, sauf dans quelques sectes sans importance.
Le seul caractère nouveau qui distingue complètement rÉgiise chrétienne des antres sociétés religieuses, c'est la catholicité. Ce caractère dérive du principe fondamental du Christianisme lui-même. La religion chrétienne, la première, a assigné pour mission à ses lidèles de réunir toute l'humanité dans son sein et fait apparaître l'idée d'une société embrassant dans une même foi et une même morale tous les peuples de la terre. «Il n'y aura qu'un troupeau et qu'un pasteur!» Cette parole n'indiquait qu'un but qui n'est pas encore atteint, mais elle était la négation de toutes les idées antiques sur les relations des sociétés politiques ou religieuses, elle créait l'idée de l'humanité et constituait l'Éghse universelle.
,0n a résumé les attributs fondamentaux de l'Église par les termes d'unité, de sainteté, de cathoncité, d'apostolicité. Dès la seconde moitié du deuxième siècle de notre ère, ces caractères étaient nettement formulés par les écrivains ecclésiastiques. Dès lors la base de la doctrine chrétienne était exactement déterminée : l'enseignement de Jésus-Christ, constaté par l'Écriture et par la tradition transmise des apôtres à la série non interrompue de leurs successeurs.
Lorsqu'on tient compte des conditions au milieu desquelles naissait cette société nouvelle, de la l'ésistance acharnée et de la persécution qu'elle éprouva de la part de la société païenne, des dissidences et des hérésies qui s'élevèrent dans son propre sein , on comprend pourquoi l'idée de l'Église catholique se précisa aussi rapidement et devint dès l'origine l'anci-e de salut du Christianisme. La doctrine nouvelle n'aurait certainement pas prévalu contre la persécution et les difûcultés de toutes sortes qui s'opposaient à sa propagation, si les fidèles n'avaient cru avec une foi absolue à sa divinité; et d'autre part, au milieu des enseignements contraires qui s'élevaient et qui prétendaient à la même autorité, il fallut dès l'origine trouver un moyen pour distinguer ce qui provenait réellement des apôtres de ce que les opinions particulières y avaient ajouté postérieurement. Si les premiers chrétiens n'avaient pas tenu rigoureusement à l'unité de la foi basée sur la tradition des apôtres, les conséquences eussent été les mêmes que s'ils n'avaient pas cru à la divinité de Jésus-Christ : la pensée chrétienne était étouffée sous les superstitions antiques qui venaient se greffer sur elle de toutes parts; le Christianisme périssait , et avec lui tous les germes de la civilisation moderne.
II. La société chrétienne s'était organisée rapidement suivant un ordre hiérarchique dont la tradition fait remonter l'institution a Jésus-Christ lui-même. La distinction entre les clercs et les laïques, et au sein du clergé entre les évêques, les prêtres et les diacres, qui apparaît avec évidence dès les temps aposlohques, ne cessa depuis de former la base de cette hiérarchie, à
laquelle s'ajoutèrent bientôt, on bas, les sousdiacres et toute une série de serviteurs. En haut aucun nouveau degré hiérarchique ne vint porter atteinte à l'égalité des évoques. Mais en vue de l'unité, une certaine suprématie disciplinaire fut accordée aux églises des métropoles ou capitales des provinces, notamment à celles de Rome, d'Autioche et d'Alexandrie. Déjà on reconnaissait à la première de ces églises, en vertu des paroles adressées par Jésus -Christ à saint Pierre, une autorité plus générale , principe de l'organisation unitaire qui devait se former plus tard. L'union des églises était maintenue en outre par les synodes ou conciles provinciaux , véritable pouvoir doctrinal et législatif de l'Église.
Cette organisation présentait pour la première fois une combinaison parfaite des principes d'autorité et de liberté. La société humaine ne peut reconnaître que deux espèces d'autorité légitime: l'autorité qui émane directement de Dieu, ou bien le pouvoir qu'elle a institué librement elle-même en vue de l'œuvre qu'elle doit accomplir. Le clergé, en tant qu'il était chargé de renseignement religieux et du culte, représentait jusqu'à un certain point l'autorité divine, et par ce motif, les pouvoirs sacerdotaux étaient conférés aux évoques et aux prêtres par d'autres évêques. Mais d'autre part l'Église tout entière était dépositaire de la tradition reçue; les laïques contrôlaient l'enseignement du clergé et abandonnaient la communion de l'évêque dont la doctrine n'était pas conforme à l'Écriture et à la tradition. En outre, l'évoque était directement élu par les fidèles; par leurs vertus et leur abnégation, les chefs de lÉglise réalisaient véritablement alors le principe évangélique du pouvoir chrétien: Que le premier d'entre vous soit le serviteur de ses frères. Les prêtres, les diacres et les clercs inférieurs étaient nommés conjointement par l'évèque et la communauté. Cette communauté prenait part à la décision de toutes les affaires qui l'intéressaient, et les prêtres formaient un conseil permanent à côté de l'évèque. Enfin les synodes provinciaux formaient les assemblées parlementaires de l'Église. Ils étaient la représentation non-seulement des éghses de la province, mais du Christianisme lui-même : ipsa t-eprœscjilalio iiominis chrisliani , dit Tertullien. L'Eglise créait ainsi le système représentatif, inconnu à toute l'antiquité.
Vers la fin du troisième siècle, toutes les provinces de l'empire étaient remplies de chrétiens, et déjà des apôtres zélés étaient allés enseigner la bonne nouvelle au delà des frontières romaines. L'Église chrétienne offrait alors un spectacle nouveau et remarquable. Au sein même do la vaste domination unitaire créée par la force militaire et maintenue par le despotismCj s'était formée, par la libre adliésion des fidèles et se maintenait par leur simple volonté, une société non moins vaste, dont l'unité était plus puissante encore parce qu'elle n'était pas purement extérieure et qu'elle reposait sur la conscience intime de chacun. Cette société réunissait en même temps toutes les conditions du
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gouverneruent démocratique le plus avancé qui eût été réalisé dans les petites cités de l'antiquité, et la condition fondamentale de la réalisation de la démocratie au sein des grandes iiations modernes. Enûn une organisation parfaitement uniforme était adoptée librement par les peuples si divers de l'empire romain, qui n'avaient de commun que l'oppression dont ils souffraient, et qui depuis les extrémités de la Bretagne, de la Gaule et de l'ibérie jusqu'aux conQns delà Perse et de l'Ethiopie présentaient la plus grande variété de coutumes, de mœurs et d'institutions.
On comprend que la conscience de cette unité nouvelle ait elTacé chez les chrétiens le sentiment du patriotisme antique et de la nationalité païenne. L'œuvre des nations anciennes était terminée; celle des nations nouvelles ne pouvait naître que du Christianisme même. La gloire de la Grèce et de Rome s'effaçait vis-à-vis de la splendeur morale de la société qui se fondait et qui devait embrasser l'univers. Le sentiment chrétien repoussait d'ailleurs cet amour de la patrie basé exclusivement sur la communauté de race et le désir des conquêtes; et les nationalités nées au sein du Christianisme lui-même devaient puiser leur mission dans des inspirations plus hautes et plus utiles à l'humanité.
111. La conversion des empereurs romains au Christianisme, sans opérer aucune modification profonde dans l'organisation intérieure de l'Église catholique, plaça néanmoins la société religieuse dans une situation tout à fait nouvelle. La grande question des rapports de l'Eglise et de l'État surgissait pour la première fois.
Des écrivains dont les convictions catholiques ne sont pas douteuses ont déploré, au point de vue des intérêts .spirituels de l'Église, l'espèce d'alliance qui s'opéra alors entre le sacerdoce et l'empire. Mais il est évident que le triomphe du Christianisme supposait nécessairement la conversion des empereurs, et qu'au point de vue des idées généralement reçues à cette époque, il était difTicile que les empereurs devenus chrétiens ne se fissent pas les protecteurs de la religion qu'ils venaient d'embrasser, et s'abstinssent de toute immixtion dans les affaires religieuses. La question des rapports de l'Église et de l'État a toujours constitué un grave problème, et il est loin d'être résolu aujourd'hui après quinze siècles d'expériences variées. Il était naturel que la solution exacte ne fût pas trouvée au moment même où la question était posée et que des considérations d'utilité aient fait négliger souvent des difTicultés de principe dont l'importance ne devait apparaître que plus tard.
Les bienfaits de la révolution qui s'accomplissait se tirent immédiatement sentir. LeClu-istianisme put être propagé librement, et les moyens matériels de l'enseignement et de la charité ne manquèrent plus au clergé. Le libre exercice du culte, la restitution des biens enle- A^és aux chrétiens pendant les persécutions, les donations faites aux églises, la faculté qui leur
fut accordée de former des corporations, n'avaient pour effet que de faire participerl'Eglise au droit commun et aux libertés les plus légitimes. Mais ces libertés avaient une grande portée, car en raison de la vivacité des sentiments religieux et de la confiance que les fidèles avaient dans le clergé, elles investissaient l'Église de la plus grande des puissances, de celle qui repose sur l'opinion puldique. D'autre part, les modifications que (îonstantin et ses successeurs opérèrent dans la législation au Iioint de vue chrétien, les changements apportés au droit du père de famille sur Fenfant , l'abolition de la tutelle des femmes, l'adoucissement de l'esclavage et les nouveaux modes d'affranchissement, réalisaient des amélioralions immédiates et indiquaient la façon réelle dont le pouvoir temporel peut légitimement appliquer les idées et les principes de la religion.
Sur d'autres points, il s'établit sur les attributions de l'Eglise et de l'autorité publique une confusion qui eut quelquefois des suites fâcheuses dans le moment, mais qui eut aussi des résultats utiles, et qui devait d'ailleurs disparaître naturellement avec le progrès de la société chrétienne. C'est ainsi que l'organisation ecclésiastique se modela de plus eu plus sur l'organisation politique de l'empire. La dignité épiscopale prenait de plus en plus d'importance, les évoques des campagnes disparaissaient, et bientôt il n'y eut plus qu'un évêque pour le territoire étendu de chaque cité. Conformément à la nouvelle division de l'empire établie par Constantin, les évêques des métropoles ou archevêques acquirent un droit de surveillance et de juridiction sur les évêques des cités, ainsi que le droit de convoquer et de présider les synodes provinciaux qui devaient être réunis tous les deux ans. Enfin les métropolitains euxmêmes reconnurent l'autorité disciplinaire des cinq grands patriarcats de Rome, de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Parmi ces patriarcats, il en était un dès lors qui jouissait d'une position tout exceptionnelle. La primauté de l'évêque de Rome, bien qu'elle fiit contestée quelquefois, était généralement reconnue et devenait peu à peu un des éléments essentiels de l'organisation de lÉglise.
La haute position qu'occupaient les évêques, les richesses qui s'accumulaient en leurs mains, l'influence dont ils jouissaient, en faisaient des personnages importants, à l'égard desquels un pouvoir politique aussi absolu que celui des Césars ne pouvait rester indifférent. Les empereurs, qui partageaient toutes les passions du temps, étaient naturellement disposés à s'occuper des affaires religieuses, et les grandes hérésies qui à cette époque déchirèrent la société chrétienne, ne leur offraient que trop d'occasions pour y intervenir. Ainsi ils se mêlèrent de la nomination des évêques, en violant souvent les règles canoniques; ils réunirent des synodes, et le premier concile œcuménique fut convoqué par Constantin; enfin ils traitèrent en beaucoup de points les évêques comino des fonctionnaires
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publics. Les dignitaires ecclésiastiques à leur tour furent investis de quelques attributions temporelles; c'est notamment ainsi que l'arbitrage amiable des èvèques dans les contestations nées entre les fidèles devint, en vertu d'une constitution de Constantin, une véritable juridiction.
Si, comme nous l'avons dit, les avantages qui naissaient de cette confusion des pouvoirs en balançaient les inconvénients, il n'en fut pas de même d'une autre application des institutions sociales du temps aux lois de l'Église. Nous voulons parler de la persécution que les catholiques exercèrent à leur tour contre les païens et les hérétiques. En acceptant cet appui de la force, l'Église faisait aux habitudes païennes une concession grave qui devait aA'oir des suites funestes. Enefï'et, le principe essentiel qui préside à la formation de la société chrétienne, c'est qu'elle naisse de la libre adhésion de tous ses membres et que nul n'en accepte les croyances par contrainte. Or TÉtat devenu chrétienne se borna pas à enlever au culte païen toutes les subventions dont il avait joui jusque-là, ce qui était parfaitement légitime ; mais il ne tarda pas à prohiber complètement ce culte età recourir aux mesures les plus oppressives pour extirper lepaganisme. Cependant le principe de la liberté de conscience finit par prévaloir à l'égard des païens et des Juifs, et on n'essaya jamais que par exception de leur imposer de force la croj^ance chrétienne. Mais il n'en fut pas de même pour les hérétiques. Le glaive temporel fut invoqué contre les Donatistes. et après quelques hésitations saint Augustin lui-même consentit à appeler les persécutions surcesschismatiqnes au nom seul de la foi, du salut des âmes; comme si le droit d'entrer librement dans l'Église n'impliquait pas nécessairement aussi celui d'en sortir! Ainsi s'enracina l'intolérance religieuse et furent préparés les sanglants holocaustes des âges postérieurs.
Mais malgré ces déviations presque inévitables, l'Église catholique a présenté pendant toute cette période un spectacle de grandeur et de puissance morale qui ne s'est pas renouvelé depuis. L'énergie de la foi et l'initiative du progrès n'étaient pas encore concentrées à Rome comme il le fut quelques siècles plus tard. Mais sur tous les points du grand empire romain, surgissaient des hommes de génie qui, par leur foi, leurs talents et leurs vertus, imprimèrent un mouvement immense aux esprits, et qui ont laissé à la postérité ces vastes monuments littéraires où l'Église puise toujours les témoignages de ses croyances et de sa tradition. Ce fut alors que se produisirent ces hérésies capitales qui ont offert l'occasion de formuler définitivement les grands dogmes chrétiens; alors se sont formées les premières associations monacales, ce puissant instrument de transition entre le monde antique et le monde moderne; alors enfin est née la grande institution des conciles œcuméniques, destinée à réaliser positivement le principe de l'unité et de l'univ( rsahté de la foi.