IV. '/invasion des Barbai-es ne tarda pas à
amener la désorganisation complète de l'administration romaine, et dans ce grand désordre, ce fut un bonheur que le clergé eût été investi d'une partie des fonctions publiques. Au milieu de l'anarchie universelle, il avait seul conservé le sentiment de l'intérêt commun et la capacité nécessaire pour le faire prévaloir. Aussi quand on ne put plus compter nulle part sur le pouvoir central, quand chaque ville se vit obligée de pourvoir elle-même à sa propre sécurité, les cvêques devinrent les personnages les plus influents des cités, où souvent ils remplissaient les fonctions municipales les plus importantes, celles de defensores. La confiance publique et les nécessités du temps faisaient des chefs du clergé les hommes d'Etat de l'époque.
Ce fut sous cette influence des évêques que les cités gauloises acceptèrent la domination des Francs et que se fonda la nationalité nouvelle qui reçut son but et ses tendances du catholicisme. La lutte religieuse sortit alors du cercle des assemblées des évêques et devint une cause de conflits entre les peuples. Les États ariens qui s'étaient fondés dans diverses parties de l'empire d'Occident , succombèrent rapidement sous les coups de la France catholique, qui recueillit seule l'héritage de la puissance romaine. Le nouvel et immense service que cette nation rendit à la fois à la cause de l'Église et du progrès universel, en arrêtant le flot du maliométismc, consolida à sa tête le pouvoir d'une dynastie intelligente et active, et bientôt un grand homme put restaurer sous une forme et dans des limites différentes l'empire d'Occident.
L'Église avait fait de nouvelles conquêtes; les Anglo-Saxons s'étaient convertis à la foi chrétienne; saint Boniface avait évaugélisé la Germanie. La vie monacale prenait de vastes développements, et la règle de Saint-Benoit disciphnait les âmes en même temps qu'elle faisait défricher le sol. L'union de l'Église avec l'État était devenue de plus en plus intime, et naturellement son organisation intérieure avait suivi en partie les transformations de la société civile. Le principe de ces modifications avait été la fusion de plus en plus complète des pouvoirs religieux avec les pouvoirs politiques, et au temps de Charlemagnc, cette transformation avait abouti à d'importants résultats.
L'institution des synodes provinciaux s'était confondue avec celle des assemblées ou plaids militaires et administratifs que les rois tenaient deux fois par an. Ainsi se formèrent les parlements mérovingiens et carlovingiens, germe des états généraux postérieurs. D ailleurs si les évêques participaient aux délibérations sur les questions politiques et administratives, ils se formaient en synodes , où le clergé seul était admis, chaque fois qu'il ne s'agissait que d'affaires purement religieuses.
Toutes les hautes fonctions publiques qui ne supposaient pas l'exercice d'un pouvoir militaire, toutes celles qui exigeaient du savoir et des études, étaient aux mains du clergé. C'était parmi les évêques que les rois choisissaient leurs principaux conseillers, et ce furent eux
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surtout qui, en qualité de missi domÎ7iici, furent chargés par Charlemagne de l'inspection supérieure de son vaste empire. En divers lieux ils exerçaient les pouvoirs des autorités militaires etjudiciaires, et lorsque l'usage des immunités, en vertu duquel des possessions ecclésiastiques étaient exemptes de la juridiction ordinaire du comte ou chef temporel, eut pris de l'extension, la demi-souveraineté que s'arrogèrent peu à peu les chefs militaires fut acquise également auxévéqucs et aux abbés. Beaucoup de villes nouvellement nées sous la protection épiscopale ne reconnaissaient ainsi d'autre seigneur que leur évèque.
La juridiction ecclésiastique prenait également des développements nouveaux. Xon-seulement les usages consacrés à ce sujet par les lois romaines avaient subsisté, mais peu à peu certaines causes, telles que les questions matrimoniales et les affaires concernant les testaments, passaient dans la compétence de l'Église. L'exemption des membres du clergé de toute juridiction temporelle était érigée en principe, et la peine ecclésiastique de l'excommunication était corroborée par des peines civiles. Le clergé intervenait d'ailleurs de diverses manières dans les fonctions des juges ordinaires et exerçait notamment une surveillance salutaire sur les jugements de Dieu, qu'il eut tant de peine à déraciner. Dès lors Denys le Petit avait formé le premier recueil des lois canoniques, qui passèreut peu à peu dans les lois de l'État et les capitulaires.
Les possessions de l'Église s'accroissaient sans cesse par .les donations pieuses, et une part considérable de la propriété foncière avec, les droits et les obligations que la loi civile y attachait se trouvait aux mains soit des églises, soit des couvents. La dime, volontaire dans les premiers temps, mais que le clergé avait revendiquée peu à peu, devint, en A-ertu d'une loi de Charlemagne, une source légale des revenus ecclésiastiques. La répartition des revenus des églises entre les diverses fonctions ecclésiastiques, donna lieu aux bénéfices qui subsistèrent jusqu'à la Révolution française. Ces biens considérables, en assurant la sécurité matérielle du clergé, en lui procurant un pouvoir direct sur un grand nombre d'ouvriers et de cultivateurs . eurent le grand avantage d'étendre et de rendre plus efTicace son action bienfaisante et moralisatrice ; mais d'autre part il en résulta d'énormes inconvénients: outre les ambitions égoïstes qu'excitait la jouissance de ces biens, l'intlucnce accordée aux laïques comme avocats et patrons des églises , comme protecteurs et comtes-abbés des couvents, eut maintes fois des conséquences funestes.
Les fonctions ecclésiastiques étaient restées les mêmes ; mais la séparation politique de l'Orient et de l'Occident avait entraîné de grands cliangements dans l'ordre hiérarchique qui avait subsisté sous l'empire romain. En Orient un seul patriarcat, celui de Constanfinople, avait acquis la prédominance sur tous les autres ; en Occident le patriarche unique , l'cvèque de
Rome , était devenu le chef de l'Église universelle. L'autorité des métropolitains avait faibli, tandis que celle des évéques avait grandi. L'élection desévêques était toujours la règle, mais souvent les pouvoirs temporels y intervenaient illégalement et nommaient eux-mêmes les évoques. La division des évêchés en diocèses ruraux administrés par des chorévêques et des archidiacres, l'introduction de la vie canonique parmi le clergé des cathédrales, enfin les tribunaux synodaux faisant leur tournée annuelle pour punir les péchés, forment les autres caractères disfinclifs de l'organisation ecclésiastique de cette époque.
Le grand service rendu pendant cette période par l'Eglise à l'humanité fut d'avoir converti déQnitivement au Christianisme les peuples barbares qui avaient détruit l'empire romain, et d'avoir préparé ainsi le terrain des progrès de l'avenir. Mais l'Église n'accomplit pas celte œuvre au milieu des guerres et des affreux désordres de l'époque, sans subir elle-même de graves défaillances. Une première fois pendant le siècle qui suivi! la chute de l'empire romain, une corruption générale envahit les mœurs du clergé. C'est au pape Grégoire le Grand que revient l'honneur d'avoir rétabli une discipline plus austère, et ce fut ce service éminent, joint à la conversion des Anglo-Saxons et des peuples germaniques.qui sanctionna définitivement l'autorité morale que l'Église de Rome avait acquise dans les siècles précédents et lui assura une supériorité exceptionnelle sur toutes les autres églises de l'Occident. La seconde période de décadence marque la On du septième siècle et la première moitié du huitième. L'ignorance, la grossièreté des mœurs, la simonie étaient devenues l'apanage universel du clergé. Cette foisci ce fut de la main du pouvoir laïque que vint le salut. Pépin le Bref, mais surtout Charlemagne, firent de grands efforts pour relever les mœurs et le savoir des ecclésiastiques, et ils y réussirent en partie. Enfin ils constituèrent définitivement le pouvoir du pontife romain.
L'autorité morale du pape n'avait pas suffi pour assurer sa sécurité temporelle. Ballotté entre l'empereur d'Orient et les rois lombards, l'évêque de Rome avait peine à faire usage de sa suprématie spirituelle. L'alliance des princes carlovingiens avec le saint-siége rendit l'indépendance au pape, et consacra son autorité religieuse sur tout l'Occident, en même temps que les donations de Pépin le Bref et de Charlemagne lui donnaient la force et les ressources matérielles nécessaires pour sa sécurité. Alors fut reconnu et réalisé la première fois le principe de l'existence simultanée et de la séparation des deux pouvoirs, du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel.
V. L'anarchie universelle qui marqua la dissolution de l'empire carlovingien fut également fatale à l'Église et à l'État. .Mais si en politique elle aboutit à une organisalion sociale peu conforme à l'esprit du Christianisme, à l'hérédité générale des fonctions publiques et à leur dispersion entre une foule de chefs locaux, à l'organisp-tion féodale qui a pesé sur la société
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chrétienne jusqu'aux époquesles plus récentes, les conséquences funestes qu'elle produisit pour l'Église ne. furent que momentanées et superlicielles. L'Église sut s'en dégager, sauver le principe de sa hiérarchie et opposer au morcellement féodal une centralisation dont le danger était l'exagération de l'unité, plutôt que la division anarchiqiie.
Ce n'est pas que l'Église n'ait été entraînée avec force dans le mouvement qui eut pour résultat la formation du système féodal. Du moment qu'elle possédait des terres — et ce fut alors un grand avantage pour la société qu'une partie des biens fonciers fussent soustraits ainsi aux chefs militaires, — elle dut subir la loi de tous les possesseurs de terre et entrer dans les relations de suzeraineté et de vasselage qui formaient en ce temps la règle universelle. Les évoques, les abbés deviennent des seigneurs féodaux et en remplissent les obligations, même militaires; c'est moins leur rang dans la hiérarchie qui détermine leur importance, que la superficie et les ressources de leurs domaines. Conformément à ce qui se passe dans l'ordre civil, les coutumes locales tendent à envahir les églises, dans les matières de discipline, les élections, le culte, etc.
Mais grâce à l'union qui avait subsisté entre Charlemagne et la papauté, le saint-siége avait acquis une autorité qui, dans ces circonstances difliciles, devait rendre les plus grands services à l'Éghse. Dès lors on reconnaissait aux papes le droit de promulguer des lois générales concernant la discipline et l'administration de l'Éghse, celui de recevoir des appels des j ngements des évoques, de déposer les évêques, de confirmer l'élection des métropolitains par l'envoi du pallium. d'ériger de nouveaux évêchés et de changer les circonscriptions diocésaines, d'accorder certains privilèges aux églises et aux couvents, d'exercer par l'organe de vicaires apostoliques une surveillancegénérale sur toute l'Église. Les fausses décrétales d'Isidore, qui d'après les recherches les plus récentes furent fabriquées à Reims ou à Jlayence, en vue d'intérêts particuliers à ces diocèses et dont la cour de Rome est innocente, n'introduisirent pas à la vérité ces principes nouveaux sur les pouvoirs de la papauté, mais contribuèrent à leur donner l'autorité d'une coutume ancienne et respectée. Un pape énergique, iSicolos I^"", fit prévaloir avec force ces droits; le premier aussi il sut courber les cliefs du pouvoir temporel sous l'autorité de la loi religieuse et apprendre aux rois, en refusant de casser le mariage de Lothaire, qu'ils étaient soumis à la morale aussi bien que le commun des (idèles.
Cependant les désordres du temps allaient atteindre la cour de Rome. Le dixième siècle arriva avec sa dépravation, ses violences, ses all'reuses calamités. Le pontificat suprême devint le jouet des courtisans et des aventuriers, et ne se releva de sa honte que pour tomber sous la dépendance des empereurs d'Allemagne et servir d'instrument à leur politique. Ce fut dans cette période de troubles et de guerres civiles qu'eurent lieu ces élections d'empereurs par les
papes, ces dépositions de papes par des empereurs, qui alimentèrent la longue controverse (les temps postérieurs sur la suprématie de l'un ou l'autre des deux pouvoirs.
Le clergé avait succombé à la démoralisation générale. La réforme de Gluny avait seule tenté de rappeler les vertus anciennes et avait rétabli, en effet, dans un certain nombre de couvents, l'austérité primitive. Mais le clergé séculier était livré à la plus extrême corruption. Enfin le réformateur parut dans la personne de Hildebrand.
L'œuvre accomphe par Grégoire VII sous son propre pontificat et sous celui de ses prédécesseurs immédiats, est triple. Il assura d'abord la liberté de l'élection du pontife romain, en organisant le corps électoral des cardinaux et posa ainsi les bases d'une institution dont le développement régulier devait, au moyen du choix des cardinaux parmi les sommités des églises nationales , faire du pape l'élu de l'Église universelle '. Il rétabht les mœurs du clergé et empêchâtes fonctions ecclésiastiques de devenir héréditaires comme les fonctions militaires, en faisant prévaloir définitivement le principe du célibat du clergé. Enfin par sa grande lutte avec l'empereur Henri IV pour les investitures, il rétabht l'indépendance du pouvoir spirituel vis-à-vis de l'empereur, assura la liberté des élections ecclésiastiques et déracina les habitudes simoniaques qui avaient envahi tout le clergé. Lorsqu'il mourut, l'Éghse était régénérée.
Grégoire VU avait accompli cette grande tâche en s'appuyant sur le peuple. Il méprisait les rois de son temps « qui s'étaient élevés audessus de leurs semblables parle meurtre et le brigandage, en violant l'égalité parmi leurs frères ». Aussi considérait-il le pouvoir spirituel comme infiniment supérieur au pouvoir temporel et entrevoyait-il l'idéal d'une république d'États chrétiens placée sous la direction générale du pontife romain. Cette idée . dont les successeurs de Grégoire ont tiré des conséquences malheureuses, était naturelle alors, quand on comparait la violence et l'ignorance qui régnait dans la société temporelle aux services que déjà le Christianisme avait rendus à cette même société. L'esclavage personnel avait disparu dans la plupart des États chrétiens; grâce aux lois rigoureuses de l'Église contre les mariages consanguins, les races diverses s'étaient mêlées; dans le moment même l'Église s'efl'orçait de rétablir la paix publique par la trêve de Dieu; enfin le mouvement communal commençait et la liberté renaissait dans l'Europe.
Pendant cette période, les Scandinaves, les Bohémiens, les Polonais, les Hongrois et diverses nations slaves avaient reçu le Christianisme. Mais l'Église d'Orient s'était séparée définitivement de l'Église catholique.
VI. Grégoire VII eut une série de successeurs qui sureut maintenir l'autorité du saint-siége à
1. Il est probable qn'nn jour viendra où le nombre des cardinaux de chaîne nation sera proportionnel à celui des catholiques qu'elle renferme. M. B.
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la hauteur où il ravait placée et accomplir l'œuvre qu'il avait laissée inacbevée. Par les moyens de l'iiiferdit et de l'excommunication et les redoutables conséquences qui eu dérivaient, les papes étaient assurés désormais de faire plier les princes à leur volonté, tant que ces moyens conserveraient leur action sur l'opinion publique.
La suite de la querelle des investitures qui se termina par une transaction toute favorable à la papauté, les croisades qui épuisèrent dans l'Orient l'activité exubérante de la classe militaire, la grande lutte de la papauté avec les Hobenstauflen (maison de Souabe), qui malheureusement n'affranchit l'Italie que pour un temps très-court, en y déposant le germe de divisions fatales et qui ruina la puissance impériale en Allemagne ; la répression violente de l'hérésie albigeoise qui mit aux mains de l'Église un instrument nouveau et terrible, l'inquisition , enfin les guerres mêmes entre les princes chrétiens et les troubles civils où les papes intervenaient comme médiateurs, tout contribua à accroître l'autorité du pontife romain, qui, appuyée par plusieurs conciles généraux, arriva à son apogée sous Innocent III.
La transformation de la société ancienne était accomplie. Des formes d'art inconnues jusquelà, d'autres mœurs, des institutions dont jamais l'antiquité n'avait eu l'idée, des nations nouvelles avaient surgi sur le sol de l'Europe. C'était le premier épanouissement de la société chrétienne, bien éloignée encore de l'idéal social posé par le Christianisme , mais qui contenait déjà tous les éléments des progrès futurs. Ce qui dans le moment caractérisait avant tout cette société, c'est qu'elle était placée tout entière sous la direction morale , intellectuelle et jusqu'à un certain point matérielle de l'Église catholique, qui la pénétrait dans tous les sens, et qui elle-même présentait un organisme plus universel et plus centralisé qu'à aucune époque antérieure.
Au treizième siècle, le centre du monde civilisé est à Rome, aussi bien en polilique qu'en religion. Le pape donne en fief les Deux-Siciles et l'Angleterre; il reçoit tribut de l'Aragon; en maint pays il instilue dos rois et décide eu arbitre souverain les questions de succession au trône. Au point de vue spirituel, le pouvoir du pape n'a pas moins pris d'extension. L'opinion commune attribue au souverain pontife l'infaillibilité en matière de foi et un épiscopat universel; il est considéré comme la source de la puissance épiscopale, et acquiert peu à peu le droit de confirmer les élections des évèques. Les évêqucs lui prêtent serment; dans toutes les provinces ecclésiastiques sont ses légats investis de tous les pouvoirs métropolitains et épiscopaux; seul il convoque les conciles œcuméniques et prononce la canonisation des saints. L'appel au pape est devenu une règle généralepourtontcs les causes ecclésiastiques , et uu grand nombre sont jugées à Rome en première instance. Les dispenses de toutes sortes, les absolutions de péchés graves sont réservées au saint-père. La cour de Rome de-
vient le centre d'une immense administration , aux mains de laquelle affluent les richesses de tous les pays.
Le clergé des églises nationales exerce de son côté une influence prépondérante dans sa sphère d'activité. Dans les assemblées d'états, d'où sortira bientôt une nouvelle forme de la représentation nationale, c'est le clergé qui Ibrme le premier ordre et il siège au même titre dans les cours de justice ou parlements. La juridiction ecclésiastique, à laquelle le décret de Graîien a fourni son Code, prend une extension démesurée. L'Église avait fini peu à peu par attirer sous sa compétence tous les points qui de près ou de loin tcuchaient au dogme ou à la discipline, l'état civil des enfants à cause du baptême, le mariage à cause de la bénédiction nuptiale , les conventions à cause du serment que prêtaient les parties, les successions à cause des legs faits à l'Église. Elle arrachait ainsi lambeau par lambeau l'administration de la justice aux seigneurs militaires et au droit féodal, et certes la civilisation n'avait pas lieu de s'en plaindre.
A côté du clergé régulier, la vie monastique s'était épanouie et les ordres nouveaux qui s'étaient formés représentaient, parleurs institutions diverses, tous les intérêts du présent, toutes les aspirations de l'avenir. Dans les règles monastiques aussi, le besoin de centralisation s'était fait sentir; tous les couvents du même ordre relevaient d'un même abbé supérieur, grand-mailre ou général; mais tandis que la règle des Eénédictins de Cluny représentait la monarchie absolue de l'abbé supérieur, la constitution de l'ordre de Citeaux et des ordres militaires, des Templiers, des chevaliers de Saint-Jean, des chevaliers Teutoniques, offrait l'image d'une monarchie aristocratique, et les deux ordres populaires de Saint-Dominique et de Saiut-François réalisaient dans leurs institutions tontes les conditions de la démocratie. Les Dominicains et surtout les Franciscains issus du peuple, pauvres comme lui. restèrent longtLmps mêlés au peuple et se firent souvent l'écho de ses plaintes et de ses colères contre les évèques devenus grands seigneurs.
Enfin les écoles cléricales s'étaient transformées en universités, et il naquit une nouvelle science théologique , une nouvelle discipline intellectuelle qui imprima un mouvement immcuse aux esprits et assura l'influence absolue de l'Église sur tout le développement de la science humaine.
Toute la puissance que peut désirer une société purement religieuse était donc aux mains de l'Eglise. Mais arrivée à ce haut degré de force et de splendeur, elle se trouvait en face de la grande dilliculté contre laquelle ont échoué déjà tant de pouvoirs, de la difficulté de se borner elle-même.
Déjà son action dépassait de beaucoup les limites de son autorité spirituelle. Entraînée hors de ces limites par les circonstances, elle avait exercé ses pouvoirs irréguliers pour le l.uen commun. Mais dans l'intervalle la société civile avait grandi; sou éducation chrétienne
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s'était faite, elle pouvait sortir de tutelle et s'avancer avec l'aide de l'Église , mais de son propre mouvement, dans la voie du progrès. L'Église consentirait-elle à la laisser poursuivre librement sa marche progressive ? Renonceraitelle volontairement à la tutelle qu'elle avait exercée jusque-là? et surtout n'enfraverait-ellc pas le progrès même , s'il devait porter atteinte à des droits , à des avantages dont les chefs de sa hiérarchie avaient joui dans le passé ?
De la solution de cette question devait dépendre l'avenir de l'Église. Malheureusement cette solution ne fut pas telle que pouvaient l'espérer les hommes réellement imbus de l'esprit du Christianisme , et les chefs de la hiérarchie commirent la faute d'égoïsme qui avait déjà perdu tant de pouA'oirs.
Déjà pendant cette éclatante période du treizième siècle, on pouvait remarquer que le clergé n'était pas animé de l'esprit progressif qui l'avait distingué à des époques précédentes. Le mouvement communal s'achevait sans lui et quelquefois contre lui; ce n'était pas lui qui avait linifiative de raffranchissement des serfs. Au moment où la société gémissait sous l'oppression du pouvoir féodal, les évêques devenaient de plus en plus des seigneurs féodaux; les anciennes règles sur les élections faisaient place aux coutumes locales: les chapitres choisissaient les évêques dans leur sein et pour entrer dans maint chapitre, il fallait faire des preuves de noblesse. Enfin la science théologique des universités s'attachait aveuglénient à la tradition non-seulement des Pères de l'Église, mais d'Aristote et des auteurs grecs et romains ; elle reproduisait sans les modifier les idées philosophiques et sociales et même une partie des superstitions de l'antiquité. Au lieu de marcher à des découvertes , elle entassait des arguments pour démontrer les choses connues, et n'eut d'autre utilité que d'exercer les esprits par les joutes de la dialectique.
Mais c'était à Rome même que devait se décider la grande question du rôle futur de l'Église. Les théologiens de Rome professaient que l'Église et le souverain pontife qui la personnifie avaient reçu de Jésus-Christ, en la personne de saint Pierre , un plein pouvoir de gouverner le monde aussi bien au temporel qu'au spirituel, avec cette seule dilTérence qu'ils devaient exercer par eux-mêmes le pouvoir spirituel, tandis qu'ils confiaient le pouvoir temporel aux princes séculiers, chargés de l'exécuter pour eux et suivant leurs ordres. Le principe de la distinction des deux pouvoirs était donc à peu près nié; le prince n'était plus que le ministre de l'Église et le pape devenait le seul souverain, le maître absolu de l'humanité.
Si cette doctrine avait prévalu, la société chrétienne serait tombée sous un despotisme théocratique absolument contraire à l'esprit du Christianisme, et c'eût été au pape, comme gardien de la foi, de la condamner le premier; mais la cour de Home penchait vers ces maximes.
Le coiitlit caché au fond de ces idées éclata dans la célèbre querelle de Boniface VIII avec Philippe le Bel. Dans la bulle Unam sanctam,
Boniface YIII s'inspira évidemment de la doctrine que nous Amenons d'indiquer. La résistance victorieuse de la France , en faisant tomber ces prétentions exagérées, ébranla en même temps tout l'édiflce des pouvoirs temporels de l'Église.
VII. Le prestige de l'autorité pontificale était bien affaibli déjà dans l'opinion publique , puisqu'un seul coup avait sulTi pour renverser toute l'œuvre des successeurs de Grégoire VII. Cependant la position de la papauté était assez élevée encore , pour que , si elle eût pris en main la direction des intérêts nouveaux de la société , il lui eût été facile de reconquérir le terrain perdu. Mais pour atteindre ce but, il aurait fallu revenir à l'esprit évangélique , renoncer aux jouissances et aux ambitions mondaines, recommencer une lutte pénible et pleine de périls. Les papes préférèrent abandonner leur influence morale et conserver leur position matérielle.
Retirés à Avignon, sous la tutelle du roi de France , ils consommaient dans le luxe , la mollesse et des intrigues purement temporelles les immenses revenus que l'usage avait peu à peu attribués au saiut-siége. Les annates, les di'oits de provision et de réservation, les fruits des évêchés vacants, les dépouilles, les procès , les dispenses et une foule d'autres droits et taxes de toute espèce, fournissaient aux papes un immense budget alimenté par toutes les nations chrétiennes. La cupidité et l'immoralité avaient envahi d'ailleurs toutes les sommités de la hiérarchie ecclésiastique, partout on faisait monnaie des choses sacrées, et quand, dans l'exagération d'une juste réaction contre le scandale universel , une partie des Franciscains voulut renoncer au droit même de propriété , on les traita d'hérétiques et on les fit brûler.
Aussi les pouvoirs spirituels se déconsidéraient de plus en plus. Bientôt l'Allemagne se releva à son tour, sous Louis de Bavière, des humiliations que lui avait infligées la papauté. La question des deux pouvoirs était devenue l'objet d'une polémique ardente. Tandis que les uns revendiquaient toute souveraineté pour le pape, les autres pour l'empereur, le vrai souverain destiné à les faire rentrer tous deux dans leurs justes limites, et dont plus d'un théologien avait reconnu le droit, le peuple qui forme en même temps l'Église laïque et la société temporelle, s'essayait pour la première fois à la vie publique dans les assemblées d'états et dans les parlements.
Le grand schisme d'Occident vint mettre le comble à la mesure. Pendant trente-six ans l'Europe eut le spectacle scandaleux de deux papes, et après le concile de Pise, do trois papes, portant la tiare à la fois et s'anathémisant réciproquement.
La réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres ! ce cri , que déjà avaient fait enttMKlre des dignitaires de l'Église même, devint alors universel. Déjà les erreurs auxquelles Wiclell" et Jean Huss s'étaient laissé entraîner dans leur colère contre les vices du clergé ,
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prouvaient que la réforme était des plus urgentes et que si elle ne s'opérait par voie amiable , TÉglise était menacée d'un immense déchirement.
Mais ni le concile de Constance , ni celui de Bâle n'accomplirent la réforme. Les papes n'en voulaient pas , et si les évèques désiraient amoindrir la puissance pontificale , ils tenaient à n'altérer en rien leur propre position. A côté de la question de suprématie entre le pape et l'empereur, il en avait surgi une nouvelle : la question de savoir à qui , du pape ou du concile , appartenait l'autorité supérieure en matière religieuse. Les Pères de Constance la résolurent en faveur du concile, mais la papauté n'en persista pas moins dans ses prétentions d'infaillibilité et d'autorité souveraine sur l'Église. En général la corruption du clergé était trop profonde pour qu'une réforme sérieuse fût possible. Si, dans cette triste période aussi bien que dans des temps plus heureux , la foi catholique a suscité des âmes pénétrées d'une ardente charité et d'une abnégation sublime, des saints comme iNicolas de Fine, sainte Catherine , sainte Brigitte, et dans une sphère plus restreinte, Jeanne d'Arc et Savonarole, si elle a inspiré des penseurs distingués et des novateurs hardis comme Gerson et Nicolas de Cusa, ces grands caractères furent malheureusement exceptionnels et la masse du clergé se montra aussi conservateur de ses intérêts que de sa tradition. C'est à ce sentiment exagéré de conservation, qu'il faut attribuer sans doute cet esprit qui apparaît déplus en plus dans la théologie et qui consiste à défendre la tradition à outrance non-seulement en ce qui concerne les dogmes de l'Église, mais aussi à l'égard des théories de l'école, des usages reçus et quelquefois des superstitions mêmes des théologiens. On résiste avec autant d'obstination aux innovations indilTérenles qu'aux changements qui présentent un danger réel; et ce ne fut qu'après les victoires remportées par les Hussites que le concile de Bàle leur accorda la communion sous les deux espèces ! La casuistique commençait ào])scurcir les simples prescriptions de la morale , et l'abus des indulgences ébranlait la volonté du bien dans les cœurs. Pour consolider l'état de choses existant et donner une satisfaction apparente au vœu de réforme, les papes conclurent des concordats avec la plupart des princes de l'Europe. La question des deux pouvoirs entra de ce moment dans une nouvelle phase : leurs rapports furent réglés désormais par des conventions. Dans ces traités, les princes se firent ordinairement les représentants de leurs églises nationales vis-àvis du pape et stipulèrent pour leurs libertés. Mais ces églises, l'Église gallicane surtout, purent s'apercevoir que le tuteur temporel qu'elles s'étaient donné ne défendait pas mieux leurs intérêts que l'autorité spirituelle qui tendait à Icà plier sous son pouvoir absolu. La plupart des concordats ne furent que des arrangements au profit des papes et des rois, aux dépens des églises. En France, notamment, c'est aux concordats qu'est due la suppression complète des
élections épiscopales et la nomination des évoques par les rois, dernier vestige de Fintervention des fidèles laïques dans les affaires de l'Église.
Les papes, revenus à Rome, netardèrentpas à oublier leur rôle de chefs de l'Église universelle pour se faire princes italiens. Au moment où le despotisme de quelques parvenus se fondait en Italie sur les ruines des libertés municipales, les possessions que les Carlovingiens avaient données au saint-siége et celles qui s'y étaient ajoutées depuis formaient une principauté importante, capable de rivaliser avec les autres États de la Péninsule. Le népotisme qui rongeait la papauté aurait suffi, sans les autres causes politiques du temps, pour entraîner les pontifes dans les querelles de leurs voisins. Pendant près d'un demi-siècle, en ellét. les intérêts généraux de l'Éghse furent sacrifiés à la politique itahenne des papes, et pourfiétrirl'égoïsme hideux qui souilla alors la chaire de Saint-Pierre , il suffit de rappeler les noms des Sixte IV, des Innocent VIII et des Alexandre VI Borgia.
YIII. La réforme que n'avaient pas voulu accomplir ceux qui y étaient obligés en conscience, éclata enfin malgré eux et sépara de FÉglise la moitié de FEurope. Comme toutes les réactions violentes contre l'excès du mal, elle dépassa le but. Elle altéra le dogme dans des points essentiels, rompit avec la tradition, et en niant le principe même de l'unité chrétienne, la conformité de la croyance des fidèles sur les doctrines fondamentales, elle conclut à Fabolition de toute communauté religieuse. Et en effet si des églises particulières protestantes subsistèrent pendant les trois derniers siècles, intolérantes comme Pavait été FÉglise catholique, et par une conséquence naturelle de la suppression du pouvoir spirituel, complètement assujetties aux princes, l'histoire la plus récente du protestantisme démontre que le principe de l'appréciation purement individuelle posé par Luther doit aboutir à l'éparpillement absolu des croyances et à la disparition complète de ce qui distingue le Christianisme des hypothèses purement philosophiques.
La réformation provoqua une énergique réaction morale qui ne tarda pas à se faire sentir au sein du cathohcisme, aussi bien que parmi les protestants, et à la tête de laquelle se plaça après quelques hésitations la papauté elle-même. A partir de Paul III, mais particulièrement sous le rigide Pie V et ses successeurs, la réforme s'opéra enfin dans FÉglise. Le concile de Trente définit de nouveau le dogme et corrigea les abus les plus graves qui s'étaieni introduits dans la discipline. Une miUce nouvelle, la compagnie de Jésus [voy.), absolument dévouée au saint-siége, déploya une activité infatigable et parvint par sou zèle à ramener à FÉglise une partie des pays séparés , tandis qu'elle empêchait le protestantisme de s'étendre dans d'autres. Bientôt elle s'élança, à la faveur des découvertes récentes, dans les pays d'outre-mer et fonda les grandes missions de FInde, de la Chine et de l'.\mérique.
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Cependant, il faut le dire, quelque méritoire qu'ait été la réforme accomplie au sein de l'Église, l'élément conservateur y joua un rôle trop considéraljlc pour qu'elle pût répondre aux vœux légitimes des populations catholiques. La papauté maintint toutes ses prétentions en matière spirituelle et ne les mitigea que très-peu en matière temporelle. L'épiscopat conserva sa position antérieure, sauf les pertes qu'éprouva son pouvoir féodal par suite de la décadence du système féodal même; les princes, de leur côté, augmentèrent leur iulUience sur les églises nationales, les élections épiscopales ne furent pas rétablies, la part de l'élément laïque s'amoindrit de jour en jour. Les passions populaires intervinrent souvent, il est vrai, dans la terrible lutte religieuse qui bientôt déchira l'Europe, et ^lles provoquèrent quelquefois d'affreuses catastrophes; mais la participation régulière des laïques aux affaires ecclésiasiiqaes qui, dans le courant des siècles, avait toujours diminué, disparut presque complètement, et l'ÉgUse semblait se résumer tout entière dans le corps du clergé gouvernant l'ensemble des fidèles avec une autorité sans contrôle. Cette autorité s'appuyait toujours sur la force; l'inquisition déploya de nouvelles rigueurs, et si, pour sauver les âmes, les Jésuites recoururent volontiers à tous les moyens licites, l'aide des princes et la compression administrative leur parut toujours le meilleur. Un moment la papauté semble se rallier aux idées démocratiques que la Ligue mettait en France au service du catholicisme, mais ce ne fut qu'une velléité généreuse, contre-balancée bientôt par l'appui donné aux rigueurs despotiques d'un Philippe 11. En même temps, on tenait avec plus d'obstination que jamais à la tradition théologique, sans faire la part des principes fondamentaux et des points accessoires, sans se prêter à la moindre concession; grâce aux Jésuites, le culte catholique perdit son caractère large et grandiose et s'abaissa à une foulf de pratiques étroites, de petites dévotions, qui ont ouvert la porte à mille superstitions.
L'Église a donc refusé d'entrer dans la voie que les grands événements du seizième siècle lui indiquaient. Aussi est-elle restée étrangère au grand mouvement progressif des trois derniers siècles. On peut dire même que tous les grands progrès qui font la gloire des temps modernes se sont accomplis malgré elle et souvent contre elle. Elle a commencé par condamner la plupart des principes nouveaux de la science et de la politique et ne les a subis qu'après coup, comme faits accomplis.
Après ces grandes commotions, l'Église se reposa dans la jouissance paisible des positions acquises. Les grandes questions de la limite des deux pouvoirs, de la suprématie du pape et du concile furent bien encore agitées quelquefois, mais sans graïul intérctpratiquc. L'autorité des princes sur les églises nationales était trop bien établie par les concordats [voij. ce mot; pt)ur ■que les papes pussent se remettre en possession de leurs anciens droits; la célèbre déclaration du clergé français en 1682 {coy.
Franchises gallicanes) ne fit que constater ce fait.
Quant aux conciles œcuméniques, il n'en fut plus convoqué après celui de Trente, et il passa en maxime qu'une déclaration du pape équivalait à un décret d'un concile œcuménique, lorsqu'elle avait été approuvée tacitement par tous les évoques. De notre temps même le dogme de l'Immaculée Conception de la Vierge a été élevé de cette manière au rang d'article de foi, quoiqu'il fût reconnu que cette croyance n'ofl'rait pas la condition ordinairement exigée pour les dogmes: la tradition unanime de toutes les églises. Quelque opinion qu'on ait sur l'autorité de ces acceptations tacites , il est certain que dans d'autres temps et quand le sentiment religieux était vif et universel, un usage pareil aurait difiicilement pu s'établir. Mais l'Eglise avait perdu sa vigueur militante et la vitalité du catholicisme ne se manifestait que par la fondation de nombreux ordres charitables et les martyrs qui mouraient dans l'Orient lointain.
La conséquence infaillible de celte situation devait être un nouveau relâchement dans les mœurs du clergé et l'impuissance vis-à-vis des attaques de l'incrédulité qui était la dernière conséquence des fautes de l'Église. Au dixhuitième siècle, les vices des dignitaires ecclésiastiques et les scandales qu'ils donnèrent rappelèrent les temps antérieurs à la réforme. Malheureusement c'était le moment où se préparait une grande révolution, qui fut jetée ainsi dans des voies hostiles au Christiauisme.
IX. Pendant un moment on put espérer que l'Église se retremperait dans une adhésion franche et sincère aux grands principes de la Révolution française, qui ne sont que l'application de la morale chrétienne à la poUlique. Mais d'une part les fautes où les .lansénistes {voy.) entraînèrent l'Asscnihlée consliiuante dans la question de la constitution civile du clergé, de l'autre les passions contre-révolutionnaires de la plus grande partie du haut clergé et l'iniluence que les émigrés exerçaient à Rome, creusèrent l'abime entre l'Eglise et l'esprit moderne, et aucune tentative de rapprochement n'a pu le combler depuis. Quand la restauration des anciens pouvoirs s'accomplit ea Europe , le clergé se montra eu tête de toutes les tLudances réactionnaires, et il n'a cessé depuis d'être l'adversaire déclaré de la Révolution.
La situation du clergé depuis cette grande crise historique dilTôre plus eu apparence qu'eu réalité de sa position antérieure. Son personnel s'est purifié, il est vrai, dans de cruelles épreuves ; les scandales du dernier siècle ont disparu, et fou peut dire que, de malheureuses exceptions à part, la moralité du clergé ne saurait être mise en doute. Mais au point de vue des institutions, la princii)ale dilféreucc entre sa situation actuelle et celle du siècle passé coiisislc eu ce qu'il a perdu ses inuneuses possessions avec tous les droits féodaux et politiques qui s'y rattachaient, qu'en Allemagne il a été
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dépouillé de sa souveraineté territoriale, et qu'il est presque partout salarié par TÉtat. Quant aux droits politiques dont il jouissait comme formant un des ordres de l'État, ils étaient reconnus à la vérité en principe, mais n'avaient guère de conséquences pratiques, puisqu'ils avaient disparu comme les autres droits nationaux devant le pouvoir absolu des princes. La relation générale du clergé avec les pouvoirs temporels est donc restée la môme qu'avant la Révolution; les anciens concordats ont été remplacés par de nouveaux, conçus d'après les mêmes principes. L'organisation intérieure de l'Église a subi peu de modilicatious.
L'esprit du clergé aussi est resté le même. Le cri de liberté poussé dans son sein, il y a une trentaine d'annés, n'a eu pour ell'et que la revendication d'une indépendance plus grande de l'Église vis-à-vis des pouvoirs temporels et un abandon presque complet des tendances particulières aux églises nationales en faveur de l'unité romaine. Mais le clergé est resté étranger aux aspirations libérales des peuples, et il n'a jugé en général les grandes questions de l'histoire contemporaine qu'au point de vue des intérêts de sa corporation.
On a beaucoup reproché au catholicisme la maxime : Hors de 1 Église pas de salut. Pour moi. je l'admettrai volontiers, pourvu qu'on ne l'applique pas aux individus, mais aux peuples et à l'humanité, car l'idéal auquel tendent tous les progrès modernes n'est que la réalisation politique et sociale du Christianisme, et l'Église catholique seule est capable de conserver intégralement les traditions chrétiennes. Mais si hors de l'Église il n'y a pas de salut pour l'humauité, on peut se demander quelle est la condition de salut pour l'Église elle-même. Car on ne saurait se le dissimuler, la position qu'elle a prise vis-à-vis des questions politiques et sociales lui aliène de plus en plus les esprits et les coeurs.
L'Église fonde la foi en son triomphe défmitif sur les promesses divines. Mais la réalisatiou plus ou moins rapide, plus ou moins entière de ces promesses, dépendra évidemment de la conduite que tiendra l'Église elle-même. Si, au commencement du quatorzième siècle, la papauté eût su se borner, son action spirituelle n'eût pas rencontré les entraves contre lesquelles elle a dû constamment lutter depuis; si la réforme se fût accomplie d'en haut au quinzième siècle, le seizième siècle n'aurait pas vu la moitié de l'Europe se séparer de l'Église. Si enfin le clergé se fût rallié franchement à la Uévolution française, il n'aurait pas à se plaindre aujourd'hui des ravages qu'exerce l'incrédulité. Qu'il abandonne des prétentions surannées, qu'il renonce aux honneurs et aux richesses du monde, que revenant à la pauvreté et aux labeurs de l'Évangile, il se retrempe dans l'Église ■ iïque et rende aux fidèles l'iiiUuence qui leur st due dans les all'aires de l'ÉgUse, dans l'élection des pasteurs, dans l'acceptation des doctrines et des lois religieuses; qu'il tienne 'ompte des progrès que la raison humaine a
faits sous la discipline du Christianisme ; qu'il comprenne enfin les tendances et les vœux de la société moderne et prenne résolument la tète dans la marche de l'humanité vers la liberté, l'égalité et l'amélioration du sort du plus grand nombre! Si l'Église catholique entre dans cette voie, elle ne tardera pas à recouvrer l'empire qui lui appartient, car la religion est un besoin pour l'homme, et il n'en est aucune capable de soutenir la comparaison avec celle dontl'Église est l'interprète. Qu'elle y entre donc le plus tôt possible, car en vertu même des promesses divines sur lesquelles elle se fonde, elle devra le faire lot ou tard.
PosT-ScRiPTUiM. Nous avous reproduit l'article tel qu'il a été écrit en 1SG2. Depuis Icrs, il s'est passé de graves événements qui, loin de réaliser les espérances que nous exprimions en le terminant , semblent consacrer définitivement la rupture entre l'Église et la société moderne.
Ce fut d'abord la publication de l'encyclique du 8 décembre 1864 qui causa dans tout le monde chrétien la surprise la plus pénible. Le pape y dressait le catalogue [syllabus] de toutes les erreurs condamnées par lui et ses prédécesseurs immédiats et mettait au rang de ces erreurs toutes les afTn'mations de rcs[irit moderne sur les rapports de l'Église et de l'Iitat, sur la toléreuce, sur la liberté religieuse, civile et politique, sur l'égalité des devoirs et des droits, sur la fraternité humaine, allîrmations qui à vrai dire sont toutes contenues en germe dans l'Évangile. Il ne se bornait pas à réprouver des opinions émises par des écrivains , mais comprenait dans son arrêt de condamnation des principes admis dans le droit public de la plupart des États de l'Europe et qu'on pouvait croire acceptés par l'Église. Le dernier article du Syllabus flétrissait la proposition suivante: «Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès , le libéralisme et la civilisation moderne.»
La désapprobation que cette encyclique rencontra dans tout le monde laïque et dans une partie du clergé n'arrêta pas la cour de Home. En lutte avec le royaume d'Italie qui lui avait déjà enlevé une partie de ses possessions territoriales, cherchant avant tout à conserver les provinces qui lui restaient et à recouvrer celles qu'elle avait perdues, elle désirait vivement donner à son pouvoir temporel la garantie d'une sanction religieuse, en le posant comme une institution divine indispensable à l'exercice du pouvoir spirituel; or si l'Église reconnaissait rinfaillibilité du pape , revendiquée depuis si longteiiip.s i)ar le saint-siége, il devenait très-facile d'atteindre ce but. Les circonstances paraissaient favorables. Depuis longtemps la masse du clergé européen était imbue de l'esprit ultramontain; tout l'épiscopat, tous les conservateurs catholiques ou non catholiques, prenaient parti i)onr le pape contre l'Italie et soutenaient le pouvoir temporel. La cour de Rome jugea donc le moment venu de réaliser enfin dans l'ordre spirituel cette monarchie
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absolue de la papauté qu'elle n'avait pu fonder au moyen âge et le concile du Vatican fut convoqué.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de ce concile qui fut ouvert le 8 décembre 18C9 et qui tint sa dernière séance solennelle le 18 juillet 1870 (voy. Concile). 11 n'acheva passes travaux , mais il eut le temps de donner force de loi à une partie des condamnations prononcées dans l'encyclique du 8 décembre 1864 et de proclamer le dogme de l'infaillibiUté du pape. Le concile déclare que «en vertu de l'assistance divine qui lui est promise, le pape romain ne peut errer, lorsque remplissaiit l'ollice de docteur suprême de tous les chrétiens il définit par son autorité apostolique ce qui, en matière de foi et de mœurs , doit être admis par toute l'ÉgUsc comme étant de foi et ce qui doit être rejeté par elle comme contraire à la M» (Schéma de romano poniifice, ch. IV). Environ 1 50 évêques sur COI protestèrent plus ou moins vivement contre ce décret, au moment du vote. Mais depuis, sauf un ou deux peut-être, ils y ont tous adhéré et on peut considérer aujourd'hui le nouveau dogme conmie faisant partie de la foi de l'Église catholique.
Ni les évêques qui se sont prononcés sans hésitation pour ce décret, ni ceux qui l'ont repoussé d'abord, ni la masse des fidèles ne paraissent s"être rendu compte de la portée immense de l'acte accompli en juillet 1870. Jusqu'ici rien ne semble changé dans l'Église et la proclamation du nouveau dogme n'a produit encore aucune conséquence notable. Les suites de cet acte n'apparaîtront en eiiet que plus tard, mais alors on verra que jamais il ne s'est opéré dans l'Église de révolution aussi grande.
EfTectivement, la base même sur laquelle était assise l'Église catholique se trouve renversée. 11 était de principe jusqu'ici que l'unique fondement de la religion chrétienne était l'enseignement de Jésus-Christ, enseignement déposé dans \q?, livres du Nouveau Testament suivant tous les chrétiens, et de plus conservé par la tradition, suivant les catholiques. D'après ces derniers, la même tradition a été transmise à toutes les églises par les apôtres et leurs successeurs , et le signe auquel on reconnaît qu'une doctrine appartient à la tradition, c'est qu'elle est enseignée par toutes les églises, et qu'elle l'a été toujours par toutes. Ces conditions de la foi ont été exprimées au cinquième siècle par Vincent de Lérins dans la formule connue : Quod ubique, quod sempe?', guod ab omnibus credition est. La même chose à peu près avait été dite par saint Irénée 1 50 ans après la mort de Jésus-Christ et c'était encore le même principe qu'invoquaient les théologiens des derniers siècles dans leur argumentation contre les protestants. Lors donc que les évêques se réunissaient en concile général pour -prononcer sur une question qui avait donné lieu à controverse, c'était uniquement pour rendre témoignage de l'universalité et de la constance de la tradition sur cette question. C'était à ce lémoignuge seulement que s'étendait l'assistance promise du Saint-Esprit et l'infaillibinté de l'Église. Jamais
celle-ci ne s'attribua le droit de décréter des articles de foi qui n'étaient pas fondés directement sur l'enseignement de Jésus-Christ certifié par l'Écriture ou la tradition. Ce n'était même qu'au moyen de la tradition qu'on entendait interpréter les passages douteux de l'Écriture et si à l'époque de Bossuet ou de Bergier par exemple , quelqu'un avait osé dire que l'Église revendiquait le droit d'imposer aux fidèles des dogmes nouveaux, c'est-à-dire des dogmes qui n'avaient pas été admis partout, toujours et par tous , tous les théologiens auraient traité cette imputation de calomnieuse et l'auraient rejetée comme une monstruosité.
Ce droit cependant le pape et une centaine d'évêques réunis à Rome en 1854 se l'attribuèrent en élevant au rang d'article de foi la croyance à l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, croyance qui certainement n'avait pas été reconnue partout et toujours. C'était là un précédent dangereux; mais s'il était resté isolé, il n'aurait pu porter atteinte à la doctrine de l'Église sur les preuves de la tradition. Il en est tout autrement du décret relatif à l'infaillibihté du pape. 11 est hors de contestation que jusqu'au commencement de ce siècle, ce dogme non-seulement n'était pas enseigné par toutes les églises, mais qu'il ne l'était que par une seule , celle de Rome même ; que de grandes églises nationales , comme l'Éghse gallicane , l'avaient repoussé expressément, enfin qu'il avait été rejeté d'une manière implicite par les conciles de Constance et de Bàle. En rendant ce décret, le concile du Vatican érigea donc sciemment en dogme une croyance qui n'était pas consacrée par la tradition universelle. Les anciennes règles de la foi se trouvaient ainsi abrogées implicitement et il était constaté d'une façon indubitable que les représentants de l'Égli'se ne voulaient plus se borner à rendre témoignage de la foi ancienne , mais qu'ils se croyaient le droit de décréter des dogmes nouveaux suivant une inspiration attribuée au Saint-Esprit.
Mais le dogme même qu'ils décrétèrent était la négation directe de la règle posée par Vincent de Lérins. Ce pouvoir d'imposer des articles de foi nouveaux sous l'inspiration du Saint- Esprit, ils ne le revendiquèrent pas seulement pour eux-mêmes , mais ils l'attribuèrent au pontife romain. Or par cela même, ils affirmaient que les décrets dogmatiques de l'Église n'étaient pas un simple témoignage de l'enseignement de Jésus-Christ ; car comment le pontife romain pourrait-il témoigner de la tradition d'églises autres que la sienne? Parl'effet de cemême dogme, le caractère de la papauté se trouve complètement transformé. Dorénavant le pape n'est plus l'administrateur suprême de l'Église , il en est le maître absolu ; il n'est plus le gardien de la foi, il en devient l'auteur; il n'est plus le successeur de saint l'ierre, mais de Jésus-Christ même, dont il complète l'enseignement par des enseignements nouveaux.
Le mois de juillet 1870 a donc vu naître une religion nouvelle, grefl'ée sur le catholicisme, mais qui en diffère par un principe essentiel: