ÉLECTION A UN OU DEUX DEGRÉS
On est très -divisé sur cette question. Les hommes d'État, partisans des élections à deux degrés, croient ainsi élever l'arène de la lutte, la dégager des compétitions et des influences locales. On leur objecte les élections présidentielles aux États-Unis; mais, disent-ils, cette épreuve n'est pas concluante , car là les électeurs du premier degré ayant en vue l'élection d'un seul homme, le président, confèrent pour ainsi dire un mandat impératif aux électeurs du deuxième degré. S'agit-il d'une assemblée à nommer, ils citent les élections de 1788 faites à deux degrés et qui ont réuni à Versailles l'élite de la France d'alors. Cela est possible, mais prenons, sur cette matière, l'opinion d'un homme d'État qui n'est pas suspect d'excès de libéralisme. Le 29 mars 1867, au parlement de la confédération de l'Allemagne du Nord, le chancelier fédéral, M. de Bismarck, parlant sur la loi électorale fédérale s'exprimait en ces termes: «Je suis convaincu que le suffrage indirect fausse l'élection et l'opinion de la nation. Cela peut se démontrer par un simple calcul que j'ai présenté, il y a vingt ans, et
ELECTION
que je répète aujourd'hui. En admettant qu'à chaque degré de l'élection il suffise pour majorité de la moitié des électeurs plus un, l'électeur du deuxième degré ne représente qu'un votant de plus que la moitié du corps électoral et l'élu ne représente que la moitié plus un des électeurs du deuxième degré , qui eux-mêmes ne représentent guère plus de la moitié des électeurs. Ainsi chaque député ne représente que le quart des électeurs et la majorité de la Chambre, en prenant je l'avoue une hypothèse extrême, celle de l'élection des députés à de très-petites majorités, finirait par ne représenter que le huitième du corps électoral. Par le suflrage direct nous supprimons complètement une des causes de ce fractionnement. J'ajouterai que j'ai toujours trouvé, pour la désignation des candidats, plus d'intelligence dans l'opinion générale du peuple que dans les réflexions des électeurs du deuxième degré, et j'en appelle à l'expérience sur ce point, je ne sais si mon opinion est partagée par MM. les députés, mais je crois que nous amènerons dans cette Chambre des inlelhgonces plus élevées par le suffrage direct que par l'élection à deux degrés.
« Pour être choisi au suffrage direct , il faut jouir d'un crédit plus considérable dans un rayon plus grand, car alors le poids du patronage local ne pèse plus aussi lourdement sur le cercle étendu des électeurs.»
Cette raison vaut mieux que l'argument arithmétique qu'il serait facile de réfuter. Quoi qu'il en soit, les opinions restent partagées, d'autant plus que dans les élections directes il se forme des comités souvent sans mandat qui présentent un candidat; ce candidat, en fait , est élu au deuxième degré , et plus d'un s'est demandé si , à ce comité sans mandat, on ne devait pas préférer un comité ayant mandat : celui des électeurs secondaires.